Pourquoi parler de Bakounine
à une époque où le communisme réel s’est effondré dans les pays qui s’en réclamaient, à une époque où le néolibéralisme triomphe de façon incontestable et où a été décrétée la « fin des idéologies » ?
Tout d’abord parce que ce qu’on a appelé « communisme réel » n’a jamais représenté la réalité du communisme, ensuite parce qu’un système économique et social oppressif peut et doit être combattu, et enfin parce que l’affirmation de la fin des idéologies n’est en fait que l’affirmation de la suprématie d’une idéologie dominante. Or, il se trouve que Bakounine
a des choses originales à dire sur ces trois points et que ses analyses restent d’une étonnante modernité.
Le texte d’Amédée Dunois proposé ici est une courte biographie de Bakounine
qui présente très honnêtement les grands débats auxquels l’anarchiste russe a été confronté. Sa thèse est que Bakounine
est le fondateur du syndicalisme révolutionnaire et, ajouterons-nous, de l’anarcho-syndicalisme, concept qui n’existait pas encore à l’époque où le texte a été rédigé. Dunois termine sa biographie par quelques considérations très intéressantes, mais trop courtes, sur l’œuvre de Bakounine
. On oublie trop souvent que Bakounine
n’a été anarchiste que pendant les huit dernières années de sa vie, de 1868 à sa mort en 1876. Si on considère qu’à partir de 1874, malade, il cesse pratiquement toute activité, cela constitue une très courte période pendant laquelle il a pu développer ses idées. Ainsi, le reproche, fait par Dunois, du caractère décousu de son œuvre est-il parfaitement justifié : « le penseur vaut mieux que l’écrivain », dit-il. « Bakounine
s’est montré peu capable de discipliner son esprit et d’ordonner une pensée naturellement abondante et touffue ».
Lorsqu’il écrit que le socialisme de Bakounine
« n’a évolué qu’avec une extrême lenteur », Dunois perçoit très bien que la pensée politique du révolutionnaire est une évolution progressive vers l’anarchisme. Conservateur dans les années trente, Bakounine
est un démocrate radical préoccupé de la question slave au début des années quarante ; après son évasion de Sibérie il reprend les choses telles qu’elles étaient avant son arrestation. Entre-temps, l’auteur du Manifeste du parti communiste est devenu celui du Capital. Pour dire les choses autrement, Bakounine
a été arrêté pendant la révolution de 1848 et revient sur la scène politique à la veille de la constitution de l’AIT. La question slave l’occupe encore, mais, vivant en Italie, il devient l’un des principaux fondateurs du mouvement socialiste dans ce pays. Il pense encore qu’il est possible de rallier la bourgeoisie radicale à la cause du socialisme. Son expérience dans la Ligue de la paix le convainc de l’inutilité de cette voie.
Ainsi, Bakounine
écrit-il à Marx, le 22 décembre 1868, une lettre dans laquelle il rend hommage à l’action que ce dernier a menée depuis vingt ans ; il rappelle qu’il a fait des « adieux solennels et publics » aux bourgeois de la Ligue et affirme qu’il ne connaît désormais « plus d’autre société, d’autre milieu que le monde des travailleurs [...] ma patrie, maintenant, ajoute-t-il, c’est l’Internationale, dont tu es l’un des principaux fondateurs. Tu vois donc, cher ami, que je suis ton disciple, et je suis fier de l’être ».
Il est donc significatif que c’est dans une lettre à Marx qu’en 1868 il décide de ne plus se consacrer qu’à l’action dans la classe ouvrière. Cette lettre peut être considérée comme l’acte de naissance de l’anarchisme comme courant organisé de la classe ouvrière internationale.
LE COMMUNISME AUTORITAIRE
La critique bakouninienne du « communisme autoritaire » a été faussée par plusieurs erreurs de perspective.
La première concerne le terme même d’« autoritaire ». C’était à l’époque un concept nouveau qui a à peu près le même contenu que celui de « bureaucratique » aujourd’hui. Les pratiques autoritaires de Marx dans l’AIT étaient des pratiques bureaucratiques. Dans presque tous les passages de Bakounine
on peut remplacer le premier terme par le second pour saisir le sens de sa critique. Il est vrai que parfois le terme « autoritaire » est aussi entendu dans son sens psychologique, dans la mesure où Bakounine
s’en est également pris au tempérament autoritaire de Marx. Le contexte permet de saisir dans quel sens le terme est employé. Le mouvement libertaire, par une sorte de dérive sémantique, finira par n’entendre le mot que dans son sens de « tempérament autoritaire », l’opposition à l’« autorité » devenant alors parfois prioritaire par rapport à l’opposition à l’exploitation.
L’autre erreur de perspective est que les marxistes d’aujourd’hui (mais aussi les anarchistes) ont tendance à oublier que le marxisme que critiquait Bakounine
était essentiellement parlementaire. Sa critique du marxisme est avant tout une critique de principe du parlementarisme, c’est-à-dire de l’abandon de la lutte des classes ; une critique de la substitution de pouvoir qui remplace l’action directement exercée par la classe ouvrière et de la constitution d’un corps de politiciens professionnels qui perdent le contact avec la réalité du terrain.
La critique du marxisme est ainsi une critique des conséquences de l’action parlementaire du mouvement ouvrier, dont les dirigeants doivent contracter des alliances contre nature avec certaines fractions de la bourgeoisie. Il n’y a pas chez Bakounine
d’opposition de principe au suffrage universel, mais une critique du caractère de classe de celui-ci lorsqu’il s’exerce dans une société d’exploitation.
Dans cette perspective la question de la prise du pouvoir politique par la classe ouvrière est presque secondaire. Selon Bakounine
, c’est dans la mesure où il s’agit en réalité d’une prise du pouvoir centralisée, par une minorité, au nom de la classe ouvrière que la critique du communisme autoritaire est valide. Ce que Bakounine
préconise est l’exercice collectif et décentralisé du pouvoir social par la masse de la population laborieuse.
LA CRITIQUE DE PRINCIPE DU PARLEMENTARISME
L’expérience quotidienne montre que la démocratie représentative réunit deux conditions indispensables à la prospérité de la grande production industrielle : la centralisation politique et la sujétion du peuple-souverain à la minorité qui le représente, qui en fait le gouverne et l’exploite.
Dans un régime qui consacre l’inégalité économique et la propriété privée des moyens de production, le système représentatif légitime l’exploitation de la grande masse de la population par une minorité de possédants et par les professionnels de la parole qui sont leur expression politique.
Le suffrage universel, considéré à lui tout seul et agissant dans une société fondée sur l’inégalité économique et sociale, ne sera jamais qu’un leurre ; il ne sera jamais rien qu’un odieux mensonge, l’instrument le plus sûr pour consolider, avec une apparence de justice, l’éternelle domination des classes exploitantes et possédantes.
La critique anarchiste de la démocratie représentative n’est pas une critique de principe de la démocratie, entendue comme participation des intéressés aux choix concernant leur existence, mais une critique du contexte capitaliste dans lequel elle est appliquée.
L’opposition des anarchistes à la participation du mouvement ouvrier à l’institution parlementaire se fonde sur ce qu’ils considèrent comme le caractère de classe de celle-ci ; sur sa fonction dans la société capitaliste moderne ; sur le dévoiement du programme ouvrier qu’entraînent les alliances contre nature que cette participation impose ; sur l’écart qui se creuse entre l’élu et l’électeur ; enfin, sur la négation de la solidarité internationale qui apparaît inévitablement.
La brutalité du rapport entre les deux classes fondamentales de la société est cependant tempérée d’abord par le fait qu’il y a entre elles de nombreuses nuances intermédiaires imperceptibles qui rendent parfois difficile la démarcation entre possédants et non-possédants, mais aussi par l’apparition d’une catégorie sociale nouvelle, que Bakounine
appelle les « socialistes bourgeois », et dont la fonction semble essentiellement de promouvoir le système représentatif auprès du prolétariat. Issus des franges de la bourgeoisie, ces « exploiteurs du socialisme », philanthropes, conservateurs socialistes, prêtres socialistes, socialistes libéraux, intellectuels déclassés, utilisent le mouvement ouvrier comme tremplin et l’institution parlementaire comme instrument pour tenter de se hisser au pouvoir, ou tout au moins pour se faire une place. Le socialisme bourgeois corrompt le mouvement ouvrier en « dénaturant son principe, son programme ».
La participation du mouvement ouvrier au jeu électoral ne saurait toucher l’essentiel, c’est-à-dire la suppression de la propriété privée des moyens de production.
La démocratie représentative n’étant pour la bourgeoisie qu’un masque - elle s’en dessaisit aisément au profit du césarisme, c’est-à-dire la dictature militaire, lorsque cela est nécessaire -, tout empiétement démocratiquement décidé contre la propriété provoquera inévitablement une réaction violente de la part des classes dominantes spoliées.
La participation à l’institution parlementaire, où sont représentés des citoyens, non des classes, signifie inévitablement la mise en œuvre d’alliances politiques avec des partis représentant certaines couches de la bourgeoisie modérée ou radicale : « toutes les expériences de l’histoire, dit Bakounine
, nous démontrent qu’une alliance conclue entre deux partis différents tourne toujours au profit du parti le plus rétrograde ; cette alliance affaiblit nécessairement le parti le plus avancé, en amoindrissant, en faussant son programme, en détruisant sa force morale, sa confiance en lui-même ; tandis que lorsqu’un parti rétrograde ment, il se retrouve toujours et plus que jamais dans sa vérité » (Lettre à La Liberté ,le 5 août 1872, Œuvres, Champ libre, t.III, p. 166). Le prolétariat doit donc s’organiser « en dehors et contre la bourgeoisie ».
Les démocrates les plus ardents restent des bourgeois : il suffit d’une « affirmation sérieuse, pas seulement en paroles, de revendications ou d’instincts socialistes de la part du peuple pour qu’ils se jettent aussitôt dans le camp de la réaction la plus noire et la plus insensée », suffrage universel ou pas. C’est le phénomène que Bakounine
désigne sous le nom de césarisme, et que Marx appelle bonapartisme, qui instaure le « despotisme étatique, militaire et politique » sous les formes « les plus innocentes de la représentation populaire » (Champ libre, t.IV, p.294). Le régime parlementaire n’est pas une entrave au despotisme étatique, militaire, politique et financier. C’est un régime parlementaire qui affrète des charters d’immigrés, qui expulse un Tunisien malade du Sida et qui vivait en France depuis quinze ans, qui va imposer à la population de déclarer aux autorités la présence d’un étranger chez soi, qui criminalise l’hospitalité.
La bourgeoisie a besoin d’un État fort qui assure une dictature revêtue des formes de la représentation nationale qui lui permette d’exploiter les masses populaires au nom du peuple lui-même. Le système représentatif est le moyen trouvé par la bourgeoisie pour garantir sa situation de classe exploiteuse. Les revendications et le programme de la classe ouvrière se trouvent ainsi dilués dans la fiction de la représentation nationale.
La véritable fonction de la démocratie représentative n’est pas tant de garantir la liberté des citoyens que de créer les conditions favorables au développement de la production capitaliste et de la spéculation financière, qui exigent un appareil d’État centralisé et fort, seul capable d’assujettir des millions de travailleurs à leur exploitation. La démocratie représentative repose sur la fiction du règne de la volonté populaire exprimée par de soi-disant représentants de la volonté du peuple. « Tout le mensonge du système représentatif repose sur cette fiction, qu’un pouvoir et une chambre législative sortis de l’élection populaire doivent absolument ou même peuvent représenter la volonté réelle du peuple » (Champ libre, t.V, p.62).
Il y a cependant une logique interne à tout gouvernement, même le plus démocratique, qui pousse, d’une part à la séparation croissante entre les électeurs et les élus, et d’autre part qui pousse à l’accroissement de la centralisation du pouvoir. Mais la logique interne du système représentatif ne suffit pas à expliquer que la démocratie y est fictive. Il y a une « technologie » du pouvoir qui exclut les masses de toute formulation de ses projets politiques. De ce fait, même si les conditions institutionnelles de l’égalité politique sont remplies, cette dernière reste une fiction. Les périodes électorales fournissent aux candidats l’occasion de « faire leur cour à Sa Majesté le peuple souverain » (Bakounine), mais ensuite chacun revient à ses occupations : « le peuple à son travail, et la bourgeoisie à ses affaires lucratives et à ses intrigues politiques ». La politique bourgeoise légitime les inégalités en présentant celles-ci comme une fatalité ; son discours consiste à demander la confiance des électeurs et à leur promettre d’essayer de limiter la casse. Il ne s’agit en aucun cas d’interroger les masses sur leurs désirs, d’en faire une synthèse et de mettre en œuvre les moyens pour les réaliser - quitte à ne pas pouvoir tout réaliser immédiatement.
La plupart des affaires qui intéressent directement le peuple se font par-dessus sa tête, sans qu’il s’en aperçoive ; il laisse faire ses élus, qui servent les intérêts de leur propre classe et qui présentent les mesures prises sous l’aspect le plus anodin. « Le système de la représentation démocratique est celui de l’hypocrisie et du mensonge perpétuels. Il a besoin de la sottise du peuple, et il fonde tous ses triomphes sur elle », dit Bakounine
.
L’objection principale que formule Bakounine
à l’encontre de la démocratie représentative touche à sa nature de classe. Tant que le suffrage universel « sera exercé dans une société où le peuple, la masse des travailleurs, sera économiquement dominé par une minorité détentrice de la propriété et du capital, quelque indépendant ou libre d’ailleurs qu’il soit ou plutôt qu’il paraisse sous le rapport politique, ne pourra jamais produire que des élections illusoires, antidémocratiques et absolument opposées aux besoins, aux instincts et à la volonté réelle des populations ». (Champ libre, t.VIII, p.14).
Malgré l’évolution considérable subie par l’économie capitaliste depuis les premières critiques anarchistes du système représentatif, malgré les mutations techniques, les transformations sociologiques de la classe ouvrière, qui ne se limite plus aux ouvriers d’usine, bien des points restent encore actuels : l’adéquation de la démocratie représentative à la rationalité capitaliste ; la technicité des tâches parlementaires qui excluent toute démocratie réelle ; la réduction des instances représentatives au rôle de chambres d’enregistrement de décisions prises par l’appareil d’État ou en dehors de celui-ci. En fait, la démocratie parlementaire ne sert pas à représenter le peuple auprès du pouvoir mais à représenter le pouvoir auprès du peuple : elle est son agent de relations publiques, son agent de légitimation. L’avant-dernier paragraphe du texte d’Amédée Dunois montre à l’évidence son adhésion totale à l’analyse de Bakounine
.
LE COMMUNISME D’ÉTAT
Nombre d’auteurs, même marxistes, reconnaissent à Bakounine
la prémonition de certaines évolutions subies par le mouvement ouvrier. Peu d’entre eux vont jusqu’à reconnaître qu’elles sont le résultat d’une analyse et d’une réflexion méthodique, la plupart attribuant ces prémonitions à des éclairs intuitifs dans une pensée par ailleurs brouillonne et sans méthode.
Le concept de « bureaucratie rouge » figure parmi ces prétendus éclairs intuitifs. Il apparaît dans une lettre que Bakounine
a écrit à Herzen et Ogarev le 19 juillet 1866, où il évoque le « mensonge le plus vil et le plus redoutable qu’ait engendré notre siècle, le démocratisme officiel et la bureaucratie rouge ». Ce qui est visé est évidemment la stratégie politique de Marx et de la social-démocratie allemande, parlementaire, qui constitue l’aliment du phénomène décrit par Bakounine
. L’action parlementaire, dit ce dernier, conduit inévitablement à la conclusion d’accords politiques avec les radicaux bourgeois. Or, il est démontré que ce genre d’accord conduit toujours à l’alignement du programme du parti le plus radical sur celui du parti le plus modéré. Par ailleurs, le parlement, l’État, sont des institutions spécifiques de la bourgeoisie. Participer à ces institutions est un acte contre nature. Ce qui, chez Bakounine
, est un refus de la politique bourgeoise est interprété par Marx et Engels comme un refus de la politique en général. Selon Bakounine
, la politique révolutionnaire consiste à substituer à la politique bourgeoise et à l’organisation de classe de la bourgeoisie - l’État - une politique et une organisation prolétariennes.
Enfin, les hommes qui participent à l’action parlementaire seront nécessairement corrompus par les manœuvres et les concessions qu’ils seront contraints de faire avant la prise du pouvoir, et par l’exercice du pouvoir ensuite. « Mais cette minorité, disent les marxistes, se composera d’ouvriers. Oui, certes, d’anciens ouvriers, mais qui, dès qu’ils seront devenus des gouvernants, cesseront d’être des ouvriers et se mettront à regarder le moindre prolétaire du haut de l’État, ne représenteront plus le peuple, mais eux-mêmes et leurs prétentions à le gouverner ».
Cette nouvelle classe, celle des « directeurs, représentants et fonctionnaires de l’État soi-disant populaire », cette « nouvelle et très restreinte aristocratie de vrais ou de prétendus savants » mettra en place un système dont Bakounine
perçoit très précisément les traits : il y aura, dit-il, « [...] un gouvernement excessivement compliqué, qui ne se contentera pas de gouverner et d’administrer les masses politiquement [...] mais qui encore les administrera économiquement, en concentrant en ses mains la production et la juste répartition des richesses, la culture de la terre, l’établissement et le développement des fabriques, l’organisation et la direction du commerce, enfin l’application du capital à la production par le seul banquier, l’État. Tout cela exigera une science immense et beaucoup de têtes débordantes de cervelle dans ce gouvernement. Ce sera le règne de l’intelligence scientifique, le plus aristocratique, le plus despotique, le plus arrogant et le plus méprisant de tous les régimes » (Champ libre, t.III, p.204).
Il est évidemment difficile, à lire cette évocation, de ne pas penser au communisme d’État instauré en Union soviétique et dans les pays d’Europe de l’Est. Il faut cependant se garder de plaquer artificiellement notre expérience contemporaine sur un texte datant de plus d’un siècle pour affirmer que Bakounine
aurait « prévu le stalinisme » et que celui-ci était « contenu dans Marx ». Ce genre de « démonstration » ne peut, au mieux, qu’être un anachronisme, au pire une falsification. Dire qu’on ne peut pas artificiellement transposer un texte de 1870 dans la réalité d’aujourd’hui ne retire d’ailleurs rien à la clairvoyance de Bakounine
.
L’avènement de cette bureaucratie rouge, notons-le, n’était pas aux yeux de Bakounine
une occurrence inévitable : il dit en effet que cette « quatrième classe gouvernementale » - autre dénomination qu’il utilise [1] - n’apparaîtra que « si l’on n’y met ordre dans l’intérêt de la grande masse du prolétariat ». En d’autres termes, la bureaucratie succédera à la bourgeoisie dans l’hypothèse où la classe ouvrière se montrerait incapable d’assumer son rôle dans la révolution prolétarienne - autre prémonition remarquable.
LE CAPITALISME
Le lecteur comprendra que nous ne partageons pas l’opinion d’Amédée Dunois selon lequel Bakounine
« a remué énormément d’idées, mais il en est assez peu, parmi elles, qui lui soient propres ». Il y a cependant un domaine où cela est vrai, c’est celui de l’analyse critique du capitalisme, faite par Proudhon
et Marx [2], et que Bakounine
considère comme acquise. Bakounine
est en effet largement redevable, sur cette question, à ces deux auteurs.
Proudhon
, Bakounine
, Marx ne sont pas en dehors du temps, ils ne font que se situer dans une lignée de théoriciens qui les ont précédés et auxquels ils ont fait des emprunts : parmi ceux-ci on peut mentionner Saint-Simon, Victor Considérant, ce qui explique d’incontestables acquis communs dans la pensée de Proudhon
, Bakounine
et Marx :
- Les contradictions sociales sont une conséquence du régime de propriété des moyens de production ;
- Le capitalisme, en accaparant les moyens de production, condamne le prolétariat au salariat ;
- La plus-value (ou l’aubaine, pour Proudhon), définissent ce que l’un et l’autre appellent le vol capitaliste ;
- Le travail est le seul créateur de la valeur, le profit est donc une partie du travail lui-même ;
- Le profit est une part du travail non rétribuée et appropriée par le capitaliste ;
- La fin de l’exploitation passe par la destruction du capitalisme ;
- L’État est l’organisation de défense des intérêts de la bourgeoisie ;
- Le régime capitaliste, en engendrant une coupure dans la « société civile » (c’est un terme saint-simonien) se condamne donc lui-même historiquement.
Le Capital de Marx a été dès le début considéré par Bakounine
lui-même et par ses proches, parmi lesquels figure James Guillaume, comme un acquis théorique indiscutable, un travail irremplaçable d’explication des mécanismes de la société capitaliste.
Évoquant le « magnifique ouvrage sur le Capital de M. Charles Marx », Bakounine
déclare : il « aurait dû être traduit depuis longtemps en français, car aucun, que je sache, ne renferme une analyse aussi profonde, aussi lumineuse, aussi scientifique, aussi décisive, et, si je puis m’exprimer ainsi, aussi impitoyablement démasquante, de la formation du capital bourgeois et le d’exploitation systématique et cruelle que ce capital continue d’exercer sur le travail du prolétariat ».
C’est un ouvrage parfaitement positiviste, poursuit Bakounine
, « dans ce sens que, fondé sur une étude approfondie des faits économiques, il n’admet pas d’autre logique que la logique des faits ».
Pourtant, le révolutionnaire russe ajoute que « son seul tort [...] c’est d’avoir été écrit, en partie, mais en partie seulement, dans un style par trop métaphysique et abstrait [...] ce qui en rend la lecture difficile et à peu près inabordable pour la majeure partie des ouvriers. Et ce seraient les ouvriers surtout qui devraient le lire, pourtant. Les bourgeois ne le liront jamais, ou, s’ils le lisent, ils ne voudront pas le comprendre, et, s’ils le comprennent, ils n’en parleront jamais ; cet ouvrage n’étant autre chose qu’une condamnation à mort, scientifiquement motivée et irrévocablement prononcée, non contre eux comme individus, mais contre leur classe » [3].
On voit donc qu’Amédée Dunois est parfaitement fondé à dire que « Bakounine
ne se rattache pas seulement à Proudhon
; il y a dans sa pensée toute une partie marxiste », bien que nous ne formulerions pas les choses de cette façon, à moins de dire qu’il y a également dans la pensée de Marx toute une partie proudhonienne. Le problème, nous semble-t-il, ne se pose pas en termes de ralliement de l’un aux thèses de l’autre mais en termes de création d’un fonds théorique commun dans la pensée révolutionnaire.
Le Livre Ier du Capital avait été remis à Bakounine
par Johann Philipp Becker. Bakounine
raconte : « Le vieux communiste Philippe Becker [...] me remit de la part de Marx le premier volume, le seul qui ait paru jusqu’à présent, d’un ouvrage excessivement important, savant, profond, quoique très abstrait, intitulé "Le Capital". À cette occasion, je commis une faute énorme : j’oubliai d’écrire à Marx pour le remercier » [4].
On ignore pourquoi Bakounine
ne remercia pas Marx de l’envoi de son livre, en septembre 1867, mais Marx en éprouva du ressentiment, comme l’atteste la lettre de sa femme à Becker, publiée par Die Neue Zeit [5].
L’anarchiste Cafiero rédigera un « Abrégé du Capital de Karl Marx ». Cafiero avait été un proche d’Engels, mais écœuré par les procédés de ce dernier, était ensuite passé au bakouninisme. Ce travail visait à pallier le défaut du livre souligné par Bakounine
et à rendre accessible en un petit opuscule les principales idées développées par Marx. Ainsi, malgré les oppositions entre anarchistes et marxistes au sein de l’AIT, les bakouniniens reconnaissaient les mérites de Marx pour les « immenses services » qu’il a rendus à la cause du socialisme, selon les termes de Bakounine
, et comme critique du capitalisme. « Bakounine
Il nous semble utile de montrer que les deux courants du mouvement ouvrier, au-delà des divergences de principe, tactiques ou organisationnelles, s’entendent sur l’essentiel. Le Capital est en effet un des rares points de rencontre entre anarchisme et marxisme, sans doute parce qu’il part d’une intention scientifique et explicative et qu’il ne s’y trouve aucune suggestion organisationnelle ou programmatique, sinon très générale.
L’histoire nous a habitués à ne voir dans les rapports entre anarchisme et marxisme qu’une opposition irréductible entre deux courants du mouvement ouvrier que tout sépare. Certes, cette opposition ne saurait être sous-estimée, et encore moins occultée. Mais à un siècle de distance il serait temps d’aborder les choses d’un point de vue dépassionné.
Il serait simpliste de ne considérer l’appréciation de Bakounine Livre Ier du Capital que comme un alignement sur les positions de Marx. L’élaboration théorique de penseurs comme Proudhon
, Marx et Bakounine
L’IDÉOLOGIE
Bakounine
, un certain nombre de similitudes, qu’il serait intéressant de souligner, et qui relèvent de postulats idéologiques communs fondés sur l’idée de l’incapacité des masses à se diriger elles-mêmes et sur le besoin qu’ont les classes dominantes ou candidates à la domination de légitimer leur pouvoir.
Si « chaque génération nouvelle trouve à son berceau un monde d’idées, d’imaginations et de sentiments qui lui est transmis sous forme d’héritage commun par le travail intellectuel et moral de toutes les générations passées », si ce monde se présente tout d’abord comme un « système de représentations et d’idées, comme religions, comme doctrine », les représentations humaines acquièrent, dans la conscience collective d’une société, « cette puissance de devenir à leur tour des causes productrices de faits nouveaux, non proprement naturels, mais sociaux. Elles modifient l’existence, les habitudes et les institutions humaines, en un mot tous les rapports qui subsistent entre les hommes et la société » [6].
Une fois données, les représentations humaines peuvent devenir des déterminations matérielles : on a là un point capital de la théorie bakouninienne des idéologies. Chaque génération trouve dans la société « un monde de pensées et de représentations établies qui lui servent de point de départ et lui donnent en quelque sorte l’étoffe ou la matière première pour son propre travail intellectuel et moral. » Ce point de départ peut aussi être celui d’une « critique nouvelle ».
Il apparaît en conséquence que l’idéologie dominante d’une époque n’est pas qu’une simple illusion, elle devient un fait matériel. C’est pourquoi elle constitue un enjeu de première importance pour toute classe dominante. Elle est, au même degré que la force brutale et les armes - et peut-être à un degré plus fort encore - un instrument d’oppression et d’exploitation : « [...] quelque profondément machiavéliques qu’eussent été les actions des minorités gouvernantes, aucune minorité n’eût été assez puissante pour imposer, seulement par la force, ces horribles sacrifices aux masses humaines, si dans ces masses elles-mêmes il n’y avait eu une sorte de mouvement vertigineux, spontané, qui les poussait à s’immoler au profit d’une de ces terribles abstractions qui, vampires historiques, ne se sont jamais nourries que de sang humain » [7].
Bakounine
ne perçoit pas le phénomène de la soumission à un système inique comme un simple effet de la force exercée par une puissance supérieure sur les « masses humaines ». Il y a une dialectique complexe dans laquelle les dominés sont amenés à accepter comme légitime le discours du pouvoir. Quant à la fonction de l’idéologie, Bakounine
la définit tout aussi clairement : « plus un intérêt est injuste, inhumain, et plus il a besoin de sanction », c’est-à-dire de justification.
C’est que si la puissance de l’État et des classes dirigeantes est fondée sur un droit supérieur, sur une « force organisée » incontestablement plus puissante, sur « l’organisation mécanique, bureaucratique, militaire et policière », cette « organisation mécanique » ne peut suffire à elle seule ; la société de privilèges a besoin d’apparaître comme légitime aux yeux des masses, car elle ne peut fonctionner dans un état de conflit permanent : il lui faut instaurer un consensus fondé sur une illusion de droit. En effet, une classe dominante ne peut espérer maintenir sa position par une répression permanente : il faut convaincre les classes dominées de la légitimité du droit des privilégiés. Il faut instaurer un droit qui garantisse et justifie la permanence de la domination. L’idée que la force ne peut suffire à garantir en permanence le pouvoir est une constante dans la pensée politique.
La bourgeoisie, la classe dominante, est elle aussi pénétrée du sentiment du droit. C’est un enjeu capital dans le combat idéologique qui est mené en permanence contre les exploités. Cet aspect de la lutte des classes est moins apparent, mais c’est une condition vitale pour toute classe qui aspire à la domination économique et politique, car une classe dominante a besoin de justifier, à ses propres yeux autant qu’au yeux des classes dominées, son droit à la domination. Le champ de l’action idéologique est parfaitement décrit par Bakounine
: « L’État c’est la force, et il a pour lui avant tout le droit de la force, l’argumentation triomphante du fusil à aiguille, le chassepot. Mais l’homme est si singulièrement fait que cette argumentation, tout éloquente qu’elle apparaît, ne suffit pas à la longue. Pour lui imposer le respect, il lui faut absolument une sanction morale quelconque. Il faut de plus que cette sanction soit tellement évidente et simple qu’elle puisse convaincre les masses qui, après avoir été réduites par la force de l’État, doivent être amenées maintenant à la reconnaissance morale de son droit » [8].
Ainsi, l’analyse du discours du pouvoir apparaît comme un élément déterminant de la critique du pouvoir. Un pouvoir, une société ne peuvent être acceptés sans le consensus d’une grande partie de la population ; la fonction de l’idéologie est d’obtenir l’acquiescement des opprimés. L’idéologie se voit ainsi assigner une double tâche : la dépréciation de la classe dominée, qui doit avoir d’elle-même une image partielle, fausse, qui confirme sa condition subordonnée ; et, l’exaltation de la classe dominante à qui on doit fournir une bonne conscience à bon compte ainsi qu’une justification de sa domination.
Cette double tâche revient évidemment à des spécialistes qui maîtrisent l’instrument permettant de l’accomplir : le langage. Ils sont ainsi désignés par Bakounine
: théologiens, politiciens, jurisconsultes, avocats, prêtres de la religion juridique, métaphysiciens ; tels sont les « représentants officiels et officieux de toutes ces belles abstractions », et ils concourent avec une efficacité plus grande que celle de la force brutale à maintenir les masses dans l’acceptation de leur sort.
L’un des agents d’exécution de la transformation de la force en droit, c’est cette couche sociale que Bakounine
désignait sous le terme de « socialistes bourgeois » qui ont investi en masse le mouvement socialiste, et pour qui le savoir, et non plus l’avoir, est la source légitimante du pouvoir. Intellectuels bourgeois privés de perspectives dans la société capitaliste, ils ont pénétré dans les organisations de travailleurs pour prendre la direction du mouvement ouvrier. Ce sont des gens qui voient dans le socialisme une force montante formidable et qui espèrent grâce à lui restaurer la vitalité tombante et décrépite de leur propre parti, dit Bakounine
, qui les appelle encore les « exploiteurs du socialisme ».
C’est une catégorie sociale nouvelle dont la fonction semble essentiellement de promouvoir le système représentatif auprès du prolétariat. Issus des franges de la bourgeoisie, ces « exploiteurs du socialisme », philanthropes, conservateurs socialistes, prêtres socialistes, socialistes libéraux, intellectuels déclassés, utilisent le mouvement ouvrier comme tremplin et l’institution parlementaire comme instrument pour tenter de se hisser au pouvoir, ou tout au moins pour se faire une place. Le socialisme bourgeois, dit Bakounine
, corrompt le mouvement ouvrier en « dénaturant son principe, son programme ».
Se plaçant dans une perspective parfaitement bakouninienne, Jean-Pierre Garnier et Louis Janover appellent aujourd’hui ces couches sociales la « deuxième droite » ou « néo-petite-bourgeoisie », chargée de l’« encadrement et la mise en condition des couches dominées, fonction sublimée chez la plupart de ses membres en "missions" valorisantes : l’éducation, la formation, l’information, la communication, l’action sociale, l’animation, la création, l’élaboration théorique » [9]. Ces couches constituent « l’agent subalterne de la reproduction du système ». Elles ne sont pas parvenues à prendre le pouvoir, mais elles contribuent efficacement à aider la bourgeoisie à s’y maintenir en désamorçant les luttes, en inhibant le sentiment du droit à la révolte dans les masses, en théorisant l’idée de la fin de la lutte des classes.
Aujourd’hui plus que jamais, le contrôle des appareils idéologiques de la société est un élément capital de toute stratégie visant à maintenir le système d’exploitation. Mais on ne peut guère parler de « contre-révolution idéologique » dans la mesure où le système capitaliste est une contre-révolution idéologique permanente.
L’arme absolue de cette contre-révolution est probablement l’idée selon laquelle la notion de classes antagoniques, de lutte des classes, est dépassée. C’est une idée qui est dans l’air, et qui est même reprise par une fraction du mouvement syndical. Ceux qui défendent cette thèse s’appuient sur le fait que la classe ouvrière est en pleine mutation, ce qui est guère contestable, que les données avec lesquelles on peut définir la classe ouvrière ne sont plus les mêmes qu’il y a cinquante ans, que la distinction entre travail productif et travail improductif tend à s’estomper. On voit que l’idéologie est une arme matérielle effective dans les mains de la classe dominante, elle est un instrument indispensable à l’assujettissement des masses. Il reste que la lutte des classes n’est jamais aussi féroce que lorsque la bourgeoisie a réussi à convaincre la classe ouvrière qu’elle n’existe plus.
ORGANISATION ET PROJET RÉVOLUTIONNAIRE
La misère et la dureté des conditions d’existence n’ont jamais été le facteur déclenchant d’une révolution.
La « disposition révolutionnaire des masses ouvrières », dit Bakounine
, ne dépend pas seulement du plus ou moins grand degré de misère qu’elles subissent mais de la confiance qu’elles ont dans « la justice et la nécessité du triomphe de leur cause ». « Le sentiment ou la conscience du droit est dans l’individu l’effet de la science théorique, mais aussi de son expérience pratique de la vie » [10].
Ce sentiment du droit, selon Bakounine
, s’éveille de façon particulièrement vive grâce à l’expérience de la grève. « La grève, c’est la guerre, dit-il, elle jette l’ouvrier ordinaire hors de son isolement, hors de la monotonie de son existence sans but », elle le réunit aux autres ouvriers, dans la même passion et vers le même but ; elle convainc tous les ouvriers de la façon la plus saisissante et directe de la nécessité d’une organisation rigoureuse pour atteindre la victoire [11] ». Cette opinion sera reprise sans réserve par Amédée Dunois et ses camarades syndicalistes révolutionnaires.
La grève s’inscrit dans une stratégie graduelle articulée sur une « progression cumulative où les luttes partielles sont comprises comme un entraînement à l’affrontement général et où les améliorations obtenues par l’action sont comme une préfiguration de la société à construire » [12]. Ainsi Émile Pouget peut-il écrire en 1907 : « Au creuset de la lutte économique se réalise la fusion des éléments politiques et il s’obtient une unité vivante qui érige le syndicalisme en puissance de coordination révolutionnaire » [13].
La question n’est donc pas de savoir si les travailleurs peuvent se soulever, mais « s’ils sont capables de construire une organisation qui leur donne les moyens d’arriver à une fin victorieuse », dit Bakounine
, pour qui les interrogations qui apparaîtront ultérieurement dans le mouvement libertaire sur la nécessité ou non de s’organiser apparaîtraient comme une monstruosité. Il ne suffit pas que les travailleurs s’opposent à la société d’exploitation par les armes dont ils disposent, la grève ou l’insurrection, il leur faut élaborer une théorie qui soit l’expression de leur aspiration à la justice. L’instance dans laquelle s’élabore ce droit nouveau, c’est, selon Bakounine
, l’Association internationale des travailleurs, dont le programme « apporte avec lui une science nouvelle, une nouvelle philosophie sociale, qui doit remplacer toutes les anciennes religions, et une politique toute nouvelle » [14].
L’ennemi principal du prolétariat est l’exploitation bourgeoise : l’État, avec toute sa puissance répressive, sous quelque forme qu’il existe, précise Bakounine
, n’est plus autre chose aujourd’hui que la conséquence en même temps que la garantie de cette exploitation.
C’est pourquoi le prolétariat doit chercher « tous les éléments de sa force exclusivement en lui-même, il doit l’organiser tout à fait en dehors de la bourgeoisie, contre elle et contre l’État ».
Selon Bakounine
, il y a un lien direct et nécessaire entre l’objectif et les moyens employés pour l’atteindre, ce qui implique une réflexion approfondie sur les formes et la nature de l’objectif. Marx avait déclaré qu’il ne souhaitait pas donner la recette de la marmite de la révolution. Sur ce point Bakounine
a parfaitement conscience de diverger avec Marx et avec les social-démocrates. La différence de démarche est parfaitement exprimée par le révolutionnaire russe lorsqu’il écrit qu’« un programme politique n’a de valeur que lorsque, sortant des généralités vagues, il détermine bien précisément les institutions qu’il propose à la place de celles qu’il veut renverser ou réformer » (Écrit contre Marx).
Les formes d’action et d’organisation préconisées alors par les marxistes allemands sont aux yeux de Bakounine
tout simplement adéquates aux buts que ces derniers poursuivent, et elles en fixent les limites : la constitution d’un État national allemand républicain et « soi-disant populaire » par les élections. Pour ce faire ils sont obligés de s’allier à la bourgeoisie avancée, comme l’ont fait les groupes des sections de l’Internationale de Zurich, qui ont adopté le programme des démocrates socialistes d’Allemagne et qui sont devenus des « instruments du radicalisme bourgeois ».
Dans Écrit contre Marx, Bakounine
cite le cas d’un certain Amberny, un avocat appartenant au parti radical et à l’AIT, qui, en 1872, aurait garanti publiquement « devant ses concitoyens bourgeois, au nom de l’Internationale, qu’il n’y aurait point de grève pendant cette année ». James Guillaume rapporte qu’Amberny, candidat au Grand-Conseil, avait obtenu du comité cantonal de l’AIT qu’il fasse voter en sa faveur les ouvriers électeurs. Les ouvriers du bâtiment songeaient à ce moment à se mettre en grève parce que leurs patrons avaient baissé leurs salaires. La fédération jurassienne avait protesté contre ce marchandage. Kropotkine
, qui était alors à Genève, écrivit : « Ce fut Outine lui-même qui me fit comprendre qu’une grève en ce moment serait désastreuse pour l’élection de l’avocat M.A. » [15]. Ce n’est donc pas sans quelque raison qu’à la même époque Bakounine
écrivit une longue lettre « aux compagnons de la fédération jurassienne » dans laquelle il disait que « toutes les fois que des associations ouvrières s’allient à la politique des bourgeois, ce ne peut être jamais que pour en devenir, bon gré mal gré, l’instrument » [16].
La stratégie préconisée par la social-démocratie allemande - l’action parlementaire - conduit inévitablement à la conclusion d’alliances, d’un « pacte politique nouveau entre la bourgeoisie radicale ou forcée de se faire telle, et la minorité intelligente, respectable, c’est-à-dire dûment embourgeoisée, du prolétariat des villes » [17].
L’idée générale de Bakounine
est que l’organisation des travailleurs, dans sa forme, n’est pas constituée sur le modèle des organisations de la société bourgeoise, mais qu’elle est fondée sur la base des nécessités internes de la lutte ouvrière et, comme telle, constitue une préfiguration de la société socialiste. Le mode d’organisation du prolétariat est imposé par les formes particulières de la lutte des travailleurs sur leur lieu d’exploitation ; l’unité de base de l’organisation des travailleurs se situe là où ceux-ci sont exploités, dans l’entreprise. À partir de là l’organisation s’élargit horizontalement (ou géographiquement, si on veut), par localités et par régions, et elle s’élève verticalement par secteur d’industrie. Cette vision des choses devait évidemment fournir à Marx et à Engels l’occasion de multiples sarcasmes à l’encontre de Bakounine
, accusé d’être "indifférent" en matière politique.
Engels, cependant, avait parfaitement compris le fond de la pensée de Bakounine
, au-delà des déformations de la polémique : il écrit en effet à Théodore Cuno : « Comme l’Internationalede Bakounine
ne doit pas être faite pour la lutte politique mais pour pouvoir, à la liquidation sociale, remplacer tout de suite l’ancienne organisation de l’État, elle doit se rapprocher le plus possible de l’idéal bakouniniste de la société future » (Lettre à Th. Cuno, 24 janvier 1872.) Croyant polémiquer, Engels résume parfaitement le point de vue de Bakounine
et de ce qui deviendra plus tard l’anarcho-syndicalisme. Si on met de côté l’amalgame habituel selon lequel l’opposition de Bakounine
à l’action parlementaire est assimilable à une opposition de principe à la lutte politique, Engels ne dit dans ce passage rien d’autre que ceci : 1) l’organisation des travailleurs doit être constituée selon un mode le plus proche possible de celui du projet de société que la classe ouvrière porte en elle ; 2) la destruction de l’État n’est rien d’autre que le remplacement de l’organisation de classe de la bourgeoisie, l’État, par celle du prolétariat, l’Association.
En somme l’organisation de classe des travailleurs, qui est l’instrument de lutte sous le capitalisme, constitue le modèle de l’organisation sociale après la révolution.
C’est là une idée de base du bakouninisme et, plus tard, de l’anarcho-syndicalisme, unanimement rejetée par tous les théoriciens marxistes, à l’exception notable de Pannekoek qui a repris cette idée à plusieurs reprises dans ses écrits : « La lutte de classe révolutionnaire du prolétariat contre la bourgeoisie et ses organes étant inséparable de la mainmise des travailleurs sur l’appareil de production, et de son extension au produit social, la forme d’organisation unissant la classe dans sa lutte constitue simultanément la forme d’organisation du nouveau processus de production » (Pannekoek, Les Conseils ouvriers, EDI, p.273). C’est là une parfaite définition de l’anarcho-syndicalisme.
Selon Bakounine
, c’est à travers la lutte quotidienne que le prolétariat se constitue en classe, c’est pourquoi le mode d’organisation des travailleurs doit se conformer à cette nécessité. Marx de son côté préconise la constitution de partis politiques nationaux ayant pour objectif la conquête du parlement. C’est ici, dit Bakounine
, que nous nous séparons tout à fait des social-démocrates d’Allemagne : « Les buts que nous proposons étant si différents, l’organisation que nous recommandons aux masses ouvrières doit différer essentiellement de la leur » [18].
Résumons le point de vue de Bakounine
:
- Le mode, la forme de l’organisation des travailleurs sont le produit de l’histoire, ils sont nés de la pratique et de l’expérience quotidienne des luttes. Toutes les classes ascendantes ont bâti, au sein même du régime qui les dominait, les formes de leur organisation.
- La forme organisationnelle propre à la bourgeoisie regroupe les citoyens sur la base d’une circonscription électorale ; elle correspond au système de production capitaliste qui ne veut connaître que des individus isolés. Ainsi, le vrai pouvoir, qui est issu du contrôle des moyens de production, reste-t-il aux mains des propriétaires de ces moyens de production.
- L’organisation de classe des travailleurs ne regroupe pas des citoyens mais des producteurs. Quel que soit le nom qu’on donne à cette organisation : syndicat, conseil ouvrier, comité d’usine, la structuration reste celle d’une organisation de classe.
Une organisation de classe est une organisation qui, à une époque historique donnée, regroupe tout ou partie d’une classe sociale sur la base du rôle que chaque individu de cette classe joue dans les rapports de production.
Dans toute société de classes existent globalement deux formes d’organisation antagoniques, fondées sur des bases différents parce que correspondant à des rôles et à des intérêts différents.
Entre ces organisations il ne peut y avoir de terrain d’entente, d’alliance, ni de fusion sans impliquer la subordination de la classe dominée à la classe dominante.
Comme telle, l’organisation de classe permet à la classe qu’elle unifie de défendre ses intérêts contre les empiétements de la classe antagonique.
Elle détermine, lorsque la classe qu’elle regroupe est dominante, le modèle et les formes de l’organisation politique de la société. Lorsque la classe qu’elle regroupe est dominée, elle préfigure les formes de l’organisation de la société que cette classe porte en elle.
La logique du passage d’une société d’exploitation à une autre ne saurait être la même que celle du passage d’une société d’exploitation à une société sans exploitation : c’est une des grandes leçons que nous livre Bakounine
, issue des ses réflexions sur la Révolution française. La stratégie révolutionnaire du prolétariat ne saurait être calquée sur celle des différentes classes exploiteuses qui se sont succédé ; elle ne saurait être imitée du modèle de la révolution française auquel Marx en particulier se réfère sans cesse.
Toutes les révolutions de l’histoire, « y compris la Grande révolution française, malgré la magnificence des programmes au nom desquels elle s’est accomplie, n’ont été que la lutte de ces classes entre elles pour la jouissance exclusive des privilèges garantis par l’État, la lutte pour la domination et pour l’exploitation des masses » (Lettre à la Liberté).
Pour Bakounine
, l’État étant la forme spécifique de l’organisation d’une classe exploiteuse, la classe ouvrière ne saurait adopter une logique de prise du pouvoir d’État par une minorité, mais de prise collective du pouvoir social.
PROLÉTARIAT ET ORGANISATION
De