La Rue n°33 - Spécial Marx - 2ème trimestre 1983
Il y a cent ans, Karl Marx disparaissait. Les sociétés
communistes vont commémorer l’événement en jouant de la cymbale, plus
ostensiblement en Russie et dans les démocraties populaires, et avec
moins de fastes de la part des partis communistes occidentaux où on a
plus de difficultés à faire coïncider les prophéties du « Grand
Sachem » avec les impératifs imposés par les évolutions économiques et
sociales de l’humanité. Parmi les citoyens qui ont rejeté le marxisme,
on en parlera avec cette ignorance et ce détachement inévitables que
l’on porte aux personnages qui ont joué un rôle, mais que le temps
estompe sans les effacer complètement.
En dehors d’une œuvre idéologique discutable, et par la
place qu’il occupe dans l’histoire, Marx mérite mieux que les propos
dithyrambiques des uns ou l’indifférence des autres. Sa destinée, à la
fois complexe et passionnante, épouse son époque. Il est né au début
d’un siècle qui va accoucher d’une transformation prodigieuse de
l’économie qui prendra la place qu’occupait autrefois la philosophie
dans la préoccupation intellectuelle des hommes, et cela en un temps où
les mutations s’accomplissent à une cadence inconnue depuis les
origines. Il appartiendra à un poignée d’idéologues qui, comme lui,
prirent conscience de l’avenir qui attend la société, de l’accompagner
intellectuellement au cours de la première partie de son existence. Le
destin de ces hommes passionnés de comprendre, de savoir, d’expliquer,
et finalement de penser l’évolution qui se dessinait, ce sera de donner
une forme première à ce qu’on peut appeler, au large sens du terme, le
socialisme, et ils revendiqueront hautement le mot avant que leurs
apports personnels différents ne conduisent les élites à les
singulariser par une formule particulière qui cerne mieux leur propos,
et qu’ils relèveront car elle délimitera leurs acquis théoriques et
soulignera leurs ambitions particulières.
Ils sont d’ailleurs, et Marx plus que les autres, les
héritiers de Ricardo, économiste anglais, qui, pour définir le parcours
du libre-échange dans l’économie capitaliste à ses débuts, étudiera
avec minutie les éléments de la production, de la distribution, et
déterminera la part respective du salaire et du profit. Parmi ces
hommes qui vont emprunter un chemin parallèle à celui de Marx, quelques
noms : Saint-Simon, Fourier, Pecqueux, Cabet, Considérant, Proudhon,
Engels, Bakounine, Kropotkine, Louis Blanc, Blanqui, et bien d’autres
encore qui se réclameront chacun d’un socialisme à leur manière. Mais
il n’est pas contestable que c’est Karl Marx qui fera la percée la plus
spectaculaire dans le temps, comme c’est lui qui supportera le mieux
l’usure de l’âge, pour des raisons qui ne sont pas toutes dues au
talent ou à l’évolution économique mais également aux avatars qui
jalonnent la route suivie par ce système capitaliste qu’il avait
condamné et qui réussira à surmonter ses contradictions. Seul des
hommes qui furent à la fois ses contemporains et ses adversaires,
Pierre-Joseph Proudhon aura un destin comparable au sien. Et
aujourd’hui, en se servant de ce qui reste actuel de leurs œuvres,
c’est encore, c’est toujours Marx ou Proudhon que se jettent à la tête
les écoles socialistes qui s’affrontent. Et pourtant tout avait débuté
dans l’euphorie des commencements exaltants !
*
* *
Il est bien connu qu’au début des années 1840, le
projet des jeunes hégéliens allemands, groupés autour de Karl Marx, et
qui s’appellent Grün, Ewwerbeck, Weitling, Ruge, et quelques autres,
rêve d’une « Sainte Alliance » intellectuelle avec les socialistes
français afin d’opérer une synthèse entre la philosophie française et
la philosophie allemande. Projet difficile, car le socialisme français
est alors morcelé et, Proudhon mis à part, il véhicule les relents du
jacobinisme issu des grandes heures de la Révolution française de 1789.
Mais le principal obstacle à cet internationalisme avant la lettre, ce
sera la confusion idéologique qui prend sa source dans l’œuvre de
Hegel, mal lue ou mal digérée. Le journal qui devait être le support de
cette alliance : « les Annales franco-allemandes » n’aura qu’un numéro.
Pourtant « l’affiche » aurait pu être sensationnelle si on ajoute aux
noms déjà cités ceux d’Engels et de Bakounine. Tous ces hommes réunis
un court instant à Paris pour une grande œuvre, puis refoulés par le
roi bourgeois Louis-Philippe inquiet de cette invasion intellectuelle,
vont se disperser à travers l’Europe, et pendant ces quatre années
(1844-1848) qui précèdent les secousses révolutionnaires qui vont
ébranler les vieilles autocraties européennes, les différences qui les
opposent vont se creuser, ébauchant ce que sera plus tard la carte
idéologique du socialisme à travers le monde.
Entre l’humanisme athée de Feuerbach, le déisme de
Louis Blanc, le jacobinisme centralisateur de Marx et l’économisme
égalitaire de Proudhon, la marge d’accord est étroite. Pourtant, les
jeunes hégéliens allemands ne s’avoueront pas battus, et Marx, puis
Grun, essaieront de convertir Proudhon à la dialectique de Hegel.
Proudhon, qui ne parle pas allemand, n’a pas lu Hegel. Ce que lui en
disent ses amis allemands va enflammer son imagination à un point tel
qu’il inventera sa propre dialectique : la « dialectique sérielle »,
qu’il proclamera bien supérieure à celle du philosophe allemand et dont
il assoira la démonstration sur les antinomies, c’est-à-dire sur les
contradictions dont il va rechercher l’équilibre dans un ouvrage épais
et confus : « le Système des contradictions économiques », plus connu
sous le titre de « Philosophie de la misère ». On a dit que c’est de ce
livre que vient la rupture entre les deux hommes, et il est vrai que
« Misère de la philosophie » où, avec une verve incontestable, Marx
échenille l’ouvrage de Proudhon (ce qui est un jeu facile) restera le
symbole de cette rupture ; mais celle-ci était déjà consommée, et elle
était le fruit des querelles qui secouaient les jeunes hégéliens
allemands. Jusqu’alors, Marx s’était accommodé des différences entre
son socialisme et celui de Proudhon, et il avait même pris la défense
de ce dernier dans son livre « la Sainte Famille ». Naturellement, ces
différences il les avait soulignées, mais il ne désespérait pas
d’amener Proudhon sur le terrain purement économique qui sera plus tard
celui du matérialisme historique et dialectique. L’homme est ambitieux,
son caractère est intraitable, et il va essayer de mêler Proudhon aux
querelles qui opposent les socialistes allemands. Proudhon refusera de
se laisser entraîner dans des querelles qui ne le concernent pas, et ce
sera la rupture !
On connaît les deux lettres qui dessinent parfaitement
le caractère différent des deux hommes. La lettre de Marx où, dans un
post-scriptum, il déverse sa bile sur Grün et la réponse, pleine de
dignité, de Proudhon qui adjure son correspondant de maintenir les
« discussions nécessaires sur le plan des idées ». Cette correspondance
est intéressante, car elle situe exactement Marx dans ses relations
avec les socialistes de son temps. Elle est exemplaire pour nous
anarchistes, car elle dessine la part de l’homme dans le fonctionnement
intellectuel qui aboutit à la création théorique. Lorsqu’il prendra
connaissance de « Misère de la philosophie », qui est une critique de
son ouvrage « Philosophie de la misère », Proudhon aura cette simple
réflexion : « Marx dit la même chose que moi ; ce qu’il me reproche
c’est de l’avoir dit avant lui », ce qui est discutable, et il
ajoutera : « Marx est le ténia du socialisme. »
*
* *
Cette attitude de Marx devant les hommes qui
apparaîtront comme ses adversaires ne se démentira jamais, et un peu
plus tard, alors qu’expulsé de France il s’est réfugié à Bruxelles, il
va de nouveau se répandre en calomnies, cette fois contre Bakounine. En
se servant d’une confidence que lui aurait faite George Sand, il va
accuser le révolutionnaire russe d’être un agent du tsar. Celle-ci,
naturellement, démentira avoir tenu de tels propos, et on est en
possession de sa lettre à Bakounine où elle s’indigne de tels procédés.
Que croyez-vous que fit Marx ? Qu’il s’excusa ? Il prit simplement acte
du démenti et essaya de se justifier en avançant la nécessité de
protéger le mouvement révolutionnaire des agissements de la police des
gouvernements capitalistes en place. Le procédé est ignoble et part de
l’idée classique : calomniez, calomniez, il en restera toujours quelque
chose ! Cette attitude va le laisser pendant des années en marge du
socialisme français, et seuls les blanquistes, lorsqu’ils auront adhéré
à l’Internationale, lui fourniront un public fluctuant. Proudhon rayera
Marx et son œuvre - qui d’ailleurs ne pénétra en France que beaucoup
plus tard - de ses préoccupations. Mais si Proudhon et les socialistes
français ignoraient Marx, lui ne les ignora pas et il leur consacra un
certain nombre d’articles qui, réunis plus tard, formèrent un volume :
« la Lutte de classe en France », qui n’est pas sans intérêt, où il
critique sévèrement la banque du Peuple de Proudhon. C’est à cette
occasion qu’il parla pour la première fois « d’un socialisme
petit-bourgeois formant le projet d’associer le salariat et le
capital ». Propos naturellement injurieux qui seront colportés contre
les anarchistes jusqu’à nos jours par tous les ânes qui broutent avec
difficulté la prose du maître. Et son livre : « Critique de
l’économie », est une réponse au projet de crédit gratuit exposé par
Proudhon dans « Idées générales sur la révolution ». Cependant, les
hommes vont devoir choisir entre ces deux idées abruptes : Est-ce le
milieu qui modifie l’homme comme le voudrait le matérialisme historique
de Marx ou est-ce l’homme qui modifie les circonstances comme le
proclame Proudhon ? En réalité, la vérité est différente des arguments
que ces hommes passionnés se jettent au visage. L’homme modifie le
milieu qui le bouscule et s’inscrit dans le milieu qui guide sa
démarche. Mais ce qui donne au matérialisme dialectique un aspect aussi
superficiel que celui de la rédemption, c’est qu’il est impossible de
délimiter exactement la part de l’homme et du milieu, et l’instant où
l’un ou l’autre interviennent, ce qui rend dérisoire ce cheminement
inéluctable tracé par les évangiles politiques ou religieux et laisse à
l’homme « indépendant de Dieu ou de Marx » le soin et la responsabilité
de tracer son chemin à quelque moment que ce soit !
Cependant, à cette époque, l’influence de Proudhon
grandit et dans sa correspondance avec Engels, Marx se précipitera sur
sa plume pour calomnier une dernière fois son adversaire qui, dit-il,
est « une contradiction vivante ». Cependant, il n’en a pas fini avec
lui, car il va le retrouver ou plutôt retrouver son influence au sein
de la Première Internationale avant de se heurter à un autre
anarchiste : Michel Bakounine. Encore conviendrait-il de souligner que
pendant toute cette première période la rancune et la vanité du
personnage vont se heurter aux autres représentants du socialisme
allemand qu’il essaiera d’assujettir avec la complicité d’Engels.
*
* *
C’est justement dans la volumineuse correspondance
qu’il entretient avec Engels que Marx dévoile le mieux sa véritable
personnalité. Les révolutionnaires de cette époque, qui ne disposaient
pas de nos moyens modernes d’information, se sont beaucoup écrit. Cette
prose épistolaire, si elle a l’avantage de nous faire pénétrer dans les
« secrets d’alcôves » politiques où ces messieurs lavent leur linge
sale en famille n’est pas toujours ragoûtante. D’ailleurs on devine au
style de cette « Correspondance », de ces « Carnets », de ces
« Billets » que, par fausse pudeur, on prétend conserver par devers
soi, qu’en réalité ils sont écrits pour être publiés « après » lorsque
à défaut de celui de Dieu, sonnera le jugement des hommes. C’est au
cours de ces échanges « confidentiels » que les opinions se
manifestent, que les caractères se dessinent que les haines se font
jour avec le plus de netteté. Dans ce domaine, la correspondance entre
Marx et Engels, sur Proudhon, Bakounine et quelques autres est
édifiante.
A cette époque, de nouveau à propos de Bakounine , la
calomnie court l’Europe. On l’accuse de s’être évadé de Sibérie avec la
complicité de la police du tsar. C’est à Londres, en 1866, que « Fes
Press » publie un article mettant en cause le révolutionnaire russe.
Marx s’est toujours défendu d’être l’inspirateur de cet article mais il
écrivait dans ce journal dont l’éditeur, Urquhart, était un de ses amis
et auquel un autre ami, Ewwerbeck, collaborait. Nous sommes devant une
tactique que Marx rodera au cours des premières années de
l’Internationale et qui consiste à faire faire par d’autres toutes les
sales besognes de la calomnie de l’adversaire. Et c’est en effet dès la
création de l’Internationale que la bile du personnage va se répandre
avec le plus de hargne. Bakounine n’y échappera pas, après qu’à
l’occasion d’une de ces multiples pantalonnades où il excelle, Marx se
fut réconcilié avec son adversaire dont il compte se servir, suivant
une louable habitude, contre Mazzini.
L’Internationale est née à Londres de plusieurs
rencontres entre les travailleurs français et les travailleurs anglais
et on a pu dire que « cet enfant né à Londres avait été conçu dans les
ateliers parisiens ». Au meeting comme à la première séance, Marx
n’assista que comme spectateur. C’est plus tard que, chargé de tenir la
plume pour peaufiner un texte de la section parisienne présenté par
Tolain et qui deviendra l’« Adresse inaugurale », il pénétrera et
s’incrustera dans le bureau de l’organisation. Au début, il se garda
bien de jouer un rôle public. Marx est l’homme de l’ombre. C’est par
personne interposée qu’il va s’évertuer à contrer « Messieurs les
Proudhoniens ». Pour ces travaux de sape, il se servira de divers
personnages dont le plus connu est Eccarius, qui sera son homme à tout
faire. Cependant, c’est à l’occasion du congrès de Bâle que la rupture,
qui couvait sous les cendres depuis quelques années, fut consommée.
*
* *
Le congrès de Bâle en 1869 est resté le congrès majeur
de l’Internationale, et les problèmes qui furent évoqués il y a cent
vingt ans sont encore d’actualité. Ceux qui dominèrent les discussions
au congrès sont la collectivisation des terres et l’héritage. Marx, qui
est devenu « secrétaire correspondant pour les sections allemandes » et
est en fait « permanent », a réussi à écarter les démocrates, les
mazziniens, les trade-unionnistes, les proudhoniens, mais il doit faire
face à une autre opposition dominée par la section française : « les
communistes libres », animés par Eugène Varlin dont les opinions
voisinent celles de Bakounine. Au cours des discussions, deux aspects
du collectivisme s’affrontent : l’aspect fédéraliste des sections
latines italiennes, espagnoles et françaises, et l’aspect
centralisateur des partisans de Marx. En réalité, à Bâle se dessine
l’affrontement entre le socialisme communaliste et le socialisme
d’�tat, entre la primauté de l’économie et la politique. Sur la
collectivisation des terres, Bakounine et ses amis l’emportent ; par
contre, sur l’héritage, les résultats resteront indécis. Pourtant,
Marx, qui selon son habitude est absent, et est représenté par
l’inévitable Eccarius, va marquer un point important. Le conseil
général auquel il appartient et qu’il domine va voir ses pouvoirs
renforcés grâce à Bakounine qui cueille les verges dont son adversaire
le fouettera plus tard. Le révolutionnaire, par la suite, reconnaîtra
s’être trompé lourdement.
A cette époque, Bakounine doit encore se défendre
contre les calomnies du clan qui entoure Marx. Des hommes comme
Borkheim, comme Bedel, comme Liebknecht ont pris le relais dans leur
journal « Zukunft ». Sommé de s’expliquer devant un jury d’honneur,
Liebknecht fut condamné, ce qui n’empêcha pas Hess de publier dans « le
Réveil » que Bakounine, à la tête d’un parti russe, aurait essayé à
Bâle d’imposer son panslavisme pour aboutir à une guerre sociale qui
permettrait aux barbares du Nord de rajeunir la civilisation moderne.
Bakounine répondra assez mollement, et Herzen lui reprochera de ne pas
avoir attaqué Marx directement plutôt que ses valets de plume.
Ces querelles autour du congrès de Bâle vont déclencher
des propos antisémites regrettables et des polémiques où les problèmes
personnels ont autant d’importance que les oppositions idéologiques.
Mais c’est lorsque éclate la guerre franco-allemande que la duplicité
de Marx devient évidente. On connaît l’adresse des travailleurs
français aux travailleurs allemands pour s’opposer à la guerre. Varlin,
qui tient la plume, écrit :
« Frères allemands, au nom de la paix, n’écoutez pas
les vois stipendiées ou serviles qui cherchent à vous tromper sur le
véritable esprit de la France. Restez sourds à des provocations
insensées, car la guerre nous serait une guerre fratricide. Restez
calmes comme peut le faire sans compromettre sa dignité un grand peuple
fort et courageux. Nos divisions n’amèneraient des deux côtés du Rhin
que le triomphe complet du despotisme. »
Certes, Marx, au nom du conseil général de
l’Internationale, fait publier un texte qui appelle à la solidarité
entre les ouvriers français et allemands, où on lit cette phrase
ambiguë : « La guerre du côté allemand doit rester une guerre
défensive. » Mais la véritable pensée du personnage devant cette
guerre, c’est sa correspondance avec Engels qui nous la fait connaître.
Voici un échantillon de cette prose :
« Les Français ont besoin d’être rossés. Si les
Prussiens sont victorieux, la centralisation du pouvoir d’�tat sera
utile à la centralisation de la classe ouvrière allemande. La
prépondérance transférerait en outre de France en Allemagne le centre
de gravité du mouvement ouvrier européen, et il suffit de comparer le
mouvement de 1866 à aujourd’hui dans les deux pays pour voir que la
classe ouvrière allemande est supérieure à la classe française sur le
plan de la théorie et de l’organisation. La prépondérance, sur le
théâtre du monde, de la classe ouvrière allemande sur la française
signifierait du même coup la prépondérance de « notre » théorie sur
celle de Proudhon. »
La prédominance sur Proudhon, voilà qu’elle est la
préoccupation du personnage alors que la guerre fait rage. Ces phrases
sonnent comme le prélude à d’autres phrases prononcées par Lénine, puis
par Staline, où la vie humaine compte peu devant l’ambition démesurée
de ces grands fauves de la politique. Et naturellement un certain
nombre d’Internationaux français, ne voulant pas être en reste,
accuseront Marx et sa clique d’être à la solde de Bismarck, et comme
lorsque l’on s’est engagé sur ce terrain aucune absurdité n’est
négligée, on accusera Bismarck d’avoir payé Marx 25.000 francs. Mais on
ne saisirait pas bien l’absurdité où conduit ces « grosses têtes » en
proie au délire si on ne lisait pas cette lettre d’Engels à Marx.
« Ma confiance dans la force militaire croît chaque
jour. C’est nous qui avons gagné la première bataille sérieuse. Il
serait absurde de faire de l’antibismarckisme notre principe directeur.
Bismarck comme en 1866 travaille pour nous à sa façon... »
Mais pour bien connaître le cynisme du personnage, je n’hésite pas à rappeler ces quelques lignes à Engels :
« Ces individus (les Parisiens) qui ont supporté
Badinguet pendant vingt ans, qui, il y a six mois, n’ont pu empêcher
qu’il reçût six millions de voix contre un million et demi... Ces
gens-là prétendent, à présent, parce que la victoire allemande leur a
fait cadeau d’une république (et laquelle ?), que les Allemands doivent
quitter immédiatement le sol sacré de la France, sans quoi guerre à
outrance... C’est la vieille infatuation ! J’espère que ces gens
reviendront au bon sens après la première griserie passée, sans quoi il
deviendra bien difficile de continuer avec eux les relations
internationales. »
*
* *
La guerre a brisé l’organisation ouvrière française, et
la Commune sera le dernier sursaut pour reconstruire un mouvement
révolutionnaire important. Marx voit dans l’événement la possibilité de
détruire l’influence proudhonienne et d’éliminer Bakounine. Il écrit à
Engels : « Ce Russe, cela est clair, veut devenir le dictateur du
mouvement ouvrier européen. Qu’il prenne garde à lui sinon il sera
officiellement excommunié. » Et il va s’employer à le faire ; il se
sert de sa position à l’Internationale pour dénoncer comme hérétiques
les partisans du révolutionnaire russe. Mais il ne perd pas de vue
l’influence de Proudhon sur le mouvement ouvrier français, et lors de
l’insurrection parisienne qui aboutit à la proclamation de la première
République, il condamnera les Internationalistes qui refusent de
s’associer à l’escamotage de l’insurrection par la bourgeoisie
libérale ; il se trouvera en opposition avec Eugène Varlin et ses amis,
mais également avec les blanquistes plus ou moins influencés par lui.
En particulier, il condamnera la part prise par Bakounine au cours de
l’insurrection de Lyon. Certes, Marx écrivit sur la Commune de Paris
son meilleur texte : « la Guerre civile en France », mais on ne peut
pas oublier que dans la crainte de revoir la prédominance du socialisme
français dans l’Internationale, il avait fait auparavant tous ses
efforts pour décourager l’insurrection et ranger le socialisme français
à l’ombre des libéraux qui s’étaient emparés du pouvoir.
La guerre et la Commune vont délimiter nettement les
courants d’opinions dans ce qui reste de l’Internationale.
L’organisation se fractionne. Les sections latines épousent le courant
fédéraliste ; les sections anglo-saxonnes, le courant centraliste. Les
internationalistes suisses constituent deux fédérations rivales, et si
la section belge conserve son unité, elle est également secouée par les
déchirements de l’Internationale. Le dénouement est proche. Il
appartient au congrès organisé à La Haye en 1872 et auquel pour la
première fois Marx participa en personne. En réalité, Marx compte bien
éliminer Bakounine en se servant de l’affaire Netchaiev. La manière
tourna court. Mais il tient un autre motif en réserve : c’est la
fameuse affaire de la traduction en russe du livre de Marx « Le
Capital », entreprise par Bakounine. Cette traduction, pour laquelle
Bakounine avait reçu des avances, ne fut jamais achevée, peut-être sous
l’influence de Netchaiev qui considérait que le révolutionnaire russe
devait se consacrer tout entier à la propagande.
Et cette machine de guerre, le congrès de La Haye monté
par Marx pour éliminer idéologiquement Bakounine et ses amis, va se
terminer par une dernière pantalonnade qui sonna le glas de la Première
Internationale, même si celle-ci continua à se traîner avant d’aller
mourir aux �tats-Unis, loin de son centre de gravité, comme si Marx,
l’homme qui l’a tuée, n’avait pas pu soutenir la vue de sa disparition
sans grandeur.
Le congrès de La Haye fut un congrès truqué ; la
plupart des partisans de Marx étaient munis de mandats contestés et
contestables. Dans cette manipulation, apparaît le caractère du
personnage. Tous les moyens sont bons pour éliminer l’adversaire. Alors
que la minorité est représentative des fédérations constituées, la
majorité marxiste est surtout composée des membres du conseil général à
la dévotion de Marx. Bakounine sera expulsé pour malversation et James
Guillaume pour appartenir à l’Alliance.
*
* *
Dans ce texte, j’ai voulu dessiner le caractère de Marx
et m’en tenir au comportement du personnage, laissant de côté les
oppositions doctrinales que mes collègues examinent sur le fond dans
les différents textes de cette livraison de notre revue consacrée à
Marx et à l’idéologie marxiste. Les faits que je rapporte sont connus
d’un certain nombre d’érudits, mais soigneusement « oubliés » par les
idéologues marxistes et ignorés du grand public. J’ai voulu les mettre
en lumière pour différentes raisons. D’abord, le personnage est
fascinant, sa volonté de prédominance sur le mouvement socialiste
international est extraordinaire. La disparition de Proudhon d’abord,
et de Bakounine ensuite, n’arrêtèrent pas sa volonté de puissance et
avec son compère Engels, il se trouva de nouveaux adversaires dans son
propre parti, le parti social-démocrate allemand, et il les traitera de
la même eau ! Mais il existe une autre raison qui conduit à disséquer
le comportement de Marx. Comme tous les fondateurs d’écoles, il n’a pas
seulement apporté des idées aux groupements qu’il influençait, mais
également une stratégie, une tactique, un comportement qui déteint sur
son entourage. Et la social-démocratie allemande, infatuée de ce
qu’elle considérait comme la supériorité idéologique du maître, fut
rongée par un nationalisme qui, plus tard, la fit s’opposer à Jaurès et
appuyer l’impérialisme de Guillaume II, comme Marx avait appuyé
Bismarck dans ses efforts pour imposer l’hégémonie allemande. Le
comportement de l’un comme des autres socialistes allemands consista à
lier étroitement les prétentions nationales à celles, nationale et
internationale, de leur socialisme.
C’est à partir du comportement de Marx pour lequel le
but justifie n’importe quel moyen et moins à partir de l’idéologie
qu’il bouscula chaque fois que le besoin s’en fit sentir, que Lénine
construisit sa théorie révolutionnaire des minorités agissantes. Malgré
ce qu’ont pu en dire les « puristes » du marxisme, la théorie des
« deux pas en avant un pas en arrière » comme celle de « l’économie
capitaliste », prélude indispensable à la socialisation, sont bien un
héritage légué par Marx au communisme.
Il est vrai que les évolutions économiques, la réussite
au moins partielle de la classe dirigeante à surmonter ses
contradictions, l’élévation des conditions d’existence des masses dans
le système capitaliste, la prise de conscience du tiers et du quart
monde de son exploitation non seulement par ses classes dirigeantes
mais également par les nations dirigeantes, posent les problèmes de
façon différente que la posait Marx, et pas seulement lui ; on a pu
penser avec juste raison que l’idéologie socialiste née au siècle
dernier avait singulièrement besoin d’être dépoussiérée. Si dans les
différentes écoles du socialisme d’aujourd’hui on continue à donner un
coup de chapeau poli aux maîtres d’autrefois et à louer leurs vertus,
on les « trahit » sans aucun complexe, ne conservant de leur
enseignement que les mots dont la puissance d’évocation reste intacte,
des mots et des méthodes de domination qui n’appartiennent pas au seul
socialisme mais qui furent le lot de tous les autoritaires depuis la
Genèse.
Marx fut le ténia du socialisme nous apprend Proudhon,
et c’est vrai. Entre Machiavel et Lénine, sans nous étendre sur les
autres, il est le trait d’union qui relie entre eux les despotismes
intellectuels des mots pour nettoyer leurs vilenies.
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