Nous sommes en 1893, Emma a alors 24 ans et vient de rencontrer son nouveau compagnon Edward Brady, natif d�Autriche o� il vient de purger une peine de 10 ann�es de prison pour publication d��crits ill�gaux. Son ancien amant Alexandre � Sasha � Berkman est lui m�me incarc�r� pour avoir tent� d�assassiner un patron d�industrie l�ann�e pr�c�dente, Henry Clay Frick (cf. index des noms � la fin). Accus�e � d�incitation � l��meute � lors d�un discours prononc� � Union Square, Emma est arr�t�e � Philadelphie puis extrad�e vers l��tat de New York. La police lui propose, sans succ�s, de devenir indic pour �viter la prison. L�instruction se base sur les notes d�un agent de police, pr�tendument prises durant le meeting, alors que douze personnes pr�sentes t�moign�rent de l�impossibilit� physique de prendre des notes � cause de la foule et qu�un expert d�clara que l��criture �tait bien trop r�guli�re pour avoir �t� prise debout dans un endroit bond�. Un journaliste du World de New York t�moigna en sa faveur mais ce fut sa perte. En effet, le lendemain du meeting, le World avait publi� un article de ce m�me journaliste rendant compte du discours d�Emma � Union Square. Or, l�article avait �t� retouch� et le propos du journaliste, compl�tement modifi�, accusait Emma. Le journaliste n�osa pas t�moigner contre son employeur en plein tribunal et son article fut suppl�� � son t�moignage. Contre l�avis de son avocat elle refusa de faire appel : la farce de son proc�s avait renforc� son opposition � l��tat et elle ne voulait lui demander aucune faveur. Son avocat refusa alors d��tre pr�sent le jour du jugement. Le m�me World qui lui avait jou� un si mauvais tour lui proposa de publier le discours qu�elle avait pr�par� pour s�adresser au jury ; elle y consenti, sous r�serve d�avoir acc�s aux �preuves avant le tirage. Emma ne fut pas autoris�e � adresser le discours qu�elle avait pr�par� au tribunal mais l��dition sp�ciale du World sortit comme pr�vu juste apr�s le verdict de la cour. Elle fut condamn�e � un an de d�tention au p�nitencier de Blackwell�s Island (litt�ralement : l��le du puits noir).
C��tait une magnifique journ�e d�octobre, claire et lumineuse. La barge se h�tait sur l�eau avec laquelle jouaient les reflets du soleil. J��tais accompagn�e par plusieurs journalistes, qui me pressaient tous de leur accorder une entrevue. � Je voyage avec une escorte digne d�une reine, � remarquai-je de bonne humeur ; � jetez seulement un coup d�oeil � mes satrapes. � � Mais cette m�me ne s�arr�te donc jamais ! �, r�p�tait sans cesse un jeune reporteur, admiratif. Lorsque nous avons atteint l��le, j�ai dit adieu � mon escorte, les enjoignant de ne pas �crire plus de mensonges que n�cessaire. Je leur ai cri� gaiement que je les reverrai dans un an et j�ai suivi le sh�rif adjoint le long de la large all�e de gravier bord�e d�arbres qui conduisait � l�entr�e de la prison. Arriv�e l� je me suis tourn�e vers la rivi�re, j�ai inspir� profond�ment une derni�re bouff�e d�air libre, et j�ai franchi le seuil de ma nouvelle demeure.
Je fus appel�e devant la surveillante-chef, une grande femme au visage stupide. Elle commen�a par s�enqu�rir de mes origines. � Quelle religion ? � fut sa premi�re question. � Aucune, je suis ath�e... � � L�ath�isme est interdit ici. Tu iras � l��glise. � Je r�pondis que je ne ferais rien de la sorte. Je ne croyais en rien de ce que d�fendait l��glise et, n��tant pas une hypocrite, je n�assisterai pas aux offices. De plus, j��tais d�origine juive. Y avait-il une synagogue ? Elle r�pondit s�chement qu�il y avait des services pour les d�tenus juifs le samedi apr�s-midi, mais comme j��tais l�unique prisonni�re juive, elle ne pouvait pas me permettre d�aller seule parmi tant d�hommes.
Apr�s avoir pris un bain et rev�tu l�uniforme des d�tenues je fus envoy�e dans ma cellule et enferm�e.
Je savais d�apr�s ce que Most m�avait racont� de Blackwell�s Island que la prison �tait vieille et humide, les cellules petites, sans eau ni lumi�re. J��tais donc pr�par�e � ce qui m�attendait. Mais au moment o� la porte fut verrouill�e, j�ai commenc� � �prouver une sensation de suffocation. Dans les t�n�bres j�ai t�tonn� � la recherche de quelque chose pour m�asseoir et mes mains ont rencontr� �troit un bas-flanc de m�tal. Une fatigue extr�me m�a soudain submerg�e et je me suis endormie imm�diatement.
Je pris conscience d�une vive br�lure dans les yeux, et je bondis, effray�e. Une lampe �tait tenue pr�s des barreaux. � Qu�est-ce que c�est ? �, ai-je cri�, oubliant o� je me trouvais. La lampe s�abaissa et je vis un visage maigre et asc�tique qui me regardait fixement. Une voix douce m�a f�licit� de mon profond sommeil. C��tait la matonne du soir qui faisait sa ronde r�guli�re. Elle me dit de me d�shabiller et me laissa.
Mais je ne pus trouver � nouveau le sommeil cette nuit-l�. La sensation irritante de la couverture rugueuse, les ombres rampantes de l�autre c�t� des barreaux, me gard�rent �veill�e jusqu�� ce que le son d�un gong me mette � nouveau sur pied. Les cellules furent d�verrouill�es, les portes violemment ouvertes. Des silhouettes ray�es bleues et blanches s�en extirp�rent, formant automatiquement une ligne dans laquelle je pris place moi-m�me. Il y eut un commandement : � En avant, marche ! �, et la ligne commen�a � se d�placer le long du corridor, descendant les escaliers vers un recoin contenant des lavabos et des serviettes. Il y eut � nouveau un commandement : � Lavez-vous ! � et tout le monde se mit � r�clamer bruyamment une serviette, d�j� sale et humide. � peine avais-je eu le temps de m�asperger d�eau les mains et le visage, sans m�me avoir pu m�essuyer, que l�ordre de retour fut donn�.
Vint ensuite le petit d�jeuner : une tranche de pain et une tasse en fer blanc remplie d�eau chaude brun�tre. Puis � nouveau la ligne fut form�e, et l�humanit� ray�e fut divis�e en sections et envoy�e vers ses t�ches quotidiennes. Avec d�autres femmes, je fus emmen�e � l�atelier de couture.
La proc�dure de formation de la ligne - � En avant, marche ! � - �tait r�p�t�e trois fois par jours, sept jours par semaine. Apr�s chaque repas, dix minutes �taient accord�es pour parler. Ces �tres refoul�s d�versaient alors un torrent de mots. Chaque pr�cieuse seconde augmentait le rugissement des sons ; et soudain, le silence.
L�atelier de couture �tait vaste et lumineux, le soleil entrant souvent par les hautes fen�tres, ses rayons intensifiant la blancheur des murs et la monotonie des uniformes r�glementaires. Sous cette lumi�re crue les silhouettes v�tues de pantalons trop larges et d�habits rudes et sans gr�ce paraissaient plus hideuses encore. Pourtant, l�atelier �tait un soulagement bienvenu apr�s la cellule. La mienne, situ�e au rez-de-chauss�e, �tait grise et humide m�me en pleine journ�e ; les cellules des �tages sup�rieurs �taient un peu plus lumineuses. Contre les barreaux de la porte, on pouvait m�me lire � l�aide de la lumi�re venant des fen�tres du corridor.
Le verrouillage des portes pour la nuit �tait la plus terrible exp�rience de la journ�e. Les d�tenues d�filaient le long des cellules, formant la ligne habituelle. En atteignant sa cellule, chacune quittait la ligne, p�n�trait dedans et, les mains sur la porte de fer, attendait le commandement. Retentissait alors l�ordre � Fermez ! � et avec fracas les soixante-dix portes se fermaient, chaque prisonni�re s�enfermant automatiquement elle-m�me. Plus d�chirant encore �tait l�avilissement quotidien d��tre oblig�e de marcher au pas cadenc� jusqu�� la rivi�re, transportant le seau d�excr�ments accumul�s durant vingt-quatre heures.
Je fus nomm�e responsable de l�atelier de couture. Ma t�che consistait � couper les habits et � pr�parer le travail pour les deux douzaines de femmes employ�es l�. En plus de cela je devais tenir les comptes du mat�riel entrant et des paquets sortants. J�accueillis tout ce travail avec joie. Cela m�aidait � oublier l�existence sinistre au sein de la prison. Mais les soir�es �taient une torture. Durant les premi�res semaines je tombais endormie aussit�t que ma t�te touchait l�oreiller. Mais bient�t, toutefois, les nuits me trouv�rent agit�e sans r�pit, recherchant en vain le sommeil. Quelles nuits �pouvantables ! M�me si j�obtenais les deux mois ordinaires de commutation de peine, j�en avais encore pr�s de deux cent quatre-vingt dix � affronter. Deux cent quatre-vingt dix nuits - et Sasha ? Souvent, �tendue dans les t�n�bres de ma cellule, je comptais mentalement le nombre de jours et de nuits qu�il avait encore devant lui. M�me s�il pouvait sortir apr�s sa premi�re sentence de sept ans, il lui resterait encore plus de vingt-cinq mille nuits ! Je fus terroris�e � l�id�e que Sasha pourrait ne pas y survivre. Je sentais qu�il n�y avait rien de tel pour mener les gens � la folie que les nuits d�insomnie pass�es en prison. Mieux valait encore la mort, pensai-je. La mort ? Frick n��tait pas mort, et la jeunesse magnifique de Sasha, sa vie, les choses qu�il aurait pu accomplir - tout cela avait �t� sacrifi� - peut-�tre pour rien. Mais l�Attentat [1] de Shasha fut-il commit en vain ? Ma foi r�volutionnaire n��tait-elle qu�un simple �cho de ce que les autres m�avaient dit ou enseign� ? � Non, pas en vain ! � insistait quelque chose en moi. � Aucun sacrifice n�est perdu pour un grand id�al. �
Un jour la surveillante-chef vint me dire que j�allais devoir obtenir de meilleurs r�sultats de la part des femmes. Elles ne produisaient pas autant, me dit-elle, que sous la conduite de la prisonni�re qui avait eu la responsabilit� de l�atelier de couture avant moi. Je fus indign�e � la suggestion de devenir un tyran. C��tait parce que je ha�ssais les esclaves autant que leurs ma�tres, informais-je la matonne, que j�avais �t� envoy�e en prison. Je me consid�rais moi-m�me comme �tant une des d�tenues, et non pas leur sup�rieure. J��tais d�termin�e � ne pas faire quoi que ce soit qui renierait mes id�aux. Je pr�f�rais la punition. Une des m�thodes utilis�es pour traiter les offenseurs consistait � les placer dans un coin face � un tableau noir, les contraignant � rester quatre heures dans cette position, constamment sous le regard vigilant d�une matonne. Cela me semblait insultant et mesquin. Aussi, je d�cidai que si l�on m�imposait une telle indignit�, j�augmenterais mon offense et serais envoy�e au cachot. Mais les jours pass�rent et je ne fus pas punie.
En prison, les nouvelles voyagent avec une rapidit� surprenante. Avant vingt-quatre heures toutes les femmes surent que j�avais refus� d�agir comme une esclavagiste. Elles n�avaient pas �t� m�chantes avec moi, mais elles �taient rest�es distantes. On leur avait dit que j��tais une terrible � anarchiste � et que je ne croyais pas en Dieu. Elles ne m�avaient jamais vue � l��glise et je ne prenais pas part � leur dix minutes d�effusion de paroles. � leurs yeux j��tais une marginale, une freak. Mais quand elles apprirent que j�avais refus� de jouer au boss avec elles, leur r�serve disparut. Le dimanche, apr�s la messe, les cellules �taient ouvertes pendant une heure pour permettre aux femmes de se rendre visite. Le dimanche suivant je re�us la visite de toutes les d�tenues de mon �tage. Elles sentaient que j��tais leur amie, m�assur�rent-elles, et elles feraient n�importe quoi pour moi. Les filles travaillant � la blanchisserie me propos�rent de laver mes habits, d�autres de repriser mes chaussettes. Chacune d�elles �tait anxieuse de pouvoir me rendre un service. Je fus profond�ment �mue. Ces pauvres cr�atures �taient tellement assoiff�es de tendresse, que la moindre manifestation de gentillesse leur paraissait �norme. Apr�s ce jour, elles vinrent souvent me voir pour partager avec moi leurs probl�mes, leur haine de la surveillante chef, ou leurs confidences � propos de leur engouement pour les prisonniers masculins. Leur ing�niosit� � continuer de flirter juste sous les yeux des gardes �tait �tonnante.
Les trois semaines pass�es aux Tombeaux [2] m�avaient apport� des preuves suffisantes que l�assertion r�volutionnaire, selon laquelle le crime est le r�sultat de la pauvret�, �tait bas�e sur des faits r�els. La plupart des accus�s qui attendaient leur proc�s venaient de la plus basse couche de la soci�t�, des hommes et des femmes sans amis, souvent m�me sans logis. C��taient des cr�atures malheureuses, ignorantes, mais toujours remplies d�espoir parce qu�elles n�avaient pas encore �t� condamn�es. Au p�nitencier, le d�sespoir poss�dait pratiquement tous les prisonniers et les prisonni�res. Cela aider � r�veiller les t�n�bres mentales, la peur et la superstition qui les maintenaient en esclavage. Parmi les soixante-dix prisonni�res, il n�y en avait pas plus d�une demi-douzaine qui montrait encore quelque discernement. Les autres n��taient que des r�prouv�es sans la moindre conscience sociale. Leurs malheurs personnels remplissaient leurs pens�es ; elles ne pouvaient pas comprendre qu�elles �taient des victimes, des maillons dans une cha�ne infinie d�in�galit�s et d�injustices. Depuis leur enfance elles n�avaient rien connu d�autre que la pauvret�, la mis�re, le besoin, et les m�mes conditions les attendaient apr�s leur lib�ration. Pourtant elles �taient toujours capables de sympathie et de d�vouement, d�impulsions g�n�reuses. J�eus bient�t l�occasion de m�en rendre compte par moi-m�me lorsque je tombai malade.
L�humidit� de ma cellule et le froid des derniers jours de d�cembre avaient d�clench� une attaque de mon vieux mal, les rhumatismes. Pendant des jours la surveillante-chef s�opposa � ce que je sois transf�r�e � l�h�pital, mais elle fut finalement oblig�e de se soumettre aux ordres du m�decin de visite.
Le p�nitencier de Blackwell�s Island supportait bien l�absence d�un m�decin � permanent �. Les d�tenues recevaient l�assistance m�dicale du Charity Hospital, qui se trouvait non loin. Le personnel de cet institut comportait des �tudiants en stages de six semaines, ce qui entra�nait de fr�quents changements dans l��quipe. Ils �taient supervis�s directement par un m�decin de visite de la ville de New-York, le Dr. White, un homme agr�able et humain. Le traitement donn� aux prisonni�res �tait aussi bon que celui que pouvaient recevoir les patientes de n�importe quel h�pital new-yorkais.
L�infirmerie du p�nitencier �tait la pi�ce la plus grande et la plus claire de tout le b�timent. Ses fen�tres spacieuses donnaient sur une vaste pelouse en face de la prison et, plus loin, sur l�East River. Quand il faisait beau le soleil entrait g�n�reusement. Un mois de repos, la gentillesse du m�decin, et l�attention touchante de mes camarades prisonni�res me soulag�rent de ma douleur et me permirent de me remettre.
Durant l�une de ses visites, le Dr. White d�crocha la carton suspendu au pied de mon lit sur lequel �taient not�s mon crime et mon curriculum vitae. � Incitation � l��meute, � lut-il. � Balivernes ! Je crois que vous ne seriez m�me pas capable de faire du mal � une mouche. Quelle belle �meuti�re vous feriez ! � plaisanta-t-il avant de me demander si �a ne me plairait pas de rester � l�infirmerie pour m�occuper des malades. � Bien s�r, �a me plairait, � r�pondis-je, � mais je ne connais rien au m�tier d�infirmi�re. � Il m�assura que personne non plus dans toute la prison. Il avait plusieurs fois essay� de persuader la ville de nommer une infirmi�re professionnelle comme responsable du service, mais il n�avait pas r�ussi. Pour les op�rations et les cas graves il devait faire venir une infirmi�re du Charity Hospital. Je pourrais facilement apprendre les choses �l�mentaires pour m�occuper des malades. Il m�apprendrait � prendre le pouls et la temp�rature et � accomplir des soins similaires. Il irait parler au directeur de la prison et � la surveillante-chef si j�acceptais de rester.
J�ai rapidement commenc� mon nouveau travail. L�infirmerie contenait seize lits, la plupart d�entre eux toujours occup�s. Les diff�rents cas �taient trait�s dans la m�me salle, des graves op�rations aux tuberculoses, en passant par les pneumonies ou les accouchements. Mes journ�es �taient longues et �puisantes, les g�missements des patientes angoissants ; mais j�aimais mon travail. Il me donnait l�occasion de me rapprocher des malades et d�apporter un peu de gaiet� dans leurs vies. Ma situation �tait tellement plus enviable que la leur : j�avais un amant et des amies, je recevais pleins de lettres et Ed m�envoyait des messages journaliers. Des anarchistes autrichiens, qui tenaient un restaurant, m�envoyaient des d�jeuners tous les jours, qu�Ed apportait lui-m�me au bateau. Fedya me fournissait en fruits et en sucreries chaque semaine. J�avais tant de choses � donner ; c��tait une joie de partager avec mes soeurs qui n�avaient ni amis ni attention. Il y avait quelques exceptions, bien s�r ; mais la majorit� n�avait rien. Elles n�avaient jamais rien eu avant et elles n�auraient rien lorsqu�elles seraient lib�r�es. Elles �taient les r�prouv�es, les laiss�es pour compte, abandonn�es sur le tas de fumier de la soci�t�.
J�eus petit � petit l�enti�re responsabilit� de l�infirmerie, une partie de mes devoirs �tant de diviser les rations sp�ciales accord�es aux prisonni�res malades. Ces rations consistaient en un litre de lait, une tasse de bouillon de boeuf, deux oeufs, deux biscuits, et deux morceaux de sucre pour chaque invalide. En plusieurs occasions le lait et les oeufs manquaient et je signalai le probl�me � l�une des matonnes de jour. Plus tard elle m�informa que la surveillante-chef avait dit que ce n��tait pas un probl�me, et que certaines patientes �taient assez fortes pour se passer de leurs rations sp�ciales. J�avais eu des occasions consid�rables d��tudier cette surveillante-chef, qui d�testait toutes celles qui n��taient pas anglo-saxonnes. Ses cibles pr�f�r�es �taient les Irlandaises et les Juives, qu�elle discriminait habituellement. Je n��tais donc pas surprise de recevoir un tel message de sa part.
Quelques jours plus tard la prisonni�re qui apportait les rations pour l�h�pital me dit que les portions manquantes avaient �t� donn�es par la surveillante-chef � deux prisonni�res noires. Cela non plus ne me surpris pas. Je savais qu�elle avait une attirance particuli�re pour les d�tenues noires. Elle les punissait rarement et leur accordait souvent des privil�ges inhabituels. En �change, ses favorites �piaient les autres prisonni�res, m�me celles de leur propre couleur qui �taient trop honn�tes pour se laisser acheter. Je n�eus moi-m�me jamais aucun pr�jug� � l�encontre des gens de couleur ; en fait, je ressentais une profonde souffrance pour eux parce qu�ils �taient trait�s comme des esclaves aux �tats-Unis. Mais je ha�ssais la discrimination. L�id�e que des gens malades, blancs ou noirs, puissent �tre priv�s de leurs rations pour nourrir des personnes en bonne sant� outrageait mon sens de la justice, mais je restai impuissante face � ce probl�me.
Apr�s mon premier conflit avec cette femme, elle m�avait laiss� particuli�rement tranquille. Une fois elle devint folle de rage parce que je refusais de traduire une lettre �crite en russe qui �tait arriv�e pour l�une des prisonni�res. Elle m�avait appel�e dans son bureau pour que je lise la lettre et que je lui en dise le contenu. Lorsque je vis que la lettre ne m��tait pas adress�e, je l�informais que je n��tais pas employ�e comme traductrice par la prison. C��tait d�j� suffisamment mauvais de la part du personnel carc�ral de fouiner dans le courrier personnel d��tres humains impuissants ; je n�y participerais pas. Elle r�pondit que c��tait stupide de ma part de ne pas tirer avantage de son bon vouloir. Elle pouvait me renvoyer dans ma cellule, me priver de ma commutation de peine pour bonne conduite, et faire en sorte que le reste de mon s�jour devienne un enfer. Je lui r�pondis qu�elle pouvait bien faire ce qu�elle voulait, mais que je ne lirais jamais les lettres personnelles de mes malheureuses soeurs, et que je les lui traduirais encore moins.
Puis vint le probl�me des rations manquantes. Les malades commenc�rent � suspecter qu�elles n�avaient pas leur part enti�re et elles se plaignirent au docteur. Confronter � une question directe de sa part, je dus lui dire la v�rit�. Je n�ai jamais su ce qu�il avait dit � la matonne, mais les rations arriv�rent � nouveau enti�res. Deux jours plus tard je fus appel�e en bas et enferm�e au cachot.
J�avais vu � plusieurs reprises les effets du cachot sur d�autres prisonni�res. Une d�tenue y avait �t� enferm�e pendant vingt-huit jours, au pain et � l�eau, alors que les r�glements interdisaient tout s�jour de plus de quarante-huit heures. � sa sortie, elle avait du �tre transport�e sur une civi�re ; ses mains et ses jambes �taient enfl�es, son corps couvert de plaques. Les descriptions que m�en avaient fait la pauvre cr�ature et d�autres infortun�es me rendaient malade. Mais rien de ce que j�avais entendu n��tait comparable avec la r�alit�. La cellule �tait nue ; on devait s�asseoir ou se coucher sur le dur sol de pierre. L�humidit� des murs faisait du cachot un endroit �pouvantable. Pire encore �tait l�absence totale d�air et de lumi�re, les t�n�bres imp�n�trables, tellement �paisses qu�on ne pouvait m�me pas deviner sa main lev�e devant sa figure. J�eus la sensation de sombrer dans une fosse d�vorante. Je pensais � la description de Most : � L�Inquisition Espagnole rena�t en Am�rique �. Il n�avait pas exag�r�.
Apr�s que la porte se fut referm�e sur moi, je restai debout, redoutant l�id�e de m�asseoir ou de m�adosser au mur. Puis je t�tonnai vers la porte. Petit � petit l�obscurit� perdit de sa densit�. Je saisis un son faible qui approchait lentement ; j�entendis une cl� tourner dans la serrure. Une matonne apparut. Je reconnu Miss Johnson, celle qui m�avait effray�e � mon r�veil lors de ma premi�re nuit au p�nitencier. J�en �tais venue � conna�tre et � appr�cier sa belle personnalit�. Sa gentillesse envers les prisonni�res �tait l�unique rayon de soleil dans leur existence terne. Elle m�avait prise en affection pratiquement d�s le d�but, et elle m�avait � plusieurs reprises d�montr� son attention de mani�re d�tourn�e. Souvent la nuit, quand tout le monde �tait endormi, et que le calme �tait tomb� sur la prison, Miss Johnson entrait dans l�infirmerie, posait ma t�te sur ses genoux, et caressait tendrement mes cheveux. Elle me racontait les nouvelles parues dans les journaux pour me distraire et elle essayait d��gayer mon humeur maussade. Je savais que j�avais trouv� une amie chez cette femme, qui �tait elle-m�me une �me seule, n�ayant jamais connu l�amour d�un homme ou d�un enfant.
Elle entra dans le cachot en portant une chaise pliante et une couverture. � Tu peux t�asseoir l�-dessus �, dit-elle, � et t�enrouler l�-dedans. Je laisserai la porte entrouverte pour laisser passer un peu d�air. Plus tard, je t�apporterai du caf� chaud. Cela t�aidera � passer la nuit. � Elle me raconta combien c��tait douloureux pour elle de voir des prisonni�res enferm�es dans ce trou effrayant, mais qu�elle ne pouvait rien faire parce qu�on ne pouvait pas faire confiance � la plupart d�entre elles. Elle �tait persuad�e qu�avec moi, c��tait diff�rent.
� cinq heures du matin mon amie dut r�cup�rer la chaise et la couverture et verrouiller la porte. Je ne me sentais plus oppress�e par le cachot. L�humanit� de Miss Johnson avait dissip� l�obscurit�.
Lorsqu�on me sortit du cachot et qu�on me renvoya � l�infirmerie, il �tait pratiquement midi. Je repris mes devoirs. Plus tard j�appris que le Dr. White m�avait demand�e, et, ayant �t� inform� que j��tais punie, il avait cat�goriquement demand� ma lib�ration.
Aucune visite n��tait autoris�e avant qu�ait �t� accompli un mois de peine. Depuis mon incarc�ration j�avais attendu Ed avec impatience, bien qu�en m�me temps je redoutais sa venue. Je me souvenais de ma terrible visite avec Sasha, au p�nitencier de Pennsylvanie. Mais ce ne fut pas si �pouvantable � Blackwell�s Island. J�ai retrouv� Ed dans une salle o� d�autres prisonniers recevaient les amis et la famille qui venaient les voir. Il n�y avait pas de garde entre nous. Les autres d�tenues �tait tellement absorb�es avec leurs propres visiteuses que personne ne fit attention � nous. Pourtant nous nous sentions contraints. Les mains jointes, nous avons parl� de choses g�n�rales.
Ma seconde visite eut lieu dans l�infirmerie. Miss Johnson �tant de garde, elle pla�a avec pr�venance un paravent pour nous soustraire � la vue des autres patientes, et resta elle-m�me � distance. Ed me prit dans ses bras. C��tait une extase de sentir � nouveau la chaleur de son corps, d�entendre battre son coeur, de s�accrocher avidement � ses l�vres. Mais son d�part me laissa dans un violent tumulte �motionnel, d�vor�e d�un besoin passionnel de la pr�sence de mon amant. Le jour durant j�essayais de calmer le d�sir br�lant qui d�ferlait dans mes veines, mais la nuit venue la passion s�empara de moi. Je finis par trouver le sommeil, un sommeil agit�, perturb� par des r�ves et des images des nuits enivrantes pass�es avec Ed. C��tait un supplice trop �puisant. Je fus contente lorsqu�il amena Fedya et d�autres amis avec lui.
Une fois Ed vint accompagn� par Voltairine de Cleyre. Elle avait �t� invit�e � New York par des amies pour parler � un meeting organis� en ma faveur. Lorsque je lui avais rendu visite � Philadelphie, elle �tait trop malade pour pouvoir discuter. Je fus heureuse de cette possibilit� de devenir d�sormais plus proche d�elle. Nous avons parl� des choses les plus ch�res � nos coeurs - Sasha, le mouvement. Voltairine promit, � ma lib�ration, de se joindre � moi dans un nouvel effort en faveur de Sasha. En attendant elle m�assura qu�elle lui �crirait. Ed aussi �tait en contact avec lui.
Mes visiteurs et visiteuses �taient toujours envoy�s � l�infirmerie. Je fus donc surprise d��tre un jour appel�e dans le bureau du Directeur pour voir quelqu�un. Il s�agissait de John Swinton et sa femme. Swinton �tait une c�l�brit� nationale ; il avait travaill� avec les abolitionnistes et s��tait battu pendant la Guerre Civile. En tant qu��diteur en chef du New York Sun il avait plaid� en faveur des r�fugi�s Europ�ens qui venaient chercher asile aux �tats-Unis. Il �tait l�ami et le conseiller de jeunes aspirants litt�raires, et avait �t� un des premiers � d�fendre Walt Whitman contre les jugements erron�s des puristes. Grand, droit, avec un beau visage, John Swinton �tait un personnage impressionnant.
Il me salua chaleureusement, me faisant remarquer qu�il �tait justement en train de dire au Directeur Pillsbury qu�il avait lui-m�me fait, pendant les jours de l�abolition, des discours plus violents que tout ce que j�avais pu dire � Union Square. Et il n�avait pas �t� arr�t� pour autant. Il avait dit au Directeur qu�il devrait avoir honte de garder enferm�e � une petite fille comme �a �. � Et que pensez-vous qu�il a r�pondu ? Il a r�pondu qu�il n�avait pas le choix, qu�il ne faisait que son devoir. Tous les faibles disent �a, des l�ches qui rejettent toujours la faute sur les autres. � Juste � ce moment le Directeur s�approcha de nous. Il assura Swinton que j��tais une prisonni�re mod�le et que j��tais devenue une infirmi�re efficace en tr�s peu de temps. En fait, je travaillais si bien qu�il aurait voulu que l�on m�ait condamn�e pour cinq ans. � Qu�elle g�n�rosit�, n�est-ce pas ? �, rigola Swinton. � Peut-�tre lui donnerez-vous un travail pay� lorsqu�elle aura purg� sa peine ? � � Assur�ment �, r�pondis Pillsbury. � H� bien, vous seriez bien stupide. Ne savez-vous donc pas qu�elle ne croit pas en la prison ? Aussi s�r que vous �tes vivant, elle les laisserait toutes s��chapper, et qu�adviendrait-il alors de vous ? � Le pauvre homme �tait embarrass�, mais il se joignit � la rigolade. Avant que mon visiteur prenne cong�, il se tourna une fois de plus vers le Directeur, l�avertissant de � prendre bien soin de sa jeune amie �, sans quoi il � ferait �clater tout cela au grand jour �.
La visite des Swinton changea compl�tement l�attitude de la surveillante-chef envers moi. Si le Directeur avait toujours �t� assez d�cent avec moi, elle commen�a � me couvrir de privil�ges : de la nourriture de sa propre table, des fruits, du caf�, et des ballades sur l��le. Je refusai toutes ces faveurs � l�exception des balades ; c��tait ma premi�re opportunit� en six mois d�aller � l�air libre et d�inhaler l�air printanier sans barreau d�acier pour y mettre un frein.
En Mars 1894 nous avons re�u un grand afflux de prisonni�res. C��tait pratiquement toutes des prostitu�es ramass�es pendant les rafles r�centes. La ville avait �t� frapp�e d�une nouvelle croisade contre le vice. Le Comit� Lexow, avec � sa t�te le R�v�rend Parkhurst, maniait le balai qui devait nettoyer New York de ce fl�au affreux. Les hommes trouv�s dans les maisons closes �taient automatiquement rel�ch�s, mais les femmes �taient arr�t�es, condamn�es et envoy�es � Blackwell�s Island.
La plupart de ces malheureuses arrivaient dans des conditions d�plorables. Elles �taient soudainement priv�es des narcotiques qu�elles utilisaient pratiquement toutes habituellement. La vue de leur souffrance �tait poignante. Avec une force de g�antes les fr�les cr�atures secouaient les barreaux de fer, juraient et hurlaient pour demander de la drogue et des cigarettes. Puis elles tombaient au sol, ext�nu�es, g�missant pitoyablement tout au long de la nuit.
La mis�re de ces pauvres cr�atures me rappela ma propre lutte pour me passer de l�effet apaisant des cigarettes. Mis � part durant mes dix semaines de maladie � Rochester, j�avais fum� pendant des ann�es, parfois jusqu�� quarante cigarettes par jour. Lorsque nous avions des probl�mes d�argent, et qu�il fallait choisir entre du pain ou des cigarettes, nous nous d�cidions g�n�ralement pour ces derni�res. Nous ne pouvions tout simplement pas tenir tr�s longtemps sans fumer. �tre coup�e de cette habitude en arrivant au p�nitencier fut pour moi une torture presque au-del� de mes forces. Les nuits dans la cellule devinrent doublement atroces. Le seul moyen d�obtenir du tabac en prison passait par la corruption. Mais je savais que si une des d�tenues �tait attrap�e en m�apportant des cigarettes, elle serait punie. Je ne pouvais les exposer � ce risque. Priser du tabac �tait autoris�, mais je n�ai jamais pu m�y habituer. Il n�y avait rien � faire � part s�adapter � la privation. J�eus la force de r�sister et j�oubliais ma d�pendance en me plongeant dans la lecture.
Il n�en �tait pas de m�me pour les nouvelles arrivantes. � partir du moment o� elles apprirent que j��tais responsable de la pharmacie, elle m�ont poursuivie avec des offres d�argent ; pire encore, avec de pitoyables appels � mon humanit�. � Juste une bouff�e de dope, pour l�amour de Dieu ! �. Je m�insurgeais contre l�hypocrisie chr�tienne qui permettait aux hommes de s�en aller librement et qui envoyait les pauvres femmes en prison pour avoir acc�d� aux demandes sexuelles de ces m�mes hommes. Priver soudainement les victimes des narcotiques qu�elles avaient utilis�s pendant des ann�es me paraissait impitoyable. Je leur aurais volontiers donn� ce dont elles avaient si terriblement besoin. Ce ne fut pas la peur de la punition qui m�emp�cha de leur apporter un peu de soulagement ; c��tait la confiance que le Dr. White avait en moi. Il m�avait fait confiance avec les m�dicaments, il avait �t� gentil et g�n�reux - je ne pouvais pas le trahir. Les cris des femmes me d�rout�rent, m�affaiblirent durant des journ�es enti�res, mais je m�en suis tenue � mes responsabilit�s.
Un jour une jeune Irlandaise fut amen�e � l�h�pital pour une op�ration. Vu la gravit� du cas, le Dr. White fit appel � deux infirmi�res dipl�m�es. L�op�ration dura jusqu�� tard dans la soir�e, puis la patiente fut laiss�e sous ma garde. Les effets de l��ther l�avait rendue vraiment malade ; elle vomit violemment, et arracha les points de suture de sa plaie, ce qui provoqua une h�morragie s�v�re. J�envoyai un appelle urgent au Charity Hospital. Il me sembla que des heures s��coul�rent avant que le docteur et son �quipe arrivent. Il n�y avait pas d�infirmi�res cette fois-ci et je dus prendre leur place.
La journ�e avait �t� inhabituellement dure, et j�avais eu tr�s peu de sommeil. J��tais �puis�e et je devais me tenir � la table d�op�ration avec la main gauche pendant qu�avec celle de droite je passais les instruments et les �ponges. La table d�op�ration c�da soudain et mon bras fut attrap�. J�ai hurl� de douleur. Le Dr. White �tait tellement absorb� dans ses manipulations que pendant un instant il ne r�alisa pas ce qui s��tait pass�. Quand il releva enfin la table et que mon bras fut ressorti, on aurait dit que chaque os en avait �t� bris�. La douleur �tait insoutenable et il ordonna une piq�re de morphine. � On s�occupera du bras plus tard. L�op�ration d�abord �. � Non, pas de morphine, � suppliais-je. Je me souvenais encore de l�effet qu�avait eu la morphine sur moi quand le Dr. Julius Hoffman m�en avait donn� une dose contre l�insomnie. Cela m�avait fait dormir, mais au cours de la nuit j�avais essay� de me jeter par la fen�tre, et il avait fallu toute la force de Sasha pour me retenir. La morphine m�avait rendue folle, et il �tait d�sormais hors de question que j�en prenne.
L�un des m�decins me donna quelque chose qui eut un effet calmant. Apr�s que la patiente op�r�e eut �t� transport�e dans son lit, le Dr. White examina mon bras. � Vous �tes d�licate et rondelette, � dit-il, � �a a sauv� vos os. Rien n�a �t� cass� - juste un petit peu aplati �. Il mit une attelle � mon bras. Le docteur voulait que j�aille au lit, mais il n�y avait personne d�autre pour veiller au chevet de la patiente. C��tait peut-�tre sa derni�re nuit : ses tissus �taient tellement infect�s que les points ne tiendraient pas, et une autre h�morragie s�av�rerait fatale. Je d�cidai de rester � son c�t�. Je savais que je n�arriverai pas dormir avec un cas aussi s�rieux que celui-ci.
J�ai assist� toute la nuit � sa lutte pour la vie et, au matin, j�ai envoy� chercher un pr�tre. Tout le monde fut surpris de mon acte, particuli�rement la surveillante-chef. Comment pouvais-je, moi une ath�e, faire une chose pareille, se demanda-t-elle, et choisir un pr�tre, par dessus le march� ! J�avais refus� de voir les missionnaires aussi bien que le rabbin. Elle avait remarqu� que j�avais sympathis� avec les deux soeurs catholiques qui nous rendaient souvent visite le dimanche. Je leur avais m�me pr�par� du caf�. Ne pensais-je pas que l��glise catholique avait toujours �t� l�ennemie du progr�s et qu�elle avait pers�cut� et tortur� les Juifs ? Comment pouvais-je �tre si incons�quente ? Je lui ai assur� que je pensais bien s�r tout cela. J��tais tout autant oppos�e aux Catholiques qu�aux autres �glises. Je les consid�rais toutes identiques, ennemies du peuple. Elles pr�chaient la soumission, et leur Dieu �tait le Dieu des riches et des puissants. Je ha�ssais leur Dieu et jamais je ne ferai la paix avec lui. Mais si je pouvais croire � une religion parmi toutes, je pr�f�rerais l��glise catholique. � Elle est moins hypocrite, � lui ai-je dis ; � elle tient compte des fragilit�s humaines et poss�de un sens de la beaut� �. Les soeurs catholiques et le pr�tre n�avaient jamais essay� de pr�cher avec moi comme l�avaient fait les missionnaires, le pasteur, et le rabbin vulgaire. Ils avaient laiss� mon �me � son propre destin ; ils m�avaient parl� de choses humaines, sp�cialement le pr�tre, qui �tait un homme cultiv�. Ma pauvre patiente �tait parvenue � la fin d�une vie qui avait �t� trop dure pour elle. Le pr�tre lui donnerait peut-�tre quelques moments de paix et de gentillesse ; pourquoi est-ce que je n�aurais pas d� faire appel � lui ? Mais la matonne �tait trop born�e pour suivre mon raisonnement ou comprendre mes motifs. Je demeurais pour elle une � fille bizarre �.
Avant de mourir, ma patiente me demanda de la disposer pour la mort. J�avais �t� plus gentille avec elle, me dit-elle, que sa propre m�re. Elle voulait savoir que ce seraient mes mains qui la pr�pareraient pour son dernier voyage. Je la ferais belle ; elle voulait �tre belle pour rencontrer la M�re Marie et le Seigneur J�sus. Cela demanda peu d�efforts de la rendre aussi jolie une fois morte qu�elle l�avait �t� en vie. Ses boucles noires rendaient son visage d�alb�tre plus d�licat que toutes les m�thodes artificielles qu�elle avait utilis� pour rehausser sa beaut�. Ses yeux lumineux �taient maintenant clos ; je les avais ferm�s de ma propre main. Mais ses sourcils cisel�s et ses longs cils noirs rappelaient l��clat qui avait �t� le sien. Comme elle avait d� fasciner les hommes ! Et eux l�avaient d�truite. Elle �tait d�sormais hors de leur atteinte. La mort avait att�nu� ses souffrances. Elle paraissait maintenant sereine dans sa blancheur de marbre.
Au moment des f�tes juives, je fus de nouveau appel�e dans le bureau du Directeur. Ma grand-m�re m�y attendait. Elle avait suppli� Ed � plusieurs reprises pour qu�il l�emm�ne avec lui, mais il avait refus� afin de lui �viter cette exp�rience douloureuse. Mais rien ne pouvait arr�ter cet �tre d�vou�. Avec le peu d�anglais qu�elle baragouinait elle s��tait fait son chemin jusqu�au Commissaire des Peines, s��tait procur� un laisser-passer, et �tait venue jusqu�au p�nitencier. Elle me tendit un grand torchon blanc contenant du matzoth, du poisson gef�llte, et un g�teau de l�Est pr�par� de sa main. Elle essaya d�expliquer au Directeur quelle bonne fille juive �tait sa Chavele ; en fait, meilleure que n�importe quelle femme de rabbin, parce qu�elle donnait tout aux pauvres. Elle �tait terriblement nerveuse quand vint le moment du d�part, et j�essayai de l�apaiser, la suppliant de ne pas craquer devant le Directeur. Elle s�cha bravement ses larmes et sortit en marchant droite et fi�re, mais je savais qu�elle pleurerait am�rement aussit�t qu�elle serait hors de vue. Sans doute prierait-elle son Dieu pour sa Chavele.
Le mois de juin vit plusieurs prisonni�res quitter l�infirmerie. Quelques lits seulement restaient occup�s. Pour la premi�re fois depuis que j��tais entr�e � l�h�pital j�eus quelque temps libre, et j�en profitais pour lire plus souvent. J�avais accumul� une biblioth�que cons�quente. John Swinton m�avait envoy� plusieurs livres, ce que firent aussi d�autres amis, mais la plupart d�entre eux venaient de Justus Schwab. Il n��tait jamais venu me voir ; il avait demand� � Ed de me dire qu�il lui �tait impossible de venir me rendre visite. Il ha�ssait tant la prison qu�il ne serait pas capable de me laisser derri�re les barreaux. S�il venait il serait tent� d�utiliser la force pour me ramener avec lui, et cela ne ferait que causer des probl�mes. � la place il m�envoyait des piles de livres. Walt Whitman, Emerson, Thoreau, Hawthorne, Spencer, John Stuart Mill, et plusieurs autres auteurs Anglais et Am�ricains que j�appris � conna�tre et � aimer gr�ce � l�amiti� de Justus. Au m�me moment d�autres auteurs vinrent � s�int�resser � mon salut - des spiritualistes et des r�dempteurs m�taphysique de tout poil. J�essayai honn�tement d�atteindre leur pens�e, mais j��tais sans doute trop terre � terre pour suivre leurs ombres dans les nuages.
Parmi les livres que je re�us figurait la Vie d�Albert Brisbane, �crit par sa veuve. La page de garde portait une d�dicace reconnaissante � mon intention. Une lettre cordiale de son fils, Arthur Brisbane, �tait jointe au livre, dans laquelle il exprimait son admiration et l�espoir qu�� ma lib�ration je lui permettrai d�organiser une soir�e pour moi. La biographie de Brisbane me fit d�couvrir Fourrier et d�autres pionniers de pens�e socialiste.
La biblioth�que de la prison poss�dait quelque bonne litt�rature, notamment les oeuvres de George Sand, George Eliot, et Ouida. Le responsable de la biblioth�que �tait un Anglais instruit purgeant une peine de 5 ans pour contrefa�on. Les livres qu�il me distribuait commenc�rent rapidement � contenir des billets doux r�dig�s dans les termes les plus affectueux, qui s�enflamm�rent bient�t avec passion. Il avait d�j� pass� quatre ann�es en prison, disait l�un de ses billets, et l�amiti� et l�amour d�une femme lui manquaient cruellement. Il me suppliait de lui offrir au moins l�amiti�. Pourrais-je lui �crire occasionnellement � propos des livre que j��tais en train de lire ? Il n�aimait pas l�id�e de s�engager dans un stupide flirt de prison, mais le besoin d�expression libre et sans censure �tait par trop irr�sistible. Nous avons �chang� plusieurs billets, souvent d�une nature tr�s ardente.
Mon admirateur �tait un splendide musicien et jouait de l�orgue dans la chapelle. J�aurais aim� y assister, pouvoir l��couter et le sentir � mes c�t�s, mais la vue des prisonniers dans leurs uniformes ray�s, certains d�entre eux menott�s, et par dessus tout avilis et insult�s par le sermon du pasteur, �tait trop �pouvantable pour moi. J�en avait �t� t�moin une fois, le 4 juillet, quand des politiciens �taient venus pour parler aux d�tenus des splendeurs de la libert� Am�ricaine. J�avais d� passer par l�aile du b�timent des hommes pour d�livrer un message au Directeur, et j�avais entendu la pompeuse d�clamation patriotique sur la libert� et l�ind�pendance adress�e aux hommes rendus � l��tat d��paves physiques et mentales. Un des condamn�s avait �t� mis aux fers � cause d�une tentative d��vasion. Je pouvais entendre le cliquetis de ses cha�nes qui accompagnait chacun de ses mouvements. Je ne supportais pas d�aller � l��glise.
La chapelle �tait situ�e en dessous de l�infirmerie. Deux fois par dimanche, assise sur l�escalier, je pouvais entendre mon admirateur jouer de l�orgue. Le dimanche �tait presque une journ�e de vacances : la surveillante-chef �tait de cong�, et nous �tions lib�r�es de l�irritation que nous causait sa voix brutale. Les deux soeurs catholiques venaient parfois ce jour-l�. J��tais charm�e par la plus jeune, qui n�avait pas vingt ans, tr�s jolie et pleine de vie. Je lui ai demand� une fois ce qui l�avait amen�e � entrer dans les ordres. Levant ses grands yeux au ciel, elle me r�pondit : � Le pr�tre �tait si jeune et si beau ! � La � b�b� nonne, � comme je l�appelais, pouvait babiller des heures de sa jeune voix enjou�e, me contant nouvelles et ragots. C��tait pour moi un soulagement apr�s la grisaille de la prison.
De tous les amis que je me suis faits sur Blackwell�s Island le pr�tre �tait le plus int�ressant. Au premier abord je n�ai pas �prouv� beaucoup de sympathie pour lui. Je pensais qu�il �tait comme le reste des autres religieux pros�lytes, mais j�ai rapidement compris qu�il voulait uniquement parler de livres. Il avait �tudi� � Cologne et avait beaucoup lu. Il savait que j�avais plusieurs livres et il me demanda si je voulais bien en �changer quelques-uns avec lui. J��tais abasourdie et je me demandais quelle sorte de livre il allait m�amener, � part le Nouveau Testament ou le Cat�chisme. Mais il vint avec des oeuvres de po�sie et de musique. Il avait libre acc�s � la prison � n�importe quelle heure, et il venait souvent � l�infirmerie � neuf heures du soir et y restait bien apr�s minuit. Nous discutions alors de ses compositeurs favoris - Bach, Beetoven et Brahms - et nous comparions nos points de vue en po�sie et nos id�es sociales. Il m�offrit un dictionnaire Anglais-Latin ainsi d�dicac� : � Pour Emma Goldman
, avec mon plus grand respect. �
J�eus l�occasion de lui demander pourquoi il ne m�avait jamais donn� la Bible. � Parce que personne ne peut la comprendre ou l�aimer si on la force � la lire, � me r�pondit-il. Cela me donna envie de la lire et je la lui demandai. Sa simplicit� de langage et son c�t� mythique me fascin�rent. Il n�y avait pas de faux-semblant chez mon jeune ami. Il �tait d�vot, enti�rement consacr� � sa t�che. Il observait chaque je�ne et pouvait se perdre des heures en pri�res. Une fois il me demanda de l�aider � d�corer la chapelle. Lorsque je suis descendue, j�ai trouv� la fr�le figure �maci�e dans une pri�re silencieuse, oublieuse de tout ce qui l�entourait. Mon id�al, ma foi, �tait � l�oppos�e de la sienne, mais je sus qu�il �tait aussi ardemment sinc�re que moi. Notre ferveur �tait notre terrain d�entente.
Le Directeur Pillsbury venait souvent � l�h�pital. C��tait un homme peu commun pour son environnement. Son grand-p�re avait �t� ge�lier et son p�re et lui-m�me �taient tous deux n�s en prison. Il comprenait ses pensionnaires et les forces sociales qui les avaient cr��s. Il me confia une fois qu�il ne pouvait supporter les � balances � ; il pr�f�rait le prisonnier qui avait de la fiert� et qui ne s�abaissait pas � agir � l�encontre de ses cod�tenus dans le but de gagner des privil�ges pour lui-m�me. Si un d�tenu affirmait qu�il s�amenderait et ne commettrait plus jamais de crime, le Directeur �tait s�r qu�il mentait. Il savait que personne ne pouvait recommencer une vie nouvelle apr�s des ann�es de prison et le monde entier contre lui, � moins qu�il ait des amis pour l�aider au dehors. Il avait l�habitude de dire que l��tat ne fournissait m�me pas suffisamment d�argent � un homme lib�r� pour se payer les repas de sa premi�re semaine. Comment, alors, pouvait-on attendre de lui qu�il � agisse bien � ? Il racontait l�histoire d�un homme qui lui avait dit, le jour de sa lib�ration : � Pillsbury, la prochaine montre que je volerai je vous l�enverrai comme pr�sent. � � C�est mon type d�homme, � en rigolait le Directeur.
Pillsbury pouvait faire beaucoup de bien pour les infortun�s � sa charge dans la position o� il se trouvait, mais il �tait constamment entrav�. Il avait d� permettre aux prisonni�res de faire la cuisine, la lessive et le m�nage pour d�autres qu�elles-m�mes. Si la table damass�e n��tait pas correctement roul�e avant le repassage, la lavandi�re courait le risque d��tre envoy�e au cachot. La prison enti�re �tait min�e par le favoritisme. Les d�tenues �taient priv�es de nourriture � la moindre infraction, mais Pillsbury, qui �tait un vieil homme, n�y pouvait pas grand chose. En outre, il faisait tout pour �viter un scandale.
Au plus approchait le jour de ma lib�ration, au plus la vie en prison devenait insupportable. Les jours s��ternisaient et je devenais agit�e et irritable. M�me lire devint impossible. Je restais des heures perdue dans mes souvenirs. Je pensais aux camarades du p�nitencier de l�Illinois graci�s par le Gouverneur Altgeld. Depuis que j��tais arriv�e en prison, j�avais r�alis� combien la commutation de la peine des trois hommes, Neebe, Fielden et Schwab, avait jou� pour la cause pour laquelle avaient �t� pendus leurs camarades de Chicago. Le venin de la presse � l�encontre de Altgeld pour son geste de justice prouva combien il avait profond�ment touch� les groupes d�int�r�ts, particuli�rement par son analyse du proc�s et sa d�monstration limpide selon laquelle les anarchistes ex�cut�s avaient �t� judiciairement assassin�s en d�pit de leur innocence prouv�e du crime dont on les accusait. Chaque d�tail de ces journ�es de 1887 se dressait comme un grand soulagement devant moi. Je pensais aussi � Sasha, � notre vie ensemble, son acte, son martyr - je revivais maintenant avec une r�alit� poignante chaque moment des cinq ann�es �coul�es depuis que je l�avais rencontr� pour la premi�re fois. Pourquoi Sasha �tait-il encore si profond�ment enracin� en moi ? Mon amour pour Ed n��tait-il pas plus extatique, plus enrichissant ? Peut-�tre �tait-ce son acte qui m�avait attach�e � lui avec des liens si puissants. Comme ma propre exp�rience de la prison �tait insignifiante compar�e � ce que Sasha �tait en train d�endurer dans le purgatoire d�Allengheny ! Je ressentais maintenant de la honte d�avoir pu, ne serait-ce qu�un moment, trouver quelque duret� � mon incarc�ration. Pas un seul visage ami dans la salle du tribunal pour �tre pr�s de Sasha et le r�conforter - confinement solitaire et isolation totale, plus aucune visite ne lui avait �t� autoris�e. L�inspecteur avait tenu sa promesse ; depuis ma visite en novembre 1892, Sasha n�avait pas �t� autoris� � voir qui que ce soit. Combien il devait avoir soif de la vue et du contact d�un esprit affinitaire, comme il devait le d�sirer ardemment !
Mes pens�es se pr�cipit�rent. Fedya, l�amoureux de la beaut�, si fin et sensible ! Et Ed. Ed - il m�avait fait embrasser tant de d�sirs myst�rieux, il m�avait ouvert de telles sources de richesse spirituelles ! Je devais mon d�veloppement � Ed, ainsi qu�aux autres qui avaient travers� ma vie. Mais, plus que toute autre chose, ce fut la prison qui s�av�ra �tre la meilleure �cole. Une �cole plus douloureuse, mais combien n�cessaire. C�est l� que j�ai pu approcher des profondeurs et des complexit�s de l��me humaine ; c�est l�, plus qu�ailleurs, que j�ai c�toy� l�horreur et la beaut�, la bassesse et la g�n�rosit�. C�est aussi l� o� j�ai appris � voir la vie � travers mes propres yeux et pas au travers de ceux de Sasha, Most ou Ed. La prison a �t� le creuset qui a mit ma foi � l��preuve. Elle m�a aid� � d�couvrir ma propre force, la force d��tre seule, la force de vivre ma vie et de me battre pour mes id�aux, contre le monde entier si cela �tait n�cessaire. L��tat de New York ne pouvait pas m�avoir rendu un plus grand service qu�en m�envoyant au p�nitencier de Blackwell�s Island !
Emma Goldman
* * *
Index des noms
Berkman, Alexander, dit Sasha (1870 � Vilna ou Wilno, Russie - 1936 � Nice)
Il y a autant � dire qu�� propos d�Emma Goldman
, alors... essayons de r�sumer... Anarchiste russe dou� d�un grand sens organisationnel. Il �crit � douze ans un pamphlet antireligieux qu�il avouera trois ans plus tard, ce qui lui vaudra d��tre publiquement r�primand� et rabaiss� � une classe inf�rieure du lyc�e. Il �migre aux USA en 1888, six mois apr�s la mort de sa m�re. Il s�int�gre au milieu anarchiste new-yorkais, principalement compos� d��migr�s allemands et russes. Il rencontre Emma et devient son amant. Il collabore au Freiheit (voir Most) avant de s��loigner de lui et de participer, avec Emma, au groupe autonomieet de commettre un attentat, rat�, contre Henry Clay Frick. Il refusera l�assistance d�un avocat, transformant son proc�s en tribune, et sera condamn� � vingt-deux ans de r�clusion. Il passera 14 ann�es au p�nitencier, la plupart du temps dans les quartiers d�isolement. Apr�s une visite d�Emma et une tentative d��vasion rat�e il n�aura m�me plus droit aux visites. Il sortira de prison en 1906. Il publiera un livre, Prison Memoirs of an Anarchist, participera au journal Mother Earth d�Emma Goldman
, sera l�un des fondateur de l��cole Ferrer de New York, puis publiera avec sa compagne son propre journal, The Blast, � San Francisco. En 1919 il sera expuls� vers la Russie avec Emma Goldman
, d�o�, conscient de l�horreur en route et de la r�cup�ration de la r�volution, ils r�ussiront � partir et gagneront Berlin. Berkman publiera alors The Bolshevik Myth et de nombreux articles. Il arrivera en France en 1925, et se suicidera � Nice le 28 juin 1936, � la veille de la r�volution espagnole.
� propos de la mort de Berkman l�ex-anarchiste Max Nomad parla d�assassinat en se r�f�rant au fait que Berkman se soit tu� en se tirant dans le ventre et pas dans la t�te et que sa compagne, Emmy, ait devant lui fait une diatribe virulente � l�encontre de l�anarchisme et des anarchistes. Il affirme aussi qu�Emma n�aurait pas invit� Emmy � une f�te en l�honneur de Berkman et que lorsque celui-ci revint, Emmy lui aurait tir� dessus (Max Nomad : Dreamers, dynamiters and demagogues, NY 1964). Jo Peirats, dans sa biographie d�Emma Goldman
, conteste cela, arguant du fait que Berkman n��tait pas sorti vu son �tat de sant�, que l�histoire du ventre et de la t�te est aussi valable dans le cas d�un suicide que d�un assassinat et que Berkman a laiss� une lettre disant � Je ne veux pas vivre malade et d�pendant des autres. Pardonne-moi, Emmy, et toi aussi Emma. Toute ma tendresse pour vous... Aide Emmy - Sasha �.
May Piqueray, dans son autobiographie, �met elle aussi des doutes quant au suicide de Berkman : � Le connaissant bien, je ne pouvais y croire et, aujourd�hui encore, si je pleure sa mort, un doute me tenaille le coeur �.
Dans un article paru peu apr�s la mort de son camarade, Emma Goldman
n��met quant � elle aucun doute sur son suicide (cf. "Alexander Berkman�s last days", The Vanguard, ao�t-septembre 1936).
Brady, Edward, dit Ed
Anarchiste autrichien qui �migre aux USA apr�s dix ans de prison pour avoir publi� de la litt�rature anarchiste ill�gale. Il vient juste d�arriver lorsque qu�il rencontre Emma Goldman
et devient son amant, peu de temps avant son incarc�ration � Blackwell�s Island. Il lui fait d�couvrir d�autres horizons litt�raires, tels les grands classiques de la litt�rature anglaise et fran�aise. Ils resteront longtemps ensemble, mais l�attitude d�Ed, qui voudrait qu�Emma cesse de s�occuper de politique et de courir de meeting en meeting, les conduira � se s�parer.
de Cleyre, Voltairine (1866, Michigan - 1912, Chicago)
Ath�e et libre-penseuse, puis anarchiste f�ministe. Elle commencera sa carri�re publique comme pacifiste et s��l�vera durant de nombreuses ann�es contre les m�thodes r�volutionnaires. Mais une plus grande familiarit� avec les id�es europ�ennes, la r�volution Russe de 1905, la croissance rapide du capitalisme dans son propre pays, avec tout ce que cela comporte de violence et d�injustice, et particuli�rement la r�volution Mexicaine, � laquelle elle se d�vouera enti�rement, changeront son attitude. Elle rencontrera Emma Goldman
. Les deux femmes s�appr�ci�rent mutuellement mais ne devinrent jamais r�ellement amies. Po�tesse et auteur talentueuse, elle effectuera diverses tourn�es de conf�rences en Am�rique et en Europe. Elle aurait pu gagner renom et fortune gr�ce � ses talents mais n�accepta m�me pas les plus simples conforts au sein de ses activit�s dans le mouvement social. Elle mourra de maladie.
Chicago�s Eight, ou les 8 de Chicago, ou les martyrs de Chicago
Le samedi 1er mai 1886 est fix�, par les syndicats am�ricains et le journal anarchiste The Alarm, afin d�organiser un mouvement revendicatif pour la journ�e de 8 heures. La gr�ve, suivie par 340 000 salari�s, paralyse pr�s de 12 000 usines � travers les USA. Le mouvement se poursuit les jours suivants ; le 3 mai, � Chicago, un meeting se tient pr�s des usines Mc Cormick. Des affrontements ont lieu avec les � jaunes � et la police tire sur la foule, provoquant la mort de plusieurs ouvriers. Le 4 mai, tout Chicago est en gr�ve et un grand rassemblement est pr�vu � Haymarket dans la soir�e. Alors que celui-ci se termine, la police charge les derniers manifestants. C�est � ce moment-l� qu�une bombe est jet�e sur les policiers, qui ripostent en tirant. Le bilan se solde par une douzaine de morts, dont 7 policiers. Cela d�clenche l�hyst�rie de la presse bourgeoise et la proclamation de la loi martiale. La police arr�te 8 anarchistes, dont deux seulement �taient pr�sents au moment de l�explosion (d�apr�s Emma Goldman
, trois d�entre eux avaient parl� � la tribune). Mais qu�importe leur innocence ; un proc�s, commenc� le 21 juin 1886, en condamne 5 � mort ; malgr� l�agitation internationale, ils seront pendus le 11 novembre, sauf Lingg qui se suicidera la veille, dans sa cellule.
Cet �v�nement aura un fort impact sur la jeune Emma Goldman
et sera l��l�ment d�clencheur de sa prise de conscience et de son engagement dans la lutte sociale et politique.
Trois ans plus tard, en 1889, le congr�s de l�Internationale Socialiste r�unie � Paris d�cidera de consacrer chaque ann�e la date du 1er mai � journ�e de lutte � travers le monde �.
Le � 1er mai � sera d�abord r�cup�r� par la r�volution bolchevique, puis par les nazis, et enfin par le r�gime de Vichy qui le transformera en � F�te du travail �, sans jamais r�ussir totalement � lui enlever son origine libertaire. (texte tir� de l��ph�m�ride anarchiste)
Fedya
Peintre et illustrateur. Ami et colocataire d�Emma et Sasha, un moment amant d�Emma. Il ne s�engagera pas politiquement comme ses amis, mais soutiendra toujours Emma moralement ou financi�rement, m�me si leurs � mondes � finiront par diverger grandement.
Fielden, Samuel
Un des 8 de Chicago, et un des trois qui ne furent pas pendus (condamn� � perp�tuit�)
Frick, Henry Clay
Directeur de la � Carnegie Steel Company � (appartenant au magnat de l�acier Andrew Carnegie), quintessence du patron capitaliste dur, responsable en juin 1892 du massacre d�ouvriers en gr�ve � Homestead qui fera 35 mort et 400 bless�s du c�t� des ouvriers, et 7 du c�t� des 316 mercenaires contract�s par Frick et arm�s de pistolets et de winchester (d�apr�s Lockout, Leon Wolff, Harper and Row, New-York 1965. May Piqueray parle d�un bilan bien moins lourd, mais je ne m�y fierai pas, son livre comportant par ailleurs quelques erreurs sur les dates, les faits...). 8000 gardes nationaux