Un journal purement révolutionnaire  
     Accueil    Download    Soumettre un article
  Se connecter 25 visiteur(s) et 0 membre(s) en ligne.


  Post� le dimanche 08 janvier 2006 @ 22:39:10 by AnarchOi
Contributed by: AnarchOi
BiographieF. Roy, libraire-éditeur, 185 rue Saint Antoine, 1886

M�MOIRES DE LOUISE MICHEL

DEUXIÈME PARTIE

I

Comme la graine contient l’arbre, toute vie, son début, contient ce que sera l’être, ce qu’il deviendra malgré tout.

Je vais essayer de remonter jusqu’à la source des idées et peut-être de quelques événements de mon existence.

Une pièce de vers retrouvée dans mes vieux papiers la dessine ; étendons toujours le cadavre avant de le fouiller. La voici :

LE VOYAGE
Comme au seuil du désert l’horizon est immense !
Enfant, où t’en vas-tu par le sentier nouveau ?
Là-bas dans l’inconnu quelle est ton espérance ?
-Où je vais ? Je ne sais ; vers le bien, vers le beau.
Je ne veux ni pleurer ni retourner la tête ;
Si ce n’était ma mère, ah ! bien plus loin encor,
Par la vie incertaine où souffle la tempête,
J’irais, comme l’on suit les sons lointains du cor.
Une fanfare sonne au fond du noir mystère,
Et bien d’autres y vont que je retrouverais.
�coutez ! On entend des pas lourds sur la terre.
C’est une étape humaine ; avec ceux-là j’irais.
J’aimais l’ombre du clos tout plein de folles herbes ;
J’aimais les nuits d’hiver où vient le loup hurlant
Par les brèches du mur ; l’été, les lourdes gerbes ;
Et dans les chênes verts les rafales du vent.
Jeune fille, veux-tu t’asseoir calme et paisible
Et comme les oiseaux te bâtir un doux nid ?
�coute ! Il en est temps, fuis le sentier pénible
Où ton destin sera malheureux et maudit.
Qu’importe ! laissez-moi. Voyez les grains de sable
Et les tas de blé mûr, et dans les cieux profonds
Les mondes entassés ; tout n’est-il pas semblable ?
Où tout cela s’en va, c’est là que nous allons.

C’est là que nous sommes aujourd’hui.

J’ignore si cette étude sera longue ; mon intention est d’y fouiller impitoyablement.

Peut-être pourrait-on appeler cela une psycho-biologie ! - J’ignore si je suis encore en état de faire un barbarisme tant soit peu compréhensible. On trouve intéressant de faire torturer un malheureux animal, pour étudier son mécanisme qu’on connaît à peu près, et qu’on ne connaîtra jamais mieux à cause des perturbations causées par la douleur dans les fonctions organiques ; ne vaudrait-il pas mieux étudier les fonctions du cœur ?

Ce sont ces phénomènes du cœur et du cerveau que nous allons chercher au fond de la vie de la bête humaine.

Je commence par cette question. Il me paraît malheureusement impossible que quelque chose survive de nous après la mort, pas plus que de la flamme quand la bougie est soufflée ; et si la partie qui pense peut disparaître, parcelle par parcelle, quand on enlève, les uns après les autres, les lobes du cerveau, nul doute que la mort, en grillant le cerveau, n’éteigne la pensée.

Pourtant, s’il y avait l’éternité, comme l’immensité avant et après nous, et que la partie qui pense s’en aille dans les courants inconnus de l’électricité, et s’y absorbe ainsi que les éléments du corps retournent aux éléments matériels, ce ne serait pas miracle. Visible ou invisible, ce ne serait que la nature encore, et je me suis souvent demandé pourquoi on s’imagine que cette électricité, inconsciente ou non, s’en allant à des creusets invisibles, prouverait Dieu plus que la naissance des organismes qui grouillent sur la terre.

Malheureusement, la pensée sécrétée par le cerveau ne peut subsister quand ce qui la produisait n’existe plus.

Mais on peut se rendre compte que les idées dominantes de toute une vie ont leurs causes matérielles dans telle ou telle impression, ou dans les phénomènes de l’hérédité ou autres.

Il m’arrive souvent, en remontant à l’origine de certaines choses, de trouver une forte sensation que j’éprouve encore telle à travers les années.

Ainsi, la vue d’une oie décapitée qui marchait le cou sanglant et levé, raide, avec la plaie rouge où la tête manquait ; une oie blanche, avec des gouttes de sang sur les plumes, marchant comme ivre tandis qu’à terre gisait la tête, les yeux fermés, jetée dans un coin, eut pour moi des conséquences multiples.

J’étais sans doute bien petite, car Manette me tenait par la main pour traverser le vestibule comme pour faire un voyage.

Il m’eût été impossible alors de raisonner cette impression, mais je la retrouve au fond de ma pitié pour les animaux, puis au fond de mon horreur pour la peine de mort.

Quelques années après, on exécuta un parricide dans un village voisin ; à l’heure où il devait mourir, la sensation d’horreur que j’éprouvais pour le supplice de l’homme se mêlait au ressouvenir du supplice de l’oie.

Un autre effet encore de cette impression d’enfant fut que, jusqu’à l’âge de huit-dix ans, l’aspect de la viande me soulevait le cœur ; il fallut pour vaincre le dégoût une grande volonté et le raisonnement de ma grand’mère, que j’aurais de trop grandes émotions dans la vie, pour me laisser aller à cette singularité.

Les histoires de supplices entendues à l’écrègne de Vroncourt, les soirs où Manette et moi nous obtenions la rare permission d’y aller, contribuèrent peut-être à garder vive l’impression de l’oie.

J’aimais à entendre ces histoires-là au bruit des rouets ; des aiguilles à tricoter coupant le ronronnement d’un petit bruit sec ; et la neige, la grande neige toute blanche tombant, étendue comme un linceul sur la terre, tantôt fouettant le visage.

Nous devions rentrer à dix heures, mais nous revenions toujours plus tard, c’était le beau moment ! Marie Verdet posait son tricot sur ses genoux ; ses yeux se dilataient sous sa coiffe, avancée comme un toit, et les histoires de revenants : le feullot, les lavandières blanches, la combe aux sorcières, dites de sa voix cassée de quasi-centenaire, avaient là le cadre qui leur convenait ; sa sœur Fanchette avait tout vu, elle branlait la tête en approuvant.

Nous partions à regret, Nanette et moi, longeant les murs du cimetière où nous n’avons jamais vu que la neige et entendu que la bise d’hiver.

De mes soirées à l’écrègne du village, date un sentiment de révolte que j’ai aussi retrouvé bien souvent.

Les paysans font pousser le blé, mais ils n’ont pas toujours de pain ! Une vieille femme racontait comment, avec ses quatre enfants, pendant la mauvaise année (je crois qu’on appelait ainsi une année où les accapareurs avaient affamé le pays), ni elle, ni son mari. ni les petits n’avaient mangé tous les jours ; il n’y avait plus rien à vendre chez eux ; ils ne possédaient plus que les habits qu’ils avaient sur le dos ; deux de leurs enfants étaient morts, ils pensaient que c’était de faim ! Ceux qui avaient du blé ne voulaient plus leur faire crédit, pas même d’une mesure d’avoine pour faire un peu de pain. Mais il faut bien se résigner ! disait-elle. Tout le monde ne peut pas manger du pain tous les jours. Elle avait empêché son mari de casser les reins à celui qui leur avait refusé crédit en rendant le double dans un an, quand ses enfants se mouraient. Mais les deux autres avaient résisté, ils travaillaient chez stui-là même que le mari voulait abîmer. L’usurier ne payait guère, mais faut bien que les pauvres gens subissent ce qu’ils ne peuvent empêcher !...

Quand elle disait tout cela, de son air calme, j’avais chaud dans les yeux de colère, et je lui disais : Il fallait laisser faire votre mari ! Il avait raison !

Je m’imaginais les pauvres petits mourant de faim, et tout le tableau de misère, qu’elle faisait si navrant qu’on le sentait en dedans de soi ; je voyais le mari, avec sa blouse déchirée et ses pieds nus dans ses sabots, aller supplier le méchant usurier et revenir sans rien, triste, par les chemins. Je le voyais, menaçant, quand les petits furent étendus froids, sur la poignée de paille qui leur restait, et la femme, arrêtant le justicier qui voulait venger les siens et les autres, et les deux frères, grandissant avec ce souvenir, s’en aller travailler chez cet homme ; les lâches !

Il me semblait que s’il était entré je lui aurais sauté à la gorge pour le mordre, et je disais tout cela ; je m’indignais de ce qu’on croyait que tout le monde ne pouvait avoir de pain tous les jours ; cette stupidité de troupeau m’effarait.

- Faut pas parler comme ça, petiote ! disait la femme. Ça fait pleurer le bon Dieu.

Avez-vous vu les moutons tendre la gorge au couteau ? Cette femme avait une tête de brebis.

C’était à cette histoire-là que je pensais le jour où, au catéchisme, je soutins énergiquement le contraire du fameux proverbe : Charité bien ordonnée commence par soi-même ! Le vieux curé (qui croyait, celui-là) m’appela ; je craignais une punition, c’était pour me donner un livre.

Eh bien, c’était le reste, ce livre-là, pour me donner l’horreur des conquérants avec l’horreur des autres vampires humains.

C’était des sortes de paraphrases des psaumes d’exil.

« La harpe est suspendue aux saules du rivage. »

« Jérusalem captive a vu pleurer ses rues. »

Et je maudissais ceux qui écrasent les peuples comme ceux qui les affament, sans me douter, pourtant, combien, plus tard, je verrais monter haut ces crimes-là.

Un détail, en passant, un aveu même. Ce livre était relié, dans le genre de la petite encyclopédie de M. Laumond, le grand, et j’avoue que depuis l’instant où le curé l’avait déposé près de lui, j’étais préoccupée par ce qu’il pouvait bien y avoir sous cette couverture de peau brune ; ce ne devait pas être un livre d’enfant ; peut-être que ma préoccupation ne lui aura pas échappé.

Puisque j’ai parlé du petit volume volé à M. Laumont ; puisque j’ai dit que chacun de nous est, je crois, capable de tout le bien et de tout le mal qui se trouve dans ses cordes, j’avouerai encore que je prenais sans remords à la maison, étant enfant, depuis l’argent, quand il y en avait, jusqu’aux fruits, légumes, etc., Je donnais tout cela au nom de mes parents, ce qui faisait de bonnes scènes quand certaines gens s’avisaient de remercier. J’en riais, incorrigible que j’étais.

Une année, mon grand-père me proposa vingt sous par semaine si je voulais ne plus voler, mais je trouvai que j’y perdais trop.

J’avais limé des clefs pour ouvrir l’armoire aux poires et autres, dans laquelle je laissais de petits billets en place de ce que j’avais pris. Il y avait par exemple ceci : Vous avez la serrure mais j’ai la clef.

Enfin, les terres rapportaient si peu que, ni mon oncle qui les faisait à moitié, ni nous, personne n’arrivait à joindre les deux bouts ; je sentis que bien des années comme celles-là se suivaient, souvent ; que les uns ne pouvaient pas toujours aider les autres et qu’il fallait autre chose que la charité pour que chacun ait du pain.

Quant aux riches, ma foi, je les respectais peu. Alors, le communisme me vint à l’idée.

Le rude travail de la terre m’apparaissait tel qu’il est, courbant l’homme comme le bœuf sur les sillons, gardant l’abattoir pour la bête quand elle est usée ; le sac du mendiant pour l’homme, quand il ne peut plus travailler : le fusil de toile comme on dit dans la Haute-Marne.

On n’amasse pas de rentes en travaillant la terre, on en amasse à ceux qui en ont déjà trop.

Les fleurs des champs, la belle herbe fraîche, vous croyez que les petits qui gardent les bestiaux jouent avec cela ! Ils ne demandent le gazon que pour s’étendre et dormir un peu à midi ; je les ai vus.

L’ombre des bois, les moissons blondes que le vent agite comme des vagues, est-ce que le paysan n’est pas trop fatigué pour trouver tout cela beau ? La besogne est lourde, la journée est longue ; mais il se résigne, se résigne toujours ; Est-ce que la volonté n’est pas brisée ? L’homme est surmené comme une bête.

Alors le sentiment de l’injustice qui lui est faite l’endort ; il est à demi mort et travaille sans penser, pour l’exploiteur. Bien des hommes, m’ont dit, comme la vieille de l’écrègne : Il ne faut pas dire ça, petiote ; ça offense Dieu !

Oui, ils répondaient cela quand je leur disais que tous ont droit à tout ce qu’il y a sur la terre, leur nid, comme les oisillons d’un même printemps glaneront ensemble les moissons.

Ma pitié pour tout ce qui souffre, pour la bête muette, plus peut-être que pour l’homme, alla loin ; ma révolte contre les inégalités sociales alla plus loin encore ; elle a grandi, grandi toujours, à travers la lutte, à travers l’hécatombe ; elle est revenue de par-delà l’océan, elle domine ma douleur et ma vie.

Je reviens aux duretés de l’homme pour l’animal.

En été, tous les ruisseaux de la Haute-Marne, tous les prés humides à l’ombre des saules sont remplis de grenouilles ; on les entend par les beaux soirs, tantôt une seule, tantôt le chœur entier. Qui sait si elles n’inspirèrent point jadis les chœurs monotones du théâtre antique !

C’est à cette saison qu’on fait les cruautés dont j’ai parlé ; les pauvres bêtes ne pouvant ni vivre ni mourir cherchent à s’ensevelir sous la poussière ou dans des coins de fumier ; on voit, au grand soleil, briller comme un reproche leurs yeux devenus énormes et toujours doux,

Les couvées d’oiseaux sont pour les enfants qui les torturent ; s’ils échappent, les raquettes sont tendues à l’automne, le long des sentiers du bois ; ils y meurent, pris par une patte et voletants, désespérés jusqu’à la fin.

Et les vieux chiens, les vieux chats, j’en ai vu jeter aux écrevisses. Si la femme qui jetait la bête était tombée dans le trou, je ne lui aurais pas tendu la main.

J’ai vu, depuis, les travailleurs des champs traités comme des bêtes et ceux des villes mourir de faim ; j’ai vu pleuvoir les balles sur les foules désarmées.

J’ai vu les cavaliers défoncer les rassemblements avec les poitrines de leurs chevaux ; la bête, meilleure que l’homme, lève les pieds de peur d’écraser, fonce à regret sous les coups.

Oh ! les géorgiques et les églogues trompent sur le bonheur des champs ! Les descriptions de la nature sont vraies, le bonheur des travailleurs des champs est un mensonge.

La terre ! Ce mot est tout au fond de ma vie, dans la grosse histoire romaine à images, où M. Laumont (le petit) avait appris à lire à toute la famille, des deux côtés.

Ma grand’mère m’y apprit à lire, me montrant les lettres avec sa grande aiguille à tricoter.

Le livre était posé sur le même pupitre où elle me faisait solfier dans les vieux grands solfèges d’Italie où elle-même avait appris.

�levée à la campagne, je comprenais les révoltes agraires de la vieille Rome ; sur ce livre j’ai versé bien des larmes ; la mort des Gracques m’oppressait, comme plus tard les potences de Russie.

Il était impossible avec tout cela de ne pas jeter ma vie à la Révolution.

J’achèverai ce chapitre par l’accusation, souvent portée contre moi, par certains amis, témoins oculaires. Il paraît qu’à la barricade Perronnet, à Neuilly, j’ai couru avec trop de promptitude au secours d’un chat en péril.

Eh bien l oui, mais je n’ai pas pour cela abandonné mon devoir.

La malheureuse bête, blottie dans un coin fouillé d’obus, appelait comme un être humain. Ma foi, oui ! je suis allée chercher le chat, mais cela n’a pas duré une minute ; je l’ai mis à peu près en sûreté là où il ne fallait qu’un pas.

On l’a même recueilli.

Une autre bête d’histoire d’animaux ; c’est plus récent. Des souris avaient fait leur apparition dans ma cellule, à Clermont ; j’avais un tas de laines à tapisserie envoyées par ma pauvre mère et mes amis ; je n’eus pas de cesse que les trous ne fussent bouchés.

Mais pendant la nuit, un pauvre petit cri se fit entendre derrière ce trou, cri si plaintif, qu’il eût fallu un cœur de pierre pour ne pas lui ouvrir ; c’est ce que je fis de suite, la bête sortit devant moi.

La souris fut-elle une imprudente ou une bête de génie qui savait juger son monde ? Je n’en sais rien ; mais, à partir de cet instant, elle vint effrontément jusque dans mon lit, où elle montait des bouchées de pain pour les gruger à l’aise, se moquant parfaitement des mouvements que je faisais pour la faire partir, et se servant comme garde-manger, et même comme pire encore, du dessous de mon oreiller.

Elle n’était pas dans la cellule à mon départ, je ne pus la mettre dans ma poche, j’ignore ce que la pauvre petite est devenue. J’avoue qu’en partant je l’ai recommandée à la pitié de tous.

En remontant jusqu’au berceau ou jusqu’à certaines circonstances qui ont frappé l’organisme cérébral, on trouve la source vive des fleuves qui emportent la vie, le point de départ des comparaisons successives.

D’autres fois, une idée se lève tout à coup, tandis que d’autres disparaissent ; c’est le temps qui soulève les volcans sous les vieux continents et fait germer des sens nouveaux aux êtres pour le cataclysme prochain.

La pensée, roulant à travers la vie, se transforme et grandit, entraînant mille forces inconnues.

Oui, certes, l’homme futur aura des sens nouveaux ! On les sent poindre dans l’être de notre époque.

Les arts seront pour tous ; la puissance de l’harmonie des couleurs, la grandeur sculpturale du marbre, tout cela appartiendra à la race humaine. Développant le génie au lieu de l’éteindre, les artistes rivés au passé déraperont, eux aussi, leur vieille épave ; il faut que de partout on lève l’ancre.

Allons, allons, l’art pour tous, la science pour tous, le pain pour tous ; l’ignorance n’a-t-elle pas fait assez de mal, et le privilège du savoir n’est-il pas plus terrible que celui de l’or ! Les arts font partie des revendications humaines, il les faut à tous ; et alors seulement le troupeau humain sera la race humaine.

Qui donc chantera cette Marseillaise de l’art, si haute et si fière ? Qui dira la soif du savoir, l’ivresse des accords du marbre fait chair, des instruments rendant la voix humaine, de la toile palpitant comme la vie ? Le marbre peut-être ! Le marbre magnifique et sans voix serait bien le poème terrible de la revendication humaine.

Non, ni le marbre, ni les couleurs, ni les chants, ne peuvent la dire, seuls, la Marseillaise du monde nouveau ! Il faut tout, tout délivrer, les êtres et le monde, les mondes peut-être, qui sait ? Sauvages que nous sommes !

Que voulez-vous qu’on fasse de miettes de pain, pour la foule des déshérités ? Que voulez-vous qu’on fasse du pain sans les arts, sans la science, sans la liberté ?

Allons, allons, que chaque main prenne un flambeau, et que l’étape qui se lève marche dans la lumière !

Levez-vous tous, les grands chasseurs d’étoiles !

Les hardis nautoniers, dehors toutes les voiles, vous qui savez mourir !

Allons, levez-vous tous, les héros des légendes des temps qui vont surgir !

Nous parlons d’atavisme ! Là-bas, tombées avec les roses rouges du clos, mortes avec les abeilles, sont des légendes de famille. Ceux qui me les disaient n’en diront plus jamais.

Pareilles à des sphinx, elles se penchent enveloppées d’ombre, sur moi. Avec leurs yeux verts de filles des flots, elles regardent sous l’eau des mers ; avec leur taille haute et maigre de sorcières, elles courent les makis ou les landes.

Cette légende lointaine va de la Corse aux gorges sauvages, à la Bretagne, aux menhirs hantés des poulpiquets ; du gouffre rouge de Flogof, où le norroi souffle en foudre, au lac sombre de Créno.

Que de choses autour d’un misérable être pour lui élargir l’horizon, pour le faire sentir et voir afin qu’il souffre davantage, afin qu’il comprenne mieux le désert de la vie où tout est tombé autour de lui !

Mais, sans cela, pourrait-il être utile ? Non, peut-être.

Lors même qu’il n’y aurait pas eu un peu d’atavisme dans mes penchants, on devient poète dans nos solitudes, qu’on aligne ou non des vers.

Les vents y soufflent une poésie plus sauvage que celle du nord, plus douce que celle des trouvères, suivant la grande neige d’hiver, ou les brises printanières qui agitent dans les haies de nos chemins creux tant d’aubépines et de roses.

Nanette et Joséphine, ces deux filles des champs, n’étaient-elles pas poètes ?

Ai-je dit leur chanson, l’Age nu deu bos, l’Oiseau noir du bois, dont je retrouvai le souffle au bord de la mer, à travers les années et l’océan.

Oui, c’était bien l’oiseau noir du champ fauve, que je retrouvais au bord des flots, chantant les strophes brutales de la nature sauvage.


II

Qui nous dit que nos sens ne nous trompent pas ? Absolument comme le voyageur qui croirait voir marcher la route, quand c’est lui qui marche.

Il y a : que le progrès va toujours, que la révolution enfle les voiles, et qu’on saura un jour !

Il y a aussi de vrai : que nul ne peut être loué de ce qu’il fait, puisqu’il le fait parce que cela lui plaît ; il n’y a pas d’héroïsme, puisqu’on est empoigné par la grandeur de l’œuvre à accomplir, et qu’on reste au-dessous.

On dit que je suis brave ; c’est que dans l’idée, dans la mise en scène du danger, mes sens d’artiste sont pris et charmés ; des tableaux en restent dans ma pensée, les horreurs de la lutte comme des bardits.

Ainsi, en mars 71, le défilé des prisonniers allant de Montmartre à Satory m’est présent dans tous ses détails.

Nous marchions entre des cavaliers, il était nuit.

Rien de plus horriblement beau que le site où on nous fit descendre dans des ravins, près du château de la Muette.

L’obscurité, à peine éclairée de par les rayons de lune, changeait les ravins en murs, ou leur donnait l’apparence de haies.

L’ombre des cavaliers faisait, de chaque côté de notre longue file, une frange noire, faisant paraître plus blancs les chemins ; le ciel, lourd de la grande pluie du lendemain, semblait descendre sur nous. Tout prenait, en s’estompant, des formes de rêve, - à part les cavaliers qui tenaient la tête et les premiers groupes de prisonniers.

Un large rayon, filtrant du dessous entre les pieds des chevaux, les mettait en lumière ; des lambeaux rouges avaient l’air de saigner sur nous et sur les uniformes.

Le reste de la file s’étendait en longue traînée d’encre, finissant au fond de la nuit.

On disait qu’on allait nous fusiller là. Je ne sais pourquoi, on nous fit remonter : je regardais le tableau, ne pensant plus où nous étions.

C’était à la même date fixée avec Dombrowski pour établir une ambulance au château de la Muette.

Ceci revient à une impression, celle des rapprochements. Empoignée par l’idée, je n’ai nul mérite à mépriser un danger auquel je ne songe pas, ou, saisie du tableau, je regarde et me souviens.

Je ne suis pas la seule éprise des diverses situations d’où se dégage la poésie de l’inconnu.

Il me souvient d’un étudiant qui, sans être le moins du monde de nos idées (il est vrai qu’il était encore moins de l’autre côté), vint faire le coup de feu avec nous à Clamart et au moulin de Pierre, avec un volume de Baudelaire dans sa poche.

Nous en avons lu quelques pages avec grand plaisir - quand on avait le temps de lire.

Je ne sais ce que la destinée lui a gardé, nous avons fait ensemble l’épreuve d’une double chance, assez drôle : en prenant le café au nez de la mort, qui avait, à la même place, frappé de suite trois des nôtres, les camarades impatientés de nous voir là nous firent retirer ; cela leur semblait fatal. Alors un obus tomba, brisant les tasses vides.

C’était surtout une nature de poète : il n’y eut là nulle bravoure ni de sa part ni de la mienne. Est-ce que c’était bravoure quand, les yeux charmés, je regardais le fort démantelé d’Issy, tout blanc dans l’ombre et nos files, aux sorties de nuit, s’en allant par les petites montées de Clamart, ou vers les Hautes Bruyères, avec les dents rouges des mitrailleuses à l’horizon ? C’était beau, voilà tout ; mes yeux me servent comme mon cœur, comme mon oreille que charmait le canon. Oui, barbare que je suis, j’aime le canon, l’odeur de la poudre, la mitraille. dans l’air, mais je suis surtout éprise de la Révolution.

Il devait en être ainsi ; le vent qui soufflait dans ma vieille ruine, les vieillards qui m’ont élevée, la solitude, la grande liberté de mon enfance, les légendes, les bribes de sciences braconnées un peu partout, tout cela devait m’ouvrir l’oreille à toutes les harmonies, l’esprit à toutes les lueurs, le cœur à l’amour et à la haine ; tout s’est confondu dans un seul chant, dans un seul rêve, dans un seul amour : la Révolution.

Ai-je jamais cru ? Ai-je été prise par la tendresse écrasante d’un Tantum ergo ou portée sur les ailes d’un Regina cœli ? Je n’en sais rien ! j’aimais l’encens comme l’odeur du chanvre ; l’odeur de la poudre, comme celle des lianes dans les forêts calédoniennes.

La lueur des cierges, les voix frappant la voûte, l’orgue, tout cela est sensation.

L’impression d’un frappement d’ailes contre la voûte, je l’ai éprouvée telle, en chantant à l’église, étant sous-maîtresse chez Mme Vollier. Il y avait longtemps que je ne croyais plus ou que je m’étais rendu compte qu’en doutant on ne croit pas.

L’idée est donc véritablement le produit de l’organisme humain et pourtant on dirait qu’elle le chauffe et le lance comme l’aiguilleur conduit la machine. Cela s’explique : puisque les êtres sont le produit de leur époque, c’est cette époque qui les soulève avec les autres poussières.

Le Manuel du baccalauréat répondrait que l’esprit, n’étant pas composé de parties, ne saurait se dissoudre ; outre qu’on le voit s’éteindre partiellement avec tel ou tel lobe du cerveau - la folie l’attaque ou partiellement ou complètement.

La croyance universelle etc., etc., les penchants enchaînés dans le cœur de l’homme, etc.

Ce sont toutes ces preuves-là qui me font dire : il n’y a rien après la mort.

Une seule de ces raisons-là. cependant, est bonne, non pour [1] un seul être disparu avec sa longue lignée ancestrale brute, comme la bête ou demi-brute comme nous, qui lui a donné naissance, mais pour l’être multiple qu’on appelle l’humanité et qui arrivera à ce progrès que nous regardons sans le comprendre, pareil à une lointaine lumière, à ce bonheur dont nous sommes avides et que nul ne peut avoir dans les circonstances actuelles.

Je ne sais quel poète disait :

Tout homme a dans son cœur un pourceau qui sommeille.

Il n’y a qu’un mot à changer pour que ce soit vrai.

Tout homme a dans son cœur un monstre qui sommeille.

La bête noire, ce n’est pas le même monstre, mais chacun de nous sent revivre parfois le type ancestral qui domine sa lignée à travers des millions de millions de siècles de transformations et de révolutions.

Est-ce la bête à laquelle on ressemble, est-ce la bête qu’on aime ? L’une est peut-être l’autre. Pour moi, tigre, lion ou chat, j’aime la race féline [2] ; j’aime surtout les grands fauves ; c’est pourquoi, si je suis jamais libre, j’irai là où sont les fauves de l’Ouest, et je leur parlerai de la Révolution. Ceux-là aussi, les brigands, sentent parfois en eux revivre la sauvage lignée ancestrale ; ils croient autrement que nous, mais ils croient ! Entre fanatiques nous verrons.

Avec ceux-là on risque une balle ou un coup de poignard, mais ils ne vous salissent pas ; la mort est propre [3].

Une vie isolée ne peut être intéressante qu’autant qu’elle tient aux multitudes de vies qui l’ont environnée ; les foules seules, avec chaque être libre dans l’ensemble immense, sont quelque chose maintenant.

C’est pourquoi, de plus en plus, les associations basées sur des rits [4] ou entravées par des rits quelconques, n’iront pas même jusqu’au jour où se lèvera la seule association viable, celle de l’humanité révolutionnaire : elles n’y assisteront que pareilles à des spectres.

Pendant la démarche courageuse des francs-maçons, en 1871, j’éprouvai l’impression d’une assemblée de fantômes se dressant sur les remparts devant les royalistes égorgeurs de la Révolution : c’était grand et froidement beau comme ce qu’on éprouve devant les morts.

Plus tard, en Calédonie, sous le rajeunissement de la sève des tropiques, je revis des francs-maçons ; ils me parurent animés d’un grand désir du progrès et se donnant la peine d’y prendre part : c’était là où le soleil est chaud.

En Hollande, depuis (dans la mère patrie des braves), il m’a semblé que la franc-maçonnerie subissait le rajeunissement du printemps.


III

Men of England, wherefore plongh / for the lords who lay ye low ?
- SHELLEY.

Hommes d’Angleterre, ou du monde, peu importe, pourquoi labourer pour les maîtres qui vous oppriment ? N’est-ce pas la même chose partout, et pourtant vous labourez toujours et les moissons succèdent aux semailles. Quant à agir , il est probable que la potence serait là ! Ce n’est pas ce détail qui nous gâte l’horizon, allez ! Il fut un temps où l’idée de faire, au bout d’une ficelle, la grimace aux pauvres gens m’était désagréable ; j’ai su depuis qu’en Russie on vous met dans un sac. En Angleterre il est probable que les choses, aussi, se font convenablement. L’Allemagne a le billot après Reinsdorff et les autres. Tout cela n’est qu’une forme de la mort et plus la mise en scène est lugubre, plus elle s’enveloppe des rouges lueurs de l’aurore.

Au temps où j’avais des préférences, je songeais à l’échafaud d’où l’on salue la foule, puis au peloton d’exécution dans la plaine de Satory.

Le mur blanc du Père-Lachaise ou quelque angle de mur à Paris m’aurait plu ; aujourd’hui je suis blasée ; peu importe comment, peu importe où, je n’y bouderai pas. Au grand jour ou dans un bois, la nuit, qu’est-ce que cela me fait ?

J’ignore où se livrera le combat entre le vieux monde et le nouveau, mais peu importe : j’y serai.

Que ce soit à Rome, à Berlin, à Moscou, je n’en sais rien, j’irai et sans doute bien d’autres aussi.

Et quelque part que ce soit, l’étincelle gagnera le monde ; les foules seront partout debout, prêtes à secouer les vermines de leurs crinières de lions.

En attendant on parle toujours et on n’agit guère ; ce sont les grondements du volcan ; la lave débordera quand on n’y songera pas.

On dansera encore ce soir-là dans les �lysées, et les parlements diront encore : Il y a longtemps que cela gronde, cela grondera toujours sans qu’on y puisse rien faire. Alors viendra la grande débâcle, comme si les soulèvements des peuples n’arrivaient pas à leur heure comme ceux des continents, la race étant prête pour un développement nouveau qui irait toujours si en n’en faisait pas un moule.

Mes conférences à l’étranger ont soulevé dans la réaction deux questions dont j’aurais ri sans le respect que nous portons à nos convictions :

1° Où j’avais l’argent des voyages ;

2° Ce que je faisais des recettes.

L’argent des voyages, quand il n’était pas fourni par le groupe qui me demandait, c’était Rochefort qui me le prêtait et je ne le lui rendais jamais. Je revenais aux frais des groupes prélevés sur les conférences. - Les amis allaient prendre mon billet de chemin de fer.

La recette ? Les groupes révolutionnaires savent ce qui en était fait, je n’ai donc pas à m’occuper de cette question, je n’en gardais rien. Les conférences de Bruxelles, dont on fit des racontars plus ou moins vrais, passèrent convenablement, à part la troisième ou quatrième séance où un jeune drôle, qui prétendait se nommer Fallou, et avouait naïvement être venu de Paris en même temps que moi, ce qui dispense de plus amples informations, essaya de faire du potin en prétendant que j’avais demandé dans la Révolution sociale qu’on élevât une statue à M. Thiers !!! Il prétendait avoir le journal et un bon nombre de personnes avalaient cette bourde. C’est probablement parce que j’avais ainsi commencé un article : Foutriquet est écorné ! une main d’enfant a essayé... Malgré les pieds de bancs jetés sur la tribune par des amis de l’ordre la séance s’acheva, montrant (par l’exemple qu’on avait sous les yeux mieux que par toutes les paroles du monde) qu’on entend par l’ordre le droit d’assommer les gens qui prétendent que les abeilles ne doivent pas travailler éternellement pour les frelons.

À Gand, après le magnifique spectacle des corporations, j’eus le spectacle d’une scène moyen âge dans une ville moyen âge, pendant la nuit, ce qui ajoute à la mise en scène.

Une partie de la salle avait été occupée par des policiers envoyés de Paris et dont l’un donnait, comme un chef d’orchestre, le signal du bastringue. Les parties hautes de la salle étaient occupées par les élèves des universités catholiques ; leurs oreilles se dessinaient en larges ombres ; ils poussaient des hurlements à chaque signal du chef d’orchestre qui levait un bâton.

Si seulement il y avait eu quelques rugissements dans le concert, mais ce n’étaient que des glapissements.

Mes amis eurent le tort d’exiger que je quittasse la séance ; les petits messieurs se seraient au moins donné une extinction de voix et la partie raisonnable de la salle aurait pu juger leur conduite jusqu’au bout. J’obéis à regret à leur volonté.

Ils me forcèrent de partir ; c’était bien la peine ! Une amie qui m’accompagnait avait été séparée de moi et, à mon tour, je fis de l’autorité avec le cocher qui, après une demi-heure de silence, où il fouettait son cheval sans vouloir m’entendre, ni sentir que je le tirais par le bras, fut obligé de retourner à travers messieurs les escholiers, jetant des pierres jusqu’à la salle de réunion. Les vitres de la voiture étaient cassées, le cheval ne marchait guère et, de temps à autre, sous la nuit noire, une jeune tête, rouge de l’ivresse de la chasse, paraissait aux portières entre les fragments de vitres, hurlant une insulte. La ville se déroulait noire, la vieille ville fantôme.

A travers mon inquiétude pour mon amie Jeanne, je songeais aux anciens jours, aux d’Arteweld, dans le temps où les corporations tuaient d’un coup de hache ceux qu’elles croyaient désirer le pouvoir. Je regardais les bords sombres du canal ; c’était un tableau magnifique dans le cadre immense de la nuit et de l’eau.

Devant la salle de réunion était encore la foule des escholiers et de ceux qui les gardaient ; le moyen âge debout.

Quand je descendis pour leur demander, sérieusement inquiète, s’il avaient vu la grande brune qui était avec moi et ce qu’ils en avaient fait, puisque c’était moi seule qu’ils voulaient occire, quelques-uns, devenant graves, m’informaient.

Alors, un commissaire de police m’aida à faire les recherches, un commissaire de police de Gand, qui me dit ne se mêler aucunement de ce qui s’était passé que pour m’aider dans mes recherches et qui le fit en effet.

Je me souviens même que, trouvant les escholiers peu convenables, il se mit devant moi, à mon grand étonnement, car je m’attendais à être conduite en prison pour avoir été insultée ; C’est ainsi qu’on eût fait à Paris.

En Hollande, outre nos amis dont je garde si bon souvenir et les savants, curieux de voir de près quelles bêtes sont les révolutionnaires et qui sont de bonne foi dans leurs études, j’ai rencontré des ennemis de bonne foi, ne nous connaissant que par les racontars des journaux réactionnaires et qui, fort étonnés d’avoir été trompés, en sont arrivés à comprendre les révolutionnaires.

Londres ! Eh bien, oui, j’aime Londres où mes amis proscrits ont toujours été accueillis. Londres où la vieille Angleterre est encore plus libérale à l’ombre des potences que ne le sont des bourgeois soi-disant républicains et qui, peut-être, croient l’être.

Vous imaginez-vous que ceux qui commettent des crimes contre les peuples sont tous conscients de ce qu’ils font ? Il en est qui s’illusionnent et se donneraient volontiers des prix de vertu et... d’intelligence !

Allons donc, l’intelligence ! elle est dans les foules ! Elles n’ont pas la science, c’est vrai, mais avec ça que c’est du propre la science aujourd’hui ! Elle ouvre seulement ses bourgeons ; demain, à la bonne heure ! et demain elle sera à tous.

Si le peuple ne sait pas certaines choses il n’est pas entêté à soutenir que les vers luisants sont des étoiles ; c’est toujours quelque chose. Avant le congrès de Londres, nous avions reçu, Gautier et moi, bien des avertissements anonymes sur certaine agente de M. Andrieux. Mais qui croit des lettres anonymes ?

J’avais, pour ma part, prié certains de mes amis de Londres d’aller voir une dame qui, disait-on, avait avancé de l’argent à M. Seraux. Nos amis trouvèrent la dame dans un appartement qui leur causa l’impression d’avoir été meublé de suite ; mais sur cette seule impression sans preuves, ils ne durent pas appuyer une accusation. La dame leur donna des explications probables ; ni eux, ni moi, ne pouvions penser qu’elle représentât M. Andrieux.

Qu’importe ! le piège qui nous était tendu a fait plus de mal à ceux qui le tendaient qu’à nous.

Voyez les grains de sable et les tas de blé mûrs et, dans les cieux profonds, les astres entassés ; tout n’est-il pas semblable ? 0ù tout cela s’est vu, c’est là que nous allons ; et voici venir la grande moisson, poussée dans le sang de nos cœurs ; les épis en seront plus lourds, elle en sera plus haute.

Dans la vie sombre reviennent, berçant les tristes jours, des refrains qui vous déchirent et vous charment à la fois.

Coule, coule, sang du captif !

Les bagaudes, les Jacques, vous tous qui portez le collier de fer, causons, en attendant l’heure.

Le rêve se dégage des senteurs printanières, c’est le matin de la légende nouvelle.

Entends-tu, paysan, ces souffles qui passent dans l’air ? Ce sont les chansons de tes pères, les vieux bardits gaulois.

Coule, coule, sang du captif !

Vois cette rouge rosée sur la terre, c’est du sang.

L’herbe sur les morts pousse plus haute et plus verte.

Sur la terre, ce charnier des peuples, elle doit pousser touffue, mais le peuple quand il meurt de faim n’a pas toujours de l’herbe ; il n’en pousse pas entre les pavés des villes.

Tant qu’il lui plaira d’être le bœuf de l’abattoir ou du carnaval, le bœuf qui ouvre les sillons ou celui qu’on traîne au carnaval, on le dira, le refrain terrible qui déchire et qui charme :

Coule, coule, sang du captif !

IV

Soixante et onze ! J’ouvre un cahier de papier de deuil sur lequel Marie inscrivit quelques poésies de moi.

Il y en a d’écrites à l’encre rouge, encore vermeille comme du sang.

Marie avait donné ce cahier à son frère Hippolyte qui me l’a prêté ; il ne l’aura plus qu’après moi et quelques-unes des pages restées blanches seront écrites.

Voici quelques feuillets des poésies écrites à l’encre rouge :

À MES FRÈRES
Prison de Versailles, 8 septembre 1871
Passez, passez, heures, journées !
Que l’herbe pousse sur les morts !
Tombez, choses à peine nées ;
Vaisseaux, éloignez-vous des ports ;
Passez, passez, ô nuits profondes.
�miettez-vous, ô vieux monts ;
Des cachots, des tombes, des ondes.
Proscrits ou monts nous reviendrons.
Nous reviendrons, foule sans nombre ;
Nous viendrons par tous les chemins,
Spectres vengeurs sortant de l’ombre,
Nous viendrons, nous serrant les mains,
Les uns dans les pâles suaires,
Les autres encore sanglants,
Pâles, sous les rouges bannières,
Les trous des balles dans leurs flancs.
Tout est fini ! Les forts, les braves,
Tous sont tombés, ô mes amis,
Et déjà rampent les esclaves,
Les traîtres et les avilis.
Hier, je vous voyais, mes frères,
Fils du peuple victorieux,
Fiers et vaillants comme nos pères,
Aller, la Marseillaise aux yeux.
Frères, dans la lutte géante,
J’aimais votre courage ardent,
La mitraille rouge et tonnante,
Les bannières flottant au vent.
Sur les flots, par la grande houle,
Il est beau de tenter le sort ;
Le but, c’est de sauver la foule,
La récompense, c’est la mort.
. . . . . . . . . .
Vieillards sinistres et débiles,
Puisqu’il vous faut tout notre sang,
Versez-en les ondes fertiles,
Buvez tous au rouge océan ;
Et nous, dans nos rouges bannières,
Enveloppons-nous pour mourir ;
Ensemble, dans ces beaux suaires,
On serait bien là pour dormir.

Une de ces pièces fut envoyée par moi au 3° conseil de guerre, qui avait jugé les membres de la Commune ; mais la commission des grâces, surtout, est coupable des froides fusillades. Si les soldats ivres de sang en eurent jusqu’aux chevilles, la commission dite des grâces en eut jusqu’au ventre.

AU 3° CONSEIL DE GUERRE
4 septembre 1871, prison de Versailles.
. . . . . . . . . .
Ils sont là, calmes et sublimes,
Les élus du libre Paris,
Et vous les chargez de vos crimes,
Furieux de leurs fiers mépris.
De rien ils n’ont à se défendre,
Car vous aviez fui lâchement.
Ils ont défendu vaillamment
Tout ce que vous veniez de vendre.
Cassaigne, Manguet, Guibert, Merlin, Bourreau !
Gaveau ! Gaveau !
Merlin, Gaulet, Labat, juger c’est beau.
Tous ces temps-ci sont votre ouvrage,
Et quand viendront des jours meilleurs,
L’histoire, sourde à votre rage,
Jugera les juges menteurs.
Et ceux qui veulent une proie
Se retournant suivront vos pas,
Cette claque des attentats,
Mouchards, bandits, filles de joie.
Cassaigne, Manguet, Guibert, Merlin, Bourreau. !
Gaveau ! Gaveau !
Merlin, Gaulet, Labat, juger c’est beau.

Le châtiment ne se fit pas attendre. Le commandant Gaveau, dont tout monde connaît, disait la République française, les réquisitoires passionnés, mourut fou. On avait été obligé de l’enfermer depuis quelque temps.

Il eut, disent les journaux de l’époque, la plus terrible agonie qu’on puisse imaginer ; il croyait voir, pendant toute la journée qui a précédé sa mort, des personnages fantastiques tourbillonner devant ses yeux ; il lui semblait recevoir des coups de marteau sur le crâne.

L’expert Delarue, qui avait attesté que le faux : Flambez finances ! était de Ferré, fut condamné depuis pour une fausse expertise qui avait envoyé un homme au bagne pour cinq ans.

Il n’en coûte pas si cher pour envoyer les nôtres au mur de Satory !

La ferme de Donjeu, appartenant à M. Peltereau de Villeneuve, fut brûlée par accident.

Je ne sais quel accident a aussi éprouvé le colonel Merlin, qui, après avoir été juge dans le procès des membres de la Commune, commandait les troupes qui surveillaient l’assassinat du 28 novembre.

Pourquoi les criminels échapperaient-ils plus que les autres aux conséquences de leurs actes ? Chacun ne prépare-t-il pas sa destinée ? Clément Thomas n’avait-il pas préparé en 48 ce qu’il trouva en 71 ?

Le procès des membres de la Commune était rempli de vices de formes. Mais le recours en cassation présenté par MM. Ducoudray, Marchand et Dupont de Bussac avait surtout pour objet de voir jusqu’au bout la justice versaillaise ; nul des condamnés n’y comptait.

M. Gaveau avait insulté Ferré au cours du procès en disant : « La mémoire d’un assassin ! » Ce que constatait, en l’aggravant encore, la minute du jugement.

Le même M. Gaveau laissait vide deux fois le siège du ministère public, ne paraissait pas un instant à l’audience du 2 septembre et n’assistait pas même à la lecture du jugement, jugement auquel paraissaient des pièces fausses.

Les membres de la Commune ne dissimulaient pas leurs actes ; Ferré en porta haut la responsabilité au poteau de Satory, les autres au bagne et à la déportation. On voulut y joindre les faux établis pour les besoins de la cause (faux que l’on n’écrit pas même en français !).

Imbécillité des haines qui s’attachent à nous, pauvres grains de sable, sans voir la tourmente qui nous roule ensemble contre le vieux monde !

Ce n’était pas facile d’obtenir un non-lieu, quand on n’avait rien fait, ni d’être jugé, quand on se sentait responsable de ses actes !

J’ai dit comment je fus envoyé à Arras, par une manœuvre de la préfecture de police, au lieu d’être jugée. Un nom fut biffé sur la liste de celles qu’on envoyait attendre dans des prisons lointaines, et le mien fut mis en place. Je dois dire que le conseil de guerre l’ignorait et même ne l’approuva pas.

La lettre de M. Marchand fera voir mieux que je ne pourrais le faire ces lenteurs calculées.

La protestation dont parle M. Marchand dans cette lettre, je l’ai écrite, avant de partir pour Arras, sur le registre de la correction de Versailles.

J’y protestais, non contre la prison, où nous avions trouvé un traitement bien différent de Satory et des chantiers, mais contre l’infâme manœuvre de ce départ, puisque j’appartenais aux conseils de guerre et non à la préfecture de police, qui voulait différer éternellement mon jugement, tout en m’insultant dans celui des autres femmes (affaire Retef et Marchais).

Voici la lettre de M. Marchand :

---0---

Mademoiselle,

Je réponds à votre lettre aussitôt sa réception. M. Ducoudray, à qui vous avez écrit hier, est mort avant-hier subitement de la rupture d’un anévrisme, dans la cellule où il allait voir Ferré.

Votre protestation au greffe vaut certainement mieux qu’une scène de violence. Si vous voulez être jugée promptement, il vous faudrait écrire au général Appert ou au colonel Gaillard, au besoin par lettre chargée et notification de la réception, pour que la poste n’égare pas la lettre.

Recevez, mademoiselle, mes salutations.

H. MARCHAND, avocat.

Ce 16 novembre 1871.

---0---

Ce n’était point assez des jours de Mai où, comme les fleurs des pommiers au printemps, les rues étaient couvertes de blanches efflorescences ; mais il n’y avait pas d’arbres, c’était du chlore sur les cadavres.

Une énorme quantité de gens disparus prouve combien furent atténués les chiffres de l’hécatombe ; les soldats étaient las ; les mitrailleuses peut-être se détraquaient ; les bras sortant de terre, les hurlements d’agonie dans le tas des exécutés sommairement, la mortalité des hirondelles, qu’empoisonnaient les mouches de l’immense charnier, tout cela fit succéder les tueries froides aux tueries chaudes.

Ceux qui firent tout cela sont peut-être plus près de Charenton, avec Gaveau, que de tout autre chose.

Mais je ne puis aller plus loin, en ce moment, sans feuilleter quelques vieux papiers. Il s’y trouve des numéros de la Révolution sociale.


V

Il importe à mon honneur, après les révélations qui nous ont été faites, d’insérer dans mes Mémoires certains de mes articles du journal la Révolution sociale.

La souricière s’est beaucoup retournée contre ceux qui la tendaient en multipliant les correspondances entre révolutionnaires.

Mais je me suis seulement aperçue ce matin d’une petite manœuvre consistant, lorsque certains articles attaquaient spécialement des personnalités au lieu des idées (ce qui est complètement opposé à ma manière de voir), à mettre en épigraphe des paroles de moi découpées assez adroitement pour que certaines gens m’attribuent le reste.

Le résultat en fut des haines personnelles, dont le déchaînement contribua à la condamnation qui me sépara de ma mère et la fit, pendant deux ans, agoniser loin de moi, reprenant vie à chaque extraction, jusqu’au moment où il fallut lui avouer qu’au lieu d’un an, j’avais été condamnée à six ans ; qu’au lieu d’être près d’elle à Saint-Lazare j’étais à Clermont.

A partir de cet instant, elle n’a plus voulu même regarder à sa fenêtre et ne s’est levée de son fauteuil que pour se coucher sur le lit d’où elle n’est plus sortie que pour le cercueil.

Oui, j’aurais pu aller à l’étranger et l’emmener avec moi, au lieu de venir, comme nous avons l’usage de le faire, répondre à mon jugement.

J’aurais pu aussi dérouter ceux qui m’interrogeaient pour savoir si j’étais responsable et me moquer de leurs finesses cousues de câbles ; mais nous ne déclinons pas les responsabilités, nous autres, et j’ai répondu aux estimables savants comme si je ne me doutais de rien, sachant bien pourtant d’où venait cette vengeance.

* * *

Je reviens à la


Liens Relatifs




Temps : 0.0618 seconde(s)