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  Post� le dimanche 08 janvier 2006 @ 13:24:06 by AnarchOi
Contributed by: AnarchOi
CommunismeArticle publi� en anglais dans The American Mercury, vol.XXXIV, avril 1935, in�dit en fran�ais



BOLCHEVISME = COMMUNISME ? [1]

Le mot communisme est maintenant sur toutes les l�vres. Certains en parlent avec l�enthousiasme exag�r� des n�ophytes, d�autres le craignent et le condamnent comme une menace sociale. Mais je suis presque s�re que ni ses admirateurs - la grande majorit� d�entre eux - ni ceux qui le d�noncent n�ont une id�e tr�s claire de ce qu�est vraiment le � communisme � � la sauce bolchevik.

Si l�on veut en donner une d�finition tr�s g�n�rale, le communisme repr�sente un id�al d��galit� et de fraternit� humaine : il consid�re l�exploitation de l�homme par l�homme comme la source de tout esclavage et de toute oppression. L�in�galit� �conomique conduit � l�injustice sociale et est l�ennemie du progr�s moral et intellectuel.

Le communisme vise � cr�er une soci�t� o� les classes seront abolies, o� sera instaur�e la propri�t� commune des moyens de production et de distribution. L�homme ne pourra jouir de la libert�, de la paix et du bien-�tre que dans une communaut� sans classes et solidaire.

Mon objectif initial, en �crivant cet article, �tait de comparer l�id�al communiste avec la fa�on dont il est appliqu� en URSS, mais je me suis rendu compte qu�il s�agissait d�une t�che impossible. En r�alit�, le communisme n�existe pas en Russie. Pas un seul principe communiste, pas un seul �l�ment de ses enseignements n�est appliqu� par le Parti communiste dans ce pays.

Aux yeux de certains, ma position semblera totalement absurde ; d�autres penseront que j�exag�re grossi�rement. Cependant je suis s�re qu�un examen objectif de la situation russe actuelle convaincra le lecteur honn�te que je dis la v�rit�.

Int�ressons-nous d�abord � l�id�e fondamentale qui sous-tend le pr�tendu � communisme � des bolcheviks. Leur id�ologie ouvertement centraliste, autoritaire, est fond�e presque exclusivement sur la coercition et la violence �tatiques. Loin d��tre fond� sur la libre association, il s�agit d�un communisme �tatique obligatoire. On doit garder cela en m�moire si l�on veut comprendre la m�thode utilis�e par l��tat sovi�tique pour appliquer ses projets et leur donner un petit air � communiste �.


NATIONALISATION OU SOCIALISATION ?

La premi�re condition pour que se r�alise le communisme est la socialisation des terres, des outils de production et de la distribution. On socialise la terre et les machines, pour qu�elles soient utilis�es par des individus ou des groupes, en fonction de leurs besoins. En Russie, la terre et les moyens de production ne sont pas socialis�s mais nationalis�s . Le terme de nationalisation est trompeur, car ce mot n�a aucun contenu. En r�alit�, la richesse nationale n�existe pas. La � nation � est une entit� trop abstraite pour � poss�der � quoi que ce soit. Soit la propri�t� est individuelle, soit elle est partag�e par un groupe d�individus ; elle repose toujours sur une r�alit� quantitativement d�finissable.

Lorsqu�un bien n�appartient ni � un individu, ni � un groupe, il est ou nationalis� ou socialis�. S�il est nationalis�, il appartient � l��tat ; en clair, le gouvernement en a le contr�le et peut en disposer selon son bon plaisir. Mais si un bien est socialis�, chaque individu y a librement acc�s et peut l�utiliser sans l�ing�rence de qui que ce soit.

En Russie, ni la terre, ni la production, ni la distribution ne sont socialis�es. Tout est nationalis� et appartient au gouvernement, exactement comme la Poste aux �tats-Unis ou les chemins de fer en Allemagne ou dans d�autres pays europ�ens. Ce statut n�a absolument rien de communiste.

La structure �conomique de l�URSS n�est pas plus communiste que la terre ou les moyens de production. Toutes les sources d�existence sont la propri�t� du gouvernement central ; celui-ci dispose du monopole absolu du commerce ext�rieur ; les imprimeries lui appartiennent : chaque livre, chaque feuille de papier imprim� est une publication officielle. En clair, le pays et tout ce qu�il contient sont la propri�t� de l��tat, comme cela se passait auparavant, au temps des tsars. Les quelques biens qui ne sont pas nationalis�s, comme certaines vieilles maisons d�labr�es � Moscou, par exemple, ou de petits magasins miteux disposant d�un mis�rable stock de cosm�tiques, sont uniquement tol�r�s : � tout moment le gouvernement peut exercer son droit indiscut� � s�en saisir par simple d�cret.

Une telle situation rel�ve du capitalisme d��tat, mais il serait extravagant d�y d�celer quoi que ce soit de communiste.


PRODUCTION ET CONSOMMATION

Tournons-nous maintenant vers la production et la consommation, leviers de toute existence. Peut-�tre y d�nicherons-nous une dose de communisme qui justifierait que nous utilisions le terme � communiste � pour d�crire la vie en URSS, du moins � une certaine �chelle.

J�ai d�j� fait remarquer que la terre et les outils de production sont propri�t� de l��tat. Les m�thodes de production et les quantit�s qui doivent �tre produites par chaque industrie dans chaque atelier, chaque fabrique, chaque usine, sont d�termin�es par l��tat, par le gouvernement central - qui si�ge � Moscou - � travers ses diff�rents organes.

L�URSS est un pays tr�s �tendu qui couvre environ un sixi�me de la surface de la Terre. Abritant une population composite de 165 millions d�habitants, elle comporte plusieurs grandes R�publiques, diff�rentes ethnies et nationalit�s, et chaque r�gion a ses besoins et int�r�ts particuliers. Certes, la planification industrielle et �conomique a une importance vitale pour le bien-�tre d�une communaut�.

Le v�ritable communisme - l��galit� �conomique entre les hommes et entre les communaut�s - exige que chaque communaut� organise la planification la meilleure et la plus efficace, en se fondant sur ses n�cessit�s et possibilit�s locales. Une telle planification repose sur la libert� compl�te de chaque communaut� de produire et de disposer de ses produits selon ses besoins, besoins qu�elle doit fixer elle-m�me : chaque communaut� doit �changer son surplus avec d�autres communaut�s ind�pendantes sans que nulle autorit� externe n�intervienne.

Telle est la nature fondamentale du communisme sur le plan politique et �conomique. Cela ne peut pas fonctionner ni �tre possible sur d�autres bases. Le communisme est n�cessairement libertaire. Anarchiste.

On ne d�c�le pas la moindre trace d�un tel communisme - du moindre communisme - en Russie sovi�tique. En fait, la seule allusion � une telle organisation est consid�r�e comme un crime l�-bas, et toute tentative de la mettre en pratique serait punie de mort.

La planification industrielle, ainsi que tous les processus de production et de distribution, se trouve entre les mains du gouvernement central. Le Conseil �conomique supr�me est uniquement soumis � l�autorit� du Parti communiste.

Il est totalement ind�pendant de la volont� ou des souhaits des gens qui forment l�Union des r�publiques socialistes sovi�tiques. Son travail est conditionn� par les politiques et les d�cisions du Kremlin. C�est pourquoi la Russie sovi�tique a export� d��normes quantit�s de bl� et d�autres c�r�ales tandis que de vastes r�gions dans le sud et le sud-est de la Russie �taient frapp�es par la famine, au point que plus de deux millions de personnes sont mortes de faim en 1932 et 1933.

La � raison d��tat � est enti�rement responsable de cette situation. Cette expression a toujours servi � masquer la tyrannie, l�exploitation et la d�termination des dirigeants � prolonger et perp�tuer leur domination.

En passant, je signalerai que, malgr� la famine qui a affect� tout le pays et le manque des ressources les plus �l�mentaires pour vivre en Russie, le premier plan quinquennal visait uniquement � d�velopper l�industrie lourde, industrie qui sert ou peut servir � des objectifs militaires.

Il en est de m�me pour la distribution et toutes les autres formes d�activit�. Non seulement les bourgs et les villes, mais toutes les parties constitutives de l�Union sovi�tique sont priv�es d�existence ind�pendante. Puisqu�elles ne sont que de simples vassales de Moscou, leurs activit�s �conomiques, sociales et culturelles sont con�ues, planifi�es et s�v�rement contr�l�es par la � dictature du prol�tariat � � Moscou. Pire : la vie de chaque localit�, et m�me de chaque individu, dans les pr�tendues r�publiques � socialistes � est g�r�e dans le moindre d�tail par la � ligne g�n�rale � fix�e par le � centre �. En d�autres termes, par le Comit� central et le Bureau politique du Parti, tous deux contr�l�s d�une main de fer par un seul homme. Comment certains peuvent appeler communisme cette dictature, cette autocratie plus puissante et plus absolue que celle de n�importe quel tsar, cela d�passe mon imagination.


LA VIE QUOTIDIENNE EN URSS

Examinons maintenant comment le � communisme � bolchevik influence la vie des masses et de l�individu.

Certains na�fs croient qu�au moins quelques caract�ristiques du communisme ont �t� introduites dans la vie du peuple russe. Je souhaiterais que cela f�t vrai, car ce serait un gage d�espoir, la promesse d�un d�veloppement potentiel dans cette direction. Malheureusement, dans aucun des aspects de la vie sovi�tique, ni dans les relations sociales ni dans les relations individuelles, on n�a jamais tent� d�appliquer les principes communistes sous une forme ou sous une autre. Comme je l�ai soulign� auparavant, le fait m�me de sugg�rer que le communisme puisse �tre libre et volontaire est tabou en Russie. Une telle conception est consid�r�e comme contre-r�volutionnaire et rel�ve de la haute trahison contre l�infaillible Staline et le sacro-saint Parti � communiste �.

Mettons de c�t�, un instant, le communisme libertaire, anarchiste. On ne trouve m�me pas la moindre trace, dans la Russie sovi�tique, d�une manifestation quelconque de communisme d��tat, f�t-ce sous une forme autoritaire, comme le r�v�le l�observation des faits de la vie quotidienne dans ce pays.

L�essence du communisme, m�me de type coercitif, est l�absence de classes sociales. L�introduction de l��galit� �conomique constitue la premi�re �tape. Telle a �t� la base de toutes les philosophies communistes, m�me si elles diff�rent entre elles sur d�autres aspects. Leur objectif commun �tait d�assurer la justice sociale ; toutes affirmaient qu�on ne pouvait parvenir � la justice sociale sans �tablir l��galit� �conomique. M�me Platon, qui pr�voyait l�existence de diff�rentes cat�gories intellectuelles et morales dans sa R�publique, s��tait prononc� en faveur de l��galit� �conomique absolue, car les classes dirigeantes ne devaient pas y jouir de droits ou de privil�ges plus importants que ceux situ�s en bas de l��chelle sociale.

La Russie sovi�tique repr�sente le cas exactement oppos�. Le bolchevisme n�a pas aboli les classes en Russie : il a seulement invers� leurs relations ant�rieures. En fait, il a m�me aggrav� les divisions sociales qui existaient avant la R�volution.


RATIONS ET PRIVIL�GES

Lorsque je suis retourn�e en Russie en janvier 1920, j�ai d�couvert d�innombrables cat�gories �conomiques, fond�es sur les rations alimentaires distribu�es par le gouvernement. Le marin recevait la meilleure ration, sup�rieure en qualit�, en quantit� et en vari�t� � la nourriture que mangeait le reste de la population. C��tait l�aristocrate de la R�volution ; sur le plan �conomique et social, tous consid�raient qu�il appartenait aux nouvelles classes privil�gi�es. Derri�re lui venait le soldat, l�homme de l�Arm�e Rouge, qui recevait une ration bien moindre, et moins de pain. Apr�s le soldat on trouvait l�ouvrier travaillant dans les industries d�armement ; puis les autres ouvriers, eux-m�mes divis�s en ouvriers qualifi�s, artisans, man�uvres, etc.

Chaque cat�gorie recevait un peu moins de pain, de mati�res grasses, de sucre, de tabac et des autres produits (lorsqu�il y en avait). Les membres de l�ancienne bourgeoisie, classe officiellement abolie et expropri�e, appartenaient � la derni�re cat�gorie �conomique et ne recevaient pratiquement rien. La plupart d�entre eux ne pouvaient avoir ni travail ni logement, et personne ne se souciait de la fa�on dont ils allaient survivre, sans se mettre � voler ou � rejoindre les arm�es contre-r�volutionnaires ou les bandes de pillards.

Le possesseur d�une carte rouge, membre du Parti communiste, occupait une place situ�e au-dessus de tous ceux que je viens de mentionner. Il b�n�ficiait d�une ration sp�ciale, pouvait manger dans la stolovaya(cantine) du Parti et avait le droit, surtout s�il �tait recommand� par un responsable plus �lev�, � des sous-v�tements chauds, des bottes en cuir, un manteau de fourrure ou d�autres articles de valeur. Les bolcheviks les plus �minents disposaient de leurs propres restaurants, auxquelles les militants de base n�avaient pas acc�s. A Smolny, qui abritait alors le quartier g�n�ral du gouvernement de Petrograd, il existait deux restaurants, une pour les communistes les mieux plac�s, une autre pour les bolcheviks moins importants. Zinoviev, alors pr�sident du soviet de Petrograd et v�ritable autocrate du District du Nord, ainsi que d�autres membres du gouvernement prenaient leurs repas chez eux, � l�Astoria, autrefois le meilleur h�tel de la ville, devenu la premi�re Maison du Soviet, o� ils vivaient avec leurs familles.

Plus tard je constatai une situation identique � Moscou, Kharkov, Kiev, Odessa - dans toute la Russie sovi�tique.

Voil� ce qu��tait le � communisme � bolchevik. Ce syst�me eut des cons�quences d�sastreuses : il suscita l�insatisfaction, le ressentiment et l�hostilit� dans tout le pays ; il provoqua des sabotages dans les usines et les campagnes, des gr�ves et des r�voltes incessantes. � L�homme ne vit pas que de pain �, para�t-il. C�est vrai, mais il meurt s�il n�a rien � manger. Pour l�homme de la rue, pour les masses russes qui avaient vers� leur sang en esp�rant lib�rer leur pays, le syst�me diff�renci� de rations symbolisait le nouveau r�gime. Le bolchevisme repr�sentait pour eux un �norme mensonge, car il n�avait pas tenu sa promesse d�instaurer la libert� ; en effet, pour eux la libert� signifiait la justice sociale et l��galit� �conomique. L�instinct des masses les trompe rarement ; dans ce cas il s�av�ra proph�tique. Pourquoi s��tonner par cons�quent que l�enthousiasme g�n�ral pour la r�volution se soit rapidement transform� en d�ception et amertume, hostilit� et haine ? Combien de fois des ouvriers russes se sont plaints � moi : � Cela nous est �gal de travailler dur et d�avoir faim. C�est l�injustice qui nous r�volte. Si un pays est pauvre, s�il y a peu de pain, alors partageons entre tous le peu qu�il y a, mais partageons-le de fa�on �quitable. Actuellement, la situation est la m�me qu�avant la r�volution ; certains re�oivent beaucoup, d�autres moins, et d�autres rien du tout. �

L�in�galit� et les privil�ges cr��s par les bolcheviks ont rapidement eu des cons�quences in�vitables : ce syst�me a approfondi les antagonismes sociaux ; il a �loign� les masses de la R�volution, paralys� leur int�r�t pour elle, �touff� leurs �nergies et contribu� � an�antir tous les projets r�volutionnaires.

Ce syst�me in�galitaire fond� sur des privil�ges s�est renforc�, perfectionn� et s�vit encore aujourd�hui.

La r�volution russe �tait, au sens le plus profond, un bouleversement social : sa tendance fondamentale �tait libertaire, son but essentiel l��galit� �conomique et sociale. Bien avant la r�volution d�octobre-novembre 1917, le prol�tariat urbain avait commenc� � s�emparer des ateliers, des fabriques et des usines, pendant que les paysans expropriaient les grandes propri�t�s et cultivaient les terres en commun. Le d�veloppement continu de la r�volution dans une direction communiste d�pendait de l�unit� des forces r�volutionnaires et de l�initiative directe, cr�atrice, des masses laborieuses. Le peuple �tait enthousiasm� par les grands objectifs qu�il avait devant lui ; il s�appliquait passionn�ment, �nergiquement, � reconstruire une nouvelle soci�t�. En effet, seuls ceux qui avaient �t� exploit�s pendant des si�cles �taient capables de trouver librement le chemin vers une soci�t� nouvelle, r�g�n�r�e.

Mais les dogmes bolcheviks et l��tatisme � communiste � ont constitu� un obstacle fatal aux activit�s cr�atrices du peuple. La caract�ristique fondamentale de la psychologie bolchevik �tait sa m�fiance envers les masses. Les th�ories marxistes, qui voulaient exclusivement concentrer le pouvoir entre les mains du Parti, aboutirent rapidement � la disparition de toute collaboration entre les r�volutionnaires, � l��limination brutale et arbitraire des autres partis et mouvements politiques. La politique bolchevique aboutit � �liminer le moindre signe de m�contentement, � �touffer les critiques et les opinions ind�pendantes, ainsi qu�� �craser les efforts ou initiatives populaires. La centralisation de tous les moyens de production entre les mains de la dictature communiste handicapa les activit�s �conomiques et industrielles du pays. Les masses ne purent fa�onner la politique de la R�volution, ni prendre part � l�administration de leurs propres affaires. Les syndicats �taient �tatis�s et se contentaient de transmettre les ordres du gouvernement. Les coop�ratives populaires - instrument essentiel de la solidarit� active et de l�entraide entre villes et campagnes - ont �t� liquid�es, les soviets de paysans et d�ouvriers vid�s de leur contenu et transform�s en comit�s de b�ni-oui-oui. Le gouvernement s�est mis � contr�ler tous les domaines de la vie sociale. On a cr�� une machine bureaucratique inefficace, corrompue et brutale. En s��loignant du peuple, la r�volution s�est condamn�e � mort ; et au-dessus de tous planait le redoutable glaive de la terreur bolchevik.

Tel �tait le communisme des � bolcheviks � au cours des premi�res �tapes de la r�volution. Chacun sait qu�il provoqua la paralysie compl�te de l�industrie, de l�agriculture et des transports. C��tait la p�riode du � communisme de guerre �, de la conscription paysanne et ouvri�re, de la destruction totale des villages paysans par l�artillerie bolchevik - toutes ces mesures sociales et �conomiques qui ont abouti � la terrible famine de 1921.


QU�EST-CE QUI A CHANGE DEPUIS 1921 ?

Qu�en est-il aujourd�hui ? Le � communisme � a-t-il chang� de nature ? Est-il v�ritablement diff�rent du � communisme � de 1921 ? A mon grand regret je suis oblig�e d�affirmer que, malgr� toutes les d�cisions politiques et les mesures �conomiques bruyamment annonc�es, le bolchevisme � communiste � est fondamentalement le m�me qu�en 1921.

Aujourd�hui la paysannerie, dans la Russie sovi�tique, est enti�rement d�poss�d�e de sa terre. Les sovkhozes sont des fermes gouvernementales sur lesquelles les paysans travaillent en �change d�un salaire, exactement comme l�ouvrier dans une usine. Les bolcheviks appellent cela � l�industrialisation � de l�agriculture, la � transformation du paysan en prol�taire �. Dans le kolkhoze, la terre n�appartient que nominalement au village. En fait, elle est la propri�t� de l�Etat. Celui-ci peut � tout moment - et il le fait souvent - r�quisitionner les membres du kolkhoze et leur ordonner de partir travailler dans d�autres r�gions ou les exiler dans de lointains villages parce qu�ils n�ont pas ob�i � ses ordres. Les kolkhozes sont g�r�s collectivement mais le contr�le gouvernemental est tel que la terre a �t� en fait expropri�e par l��tat. Celui-ci fixe les imp�ts qu�il veut ; il d�cide du prix des c�r�ales ou des autres produits qu�il ach�te. Ni le paysan individuel ni le village sovi�tique n�ont leur mot � dire. Imposant de nombreux pr�l�vements et emprunts �tatiques obligatoires, le gouvernement s�approprie les produits des kolkhozes. Il s�arroge �galement le droit, en invoquant des d�lits r�els ou suppos�s, de les punir en r�quisitionnant toutes leurs c�r�ales.

On s�accorde � dire que la terrible famine de 1921 a �t� provoqu�e surtout par la razverstka, l�expropriation brutale en vogue � l��poque. C�est � cause de cette famine, et de la r�volte qui en r�sulta, que L�nine d�cida d�introduire la Nep - la Nouvelle politique �conomique - qui limita les expropriations men�es par l��tat et permit aux paysans de disposer de certains de leurs surplus pour leur propre usage. La Nep am�liora imm�diatement les conditions �conomiques dans le pays. La famine de 1932-1933 fut d�clench�e par des m�thodes � communistes � semblables : la volont� d�imposer la collectivisation.

On retrouva la m�me situation qu�en 1921, ce qui for�a Staline � r�viser un peu sa politique. Il comprit que le bien-�tre d�un pays, surtout � dominante agraire comme la Russie, d�pend principalement de la paysannerie. Le slogan fut lanc� : il fallait donner au paysan la possibilit� d�acc�der � un � bien-�tre � plus grand. Cette � nouvelle � politique n�est qu�une astuce, un r�pit temporaire pour le paysan. Elle n�est pas plus communiste que la pr�c�dente politique agricole. Depuis le d�but de la dictature bolchevik, l��tat n�a fait que poursuivre l�expropriation, avec plus ou moins d�intensit�, mais toujours de la m�me mani�re ; il d�pouille la paysannerie en �dictant des lois r�pressives, en employant la violence, en multipliant chicaneries et repr�sailles, en �dictant toutes sortes d�interdictions, exactement comme aux pires jours du tsarisme et de la premi�re guerre. La politique actuelle n�est qu�une variante du � communisme de guerre � de 1920-1921 - avec de plus en plus de � guerre � (de r�pression arm�e) et de moins en moins de � communisme �. Son � �galit� � est celle d�un p�nitencier ; sa � libert� � celle d�un groupe de for�ats encha�n�s. Pas �tonnant que les bolcheviks affirment que la libert� est un pr�jug� bourgeois.

Les thurif�raires de l�Union sovi�tique insistent sur le fait que le � communisme de guerre � �tait justifi� au d�but de la R�volution, � l��poque du blocus et des fronts militaires. Mais plus de seize ann�es ont pass�. Il n�y a plus ni blocus, ni combats sur les fronts, ni contre-r�volution mena�ante. Tous les grands �tats du monde ont reconnu l�URSS. Le gouvernement sovi�tique insiste sur sa bonne volont� envers les �tats bourgeois, sollicite leur coop�ration et commerce beaucoup avec eux. Il entretient m�me des relations amicales avec Mussolini et Hitler, ces fameux champions de la libert�. Il aide le capitalisme � faire face � ses temp�tes �conomiques en achetant des millions de dollars de marchandises et en lui ouvrant de nouveaux march�s.

Voici donc, dans les grandes lignes, ce que la Russie sovi�tique a accompli durant les dix-sept ann�es qui ont suivi la r�volution. Mais en ce qui concerne le communisme proprement dit, le gouvernement bolchevik suit exactement la m�me politique qu�auparavant. Il a effectu� quelques changements politiques et �conomiques superficiels, mais fondamentalement il s�agit toujours du m�me �tat, fond� sur le m�me principe de violence et de coercition et qui emploie les m�mes m�thodes de terreur et de contrainte que pendant la p�riode 1920-1921.


LA MULTIPLICATION DES CLASSES

Il existe davantage de classes en Russie sovi�tique aujourd�hui qu�en 1917, et que dans la plupart des autres pays. Les bolcheviks ont cr�� une vaste bureaucratie sovi�tique qui jouit de privil�ges sp�ciaux et d�une autorit� quasiment illimit�e sur les masses ouvri�res et paysannes. Cette bureaucratie est elle-m�me command�e par une classe encore plus privil�gi�e de � camarades responsables � - la nouvelle aristocratie sovi�tique.

La classe ouvri�re est divis�e et sub-divis�e en une multitude de cat�gories : les oudarniki (les troupes de choc des travailleurs, � qui l�on accorde diff�rents privil�ges), les � sp�cialistes �, les artisans, les simples ouvriers et les man�uvres. Il y a les � cellules � d�usines, les comit�s d�usines, les pionniers, les komsomols, les membres du Parti, qui tous jouissent d�avantages mat�riels et d�une parcelle d�autorit�.

Il existe aussi la vaste classe des lishenti, les personnes priv�es de droits civiques, dont la plupart n�ont pas la possibilit� de travailler, ni le droit de vivre dans certains endroits : elles sont pratiquement priv�es de tout moyen d�existence. Le fameux � carnet � de l��poque tsariste, qui interdisait aux juifs de vivre dans certaines r�gions du pays, a �t� r�instaur� pour toute la population gr�ce � la cr�ation du nouveau passeport sovi�tique.

Au-dessus de toutes ces classes, r�gne la Gu�p�ou, institution redout�e, secr�te, puissante et arbitraire, v�ritable gouvernement � l�int�rieur du gouvernement. La Gu�p�ou � son tour poss�de ses propres cat�gories sociales. Elle a ses forces arm�es, ses �tablissements commerciaux et industriels, ses lois et ses r�glements, et dispose d�une vaste arm�e d�esclaves : la population p�nitentiaire. M�me dans les prisons et les camps de concentration, on trouve diff�rentes classes b�n�ficiant de privil�ges sp�ciaux.

Dans l�industrie r�gne le m�me genre de communisme que dans l�agriculture. Un syst�me Taylor sovi�tis� fonctionne dans toute la Russie, combinant des normes de qualit� tr�s basses et le travail � la pi�ce - syst�me le plus intensif d�exploitation et de d�gradation humaine, et qui suscite d�innombrables diff�rences de salaires et de r�mun�rations.

Les paiements se font en argent, en rations, en r�ductions sur les charges (loyers, �lectricit�, etc.), sans parler des primes et des r�compenses sp�ciales pour les oudarniki .En clair, c�est le salariat qui fonctionne en Russie.

Ai-je besoin d�ajouter qu�un syst�me �conomique fond� sur le salariat ne peut avoir le moindre lien avec le communisme et en est l�antith�se absolue ?


UNE DICTATURE DE PLUS EN PLUS IMPITOYABLE

Telles sont les principales caract�ristiques du syst�me sovi�tique actuel. Il faut faire preuve d�une na�vet� impardonnable, ou d�une hypocrisie encore plus inexcusable, pour pr�tendre, comme le font les z�lateurs du bolchevisme, que le travail forc� en Russie d�montre les capacit�s � d�auto-organisation des masses dans le domaine de la production �.

�trangement, j�ai rencontr� des individus apparemment intelligents qui pr�tendent que, gr�ce � de telles m�thodes, les bolcheviks � sont en train de construire le communisme �. Apparemment certains croient que construire une nouvelle soci�t� consiste � d�truire brutalement, physiquement et moralement, les plus hautes valeurs de l�humanit�. D�autres pr�tendent que la route de la libert� et de la coop�ration passe par l�esclavage des ouvriers et l��limination des intellectuels. Selon eux, distiller le poison de la haine et de l�envie, instaurer un syst�me g�n�ralis� d�espionnage et de terreur, constitue la meilleure fa�on pour l�humanit� de se pr�parer � l�esprit fraternel du communisme ! Je suis �videmment en total d�saccord avec ces conceptions. Rien n�est plus pernicieux que d�avilir un �tre humain et d�en faire le rouage d�une machine sans �me, de le transformer en serf, en espion ou en victime de cet espion. Rien n�est plus corrupteur que l�esclavage et le despotisme.

L�absolutisme politique et la dictature ont de nombreux points communs : les moyens et les m�thodes utilis�s pour atteindre un but donn� finissent par devenir l�objectif. L�id�al du communisme, du socialisme, a cess� depuis longtemps d�inspirer les chefs bolcheviks. Le pouvoir et le renforcement du pouvoir sont devenus leur seul but. Mais la soumission abjecte, l�exploitation et l�avilissement des hommes ont transform� la mentalit� du peuple.

La nouvelle g�n�ration est le produit des principes et m�thodes bolcheviks, le r�sultat de seize ann�es de propagation d�opinions officielles, seules opinions permises dans ce pays. Ayant grandi dans un r�gime o� toutes les id�es et les valeurs sont �dict�es et contr�l�es par l��tat, la jeunesse sovi�tique sait peu de choses sur la Russie elle-m�me, et encore moins sur les autres pays. Cette jeunesse compte de nombreux fanatiques aveugles, � l�esprit �troit et intol�rant, elle est priv�e de toute perception morale, d�pourvue du sens de la justice et du droit. A cet �l�ment vient s�ajouter l�influence de la vaste classe des carri�ristes, des arrivistes et des �go�stes �duqu�s dans le dogme bolchevik : � La fin justifie les moyens. � N�anmoins il existe des exceptions dans les rangs de la jeunesse russe. Un bon nombre d�entre eux sont profond�ment sinc�res, h�ro�ques et id�alistes. Ils voient et sentent la force des id�aux que revendique bruyamment le Parti. Ils se rendent compte que les masses ont �t� trahies. Ils souffrent profond�ment du cynisme et du m�pris que le Parti pr�ne envers toute �motion humaine. La pr�sence des komsomols dans les prisons politiques sovi�tiques, les camps de concentration et l�exil, et les risques incroyables que certains d�entre eux prennent pour s�enfuir de ce pays prouvent que la jeune g�n�ration n�est pas seulement compos�e d�individus serviles ou craintifs. Non, toute la jeunesse russe n�a pas �t� transform�e en pantins, en fanatiques, ou en adorateurs du tr�ne de Staline et du mausol�e de L�nine.

La dictature est devenue une n�cessit� absolue pour la survie du r�gime. Car l� o� r�gnent un syst�me de classes et l�in�galit� sociale, l��tat doit recourir � la force et � la r�pression. La brutalit� d�un tel r�gime est toujours proportionnelle � l�amertume et au ressentiment qu��prouvent les masses. La terreur �tatique est plus forte en Russie sovi�tique que dans n�importe quel pays du monde civilis� actuel, parce que Staline doit vaincre et r�duire en esclavage une centaine de millions de paysans ent�t�s. C�est parce que le peuple hait le r�gime que le sabotage industriel est aussi d�velopp� en Russie, que les transports sont aussi d�sorganis�s apr�s plus de seize ann�es de gestion pratiquement militaris�e ; on ne peut expliquer autrement la terrible famine dans le Sud et le Sud-Est, en d�pit des conditions naturelles favorables, malgr� les mesures les plus s�v�res prises pour obliger les paysans � semer et r�colter, et malgr� l�extermination et la d�portation de plus d�un million de paysans dans les camps de travail forc�.

La dictature bolchevik incarne une forme d�absolutisme qui doit sans cesse se durcir pour survivre, qui supprime toute opinion ind�pendante et toute critique dans le Parti, � l�int�rieur m�me de ses cercles les plus �lev�s et les plus ferm�s. Il est significatif, par exemple, que les bolcheviks et leurs agents, stipendi�s ou b�n�voles, ne cessent d�assurer au reste du monde que � tout va bien en Russie sovi�tique � et que � la situation s�am�liore constamment �. Ce type de discours est aussi cr�dible que les propos pacifistes que tient Hitler, alors qu�il accro�t fr�n�tiquement sa force militaire.


PRISE D�OTAGES ET PATRIOTISME

Loin de s�adoucir, la dictature est chaque jour plus impitoyable. Le dernier d�cret contre les pr�tendus contre-r�volutionnaires, ou les tra�tres � l��tat sovi�tique, devrait convaincre m�me certains des plus ardents thurif�raires des miracles accomplis en Russie. Ce d�cret renforce les lois d�j� existantes contre toute personne qui ne peut pas, ou ne veut pas, respecter l�infaillibilit� de la Sainte Trinit� - Marx-L�nine-Staline. Et les effets de ce d�cret sont encore plus drastiques et cruels contre toute personne jug�e coupable. Certes, la prise d�otages n�est pas une nouveaut� en Union sovi�tique. On la pratiquait d�j� lorsque je suis revenue vivre pendant deux ans en URSS. Pierre Kropotkine et Vera Figner ont protest� en vain contre cette tache noire sur l��cusson de la r�volution russe. Maintenant, au bout de dix-sept ann�es de domination bolchevik, le pouvoir a jug� n�cessaire d��dicter un nouveau d�cret. Non seulement, il renoue avec la pratique de la prise d�otages, mais il punit cruellement tout adulte appartenant � la famille du criminel - suppos� ou r�el. Voici comment le nouveau d�cret d�finit la trahison envers l��tat : � tout acte commis par un citoyen de l�URSS et qui nuit aux forces arm�es de l�URSS, � l�ind�pendance ou � l�inviolabilit� du territoire, tel que l�espionnage, la trahison de secrets militaires ou de secrets d��tat, le passage � l�ennemi, la fuite ou le d�part en avion vers un pays �tranger �.

Les tra�tres ont bien s�r toujours �t� fusill�s. Ce qui rend ce nouveau d�cret encore plus terrifiant c�est la cruelle punition qu�il exige pour tout individu vivant avec la malheureuse victime ou qui lui apporte de l�aide, que le � complice � soit au courant du d�lit ou en ignore l�existence. Il peut �tre emprisonn�, exil�, ou m�me fusill�, perdre ses droits civiques, et �tre d�poss�d� de tout ce qu�il a. En d�autres termes, ce nouveau d�cret institutionnalise une prime pour tous les informateurs qui, afin de sauver leur propre peau, collaboreront avec la Gu�p�ou pour se faire bien voir et d�nonceront aux hommes de main de l��tat russe l�infortun� parent qui a offens� les Soviets.

Ce nouveau d�cret devrait d�finitivement balayer tout doute subsistant encore � propos de l�existence du communisme en Russie. Ce texte juridique ne pr�tend m�me plus d�fendre l�internationalisme et les int�r�ts du prol�tariat. Le vieil hymne internationaliste s�est maintenant transform� en une chanson pa�enne qui vante la patrie et que la presse sovi�tique servile encense bruyamment : � La d�fense de la Patrie est la loi supr�me de la vie, et celui qui �l�ve la main contre elle, qui la trahit, doit �tre �limin�. �

Il est d�sormais �vident que la Russie sovi�tique est, sur le plan politique, un r�gime de despotisme absolu et, sur le plan �conomique, la forme la plus grossi�re du capitalisme d��tat.


Traduit par Yves Coleman pour la revue "Ni patrie ni fronti�res", N�1 - Septembre-Octobre 2002.

[1] Les intertitres ont �t� ajout�s par le traducteur (NDLR).




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