La vie
Michel Bakounine naquit, le 8 mai 1814 � Priamoukhino, dans le gouvernement de Tver. Sa famille �tait noble et elle �tait ancienne, originaire, dit-on, de Transylvanie. Son p�re, Alexandre Bakounine
, avait franchi la quarantaine. Esprit cultiv�, c�ur excellent, ce p�re avait pass� par la diplomatie, et ses s�jours en Occident n�avaient fait que fortifier ses inclinations humanitaires et lib�rales. Il eut m�me, vers la fin du r�gne d�Alexandre Ier quelques vell�it�s conspiratrices et devint membre d�une soci�t� secr�te qui se proposait l��tablissement, en Russie, d�un r�gime constitutionnel. Mais le sanglant �chec du soul�vement d�cabriste (d�cembre 1825), en ruinant ses esp�rances, le d�sabusa pour toujours de l�action. Tenant de fort pr�s par sa femme, plus jeune que lui de vingt-deux ans, � l�illustre maison Mouravief, il v�cut d�s lors retir� dans sa � gentilhommi�re � de Priamoukhino, � proximit� de Torjok, tout entier au soin de son patrimoine et � l��ducation de ses nombreux enfants.
Michel �tait l�a�n�.
Apr�s une enfance heureuse et calme, il alla passer trois ans � l��cole d�artillerie de Saint-P�tersbourg, dont il sortit � dix-huit ans (1832), apr�s de brillants examens. Mais, pour des raisons qu�on n�a pu d�couvrir, au lieu d��tre incorpor� dans la Garde, il fut envoy� comme enseigne dans un r�giment du district lithuanien de Minsk. Dans ce pays perdu, il fut bient�t aux prises avec l�ennui ; il passait des journ�es enti�res envelopp� dans sa robe de chambre et m�lancoliquement allong� sur son lit. Autour de lui, la Pologne, dont la premi�re r�volte venait d��tre �cras�e, saignait sous le fer du bourreau : spectacle tragique dont l��me du jeune officier allait �tre marqu�e en traits ineffa�ables.
Il ne servit que deux ann�es. En 1834, comprenant qu�il faisait fausse route, il donna sa d�mission et alla se fixer � Moscou, comme �tudiant � l�Universit�. Il passera l� six ann�es (1834-1840).
P�riode d�intellectualit� intense, de lectures, de m�diations, de controverses philosophiques. Il lut d�abord Condillac et subit l�influence des mat�rialistes fran�ais du XVIIIe si�cle. Puis, �tant entr� dans un cercle de jeunes gens group�s autour de l��tudiant Stank�vitch - des hommes de la valeur de Bi�linsky et de Katkof [1] �taient du nombre, - il se tourna vers la philosophie allemande et se mit � traduire, pour le journal le T�lescope (1836), les fameuses conf�rences de Fichte sur la destination de l��rudit. Son ascendant s�en accrut, et lorsque Stank�vitch, que la phtisie minait, alla mourir en Italie, Bakounine apparut � tous comme son successeur.
C�est � peu pr�s � cette date que les jeunes gens d�couvrirent Hegel : ils en furent �blouis et comme transfigur�s. Pendant deux ans, ils ne jur�rent que par la Ph�nom�nologie, la Logique et l�Encyclop�die. Pas un seul paragraphe de ces gros volumes � qui n�ait donn� lieu � des disputes acharn�es pendant plusieurs nuits. Des amis de vieille date se boudaient souvent plus de quinze jours, parce qu�ils ne s��taient pas entendus sur le sens pr�cis de l�esprit transcendant et consid�raient comme une insulte toute contradiction � leur opinion sur la personnalit� absolue et sur son essence propre � [2].
On sait que chez Hegel lui-m�me, oublieux de ses premi�res audaces, l�heg�lianisme aboutissait le plus r�actionnairement du monde � une philosophie du droit et de l�histoire qui, selon le mot railleur d�Henri Heine, � pr�tait au statu quode l��glise et de l��tat quelques justifications tr�s pr�judiciables �.
� Tout ce qui est r�el est rationnel �, enseignait Hegel. Sans doute, cette humble phrase - tout bachelier le sait - n�est autre chose que la formule du fameux � principe de raison suffisante � ; mais au temps de la Sainte Alliance, les r�actionnaires des bords de l�Elbe et du Danube y voulaient voir bien plus : la l�gitimation absolue de l�ordre politique et social �tabli. Tout ce qui est r�el est rationnel. Or, du congr�s de 1815 aux explosions de 1848, qu�y avait-il de plus r�el en pays allemand que le terrorisme bureaucratique et policier ? - Hegel le savait bien, mais n�en �tait point effray�, et m�me il applaudissait � la pers�cution des � romantiques � qui poussaient l�impi�t� jusqu�� substituer � leur raison individuelle � la raison g�n�rale de l��tat �. Identifiant sereinement le droit avec la force, immolant sans scrupule l�individu sur l�autel du despotisme de l��tat, la philosophie juridique de Hegel n��tait en somme qu�une justification abstraite de M. De Metternich et de ses proc�d�s de gouvernement [3]
La ferveur h�g�lienne du jeune Bakounine �tait si grande qu�elle l�entra�na pendant un petit nombre d�ann�es � des apologies de l�effroyable r�alit� qu�avait d�termin�e en Russie le mysticisme r�actionnaire de Nicolas Ier. Ses articles de l��poque, dans l�Observateur de Moscou, sont, � cet �gard, un document probant. Tel il �tait encore en 1839, lorsque Nicolas Ogaref et Alexandre Herzen rentr�rent � Moscou apr�s plusieurs ann�es de d�portation administrative. Fils intellectuels du XVIIIe si�cle fran�ais, tous deux �taient acquis � la cause des r�formes sociales et aux principes d�incr�dulit�. Le cercle de Stank�vitch s�ouvrit naturellement � ces hommes remarquables, mais la discorde y entra avec eux. Herzen, dans ses int�ressants M�moires, a retrac� la � lutte d�sesp�r�e � qu�Ogaref et lui-m�me engag�rent contre les h�g�liens moscovites. Bi�linsky, irrit�, n�y tenant plus, partit pour P�tersbourg, o� l�attendait d�ailleurs une �volution radicale. Quant � Michel Bakounine, il devint tout � coup songeur : des doutes germaient dans son esprit.
Une ann�e passa ainsi. Puis, vers la fin de l��t� de 1840, notre h�g�lien fut pris du besoin de changer d�air, et apr�s avoir t�t� de P�tersbourg, alla poursuivre ses �tudes � Berlin.
On a dit qu�il se destinait alors � l�enseignement de la philosophie, avec une chaire � l�Universit� de Moscou comme supr�me objectif.
� Berlin, o� Ivan Tourgueniev [4] fut son camarade pr�f�r�, il suivit les cours de Schelling et de Werder.
C�est � ce moment qu�il eut la r�v�lation d�un h�g�lianisme bien diff�rent, dans ses conclusions pratiques de celui qui passionnait si fort � Moscou les fid�les du cercle de Stank�vitch.
Hegel mort (1831), son �cole s��tait rapidement morcel�e. Aux c�t�s d�un centre fig� dans une stricte observance, s��taient form�es une droite et une gauche dissidentes : une droite spiritualiste et conservatrice, une gauche nettement d�mocratique (Strauss, Michelet le Berlinois) et, par-del� cette gauche, avec Feuerbach et Bruno Bauer, une extr�me-gauche r�volutionnaire et ath�e dont l�influence sur la jeunesse allemande ne cessa de grandir jusqu�en 1848.
� cet h�g�lianisme d�avant-garde, Michel Bakounine, � purifi� de ses anciens p�ch�s �, donna une adh�sion passionn�e. Il avait vingt-huit ans � peine ; il �tait un homme nouveau, pr�t pour la vie nouvelle.
Ayant donc fait peau neuve, au printemps de 1842, il transporta sa r�sidence � Dresde. En octobre de la m�me ann�e, les Annales allemandes d�Arnold Ruge publiaient une �tude retentissante, - un chef-d��uvre, notait Herzen dans son journal - la R�action en Allemagne, fragment par un Fran�ais. Cette �tude �tait de Michel Bakounine, masqu� en Jules Elysard. Elle d�crivait les divers courants (gouvernemental, historico-juridique, sp�culatif enfin) de l�esprit r�volutionnaire qui soufflait sur l�Allemagne et lui opposait l�id�al qui, selon l�auteur, avait �t� celui de la R�volution fran�aise.
La conclusion, d�une lyrique envol�e, m�rite d��tre retenue : � Oh ! L�atmosph�re est lourde et porte la temp�te en ses flancs ; c�est pourquoi nous crions � nos fr�res aveugl�s [...] Ouvrez les yeux de l�esprit, laissez aux morts le soin d�enterrer ce qui est mort, et comprenez enfin que ce n�est pas au sein des ruines effondr�es qu�il faut chercher l�esprit �ternellement jeune, l��ternel nouveau-n�... Confions-nous donc � cet esprit �ternel qui ne d�truit et n�an�antit que parce qu�il est la source insondable et �ternellement cr�atrice de toute existence. Le d�sir de la destruction est �galement un d�sir cr�ateur � [5].
� Dresde, Bakounine se lie �troitement avec George Herwegh, le c�l�bre po�te r�volutionnaire, ainsi qu�avec le musicien Adolf Reichel. Mais la police russe l�observe et note toutes ses d�marches, et bient�t la prudence la plus �l�mentaire lui commande de quitter l�Allemagne. Avec Herwegh, il se rend alors � Zurich (janvier 1843), o� il fr�quente assid�ment les d�mocrates radicaux � la Karl Froebel et surtout les communistes group�s autour de Weitling, le tailleur �crivain [6]. Mais l�arrestation de ce dernier oblige encore Bakounine � d�guerpir (juin 1843). Il passe en Suisse romande, s�arr�te quelques semaines sur les bords du L�man, vagabonde longuement en Savoie et en Valais et finit, l�hiver approchant, par s�installer � Berne, o� la famille du professeur Wilhelm Vogt l�accueille dans son intimit� [7].
Mais il est dit qu�il ne conna�tra plus d�sormais de repos. Au mois de f�vrier 1845, un ordre arrive de Saint-P�tersbourg qui le somme d�avoir � retourner imm�diatement dans sa patrie. Il refuse d�ob�ir, mais du coup, il cesse d��tre en s�ret� sur le sol de la r�publicaine Helv�tie. Il gagne Bruxelles en toute h�te ; mais c�est Paris qui l�attire, et il y d�barque en juillet.
Paris abritait alors une abondante colonie de r�fugi�s allemands : Bakounine y retrouva Arnold Ruge, il y fit la connaissance de Karl Marx, son futur adversaire dans l�Internationale. Marx et Ruge publiaient ensemble leurs Annales franco-allemandes, auxquelles succ�da le Vorvaerts, et Bakounine fut de leurs collaborateurs. En m�me temps, il nouait des relations amicales avec Pierre Leroux, George Sand, Lamennais, tous les chefs du parti socialiste fran�ais ; avec Proudhon il se lia d�une fa�on tr�s intime, et il ne contribua pas peu � initier le robuste Comtois � la philosophie de Hegel [8].
Cela n��tait pas fait pour le r�concilier avec le gouvernement du tsar, dont, un beau jour du d�but de 1845, les foudres s�abattirent sur sa t�te, ainsi que sur celle d�un de ses amis, sous la forme assez civile d�un ukase ainsi libell� : � Attendu que les nobles Golovine et Bakounine ont publi� en France des �crits r�volutionnaires contre le gouvernement russe et que malgr� les sommations r�it�r�es � eux faites, ils ne sont pas revenus dans leur patrie, ils sont d�clar�s d�chus de tous leurs droits civiques et nobiliaires, tous les immeubles qu�ils poss�daient dans l�empire seront confisqu�s au profit de l��tat et si jamais on les retrouve sur le territoire russe, ils seront transport�s en Sib�rie pour y demeurer exil�s tout le reste de leurs jours �.
Ces ann�es de Paris furent utiles pour la formation intellectuelle de Bakounine Il �crivit peu [9], �tudia beaucoup, les livres, les hommes, les choses. Le 29 novembre 1847, assistant au banquet comm�moratif de l�insurrection polonaise, il demanda la parole. Son discours fit sensation. Il y exhortait Polonais et Russes � oublier leurs antiques querelles pour s�efforcer de concert � la destruction du tsarisme, autrement dit � � l��mancipation de tous les peuples slaves qui languissent sous le joug �tranger �. L�effet de ces paroles ne se fit pas attendre : Bakounine fut expuls� de France � la requ�te de l�ambassadeur russe Kisselef. En vain la presse avanc�e protesta contre cet acte de basse servilit� ; en vain l�opposition interpella dans les deux Chambres. Non seulement l�expulsion fut maintenue, mais encore le gouvernement fran�ais, styl� par Kisselef lui-m�me, n�h�sita pas � r�pandre le bruit que Bakounine n��tait peut-�tre qu�un agent russe disgr�ci� par ses employeurs, c�est-�-dire un peu int�ressant personnage. De Bruxelles o� il s��tait rendu, Bakounine, dans une lettre � la R�forme, cria son indignation. Mais l�inf�me calomnie devait trouver par la suite plus d�un complaisant.
La r�volution de f�vrier survenant sur ces entrefaits, rouvrit � Bakounine les portes de la France. Il accourut � Paris, et l�, dans la chaude atmosph�re de l��meute, v�cut, au dire de Herzen, les jours les plus beaux de sa vie : � Il ne quitte plus les postes des Montagnards ; il y passe ses nuits, mange avec eux et ne se lasse pas de leur pr�cher le communisme et l��galit� de salaire, le nivellement au nom de l��galit�, l��mancipation de tous les Slaves, l�abolition de tous les �tats analogues � l�Autriche, la r�volution en permanence et la lutte implacable jusqu�� l�extermination du dernier ennemi �.
Et le rude pr�fet Caussidi�re de clamer en se frappant la poitrine : � Quel homme ! quel homme ! Le premier jour de la r�volution, c�est un tr�sor ; le second jour, il est bon � fusiller ! �.
Cependant les soul�vements de Vienne (13 mars) et de Berlin (18 mars) attestaient la tendance du mouvement r�volutionnaire � s�internationaliser. Jamais la vieille Europe n�avait paru si pr�s d�un bouleversement g�n�ral. Bakounine estima que sa vraie place n��tait plus � Paris, mais parmi ses fr�res douloureux, les Slaves. Il partit en avril, s�arr�ta successivement � Francfort, Cologne, Berlin et Leipzig, prit part � la conf�rence polonaise de Breslau, puis au congr�s g�n�ral des Slaves qui s�ouvrit � Prague le 2 juin. Ce congr�s m�morable avait �t� r�uni dans une pens�e de r�action politique, mais sous l�effort de Bakounine et de ses amis, il prit une direction diam�tralement oppos�e. Tout en combattant � avec une passion acharn�e � (c�est lui-m�me qui le dit) le parti panslaviste, Bakounine y proclama la n�cessit� de d�truire non seulement l�empire des Tsars, mais encore l�empire d�Autriche et le royaume de Prusse, comme incompatibles avec l�existence d�institutions d�mocratiques.
Quand, le 12 juin, la lutte se fut engag�e dans les faubourgs de Prague entre le peuple soulev� et l�arm�e imp�riale du f�roce Windischgraetz, Bakounine, plantant l� le congr�s, saisit un fusil et se jeta dans la m�l�e. Il combattit jusqu�au dernier moment et ne consentit � s�enfuir que lorsque tout espoir fut perdu. Il r�ussit � gagner Breslau. L�atroce calomnie qui le repr�sentait comme un agent du gouvernement russe l�y attendait : elle �manait du journal socialiste que Marx �ditait � Cologne. Bondissant sous l�injure, Bakounine exigea des preuves ; et comme Georges Sand avait �t� mise en cause par le calomniateur, il en appela � son t�moignage. Celui-ci fut formel : jamais la romanci�re n�avait mis en doute la loyaut� de caract�re ni la franchise d�opinion du r�volutionnaire russe. Marx, � la fin du compte, dut d�savouer son informateur.
Coup sur coup, en octobre, Bakounine est expuls� de Prusse et de Saxe, mais il trouve un asile dans la petite principaut� d�Anhalt, qui �tait alors un foyer de propagande d�mocratique, et c�est de l� qu�il lance ce vibrant Appel aux Slaves par un patriote russe, dans lequel il pr�conise la fondation d�une vaste r�publique f�d�rative de tous les peuples slaves. Marx, dans son journal, critiqua cette id�e, faisant observer, non sans raison peut-�tre, qu�� la plupart des peuples slaves (Polonais et Russes mis � part) � les conditions premi�res [...] de l�ind�pendance et de la vitalit� � faisaient encore d�faut.
Cependant la r�volution allemande approchait de son d�nouement. Au printemps de 1849, le Parlement de Francfort avait bien sans doute achev� la Constitution ; mais il se trouvait assez embarrass� de son �uvre, impuissant qu�il �tait � en imposer le respect aux souverains allemands. Un peu partout, il est vrai, le peuple se souleva, mais il fut partout �cras�. � Dresde, o� Bakounine r�sidait en secret depuis la mi-avril, l�insurrection �clata le 3 mai et pendant cinq grands jours fut ma�tresse de la ville. � Dresde comme � Prague, Bakounine se conduisit en h�ros. L��nergie de ses r�solutions, sa bravoure in�branlable, son hercul�enne stature �veill�rent rapidement la l�gende. Le 9 mai cependant, l�insurrection faiblit. Bakounine aurait voulu se jeter sur la Boh�me avec tous les insurg�s : il ne fut pas �cout�. Alors il se retira � Chemnitz o� il fut d�couvert et captur�, tandis que, plus heureux que lui, son compagnon, l�illustre musicien Richard Wagner r�ussissait � dispara�tre.
Il fut condamn� � mort le 16 janvier 1850, en m�me temps que deux autres chefs de la r�volution dresdoise : Heubner et Roeckel. Aucun d�eux toutefois ne fut ex�cut�, mais le 13 juin de la m�me ann�e, Bakounine �tait livr� � l�Autriche qui le r�clamait pour sa participation � l�insurrection de Prague. Enferm� successivement � Prague et � Olm�tz o� ses ge�liers lui inflig�rent un traitement barbare, il fut pour la seconde fois condamn� � mort (15 mai 1851) ; mais de nouveau une commutation de peine intervint. Et comme le gouvernement russe demandait son extradition on le conduisit � Saint-P�tersbourg.
Jet� dans la forteresse Pierre-et-Paul, au fond du lugubre ravelin d�Alexis, il y passa trois ans, au bout desquels il fut transf�r� dans la forteresse de Schl�sselbourg. Trois ann�es s��coul�rent. Il crut toucher l�extr�mit� de l�humaine mis�re : le scorbut, la fi�vre et l�insomnie brisaient lentement son corps d�athl�te, mais sa fermet� demeurait inentam�e : � Je ne d�sirais qu�une chose, �crira-t-il plus tard, c��tait de ne pas me laisser aller � la r�conciliation et � la r�signation, de ne changer en rien, de ne pas m�avilir au point de chercher une consolation en me trompant moi-m�me - de conserver jusqu�� la fin, intact, le sentiment sacr� de la r�volte �.
C�est seulement en mars 1857 qu�il sortit de cette tombe. Il fut intern� � Tomsk, en Sib�rie, o�, vers la fin de l�ann�e suivante, il �pousa une jeune fille d�origine polonaise, Antonie Kwiatkovska. Peu de temps apr�s, il recevait l�offre d�une fonction administrative � exercer en Sib�rie m�me, offre qu�il crut devoir d�cliner pour ne pas perdre � sa puret� r�volutionnaire �. Envoy� dans la suite � Irkoutsk (mars 1859), il eut la bonne fortune d�y retrouver, en qualit� de gouverneur de la Sib�rie orientale, son parent Mouravief-Amourski, au lib�ralisme et � la bienveillance duquel sa correspondance rend hommage. L�exil s�adoucissait peu � peu pour lui ; il �tait entr� au service de la Compagnie du fleuve Amour et go�tait dans cet emploi l�illusion de la libert�. Mais la disgr�ce de Mouravief vint abolir soudain ses esp�rances de lib�ration officielle : il r�solut d�s lors de se lib�rer lui-m�me.
Le 17 juin 1861, pr�textant un voyage d�affaires, il quittait Irkoutsk par la voie de l�Amour et r�ussissait � atteindre Yokohama, puis San Francisco. Il �tait libre ! Le 27 d�cembre suivant, � Londres, il tombait dans les bras de ses vieux amis Herzen et Ogaref.
Ici dans la vie de Michel Bakounine s�ouvre une p�riode de prodigieuse activit�. Quelle �nergie colossale �tait en cet homme que n�avaient pu dompter les cachots ni l�exil ! Tous ses instincts longtemps brid�s de r�volutionnaire et de r�volt� (il �tait � la fois l�un et l�autre) se d�cha�n�rent � nouveau, et il s�y abandonna sans contrainte, avec une sorte de volupt�. � Je sens en moi, �crivait-il, une noble force ; peut-�tre ne me la reconnaissez-vous pas, mais j�en ai moi-m�me conscience. Et je ne veux pas, je ne dois pas la vouer � l�inaction �.
Il apporta dans sa t�che une ardeur singuli�re, une fr�n�sie presque barbare. Douze ann�es pleines, il ne v�cut que pour agir, payant � l�occasion de sa personne, le plus souvent inspirant les autres, communiquant � tous, jeunes et vieux, un peu de sa passion, de son exp�rience, de son inalt�rable et d�bordante jeunesse.
� Londres, raconte Herzen, il commen�a d�abord par r�volutionner La Cloche [10]. � Il trouvait que nous �tions trop mod�r�s, pas assez enclins aux moyens �nergiques �. Et de fait, il ne tarda gu�re � s�parer son action de celle des deux r�dacteurs du fameux journal. Mais il restait, comme eux, attir� avant tout par les affaires slaves, se promettant m�me � de consacrer tout le reste de sa vie � la lutte pour la libert� russe, la libert� polonaise, la libert� et l�ind�pendance de tous les Slaves � ; et c�est dans cet �tat d�esprit qu�il �crivit alors (1862), en m�me temps que la premi�re traduction russe du Manifeste communiste, deux brochures qui firent quelque bruit : l�une �tait intitul�e : Aux amis russes, polonais, et � tous les amis slaves ; l�autre : la Cause populaire, Romanof, Pougatchef ou Pestel ?Ce dernier �crit contenait � la fois un programme et un ultimatum. La R�volution russe est en marche, d�clare Bakounine, et il d�pend du tsar qu�elle soit pacifique ou sanglante, cr�atrice ou subversive. � Elle sera paisible et bienfaisante si le tsar, se mettant � la t�te du mouvement populaire, entreprend, avec l�assembl�e nationale, largement et r�solument, la transformation de la Russie dans le sens de la libert� ; mais si le tsar veut marcher en arri�re, ou s�il s�arr�te aux demi-mesures, la R�volution sera terrible �.
Est-il besoin de dire que cette id�e d�un tsar �mancipateur et populaire n��tait qu�un artifice de dialectique ? Jamais Bakounine ne s�est fait illusion au point d�attendre d�un tsar la r�alisation du programme qui �tait alors le sien : assembl�e constituante, d�mocratie et self-government communal, union de tous les Slaves sous un m�me drapeau. Il terminait sa brochure en ces termes : � Nous avons dit o� nous voulons aller ; nous avons dit avec qui nous marcherions : avec personne autre que le peuple. Reste � savoir qui nous suivrons. Suivrons-nous Romanof, Pougatchef ou un nouveau Pestel, s�il s�en rencontre [11] [...] Nous sommes les amis de la cause populaire russe, de la cause slave. Si le tsar est � la t�te de cette cause, nous le suivrons ; mais s�il se met contre elle, nous serons ses ennemis [...] Cette question se d�cidera bient�t, et alors nous saurons ce que nous devrons faire �.
Ainsi, en 1862, et dans les ann�es suivantes, Bakounine nous appara�t comme un r�volutionnaire slave, pr�occup� par-dessus tout de questions politiques et nationales ; il n�a pas rompu encore avec la tradition de Quarante-huit, et le mouvement ouvrier dont l�Association internationale des travailleurs va, � partir de 1864, devenir l�expression vivante, lui demeure encore ignor� ; ce sera seulement en 1868 que purifi� de ses illusions d�mocratiques, il se r�soudra enfin � � marcher sur la grande route de la R�volution �conomique � [12].
L�insurrection polonaise �clata sur ces entrefaits. Bien qu�il en conn�t le caract�re fonci�rement nationaliste et aristocratique, Bakounine ne put s�emp�cher d�y applaudir : le 21 f�vrier 1863, il s�embarquait pour Stockholm, d�o� il esp�rait pouvoir passer en Lithuanie. Mais l�exp�dition de Lapinski, organis�e � Londres pour porter secours � l�insurrection, �choua lamentablement, et les efforts de Bakounine pour d�terminer une intervention su�doise rest�rent infructueux. L�insurrection fut litt�ralement �cras�e et la r�pression �gala en horreur tragique les pires spectacles de l�histoire.
D��u dans ses esp�rances d�une conflagration r�volutionnaire du monde slave, Bakounine regagna Londres, o� il eut avec Marx une rencontre qui devait �tre la derni�re ; il passa ensuite en Italie, qu�il trouva tout enti�re secou�e du grand frisson de l�Unit�, et o�, apr�s un second voyage en Su�de, il se d�cida � venir se fixer (1864). Il habita successivement Florence et Naples. Dans ce milieu si nouveau pour lui, il se mit aussit�t � l��uvre. Il avait �t�, � Londres, l�ami de Mazzini et il l��tait rest�. Pourtant, il ne pouvait songer � unir son action � celle du grand r�publicain mystique qui avait pris pour devise : Dieu et le Peuple ; et comme il fallait �tre n�cessairement pour ou contre Mazzini, il prit le parti d��tre contre et d�opposer � son dogmatisme gouvernemental, propri�taire et religieux, un programme nettement socialiste et r�volutionnaire. C�est dans ce but qu�avec quelques amis italiens, il cr�a une organisation secr�te dont les membres s�appelaient fr�res et qui semble avoir successivement port� les noms d�Alliance de la d�mocratie sociale,d�Alliance des r�volutionnaires socialistes et, finalement, - quand elle comprit des fr�res de tous les pays - de Fraternit� internationale. Elle avait pour programme : l�ath�isme, la n�gation de toute autorit� politique, la propri�t� collective et le f�d�ralisme, programme au nom duquel elle livra aux id�es mazziniennes un combat acharn�.
C�est en vue d�exposer publiquement les id�es des Fr�res internationaux que Bakounine se rendit en septembre 1867, � Gen�ve, au premier congr�s de la Ligue de la Paix et de la Libert�. Son discours lui valut la sympathie g�n�rale et il fut �lu membre du comit� de la nouvelle Ligue.
Il s�installa � Clarens, sur les bords du lac L�man, d�o� il pouvait se rendre facilement aux s�ances du comit�. Toute l�ann�e, il lutta pied � pied contre le d�mocratisme bourgeois de ses coll�gues, sans r�ussir � les convaincre. Au congr�s de 1868, qui se tint � Berne, au si�ge m�me de la Ligue, il ne fut pas plus heureux. C�est en vain qu�il d�montra que la libert� et la paix, but de la Ligue, ne trouveraient de fondement solide que dans la justice sociale, dans le socialisme. Ses propositions furent repouss�es. Il comprit qu�il n�avait plus rien � faire dans ce milieu born�, et se retira aussit�t pour fonder, avec quelques amis, [13] l�Alliance internationale de la d�mocratie socialiste, laquelle eut � son programme : l�ath�isme, la suppression du droit d�h�ritage comme moyen d�amener l�abolition des classes et de la propri�t� individuelle, l�instruction int�grale des enfants des deux sexes, le rejet de toute alliance r�actionnaire et de toute action politique � qui n�aurait pas pour but imm�diat et direct le triomphe de la cause des travailleurs contre le capital �, la dissolution de l��tat politique � dans l�union universelle des libres associations tant agricoles qu�industrielles �, la solidarit� internationale des travailleurs et � l�association universelle de toutes les associations locales par la libert� �.
Le premier acte de l�Alliance fut d�adh�rer en bloc � l�Internationale. Il y avait en 1868, quatre ans que celle-ci existait, mais ses d�buts avaient �t� obscurs et difficiles. � l�origine, petits bourgeois et prol�taires s�y �taient coudoy�s, fraternisant dans un socialisme sentimental et confus. Le premier congr�s (Gen�ve, 1867) avait fait preuve d�une extr�me mod�ration. Mais d�s l�ann�e suivante, au congr�s de Lausanne, la question de la propri�t� collective avait �t� pos�e ; elle venait d��tre r�solue tout r�cemment, au congr�s de Bruxelles, o� trente voix contre quatre avaient vot� la mise en commun du sol et du sous-sol, des chemins de fer et des voies de communication. En m�me temps, la force num�rique et l�autorit� morale de l�Internationalecroissaient dans tout l�Occident.
Il est indubitable que l�id�e d�adh�rer en bloc � l�Internationale �tait de la part de l�Alliance une id�e tout � fait malheureuse qui ne pouvait manquer d��veiller contre Bakounine la d�fiance et le soup�on du Conseil g�n�ral de l�Association et, tout sp�cialement, de Karl Marx, son constant inspirateur. L�Alliance en effet pr�tendait conserver dans l�Internationale son organisation et son programme propres. Pr�tention insoutenable et qui parut telle � la grande majorit� des socialistes [14].
Le Conseil g�n�ral refusa d�admettre l�Alliance comme il avait pr�c�demment refus� d�admettre la Ligue de la Paix et de la Libert�. L�Alliance alors d�clara qu�elle cessait d�exister et invita ses groupes � entrer dans l�Internationale. C�est ce que fit notamment le groupe genevois o� dominait Bakounine. Il entra dans l�Association sous le nom de Section de l�Alliance, et ce fut � son sujet qu�en avril 1870, socialistes de Gen�ve et socialistes du Jura se divis�rent, les premiers refusant d�admettre l�Alliance dans la F�d�ration romande et les seconds protestant contre cette exclusion.
Bakounine n�avait pas attendu d��tre sorti de la Ligue de la Paix pour entrer dans l�Internationale : depuis juillet 1868, il appartenait � la section centrale de Gen�ve, l�une des plus puissantes de l�Association, que la part qu�elle venait de prendre � la grande gr�ve du b�timent avait mise en pleine lumi�re. Libre du c�t� de la Ligue, et voulant s�associer intimement � la vie des socialistes genevois, il s�installa � Gen�ve (septembre 1868).
En ce temps-l�, on travaillait beaucoup dans les sections de la Suisse romande. Les r�solutions de Bruxelles sur la propri�t� avaient frapp� les esprits, et bient�t Gen�ve, le Locle et Saint-Imier compt�rent des collectivistes convaincus. Bakounine, � la t�te de sa Section de l�Alliance, exer�a de suite une influence d�cisive. Nouveau venu dans le monde ouvrier, il s�y �tait trouv� imm�diatement � l�aise, car il �tait James Guillaume et Adh�mar Schwitzgu�bel dans le Jura, sa conception f�d�raliste et libertaire du socialisme se r�pandait rapidement. � tous ceux qui l�approchaient, il communiquait l��lectricit� de son enthousiasme r�volutionnaire. Devenu le principal r�dacteur de l��galit�, organe de la F�d�ration romande, il y donna (�t� de 1869) plusieurs s�ries de brillants articles qui sont assur�ment le meilleur de son �uvre �crite : les Endormeurs, la Montagne, le Jugement de M. Coullery, l�Instruction int�grale, la Politique de l�Internationale, et la Coop�ration ; � peu pr�s dans le m�me temps, il adressait au Progr�s du Locle des Lettres sur le Patriotisme pleines d�analyses audacieuses [15].
En septembre 1869 se tint, � B�le, le quatri�me congr�s de l�Internationale. Bakounine s�y rendit au nom des ouvriers socialistes de Lyon et des m�caniciens de Naples. � une forte majorit�, le congr�s, confirmant les d�cisions de Bruxelles, se pronon�a pour l�abolition de la propri�t� individuelle du sol. Au cours de la discussion qui avait pr�c�d� le vote, Bakounine, dans un discours remarqu�, s��tait affirm� collectiviste r�volutionnaire et partisan de la destruction de l��tat. Il reprit la parole dans le d�bat sur le droit d�h�ritage pour combattre la th�se du conseil g�n�ral, c�est-�-dire la propre th�se de Marx. Tandis que le conseil g�n�ral concluait � l�impossibilit� de toucher au droit d�h�ritage, autrement que pour en temp�rer l�exercice par voie l�gislative, tant que subsisterait la propri�t� individuelle, Bakounine voyait dans la suppression de ce droit un moyen d�affaiblir le droit de propri�t� lui-m�me, une propri�t� qui cesse d��tre h�r�ditaire cessant du m�me coup d��tre propri�t� pour se muer en simple possession.
Quel que f�t le respect qu�inspirait � tous les d�l�gu�s le g�nie de Karl Marx, la proposition du conseil g�n�ral essuya un �chec. C�est � Bakounine que la commission donna raison ; et si le congr�s n�adopta pas sa proposition, du moins lui accorda-t-il la majorit� relative : 32 voix, tandis que la proposition marxiste n�en obtenait que 19. C��tait plus que Marx, ce dieu irritable et jaloux, n�en pouvait supporter.
Il n�avait jamais aim� Bakounine, dont l�activit� ant�rieure, entach�e qu�elle �tait de d�mocratisme et de nationalisme, ne pouvait �videmment lui plaire, et dont le caract�re contrastait si fort avec le sien : il le d�testa d�sormais comme un adversaire et commen�a contre lui, � coups de calomnies et de libelles, une de ces redoutables guerres o� il excellait [16]. Depuis le banquet polonais de 1847, d�implacables adversaires, des marxistes le plus souvent, n�avaient cess� de poursuivre Bakounine de leurs diffamations empoisonn�es.
C�est ainsi qu�� la veille du congr�s de B�le, Liebknecht colportait encore le vieux mensonge : Bakounine, agent russe. Cit�, � B�le m�me, devant un tribunal d�honneur, Liebknecht d�t reconna�tre avoir � agi avec une l�g�ret� coupable �, - ce qui n�emp�cha pas, quelques mois plus tard, un autre marxiste, Moritz Hess, d��crire que Bakounine avait �t� � B�le l�agent des panslavistes : nouvelle perfidie que Marx lui-m�me devait bient�t reprendre en l�aggravant encore [17].
C�est apr�s le congr�s de B�le que Bakounine quitta Gen�ve pour s��tablir � Locarno (Tessin), au bord du lac Majeur. Ce d�part (30 octobre) fut un vrai malheur pour l�Internationale genevoise, qui ne tarda pas � tomber au pouvoir d�une coterie de politiciens ayant � sa t�te le Russe Outine, un fort triste personnage qui pr�ludait alors au reniement le plus abject par ses intrigues les plus malpropres. Outine �tait en Suisse l�agent z�l� de Marx, et ses men�es devaient avoir pour cons�quence de briser l�unit� de la F�d�ration romande et d�engendrer entre Gen�ve et le Jura un conflit retentissant et fatal.
Cependant, dans sa solitude de Locarno, Bakounine s��tait mis � traduire en russe pour un �diteur de Saint-P�tersbourg, le gros livre de son adversaire, le Capital. La besogne avan�ait, quand, en janvier 1870, un jeune Russe, dont il avait d�j� re�u la visite l�ann�e pr�c�dente � Gen�ve, vint de nouveau frapper � sa porte. Il se nommait Netcha�ef et s��tait enfui de Russie, traqu� par les gendarmes du tsar. C��tait un r�volutionnaire d�une esp�ce �trange et redoutable, un homme tel que la seule Russie est capable d�en produire. Un fanatisme sauvage, le fanatisme du d�sespoir, bouillonnait en son �me aveugl�e. Ayant assist� � la destruction de l�organisation occulte qu�il avait r�ussi � cr�er en Russie, il s��tait jur� de reprendre la lutte dans un esprit d�extermination implacable. Ha�ssant le monde, s�r d�en �tre ha�, Netcha�ef rejetait, comme autant de pr�jug�s vulgaires, toute obligation, toute bonne foi, tout scrupule, et, froidement, s��tait fait un syst�me de la violence, du mensonge et de l�hypocrisie.
Il se pr�senta � Bakounine comme le repr�sentant du Comit� r�volutionnaire russe, et par cette � immense �nergie � qui �tait son trait dominant, l�impressionna vivement. Il lui dit que la Russie �tait � la veille d�une r�volution formidable � laquelle il fallait se pr�parer en h�te. Puis sous pr�texte que l�heure n��tait plus � l��rudition, mais � l�action, il le persuada d�abandonner le Capital pour se vouer enti�rement aux affaires russes : lui, Netcha�ef, se chargeait d�arranger la chose aupr�s de l��diteur. Bakounine se laissa convaincre et docilement se mit � r�diger quelques brochures de propagande � destination de la Russie (entre autres un appel Aux officiers de l�arm�e russe), puis quand, au printemps suivant, le bruit de l�arrestation de Netcha�ef courut dans la presse suisse, il lan�a, en fran�ais, un petit �crit alerte et substantiel qu�il intitula spirituellement : Les Ours de Berne et l�Ours de Saint-P�tersbourg [18].
Mais entre Bakounine et Netcha�ef, entre ces deux hommes dont l��nergie �tait �gale et qui, malgr� tout, tendaient au m�me but, il y avait au fond un ab�me. Le machiav�lisme furieux de Netcha�ef, son autoritarisme implacable, la perversit� voulue de ses moyens r�pugnaient � l��me g�n�reuse et loyale du vieux r�volutionnaire. La rupture devint in�vitable : elle eut lieu en juillet 1870 [19]. � cette date, du reste, l�esprit de Bakounine n��tait plus aux affaires russes : la guerre franco-allemande venait d��clater.
Les premi�res victoires prussiennes l�exasp�r�rent : d�instinct, il ha�ssait dans Bismarck le champion d�clar� de la r�action europ�enne. Aussi embrassa-t-il passionn�ment la cause de la France, surtout lorsque l�Empire ayant �t� an�anti en fait, il ne resta plus en face des arm�es allemandes que le peuple fran�ais. Ce peuple, le plus r�volutionnaire qui fut au monde, allait-il accepter que la d�faite de ses ma�tres dev�nt sa propre d�faite ? Allait-il accepter le despotisme abject du sabre et de la botte ? On le disait, mais le vieux Bakounine se cabrait � la seule pens�e d�un tel crime, de l�se-humanit� plus que de l�se-patrie. Et dans la fi�vre de ce mois d�ao�t sanglant, il �crivit, d�une plume d�brid�e, ses Lettres � un Fran�ais sur la crise actuelle.
C��tait un v�h�ment appel � la r�volution sociale, au � soul�vement spontan�, formidable, passionn�ment �nergique, anarchique, destructif et sauvage des masses populaires sur tout le territoire de la France �, et c��tait en m�me temps un programme complet d�insurrection et de d�fense [20]. Le plan de Bakounine �tait d�utiliser le patriotisme h�r�ditaire des masses � la r�alisation de l�id�al r�volutionnaire.
Le 31 ao�t, il �crivait � Ogaref : � Si la r�volution sociale ne sort pas directement de la guerre actuelle, le socialisme sera pour longtemps perdu dans l�Europe enti�re �.
N��tant pas homme � pr�cher sans agir, sit�t les Lettres termin�es, il prit le train pour Lyon o� l�appel de quelques internationaux amis l�avait d�cid� � � porter ses vieux os �. Il y arriva le 15 septembre. Le surlendemain, le Comit� du salut de la France �tait constitu�. Le 26 septembre, une affiche rouge, sign�e du Comit� appelait les Lyonnais aux armes et proposait � leur ratification les mesures suivantes : D�ch�ance de l��tat, de la bureaucratie et des tribunaux ; suspension du paiement des imp�ts, des hypoth�ques et des dettes priv�es ; formation dans toutes les communes de Comit�s de salut analogues � celui de Lyon ; r�union d�une Convention nationale charg�e de repousser l�invasion.
Le 28 septembre, � midi, le peuple s�emparait de l�h�tel de ville dont il mit les autorit�s � la porte. Mais l�ind�cision de quelques-uns des chefs, la l�chet� de certains autres et, brochant sur le tout, la trahison du � g�n�ral � Cluseret paralys�rent en un instant l��uvre insurrectionnelle. En vain Bakounine pressa-t-il ses amis d�agir sans perdre une minute, de � frapper la r�action � la t�te � : il ne fut pas �cout�. Une fois de plus, le peuple ne sut pas profiter de sa victoire. Vers cinq heures, la r�action, revenue en forces, r�occupait l�h�tel de ville. Arr�t�, puis d�livr� par miracle, Bakounine partit pour Marseille � le c�ur plein de tristesse et de pr�visions sombres �. � Marseille, il se tint cach� pr�s d�un mois, �crivant lettres sur lettres, ne cessant d�exciter ses amis � reprendre les armes pour un nouvel effort. Enfin, le 24 octobre, jugeant sa pr�sence inutile dans un pays qui semblait r�sign� aux pires abdications, il s�embarqua pour G�nes, d�o� il rentra � Locarno.
Il passa dans cette lointaine petite ville cinq mois d�am�re solitude et de pauvret� indicible, composant pour faire suite aux Lettres � un Fran�ais, un livre intitul� l�Empire knouto-germanique et la R�volution sociale ,et dont seule la premi�re partie a �t� publi�e de son vivant [21].
Le 18 mars 1871, la Commune �tait proclam�e dans Paris. Durant soixante-dix jours, les socialistes de tous les pays assist�rent, le c�ur battant tout � tour d�all�gresse et d�angoisse, au d�roulement de ce drame grandiose. Et Bakounine, soudain r�confort�, �crivait � son ami Ogaref (16 avril) : � On est enfin sorti de la p�riode de la phrase pour entrer dans celle de l�action. Quelle que soit l�issue, ils sont en train de cr�er un fait historique immense. Et pour le cas d�un �chec, je ne d�sire que deux choses : 1� que les Versaillais n�arrivent � vaincre Paris qu�avec l�aide ouverte des Prussiens ; 2� que les Parisiens en p�rissant fassent p�rir avec eux la moiti� au moins de Paris. Alors, malgr� toutes les victoires militaires, la question sociale sera pos�e comme un fait �norme et indiscutable �.
Le 27 avril, il �tait au milieu des Jurassiens, pr�t � franchir lui aussi la fronti�re de France. Mais les �v�nements ne le lui permirent pas. La Commune succomba : du moins donna-t-elle dans sa chute l�inoubliable spectacle d�un peuple qui ne veut pas survivre � sa d�faite et pour qui la mort, derri�re la barricade ensanglant�e, est encore une lib�ration. La grandeur de cette fin frappa les imaginations comme un chant d��pop�e. Le socialisme, d�sorganis� par la guerre, dut � la Commune �cras�e un renouveau d��nergie et d�espoir. Pouvait-on d�sesp�rer d�une cause � laquelle des milliers d�existences s��taient sacrifi�es ?
Bakounine reprit le chemin de Locarno, ayant recouvr� toute sa confiance, et bient�t, contre Mazzini qui invectivait les vaincus, il lan�a cette R�ponse d�un International o� il saluait en paroles �mouvantes ceux qui �taient morts � en d�fendant la cause la plus humaine, la plus juste, la plus grandiose qui se fut jamais produite dans l�histoire �. La jeunesse italienne applaudit Bakounine, et lui, s�r cette fois d��tre entendu, �crivit alors la Th�ologie politique de Mazzini et l�Internationale, qui est un de ses meilleurs ouvrages. C�est de cette pol�mique anti-mazzinienne qu�est sorti en quelque sorte le parti socialiste italien. Aussi lorsque les sections internationales de la p�ninsule se form�rent, l�ann�e d�apr�s, en f�d�ration italienne, s�empress�rent-elles d�envoyer � Bakounine une adresse de reconnaissante sympathie.
Cependant le conflit d�cha�n� par Outine entre les socialistes de Gen�ve et ceux du Jura sur la question de l�admission du groupe de l�Alliance dans la F�d�ration romande (avril 1870) ne s��tait nullement apais�, et le Conseil g�n�ral en prenant parti pour les Genevois d�Outine n�avait fait qu�aggraver la querelle. En d�autre temps, les Jurassiens eussent fait appel � l�Internationale elle-m�me. Mais la guerre avait emp�ch� le congr�s de 1870 d�avoir lieu. Le congr�s de l�ann�e suivante n�en �tait que plus impatiemment attendu ; aussi la d�ception fut-elle grande lorsque le Conseil g�n�ral, conform�ment d�ailleurs � son droit, d�cida de ne r�unir en 1871 qu�une simple conf�rence priv�e.
Celle-ci se tint � Londres dans le courant de septembre, se montra plus d�f�rente aux d�sirs du Conseil que n�e�t fait un congr�s. Elle approuva tout d�abord sa conduite dans la question romande. Puis s�appropriant une id�e sp�cialement marxiste, elle �dicta que � la constitution du prol�tariat en parti politique est indispensable pour assurer le triomphe de la r�volution sociale � et que � le mouvement �conomique et l�action politique de la classe ouvri�re sont indissolublement unis �. En outre, la conf�rence autorisa le Conseil g�n�ral � ne pas convoquer, s�il le jugeait bon, le congr�s de 1872 et � le remplacer par une nouvelle conf�rence.
Ces r�solutions caus�rent un peu partout une irritation qui ne fut nulle part aussi vive que chez les internationaux jurassiens atteints dans leurs convictions les plus ch�res. Aussi est-ce du Jura que partit le courant protestataire. Le 12 novembre 1871, un congr�s r�gional se r�unit � Sonvillier. Apr�s avoir constitu� la F�d�ration jurassienne, de glorieuse m�moire, il r�solut d�adresser � toute l�Internationale une circulaire r�clamant la convocation d�un congr�s g�n�ral � pour maintenir le principe de l�autonomie des sections et faire rentrer le Conseil g�n�ral dans son r�le normal, celui d�un simple bureau de correspondance et de statistique �.
� Londres, on essaya d�abord de la r�sistance. Aux protestations venues de partout, Marx r�pondit par un v�n�neux libelle, les Pr�tendues scissions dans l�Internationale, o� Bakounine �tait de nouveau diffam� (1872). Il va sans dire que Bakounine �tait accus� d�avoir foment� les d�sordres dont souffrait l�Internationale. Finalement, le Conseil dut c�der : le congr�s fut convoqu� � La Haye pour le 2 septembre. Aucune man�uvre (la preuve en est faite aujourd�hui) ne fut �pargn�e par les marxistes pour abattre d�finitivement l�opposition : ils y parvinrent sans trop de peine, � l�aide d�une majorit� truqu�e qui vota tout ce qu�ils voulurent. Bakounine �tait absent, retenu � Zurich par la propagande russe. Apr�s une parodie d�enqu�te et de jugement, il fut exclu de l�Internationale pour avoir cr�� � une soci�t� appel�e l�Alliance ayant des statuts compl�tement diff�rents � [de ceux de l�Internationale],et son ami James Guillaume qui, lui, n�avait jamais appartenu � l�Alliance, fut exclu avec lui.
Les proscripteurs all�rent plus loin. Il ne leur suffisait pas d�exclure Bakounine ; ce qu�ils voulaient, c��tait le d�shonorer. Ils l�accus�rent d�escroquerie et de chantage. D�o� venait cette accusation ?
On a vu qu�en 1870, Netcha�ef, pour d�cider Bakounine � interrompre la traduction russe du Capital, lui avait promis d�arranger l�affaire avec l��diteur auquel cette traduction �tait destin�e et dont Bakounine avait re�u un premier acompte. Que fit Netcha�ef ? Au nom du myst�rieux Comit� r�volutionnaire dont il se disait le repr�sentant, il �crivit � l��tudiant Lioubavine qui avait servi d�interm�diaire entre Bakounine et l��diteur, une lettre lui annon�ant que le vieux r�volutionnaire avait suspendu son travail et le mena�ant de la vindicte du Comit� au cas o� il s�aviserait de se plaindre. Cette lettre avait �t� �crite � l�insu de Bakounine. Mais Marx, en ayant appris l�existence et ayant r�ussi � se la procurer, la produisit secr�tement devant la commission d�enqu�te du congr�s de La Haye en l�attribuant � Bakounine, malgr� que Lioubavine l�e�t mis express�ment en garde contre une telle attribution.
Ainsi pour d�barrasser l�Internationale d�un adversaire d�test�, Marx sans h�sitation tentait de le d�shonorer. L�histoire heureusement a fait justice des diffamations marxistes ; et Ed. Bernstein, le social-d�mocrate allemand, l�ancien ami de Marx, en publiant r�cemment divers documents relatifs � l�accusation port�e contre Bakounine, a pu dire avec juste raison : � Au point de vue purement humain, Bakounine appara�t incontestablement sous un jour plus favorable que son adversaire ; m�me celui qui croit que Marx d�fendait dans cette querelle les int�r�ts du mouvement ouvrier, lesquels n�admettaient aucune concession sentimentale, ne peut s�emp�cher de regretter que Marx n�ait pas men� cette lutte avec d�autres moyens et dans d�autres formes � [22].
L�Internationale, d�ailleurs, ne sut aucun gr� � Marx du z�le vraiment outr� qu�il avait mis � la d�fendre - contre un homme qui ne la mena�ait pas. Presque tout enti�re, elle refusa de ratifier les d�cisions vot�es � La Haye et de reconna�tre le nouveau Conseil g�n�ral. D�s le 15 septembre, � Saint-Imier, les anti-autoritaires r�unis en congr�s international lev�rent l��tendard de la r�volte. Ils en profit�rent pour accentuer encore leur opposition th�orique � certains points de vue de la doctrine marxiste. Celle-ci faisait de la conqu�te du pouvoir politique le premier devoir de la classe ouvri�re ; les anti-autoritaires affirm�rent, eux, que le premier devoir du prol�tariat �tait la destruction de tout pouvoir politique.
L�id�e anarchiste �tait n�e.
L�ann�e suivante, un congr�s g�n�ral o� les sept f�d�rations europ�ennes de l�Internationale �taient repr�sent�es, se r�unit � Gen�ve : il r�organisa l�Association sur la base de l�enti�re autonomie des sections et supprima le Conseil g�n�ral. Mais Bakounine n�y assista pas. Il �tait alors dans sa soixanti�me ann�e et pris d�une grande fatigue, n�aspirait plus qu�au repos. Au lendemain du congr�s de Gen�ve, en octobre 1873, il adressa � ses amis de la F�d�ration jurassienne sa d�mission de l�Internationale. Il motivait sa retraite :
Par ma naissance et par ma position personnelle, non sans doute par mes sympathies et mes tendances, je ne suis qu�un bourgeois et comme tel, je ne saurais faire autre chose parmi vous que de la propagande th�orique. Eh bien, j�ai cette conviction que le temps des grands discours th�oriques, imprim�s ou parl�s, est pass�. Dans les neuf derni�res ann�es on a d�velopp� au sein de l�Internationale plus d�id�es qu�il n�en faudrait pour sauver le monde, si les id�es seules pouvaient le sauver, et je d�fie qui que ce soit d�en inventer une nouvelle. Le temps n�est plus aux id�es, il est aux faits et aux actes. Ce qui importe avant tout, aujourd�hui, c�est l�organisation des forces du prol�tariat. Mais cette organisation doit �tre l��uvre du prol�tariat lui-m�me. Si j��tais jeune, je me serais transport� dans un milieu ouvrier, et partageant la vie laborieuse de mes fr�res, j�aurais �galement particip� avec eux au grand travail de cette organisation n�cessaire.
Bakounine se retira alors � proximit� de Locarno, dans une villa qu�un de ses amis d�Italie, le pur et g�n�reux Carlo Cafiero, avait mise � sa disposition, la Baronata. Pourtant, le vieux r�volutionnaire ne put se r�soudre tout de suite � l�inaction. Une ann�e ne s��tait pas �coul�e qu�il se rendait � Bologne, o� une tentative insurrectionnelle avait �t� pr�par�e par ses amis. On a dit qu�il y �tait all�, pouss� par le d�sir de mourir en combattant et de donner ainsi � son existence militante la conclusion qu�elle appelait. Mais la tentative �choua (ao�t 1874) et Bakounine, las et d��u, regagna Locarno. Malheureusement Cafiero �tait enti�rement ruin� et la Baronata dut �tre mise en vente [23]. De plus en plus souffrant, Bakounine s�installa � Lugano. C�est l� que dans la solitude, le silence et la pauvret�, il passa ses deux derni�res ann�es. Il avait d�finitivement, cette fois, renonc� � la politique et ne voyait plus qu�� de longs intervalles ceux qui avaient �t� ses amis les plus chers.
Vers le milieu de juin 1876, son mal empirant tous les jours, il fit le voyage de Berne pour s�y faire soigner par son vieil ami, le docteur Adolf Vogt. Mais il n�y avait plus pour lui d�sormais de rem�de : il s��teignit sans souffrance dans la journ�e du 1er juillet.
Ses obs�ques eurent lieu le surlendemain. Il fut inhum� dans le cimeti�re de Berne sous une humble pierre o� l�on peut aujourd�hui encore d�chiffrer son nom. Ses amis �taient accourus de tous les points de la Suisse pour lui rendre les derniers devoirs. Trois compagnons de la F�d�ration jurassienne, Adh�mar Schwitzgu�bel, James Guillaume et Elis�e Reclus
, prononc�rent chacun quelques paroles d�adieu ; puis Joukovsky parla au nom des Slaves, Paul Brousse au nom des Fran�ais, Salvioni au nom des Italiens, Betsien au nom des prol�taires allemands. � Dans une r�union qui eut lieu apr�s la c�r�monie, un m�me v�u sortit de toutes les bouches : l�oubli, sur la tombe de Bakounine, de toutes les discordes purement personnelles, et l�union, sur le terrain de la libert�, de toute