F. Roy, libraire-�diteur, 185 rue Saint Antoine, 1886
XVI
On comptait, en juin 1872, 32,905 d�cisions rendues par la justice versaillaise ; il y avait d�j� 72 condamnations � mort et cela continuait toujours, sans compter 33 condamn�s � mort par coutumace [ 1] ; total : 105 condamn�s � la peine capitale. On fusillait encore � Satory, quand nous avons quitt� la centrale d�Auberive pour l�embarquement, comme on envoyait encore de nouveaux d�port�s quand vint l�amnistie.
46 enfants au-dessous de 16 ans furent plac�s dans des maisons de correction, pour les punir sans doute de ce que leurs p�res avaient �t� fusill�s ; de tout petits avaient eu la t�te �cras�e contre les murs, mais cela c��tait pendant la saoulure de la lutte.
Dans les salons de l��lys�e, Foutriquet allait au-devant du duc de Nemours.
Dans le courant de la soir�e, arrivaient �galement le comte et la comtesse de Paris, le duc d�Alen�on, les princes et princesses de Saxe-Cobourg-Gotha.
La pr�sence des princes d�Orl�ans �tait l��v�nement de cette r�ception.
C��tait le troisi�me d�ner offert par M. Thiers, l�orl�aniste pr�sident de la R�publique ; apr�s ce fut Mac-Mahon, le mar�chal de l�Empire et plus �a changeait, plus c��tait la m�me chose.
Nous ne pensions pas au voyage avec amertume. Ne valait-il pas mieux ne plus voir, en effet ? Je devais trouver bons les sauvages apr�s ce que j�avais vu ; l�-bas, je trouvai meilleur le soleil cal�donien que le soleil de France.
Ma m�re, encore forte, �tait chez sa s�ur, je la savais bien ; j�attendais donc sans voir sous son calme, comme je l�ai vue depuis, sa peine muette et terrible.
Comme au temps o� j��tais pensionnaire � Chaumont, elle m�apportait des g�teries de m�re ; ma tante demeurait avec elle, tout pr�s, � Clefmont.
Pauvre m�re, combien ses vieilles mains m�annonc�rent de petits envois, � Clermont, encore l�ann�e derni�re !
Un an apr�s ma condamnation, mon oncle expiait encore sur les pontons le crime de m�avoir pour ni�ce. Apr�s mon d�part, seulement, on le mit en libert� ; mes deux cousins furent �galement emprisonn�s.
Nous n�apportons gu�re de bonheur � nos familles et pourtant nous les aimons d�autant plus qu�elles souffrent davantage ; nous sommes d�autant plus heureux des rares instants pass�s au foyer que nous savons combien ces instant-l� seront fugitifs, et regrett�s des n�tres.
Je revois Auberive avec les �troites all�es blanches serpentant sous les sapins ; les grands dortoirs o�, comme autrefois � Vroncourt, le vent souffle en temp�te et les files silencieuses de prisonni�res, sous la coiffe blanche, pareille � celle des paysannes, le fichu pliss� sur le cou avec une �pingle.
Quelques-unes des n�tres avaient �t� condamn�es aux travaux forc�s, pour varier ; l�une, Chiffon, en mettant son num�ro sur son bras, cria : Vive la Commune ! De celles qui furent reconnues trop faibles pour le d�part, plusieurs sont mortes : Poirier si courageuse pendant le si�ge et la Commune ; Marie Boire et bien d�autres que nous n�avons pas trouv�es au retour.
Une mourut en Cal�donie, Mme Louis, d�j� vieille, appelant � son heure derni�re ses enfants qu�elle ne devait jamais revoir.
�lisabeth de Ghi, devenue Mme Langlais, mourut sur le navire pendant le voyage de retour Elle e�t aim� � revoir Paris ; on �tait loin encore quand, entre deux coups de canon, on glissa par les sabords son corps au fond de l�eau.
Marie Schmidt, la brave, est morte l�an dernier � l�hospice de la rue de S�vres ; elle avait �t�, en 1871, ambulanci�re et soldat. Le travail est rare au retour et la mis�re tue vite.
Dormez en paix, les vaillantes, sous les cyclones, sous les flots ou dans la fosse commune ; vous �tes les heureuses !
Des vivantes, je ne dis rien. Pourtant elles luttent rudement le combat de la vie contre les jours sans travail, c�est-�-dire sans pain. La d�portation aura, comme le voyage, son histoire � part dans ce livre.
De celles de Cayenne, deux sont mortes : �lisabeth Retif, pauvre et simple fille qui avait bien su relever les bless�s sous les balles, mais qui ne comprit jamais que qui que ce soit y pouvait trouver du mal.
Salut aux mortes obscures qui ont souffert pour ceux qui viendront apr�s nous, sans que l�horizon lointain secou�t dans leur ombre, en gerbes d��toiles, les �blouissements de l�aurore !
Quand je parlerai des survivants de la lutte, de l�exil et de la d�portation, je dirai le courage de Mm. Lemel, pendant le combat et l�-bas ; cela ne lui fera pas de tort ; car, o� elle travaille, ils sont tout un nid de for�ats de la Commune et repris de la justice versaillaise.
Dans les d�tails qui suivront, je parlerai seulement de ceux � qui on ne dira pas :
Ah ! vous venez du bagne pour la Commune ! Eh bien, allez, il n�y a plus de travail chez moi pour vous.
Cela s�est vu, cela se voit souvent.
Je revois le voyage sur la
Virginie, le navire � pleines voiles et les grands flots. Je revois dans leurs d�tails les sites de l�-bas.
A la presqu��le Ducos, demeurant au bord de la mer, pr�s de la for�t ouest, �ternellement on entendait le flot battre les r�cits ; autour de nous, les sommets crevass�s des montagnes d�o�, pendant les grandes pluies, des torrents se versent avec bruit ; au couchant, le soleil disparaissant dans les flots.
Dans la vall�e, des niaoulis aux troncs blancs se tordent, ayant sur leurs feuilles argent�es une phosphorescence.
De l�autre c�t� de la montagne, c�est Numbo avec ses maisons en terre que les lianes entourent d�arabesques ; de loin, � voir leurs groupes capricieux entre les arbres, on est charm� ; il me semble y �tre encore. Chacun avait b�ti son nid ou creus� son repaire suivant son caract�re. ? Le p�re Croiset s��tait fait, exemple unique, une chemin�e ; on pouvait presque, les jours de 18 Mars, y faire le caf� sans faire flamber le toit.
G... avait retourn� une moiti� de la montagne pour y faire des cultures. On aurait dit �tre chez Robinson ; il y avait dans son trou, sous le rocher, toute une m�nagerie au milieu de laquelle tr�nait son chat.
La maison de Champy, si petite, qu�en s�y asseyant plusieurs, on est comme dans un panier, est sur la c�te oppos�e.
Ce panier-l�, c�est le vent qui en fait danser l�anse quand il souffle � d�corner les b�ufs de l��le Nou et de la for�t nord.
Tout en haut, comme une vigie, est Burlot ; on entend la voix assez sonore de sa poule qui crie comme un �ne avertirait quand on entre.
Chacun de nous a son animal familier, les chats dominent ; on les emm�ne avec soi quand on va d�ner chez un camarade.
Tout � coup, comme du temps des Gaulois, un accent formidable traverse les airs, c�est Provins qui
cause d�une baie � l�autre avec quelqu�un de nous ; la r�ponse ne lui parvient pas souvent, il est seul � avoir pareil souffle.
Voil� la forge du p�re Mal�zieux, la case o� Balzenq fait son essence de niaouli ; on se croirait chez un alchimiste.
Pour tout cela les proc�d�s sont aussi rudimentaires qu�au temps de l��ge de pierre. Il faut faire soi-m�me ses outils en rempla�ant comme on peut les choses qui manquent ou qui ne passent pas. Je vois Bunant, sa hachette � la ceinture, allant au bois, �quip� comme sa femme, bandit. Du c�t� du camp militaire est la prison. Beaucoup de nos amis y ont fait de longs s�jours ; sous le gouverneur Aleyron elle �tait toujours pleine ; comme il n�y avait pas de cellules � part pour les femmes on s�est d�barrass� une bonne fois de nous en nous envoyant de Numbo � la baie de l�Ouest, ce qui mit fin � mon cours de jeunes gens ; ce cours avait �t� commenc� par Verdure.
Notre r�bellion et les conditions qu�on fut oblig� de subir pour nous faire consentir � habiter la baie de l�Ouest appartiennent � la seconde partie de mon ouvrage. On c�da parce qu�il y aurait eu plus d�ennuis encore pour M. Ribourg � nous laisser nous ent�ter ; il n�y avait pas, je le r�p�te, de prison particuli�re pour y loger une demi-douzaine de femmes.
J�ai parl� du cours de jeunes gens commenc� par Verdure.
Verdure fut le premier que je demandai en arrivant � la presqu��le Ducos : il venait de mourir.
Les correspondances n��taient point encore r�guli�res ; les lettres qu�il attendait depuis si longtemps arriv�rent ensemble, en paquet, apr�s sa mort.
Le ma�tre dort l�-bas : que sont devenus maintenant les �l�ves ?
Muriot s�est tu�, les autres s�en vont par la vie o� leur titre de d�port� ne doit pas leur ouvrir les portes des ateliers.
Plusieurs ont une intelligence remarquable. Le gouvernement d�Aleyron fut une �poque de folie furieuse ; on tira sur un d�port� rentrant chez lui quelques instants apr�s l�heure fix�e ; il y avait aux appels des provocations insens�es ; les d�port�s, comme punition, �taient priv�s de pain.
Le comique - il y en a toujours - fut de placer autour de Numbo, pendant la nuit, des factionnaires dont les appels, au milieu du silence, faisaient un effet d�op�ra.
J�avoue avoir pris grand plaisir � ce spectacle : on aurait dit une repr�sentation de la
Tour de Nesle avec un immense agrandissement de sc�ne. De belles voix profondes avaient �t� par hasard prises pour commencer.
Puis les voix s�enrou�rent et on se blasa sur l�effet.
Toute foule nous parait petite apr�s les ruches humaines ; tout voyage nous semble court apr�s notre travers�e du monde entier et les jours s�entassent sans penser � peine si chaque ann�e on tourne le sablier.
Pr�s de la prison, sur la pente de la montagne, sous une v�randah couverte de lianes, �tait la poste. Les jours de courrier on montait � l�heure exacte cette c�te avec anxi�t�. Si la lettre avait �t� mise en retard il fallait attendre au courrier suivant.
On ne pouvait avoir de r�ponse � une lettre qu�au bout de six � huit mois, le temps de l�aller et du retour c��tait, � la fin, r�guli�rement de six mois seulement.
O mes ch�res lettres, avec quelle joie je les recevais ! Celle qui m��crivait les plus longues est morte maintenant que je suis de retour.
M. de Fleurville, l�inspecteur des �coles de Montmartre, s��tait charg� de mes affaires, c�est-�-dire d�un certain nombre de dettes. C�est lui qui fit publier, se chargeant des frais, les
Contes d�enfants �crits � Auberive et, l�-bas, il m��crivait les d�couvertes nouvelles, car nous n�avions pas de journaux.
Il me semble revivre ces jours disparus. .Je descends la petite c�te mes lettres � la main : celle de Marie, toute pleine de fleurs ; celle de M. de Fleurville, o� il me gronde une bonne moiti� comme au temps de Montmartre ; celle de ma m�re o� elle m�assure qu�elle est toujours forte.
Elle me le disait encore au commencement de d�cembre dernier, tout comme � cette �poque, d�fendant qu�on m�avertit.
Pour revenir de la poste � la baie de l�Ouest, on suivait le bord de la mer ; une odeur �cre et puissante emplissait l�air. Cela sent bon, les grands flots !
Sur le chemin, dans la case de L..., on entend sa guitare, fabriqu�e � Numbo par le p�re Croiset. Il fait bon sur le rivage, et l�on pense aux plus �prouv�s, - ceux de l��le Nou. -H�las ! c�est l� que sont les meilleurs. On est avide de leurs nouvelles, bien difficiles � se procurer � travers mille obstacles.
Voici les burnous blancs des Arabes, passant dans la vall�e. Quelquefois il arrivait des choses dr�les. C�est ainsi qu�un jour, une simple discussion que j�avais avec un camarade faillit prendre les proportions d�un �v�nement. Nous causions de la r�volte canaque, question br�lante � la presqu��le Ducos, et nous parlions si fort, et nous d�ployions de tels volumes de voix, qu�un surveillant accourut du poste, croyant � une �meute, � une r�volte. Il se retira tout interloqu� et tout honteux, constatant que nous n��tions que deux !
Apr�s cinq ans de s�jour � la presqu��le, je pus aller comme institutrice � Noum�a, o� il m��tait plus facile d��tudier le pays, o� je pouvais voir des Canaques des diverses tribus ; j�en avais � mes cours du dimanche, toute une ruche chez moi.
Peu apr�s mon d�part de la presqu��le, quelques-uns de mes amis de l��le Nou y arriv�rent. Ce fut une grande joie pour la d�portation. Nous les aimions mieux que tous les autres parce qu�ils souffraient davantage ; cela les maintenait aussi fiers qu�aux jours de Mai.
L�-bas, au bord de la mer, assis sur les rochers, les �v�nements nous revenaient montant comme les flots.
Les jours tombaient sur les jours dans le silence, et tout le pass�, pareil � la neige grise des sauterelles, tourbillonnait autour de nous.
Beaucoup sont rest�s, tombes l�-bas, dans le grand sommeil.
Que de spectres ! Il y en a de doux, il y en de terribles.
L�-bas, sous les cyclones, avec ceux qui, en mourant, se souvenaient et regardaient monter la revanche, il y a de gracieux fant�mes. Une belle fille de seize ans, Eug�nie Piffaut, des enfants, Th�ophile Place, qui dans le cercueil tient de ses mains si petites les strophes �crites pour sa naissance.
Blanche Arnold, pareille � une douce fleur de liane, dort sous les flots, morte pendant le retour.
Par vous je termine la page, ombres fr�les et charmantes de jeunes filles et de petits enfants !
XVII
J�appris en m�me temps l�amnistie et la maladie de ma pauvre m�re qui venait d�avoir une attaque.
La nostalgie la tuait ; si je n��tais revenue elle mourait � cette �poque.
Maintenant je l�ai moi-m�me couch�e dans son cercueil, comme Marie et avec elle.
L�une dans mon ch�le rouge, l�autre dans une douce couverture qu�elle aimait (rouge aussi). Ainsi elles sont pour l��ternel hiver de la tombe et on me demande si je m�occupe de la libert� et du printemps qui refleurit les branches.
Suis-je l�che d�avoir enferm� mon c�ur sous la terre ? Non, puisque je resterai debout jusqu�au dernier instant.
L�hiver qui suivit notre retour, Ferr� fut transport� de la place o� il �tait depuis dix ans dans la tombe de sa famille.
Un ami avait encore une banni�re de 71 ; il l�apporta, les ossements y sont envelopp�s.
Un bouquet d��illets rouges y est enferm�.
Avez-vous remarqu�, en regardant la vie, qu�elle appara�t noire ; les souvenirs y gravitent, attir�s les uns par les autres, comme les mondes dans le noir des espaces stellaires.
Je suis rentr�e de la d�portation, fid�le aux principes pour lesquels je mourrai.
Les conf�rences que j�eus l�honneur d��tre appel�e � faire auront quelques pages explicatives.
En attendant, voici un t�moignage qu�on ne peut suspecter de m�nagements. C�est celui de M. Andrieux qui a eu la b�te d�id�e, pour nous d�molir, de fonder un journal qui le d�molissait lui-m�me avec tout le reste.
C�est une �trange chose pour un homme intelligent que cette fa�on de combattre !
La partie perfide de la chose a du reste rat�, puisque, comme les camarades, j�ai fait ins�rer, dans le journal m�me, plusieurs lettres dans lesquelles je d�clarais ne r�pondre que des insultes adress�es au gouvernement et non de celles adress�es sottement � d�autres groupes �chelonn�s sur le chemin de la r�volution. J�ai toujours fait la guerre aux principes mauvais. Quant aux hommes ils m�importent aussi peu que moi-m�me.
Je n�ajoute rien ici, cette partie n��tant que le cadre de celles qui suivront.
Voici le compte rendu fait par M. Andrieux de la premi�re conf�rence dont je viens de parler.
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Mlle LOUISE MICHEL ET LA R�VOLUTION SOCIALE
21
novembre. - Aujourd�hui, � une heure, a eu lieu, � l��lys�e-Montmartre, la premi�re conf�rence en l�honneur de Louise Michel.
� une heure et demie, Louise Michel monte � la tribune et crie tout d�abord : � Vive la R�volution sociale ! � Elle ajoute : � La R�volution morte, c�est la R�volution ressuscit�e ! �
L�assistance r�pond par les cris de : � Vive Louise Michel ! Vive la R�volution ! �
On apporte � l�h�ro�ne plusieurs bouquets.
Gambon affirme que la Commune est plus vivace que jamais, et que la France sera toujours � la t�te des r�volutions.
Il exalte Jeanne d�Arc, victime de l�ingratitude d�un roi, et dit que Louise Michel a �t� victime de l�ingratitude de la R�publique.
Louise Michel reprend la parole :
� Esp�rons, dit-elle, que nous ne verrons plus Paris chang� en fleuve de sang. Le jour o� tous ceux qui ont calomni� la Commune ne seront plus, nous serons veng�s, et le jour o� les Gallifet et autres seront tomb�s du pouvoir, nous aurons bien m�rit� du peuple.
Nous ne voulons plus de vengeance par le sang ; la honte de ces hommes nous suffira.
Les religions se dissipent au souffle du vent et nous sommes d�sormais les seuls ma�tres de nos destin�es. Nous acceptons les ovations qu�on nous fait, non pour nous, mais pour la Commune et ses d�fenseurs.
� � � � � � � � � � � � � �
Nous accepterons ceux qui voudront marcher avec nous, bien qu�ils aient �t� contre nous jadis, pour le triomphe de la R�volution.
Vive la R�volution sociale ! Vivent les nihilistes ! �
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