F. Roy, libraire-�diteur, 185 rue Saint Antoine, 1886
VI
Quand la mort se fut abattue sur la maison, faisant le foyer d�sert ; quand ceux qui m�avaient �lev�e furent couch�s sous les sapins du cimeti�re, commen�a pour moi la pr�paration aux examens d�institutrice.
Je voulais que ma m�re f�t heureuse. Pauvre femme !
J�eus, outre mon tuteur (M. Voisin, ancien juge de paix � de Saint-Blin, tout comme s�il se f�t agi d�administrer une fortune), ma m�re comme tutrice, et Me Girault, notaire � Bourmont, comme subrog� tuteur !
Ce n��tait pas trop, disait-on, pour m�emp�cher de d�penser de suite les huit ou dix mille francs (en terres) dont j�h�ritais. Ils sont loin maintenant !
Je vois dans ma pens�e une seule parcelle de ces terrains ; c�est un petit bois plant� par ma m�re elle-m�me, sur la c�te des vignes, et qu�elle continua de soigner pendant son long s�jour dans la Haute-Marne, pr�s de sa m�re, tandis que j��tais sous-ma�tresse � Paris : c�est-�-dire jusque vers 1865 ou 1866. Nous avons eu pendant peu de temps, comme on voit, le bonheur de vivre ensemble.
� Les choses ont des larmes �, a dit Virgile. Je le sens en pensant au petit bois et � la vigne arros�s des sueurs de ma m�re.
De l� on voyait le bois de Suzerin avec le toit rouge de la ferme.
Les montagnes bleues de Bourmont ; Vroncourt, les moulins, le ch�teau ; toute la c�te des bl�s ondulant sous le vent ; c�est ainsi que je me figurais la mer, et j�avais raison.
Ma grand�m�re Marguerite voulut voir la vigne avant de mourir, mon oncle l�y porta dans ses bras.
Les Prussiens, passant comme passent tous les vainqueurs, ont coup� le bois et d�truit la vigne ; une petite hutte �tait au milieu ; je crois qu�ils l�ont br�l�e, en faisant pour se r�chauffer du feu avec les arbres.
Ma m�re dut vendre le terrain pendant mon s�jour en Cal�donie pour payer des dettes faites par moi pendant le si�ge et qu�on lui r�clama.
Revenons au pass�. Mon �ducation, � part les trois mois pass�s � Lagny aux vacances de 1851, fut faite par mes grands-parents � Vroncourt et par Mmes Beths et Royer aux cours normaux de Chaumont (Haute-Marne).
C�est � ces vacances de 1851 que nous all�mes, ma m�re et moi passer quelques mois chez mes parents des environs de Lagny.
L�, mon oncle, qui n�aimait gu�re � me voir �crire et s�imaginait toujours que je laisserais les examens d�institutrice pour la po�sie, me pla�a pour �tre plus tranquille � ce sujet au pensionnat de Mme Duval, de Lagny o� sa fille avait �t� �lev�e ; j�y fus pensionnaire pendant environ trois mois.
Dans cette maison, comme � Chaumont, on vivait les livres ; le monde r�el s�arr�tait sur le seuil et l�on se passionnait pour les parcelles de sciences qui s��miettent devant les institutrices : tout juste assez pour donner soif du reste ; ce reste-l� on n�a jamais le temps de s�en occuper.
Le manque de temps ! c��tait avant 71, la torture de toute vie d�institutrice. On �tait aux prises avant le dipl�me avec un programme qu�on se grossit outre mesure, et, apr�s avec le m�me programme d�gonfl�, vous laissant voir que vous ne savez rien !
Parbleu ! ce n��tait pas une nouvelle, toutes en �taient l� � cette �poque ; mais les sources vives o� l�on e�t voulu se d�salt�rer ne sont pas pour ceux qui ont � lutter pour l�existence.
J�aurais voulu, tout en continuant mes �tudes, rester � Paris comme sous-ma�tresse : beaucoup le faisaient. Mais je ne voulus pas alors me s�parer de ma m�re et, avec elle, je retournai dans la Haute-Marne, pr�s de ma grand�m�re Marguerite.
C�est pourquoi, en janvier 1853, je commen�ai ma carri�re d�institutrice � Audeloncourt (Haute-Marne), o� j�avais une partie de ma famille maternelle.
Mes grands-oncles, Simon, Michel et Francis, qu�on appelait l�oncle Francfort, vivaient encore ; leurs �paisses chevelures rousses n�avaient pas m�me de fils d�argent.
C��taient de beaux et grands vieillards, aux fortes �paules, � la t�te puissante, simples de c�ur et prompts d�intelligence, qui, comme les fr�res de ma m�re, avaient appris, je ne sais comment, une foule de choses et qui causaient bien.
Un arri�re-grand-p�re avait achet� autrefois toute une biblioth�que au poids : vieilles bibles illustr�es d�images aux places o� Hom�re appelait les nu�es sur ses personnages ; anciennes chroniques, o� soufflait si bien la l�gende, que les grands-oncles en avaient quelque chose ; volumes de sciences � l��tat rudimentaire ; romans du temps pass�, tout cela avec privil�ge du roy. Les a �taient encore remplac�s par des o.
J�en entendis parler avec tant d�enthousiasme que moi aussi je regrettais les livres effeuill�s ou perdus.
Les romans s��taient us�s dans les veill�es de l��cr�gne o� la lectrice mouille son pouce � sa bouche pour retourner les pages, et laisse tomber sur les infortunes des h�ros une pluie de larmes de ses yeux na�fs.
L��cr�gne, dans nos villages, est la maison o�, les soirs d�hiver, se r�unissent les femmes et les jeunes filles pour filer, tricoter, et surtout pour raconter ou �couter les vieilles histoires du feullot qui danse en robe de flamme dans les pr�les (prairies) et les nouvelles histoires de ce qui se passe chez l�un ou chez l�autre.
Ces veill�es durent encore ; certaines conteuses charment si bien l�auditoire que la soir�e se prolonge jusqu�� minuit.
Alors un peu tremblantes, sous l�impression �motionnante du r�cit, les unes, autant qu�il est possible, reconduisent les autres.
Les derni�res, celles qui demeurent loin, courent pour regagner leur logis pendant qu�elles entendent les amies qui les h�lent pour les rassurer.
La neige s��tend toute blanche, il fait froid, et le givre - comme les fleurs en mai - couvre les branches.
Peut-�tre cette biblioth�que contribua � jeter dans ma famille maternelle, o� l�on n��tait pas assez riche pour avoir de l�instruction, la coutume d��tudier seul.
Les fr�res de ma m�re y puis�rent : l�oncle Georges, une �tonnante �rudition historique ; l�oncle Michel, la passion des m�caniques dont j�abusais �tant enfant, l�ayant fait descendre � la confection d�un petit chariot et de mille autres objets, et que je mis, pendant la guerre de 70, � contribution encore pour un moyen de d�fense qu�on refusa et qui �tait bon. J�aimais beaucoup mes oncles que j�appelais effront�ment Georges et Fanfan jusqu�au jour o� ma grand�m�re me dit que c��tait tr�s mal de traiter ses parents avec aussi peu de respect. Mon troisi�me oncle, qui revenait du service militaire, y avait pris ou gard� de vieux livres le go�t des voyages ; une juste appr�ciation de bien des choses, et surtout de la discipline, lui fournissait des r�flexions, qu�il �tait loin de me croire capable de comprendre. Au fond de toute discipline germe l�anarchie.
Cet oncle est mort en Afrique il y a bien des ann�es.
Puisque je suis retourn�e aux jours de mon enfance, laissez-moi regarder encore � cette �poque (si le livre est trop long on sautera les feuillets).
Voici le vieux moulin sur la route de Bourmont, au bas d�un coteau sauvage ; l�herbe est �paisse et fra�che dans le pr� que borde l��tang.
Les roseaux font du bruit, froiss�s par les canards ou pouss�s par le vent.
Dans le moulin, la premi�re chambre est obscure, m�me en plein jour ; c�est l� que l�oncle Georges lisait tous les soirs.
Que de choses il avait apprises en lisant ainsi !
Tous, vivants et morts, les voici � la place d�autrefois.
Les voil�, tous les chers ensevelis ! Les vieux parents de Vroncourt semblables aux bardes ; les s�urs de ma grand�m�re Marguerite avec les coiffes blanches, le fichu attach� sur le cou par une �pingle, le corsage carr�, tout le costume des paysannes qu�elles gard�rent coquettement depuis le temps de leur jeunesse (o� on les appelait les belles filles) jusqu�� leur mort : leurs trois noms �taient simples comme elles, Marguerite, Catherine, Apolline.
Des deux s�urs de ma m�re, l�une, ma tante Victoire, �tait avec nous � Audeloncourt ; l�autre, ma tante Catherine, �tait aux environs de Lagny : toutes deux avaient, comme ma m�re, cette nettet� absolue, ce luxe de propret� qui, de leurs bandeaux de cheveux � la pointe des pieds, ne laissait ni l�ombre d�une tache ni un grain de poussi�re.
Ainsi elles �taient au fond du c�ur !
Dans la premi�re jeunesse de ma tante Victoire, des missionnaires pr�chant � Audeloncourt avaient laiss� un fanatisme religieux qui entra�ne bien des jeunes filles au couvent. Ma tante fut du nombre, mais apr�s avoir �t� novice ou s�ur converse � l�hospice de Langres, sa sant� bris�e par les je�nes la for�a de revenir ; c�est � cette �poque qu�elle commen�a � habiter pr�s de nous, � Vroncourt, o� elle resta jusqu�� la mort de mes grands-parents.
Elle �tait de tr�s haute taille, le visage un peu maigre, des traits fins et r�guliers.
Jamais je n�entendis de missionnaire plus ardent que ma tante ; elle avait pris du christianisme tout ce qui peut entra�ner : les hymnes sombres ; les visites le soir aux �glises noy�es d�ombre ; les vies de vierges qui font songer aux druidesses, aux vestales, aux valkyries. Toutes ses ni�ces furent entra�n�es dans ce mysticisme, et moi encore plus facilement que les autres.
�trange impression que je ressens encore ! J��coutais � la fois ma tante catholique exalt�e et les grands-parents voltairiens. Je cherchais, �mue par des r�ves �tranges ; ainsi l�aiguille cherche le nord, affol�e, dans les cyclones.
Le nord, c��tait la R�volution.
Le fanatisme descendit du r�ve dans la r�alit� ; ma vie, au pas de charge, s�en alla dans les Marseillaises de la fin de l�Empire. Quand on avait le temps de se dire des v�rit�s les uns aux autres, Ferr� me disait que j��tais d�vote de la R�volution. C��tait vrai ! n�en �tions-nous pas tous fanatiques ? Toutes les avant-gardes sont ainsi.
Revenons � mon �cole d�Audeloncourt ouverte en janvier 1853. �cole libre, comme on disait, car pour appartenir � la commune il e�t fallu pr�ter serment � l�Empire.
Je ne manquais pas de courage, nourrissant m�me l�illusion de faire � ma m�re un avenir heureux.
Les mois de classe ne pouvaient �tre que d�un franc (somme relativement forte pour les travailleurs des champs) ; n�ayant pas l��ge exig� pour avoir des pensionnaires, j��tais oblig�e de placer, chez les parents des �l�ves d�Audeloncourt, celles qui appartenaient � d�autres villages. Mais, malgr� les d�nonciations de quelques imb�ciles � ce sujet et sur mes opinions politiques, ma classe marchait d�autant mieux que j�avais le z�le de la premi�re jeunesse ; je la faisais avec passion.
Les amis de l�ordre, qui daignaient s�occuper de moi, me disaient rouge, c�est-�-dire r�publicaine ; et comme pensant � m�en aller � Paris, chose dont ils n�auraient pas d� �tre f�ch�s, cependant, puisque ma mani�re de voir les g�nait.
Ces accusations �taient parfaitement vraies : Paris � peine entrevu, et entrevu bien au-dessous des merveilles qu�on m�en avait dites, m�attirait ; c��tait l� seulement qu�on pouvait combattre l�Empire. Et puis Paris vous appelle si fortement qu�on en sent l�impression magn�tique.
Les d�nonciations qui troublaient le repos de ma pauvre m�re me procuraient un bon voyage � Chaumont. J�y revoyais ma pension, mes ma�tresses, mes amies avec lesquelles, comme autrefois, je faisais des malices aux vilaines gens.
J�y passais deux jours sous pr�texte d�affaires.
Il me souvient d�avoir, avec Clara, caus� un grand �moi � certains pourfendeurs de r�publicains (en paroles bien entendu), sur les portes desquels nous avions fait � la craie rouge une marque, myst�rieuse, disaient-ils ; bien myst�rieuse, car les uns y virent le triangle �galitaire (un peu allong�), les autres un instrument de supplice (inconnu) et ceux qui n��taient pas int�ress�s dans l�affaire, une grande oreille d��ne. Ceux-l� avaient raison.
Je revois Chaumont tel qu�il �tait alors : le Boulingrin ; la vieille rue de Choignes, de sinistre m�moire, o� demeure le bourreau ; le viaduc tenant tout le val des �coliers ; la librairie Sucot, contenant tout ce qui pouvait me tenter, et o�, institutrice comme �l�ve, j�avais toujours des dettes. La grosse t�te fris�e de M. Sucot regardait aux vitres, au milieu de la papeterie de luxe, des livres nouveaux, de la musique venant de Paris.
Cela me rappelait mes �blouissements d�enfant devant la librairie Guerre, � Bourmont. Je n�ai point encore perdu cette impression devant certains �talages de livres.
Les affaires, qui apr�s chaque d�nonciation �taient cens�es me retenir deux jours � Chaumont, se terminaient en arrivant.
J�allais chez le recteur de l�acad�mie, M. Fayet, et l�, assise comme chez mes grands-parents dans la cendre de l��tre, je m�expliquais au sujet des d�nonciations envoy�es � mon �gard, disant que tout �tait vrai, que je d�sirais aller � Paris, que j��tais r�publicaine et que, quant aux pensionnaires plac�es chez les parents de mes �l�ves d�Audeloncourt, cela se passait ainsi parce que telle �tait l�id�e de ces familles-l�, et je riais comme au temps de mon enfance ; mais en parlant de l��tude, ma passion qui m�appelait � Paris ; de la r�publique, mes amours, je laissais mon c�ur s�ouvrir.
Le recteur me regardait longtemps en silence avant de me r�pondre, et sa femme, qui prenait toujours mon parti, souriait tandis que des colombes en libert� volaient dans la chambre pleine de soleil. Cela sentait le printemps, chez eux, dans toute saison et le matin � toute heure.
� ma classe d�Audeloncourt on chantait la Marseillaise avant l��tude du matin et apr�s l��tude du soir.
La strophe des enfants :
Nous entrerons dans la carri�re
Quand nos a�n�s n�y seront plus
�tait dite � genoux ; une des plus jeunes la chantait seule (c��tait une petite brune qui s�appelait Rose et que nous appelions Taupette � cause du noir lustr� de ses cheveux).
En reprenant le ch�ur nous avions souvent, les enfants et moi, des pluies de larmes tombant des yeux.
J�ai retrouv� cette impression � Noum�a la derni�re ann�e de mon s�jour en Cal�donie.
C��tait le 14 juillet, j��tais � cette �poque charg�e du dessin et du chant dans les �coles de filles de la ville.
M. Simon, le maire par int�rim, voulut que les enfants chantassent la Marseillaise, entre les deux coups de canon du soir, dans le kiosque ouvert de la place des Cocotiers.
La nuit �tait tomb�e tout � coup : il n�y a dans ces r�gions ni cr�puscule ni aurore.
Les palmiers bruissaient doucement, remu�s par le vent, les girandoles �clairaient un peu le kiosque, laissant dans l�ombre la place o� l�on sentait la foule - une foule noire et blanche.
Devant le kiosque, la musique militaire.
Mme Penand, la premi�re institutrice la�que qui vint dans la colonie �tait debout pr�s de moi, ainsi qu�un artilleur qui devait chanter avec nous ; les enfants rang�s en cercle nous entouraient.
Apr�s le premier coup de canon il se fit un tel silence que le c�ur cessait de battre.
Je sentais nos voix planant dans ce silence, cela faisait l�effet d��tre emport� par de grands coups d�aile ; le ch�ur aigu des enfants, le tonnerre de cuivre qui coupait les strophes, tout cela nous empoignait.
Ce rythme qui portait nos p�res, vivante Marseillaise, nous l�avons bien aim�.
Au retour de Cal�donie, nous trouv�mes l�hymne sacr� employ� � toutes sortes d�entra�nements ; � peine gu�rie des fanges o� l�avaient tra�n�e les derniers jours de l�Empire, la Marseillaise frapp�e de nouveau �tait morte pour nous.
Il est d�autres chants encore que nous aimions ; dans les veill�es des armes, au temps du si�ge et de la Commune, on chantait souvent.
Chez les amis de Londres, au retour de Cal�donie, je retrouvai nos chansons.
. . . . . . . . . . . .
Bonhomme, n�entends-tu pas
Ce refrain de chanson fran�aise ?
Ce refrain, c�est la Marseillaise
La place des morts nous parut large ; combien plus elle l�est aujourd�hui !
Un bruit de sabots dans ma prison me rappelle d�autres sabots sonnant tristes ou gais : � Audeloncourt le dimanche, de petits sabots noirs claquetant pr�cipitamment vers la porte de l��glise quand on entonnait le
Domine, salvum fac Napol�onem
J�avais dit aux enfants que c��tait un sacril�ge que d�assister � une pri�re pour cet homme ; aussi les petits sabots noirs couraient, couraient, press�s, faisant un gentil bruit sec comme la gr�le, le m�me petit bruit sec que firent, le 22 janvier 1871, les balles pleuvant des fen�tres de l�H�tel de Ville sur la foule d�sarm�e.
J�entendis plus tard d�autres sabots sonner tristement, grands et lourds ceux-l�, aux pieds fatigu�s des prisonni�res d�Auberive.
Ils sonnaient avec une triste cadence sur la terre gel�e, tandis que la file silencieuse passait, lentement devant les sapins charg�s de neige.
D�Audeloncourt, j�envoyais des vers � Victor Hugo ; nous l�avions vu, ma m�re et moi, � Paris, � l�automne de 1851, - et il me r�pondait de l�exil comme il m�avait autrefois r�pondu de Paris, � mon nid de Vroncourt et � ma pension de Chaumont. J�envoyais aussi quelques feuilletons aux journaux de Chaumont.
J�en ai des fragments moins fragiles que les mains ch�ries qui me les ont conserv�s.
De ces feuilletons je cite une phrase qui m�attira l�accusation d�insulte envers sa Majest� l�Empereur, accusation bien m�rit�e du reste, et qui e�t pu �tre motiv�e par bien d�autres phrases.
Ce feuilleton, une histoire de martyrs, commen�ait ainsi :
Domitien r�gnait ; il avait banni de Rome les philosophes et les savants, augment� la solde des pr�toriens, r�tabli les jeux Capitolins et l�on adorait le cl�ment empereur en attendant qu�on le poignard�t. Pour les uns l�apoth�ose est avant ; pour les autres elle est apr�s, voil� tout.
Nous sommes � Rome en l�an 93 de J�sus-Christ.
Je fus mand�e chez le pr�fet qui me dit : Vous avez insult� Sa Majest� l�Empereur en le comparant � Domitien et si vous n��tiez pas si jeune, on serait en droit de vous envoyer � Cayenne.
Je r�pondis que ceux qui reconnaissaient M. Bonaparte au portrait de Domitien l�insultaient tout autant, mais qu�en effet c��tait lui que j�avais en vue.
Ajoutant que, quant � Cayenne, il m�e�t �t� agr�able d�y �tablir une maison d��ducation, et ne pouvant faire moi-m�me les frais du voyage, que ce serait au contraire me faire grand plaisir.
La chose en resta l� !
Quelque temps apr�s, un bonhomme qui voulait demander je ne sais quelle faveur � la pr�fecture vint me trouver, disant : Y pera�trot que v�v� �t� chez le pr�fet, vos ellez m�y requemender.
J�eus beau lui objecter que c��tait pour me juger, et me menacer de Cayenne que j�avais �t� appel�e � la pr�fecture, et que ma recommandation n��tait pas capable de le faire bien venir, au contraire, le bonhomme n�en d�mordait pas.
Pisque c�est m� que je le demande ka ke c� vo fait ! beyez toujo.
Je finis par �crire � peu pr�s en ces termes :
� Monsieur le pr�fet,
� La personne � qui vous avez bien voulu promettre le voyage de Cayenne est tourment�e par le p�re X... de lui donner une lettre de recommandation pour vous.
� Je n�ai jamais pu lui faire comprendre que c�est le moyen de le faire mettre � la porte ; il est ent�t� comme un �ne.
� Puisse-t-il ne pas apprendre, � ses d�pens, que j�avais raison de refuser !
� Veuillez, monsieur le pr�fet, ne pas oublier, pour moi, le voyage en question. �
Voyant revenir le bonhomme, apr�s son exp�dition de Chaumont, j�avoue que je riais d�j� des ennuis qu�il allait me raconter, quand, � ma grande surprise, il me dit : Eh ben ! je le sevot ben ; v�v� de l� chance ; j�ai mon eff�re.
C��tait lui, plut�t, qui avait de la chance !
De ma classe d�Audeloncourt, on entendait sans cesse le bruit de l�eau ; pendant l��t�, le ruisseau descendait en murmurant ; pendant l�hiver, il avait des fureurs de torrent.
Qui donc l��coute maintenant, dans cette maison obscure o� j��tais environn�e d��l�ves attentives comme on l�est dans les villages, o� nulle distraction ne vient du dehors ? Je pourrais les appeler encore toutes par leur nom, depuis la petite Rose jusqu�� la grande, qui est institutrice, aujourd�hui. Eudoxie mourut dans mes bras, une ann�e d��pid�mie.
Et Z�lie, la s�ur du messager de Clefmont ! Je l�aimais doublement, parce qu�elle portait le nom d�une amie de Vroncourt, longtemps pleur�e, et � cause de sa vive imagination.
Le messager et sa s�ur �taient orphelins. Il �tait l�a�n� de la famille et, tout jeune, remplissait la place des parents morts : il avait voulu que sa s�ur fr�quent�t mon �cole ; dans mes voyages d�Audeloncourt � Chaumont nous causions d�une foule de choses en gens qui lisent beaucoup.
Jamais conversation plus s�rieuse que celle du jour o� je revenais, ayant encore en poche la craie rouge qui m�avait servi � marquer les portes des vilaines gens, avec mon amie Clara.
Je m�en servis pour faire le m�me dessin au dos d�un voyageur qui essayait l��loge de Bonaparte, et que je fis trembler en disant : - Il faudra bien que la R�publique vienne, nous sommes nombreux et hardis.
� chaque relais montaient ou descendaient des personnages nouveaux, les uns v�tus de la blouse de toile bleue, le b�ton suspendu au poignet par une petite courroie de cuir, la tabati�re de cerisier dans la poche ; les autres couverts de v�tements de drap, si rarement port�s que les plis y �taient trac�s comme par une presse.
La route est longue de Chaumont � Audeloncourt ; elle tourne en spirale autour du mont Chauve, descend les pentes par les inclinaisons les plus douces et s��lance enfin, d�nouant ses replis � travers des villages encore couverts de chaume, jusqu�aux bois de la Sueur, o�, sous les branches basses des pommiers tordus, sont les toits effondr�s d�une petite auberge o�, jadis, on �gorgeait les voyageurs, disent les vieux du pays ; ceux qui entraient l�, il y a un peu plus d�un si�cle, en sortaient rarement.
Ai-je tort de rester si longtemps sur ces �poques ? Je croyais le faire rapidement et je me laisse aller aux souvenirs ; quelques pages encore, peut-�tre, seront consacr�es � la Haute-Marne.
Certains amis me disent : Racontez longuement votre temps de la Haute-Marne. D�autres : Passez vite sur les jours paisibles et racontez en d�tail depuis le si�ge seulement.
Entre les deux opinions, je suis oblig�e de n��couter ni l�une ni l�autre et je raconte comme les choses me viennent.
J�ai d�j� enlev� bien des pages pu�riles pour d�autres, non pour moi, qui y revois ceux qui m�aimaient.
VII
� ces matins de la vie, la destin�e, les ailes pli�es comme une chrysalide, attend l�heure de les livrer au vent qui les d�chire ; telles furent mes ann�es de la Haute-Marne.
Certaines destin�es se suivent d�abord et prennent ensuite des routes oppos�es. J�ai connu, � ma pension de Chaumont, mon amie Julie L... Avec elle, je fus institutrice dans la Haute-Marne et, avec elle encore, sous-ma�tresse � Paris, chez Mme Vollier ; puis vinrent les �v�nements, elle y demeura �trang�re. ? Mais jadis, aux vacances, dans nos grands bois, nous nous �tions jur� (sous le ch�ne au serment) une amiti� �ternelle ; et ni l�une ni l�autre n�y avons manqu�.
M�me � Paris, Julie s�occupa surtout d��tude et la haine que j��prouvais pour l�Empire la laissa longtemps froide ; la musique et la po�sie l�entra�naient davantage. Nous avons longtemps, � Milli�res, o� un piano servait d�orgue, chant� ensemble les soirs de printemps ; j�y fus un peu organiste, jusqu�� mon d�part pour Paris, en 1855, ou 1856 ; Julie, � cette �poque avait la voix du rossignol de nos for�ts. - Deux institutions, ne tirant que d�elles-m�mes leurs ressources, ne pouvaient gu�re subsister l�une pr�s de l�autre dans ce pays, sans se r�unir ; c�est ce que nous f�mes, Julie et moi. Mais toujours je songeais � Paris, j�y partis la premi�re ; elle vint me retrouver chez Mme Vollier, 14, rue du Ch�teau-d�Eau.
Ma m�re, � partir de cet instant jusqu�� la mort de sa m�re, habita, � Vroncourt, cette maison sur la mont�e aupr�s du cimeti�re dont je dois avoir parl�.
De l�, on entendait le vent dans les sapins qu�ombrageaient nos ch�res tombes ; on en voyait les cimes, lourdes de neige, pendant l�hiver.
Nulle part, je ne vis si longue que dans la Haute-Marne la saison des frimas ; jamais je n�ai senti, � part dans les mers Polaires, un froid plus �pre.
Je souffris beaucoup en laissant seules ma m�re et ma grand-m�re, mais l�esp�rance de leur faire un avenir heureux, ne m�avait pas encore abandonn�e ; j�en devais conserver longtemps l�illusion.
� partir de cette �poque, jusqu�� la mort de Mme Vollier, quatre ans avant le si�ge, dans mon �cole de Montmartre, nous ne nous sommes plus quitt�es.
Son portrait est avec les chers souvenirs que la perquisition de la police a retrouv�s, car ma m�re me les conservait soigneusement : portraits � demi effac�s, livres rong�s des vers, fleurs fan�es, �illets rouges et lilas blancs, branches d�if et de sapin ; il y aurait maintenant, en plus, les roses blanches aux gouttes de sang que je lui ai envoy�es de Clermont.
C�est parmi ces d�bris cach�s dans les vieux meubles, souvenirs aussi, qu�elle m�attendait. la pauvre femme, mais, sur les six ans de ma condamnation, elle n�en put attendre que deux.
Aujourd�hui, la chambre de Montmartre est habit�e par des inconnus ; mais, comme dans la maison pr�s du cimeti�re de Vroncourt, j�aime � la revoir un instant. La derni�re fois que j�ai vu Vroncourt, c��tait aux vacances de 1865 : j�avais avec moi Mme Eudes (alors Victorine Louvet), toute jeune ; elle avait alors seize ou dix sept-ans, et travaillait pour ses examens.
La joie de ma m�re et de ma grand�m�re en me revoyant fut aussi grande que la mienne, il nous semblait que les vacances dussent toujours durer... Elles furent bient�t finies !
En quittant ces deux pauvres femmes je n�osais pas tourner la t�te, le c�ur me crevait ; mais c��tait le moment o� s�accentuait la lutte contre l�Empire et, si petite qu�elle f�t, chacun, gardait sa place.
Il nous semblait que la R�publique d�t gu�rir tous les maux de l�humanit� ; il est vrai que nous la r�vions sociale et �galitaire.
Je ne revis jamais ma grand�m�re Marguerite.
Victorine me parlait encore de cet automne-l� pendant la maladie dont elle mourut jeune, au retour de l�exil.
Nous allions ensemble dans les bois, je lui avais montr� le ch�ne au serments, le vieux ch�teau encore debout ; elle allait avec ma m�re dans l.a vigne alors pleine de jeunes arbres de toutes sortes qu�elle y avait plant�s.
Un soir que nous suivions la for�t de Thol � Clefmont, allant chez l�oncle Marchal, le vieux forestier qui mariait sa fille, le trot r�gulier et les yeux lumineux d�un loup nous suivirent pendant toute la route.
Cela nous fit une mise en sc�ne pour la L�gende du ch�ne.
LE CH�NE
� � � � � � � � � � � � � �
Elle est debout sous le grand ch�ne,
Sous le grand ch�ne de trente ans.
Des rameaux de rouge verveine
Enlacent ses cheveux flottants.
Dans la for�t aux noirs ombrages,
R�gne le silence sans fin.
Les bardes chantent ; les eubages
Vont tendre leur nappe de lin.
Longtemps l��cho des chants supr�mes
Vibre apr�s que le chant s�est tu,
Et les luths r�sonnent d�eux-m�mes,
Le rameau spectral abattu.
De larges coupes sur le ch�ne
Versent le sang du taureau blanc ;
Mais la victime, dans sa peine,
Pousse un triste g�missement.
Devant le sinistre pr�sage,
La pr�tresse parle au destin.
� l�horizon gronde l�orage ;
Il faut un sacrifice humain,
Un sacrifice volontaire.
Celui qui vient est jeune encor.
Il veut que son sang sur la terre
Soit vers� par la serpe d�or.
Debout sous la nuit effrayante,
Comme il �tait beau pour la mort !
Qui donc te fit, � mort sanglante,
Mort des martyrs, le plus beau sort ?
La druidesse fr�missante
Se frappe de la serpe d�or,
Et pr�s de lui tombe expirante,
Au c�ur s��tant frapp� encor.
En talisman sur les poitrines,
Dans la Gaule des anciens jours,
Avec le gen�t des ravines
Leur cendre se portait toujours.
C��tait le temps o� tout esclave
Se levait contre les C�sars,
Le temps o� la Gaule �tait brave
Et rassemblait ses fils �pars.
O nos p�res, fiers et sauvages,
Bien lourd est votre sommeil !
P�res, n�est-il plus de pr�sages ?
N�avons-nous plus de sang vermeil !
Vous qui vous armez, pourquoi vivre ?
L�amour est plus fort que la mort.
Ne faut-il pas qu�on se d�livre ?
Heureux ceux que marque le sort !
L�hymen centuple les entraves.
� ce Tib�re aux yeux sanglants
Il donne de nouveaux esclaves,
Ne soyons pas combattants.
Amis, il fait bon sous les ch�nes ;
Les ch�nes gardent le serment
Ou des amours ou bien des haines,
Sous les guis aux gouttes de sang.
Telle �tait ma pens�e, telle elle est encore dans les calamit�s telles que les tyrannies qui �crasent les peuples comme le grain sous la meule. On a bien assez des tortures des pauvres m�res, sans multiplier par le mariage les liens de famille ; oui, il faut alors n��tre que des combattants !
Il est vrai qu�il m��tait possible de penser ainsi, puisque ceux qui m�avaient demand�e en mariage m�auraient �t� aussi chers comme fr�res que je les trouvais impossibles comme maris ; dire pourquoi, je n�en sais vraiment rien ; comme toutes les femmes je pla�ais mon r�ve tr�s haut et, outre la n�cessit� de rester libre pour l��poque de la lutte supr�me, j�ai toujours regard� comme une prostitution une union sans amour.
Pendant cinq ans encore, on la crut venue cette lutte supr�me. Il fallut que Sedan s�ajout�t aux autres crimes pour faire d�border la coupe. On attend toujours que la coupe d�borde comme un oc�an, par la m�me raison que l�on ne s��meut jamais des malheurs tant qu�on pourrait les emp�cher.
Le souvenir de deux �tres ridicules qui, se suivent comme des oies ou des spectres ( il y avait de l�un et de l�autre) m�avaient, l�un apr�s l�autre, demand�e � mes grands-parents d�s l��ge de douze � treize ans, m�e�t �loign�e du mariage si je ne l�eusse �t� d�j�.
Le premier, v�ritable personnage de com�die, voulait faire
partager sa fortune (qu�il faisait sonner � chaque parole comme un grelot) � une femme �lev�e suivant ses principes (c�est-�-dire dans le genre d�Agn�s) ; il �tait un peu tard pour prendre cette m�thode apr�s tout ce que j�avais lu.
L�animal ! On e�t dit qu�il avait dormi pendant une ou deux centaines d�ann�es et venait nous r�citer cela � son r�veil.
On me laissa r�pondre moi-m�me : j�avais justement ce jour-l� lu avec mon grand-p�re dans sa vieille �dition de Moli�re. Le pr�tendant me faisait si bien l�effet du tuteur d�Agn�s que je trouvai moyen de lui glisser � propos une grande partie de la sc�ne o� il est dit :
Le petit chat est mort !
Je lui avais m�me r�pondu cela, mot � mot. - il ne comprenait pas !
Alors, en d�sespoir de cause, je le regardai bien en face, et avec la na�vet� d�Agn�s, je lui dis effront�ment : Monsieur, est-ce que l�autre est en verre aussi ? (Il avait un �il de verre).
Mes parents me sembl�rent un peu g�n�s ; lui, de l��il qui n��tait pas en verre, me lan�a un regard venimeux : il n�avait plus envie de faire de moi sa fianc�e.
� cette �poque je grandissais beaucoup, ma robe �tait tr�s courte, j�avais un tablier plein de d�chirures et mon filet � crapauds passait dans la poche ; je regrettais de n�en avoir pas quelques-uns � faire passer adroitement dans la sienne, mais il n�y eut pas besoin de cela ; il ne revint pas.
Moli�re m�inspira �galement pour le second de ces cocasses individus.
Ils ne se connaissaient pas, je crois, et pourtant les deux faisaient la paire.
M�me id�e de se choisir une fianc�e toute jeune et de la faire rep�trir comme une cire molle pendant quelques ann�es avant de se l�offrir en holocauste.
Avez-vous remarqu� combien d��tres vont deux � deux, trois � trois, pareils � des astres qui gravitent les uns autour des autres ? Ces deux �toiles doubles avaient quelque chose de fantastique, mais le rire en d�truisait l�impression. Celui-l�, je lui tins � peu pr�s ce discours : Vous voyez bien ce qui est l� au mur (c��tait une paire de cornes de cerf) ? Eh bien ! je ne vous aime pas, je ne vous aimerai jamais, et si je vous �pousais je ne me g�nerais pas plus que Mme Georges Dandin ! Vous en porteriez cent mille pieds plus haut que cela sur votre t�te !
Il ne revint jamais, persuad� que je lui disais la v�rit�, mais on me recommanda d��tre une autre fois plus r�serv�e en citant les vieux auteurs.
� quelque temps de l� mon grand-p�re, revenant dans la voiture du messager de Bourmont, rencontra un troisi�me maniaque qui lui dit en montrant Vroncourt : Vous voyez bien ce vieux nid � rats ?
Oui ! Et bien ?
Il y a l� un vieux bonhomme qui �l�ve ses petits-enfants pour le bagne et l��chafaud.
Ah ! vraiment !
Oui, monsieur. Derni�rement mon ami X... a propos� d��pouser la petite dr�lesse, dans quelques ann�es, si on dirigeait son �ducation comme il l�entend.
Eh bien ?
Eh bien ! on l�a laiss�e r�pondre ce qu�elle a voulu ; elle a dit des choses si horribles que mon ami ne veut pas les r�p�ter. Si j�avais une fille comme �a je la ferais mettre en maison de correction. Une petite dr�lesse qui n�aura pas un sou vaillant ! Eh bien, o� allez-vous ?
Je prends le chemin de Vroncourt, c�est moi qui suis le vieux bonhomme !
Et dire qu�il y a de pauvres enfants qu�on e�t forc� d��pouser un de ces vieux crocodiles !- Si on e�t fait ainsi pour moi, je sentais que, lui ou moi, il aurait fallu passer par la fen�tre.
Je ne sais si j�avais racont� cela � Victorine. Toute ma vie me revenait au c�ur, mais je lui parlais surtout de mes �l�ves du pays : Rose et Claire, devenues institutrices ; la grande Estelle, pareille aux fra�ches berg�res de Florian ; la pauvre petite Aricie - maigre, boiteuse, �tiol�e, qui absorbait en quelques jours un livre d��tude et toutes les choses pass�es de la veille ou de longtemps : celles qui faisaient rire et celles qui faisaient pleurer.
De celles qui faisaient rire, voici quelques-uns. J�ai parl� des deux Laumont : M. Laumont
le petit, instituteur � Ozi�res ; M. Laumont le grand, m�decin � Bourmont.
Tous deux venaient souvent � la maison.
Le petit toujours v�tu d�un carrik gris aussi court qu�une p�lerine, et portant une canne d�une hauteur �norme, semblait ne pas peser sur terre ; il �tait aussi grand d�intelligence qu��tranges de mani�res.
Le grand, envelopp� d�un ample manteau noir (avec lequel, disions-nous, mon cousin et moi, il avait l�air d�un scarab�e), venait sur un lourd cheval passer chez nous le mardi de chaque semaine. Les deux Laumont �taient parents, le petit passait les hivers avec nous ; il avait autrefois donn� des le�ons � ma tante Agathe et � ma m�re ; je crois qu�il avait appris � lire � tout le pays.
Le grand avait quelquefois sa fl�te dans sa poche, il en jouait parfaitement.
C��taient les bons jours ; ma grand�m�re ou moi �tions au piano, mon grand-p�re prenait sa basse et on faisait de la musique, tant qu�on n�en avait point assez.
Cet enthousiasme ne m�emp�chait pas de trouver du temps pour donner � la fameuse jument de l�avoine plein mon tablier, ce qui changeait singuli�rement son allure.
Alors le docteur s�en allant, rapide dans la brune du soir, avec son ample manteau flottant autour de lui, avait l�air du noir cavalier des l�gendes.
Petit monstre ! me dit-il un jour, apr�s avoir �t� deux semaines sans venir, vous avez manqu� me faire tuer ; j�ai pass� toute cette quinzaine au lit.
J�en fus si frapp�e que je me retirai, pour pleurer sur mon imprudence, dans le fond d�une cave, o� je descendais quand j�avais quelque chagrin : ne rien voir que l�ombre calmait mes remords. Alors, prise de piti�, ma grand-m�re m�avoua que M. Laumont
le grand avait voulu me donner une le�on, mais qu�il n�avait point eu de mal ; j��tais assez punie comme cela. Les deux Laumont sont des figures remarquables dont je parlerai plus longuement.
Je croyais pour aujourd�hui avoir cess� de parler de Vroncourt et voil� que les pages se noircissent sans fin, et que j�ai toujours � dire. Nous y reviendrons encore, j�esquisse d�abord l�ensemble de ma vie.
Combien, � la fin de l�Empire, les strophes terribles de Victor Hugo me revenaient au c�ur ! Elles y entraient froides comme l�acier et chaque syllabe me sonnait � l�oreille comme une horloge.
Harmodius, c�est l�heure !
Tu peux frapper cet homme avec tranquillit�.
Ainsi je l�eusse fait, car cet homme de moins, il y avait des millions d�hommes d��pargn�s. Quelqu�un m�avait promis une entr�e (car m�me �
lui, je n�eusse point demand� audience pour le tuer).
L�entr�e qu�on m�avait promise, on me la donna quand Bonaparte n��tait plus l�, quand il partit pour sa guerre.
Oui, � cette �poque, on e�t �vit� Sedan si Bonaparte f�t mort, mais on a la coutume d�attendre l�an�antissement d�une multitude, on attendrait volontiers celle d�un peuple pour arr�ter les grands escarpes.
Peut-�tre que cela fera plus vite comprendre, et que cet an�antissement de l�gions emp�chera la race humaine de s�abandonner plus longtemps � ces b�cherons d�hommes qui la taillent comme une for�t pour leur bon plaisir. ?
VIII
Lorsque nous �tions, Julie et moi, chez Mme Vollier, toujours v�tues de m�me, grandes toutes deux et toutes deux brunes, on nous prenait pour les deux s�urs ; on nous appelait les demoiselles Vollier. En 71, quand on prit sur moi des informations minutieuses, je dus indiquer cette particularit�.
Deux de mes cousines �taient alors sous-ma�tresses : l�une � Puteaux, l�autre � La Chapelle. Nous avions � peu pr�s les m�mes recettes, c�est-�-dire ce que l�instruction rapportait � cette �poque. Nous n�en �tions pas plus tristes ; il �tait reconnu que cela devait �tre ainsi sous le r�gne de Sa Majest� Napol�on III comme sous celui de ses devanciers. Nul �tat o� l�on e�t moins d�argent ; nul �tat o� l�on s�t aussi bien s�en passer -- on �tait un peu boh�me !
Mme Vollier, malgr� son �ge, autant que toutes les femmes qui vivent de leur travail, savait rire au nez de la situation ; certaines femmes de lettres de nos amies en supportaient bien davantage ! On se faisait de tout cela, les jeudis soir, ensemble, de fameuses d�risions autour de bonnes tasses de caf� fumant.
Je me gardais bien de dire � ma m�re que les recettes avaient grand-peine � �galer la d�pense (quelque restreinte qu�elle f�t) dans les externats o� le loyer montait haut.
Ayant bien reconnu qu�il n�y avait rien � gagner et ne poss�dant rien ni les unes ni les autres, mais n�aimant pas � publier ces choses-l�, nous r�sol�mes, Mme Vollier, Julie et moi, de nous associer. Cela faisait bien et il y avait le r�sultat d�envoyer � ma m�re
un acte d�association en bonne et due forme qui fit cesser les choses qu�on lui disait : Votre fille ne gagnera jamais rien ! Elle d�pense tout et il ne faut plus rien lui envoyer, etc. ; une cuisini�re gagne dix fois plus.
Nous le savions, parbleu, bien, qu�il n�y avait rien � gagner dans l�instruction ! Mais il y avait encore bien moins dans tout autre �tat de femme quand on ne veut pas faire danser l�anse du panier. Est-ce qu�ils sont meilleurs aujourd�hui les �tats de femmes ? Il est vrai que ceux des hommes ne valent gu�re mieux ! La pauvre Mme Vollier, coquette pour nous comme une m�re, trouvait moyen que Julie et moi nous fussions coquettement mises.
Il me souvient de chapeaux de cr�pe blanc avec des bouquets de marguerites, de robe de grenadine noire, de mantelets de dentelle ; mais les billets ou le Temple aidant, nous �tions par�es pour beaucoup moins qu�on n�aurait cru.
Ma ch�re m�re, de son c�t�, trouvait moyen de m�envoyer un peu d�argent qui, par malheur, passait en livres ou en musique. Je me le reproche maintenant, mais au moyen de l�acte d�association elle �tait tranquille et les lamentations des imb�ciles sur le tort qu�elle avait eu de ne point m�avoir
forc�e � me marier avaient cess� : le papier marqu� de l�acte leur en avait impos�. Il n�y avait plus
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