Où tout cela s’en va, c’est là que nous allons.
C’est là que nous sommes aujourd’hui.
J’ignore si cette étude sera longue ; mon intention est d’y fouiller impitoyablement.
Peut-être pourrait-on appeler cela une
psycho-biologie ! - J’ignore si je suis encore en état de faire un
barbarisme tant soit peu compréhensible. On trouve intéressant de faire
torturer un malheureux animal, pour étudier son mécanisme qu’on connaît
à peu près, et qu’on ne connaîtra jamais mieux à cause des
perturbations causées par la douleur dans les fonctions organiques ; ne
vaudrait-il pas mieux étudier les fonctions du cœur ?
Ce sont ces phénomènes du cœur et du cerveau que nous allons chercher au fond de la vie de la bête humaine.
Je commence par cette question. Il me paraît
malheureusement impossible que quelque chose survive de nous après la
mort, pas plus que de la flamme quand la bougie est soufflée ; et si la
partie qui pense peut disparaître, parcelle par parcelle, quand on
enlève, les uns après les autres, les lobes du cerveau, nul doute que
la mort, en grillant le cerveau, n’éteigne la pensée.
Pourtant, s’il y avait l’éternité, comme l’immensité
avant et après nous, et que la partie qui pense s’en aille dans les
courants inconnus de l’électricité, et s’y absorbe ainsi que les
éléments du corps retournent aux éléments matériels, ce ne serait pas
miracle. Visible ou invisible, ce ne serait que la nature encore, et je
me suis souvent demandé pourquoi on s’imagine que cette électricité,
inconsciente ou non, s’en allant à des creusets invisibles, prouverait
Dieu plus que la naissance des organismes qui grouillent sur la terre.
Malheureusement, la pensée sécrétée par le cerveau ne peut subsister quand ce qui la produisait n’existe plus.
Mais on peut se rendre compte que les idées dominantes
de toute une vie ont leurs causes matérielles dans telle ou telle
impression, ou dans les phénomènes de l’hérédité ou autres.
Il m’arrive souvent, en remontant à l’origine de
certaines choses, de trouver une forte sensation que j’éprouve encore
telle à travers les années.
Ainsi, la vue d’une oie décapitée qui marchait le cou
sanglant et levé, raide, avec la plaie rouge où la tête manquait ; une
oie blanche, avec des gouttes de sang sur les plumes, marchant comme
ivre tandis qu’à terre gisait la tête, les yeux fermés, jetée dans un
coin, eut pour moi des conséquences multiples.
J’étais sans doute bien petite, car Manette me tenait par la main pour traverser le vestibule comme pour faire un voyage.
Il m’eût été impossible alors de raisonner cette
impression, mais je la retrouve au fond de ma pitié pour les animaux,
puis au fond de mon horreur pour la peine de mort.
Quelques années après, on exécuta un parricide dans un
village voisin ; à l’heure où il devait mourir, la sensation d’horreur
que j’éprouvais pour le supplice de l’homme se mêlait au ressouvenir du
supplice de l’oie.
Un autre effet encore de cette impression d’enfant fut
que, jusqu’à l’âge de huit-dix ans, l’aspect de la viande me soulevait
le cœur ; il fallut pour vaincre le dégoût une grande volonté et le
raisonnement de ma grand’mère, que j’aurais de trop grandes émotions
dans la vie, pour me laisser aller à cette singularité.
Les histoires de supplices entendues à l’écrègne de
Vroncourt, les soirs où Manette et moi nous obtenions la rare
permission d’y aller, contribuèrent peut-être à garder vive
l’impression de l’oie.
J’aimais à entendre ces histoires-là au bruit des
rouets ; des aiguilles à tricoter coupant le ronronnement d’un petit
bruit sec ; et la neige, la grande neige toute blanche tombant, étendue
comme un linceul sur la terre, tantôt fouettant le visage.
Nous devions rentrer à dix heures, mais nous revenions
toujours plus tard, c’était le beau moment ! Marie Verdet posait son
tricot sur ses genoux ; ses yeux se dilataient sous sa coiffe, avancée
comme un toit, et les histoires de revenants : le feullot, les
lavandières blanches, la combe aux sorcières, dites de sa voix cassée
de quasi-centenaire, avaient là le cadre qui leur convenait ; sa sœur
Fanchette avait tout vu, elle branlait la tête en approuvant.
Nous partions à regret, Nanette et moi, longeant les
murs du cimetière où nous n’avons jamais vu que la neige et entendu que
la bise d’hiver.
De mes soirées à l’écrègne du village, date un sentiment de révolte que j’ai aussi retrouvé bien souvent.
Les paysans font pousser le blé, mais ils n’ont pas
toujours de pain ! Une vieille femme racontait comment, avec ses quatre
enfants, pendant la mauvaise année (je crois qu’on appelait ainsi une
année où les accapareurs avaient affamé le pays), ni elle, ni son mari.
ni les petits n’avaient mangé tous les jours ; il n’y avait plus rien à
vendre chez eux ; ils ne possédaient plus que les habits qu’ils avaient
sur le dos ; deux de leurs enfants étaient morts, ils pensaient que
c’était de faim ! Ceux qui avaient du blé ne voulaient plus leur faire
crédit, pas même d’une mesure d’avoine pour faire un peu de pain. Mais il faut bien se résigner !
disait-elle. Tout le monde ne peut pas manger du pain tous les jours.
Elle avait empêché son mari de casser les reins à celui qui leur avait
refusé crédit en rendant le double dans un an, quand ses enfants se mouraient. Mais les deux autres avaient résisté, ils travaillaient chez stui-là même que le mari voulait abîmer. L’usurier ne payait guère, mais faut bien que les pauvres gens subissent ce qu’ils ne peuvent empêcher !...
Quand elle disait tout cela, de son air calme, j’avais
chaud dans les yeux de colère, et je lui disais : Il fallait laisser
faire votre mari ! Il avait raison !
Je m’imaginais les pauvres petits mourant de faim, et
tout le tableau de misère, qu’elle faisait si navrant qu’on le sentait
en dedans de soi ; je voyais le mari, avec sa blouse déchirée et ses
pieds nus dans ses sabots, aller supplier le méchant usurier et revenir
sans rien, triste, par les chemins. Je le voyais, menaçant, quand les
petits furent étendus froids, sur la poignée de paille qui leur
restait, et la femme, arrêtant le justicier qui voulait venger les
siens et les autres, et les deux frères, grandissant avec ce souvenir,
s’en aller travailler chez cet homme ; les lâches !
Il me semblait que s’il était entré je lui aurais sauté
à la gorge pour le mordre, et je disais tout cela ; je m’indignais de
ce qu’on croyait que tout le monde ne pouvait avoir de pain tous les
jours ; cette stupidité de troupeau m’effarait.
Faut pas parler comme ça, petiote ! disait la femme. Ça fait pleurer le bon Dieu.
Avez-vous vu les moutons tendre la gorge au couteau ? Cette femme avait une tête de brebis.
C’était à cette histoire-là que je pensais le jour où,
au catéchisme, je soutins énergiquement le contraire du fameux
proverbe : Charité bien ordonnée commence par soi-même ! Le vieux curé (qui croyait, celui-là) m’appela ; je craignais une punition, c’était pour me donner un livre.
Eh bien, c’était le reste, ce livre-là, pour me donner l’horreur des conquérants avec l’horreur des autres vampires humains.
C’était des sortes de paraphrases des psaumes d’exil.
« La harpe est suspendue aux saules du rivage. »
« Jérusalem captive a vu pleurer ses rues. »
Et je maudissais ceux qui écrasent les peuples comme
ceux qui les affament, sans me douter, pourtant, combien, plus tard, je
verrais monter haut ces crimes-là.
Un détail, en passant, un aveu même. Ce livre était
relié, dans le genre de la petite encyclopédie de M. Laumond, le grand,
et j’avoue que depuis l’instant où le curé l’avait déposé près de lui,
j’étais préoccupée par ce qu’il pouvait bien y avoir sous cette
couverture de peau brune ; ce ne devait pas être un livre d’enfant ;
peut-être que ma préoccupation ne lui aura pas échappé.
Puisque j’ai parlé du petit volume volé à M. Laumont ;
puisque j’ai dit que chacun de nous est, je crois, capable de tout le
bien et de tout le mal qui se trouve dans ses cordes, j’avouerai encore
que je prenais sans remords à la maison, étant enfant, depuis l’argent,
quand il y en avait, jusqu’aux fruits, légumes, etc., Je donnais tout
cela au nom de mes parents, ce qui faisait de bonnes scènes quand
certaines gens s’avisaient de remercier. J’en riais, incorrigible que
j’étais.
Une année, mon grand-père me proposa vingt sous par semaine si je voulais ne plus voler, mais je trouvai que j’y perdais trop.
J’avais limé des clefs pour ouvrir l’armoire aux poires
et autres, dans laquelle je laissais de petits billets en place de ce
que j’avais pris. Il y avait par exemple ceci : Vous avez la serrure
mais j’ai la clef.
Enfin, les terres rapportaient si peu que, ni mon oncle
qui les faisait à moitié, ni nous, personne n’arrivait à joindre les
deux bouts ; je sentis que bien des années comme celles-là se
suivaient, souvent ; que les uns ne pouvaient pas toujours aider les
autres et qu’il fallait autre chose que la charité pour que chacun ait
du pain.
Quant aux riches, ma foi, je les respectais peu. Alors, le communisme me vint à l’idée.
Le rude travail de la terre m’apparaissait tel qu’il
est, courbant l’homme comme le bœuf sur les sillons, gardant l’abattoir
pour la bête quand elle est usée ; le sac du mendiant pour l’homme,
quand il ne peut plus travailler : le fusil de toile comme on dit dans
la Haute-Marne.
On n’amasse pas de rentes en travaillant la terre, on en amasse à ceux qui en ont déjà trop.
Les fleurs des champs, la belle herbe fraîche, vous
croyez que les petits qui gardent les bestiaux jouent avec cela ! Ils
ne demandent le gazon que pour s’étendre et dormir un peu à midi ; je
les ai vus.
L’ombre des bois, les moissons blondes que le vent
agite comme des vagues, est-ce que le paysan n’est pas trop fatigué
pour trouver tout cela beau ? La besogne est lourde, la journée est
longue ; mais il se résigne, se résigne toujours ; Est-ce que la
volonté n’est pas brisée ? L’homme est surmené comme une bête.
Alors le sentiment de l’injustice qui lui est faite
l’endort ; il est à demi mort et travaille sans penser, pour
l’exploiteur. Bien des hommes, m’ont dit, comme la vieille de
l’écrègne : Il ne faut pas dire ça, petiote ; ça offense Dieu !
Oui, ils répondaient cela quand je leur disais que tous
ont droit à tout ce qu’il y a sur la terre, leur nid, comme les
oisillons d’un même printemps glaneront ensemble les moissons.
Ma pitié pour tout ce qui souffre, pour la bête muette,
plus peut-être que pour l’homme, alla loin ; ma révolte contre les
inégalités sociales alla plus loin encore ; elle a grandi, grandi
toujours, à travers la lutte, à travers l’hécatombe ; elle est revenue
de par-delà l’océan, elle domine ma douleur et ma vie.
Je reviens aux duretés de l’homme pour l’animal.
En été, tous les ruisseaux de la Haute-Marne, tous les
prés humides à l’ombre des saules sont remplis de grenouilles ; on les
entend par les beaux soirs, tantôt une seule, tantôt le chœur entier.
Qui sait si elles n’inspirèrent point jadis les chœurs monotones du
théâtre antique !
C’est à cette saison qu’on fait les cruautés dont j’ai
parlé ; les pauvres bêtes ne pouvant ni vivre ni mourir cherchent à
s’ensevelir sous la poussière ou dans des coins de fumier ; on voit, au
grand soleil, briller comme un reproche leurs yeux devenus énormes et
toujours doux,
Les couvées d’oiseaux sont pour les enfants qui les
torturent ; s’ils échappent, les raquettes sont tendues à l’automne, le
long des sentiers du bois ; ils y meurent, pris par une patte et
voletants, désespérés jusqu’à la fin.
Et les vieux chiens, les vieux chats, j’en ai vu jeter
aux écrevisses. Si la femme qui jetait la bête était tombée dans le
trou, je ne lui aurais pas tendu la main.
J’ai vu, depuis, les travailleurs des champs traités
comme des bêtes et ceux des villes mourir de faim ; j’ai vu pleuvoir
les balles sur les foules désarmées.
J’ai vu les cavaliers défoncer les rassemblements avec
les poitrines de leurs chevaux ; la bête, meilleure que l’homme, lève
les pieds de peur d’écraser, fonce à regret sous les coups.
Oh ! les géorgiques et les églogues trompent sur le
bonheur des champs ! Les descriptions de la nature sont vraies, le
bonheur des travailleurs des champs est un mensonge.
La terre ! Ce mot est tout au fond de ma vie, dans la
grosse histoire romaine à images, où M. Laumont (le petit) avait appris
à lire à toute la famille, des deux côtés.
Ma grand’mère m’y apprit à lire, me montrant les lettres avec sa grande aiguille à tricoter.
Le livre était posé sur le même pupitre où elle me
faisait solfier dans les vieux grands solfèges d’Italie où elle-même
avait appris.
�levée à la campagne, je comprenais les révoltes
agraires de la vieille Rome ; sur ce livre j’ai versé bien des larmes ;
la mort des Gracques m’oppressait, comme plus tard les potences de
Russie.
Il était impossible avec tout cela de ne pas jeter ma vie à la Révolution.
J’achèverai ce chapitre par l’accusation, souvent
portée contre moi, par certains amis, témoins oculaires. Il paraît qu’à
la barricade Perronnet, à Neuilly, j’ai couru avec trop de promptitude
au secours d’un chat en péril.
Eh bien l oui, mais je n’ai pas pour cela abandonné mon devoir.
La malheureuse bête, blottie dans un coin fouillé
d’obus, appelait comme un être humain. Ma foi, oui ! je suis allée
chercher le chat, mais cela n’a pas duré une minute ; je l’ai mis à peu
près en sûreté là où il ne fallait qu’un pas.
On l’a même recueilli.
Une autre bête d’histoire d’animaux ; c’est plus
récent. Des souris avaient fait leur apparition dans ma cellule, à
Clermont ; j’avais un tas de laines à tapisserie envoyées par ma pauvre
mère et mes amis ; je n’eus pas de cesse que les trous ne fussent
bouchés.
Mais pendant la nuit, un pauvre petit cri se fit
entendre derrière ce trou, cri si plaintif, qu’il eût fallu un cœur de
pierre pour ne pas lui ouvrir ; c’est ce que je fis de suite, la bête
sortit devant moi.
La souris fut-elle une imprudente ou une bête de génie
qui savait juger son monde ? Je n’en sais rien ; mais, à partir de cet
instant, elle vint effrontément jusque dans mon lit, où elle montait
des bouchées de pain pour les gruger à l’aise, se moquant parfaitement
des mouvements que je faisais pour la faire partir, et se servant comme
garde-manger, et même comme pire encore, du dessous de mon oreiller.
Elle n’était pas dans la cellule à mon départ, je ne
pus la mettre dans ma poche, j’ignore ce que la pauvre petite est
devenue. J’avoue qu’en partant je l’ai recommandée à la pitié de tous.
En remontant jusqu’au berceau ou jusqu’à certaines
circonstances qui ont frappé l’organisme cérébral, on trouve la source
vive des fleuves qui emportent la vie, le point de départ des
comparaisons successives.
D’autres fois, une idée se lève tout à coup, tandis que
d’autres disparaissent ; c’est le temps qui soulève les volcans sous
les vieux continents et fait germer des sens nouveaux aux êtres pour le
cataclysme prochain.
La pensée, roulant à travers la vie, se transforme et grandit, entraînant mille forces inconnues.
Oui, certes, l’homme futur aura des sens nouveaux ! On les sent poindre dans l’être de notre époque.
Les arts seront pour tous ; la puissance de l’harmonie
des couleurs, la grandeur sculpturale du marbre, tout cela appartiendra
à la race humaine. Développant le génie au lieu de l’éteindre, les
artistes rivés au passé déraperont, eux aussi, leur vieille épave ; il
faut que de partout on lève l’ancre.
Allons, allons, l’art pour tous, la science pour tous,
le pain pour tous ; l’ignorance n’a-t-elle pas fait assez de mal, et le
privilège du savoir n’est-il pas plus terrible que celui de l’or ! Les
arts font partie des revendications humaines, il les faut à tous ; et
alors seulement le troupeau humain sera la race humaine.
Qui donc chantera cette Marseillaise
de l’art, si haute et si fière ? Qui dira la soif du savoir, l’ivresse
des accords du marbre fait chair, des instruments rendant la voix
humaine, de la toile palpitant comme la vie ? Le marbre peut-être ! Le
marbre magnifique et sans voix serait bien le poème terrible de la
revendication humaine.
Non, ni le marbre, ni les couleurs, ni les chants, ne peuvent la dire, seuls, la Marseillaise
du monde nouveau ! Il faut tout, tout délivrer, les êtres et le monde,
les mondes peut-être, qui sait ? Sauvages que nous sommes !
Que voulez-vous qu’on fasse de miettes de pain, pour la
foule des déshérités ? Que voulez-vous qu’on fasse du pain sans les
arts, sans la science, sans la liberté ?
Allons, allons, que chaque main prenne un flambeau, et que l’étape qui se lève marche dans la lumière !
Levez-vous tous, les grands chasseurs d’étoiles !
Les hardis nautoniers, dehors toutes les voiles, vous qui savez mourir !
Allons, levez-vous tous, les héros des légendes des temps qui vont surgir !
Nous parlons d’atavisme ! Là-bas, tombées avec les
roses rouges du clos, mortes avec les abeilles, sont des légendes de
famille. Ceux qui me les disaient n’en diront plus jamais.
Pareilles à des sphinx, elles se penchent enveloppées
d’ombre, sur moi. Avec leurs yeux verts de filles des flots, elles
regardent sous l’eau des mers ; avec leur taille haute et maigre de
sorcières, elles courent les makis ou les landes.
Cette légende lointaine va de la Corse aux gorges
sauvages, à la Bretagne, aux menhirs hantés des poulpiquets ; du
gouffre rouge de Flogof, où le norroi souffle en foudre, au lac sombre
de Créno.
Que de choses autour d’un misérable être pour lui
élargir l’horizon, pour le faire sentir et voir afin qu’il souffre
davantage, afin qu’il comprenne mieux le désert de la vie où tout est
tombé autour de lui !
Mais, sans cela, pourrait-il être utile ? Non, peut-être.
Lors même qu’il n’y aurait pas eu un peu d’atavisme
dans mes penchants, on devient poète dans nos solitudes, qu’on aligne
ou non des vers.
Les vents y soufflent une poésie plus sauvage que celle
du nord, plus douce que celle des trouvères, suivant la grande neige
d’hiver, ou les brises printanières qui agitent dans les haies de nos
chemins creux tant d’aubépines et de roses.
Nanette et Joséphine, ces deux filles des champs, n’étaient-elles pas poètes ?
Ai-je dit leur chanson, l’Age nu deu bos, l’Oiseau noir du bois, dont je retrouvai le souffle au bord de la mer, à travers les années et l’océan.
Oui, c’était bien l’oiseau noir du champ fauve, que je
retrouvais au bord des flots, chantant les strophes brutales de la
nature sauvage.
II
Qui nous dit que nos sens ne nous trompent pas ?
Absolument comme le voyageur qui croirait voir marcher la route, quand
c’est lui qui marche.
Il y a : que le progrès va toujours, que la révolution enfle les voiles, et qu’on saura un jour !
Il y a aussi de vrai : que nul ne peut être loué de ce
qu’il fait, puisqu’il le fait parce que cela lui plaît ; il n’y a pas
d’héroïsme, puisqu’on est empoigné par la grandeur de l’œuvre à
accomplir, et qu’on reste au-dessous.
On dit que je suis brave ; c’est que dans l’idée, dans
la mise en scène du danger, mes sens d’artiste sont pris et charmés ;
des tableaux en restent dans ma pensée, les horreurs de la lutte comme
des bardits.
Ainsi, en mars 71, le défilé des prisonniers allant de Montmartre à Satory m’est présent dans tous ses détails.
Nous marchions entre des cavaliers, il était nuit.
Rien de plus horriblement beau que le site où on nous fit descendre dans des ravins, près du château de la Muette.
L’obscurité, à peine éclairée de par les rayons de lune, changeait les ravins en murs, ou leur donnait l’apparence de haies.
L’ombre des cavaliers faisait, de chaque côté de notre
longue file, une frange noire, faisant paraître plus blancs les
chemins ; le ciel, lourd de la grande pluie du lendemain, semblait
descendre sur nous. Tout prenait, en s’estompant, des formes de rêve, -
à part les cavaliers qui tenaient la tête et les premiers groupes de
prisonniers.
Un large rayon, filtrant du dessous entre les pieds des
chevaux, les mettait en lumière ; des lambeaux rouges avaient l’air de
saigner sur nous et sur les uniformes.
Le reste de la file s’étendait en longue traînée d’encre, finissant au fond de la nuit.
On disait qu’on allait nous fusiller là. Je ne sais
pourquoi, on nous fit remonter : je regardais le tableau, ne pensant
plus où nous étions.
C’était à la même date fixée avec Dombrowski pour établir une ambulance au château de la Muette.
Ceci revient à une impression, celle des
rapprochements. Empoignée par l’idée, je n’ai nul mérite à mépriser un
danger auquel je ne songe pas, ou, saisie du tableau, je regarde et me
souviens.
Je ne suis pas la seule éprise des diverses situations d’où se dégage la poésie de l’inconnu.
Il me souvient d’un étudiant qui, sans être le moins du
monde de nos idées (il est vrai qu’il était encore moins de l’autre
côté), vint faire le coup de feu avec nous à Clamart et au moulin de
Pierre, avec un volume de Baudelaire dans sa poche.
Nous en avons lu quelques pages avec grand plaisir - quand on avait le temps de lire.
Je ne sais ce que la destinée lui a gardé, nous avons
fait ensemble l’épreuve d’une double chance, assez drôle : en prenant
le café au nez de la mort, qui avait, à la même place, frappé de suite
trois des nôtres, les camarades impatientés de nous voir là nous firent
retirer ; cela leur semblait fatal. Alors un obus tomba, brisant les
tasses vides.
C’était surtout une nature de poète : il n’y eut là
nulle bravoure ni de sa part ni de la mienne. Est-ce que c’était
bravoure quand, les yeux charmés, je regardais le fort démantelé
d’Issy, tout blanc dans l’ombre et nos files, aux sorties de nuit, s’en
allant par les petites montées de Clamart, ou vers les Hautes Bruyères,
avec les dents rouges des mitrailleuses à l’horizon ? C’était beau,
voilà tout ; mes yeux me servent comme mon cœur, comme mon oreille que
charmait le canon. Oui, barbare que je suis, j’aime le canon, l’odeur
de la poudre, la mitraille. dans l’air, mais je suis surtout éprise de
la Révolution.
Il devait en être ainsi ; le vent qui soufflait dans ma
vieille ruine, les vieillards qui m’ont élevée, la solitude, la grande
liberté de mon enfance, les légendes, les bribes de sciences braconnées
un peu partout, tout cela devait m’ouvrir l’oreille à toutes les
harmonies, l’esprit à toutes les lueurs, le cœur à l’amour et à la
haine ; tout s’est confondu dans un seul chant, dans un seul rêve, dans
un seul amour : la Révolution.
Ai-je jamais cru ? Ai-je été prise par la tendresse écrasante d’un Tantum ergo ou portée sur les ailes d’un Regina cœli ?
Je n’en sais rien ! j’aimais l’encens comme l’odeur du chanvre ;
l’odeur de la poudre, comme celle des lianes dans les forêts
calédoniennes.
La lueur des cierges, les voix frappant la voûte, l’orgue, tout cela est sensation.
L’impression d’un frappement d’ailes contre la voûte,
je l’ai éprouvée telle, en chantant à l’église, étant sous-maîtresse
chez Mme Vollier. Il y avait longtemps que je ne croyais plus ou que je
m’étais rendu compte qu’en doutant on ne croit pas.
L’idée est donc véritablement le produit de l’organisme
humain et pourtant on dirait qu’elle le chauffe et le lance comme
l’aiguilleur conduit la machine. Cela s’explique : puisque les êtres
sont le produit de leur époque, c’est cette époque qui les soulève avec
les autres poussières.
Le Manuel du baccalauréat
répondrait que l’esprit, n’étant pas composé de parties, ne saurait se
dissoudre ; outre qu’on le voit s’éteindre partiellement avec tel ou
tel lobe du cerveau - la folie l’attaque ou partiellement ou
complètement.
La croyance universelle etc., etc., les penchants enchaînés dans le cœur de l’homme, etc.
Ce sont toutes ces preuves-là qui me font dire : il n’y a rien après la mort.
Une seule de ces raisons-là. cependant, est bonne, non pour [1]
un seul être disparu avec sa longue lignée ancestrale brute, comme la
bête ou demi-brute comme nous, qui lui a donné naissance, mais pour
l’être multiple qu’on appelle l’humanité et qui arrivera à ce progrès
que nous regardons sans le comprendre, pareil à une lointaine lumière,
à ce bonheur dont nous sommes avides et que nul ne peut avoir dans les
circonstances actuelles.
Je ne sais quel poète disait :
Tout homme a dans son cœur un pourceau qui sommeille.
Il n’y a qu’un mot à changer pour que ce soit vrai.
Tout homme a dans son cœur un monstre qui sommeille.
La bête noire, ce n’est pas le même monstre, mais
chacun de nous sent revivre parfois le type ancestral qui domine sa
lignée à travers des millions de millions de siècles de transformations
et de révolutions.
Est-ce la bête à laquelle on ressemble, est-ce la bête
qu’on aime ? L’une est peut-être l’autre. Pour moi, tigre, lion ou
chat, j’aime la race féline [2] ;
j’aime surtout les grands fauves ; c’est pourquoi, si je suis jamais
libre, j’irai là où sont les fauves de l’Ouest, et je leur parlerai de
la Révolution. Ceux-là aussi, les brigands, sentent parfois en eux
revivre la sauvage lignée ancestrale ; ils croient autrement que nous,
mais ils croient ! Entre fanatiques nous verrons.
Avec ceux-là on risque une balle ou un coup de poignard, mais ils ne vous salissent pas ; la mort est propre [3].
Une vie isolée ne peut être intéressante qu’autant
qu’elle tient aux multitudes de vies qui l’ont environnée ; les foules
seules, avec chaque être libre dans l’ensemble immense, sont quelque
chose maintenant.
C’est pourquoi, de plus en plus, les associations basées sur des rits [4]
ou entravées par des rits quelconques, n’iront pas même jusqu’au jour
où se lèvera la seule association viable, celle de l’humanité
révolutionnaire : elles n’y assisteront que pareilles à des spectres.
Pendant la démarche courageuse des francs-maçons, en
1871, j’éprouvai l’impression d’une assemblée de fantômes se dressant
sur les remparts devant les royalistes égorgeurs de la Révolution :
c’était grand et froidement beau comme ce qu’on éprouve devant les
morts.
Plus tard, en Calédonie, sous le rajeunissement de la
sève des tropiques, je revis des francs-maçons ; ils me parurent animés
d’un grand désir du progrès et se donnant la peine d’y prendre part :
c’était là où le soleil est chaud.
En Hollande, depuis (dans la mère patrie des braves),
il m’a semblé que la franc-maçonnerie subissait le rajeunissement du
printemps.
III
Men of England, wherefore plongh / for the lords who lay ye low ?
SHELLEY.
Hommes d’Angleterre, ou du monde, peu importe, pourquoi labourer pour les maîtres qui vous oppriment ?
N’est-ce pas la même chose partout, et pourtant vous labourez toujours
et les moissons succèdent aux semailles. Quant à agir , il est probable
que la potence serait là ! Ce n’est pas ce détail qui nous gâte
l’horizon, allez ! Il fut un temps où l’idée de faire, au bout d’une
ficelle, la grimace aux pauvres gens m’était désagréable ; j’ai su
depuis qu’en Russie on vous met dans un sac. En Angleterre il est
probable que les choses, aussi, se font convenablement. L’Allemagne a
le billot après Reinsdorff et les autres. Tout cela n’est qu’une forme
de la mort et plus la mise en scène est lugubre, plus elle s’enveloppe
des rouges lueurs de l’aurore.
Au temps où j’avais des préférences, je songeais à
l’échafaud d’où l’on salue la foule, puis au peloton d’exécution dans
la plaine de Satory.
Le mur blanc du Père-Lachaise ou quelque angle de mur à
Paris m’aurait plu ; aujourd’hui je suis blasée ; peu importe comment,
peu importe où, je n’y bouderai pas. Au grand jour ou dans un bois, la
nuit, qu’est-ce que cela me fait ?
J’ignore où se livrera le combat entre le vieux monde et le nouveau, mais peu importe : j’y serai.
Que ce soit à Rome, à Berlin, à Moscou, je n’en sais rien, j’irai et sans doute bien d’autres aussi.
Et quelque part que ce soit, l’étincelle gagnera le
monde ; les foules seront partout debout, prêtes à secouer les vermines
de leurs crinières de lions.
En attendant on parle toujours et on n’agit guère ; ce
sont les grondements du volcan ; la lave débordera quand on n’y songera
pas.
On dansera encore ce soir-là dans les �lysées, et les
parlements diront encore : Il y a longtemps que cela gronde, cela
grondera toujours sans qu’on y puisse rien faire. Alors viendra la
grande débâcle, comme si les soulèvements des peuples n’arrivaient pas
à leur heure comme ceux des continents, la race étant prête pour un
développement nouveau qui irait toujours si en n’en faisait pas un
moule.
Mes conférences à l’étranger ont soulevé dans la
réaction deux questions dont j’aurais ri sans le respect que nous
portons à nos convictions :
1° Où j’avais l’argent des voyages ;
2° Ce que je faisais des recettes.
L’argent des voyages, quand il n’était pas fourni par
le groupe qui me demandait, c’était Rochefort qui me le prêtait et je
ne le lui rendais jamais. Je revenais aux frais des groupes prélevés
sur les conférences. - Les amis allaient prendre mon billet de chemin
de fer.
La recette ? Les groupes révolutionnaires savent ce qui
en était fait, je n’ai donc pas à m’occuper de cette question, je n’en
gardais rien. Les conférences de Bruxelles, dont on fit des racontars
plus ou moins vrais, passèrent convenablement, à part la troisième ou
quatrième séance où un jeune drôle, qui prétendait se nommer Fallou, et avouait naïvement être venu de Paris en même temps que moi, ce qui dispense de plus amples informations, essaya de faire du potin en prétendant que j’avais demandé dans la Révolution sociale qu’on élevât une statue à M. Thiers !!! Il prétendait avoir le journal
et un bon nombre de personnes avalaient cette bourde. C’est
probablement parce que j’avais ainsi commencé un article : Foutriquet
est écorné ! une main d’enfant a essayé... Malgré les pieds de bancs
jetés sur la tribune par des amis de l’ordre la séance s’acheva,
montrant (par l’exemple qu’on avait sous les yeux mieux que par toutes
les paroles du monde) qu’on entend par l’ordre le droit d’assommer les
gens qui prétendent que les abeilles ne doivent pas travailler
éternellement pour les frelons.
À Gand, après le magnifique spectacle des corporations,
j’eus le spectacle d’une scène moyen âge dans une ville moyen âge,
pendant la nuit, ce qui ajoute à la mise en scène.
Une partie de la salle avait été occupée par des
policiers envoyés de Paris et dont l’un donnait, comme un chef
d’orchestre, le signal du bastringue. Les parties hautes de la salle
étaient occupées par les élèves des universités catholiques ; leurs
oreilles se dessinaient en larges ombres ; ils poussaient des
hurlements à chaque signal du chef d’orchestre qui levait un bâton.
Si seulement il y avait eu quelques rugissements dans le concert, mais ce n’étaient que des glapissements.
Mes amis eurent le tort d’exiger que je quittasse la
séance ; les petits messieurs se seraient au moins donné une extinction
de voix et la partie raisonnable de la salle aurait pu juger leur
conduite jusqu’au bout. J’obéis à regret à leur volonté.
Ils me forcèrent de partir ; c’était bien la peine !
Une amie qui m’accompagnait avait été séparée de moi et, à mon tour, je
fis de l’autorité avec le cocher qui, après une demi-heure de silence,
où il fouettait son cheval sans vouloir m’entendre, ni sentir que je le
tirais par le bras, fut obligé de retourner à travers messieurs les
escholiers, jetant des pierres jusqu’à la salle de réunion. Les vitres
de la voiture étaient cassées, le cheval ne marchait guère et, de temps
à autre, sous la nuit noire, une jeune tête, rouge de l’ivresse de la
chasse, paraissait aux portières entre les fragments de vitres, hurlant
une insulte. La ville se déroulait noire, la vieille ville fantôme.
A travers mon inquiétude pour mon amie Jeanne, je
songeais aux anciens jours, aux d’Arteweld, dans le temps où les
corporations tuaient d’un coup de hache ceux qu’elles croyaient désirer
le pouvoir. Je regardais les bords sombres du canal ; c’était un
tableau magnifique dans le cadre immense de la nuit et de l’eau.
Devant la salle de réunion était encore la foule des escholiers et de ceux qui les gardaient ; le moyen âge debout.
Quand je descendis pour leur demander, sérieusement
inquiète, s’il avaient vu la grande brune qui était avec moi et ce
qu’ils en avaient fait, puisque c’était moi seule qu’ils voulaient
occire, quelques-uns, devenant graves, m’informaient.
Alors, un commissaire de police m’aida à faire les
recherches, un commissaire de police de Gand, qui me dit ne se mêler
aucunement de ce qui s’était passé que pour m’aider dans mes recherches
et qui le fit en effet.
Je me souviens même que, trouvant les escholiers peu
convenables, il se mit devant moi, à mon grand étonnement, car je
m’attendais à être conduite en prison pour avoir été insultée ; C’est
ainsi qu’on eût fait à Paris.
En Hollande, outre nos amis dont je garde si bon
souvenir et les savants, curieux de voir de près quelles bêtes sont les
révolutionnaires et qui sont de bonne foi dans leurs études, j’ai
rencontré des ennemis de bonne foi, ne nous connaissant que par les
racontars des journaux réactionnaires et qui, fort étonnés d’avoir été
trompés, en sont arrivés à comprendre les révolutionnaires.
Londres ! Eh bien, oui, j’aime Londres où mes amis
proscrits ont toujours été accueillis. Londres où la vieille Angleterre
est encore plus libérale à l’ombre des potences que ne le sont des
bourgeois soi-disant républicains et qui, peut-être, croient l’être.
Vous imaginez-vous que ceux qui commettent des crimes
contre les peuples sont tous conscients de ce qu’ils font ? Il en est
qui s’illusionnent et se donneraient volontiers des prix de vertu et...
d’intelligence !
Allons donc, l’intelligence ! elle est dans les
foules ! Elles n’ont pas la science, c’est vrai, mais avec ça que c’est
du propre la science aujourd’hui ! Elle ouvre seulement ses bourgeons ;
demain, à la bonne heure ! et demain elle sera à tous.
Si le peuple ne sait pas certaines choses il n’est pas
entêté à soutenir que les vers luisants sont des étoiles ; c’est
toujours quelque chose. Avant le congrès de Londres, nous avions reçu,
Gautier et moi, bien des avertissements anonymes sur certaine agente de M. Andrieux. Mais qui croit des lettres anonymes ?
J’avais, pour ma part, prié certains de mes amis de
Londres d’aller voir une dame qui, disait-on, avait avancé de l’argent
à M. Seraux. Nos amis trouvèrent la dame dans un appartement qui leur
causa l’impression d’avoir été meublé de suite ; mais sur cette seule
impression sans preuves, ils ne durent pas appuyer une accusation. La
dame leur donna des explications probables ; ni eux, ni moi, ne
pouvions penser qu’elle représentât M. Andrieux.
Qu’importe ! le piège qui nous était tendu a fait plus de mal à ceux qui le tendaient qu’à nous.
Voyez les grains de sable et les tas de blé mûrs et,
dans les cieux profonds, les astres entassés ; tout n’est-il pas
semblable ? 0ù tout cela s’est vu, c’est là que nous allons ; et voici
venir la grande moisson, poussée dans le sang de nos cœurs ; les épis
en seront plus lourds, elle en sera plus haute.
Dans la vie sombre reviennent, berçant les tristes jours, des refrains qui vous déchirent et vous charment à la fois.
Coule, coule, sang du captif !
Les bagaudes, les Jacques, vous tous qui portez le collier de fer, causons, en attendant l’heure.
Le rêve se dégage des senteurs printanières, c’est le matin de la légende nouvelle.
Entends-tu, paysan, ces souffles qui passent dans l’air ? Ce sont les chansons de tes pères, les vieux bardits gaulois.
Coule, coule, sang du captif !
Vois cette rouge rosée sur la terre, c’est du sang.
L’herbe sur les morts pousse plus haute et plus verte.
Sur la terre, ce charnier des peuples, elle doit
pousser touffue, mais le peuple quand il meurt de faim n’a pas toujours
de l’herbe ; il n’en pousse pas entre les pavés des villes.
Tant qu’il lui plaira d’être le bœuf de l’abattoir ou
du carnaval, le bœuf qui ouvre les sillons ou celui qu’on traîne au
carnaval, on le dira, le refrain terrible qui déchire et qui charme :
Coule, coule, sang du captif !
IV
Soixante et onze ! J’ouvre un cahier de papier de deuil sur lequel Marie inscrivit quelques poésies de moi.
Il y en a d’écrites à l’encre rouge, encore vermeille comme du sang.
Marie avait donné ce cahier à son frère Hippolyte qui
me l’a prêté ; il ne l’aura plus qu’après moi et quelques-unes des
pages restées blanches seront écrites.
Voici quelques feuillets des poésies écrites à l’encre rouge :
À MES FRÈRES
Prison de Versailles, 8 septembre 1871
Passez, passez, heures, journées !
Que l’herbe pousse sur les morts !
Tombez, choses à peine nées ;
Vaisseaux, éloignez-vous des ports ;
Passez, passez, ô nuits profondes.
�miettez-vous, ô vieux monts ;
Des cachots, des tombes, des ondes.
Proscrits ou monts nous reviendrons.
Nous reviendrons, foule sans nombre ;
Nous viendrons par tous les chemins,
Spectres vengeurs sortant de l’ombre,
Nous viendrons, nous serrant les mains,
Les uns dans les pâles suaires,
Les autres encore sanglants,
Pâles, sous les rouges bannières,
Les trous des balles dans leurs flancs.
Tout est fini ! Les forts, les braves,
Tous sont tombés, ô mes amis,
Et déjà rampent les esclaves,
Les traîtres et les avilis.
Hier, je vous voyais, mes frères,
Fils du peuple victorieux,
Fiers et vaillants comme nos pères,
Aller, la Marseillaise aux yeux.
Frères, dans la lutte géante,
J’aimais votre courage ardent,
La mitraille rouge et tonnante,
Les bannières flottant au vent.
Sur les flots, par la grande houle,
Il est beau de tenter le sort ;
Le but, c’est de sauver la foule,
La récompense, c’est la mort.
. . . . . . . . . .
Vieillards sinistres et débiles,
Puisqu’il vous faut tout notre sang,
Versez-en les ondes fertiles,
Buvez tous au rouge océan ;
Et nous, dans nos rouges bannières,
Enveloppons-nous pour mourir ;
Ensemble, dans ces beaux suaires,
On serait bien là pour dormir.
Une de ces pièces fut envoyée par moi au 3° conseil de guerre, qui avait jugé les membres de la Commune ; mais la commission des grâces, surtout, est coupable des froides fusillades. Si les soldats ivres de sang en eurent jusqu’aux chevilles, la commission dite des grâces en eut jusqu’au ventre.
AU 3° CONSEIL DE GUERRE
4 septembre 1871, prison de Versailles.
. . . . . . . . . .
Ils sont là, calmes et sublimes,
Les élus du libre Paris,
Et vous les chargez de vos crimes,
Furieux de leurs fiers mépris.
De rien ils n’ont à se défendre,
Car vous aviez fui lâchement.
Ils ont défendu vaillamment
Tout ce que vous veniez de vendre.
Cassaigne, Manguet, Guibert, Merlin, Bourreau !
Gaveau ! Gaveau !
Merlin, Gaulet, Labat, juger c’est beau.
Tous ces temps-ci sont votre ouvrage,
Et quand viendront des jours meilleurs,
L’histoire, sourde à votre rage,
Jugera les juges menteurs.
Et ceux qui veulent une proie
Se retournant suivront vos pas,
Cette claque des attentats,
Mouchards, bandits, filles de joie.
Cassaigne, Manguet, Guibert, Merlin, Bourreau. !
Gaveau ! Gaveau !
Merlin, Gaulet, Labat, juger c’est beau.
Le châtiment ne se fit pas attendre. Le commandant Gaveau, dont tout monde connaît, disait la République française, les réquisitoires passionnés, mourut fou. On avait été obligé de l’enfermer depuis quelque temps.
Il eut, disent les journaux de l’époque, la plus
terrible agonie qu’on puisse imaginer ; il croyait voir, pendant toute
la journée qui a précédé sa mort, des personnages fantastiques
tourbillonner devant ses yeux ; il lui semblait recevoir des coups de
marteau sur le crâne.
L’expert Delarue, qui avait attesté que le faux : Flambez finances ! était de Ferré, fut condamné depuis pour une fausse expertise qui avait envoyé un homme au bagne pour cinq ans.
Il n’en coûte pas si cher pour envoyer les nôtres au mur de Satory !
La ferme de Donjeu, appartenant à M. Peltereau de Villeneuve, fut brûlée par accident.
Je ne sais quel accident a aussi éprouvé le colonel
Merlin, qui, après avoir été juge dans le procès des membres de la
Commune, commandait les troupes qui surveillaient l’assassinat du 28
novembre.
Pourquoi les criminels échapperaient-ils plus que les
autres aux conséquences de leurs actes ? Chacun ne prépare-t-il pas sa
destinée ? Clément Thomas n’avait-il pas préparé en 48 ce qu’il trouva
en 71 ?
Le procès des membres de la Commune était rempli de
vices de formes. Mais le recours en cassation présenté par
MM. Ducoudray, Marchand et Dupont de Bussac avait surtout pour objet de
voir jusqu’au bout la justice versaillaise ; nul des condamnés n’y comptait.
M. Gaveau avait insulté Ferré au cours du procès en
disant : « La mémoire d’un assassin ! » Ce que constatait, en
l’aggravant encore, la minute du jugement.
Le même M. Gaveau laissait vide deux fois le siège du
ministère public, ne paraissait pas un instant à l’audience du 2
septembre et n’assistait pas même à la lecture du jugement, jugement
auquel paraissaient des pièces fausses.
Les membres de la Commune ne dissimulaient pas leurs
actes ; Ferré en porta haut la responsabilité au poteau de Satory, les
autres au bagne et à la déportation. On voulut y joindre les faux
établis pour les besoins de la cause (faux que l’on n’écrit pas même en
français !).
Imbécillité des haines qui s’attachent à nous, pauvres
grains de sable, sans voir la tourmente qui nous roule ensemble contre
le vieux monde !
Ce n’était pas facile d’obtenir un non-lieu, quand on
n’avait rien fait, ni d’être jugé, quand on se sentait responsable de
ses actes !
J’ai dit comment je fus envoyé à Arras, par une
manœuvre de la préfecture de police, au lieu d’être jugée. Un nom fut
biffé sur la liste de celles qu’on envoyait attendre dans des prisons
lointaines, et le mien fut mis en place. Je dois dire que le conseil de
guerre l’ignorait et même ne l’approuva pas.
La lettre de M. Marchand fera voir mieux que je ne pourrais le faire ces lenteurs calculées.
La protestation dont parle M. Marchand dans cette
lettre, je l’ai écrite, avant de partir pour Arras, sur le registre de
la correction de Versailles.
J’y protestais, non contre la prison, où nous avions
trouvé un traitement bien différent de Satory et des chantiers, mais
contre l’infâme manœuvre de ce départ, puisque j’appartenais aux
conseils de guerre et non à la préfecture de police, qui voulait
différer éternellement mon jugement, tout en m’insultant dans celui des
autres femmes (affaire Retef et Marchais).
Voici la lettre de M. Marchand :
---0---
Mademoiselle,
Je réponds à votre lettre aussitôt sa réception.
M. Ducoudray, à qui vous avez écrit hier, est mort avant-hier
subitement de la rupture d’un anévrisme, dans la cellule où il allait
voir Ferré.
Votre protestation au greffe vaut certainement mieux
qu’une scène de violence. Si vous voulez être jugée promptement, il
vous faudrait écrire au général Appert ou au colonel Gaillard, au
besoin par lettre chargée et notification de la réception, pour que la
poste n’égare pas la lettre.
Recevez, mademoiselle, mes salutations.
H. MARCHAND, avocat.
Ce 16 novembre 1871.
---0---
Ce n’était point assez des jours de Mai où, comme les
fleurs des pommiers au printemps, les rues étaient couvertes de
blanches efflorescences ; mais il n’y avait pas d’arbres, c’était du
chlore sur les cadavres.
Une énorme quantité de gens disparus prouve combien
furent atténués les chiffres de l’hécatombe ; les soldats étaient las ;
les mitrailleuses peut-être se détraquaient ; les bras sortant de
terre, les hurlements d’agonie dans le tas des exécutés sommairement,
la mortalité des hirondelles, qu’empoisonnaient les mouches de
l’immense charnier, tout cela fit succéder les tueries froides aux
tueries chaudes.
Ceux qui firent tout cela sont peut-être plus près de Charenton, avec Gaveau, que de tout autre chose.
Mais je ne puis aller plus loin, en ce moment, sans feuilleter quelques vieux papiers. Il s’y trouve des numéros de la Révolution sociale.
V
Il importe à mon honneur, après les révélations qui nous ont été faites, d’insérer dans mes Mémoires certains de mes articles du journal la Révolution sociale.
La souricière s’est beaucoup retournée contre ceux qui la tendaient en multipliant les correspondances entre révolutionnaires.
Mais je me suis seulement aperçue ce matin d’une petite
manœuvre consistant, lorsque certains articles attaquaient spécialement
des personnalités au lieu des idées (ce qui est complètement opposé à
ma manière de voir), à mettre en épigraphe des paroles de moi découpées assez adroitement pour que certaines gens m’attribuent le reste.
Le résultat en fut des haines personnelles, dont le
déchaînement contribua à la condamnation qui me sépara de ma mère et la
fit, pendant deux ans, agoniser loin de moi, reprenant vie à chaque
extraction, jusqu’au moment où il fallut lui avouer qu’au lieu d’un an,
j’avais été condamnée à six ans ; qu’au lieu d’être près d’elle à
Saint-Lazare j’étais à Clermont.
A partir de cet instant, elle n’a plus voulu même
regarder à sa fenêtre et ne s’est levée de son fauteuil que pour se
coucher sur le lit d’où elle n’est plus sortie que pour le cercueil.
Oui, j’aurais pu aller à l’étranger et l’emmener avec
moi, au lieu de venir, comme nous avons l’usage de le faire, répondre à
mon jugement.
J’aurais pu aussi dérouter ceux qui m’interrogeaient pour savoir si j’étais responsable
et me moquer de leurs finesses cousues de câbles ; mais nous ne
déclinons pas les responsabilités, nous autres, et j’ai répondu aux
estimables savants comme si je ne me doutais de rien, sachant bien
pourtant d’où venait cette vengeance.
* * *
Je reviens à la