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  Post� le dimanche 08 janvier 2006 @ 22:15:40 by AnarchOi
Contributed by: AnarchOi
BiographieF. Roy, libraire-�diteur, 185 rue Saint Antoine, 1886

PR�FACE DE L��DITEUR

Il y a des noms si retentissants et d�une notori�t� telle qu�il suffit de les mettre sur la couverture d�un livre sans qu�il soit n�cessaire de pr�senter l�auteur au public.

Et pourtant je crois utile de faire pr�c�der ces M�moires d�une courte pr�face.

Tout le monde conna�t, ou croit conna�tre l�ex-d�port�e de 1871, l�ex-pensionnaire de la maison centrale de Clermont, la prisonni�re devant laquelle viennent enfin de s�ouvrir les portes de Saint-Lazare.

Mais il y a deux Louise Michel : celle de la l�gende et celle de la r�alit�, qui n�ont l�une avec l�autre aucun point de ressemblance.

Pour bien des gens, et - pourquoi ne pas l�avouer - pour la grande majorit� du public, et surtout en province, Louise Michel est une sorte d��pouvantail, une impitoyable virago, une ogresse, un monstre � figure humaine, dispos�e � semer partout le fer, le feu, le p�trole et la dynamite... Au besoin on l�accuserait de manger tout crus les petits enfants...

Voil� la l�gende.

Combien diff�rente est la r�alit� :

Ceux qui l�approchent pour la premi�re fois sont tout stup�faits de se trouver en face d�une femme � l�abord sympathique, � la voix douce, aux yeux p�tillants d�intelligence et respirant la bont�. D�s qu�on a caus� un quart d�heure avec elle, toutes les pr�ventions s�effacent, tous les partis pris disparaissent : on se trouve subjugu�, charm�, fascin�, conquis.

On peut repousser ses id�es, bl�mer ses actes ; on ne saurait s�emp�cher de l�aimer et de respecter, m�me dans leurs �carts, les convictions ardentes et sinc�res qui l�animent.

Cette violente anarchiste est une s�ductrice. Les directeurs et les employ�s des nombreuses prisons travers�es par elle sont tous devenus ses amis, les religieuses elles-m�mes de Saint-Lazare vivaient avec cette ath�e, avec cette farouche r�volutionnaire, en parfaite intelligence.

C�est qu�il y a, en effet, chez elle - que Mlle Louise Michel me pardonne ! - quelque chose de la s�ur de charit�. Elle est l�abn�gation et le d�vouement incarn�s. Sans s�en douter, sans s�en apercevoir, elle joue autour d�elle le r�le d�une providence. Oublieuse de ses propres besoins et de ses propres ennuis, elle ne se pr�occupe que des chagrins ou des besoins des autres.

C�est pour les autres - parents, amis ou �trangers - qu�elle vit et qu�elle travaille. Et le parloir de Saint-Lazare, o� elle recevait de nombreuses visites quotidiennes, �tait devenu une sorte de bureau de charit� en m�me temps qu�un bureau de placement, car la prisonni�re, du fond de sa cellule, s�ing�niait pour trouver des emplois � ceux qui �taient sans ouvrage et pour donner du pain � ceux qui avaient faim... Elle multipliait les correspondances, n�h�sitait pas � importuner ses amis - qui ne s�en plaignaient jamais - � plaider pour ses prot�g�s.

L�anecdote suivante donnera la mesure de sa bont� :

Il y trois ans, elle allait faire une s�rie de conf�rences � Lyon et dans les autres villes de la r�gion du Rh�ne. Partie avec une robe toute neuve, elle revint, quinze jours plus tard, au grand scandale de sa pauvre m�re, avec un simple jupon ; la robe de cachemire noir avait disparu ! N�ayant plus d�argent elle l�avait donn�e � Saint-�tienne � une malheureuse femme qui n�en avait pas, renouvelant ainsi la l�gende de saint Martin...

Encore l��v�que de Tours ne donnait-il que la moiti� de son manteau ; Louise Michel offrait sa robe tout enti�re !

J�ai parl� de sa m�re. Ah ! voil� encore un des c�t�s touchants de Mlle Michel. En lisant ses M�moires, on verra � quel point est d�velopp� chez elle le sentiment de la pi�t� filiale. C��tait une v�ritable adoration. Cette femme, � quarante ans pass�s, �tait soumise comme une petite fille de dix ans devant l�autorit� maternelle. Enfant terrible, parfois, il est vrai !... Ayant recours, pour �pargner � sa digne m�re une inqui�tude et une angoisse au milieu de ses p�rilleuses aventures, � une foule d�innocents subterfuges et de petits mensonges !

Rien qu�en l�entendant dire : � Maman �, on se sentait �mu ; on ne se souvenait plus qu�elle �tait arriv�e � la maturit�. Elle a conserv� une jeunesse de c�ur et d�allures, une fra�cheur de sentiments qui lui donnent un charme incroyable : c�line, tendre, affectueuse, se laissant gronder par ses amis, et les tourmentant, de son c�t�, avec une mutinerie de jeune fille.

Voil� pour la femme :

Quant � son r�le politique, il ne saurait me convenir de l�appr�cier ici, en t�te de ces pages o�, avec sa franchise ordinaire, avec un d�cousu syst�matique qui ne lui messied pas et des n�gligences voulues de forme et de style qui donnent � tout ce qu�elle �crit une originalit� particuli�re, elle raconte sa vie, ses impressions, ses pens�es, ses actes, ses souffrances, ses doctrines.

En �ditant ce livre, qui s�adresse � tout le monde, aux adversaires de l�auteur comme � ses amis, je n�ai ni � bl�mer ni � approuver ; ni � endosser ni � d�cliner la responsabilit� de ce qu�il contient. Les lecteurs jugeront, selon leurs tendances, selon leurs go�ts, selon leurs id�es, selon leurs hostilit�s ou leurs sympathies. C�est leur t�che et non la mienne.

Mais il est un point sur lequel on tombera d�accord, � quelque parti qu�on appartienne, et sur lequel il n�y a jamais, dans la presse, qu�une seule voix, d�s qu�il s�agit de Louise Michel.

On aime, en France, et on admire la simplicit� et la cr�nerie, m�me chez ceux dont on r�pudie les faits et gestes. On estime l�unit� de vie et la bonne foi, m�me dans l�erreur.

Mlle Louise Michel, on lui a constamment rendu cette justice, n�a jamais vari�, ni jamais recul� devant les cons�quences de ses tentatives. Elle n�est pas de ceux qui fuient, et l�on se rappelle qu�apr�s l��chauffour�e de l�esplanade des Invalides, elle a r�sist� � toutes les instances de la famille amie chez laquelle elle �tait r�fugi�e, et a tenu � se constituer prisonni�re... Ce n�est ni une l�cheuse ni une franc-fileuse...

Et quelle cr�nerie simple, digne, d�pourvue de pose et de forfanterie, en pr�sence de ses juges ! Avec quel calme elle a l�habitude d�accepter la situation qu�elle s�est librement faite, � tort ou � raison ; de ne s�abriter jamais derri�re des faux-fuyants, des excuses ou des �chappatoires !

Soit devant le conseil de guerre de Versailles, en 1871 ; soit devant la police correctionnelle, apr�s la manifestation Blanqui, en 1882 ; soit dans son dernier proc�s, en 1883, devant la cour d�assises de la Seine : toujours on l�a trouv�e levant fi�rement la t�te, r�pondant � tout, s�attachant � justifier ses coaccus�s sans se justifier elle-m�me, et courant au devant de toutes les solidarit�s !

On trouvera dans l�appendice plac� � la fin de ce premier volume le compte rendu emprunt� � la Gazette des tribunaux, qui n�est pas suspecte de complaisance pour l�accus�e, de ces trois jugements, et l�on se convaincra que la condamn�e est vraiment un caract�re.

Quant � la r�signation, � la joie �cre avec lesquelles elle a support� les diverses peines prononc�es contre elle : la d�portation, la prison, la maison centrale, il faut remonter aux premiers si�cles de notre �re, pour trouver chez les martyres chr�tiennes, quelque chose d��quivalent.

N�e dix-neuf si�cles plus t�t, elle e�t �t� livr�e aux b�tes de l�amphith��tre ; � l��poque de l�inquisition elle e�t �t� br�l�e vive ; � la R�forme, elle se f�t noblement livr�e aux bourreaux catholiques. Elle semble n�e pour la souffrance et pour le martyre.

Il y a quelques jours � peine, et quand le d�cret de gr�ce rendu par monsieur le pr�sident de la R�publique lui a �t� signifi�, n�a-t-il pas fallu presque employer la force pour la mettre � la porte de Saint-Lazare ? Elle ne voulait point d�une cl�mence qui ne s�appliquait pas � tous ses amis. Sa lib�ration a �t� une expulsion, et elle a protest� avec �nergie.

Louise Michel n�est pas moins bien dou�e intellectuellement qu�au point de vue moral.

Fort instruite, bonne musicienne, dessinant fort bien, ayant une singuli�re facilit� pour l��tude des langues �trang�res ; connaissant � fond la botanique, l�histoire naturelle - et l�on trouvera dans ce volume de curieuses recherches sur la faune et la flore de la Nouvelle-Cal�donie - elle a m�me eu l�intuition de quelques v�rit�s scientifiques, r�cemment mises au jour. C�est ainsi qu�elle a devanc� M. Pasteur dans ses applications nouvelles de la vaccine au chol�ra et � la rage.

Il y a quelques ann�es d�j� que la d�port�e de Noum�a - on le verra plus loin - avait eu l�id�e de vacciner les plantes elles-m�mes !

Mais par-dessus tout, elle est po�te, po�te dans la v�ritable acception du mot, et les quelques fragments jet�s �� et l� dans ses M�moires d�c�lent une nature r�veuse, m�ditative, assoiff�e d�id�al. La plupart de ses vers sont irr�prochables pour la forme aussi bien que pour le fond et pour la pens�e.

Je m�arr�te.

Maintenant que j�ai - au risque d�encourir les reproches de Mlle Louise Michel - pr�sent�, sous son vrai jour, une des physionomies les plus curieuses de notre temps, je livre avec confiance ce livre au public, et je laisse la parole � l�auteur.

L��DITEUR.

Paris, F�vrier 1886.


D�DICACE

MYRIAM ! ! !

Myriam ! leur nom � toutes deux :

Ma m�re !

Mon amie !

Va, mon livre sur les tombes o� elles dorment !

Que vite s�use ma vie pour que bient�t je dorme pr�s d�elles !

Et maintenant, si par hasard mon activit� produisait quelque bien, ne m�en sachez aucun gr�, vous tous qui jurez par les faits : je m��tourdis, voil� tout.

Le grand ennui me tient. N�ayant rien � esp�rer ni rien � craindre, je me h�te vers le but, comme ceux qui jettent la coupe avec le reste de la lie.

LOUISE MICHEL

M�MOIRES DE LOUISE MICHEL

PREMI�RE PARTIE

I.

Souvent on m�a demand� d��crire mes M�moires ; mais toujours j��prouvais � parler de moi une r�pugnance pareille � celle qu�on �prouverait � se d�shabiller en public.

Aujourd�hui, malgr� ce sentiment pu�ril et bizarre je me r�signe � r�unir quelques souvenirs.

Je t�cherai qu�ils ne soient pas trop impr�gn�s de tristesse.

Marie Ferr�, mon amie bien-aim�e, avait rassembl� d�j� des fragments ; que ces �paves portent son nom ; il est aussi celui de ma ch�re et bonne m�re.

Mon existence se compose de deux parties bien distinctes : elles forment un contraste complet ; la premi�re, toute de songe et d��tude ; la seconde, toute d��v�nements, comme si les aspirations de la p�riode de calme avaient pris vie dans la p�riode de lutte.

Je m�lerai le moins possible � ce r�cit les noms des personnes perdues de vue depuis longtemps, afin de ne pas leur causer la d�sagr�able surprise d��tre accus�es de connivence avec les r�volutionnaires.

Qui sait si certaines gens ne leur feraient point un crime de m�avoir connue et s�ils ne seraient pas trait�s d�anarchistes, sans savoir pr�cis�ment ce que c�est ?

Ma vie est pleine de souvenirs poignants, je les raconterai souvent au hasard de l�impression ; si je prends pour ma pens�e et ma plume le droit de vagabondage, on conviendra que je l�ai bien pay�.

J�avoue qu�il y aura du sentiment ; nous autres femmes, nous n�avons pas la pr�tention d�arracher le c�ur de nos poitrines, nous trouvons l��tre humain - j�allais dire la b�te humaine - assez incomplet comme cela ; nous pr�f�rons souffrir et vivre par le sentiment aussi bien que par l�intelligence.

S�il se glisse dans ces pages un peu d�amertume, il n�en tombera jamais de venin : - je hais le moule maudit dans lequel nous jettent les erreurs et les pr�jug�s s�culaires, mais je crois peu � la responsabilit�. Ce n�est pas la faute de la race humaine si on la p�trit �ternellement d�apr�s un type si mis�rable et si, comme la b�te, nous nous consumons dans la lutte pour l�existence.

Quand toutes les forces se tourneront contre les obstacles qui entravent l�humanit�, elle passera � travers la tourmente.

Dans notre bataille incessante, l��tre n�est pas et ne peut pas �tre libre.

Nous sommes sur le radeau de la M�duse ; encore veut-on laisser libre la sinistre �pave � l�ancre au milieu des brisants. On agit en naufrag�s.

Quand donc, � noir radeau ! coupera-t-on l�amarre en chantant la l�gende nouvelle ?

Je songeais � cela sur la Virginie, tandis que les matelots levaient l�ancre en chantant les Bardits d�armor.

Bac va lestt ce sobian hac ar mor c�zobras !

Le rythme, le son multipliaient les forces ; le c�ble s�enroulait ; les hommes suaient ; de sourds craquements s��chappaient du navire et des poitrines.

Nous aussi, notre navire, pareil � celui du vieux bardit des mers, est petit et la mer est grande !

Mais nous savons la l�gende des pirates : Tourne ta proue au vent, disaient les rois des mers, toutes les c�tes sont � nous !

Je me rappelle que j��cris mes M�moires, il faut donc en venir � parler de moi : je le ferai hardiment et franchement pour tout ce qui me regarde personnellement en laissant � ceux qui m�ont �lev�e (dans la vieille ruine de Vroncourt, Haute-Marne, o� je suis n�e) cette ombre qu�ils aimaient.

Les conseils de guerre de 1871, en fouillant minutieusement jusqu�au fond de mon berceau, les ont respect�s ; ce n�est pas moi qui troublerai le repos de leurs cendres.

La mousse a effac� leurs noms sur les dalles du cimeti�re ; le vieux ch�teau a �t� renvers� ; mais je revois encore le nid de mon enfance et ceux qui m�ont �lev�e se penchant souvent sur moi, on les verra souvent aussi dans ce livre.

H�las ! du souvenir des morts, de la pens�e qui fuit, de l�heure qui passe, il ne reste rien !

Rien, que le devoir � remplir, et la vie � mener rudement afin qu�elle s��puise plus vite.

Mais pourquoi s�attendrir sur soi-m�me, au milieu des g�n�rales douleurs ? pourquoi s�arr�ter sur une goutte d�eau ? Regardons l�oc�an !

J�ai voulu que mes trois jugements accompagnassent mes M�moires.

Pour nous, tout jugement est un abordage o� flotte le pavillon ; qu�il couvre mon livre comme il a couvert ma vie, comme il flottera sur mon cercueil.

Je les extrais de la Gazette des tribunaux qu�on ne peut suspecter de nous �tre trop favorable.

(A part le second qui, �tant en police correctionnelle seulement, n�a point �t� relat�.)

J�ajouterai pour la foule, la grande foule, mes amours, des observations que je n�ai pas cru devoir faire aux juges. On les trouvera ainsi que les jugements � la fin du volume.


II.

Le nid de mon enfance avait quatre tours carr�es de la m�me hauteur que le corps de b�timent avec des toits en forme de clochers. - Le cot� du sud, absolument sans fen�tres, et les meurtri�res des tours lui donnaient un air de mausol�e ou de forteresse, suivant le point de vue.

Autrefois on l�appelait la Maison forte ; au temps o� nous l�habitions je l�ai souvent entendu nommer le Tombeau.

Cette vaste ruine o� le vent soufflait comme dans un navire, avait, au levant, la c�te des vignes et le village dont il �tait s�par� par une route de gazon large comme un pr�.

Au bout de ce chemin qu�on appelait la routote, le ruisseau descendait l�unique rue du village. Il �tait gros l�hiver ; on y pla�ait des pierres pour traverser.

A l�est, le rideau des peupliers o� le vent murmurait si doux, et les montagnes bleues de Bourmont.

Lorsque je vis Sydney environn� de sommets bleu�tres, j�y ai reconnu (avec un agrandissement) les cr�tes de montagnes que domine le Cona.

� l�ouest, les c�tes et le bois de Suzerin, d�o� les loups, au temps des grandes neiges, entrant par les br�ches du mur, venaient hurler dans la cour.

Les chiens leur r�pondaient, furieux, et ce concert durait jusqu�au matin : il allait bien � la ruine et j�aimais ces nuits-l�.

Je les aimais surtout, quand la bise soufflait fort, et que nous lisions bien tard, la famille r�unie dans la grande salle, la mise en sc�ne de l�hiver et des hautes chambres froides. Le linceul blanc de la neige, les ch�urs du vent, des loups, des chiens, eussent suffi pour me rendre un peu po�te, lors m�me que nous ne l�eussions pas tous �t� d�s le berceau ; c��tait un h�ritage qui a sa l�gende.

Il faisait un froid glacial dans ces salles �normes ; nous nous groupions pr�s du feu : mon grand-p�re dans son fauteuil, entre son lit et un tas de fusils de tous les �ges ; il �tait v�tu d�une grande houppelande de flanelle blanche, chauss� de sabots garnis de panoufles en peau de mouton. - Sur ces sabots-l�, j��tais souvent assise, me blottissant presque dans la cendre avec les chiens et les chats.

Il y avait une grande chienne d�Espagne, aux longs poils jaunes, et deux autres de la race des chiens de berger, r�pondant toutes trois au nom de Presta ; un chien noir et blanc qu�on appelait M�dor, et une toute jeune, qu�on avait nomm�e la Biche en souvenir d�une vieille jument qui venait de mourir.

On avait pleur� la Biche ; mon grand-p�re et moi nous lui avions envelopp� la t�te d�une nappe blanche pour que la terre n�y touch�t pas, au fond du grand trou o� elle fut enterr�e pr�s de l�acacia du bastion.

Les chattes s�appelaient toutes Galta, les tigr�es et les rousses.

Les chats se nommaient tous Lion ou Raton ; il y en avait des l�gions.

Parfois, du bout de la pincette, mon grand-p�re leur montrait un charbon allum� ; alors toute la bande fuyait pour revenir l�instant d�apr�s � l�assaut du foyer.

Autour de la table �taient ma m�re, ma tante, mes grand�m�res, l�une lisant tout haut, les autres tricotant ou cousant.

J�ai ici la corbeille dans laquelle ma m�re mettait ses fils pour travailler.

Souvent, des amis venaient veiller avec nous ; quand Bertrand �tait l�, ou le vieil instituteur d�Ozi�res, M. Laumond le petit, la veill�e se prolongeait ; on voulait m�envoyer coucher pour achever des chapitres qu�on ne lisait pas compl�tement devant moi.

Dans ces occasions-l�, tant�t je refusais obstin�ment (et presque toujours je gagnais mon proc�s), tant�t, press�e d�entendre ce qu�on voulait me cacher, je m�ex�cutais avec empressement, et je restais derri�re la porte au lieu d�aller dans mon lit.

L��t�, la ruine s�emplissait d�oiseaux, entrant par les fen�tres. Les hirondelles venaient reprendre leurs nids ; les moineaux frappaient aux vitres et des alouettes priv�es s��gosillaient bravement avec nous (se taisant quand on passait en mode mineur).

Les oiseaux n��taient pas les seuls commensaux des chiens et des chats ; il y eut des perdrix, une tortue, un chevreuil, des sangliers, un loup, des chouettes, des chauves-souris, des nich�es de li�vres orphelins, �lev�s � la cuill�re, - toute une m�nagerie, - sans oublier le poulain Z�phir et son a�eule Brouska dont on ne comptait plus l��ge, et qui entrait de plain-pied dans les salles pour prendre du pain ou du sucre dans les mains qui lui plaisaient, et montrer aux gens qui ne lui convenaient pas ses grandes dents jaunes, comme si elle leur e�t ri au nez.

La vieille Biche avait une habitude assez dr�le : si je tenais un bouquet, elle se l�offrait, et me passait sa langue sur le visage.

Et les vaches ? la grande Blanche Bion�, les deux jeunes Bella et N�ra, avec qui j�allais causer dans l��table, et qui me r�pondaient � leur mani�re en me regardant de leurs yeux r�veurs.

Toutes ces b�tes vivaient en bonne intelligence ; les chats couch�s en rond suivaient n�gligemment du regard les oiseaux, les perdrix, les cailles trottinant � terre.

Derri�re la tapisserie verte, toute trou�e, qui couvrait les murs, circulaient des souris, avec de petits cris, rapides mais non effray�s ; jamais je ne vis un chat se d�ranger pour les troubler dans leurs p�r�grinations.

Du reste les souris se conduisaient parfaitement, ne rongeant jamais les cahiers ni les livres, n�ayant jamais mis la dent aux violons, guitares, violoncelles qui tra�naient partout.

Quelle paix dans cette demeure et dans ma vie � cette �poque !

Je n�en valais pas mieux, il est vrai. �tudiant par rage, mais trouvant toujours le temps de faire des malices aux vilaines gens, je leur faisais une rude guerre ! Peut-�tre n�avais-je pas tort !

� chaque �v�nement dans la famille, ma grand�m�re en �crivait la relation sous forme de vers, dans deux recueils de gros papier cartonn�s en rouge, que j�ai � sa mort enferm�s dans un cr�pe noir.

Le grand-p�re y avait ajout� quelques pages, et moi-m�me, encore enfant, j�osai y commencer une Histoire universelle, parce que celle de Bossuet (� monseigneur le dauphin) m�ennuyait et que mon cousin Jules avait remport� apr�s les vacances l�histoire g�n�rale de son coll�ge. Je compulsais comme je pouvais les faits principaux.

Voyant depuis longtemps la sup�riorit� des cours adopt�s dans les coll�ges sur ceux qui composent encore l��ducation des filles de province, j�ai eu bien des ann�es apr�s l�occasion de v�rifier la diff�rence d�int�r�t et de r�sultat entre deux cours faits sur la m�me partie : l�un pour les dames, l�autre pour le sexe fort !

J�y allai en homme, et je pus me convaincre que je ne me trompais pas.

On nous d�bite un tas de niaiseries, appuy�es le raisonnements de La Palisse, tandis qu�on essaye d�ingurgiter � nos seigneurs et ma�tres des boulettes de science � leur crever le jabot. H�las ! c�est encore une dr�le d�instruction malgr� cela, et ceux qui seront � notre place dans quelques centaines d�ann�es feront joliment liti�re - m�me de celle des hommes.

Il devait se trouver de fameuses �neries dans mon travail ; j�avais consult� assez de livres infaillibles pour cela, mais on me donna quelques volumes de Voltaire et je plantai l� mon �uvre inachev�e avec le grand po�me sur le Cona dont M. Laumont le grand avait cru me d�senchanter en me racontant sur la montagne de Bourmont assez de l�gendes burlesques pour faire rire toutes les pierres de la Haute-Marne.

Jadis, l�, dans un ermitage, v�cut pendant longtemps un malandrin, saint homme pendant le jour, d�trousseur de voyageurs pendant la nuit, � qui les braves gens du pays payaient en ch�re lie des pri�res pour les d�livrer du peut �bre qui courait le bois et la plaine, sit�t le lever de la lune.

Et, sit�t aussi le lever de la lune, se retirait le saint homme dans la solitude, car le peut �bre c��tait lui !

Ce qui m�emp�cha de terminer le fameux po�me du Cona, c�est une dent de mammouth, dont ce m�me M. Laumont le grand, autrement dit le docteur Laumont, parlait avec enthousiasme. Je quittai la po�sie pour �tablir, au sommet de la tour du nord, une logette pleine de tout ce qui pouvait passer pour des trouvailles g�ologiques. J�y joignis des squelettes tout modernes de chiens, de chats, des cr�nes de chevaux trouv�s dans les champs, des creusets, un fourneau, un tr�pied, et le diable, s�il existait, saurait tout ce que j�ai essay� l� : alchimie, astrologie, �vocations ; toute la l�gende y passa, depuis Nicolas Flamel jusqu�� Faust.

J�y avais mon luth, un horrible instrument que j�avais fait moi-m�me avec une planchette de sapin et de vieilles cordes de guitare, - il est vrai que je le raccommodais avec des neuves.

C�est cet instrument barbare dont je parlais pompeusement � Victor Hugo, dans les vers que je lui adressais : - il n�a jamais su ce que c��tait que ce luth du po�te, cette lyre, dont je lui envoyais les plus doux accords !

J�avais dans ma tourelle une magnifique chouette aux yeux phosphorescents que j�appelais Olympe, et des chauves-souris d�licieuses buvant du lait comme de petits chats, et pour lesquelles j�avais d�mont� les grilles du grand van, leur s�curit� exigeant qu�elles fussent en cage pendant le jour.

Ma m�re, moiti� grondant, moiti� riant, m�entendit pendant quelques jours chanter sur mon luth la Grilla rapita, qu�elle a depuis conserv�e avec de vieux papiers qui avaient port� le titre de Chants de l�aube. Voici cette chanson :

LA GRILLA RAPITA
Ah ! quelle horrible fille !
Elle a bris� la grille
Du grand van pour le grain.
Et l�on vanne demain !
Si fa, fa r�, r� si ; si r� fa, si do r�.
Elle en fait une cage,
De nocturne pr�sage
Pour ses chauves-souris !
Cela n�est pas permis.
Si fa, fa r�, r� si, si r�, fa, si do r�.
Mais partout je la cherche :
Sans doute elle se perche
Dans son trou du grenier !
Allons la corriger.
Si fa, fa r�, r� si, si r� fa, si do r�.
Ah ! c�est bien autre chose.
Voici le pot au rose !
Un fourneau, des creusets...
Tout cela sent mauvais !
Si fa, fa r�, r� si, si r� fa, si do r�.
Appelons sa grand�m�re !
Appelons son grand-p�re !
Il faut bien en finir.
Mais comment la punir ?
Si fa, fa r�, r� si, si r� fa, si do r�.

J�ignore avec quel vers rimait le refrain.

Quelques ann�es encore, et j�allais, mes grands-parents �tant morts, quitter ma calme retraite.

La vieille ruine ne garda pas longtemps les adieux que j�avais inscrits au mur de la tourelle. - Il n�en reste pas une pierre.

ADIEUX � MA TOURELLE
Adieu dans le manoir ma r�veuse retraite !
Adieu ma haute tour ouverte � tous les vents !
Il reste � tes vieux murs la mousse de leur cr�te
Et moi, fr�le rameau bris� par la temp�te,
Je suivrai loin de toi les rapides courants.
Tu reverras sans moi venir les hirondelles
Qui dans les jours d��t� chantent au bord des toits.
Mais, si je vais errer fugitive comme elles,
Ne manquera-t-il rien, dis-moi, sous les tourelles,
Quand leurs tristes �chos ne diront plus ma voix ?
III.

De tous les feuillets �crits par mon grand-p�re, il m�en reste un seul ; le vent de l�adversit� souffle sur les choses comme sur les �tres. Voici ce feuillet :

� DES ANTIQUAIRES
Vous voulez des antiquit�s ?
Nous voil� deux dans les tourelles
Que couvrent des nids d�hirondelles :
Ma femme et moi, vieux et cass�s.
Les oiseaux sont bien aux fen�tres ;
Nous sommes bien au coin du feu.
Nous aimons l��t�, sous les h�tres ;
L�hiver, dans ce paisible lieu.
Ici, tout est vieux et gothique ;
Ensemble tout s�effacera :
Les vieillards, la ruine antique ;
Et l�enfant bien loin s�en ira.

Un autre feuillet ; celui-l� de ma grand�m�re apr�s la mort de son mari ; c�est tout ce que j�ai d�eux.

LA MORT
Le deuil est descendu dans ma triste demeure :
La Mort p�le au foyer est assise et je pleure.
Tout est silence et nuit dans la maison des morts.
Plus de chants, plus de joie, o� vibraient des accords.
On murmure tout bas, et comme avec myst�re.
C�est qu�on ne revient plus quand on dort sous la terre.
Pour jamais son absence a fait cesser les chants.

Ces tristes accents sont d�un souffle bien faible, compar�s aux vers charmants que je n�ai plus.

Tout s�est �vanoui, jusqu�� la guitare de mon grand-p�re, �miett�e pendant que j��tais en Cal�donie. Ma m�re en pleura longtemps.

Combien �taient diff�rentes mes deux grand�m�res ! L�une, avec son fin visage gaulois, sa coiffe de mousseline blanche, pliss�e � fins plis, sous laquelle passaient ses cheveux arrang�s en gros chignon sur son cou ; l�autre, aux yeux noirs, pareils � des braises, les cheveux courts, envelopp�e d�une jeunesse �ternelle, et qui me faisait penser aux f�es des vieux r�cits.

Mon grand-p�re, suivant la circonstance, m�apparaissait sous des aspects diff�rents ; tant�t racontant les grands jours, les luttes �piques de la premi�re R�publique, il avait des accents passionn�s pour dire la guerre de g�ants o�, braves contre braves, les blancs et les bleus se montraient comment meurent les h�ros ; tant�t ironique comme Voltaire le ma�tre de son �poque, gai et spirituel comme Moli�re, il m�expliquait les livres divers que nous lisions ensemble.

Tant�t encore, nous en allant � travers l�inconnu, nous parlions des choses qu�il voyait monter � l�horizon. Nous regardions dans le pass� les �tapes humaines ; dans l�avenir aussi, et souvent je pleurais, empoign�e par quelque vive image de progr�s, d�art ou de science, et lui, de grosses larmes dans les yeux, posait sa main sur ma t�te plus �bouriff�e que celle de la vieille Presta.

Ma m�re �tait alors une blonde, aux yeux bleus souriants et doux, aux longs cheveux boucl�s, si fra�che et si jolie que les amis lui disaient en riant : Il n�est pas possible que ce vilain enfant soit � vous. Pour moi, grande, maigre, h�riss�e, sauvage et hardie � la fois, br�l�e du soleil et souvent d�cor�e de d�chirures rattach�es avec des �pingles, je me rendais justice et cela m�amusait qu�on me trouv�t laide. Ma pauvre m�re s�en froissait quelquefois.

Combien je lisais � cette �poque, avec Nanette et Jos�phine, deux jeunes femmes de remarquable intelligence, qui n��taient jamais sorties du canton !

Nous parlions de tout ; nous emportions, pour les lire, assises dans la grande herbe, les Magasins pittoresques, les Mus�es des familles, Hugo, Lamartine, le vieux Corneille, etc. Je ne sais si Nanette et Jos�phine ne m�aimaient pas mieux que leurs enfants. Je les aimais beaucoup aussi.

J�avais peut-�tre six ou sept ans, quand le livre de Lamennais, les Paroles d�un croyant, fut d�tremp� de nos larmes.

A dater de ce jour, j�appartins � la foule ; � dater de ce jour, je montai d��tape en �tape � travers toutes les transformations de la pens�e, depuis Lamennais jusqu�� l�anarchie. Est-ce la fin ? Non, sans doute ! N�y a-t-il pas apr�s et toujours l�accroissement immense de tous les progr�s dans la lumi�re et la libert� ; le d�veloppement de sens nouveaux, dont nous avons � peine les rudiments, et toutes ces choses que notre esprit born� ne peut m�me entrevoir.

Des vieux parents, des amis vieux et jeunes, de ma m�re, il ne reste pas plus aujourd�hui que des songes de mon enfance.

Je n�ai rencontr� jamais d�enfants � la fois aussi s�rieux et aussi fous ; aussi m�chants, et craignant autant de faire de la peine ; aussi paresseux et aussi piocheurs, que mon cousin Jules et moi.

Chaque ann�e, aux vacances, il venait avec sa m�re, ma tante Agathe, que j�aimais infiniment, et qui me g�tait beaucoup.

Je suis �tonn�e maintenant des questions de toutes sortes que nous agitions, Jules et moi ; tant�t perch�s chacun dans un arbre o� nous suivions les chats, tant�t nous arr�tant pour discuter au milieu d�une r�p�tition de quelque drame d�Hugo, que nous arrangions pour deux personnages. Ils ne respectent rien, disait-on !

Pourquoi aimions-nous causer d�un arbre � l�autre ? Je n�en sais vraiment rien ; il faisait bon dans les branches, et puis nous nous jetions l�un � l�autre toutes les pommes que nous pouvions attraper.

Cela faisait des fruits tomb�s de l�arbre, pour Marie Verdet (une vieille de pr�s de cent ans) qui disait si bien les apparitions des lavandi�res blanches � la Fontaine aux dames, ou du feuillot, rouge comme le feu, sous les saules du Moulin.

Marie Verdet voyait toujours ces choses-l�, et nous jamais ! cela ne nous emp�chait pas de prendre plaisir � ses r�cits, tant et si bien que du feuillot � Faust, j�en vins � m��prendre tout � fait du fantastique, et que dans les ruines hant�es du ch�t� pa�ot je d�clarai, au milieu de cercles magiques, mon amour � Satan qui ne vint pas. Cela me donna � penser qu�il n�existait pas.

Un jour, causant d�arbre en arbre avec Jules, je lui racontai l�aventure et il m�avoua, de son c�t�, avoir envoy� une d�claration non moins tendre � une femme de lettres c�l�bre, Mme George Sand, qui n�avait pas plus r�pondu que le diable : l�ingrate !

Nous r�sol�mes d�accorder nos luths sur d�autres sujets ; j�en avais justement offert un, fabriqu� comme le mien, � mon cousin, apr�s une r�p�tition, je crois, des Burgraves ou d�Hernani, arrang� par nous pour deux acteurs. Dans une discussion orageuse sur l��galit� des sexes, Jules ayant pr�tendu que si j�apprenais dans ses livres, apport�s aux vacances (� peu pr�s de mani�re � �tre de niveau avec lui), c�est que j��tais une anomalie. Nos luths, servant de projectiles, se bris�rent dans nos mains, au milieu du combat.

En regardant au fond de ma m�moire j�y retrouve une chanson de cette �poque :

LA CHANSON DES POIRES
On nous dit d�aller,
Pour mettre au fruitier,
Surveiller les poires.
Pouvez-vous le croire ?
Pour certains enfants
Dont on craint les dents,
Les poires sont fra�ches ;
Les murs ont des br�ches !
Nous les appelons
Et tous nous chantons,
Secouant les poires.
Vous pouvez le croire !
Au bruit des chansons
En rond nous dansons,
Et voil� l�histoire
De garder les poires.

Encore deux strophes de ce temps, avant de jeter au feu une poign�e de feuillets jaunis.

Venant du soir, que fais-tu de l�humble marguerite ?
Mer, que fais-tu du flot ? Ciel, du nuage ardent ?
Oh ! mon r�ve est bien grand et je suis bien petite !
Destin, que feras-tu de mon r�ve g�ant ?
Lumi�re, que fais-tu de l�ombre taciturne ?
Et toi qui de si loin l�appelles pr�s de toi,
O flamme ! que fais-tu du papillon nocturne ?
Songe myst�rieux, que feras-tu de moi ?

Il m�a toujours sembl� que nous sentons la destin�e, comme les chiens sentent le loup ; parfois cela se r�alise avec une pr�cision �trange.

Si on racontait une foule de choses dans de minutieux d�tails, elles seraient bien plus surprenantes.

On croirait parfois voir les Contes d�Edgar Po�.

Que de souvenirs ! Mais n�est-il pas oiseux d��crire ces niaiseries ? Hier j�avais peine � m�habituer � parler de moi ; aujourd�hui cherchant, dans les jours disparus, je n�en finis plus, je revois tout.

Voici les pierres rondes au fond du clos pr�s de la butte et du bosquet de coudriers ; des milliers de jeunes crapauds y subiraient en paix leurs m�tamorphoses, s�ils ne servaient � �tre jet�s dans les jambes des vilaines gens. Pauvres crapauds !

Dans la cour, derri�re le puits, on mettait des tas de fagots de brindilles, des fascines ; cela nous servait � �lever un �chafaud, avec des degr�s, une plate-forme, deux grands montants de bois, tout enfin ! Nous repr�sentions les �poques historiques, et les personnages qui nous plaisaient. Nous avions mis Quatre-vingt-treize en drame et nous montions l�un apr�s l�autre les degr�s de notre �chafaud o� l�on se pla�ait en criant : Vive la R�publique !

Le public �tait repr�sent� par ma cousine Mathilde, et quelquefois par la gent emplum�e qui faisait la roue ou picorait et gloussait.

Nous cherchions dans les annales des cruaut�s humaines. L��chafaud de fascines devenait le b�cher de Jean Huss ; plus loin encore, la tour en feu des Bagaudes, etc.

Comme nous montions un jour sur notre �chafaud en chantant, mon grand-p�re nous fit observer qu�il valait mieux y monter en silence et faire au sommet l�affirmation du principe pour lequel on mourait ; c�est ce que nous faisions apr�s.

Nos jeux n��taient pas toujours aussi graves : il y avait, par exemple, la grande chasse, o�, les porcs nous servant de sangliers, nous allumions des balais pour servir de flambeaux et nous courions avec les chiens au bruit �pouvantable de cornes de berger que nous appelions des trompes de chasse ; un vieux garde nous avait appris � sonner je ne sais quoi qu�il appelait l�hallali.

Il para�t que les r�gles de la v�nerie �taient observ�es dans ces poursuites �chevel�es qui se terminaient en reconduisant, bon gr�, mal gr�, les cochons chez eux, et quelquefois, par leur chute dans le trou � l�eau du potager o�, la graisse les soutenant, ils faisaient des � oufs �, d�sesp�r�s jusqu�� ce qu�on les retir�t. Ce n��tait pas toujours facile. Des hommes avec des cordes s�en chargeaient en criant apr�s nous. Je passais particuli�rement pour jouer comme un cheval �chapp� : - c��tait peut-�tre vrai.

Il faut me laisser �crire les choses comme elles me viennent !

On dirait des tableaux passant � perte de vue et s�en allant sans fin dans l�ombre, - je ne sais o�.

Vous avez vu, dans Macbeth, sortir de l�inconnu et y rentrer ainsi les fils de Banquo.

Je vois ceux qui ont disparus d�hier ou de longtemps, tels qu�ils �taient, avec tout ce qui les entourait dans leur vie, et la blessure de l�absence saigne comme aux premiers jours.

Je n�ai pas le mal du pays, mais j�ai le mal des morts.

Plus j�avance dans ce r�cit, plus nombreuses se pressent autour de moi les images de ceux que je ne reverrai jamais, et la derni�re, ma m�re, il y a des instants o� je me refuse � le croire, il me semble que je vais m��veiller d�un horrible cauchemar et la revoir.

Mais non, sa mort n�est pas un r�ve.

La plume s�arr�te, dans cette poignante douleur ; on aimerait � raconter, on n�aime pas � �crire !

Que ma vue se reporte une fois encore sur Vroncourt !

Pr�s du coudrier, dans un bastion du mur du jardin, �tait un banc, o� ma m�re et ma grand�m�re venaient pendant l��t�, apr�s la chaleur du jour.

Ma m�re, pour lui faire plaisir, avait empli ce coin de jardin de rosiers de toutes sortes.

Tandis qu�elles causaient, je m�accoudais sur le mur.

Le jardin �tait frais dans la ros�e du soir.

Les parfums, s�y m�lant, montaient comme d�une gerbe ; le ch�vrefeuille, le r�s�da, les roses exhalaient de doux parfums auxquels se joignait l�odeur p�n�trante de chacune.

Les chauves-souris volaient doucement dans le cr�puscule et, cette ombre ber�ant ma pens�e, je disais les ballades que j�aimais, sans songer que la mort allait passer.

Et les ballades, et la pens�e, et la voix s�en allaient au souffle du vent, - il y en avait de belles :

Enfants, voici les b�ufs qui passent.
Cachez vos rouges tabliers !

Et les Louis d�or ? et la Fianc�e du timbalier ? et tant d�autres ?

Avec ces jours d�aurore s�en sont all�s les refrains tristes ou r�veurs. Je ne dis plus m�me la chanson de guerre : en silence je m�en vais, en silence, comme la mort.


IV.

Dans ma carri�re d�institutrice, commenc�e toute jeune dans mon pays, continu�e � Paris tant comme sous-ma�tresse chez Mme Vollier, 16, rue du Ch�teau-d�Eau, qu�� Montmartre, j�ai vu bien des jours de mis�re ; toutes celles qui ne voulaient pas pr�ter serment � l�Empire en �taient l�.

Mais je fus plus favoris�e que bien d�autres, pouvant donner des le�ons de musique et de dessin apr�s les classes. Qu�est-ce, du reste, que la souffrance physique, devant la perte de ceux qui nous sont chers ?

O mon amie ! ma ch�re m�re ! mes braves compagnons !

En remuant ces souvenirs, je retourne le poignard, cela fait du bien souvent. Si un �tre quelconque avait invent� la vie, � quelle horrible cha�ne on lui devrait d��tre attach�s !

Je voudrais bien savoir de quoi ceux qui croient remercient la Providence ; c�est un mot bien commode et bien vide de sens, et l��uvre de cette toute-puissance serait affreusement criminelle.

Comme on a d�couvert tant d�autres choses on d�couvrira les principes de nombre et d�affinit�s qui groupent les sph�res et les �tres ; il faudra bien que cela vienne, que la nature dompt�e serve l�humanit� libre, que la science s�en aille en avant au lieu de s�attarder arri�re, arr�t�e par toutes les infaillibilit�s.

Allons, les chasseurs de l�inconnu ! L��tape l�gendaire qui ouvrira la route ! � bas toutes les forteresses ! Que toutes les portes soient grandes ouvertes et qu�on force tous les myst�res ; que tout s��croule dans les abattoirs, les lazarets o� la b�tise humaine nous maintient !

J�oublie toujours que j��cris mes M�moires !

O� en �tais-je ?

L� sont quelques poign�es de fragments de mon enfance : j�y prends au hasard.

Voici une description de Vroncourt conserv�e par ma m�re.

� combien de choses a surv�cu ce bout de papier jauni !


VRONCOURT

C�est au versant de la montagne, entre la for�t et la plaine ; on y entend hurler les loups, mais on n�y voit pas �gorger les agneaux. � Vroncourt on est s�par� du monde. Le vent �branle le vieux clocher de l��glise et les vieilles tours du ch�teau ; il courbe comme une mer les champs de bl� m�r ; l�orage fait un bruit formidable et c�est l� tout ce qu�on entend. Cela est grand et cela est beau.


L�ouvrage �tait, non moins que la Haute-Marne l�gendaire, illustr� de charbonnages par le m�me auteur.

On y voyait la Fontaine aux Dames avec l�ombre des saules sur l�eau et sur cette ombre se d�tachaient les blanches lavandi�res (d�apr�s la description de Marie Verdet).

- D�ye, disait-elle, c� serot pas l� peine si va feyiez un live su Vroncot et peu qu�elles y serent mie !

Aussi j�avais mis les trois fant�mes sous les saules.

- Il y en ai eune que brache le temps pass�, disait Marie Verdet, l�autre que g�mit lesj�s d�auden et l�ant� ceux de demain.

Les p�les lavandi�res qui g�missent sous les branches, l�une sanglotant les jours pass�s, l�autre pleurant ceux d�aujourd�hui, la troisi�me ceux de demain, ne rappellent-elles pas les nornes ?

Une autre illustration du m�me ouvrage repr�sentait la grande diablerie de Chaumont. Ils sont loin ces barbouillages, cherchant � reproduire la sensation produite par les clairs de lune, les for�ts, la neige, la nuit ; quelques-uns, personnifiant cette sensation sous des formes spectrales.

Voici un second fragment (le dernier) de la Haute-Marne l�gendaire ; je le place ici parce qu�il contient la description exacte de ces f�tes septenaires qu�on appelait les Diableries de Chaumont.


Les diableries de Chaumont tiennent de l�histoire, du roman, de la l�gende.

La diablerie est un r�ve qui a exist� et dont on voyait encore des traces � la fin du si�cle dernier.

Parmi les institutions bizarres disparues avec le moyen �ge, la diablerie de Chaumont est de celles qui, le plus longtemps, surv�curent � leur �poque.

Le pavillon flotte encore quand le navire est submerg�.

Tous les sept ans, disent les chroniqueurs de la Champagne, douze hommes v�tus en diables, comme l�on suppose que s�habillaient les diables, avec des friperies de l�enfer o� se trouvent tous les d�guisements, voire m�me celui de J�hovah, - les diables de Chaumont trouvent le leur chez la vieille Anne Larousse, � l�enseigne Brac et joie : immense paire de cornes et une cagoule noire ; - ils accompagnaient la procession du dimanche des Rameaux, pour honorer le ciel en y repr�sentant l�enfer. Apr�s avoir ainsi figur� pour l�amour de Dieu, nos seigneurs les diables se r�pandaient dans les campagnes qu�ils avaient le droit de piller � c�ur joie pour l�amour du diable.

Pourquoi avait-on choisi ce nombre de douze ? Les chroniqueurs disent que c��tait en l�honneur des douze Ap�tres, quoique cette mani�re de les honorer ne d�t pas leur �tre infiniment agr�able ; les savants pr�tendaient qu�ils signifiaient les douze signes du zodiaque, d�autres encore qu�ils �taient l�image des fils de Jacob, mais aucune de ces suppositions n��tait g�n�ralement adopt�e ; il s��levait � chaque diablerie entre les savants, clercs et astrologues de la bonne ville de Chaumont nombre de querelles qui, se vidant � coups de plume, faisaient telle d�pense de parchemin qu�une multitude d��mes payaient de leur vie ces combats.


Toujours est-il que messieurs les Diables chantaient Quis est iste rex glori� avec autant d�entrain qu�auraient pu le faire ceux dont ils portaient le costume mais avec moins d�ensemble, le diable ayant l�oreille essentiellement musicale.

La diablerie de Chaumont durait du dimanche des Rameaux � la Nativit� de saint Jean, et se terminait par les principales actions de la vie de ce saint repr�sent�es sur dix th��tres expos�s � la d�votion des fid�les.

La f�te se terminait par un supplice. (Point de bonne f�te sans cela � ces �poques-l� et m�me � la n�tre !)

Le supplice n��tait d�ordinaire que figur� - l��me d�H�rode qu�on br�lait �tant un mannequin.

Mais la derni�re ann�e qu�on fit ces saintes orgies eut lieu un �v�nement qui h�ta leur fin.

Cet �v�nement (non relat� dans les chroniques �crites) ne faisait pas, pour Marie Verdet, l�ombre d�un doute.

Son grand-p�re tenait du sien, qui le tenait d�une arri�re-a�eule, que cette fois l��me d�H�rode avait si bellement gesticul� que les assistants s�en esbattaient plein le val des escholiers ; tout � coup l�ombre se prit � g�mir, on cria : Au miracle ! d�autant plus facilement qu�il y avait des os calcin�s dans la cendre du b�cher.

Mais, si on trouva des os dans la cendre, on ne trouvait plus le beau chanteur de lays Nicias Guy ; c�est lui qui, par vengeance d�amour, avait �t� si m�chamment occis.

Lors m�me qu�il n�y aurait pas eu un peu d�atavisme dans ma facilit� � rimer, qui ne serait pas devenu po�te, dans ce pays de Champagne et Lorraine, o� les vents soufflent en bardits de r�volte et d�amour ! Par les grandes neiges d�hiver, dans les chemins creux pleins d�aub�pines au printemps et dans les bois profonds et noirs aux ch�nes �normes, aux trembles, aux troncs pareils � des colonnes, on suit encore les chemins pav�s des Romains dominateurs, d�pav�s en larges places par les invaincus de la Gaule chevelue.

Oui, tout le monde est un peu po�te. Nanette et Jos�phine, ces filles des champs, l��taient � la fa�on de la nature.

Apr�s bien du temps, � travers bien des flots, une de leurs chansons, l��g� na du bas (l�oiseau noir du bois) me revenait dans les cyclones.

La voici, et voici la mienne, faite l�-bas, au fond de la mer ; on y trouvera la m�me corde, la corde noire, qui vibre au fond de la nature.

La leur est plus myst�rieuse et plus douce ; on y sent les roses de l��glantier des haies ; mais, d�une m�me haleine, l�oiseau du champ fauv� �gr�ne ses notes m�lancoliques et gronde le flot frappant les �cueils.

L�AG� NA DEU CHAMP FAUV�
Dans l�champ fann� c�etot
Un bel �g� chantot,
Teut na il �tot
Il fo y br�chot.
Ka ki dijot l��g�,
L��g� eu champ fauv� ?
C��tot pa les �chos
Sous les �bres du bos,
Li bise pleurut
Deven lu br�chot
Ce que dijot l��g�
L��g� den champ fauv� ?

Traduction mot � mot :

L�OISEAU NOIR DU CHAMP FAUVE
Dans le champ fauve c��tait,
Un bel oiseau chantait.
Tout noir il �tait.
Si fort il sanglotait !
Que disait-il l�oiseau
L�oiseau du champ fauve ?
C��tait par les �chos
Sous les arbres du bois
La bise pleurait,
Avec lui sanglotait
Ce que disait l�oiseau
L�oiseau du champ fauve.

Est-ce la peine, apr�s cela, de mettre mes strophes ? Que le lecteur les passe s�il lui pla�t. Elles ne sont l� qu�� cause du lien qui existe entre elles et les couplets de l�oiseau noir du champ fauve.

AU BORD DES FLOTS
Voix �tranges de la nature,
Souffles des brises dans les bois,
Souffle du vent dans la m�ture
Force aveugle ! puissante voix !
Temp�tes, effluves d�orages,
Que dites-vous, gouffres des �ges,
Souffles des brises dans les bois ?
Le cyclone hurle, la mer gronde,
Le ciel a crev� ; toute l�onde
Se verse dans le noir tombeau.
La mer �chancre le rivage,
Soufflez, soufflez, � vents d�orage,
La nuit emplit la terre et l�eau.
La terre fr�mit, le sol fume,
Au milieu de la grande nuit.
La mer, de ses griffes d��cume,
Monte aux rochers avec grand bruit.
Un jour, pour ses �uvres supr�mes,
L�homme prendra tes forces m�mes,
Nature, dans la grande nuit.
Toute ta puissance, � nature,
Et tes fureurs et ton amour,
Ta force vive et ton murmure,
On te les prendra quelque jour.
Comme un outil pour son ouvrage,
On portera de plage en plage
Et tes fureurs et ton amour.

J�ai peur de faire trop longue cette premi�re partie de ma vie o� si calme d��v�nements, si tourment�e de songes, sont les jours d�autrefois ; des choses pu�riles s�y trouveront, il en est dans les premi�res ann�es de toute existence humaine (et m�me dans tout le cours de l�existence). Je la terminerai promptement (mais j�y reviendrai, amen�e par une chose ou l�autre dans le cours du r�cit).

En �crivant, comme en parlant, je m�emballe souvent ! Alors, la plume ou la parole s�en va poursuivant son but � travers la vie comme � travers le monde.

J�ai parl� d�atavisme. L�-bas, tout au fond de ma vie, sont des r�cits l�gendaires, morts avec ceux qui me les disaient. Mais aujourd�hui encore, pareils � des sphinxs, je vois ces fant�mes, sorci�res corses et filles des mers, aux yeux verts ; - bandits f�odaux ; - Jacques ; - Teutons, aux cheveux roux ; - paysans gaulois, aux yeux bleus. � la haute taille ; - et tous, des bandits corses aux juges au parlement de Bretagne, amoureux de l�inconnu.

Tous transmettant � leurs descendants (l�gitimes ou b�tards) l�h�ritage des bardes.

Peut-�tre est-il vrai que chaque goutte de sang transmise par tant de races diverses fermente et bout au printemps s�culaire ; mais � travers tant de l�gendes racont�es sans que pas une ait �t� �crite, qu�y a-t-il de s�r ?


V.

Quelques notes sur mon pays natal.

La charrue y met au jour le cercueil de pierre de nos p�res les Gaulois ; le couteau � �gorger la victime et l�encens du Romain. Le laboureur, accoutum� � ces trouvailles les d�tourne (quelquefois pour faire une auge du cercueil, pour parfumer l��norme souche qui br�le sous sa grande chemin�e avec l�encens augural) et il continue � chanter ses b�ufs tandis que derri�re lui les oiseaux ramassent les vers dans les sillons ouverts.

Comme j�aime � songer � ce petit coin de terre ! J�aurais aim�, si ma m�re avait pu survivre � mon absence, passer pr�s d�elle quelques jours paisibles comme il les fallait pour elle, avec moi travaillant pr�s de son fauteuil et les vieux chats cal�doniens ronronnant au foyer.

Tant d�autres vivent si longtemps ! Ces jours-l� ne sont pas faits pour nous.

. . . . . . . . . . . . . . .

Parlons de la Haute-Marne ; elle eut son royaume d�Yvetot, le comt� de Montsongeon (Royaume du Haut-Gu�).

Entre trois cours d�eau qui le font ressembler � une �le, au pied des montagnes que dominait sa forteresse, Montsongeon eut ses arm�es qui, dans les guerres de Lorraine, remport�rent des victoires.

Dans Montsongeon comme dans une place de guerre on fermait les portes. Celle de dom Marius donnait sur la campagne, les autres sur la Sa�ne, la Tille et la Vingeance.

Le petit royaume fut bien des fois vendu et revendu ; les coupes des roitelets �taient plus grandes que les vignes de leurs coteaux ; leurs belles dames, aussi, avaient besoin d�argent pour des lib�ralit�s ou pour toute autre chose.

Et puis il y avait les donations aux abbayes, en expiation des crimes que les seigneurs avaient accoutumance de commettre.

Un Pierre de Mauvais-Regard trouva moyen de partager en deux moiti�s une somme vol�e : de l�une, il se servit pour expier, et de l�autre pour continuer es p�chiers ; puis, afin d��tre tout � fait en r�gle, il donna, pour cent sols de Langres, le droit de p�ture, dans une partie du Montsongeonnais, aux moines d�Auberive. Un autre Pierre ayant grand besoin d�argent et sa femme aussi, ils vendirent tout ce qu�ils poss�daient � Boissey et autres lieux. Le royaume s��mietta vers la fin du XIIIe si�cle.

Le nom de Montsongeon a �t� l�objet de savantes discussions.

On voulut le faire d�river des pr�tres de Mars (les Saliens). Mais comme on ne trouvait pas d�antiquit�s romaines on se rabattit sur les Francs (Saliens).

� Dey�, disait Marie Verdet, gu� b�e temps que c��tot tenl� qu�on ellot cueilli l� sauge pou l� m�ledes m�me que Mme l� Bourelle de Langres en cueillot pou se remedes gn� par cent ans. �

Peut-�tre bien que Marie Verdet avait raison.

A Beurville, sur le cours d�eau du Ceffondret, c�est une histoire d�amour qu�on place. Vers 1580, � l��poque des guerres de religion, Nicolas de Beurville, chef des bandes arm�es qui couraient le pays, aimait la fille du sire Girard de Hault et comme c�est l�usage entre gens � qui on le d�fend, elle le paya de retour.

Il semblait que leur mariage f�t impossible. La belle Anne de Hault trouva moyen, au moment o� la contr�e �tait dans la terreur des bandes de Beurville, qu�on demand�t � son p�re de la sacrifier � la paix du territoire.

Une d�putation affol�e vint supplier le p�re, et au besoin exiger, que l�on offrit � Nicolas sa belle Anne en mariage avec une forte dot, � condition qu�il irait dans une autre contr�e piller les pauvres gens pour l�entretien de ses compagnies.

C�est ce qui fut fait. Beurville alla piller ailleurs, et le jour �tant venu o� il eut de quoi se repentir en paix, les deux �poux reb�tirent Sainte-Colombe et v�curent heureux - la l�gende ne dit pas s�il en �tait de m�me de leurs vassaux.

Une longue rue sur le roc escarp� du Cona, des tombes sous les ruines d�une chapelle au bas de la montagne, si nombreuses qu�elles forment un nid, le nid de la mort, c�est Bourmont entour� de collines bleu�tres ; quelques-unes sont couronn�es de for�ts. Au sommet de l�une d�elles un ermitage qui a trois l�gendes : la premi�re lui donne pour fondateur le diable ; la seconde, le bon Dieu ; la troisi�me, l�amour d�un berger pour la belle Marguerite. fille de R�nier de Bourmont.

Apr�s le si�ge de la Mothe, dont une horloge et d�autres choses curieuses furent apport�es � Bourmont, on y utilisa les �paves de cette ville. Bourmont �tait alors si pauvre, par l�obligation de nourrir des gens de guerre, que les gens, quasi-mendiants, y obtinrent la permission de vendre leur cloche.

Maintenant Bourmont devient vraiment une ville.

De Langres et de Chaumont, je ne dirai pas grand�chose : on les conna�t. Du viaduc de Chaumont, qui traverse le val des �coliers, tout le monde a vu la vieille ville du mont Chauve.

Du chemin de fer, de m�me, on voit Langres sur son rocher avec ses noirs remparts.

Une vieille querelle, querelle surtout de proverbes et chansons, existait entre Langres et Chaumont.

� Chaumont on disait de Langres :

L� haut su c�s rochers,
Moiti� fols, moiti� eur�g�s.

A Langres, on disait de Chaumont, entre des couplets par centaines, celui-ci :

Oi Langres y fait fr�, dit-on,
Mais y fait chaud ai Chaumont.
Car quand bige veut ventai,
Pour ben l�at rep�r l�empochai d�entrai,
Car quand bige veut vent�
Lai pote on y fait fremer (bis).

Autrefois, aux environs de Chaumont, un jeune homme pendant des ann�es allait s�asseoir silencieusement sous le manteau de la chemin�e, le dimanche, sans oser t�moigner autrement son d�sir de demander la fille de la maison en mariage.

- Bonjo tout le monde ! disait-il en entrant ; on lui offrait une chaise, et au bout de longues heures il se levait, disait : Bonso teurteu ! et s�en allait pour jusqu�au dimanche suivant.

Quand, rouge jusqu�aux oreilles, il osait faire sa demande, la jeune fille, si elle acceptait, rapprocha


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