Ce texte est ma derni�re contribution avant de rejoindre la prison de Jefferson City, Missouri, pour deux ans. Je le d�die aux bolcheviks de Russie en hommage � leur �uvre glorieuse et � la fa�on dont leur exemple inspire l�essor du bolchevisme en Am�rique.
Il est essentiel que le peuple am�ricain comprenne le v�ritable sens de l��uvre des bolcheviks, leurs origines et le contexte historique de leur action. Leurs positions et le d�fi qu�ils ont lanc�s au monde ont une importance vitale pour les masses.
Bolchevik est un mot russe. Il d�signe les r�volutionnaires qui repr�sentent les int�r�ts des groupes sociaux les plus importants et d�fendent les revendications sociales et �conomiques maximales pour ces groupes.
Lors du congr�s du Parti ouvrier social-d�mocrate de Russie en 1903, les r�volutionnaires les plus radicaux, exasp�r�s par la tendance croissante au compromis et � la r�forme dans ce parti, organis�rent la tendance bolchevik qui s�opposa � celle des mencheviks. Ces derniers voulaient se contenter de progresser lentement, r�forme apr�s r�forme, pas � pas. Nikolais L�nine et plus tard Trotsky ont �t� les premiers artisans de la s�paration entre les deux tendances [1]. Ils ont depuis travaill� incessamment � construire le Parti bolchevik sur des bases r�volutionnaires solides, tout en conservant cependant la th�orie et les raisonnements marxistes.
Puis s�est produit le miracle des miracles, la r�volution russe de 1917. Pour les politiciens � l�int�rieur et � l�ext�rieur des diff�rents groupes socialistes, cette r�volution s�est r�sum�e au renversement du tsar et � l��tablissement d�un gouvernement lib�ral ou quasiment socialiste. Mais L�nine et Trotsky, ainsi que leurs partisans, ont compris que la r�volution avait une dimension plus profonde, et ont donc eu la sagesse de r�agir - pouss�s par les besoins imp�rieux et l��veil du peuple russe lui-m�me plus que par leurs propres positions th�oriques.
C�est pourquoi la r�volution russe constitue un miracle � plusieurs titres. Elle fourmille de paradoxes extraordinaires : nous voyons en effet des sociaux-d�mocrates marxistes, L�nine et Trotsky, adopter une tactique r�volutionnaire anarchiste, tandis que des anarchistes (Kropotkine, Tcherkessov, Tchaikovsky) critiquent cette tactique en adoptant un raisonnement marxiste qu�ils ont rejet� toute leur vie comme un produit de la � m�taphysique allemande �.
La r�volution russe repr�sente vraiment un miracle. Chaque jour, elle d�montre combien toutes les th�ories sont insignifiantes en comparaison de l�acuit� de la prise de conscience r�volutionnaire du peuple.
Les bolcheviks de 1903, bien qu�ils fussent r�volutionnaires, adh�raient � la doctrine marxiste : la Russie devait conna�tre une phase d�industrialisation, et la bourgeoisie accomplir sa mission historique. Cette phase indispensable de l��volution devait se d�ployer avant que les masses russes puissent intervenir pour jouer leur propre r�le. Mais les bolcheviks de 1918 ont cess� de croire en la fonction pr�destin�e de la bourgeoisie. Ils ont �t� bouscul�s et pouss�s en avant par les vagues de la r�volution au point d�adopter le point de vue d�fendu par les anarchistes depuis Bakounine
. Selon ce dernier, en effet, lorsque les masses deviennent conscientes de leur pouvoir �conomique, elles font leur propre histoire et se lib�rent des traditions et processus l�gu�s par un pass� mort, traditions qui - comme les trait�s secrets - naissent autour d�une table ronde et ne sont pas dict�es par la vie elle-m�me.
En d�autres termes, les bolcheviks aujourd�hui ne repr�sentent pas seulement un groupe limit� de th�oriciens mais une Russie dynamique qui conna�t une nouvelle naissance. Jamais L�nine et Trotsky n�occuperaient la place importante qu�ils occupent s�ils avaient continu� � r�p�ter leurs formules th�oriques toutes faites. Ils �coutent attentivement le pouls du peuple russe. Celui-ci, m�me s�il ignore encore comment s�exprimer parfaitement, sait faire valoir ses exigences de fa�on bien plus puissante � travers l�action. Cependant, cela ne diminue pas l�importance de L�nine, Trotsky et des autres figures h�ro�ques qui impressionnent le monde par leur personnalit�, leur vision proph�tique et leur esprit r�volutionnaire intense.
Il n�y a pas tr�s longtemps encore Trotsky et L�nine �taient d�nonc�s comme des � agents de l�Allemagne � � la solde du Kaiser. Seuls ceux qui gobent encore les mensonges des journaux, et ne connaissent rien de ces deux hommes, peuvent accorder foi � de telles accusations. Rien n�est plus m�prisable ou minable que d�accuser quelqu�un d��tre un � agent allemand � parce qu�il refuse de croire � des phrases ronflantes du genre : � Il faut nous battre afin d�assurer la s�curit� du monde pour d�fendre la d�mocratie. � Alors que cette d�mocratie est fouett�e � Tulsa, lynch�e � Butte, jet�e en prison, outrag�e et bannie de nos propres c�tes.
L�nine et Trotsky n�ont pas besoin de se justifier. Aux cr�dules, � ceux qui pensent que les journalistes � ne mentent jamais �, pr�cisons tout de m�me que, lorsque Trotsky se trouvait aux �tats-Unis, il vivait dans un immeuble minable et �tait si d�muni qu�il avait tout juste de quoi manger. Certes, l�un des quotidiens socialistes juifs les plus prosp�res lui offrit une position confortable, � condition qu�il apprenne � faire des compromis et � mettre en veilleuse son z�le r�volutionnaire. Trotsky pr�f�ra rester pauvre et garder le respect de lui-m�me. Lorsqu�il d�cida de retourner en Russie, au d�but de la r�volution, ses amis organis�rent une collecte pour payer son voyage - telle �tait la situation financi�re de ce pr�tendu � agent allemand �.
Quant � L�nine, toute sa vie il a lutt� sans rel�che pour la Russie. Ses id�aux r�volutionnaires sont en quelque sorte le fruit d�un h�ritage. Son fr�re fut ex�cut� sur l�ordre du tsar. L�nine avait donc aussi une raison personnelle pour ha�r l�autocratie et consacrer sa vie � la lib�ration de la Russie. Quelle absurdit� d�accuser un homme comme lui de sympathies pour l�imp�rialisme allemand ! Mais m�me les bruyants calomniateurs de L�nine et Trotsky ont �t� r�duits � un silence honteux par les puissantes personnalit�s et l�int�grit� incorruptible de ces grandes figures de la r�volution.
Dans un sens, il n�est gu�re surprenant que peu de gens aux �tats-Unis comprennent ce que repr�sentent les bolcheviks. La r�volution russe reste encore une �nigme pour l�esprit am�ricain. Ignorant souverainement ses propres traditions r�volutionnaires, toujours en adoration devant la majest� de l��tat, l�Am�ricain moyen a appris � croire que la r�volution n�a aucune justification dans son propre pays et que dans � la Russie obscurantiste � elle devait uniquement servir � se d�barrasser du tsar. A condition qu�elle se d�roule de fa�on civilis�e et qu�elle pr�sente avec respect ses excuses � l�autocrate de Moscou. De plus, maintenant qu�un gouvernement aussi stable que le n�tre a pris les r�nes, les Russes devraient aussit�t suivre notre exemple et � soutenir le Pr�sident comme un seul homme �.
Imaginez donc la surprise de l�Am�ricain moyen lorsque les Russes, apr�s avoir chass� le tsar et supprim� la monarchie elle-m�me, ont expuls� les � lib�raux � du genre de Milioukov et de Lvov, et m�me le socialiste Kerenski, par la m�me porte que le tsar. Enfin, pour couronner le tout, sont arriv�s les bolcheviks, qui se d�clarent hostiles � la fois au roi et � tous les ma�tres, propri�taires terriens et capitalistes. C�est vraiment trop pour l�esprit d�mocratique des Am�ricains.
Heureusement pour la Russie, ses habitants n�ont jamais profit� des bienfaits de la D�mocratie, de ses valeurs institutionnalis�es, l�galis�es, classifi�es de l��ducation et de la culture, valeurs qui sont � toutes cousues � la machine et se d�font au premier accroc �.
Les Russes sont un peuple terre-�-terre, dont l�esprit n�a �t� ni g�t� ni corrompu. Pour eux, la r�volution ne s�est jamais r�sum�e � des jeux politiciens, au remplacement d�un autocrate par un autre. Ce n�est pas dans des �coles guind�es dirig�es par des ma�tres st�riles ni dans des manuels poussi�reux que le peuple russe a fait son apprentissage au cours des cent derni�res ann�es. C�est gr�ce � ses grands martyrs r�volutionnaires, aux esprits les plus nobles que le monde ait jamais connus, que le peuple a appris le sens de la r�volution ; il sait qu�elle signifie un profond changement �conomique et social, enracin� dans les besoins et les espoirs des gens et que la r�volution ne prendra fin que lorsque les d�sh�rit�s auront touch� leur d�. En un mot, le peuple russe a vu dans le renversement de Nicolas II le d�but - et non la fin - de la r�volution.
Plus que la tyrannie du tsar, le moujik d�testait la tyrannie du collecteur d�imp�ts que lui envoyait le propri�taire terrien pour lui voler sa derni�re vache ou son dernier cheval, et finalement lui enlever sa terre elle-m�me, ou pour le fouetter et le tra�ner en prison lorsqu�il ne pouvait pas payer ses imp�ts. Que lui importait, au moujik, que le tsar f�t chass� de son tr�ne, si son ennemi direct, le barine (le ma�tre) continuait � avoir les cl�s de sa vie - la terre ? Matoushka Zemlya (la Terre M�re), tel est le surnom affectueux que la langue russe attribue � la terre. Pour les Russes, la terre est tout, la joie, la source de la vie, la nourrice, la Matoushka aim�e (la Petite M�re).
La r�volution russe ne signifie rien pour le moujik, si elle ne lib�re pas la terre et ne d�tr�ne pas le propri�taire terrien, le capitaliste, apr�s avoir chass� le tsar. Ceci explique le fondement historique de l�action des bolcheviks, leur justification sociale et �conomique. Les bolcheviks ne sont puissants que parce qu�ils repr�sentent le peuple. D�s qu�ils ne d�fendront plus ses int�r�ts, ils devront partir, tout comme le gouvernement provisoire et Kerenski ont d� le faire. Car le peuple russe ne sera satisfait que lorsque la terre et les moyens de subsistance deviendront pas la propri�t� des enfants de la Russie. Sinon le bolchevisme dispara�tra. Pour la premi�re fois depuis des si�cles, les Russes ont d�cid� qu�ils devaient �tre �cout�s, et que leurs voix allaient atteindre non pas le c�ur des classes dirigeantes - ils savent qu�elles n�en ont pas - mais celui des peuples du monde, y compris le peuple am�ricain. C�est l� que r�sident l�importance capitale, le sens fondamental de la r�volution russe, r�volution symbolis�e par les bolcheviks.
Partant de la pr�misse historique que toutes les guerres sont des guerres capitalistes, et que les masses n�ont aucun int�r�t � renforcer les desseins imp�rialistes de leurs exploiteurs, les bolcheviks insistent pour conclure la paix et exiger qu�il n�y ait ni indemnit�s ni annexions pr�vues dans les trait�s.
Pour commencer, la Russie a �t� saign�e au cours d�une guerre ordonn�e par un tsar sanguinaire. Pourquoi les Russes devraient-ils continuer � sacrifier le meilleur de leurs hommes qui pourraient �tre employ�s � une t�che plus utile, comme la reconstruction du pays par exemple ? Pour construire un monde plus s�r pour la d�mocratie ? Quelle farce ! Les Alli�s n�ont-ils pas perdu tout droit � la sympathie du peuple russe lorsqu�ils ont li� le sort de leur D�esse, la D�mocratie, � celui du knout de l�autocratie russe ? Comment peuvent-ils oser se plaindre que la Russie d�sire ardemment la paix, alors qu�elle vient de se d�barrasser, avec succ�s, de l�h�ritage de si�cles d�oppression !
Les Alli�s sont-ils sinc�res, lorsqu�ils nous vantent les m�rites de la D�mocratie ? Pourquoi donc, dans ce cas, ont-ils refus� de reconna�tre la r�volution russe, et ce bien avant que les � terribles bolcheviks � en aient pris la direction ? L�Angleterre, ce pays qui pr�tend d�fendre la libert� des petites nations, et maintient prisonni�res entre ses griffes l�Inde et l�Irlande, n�a rien voulu savoir de la r�volution russe. La France, ce pr�tendu berceau de la Libert�, a rejet� le d�l�gu� russe venu assister � sa conf�rence pour la paix. Certes, les �tats-Unis ont reconnu la Russie r�volutionnaire, mais seulement parce qu�ils esp�raient que Milioukov ou Kerenski resteraient au pouvoir. Dans de telles circonstances, pourquoi la Russie continuerait-elle � participer � la guerre ?
Les bolcheviks ont d�j� administr� une le�on au monde : ils ont montr� que les n�gociations sur la paix doivent �tre lanc�es par les peuples eux-m�mes. Ceux qui d�clenchent les guerres et en tirent profit ne peuvent proclamer la paix. Il s�agit d�une des contributions les plus importantes que les bolcheviks aient apport�es au progr�s de l�humanit�. Ils pensent que les discussions sur la paix doivent �tre men�es ouvertement, franchement, avec le consentement total des peuples repr�sent�s. Les bolcheviks ne se livreront � aucune des intrigues diplomatiques secr�tes qui aboutissent � trahir les peuples, et les m�nent � d�in�vitables d�sastres.
Sur cette base, les bolcheviks ont invit� les autres puissances � participer � la conf�rence g�n�rale pour la paix qui s�est tenue � Brest-Litovsk. Leur suggestion n�a suscit� que le m�pris. Les pr�tentions d�mocratiques des Alli�s, lorsqu�elles sont mises � l��preuve, se sont r�v�l�es bien creuses. La trahison des Alli�s qui ont abandonn� le peuple russe autorise les bolcheviks � conclure une paix s�par�e. Apr�s avoir �t� rejet�s par les Alli�s, ils n�ont aucune honte � d�clarer qu�ils veulent conclure une paix s�par�e.
Abandonn�s par les Alli�s, les bolcheviks ne sont pas moins forts. Trotsky a su exprimer l�influence morale des bolcheviks en �non�ant ce paradoxe apparent : � Notre faiblesse sera notre force. � Faibles car ils ne disposent pas des instruments de l�autocratie, les bolcheviks sont forts parce qu�ils poss�dent un objectif r�volutionnaire commun. L�opinion morale du monde sera plus profond�ment influenc�e par le d�sir sinc�re des Russes d�agir honn�tement � la table des n�gociations de paix que par tous les faux-fuyants, les connivences et l�hypocrisie de diplomates cultiv�s.
Les bolcheviks exigent que les obligations et les indemnit�s contract�es par les classes dirigeantes soient r�pudi�es. Pourquoi devraient-ils respecter les engagements pris par le tsar ? Le peuple n�a pas souscrit � ces engagements ; il ne s�est pas engag� envers les autres pays bellig�rants ; on ne l�a pas davantage consult� pour savoir s�il voulait �tre massacr� que l�on n�a consult� le peuple am�ricain � ce sujet. Pourquoi les Russes devraient-ils payer pour les crimes d�un autocrate ? Pourquoi devraient-ils l�guer � leurs enfants, et aux enfants de leurs enfants, des pr�ts pour faire la guerre et ensuite payer des indemnit�s ? Les bolcheviks affirment que les accords ou les contrats conclus par les ennemis du peuple doivent �tre assum�s par ces individus et non par le peuple lui-m�me. Si le tsar s�est engag� aupr�s d�autres pays, les �tats d�biteurs devraient le faire extrader et le rendre responsable des trait�s qu�il a sign�s. Mais les bolcheviks consid�rent que le peuple n�a jamais �t� consult�, qu�il a combattu et vers� son sang et sacrifi� sa vie pendant trois ans et demi. Donc ils ne paieront que les dettes qu�ils ont contract�es eux-m�mes, en toute connaissance de cause et pour un objectif approuv� par le peuple. Tels sont les seuls pr�ts, dettes et indemnit�s de guerre qu�ils entendent payer.
Les bolcheviks n�ont pas de projet imp�rialiste. Ils combattent pour la libert� [2] et ceux qui comprennent les principes de la libert� ne veulent pas annexer d�autres peuples et d�autres pays. En v�rit�, un authentique libertaire ne cherchera jamais � annexer d�autres individus, car pour lui tant qu�une seule nation, un seul peuple ou un seul individu est r�duit en esclavage, il est �galement en danger.
C�est pourquoi les bolcheviks exigent une paix sans annexions ni indemnit�s. Ils ne se sentent pas moralement oblig�s de respecter les engagements pris par le tsar, le Kaiser ou d�autres dirigeants imp�rialistes.
On accuse les bolcheviks de trahir les Alli�s. A-t-on demand� au peuple russe s�il voulait se joindre aux Alli�s ? Les bolcheviks sont des communistes, ils d�fendent, avec toute la passion et l�intensit� de leur �tre, le principe de l�internationalisme. � Nos alli�s, d�clarent-ils, ne sont pas les gouvernements de l�Angleterre, de la France, de l�Italie ou des �tats-Unis ; nos alli�s sont les peuples anglais, fran�ais, italien, am�ricain et allemand. Ce sont nos seuls alli�s, et nous ne nous les trahirons ni ne les d�cevrons jamais. Nous voulons servir nos alli�s, les peuples du monde, et non les classes dirigeantes, les diplomates, les Premiers ministres, tous ces messieurs qui d�clenchent les guerres. � Telle est, jusqu�� maintenant, la position des bolcheviks. Ils ont mis en pratique cette politique au cours des derni�res semaines, lorsqu�ils se sont aper�us que les trait�s de paix allemands impliquaient la mise en esclavage et la d�pendance d�autres peuples. � Nous voulons la paix, disent-ils. Nous la demandons pour nous-m�mes parce que nous sommes persuad�s que notre paix poussera d�autres peuples � exiger et faire la paix, que les classes dirigeantes le veulent ou pas. �
Dans une lettre au � citoyen ambassadeur � de Perse, Trotsky a �crit : � Le trait� anglo-russe de 1907 �tait dirig� contre la libert� et l�ind�pendance du peuple perse : il est donc d�finitivement annul� et caduc. De plus, nous d�non�ons tous les accords qui ont pr�c�d� et suivi ledit accord et qui pourraient restreindre les droits du peuple perse � une existence libre et ind�pendante. �
Les bolcheviks sont accus�s de prendre possession des terres. C�est une terrible accusation ... si l�on croit en l�inviolabilit� de la propri�t� priv�e. L�atteinte � la propri�t� est consid�r�e comme le plus grave des crimes. Certains peuvent justifier le massacre d��tres humains mais la propri�t� priv�e est, � leurs yeux, sacr�e et inviolable. Heureusement, les bolcheviks ont tir� les le�ons du pass�. Ils savent que, dans le pass�, plusieurs r�volutions ont �chou� parce que les masses n�avaient pas pris possession des moyens de subsistance.
Les bolcheviks ont commis un autre crime terrible - ils se sont empar� des banques. Ils se sont souvenus que, durant la Commune de Paris, lorsque les femmes et les enfants mouraient de faim dans les rues, les communards ont commis l�erreur d�envoyer leurs camarades prot�ger la Banque de France, et qu�ensuite le gouvernement fran�ais a utilis� les fonds de cette m�me banque pour lib�rer cinq cent mille prisonniers de guerre qui ont march� sur Paris et noy� la Commune dans le sang de 30 000 ouvriers fran�ais.
A cette �poque, en 1871, la bourgeoisie fran�aise n��tait pas g�n�e que ses soldats utilisent des fusils allemands pour massacrer le peuple fran�ais. � La fin justifiant les moyens �, la bourgeoisie n�a pas h�sit�, et n�h�sitera pas, � utiliser les armes pour maintenir sa domination.
Les bolcheviks ont soigneusement �tudi� l�histoire. Ils savent que les classes dirigeantes pr�f�reraient m�me que le tsar ou le Kaiser restent au pouvoir plut�t que triomphe la r�volution. Ils savent que si la bourgeoisie pouvait conserver les richesses qu�elle a vol�es au peuple sous forme de terres et d�argent, elle soudoierait le diable lui-m�me pour �chapper � la r�volution. Affam� et sans ressources, le peuple risquerait fort de succomber face � ce cruel marchandage.
C�est pourquoi les bolcheviks ont pris possession des banques et appellent les paysans � confisquer les terres. Les bolcheviks n�ont aucun d�sir de rendre � l��tat les banques et les terres, les mati�res premi�res et les produits des efforts du Travail. Ils d�sirent placer toutes les ressources naturelles et les richesses du pays entre les mains du peuple pour une propri�t� et un usage communs, parce que le peuple russe est communiste par instinct et par tradition, et qu�il n�a ni le besoin ni le d�sir d�un syst�me fond� sur la concurrence.
Les bolcheviks concr�tisent les r�ves, les espoirs, le fruit des discussions publiques et priv�es de beaucoup de gens. Ils sont en train de construire un nouvel ordre social qui �mergera du chaos et des conflits qu�ils doivent maintenant affronter.
Pourquoi tant de r�volutionnaires russes sont-ils oppos�s aux bolcheviks ? Certains des hommes et des femmes les plus brillants de ce peuple comme notre ch�re Babouchka Breshkovskaia, Pierre Kropotkine
et d�autres sont hostiles aux bolcheviks. Ces personnes de grande valeur se sont laiss� abuser par l��clat fallacieux du lib�ralisme politique incarn� par la France r�publicaine, l�Angleterre constitutionnelle et l�Am�rique d�mocratique. Ils doivent encore comprendre - h�las ! - que la ligne de d�marcation entre le lib�ralisme et l�autocratie n�est qu�imaginaire. Il n�existe en fait qu�une seule diff�rence entre les deux : les peuples qui vivent sous un r�gime autocratique savent qu�ils sont r�duits en esclavage ; ils aiment la libert� au point qu�ils sont pr�ts � se battre et � mourir pour elle ; par contre, ceux qui vivent sous une d�mocratie imaginent qu�ils sont libres et se satisfont de leurs cha�nes.
Les r�volutionnaires russes qui s�opposent aux bolcheviks se rendront rapidement compte que ces derniers repr�sentent les principes les plus fondamentaux et les plus �lev�s de la libert� humaine et du bien-�tre �conomique.
Mais que feront les bolcheviks s�ils rencontrent l�opposition de tous les autres gouvernements ? Il n�est pas impossible que si les bolcheviks arrivent � contr�ler totalement le pouvoir �conomique et social en Russie, les gouvernements alli�s fassent cause commune avec l�imp�rialisme allemand pour les �craser. On peut pr�dire, sans risque de se tromper, que des �l�ments imp�rialistes se joindront � la bourgeoisie pour �liminer la r�volution russe.
Les bolcheviks ont parfaitement conscience de ces dangers et ils utilisent les moyens les plus efficaces pour les combattre. Leur influence sur le prol�tariat allemand et autrichien est incommensurable. Les prisonniers allemands, en revenant au pays, emportent avec eux le message du bolchevisme dans leurs tranch�es et leurs casernes, dans les champs et les usines, et ils font prendre conscience au peuple qu�un seul pouvoir peut �craser l�autocratie. Le travail �ducatif des bolcheviks parmi le peuple allemand commence � avoir de l�effet. Il a certainement d�j� accompli cent fois plus que tous les discours des Alli�s sur la n�cessit� d��tendre la r�volte aux Empires centraux.
M�me si les bolcheviks ne r�ussissent pas � concr�tiser leur r�ve magnifique, � mettre en pratique leurs conceptions et la paix universelle, leur tentative de s�allier avec tous les peuples opprim�s, de donner la terre aux paysans et de permettre aux ouvriers qui produisent les richesses de jouir des choses qu�ils produisent - le fait m�me qu�ils existent et qu�ils exigent tout cela exercera une telle influence sur le reste de l�humanit� que les �tres humains ne pourront plus jamais �tre aussi banaux, ordinaires et satisfaits d�eux-m�mes qu�ils l��taient avant que les bolcheviks apparaissent � l�horizon de la vie humaine.
Tel est le r�le que les bolcheviks jouent dans nos vies, dans les vies des Allemands, des Fran�ais et de tous les autres peuples. Nous ne pourrons plus jamais �tre les m�mes, parce que chaque fois que nous serons envahis par le d�sespoir, le pessimisme, chaque fois que nous croirons que tout est fini, nous nous tournerons vers la Russie. Et l�-bas le Grand Espoir qui s�est incarn� dans les bolcheviks chassera le voile noir qui s�est abattu sur nos c�urs, nous incitant � ha�r nos fr�res, paralysant notre esprit et encha�nant nos membres, nous faisant plier le dos et �masculant nos volont�s.
Les bolcheviks sont venus pour d�fier le monde. Celui-ci ne pourra plus jamais se reposer dans sa vieille indolence sordide. Il doit accepter le d�fi. Il l�a d�j� accept� en Allemagne, en Autriche et en Roumanie, en France et en Italie, et m�me aux �tats-Unis Comme une lumi�re soudaine, le bolchevisme se r�pand dans le monde entier, �clairant la Grande Vision, la r�chauffant pour lui permettre de na�tre - la Nouvelle Vie de la fraternit� humaine et du bien-�tre social.
Traduit et annot� par Yves Coleman pour la revue "Ni patrie ni fronti�res", N�1 - Septembre-Octobre 2002.