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  Post� le dimanche 08 janvier 2006 @ 13:16:37 by AnarchOi
Contributed by: AnarchOi
AnarchieP.-V. Stock, biblioth�que sociologique n�27 - 1899



Chapitre I

Qu�est-ce que l�anarchie ?

L�ignorance des gens sur l�anarchie - Fous ou criminels - L�anarchie est une id�e qui a des bases scientifiques - La r�volte a �t� de tous les temps - Arbitraire et injustice de la loi - La soci�t� ne se maintient que par l�ignorance - Son instabilit� - Difficult� de changer les conceptions humaines - la malfaisance des institutions politiques - Nuisance du morcellement de la terre - L�anarchie et l�ouvrier - L�anarchie et la beaut� - Il n�y a pas d��tres sup�rieurs - Identit� des facult�s humaines, quel que soit leur emploi - Nuisance de l�autorit� - L�anarchie et les savants - �tendue de la science - Impossibilit� � une nation de s�isoler -Absurdit� du patriotisme - L�anarchie et la politique - Inanit� des r�formes - l�anarchie et l�esprit religieux - Libert� dans les rapports des sexes - Un changement social a toujours sembl� impossible � r�aliser - La lib�ration de l�individu par sa volont� de l��tre.

Malgr� que l�id�e d�anarchie soit sortie de l�obscurit� dans laquelle on a essay� de l��touffer ; malgr� que, aujourd�hui, gr�ce � la pers�cution, gr�ce � des lois d�exception, telles qu�on en fait dans les pires monarchies, les noms d�anarchie et d�anarchistes ne soient ignor�s de personne, il y en a peu encore qui sachent au juste ce que c�est que l�anarchie.

Dans l�affaire Dreyfus o� se sont produits les anarchistes, leur intervention a bien eu pour effet de les mettre en contact avec des bourgeois politiciens qui les ignoraient totalement, mais l�anarchie n�en est pas sortie plus claire.

Anarchie : Pour les uns, c�est le vol, l�assassinat, les bombes, le retour � la sauvagerie ; les anarchistes ne sont que des cambrioleurs, des paresseux qui voudraient mettre toutes les richesses en commun afin de se goberger � rien faire.

Pour d�autres, l�anarchie est une esp�ce d�utopie, de r�ve d��ge d�or que, volontiers, on reconna�t tr�s beau, mais un r�ve bon tout au plus � illustrer des livres de morale, ou de constructions sociales fantaisistes ; les plus cl�ments envisagent l�anarchie comme une vague aspiration qu�ils ne font aucune difficult� � reconna�tre d�sirable pour l�humanit� � atteindre mais si parfaitement inaccessible qu�il n�y a pas � se pr�occuper outre mesure de la r�aliser, et les anarchistes, comme une vari�t� de fous, dont il est bon de se garer ; comme de pauvres illumin�s qui perdent de vue les sentiers pratiques pour se perdre dans le vague de l�utopie.

Ils sont peu nombreux ceux qui savent que l�anarchie est une th�orie s�appuyant sur des bases rationnelles, que les anarchistes sont des hommes qui, ayant re�u les plaintes de ceux qui souffrent de l�ordre social actuel, s��tant inspir�s des aspirations humaines, ont entrepris la critique des institutions qui nous r�gissent, les ont analys�es, se sont rendu compte de ce qu�elles valent, de ce qu�elles peuvent produire, et qui, de l�ensemble de leurs observations, d�duisent des lois logiques, naturelles pour l�organisation d�une soci�t� meilleure.

Certes, ils n�ont pas la pr�tention d�avoir invent� la critique de l�ordre social ; d�autres l�avaient faite avant eux ; aussit�t que le pouvoir avait exist�, il y a eu des m�contents qui n�ont pas d� se g�ner pour fronder ses actes, et si nous poss�dions les l�gendes que se transmettaient les humains avant de conna�tre l��criture, peut �tre y trouverait-on, d�j�, des satires contre leurs chefs. On peut fort bien faire la critique de l�ordre de chose qui existe, sans �tre anarchiste, et d�aucun l�ont r�ussie d�une fa�on que ne d�passeront jamais les anarchistes.

Mais ce que les anarchistes croient avoir fait de plus que ceux-l�, de plus que les �coles socialistes existantes ou qui les pr�c�d�rent, c�est d�avoir su se reconna�tre dans l�amas d�erreurs qui se d�gagent de la complexit� des relations sociales, d�avoir su remonter aux causes de la mis�re, de l�exploitation, et d�avoir enfin mis � nu l�erreur politique qui faisaient esp�rer de bons gouvernements, de bons gouvernants, de bonnes l�gislations, de bons dispensateurs de la justice, devant porter rem�de aux maux dont souffre l�humanit�.

L�anarchie, �tudiant l�homme dans sa nature, dans son �volution, d�montre qu�il ne peut y avoir de bonnes lois, ni de bons gouvernements, ni de fid�les applicateurs de la loi.

Toute loi humaine est, forc�ment, arbitraire ; car, si juste soit-elle, elle ne repr�sente, quelle que soit la largeur de conception de ceux qui la font, qu�une partie du d�veloppement humain, qu�une infime parcelle des aspirations de tous ; toute loi formul�e par un parlement, loin d��tre l�oeuvre d�une grande conception, n�est, au contraire, que la moyenne de l�opinion g�n�rale, car le parlement lui-m�me, de par le fait de son recrutement ne repr�sente qu�un juste milieu tr�s m�diocre.

Appliqu�e � tous de la m�me fa�on la loi devient ainsi, de par la force des choses, arbitraire, injuste pour ceux qui sont en de�� ou au-del� de cette moyenne.

Une loi ne pouvant repr�senter les aspirations de tous, ne peut donc s�appliquer que par la crainte du ch�timent � ceux qui l�enfreindraient, son application entra�ne l�existence d�un appareil judiciaire et r�pressif ; elle devient ainsi plus odieuse que sa coercivit� est plus forte.

La loi, injuste d�j� - parce que conception de minorit� ou de majorit�, elle veut imposer sa r�gle � l�unanimit� - sera rendue encore plus injuste parce que, appliqu�e par des hommes qui ayant les d�fauts et les passions des hommes, leurs pr�jug�s leurs erreurs personnelles d�appr�ciation ne peuvent, par cons�quent, quelle que soit leur probit�, l�appliquer que sous l�influence de leurs erreurs et de leurs pr�jug�s.

Il ne peut y avoir de bonnes lois, ni de bons juges, ni, par cons�quent, de bon gouvernement puisque son existence implique une r�gle de conduite unique pour tous, alors que c�est la diversit� qui caract�rise les individus.

Toute soci�t� bas�e sur des lois humaines, et c�est le cas de toutes les soci�t�s pass�es et pr�sentes, ne peut donc satisfaire pleinement l�id�al de chacun. Seule, la minorit� d�oisifs qui, par ruse et par force, a su s�emparer du pouvoir et en use pour exploiter � son profit les forces de la collectivit�, seule, cette minorit� peut y trouver son compte, et s�int�resser � la prolongation de cet ordre de chose. Mais elle ne peut le faire durer que gr�ce � l�ignorance qu�ont les individus sur leur propre personnalit�, sur leurs possibilit�s et leurs virtualit�s.

Mais, quelle que soit leur ignorance, lorsque la compression est trop forte, ils se r�voltent. Voil� pourquoi nos soci�t�s sont si instables, pourquoi les lois sont constamment viol�es par ceux qui les font, ou qui ont charge de les appliquer, lorsque leur int�r�t les y incite ; car, bas� sur la force, c�est � la force qu�ont recours tous ceux qui au pouvoir, veulent s�y maintenir, ou y monter lorsqu�ils n�en sont encore qu�� sa poursuite.

Faites pour �tre appliqu�es � tous et pour contenter tout le monde, les lois froissent plus ou moins tout individu qui, de ce fait, veut les abolir ou modifier lorsqu�il les subit, mais veut les renforcer lorsque c�est son tour de les appliquer.

Cependant des aspirations nouvelles se font jour quand m�me, et lorsque l�antagonisme devient trop grand entre ces aspirations et les lois politiques, la porte s�ouvre toute grande aux bouleversements et aux r�volutions.

Et il en sera toujours de m�me tant que pour gu�rir le mal fait par une loi reconnue mauvaise, on n�aura pas d�autre rem�de � apporter que l�application d�une loi nouvelle.

Cette ignorance fait que les institutions humaines, une fois �tablies, r�sistent aux changements de forme. On change les noms mais la chose reste.

Les hommes n�ayant pu encore arriver � une conception totale autre que l�autorit� sont condamn�s � tourner dans le m�me cercle, tant qu�ils n�auront pas chang� leur conception : Royaut�, empire, dictature, r�publique, centralisation, f�d�ralisme, communalisme, au fond, c�est toujours l�autorit� sous le nom d�un seul, ou sous l�apparence de la majorit�, toujours la volont� de quelques-uns impos�e � l�universalit�.

D�autre part, si l�individu augmente ses connaissances d�une fa�on continue, ce n�est que d�une fa�on tr�s lente ; cependant il est arriv� aujourd�hui au point que, pour se d�velopper en toute son int�grit�, il faut que son autonomie soit compl�te, que ses aspirations se fassent jour librement, qu�il puisse les d�velopper dans toute leur expansion, que rien n�entrave sa libre initiative et son �volution.

Et c�est pourquoi, aujourd�hui, enfin, les anarchistes tirent, de cette critique de l�organisation sociale actuelle, ce premier enseignement : que les lois humaines doivent dispara�tre, emportant avec elles, les syst�mes l�gislatif, ex�cutif, judiciaire et r�pressif qui entravent l��volution humaine, suscitant des crises meurtri�res o� p�rissent tant de milliers d��tres humains, retardant l�humanit� enti�re dans sa marche en avant, l�entra�nant m�me quelques fois � la r�gression.

Alors que les politiciens en sont � cette formule qu�ils croient le nec plus ultra de la libert� � l�individu libre dans la commune, la commune libre dans l��tat � nous savons, nous, que ces formes politiques sont incompatibles avec la libert�, puisqu�elles tendent toujours � courber un certain nombre d�hommes sous la m�me r�gle, nous formulons, nous, notre devise en disant � l�individu libre dans l�humanit� libre �. L�individu laiss� libre de se grouper selon ses tendances, ses affinit�s, libre de rechercher ceux avec lesquels peuvent s�accorder sa libert� et ses aptitudes, sans �tre entrav� par aucune organisation politique d�termin�e par des consid�rations g�ographiques et de territoire.

Pour que l�homme puisse se d�velopper librement dans toute sa puissance physique, intellectuelle et morale, qu�il puisse donner jour � toutes ses virtualit�s, il faut que chaque individu puisse satisfaire tous ses besoins physiques, intellectuels et moraux. Et cette satisfaction ne peut �tre assur�e � tous que si la terre, qui n�est l��uvre de personne, est remise � la disposition de qui peut la travailler, que si l�outillage m�canique existant, fruit du labeur des g�n�rations pass�es, cesse d�appartenir � une minorit� de parasites qui pr�l�vent une large d�me sur le produit de son activit� et l�activit� de ceux qui le mettent en �uvre.

La terre trop morcel�e d�une part pour permettre aux d�tenteurs de petits lopins de terre de mettre en oeuvre l�outillage puissant qui seconderait leurs efforts ; d�autre part accapar�e en lots immenses permettant � une classe d�oisifs de pr�lever sans travail, une rente sur la production de ceux � qui ils consentent � la louer [1] - la terre nourrit difficilement la population existante.

Sans compter l�ignorance que favorise une �ducation d�fectueuse et fait que la plupart des gens s�attardent aux syst�mes routiniers de culture et de production o� ils d�pensent beaucoup d�efforts et de travail pour obtenir moins de r�sultats.

Cependant, malgr� ces causes de ruine, elle arriverait encore � nourrir, tant bien que mal, chaque �tre vivant, si les interm�diaires n��taient l�, emmagasinant les produits, sp�culant, agiotant sur eux, de fa�on � ce que la plupart des individus soient toujours hors d��tat d�acheter ce dont ils ont besoin.

Donc, si tous n�ont pas � manger � leur faim, la faute en est � la mauvaise organisation sociale, et non au manque de production. Une meilleure r�partition des produits suffirait d�j� pour permettre � chacun de manger � sa faim, un meilleur am�nagement de la terre, et un meilleur emploi des instruments de production peuvent amener l�abondance pour tous.

Une compr�hension plus nette des choses am�nera le paysan � se rendre compte que son int�r�t bien entendu est de r�unir son lopin � celui de ses voisins, d�associer ses efforts � leurs efforts pour diminuer sa peine, augmenter sa production.

Et comme personne n�a le droit de st�riliser, pour son seul agr�ment, la moindre parcelle de terrain, tant qu�il y a un seul �tre ne mangeant pas suffisamment � sa faim, la prochaine r�volution aura pour but de remettre la terre aux mains de ceux qui voudront la cultiver, l�outillage � ceux qui voudront le manoeuvrer.

C�est tout cela que l�anarchie cherche � d�montrer au paysan, lui expliquant que les ma�tres qui le ran�onnent, exploitent �galement le travailleur des villes, essayant de lui faire comprendre que, loin de consid�rer ce dernier comme un ennemi, il doit lui tendre la main pour s�aider mutuellement dans la lutte pour la vie, et arriver ainsi � se d�barrasser de leurs parasites communs.

A l�ouvrier, elle d�montre qu�il ne doit pas esp�rer son affranchissement de sauveurs providentiels, ni des palliatifs que lui font miroiter les fantoches de la politique qui veulent capter ses suffrages pour le dominer, que l��mancipation individuelle ne se fera que par la propre action de l�individu, ne sera le r�sultat que de sa propre �nergie, de ses propres efforts, lorsque sachant agir, il usera de sa libert� au lieu de la demander.

L�anarchie ne s�adresse pas qu�� ceux qui meurent de mis�re. Manger � sa faim est un droit primordial qui prime tous les autres et vient en t�te des revendications de l��tre humain. Mais l�anarchie embrasse toutes les aspirations et ne n�glige aucun besoin. La liste de ses r�clamations comprend toutes celles de l�humanit�.

Mirbeau, dans ses Mauvais bergers fait proclamer � des ouvriers en gr�ve, leur droit � la beaut�. Et, en effet, chaque �tre a droit, non seulement � tout ce qui peut entretenir sa vie, mais aussi � tout ce qui peut la rendre facile, l��gayer et l�embellir. Ils sont rares, h�las dans notre �tat social, ceux qui peuvent vivre pleinement leur vie.

Il y en a dont les besoins physiques sont satisfaits, mais qui sont entrav�s dans leur �volution par l�organisation sociale barr�e par l��troitesse de conceptions du niveau intellectuel moyen : artistes, litt�rateurs, savants, tous ceux qui pensent, souffrent moralement sinon physiquement du pr�sent ordre de choses.

Journellement ils sont froiss�s par les petitesses de la vie courante, �coeur�s par la m�diocrit� du public auquel ils s�adressent, et dont ils doivent tenir compte s�ils veulent vendre leurs oeuvres, ce qui les entra�ne � de compromissions, � des oeuvres vulgaires et m�diocres, lorsqu�ils ne veulent pas consentir � crever de faim.

L��ducation a fait croire � beaucoup d�entre eux qu�ils �taient d�une essence sup�rieure au paysan, au travailleur manuel, dont ils descendent pour la plupart cependant. On leur a persuad� qu�il faut, pour que leur � talent � se d�veloppe, pour que leur imagination puisse se donner libre cours, que la � vile multitude � se charge des dures besognes, s�occupe de les servir, s�ext�nue � leur rendre, par son travail, la vie facile. Qu�il fallait, pour que leur � g�nie � atteigne son complet �panouissement, l�atmosph�re de luxe et d�oisivet� des classes aristocratiques.

Une conception saine des choses a fait comprendre que, l�homme doit exercer ses membres comme son cerveau, que le travail n�est avilissant que parce qu�on en a fait un signe de servitude et que l�homme vraiment digne de ce nom est celui qui n�a pas besoin de se reposer sur les autres des soins de l�existence.

Un homme en vaut un autre ; s�il y a des degr�s de d�veloppement, cela tient � des causes que nous ignorons, mais tel ignorant peut avoir des qualit�s morales sup�rieures � celles de plus savant que lui. En tous cas l�intelligence, si elle favorise celui qui la poss�de, ne lui donne pas le droit d�exploiter ni de gouverner les autres. Justement cette diff�rence de d�veloppement implique diff�rence de d�sirs d�aspirations, d�id�al et c�est � l�individu lui-m�me qu�il appartient de r�aliser ce qui r�pond le mieux � sa conception du bonheur.

En surplus, ces diff�rences de d�veloppement ne nous paraissent si grandes que parce que l��ducation, mal comprise et mal distribu�e, perp�tue les erreurs et les pr�jug�s. L�imagination, l�invention, l�observation, le jugement, s�ils diff�rent parfois d�intensit� chez chaque individu, ne diff�rent pas d�essence, ce sont de simples facult�s de notre cerveau qui ne perdent pas de leurs qualit�s pour �tre employ�es � construire une machine, une maison, r�tamer un chaudron, ou faire une chemise, plut�t qu�� �crire un roman ou un trait� d�anatomie.

Assoiff�s de hi�rarchie, les humains ont divis� en occupations nobles et basses, l�emploi divers de nos forces. Les parasites qui se sont faits nos ma�tres se d�clarant sup�rieurs, ont �tablis qu�il n�y avait de vraiment noble que l�oisivet�, qu�il n�y avait de belle force que la force employ�e � d�truire ; celle dispens�e � produire, � faire sortir de la terre et de l�industrie, tout ce qui �tait n�cessaire � entretenir la vie, �tant de qualit� vile et inf�rieure, et que son emploi serait r�serv� aux classes serviles. En nous basant l�-dessus, nous continuons � d�clarer viles certaines occupations, oubliant qu�elles ne sont telles que parce qu�une classe de gens est forc�e de les remplir au service d�une autre classe, de subir ses ordres et caprices, d�ali�ner sa libert�, mais qu�il ne peut y avoir rien de vil en n�importe quel travail qui consiste � subvenir � nos propres besoins. L�artiste, le litt�rateur, appartiennent � la masse ; ils ne peuvent s�en isoler et, forc�ment ils ressentent les effets de la m�diocrit� ambiante. Ils ont beau se retrancher derri�re les privil�ges des classes dirigeantes, vouloir s�isoler dans leur � tour d�ivoire �, s�il y a abaissement pour celui qui est r�duit aux pires besognes pour assouvir sa faim, la moralit� de ceux qui l�y condamnent n�est pas sup�rieure � la sienne ; si l�ob�issance avilit, le commandement, loin d��lever les caract�res, les abaisse au contraire.

Pour vivre leur r�ve, r�aliser leurs aspirations, il faut qu�ils travaillent, eux aussi, au rel�vement moral et intellectuel de la masse, qu�ils comprennent que leur propre d�veloppement est fait de l�intellectualit� de tous ; que, quelle que soit la hauteur qu�ils croient avoir atteint, ils tiennent � la foule ; s�ils tendent � s��lever, mille liens les attachent � elle, entravent leur action, leur pens�e, les emp�chant � jamais d�atteindre aux sommets entrevus. Une soci�t� normalement constitu�e n�admet pas d�esclaves, mais un �change mutuel de services entre �gaux.

Le savant, lui-m�me, qui consid�re la science comme le plus noble emploi des facult�s humaines, doit apprendre qu�elle n�est pas un domaine priv� r�serv� � quelques initi�s pontifiant devant un public d�ignorants qui les croient sur parole. Et que en sciences comme en art et en litt�rature, les facult�s de jugement, d�observation et de comparaison ne diff�rent pas de celles employ�es � des occupations que nous consid�rons comme plus vulgaires.

Malgr� la compression intellectuelle qui p�se depuis tant de si�cles sur l�humanit�, la science a pu progresser et se d�velopper, gr�ce � l�esprit critique des individualit�s r�fractaires aux enseignements officiels, aux conceptions toutes faites. Elle doit donc �tre mise � la port�e de tous, devenir accessible � toutes les aptitudes, afin que cet esprit critique qui l�a sauv� de l�obscurantisme, contribue � h�ter sa pleine floraison.

La science se fragmente en tant de branches diverses, qu�il est impossible au m�me individu de les conna�tre toutes en leur int�gralit�, la dur�e de l�existence humaine ne suffisant plus pour qu�un homme puisse acqu�rir assez de notions pour pouvoir les �tudier dans leurs moindres d�tails.

Pour les �tudier, il est forc� de s�en rapporter (� condition de savoir les critiquer) aux travaux de ses devanciers, et aussi de ses contemporains. C�est de toutes les connaissances humaines que ressort la synth�se g�n�rale ; ce que nous savons aujourd�hui, n�est qu�un moyen d�acqu�rir les connaissances de demain. Et un individu n�obtient de connaissances certaines qu�en s�aidant du travail de tous ; les observations des plus infimes ne sont pas toujours � d�daigner. Que les savants eux aussi, cessent donc de se croire une caste � part, qu�ils comprennent enfin que la science n�exige pas des aptitudes sp�ciales, qu�elle doit �tre accessible � tous pour que tous, en se d�veloppant, contribuent au d�veloppement g�n�ral.

Ce qui est vrai pour les individus est vrai pour les nations. De m�me qu�un individu ne peut vivre sans l�appui de tous, un peuple n�existe qu�avec le concours des autres peuples. Une nation qui voudrait s�enfermer dans ses fronti�res, cessant toute relation avec le reste du monde ne tarderait pas � r�trograder et � p�rir. Il est donc absurde et criminel de fomenter, sous couleur de patriotisme, les haines soit disant nationales, alors qu�elles ne sont qu�un pr�texte aux gouvernants pour l�gitimer ce fl�au : le militarisme, dont ils ont besoin pour assurer leur pouvoir.

Chaque nation a besoin des autres.

Il n�y a pas de contr�e qui, pour un produit ou pour un autre, ne soit la cliente d�une autre contr�e. On ne peut �tre ennemis parce que l�on parle un langage diff�rent, parce que, il y a quelques cent ans, les habitants d�une contr�e voisine pill�rent et ravag�rent des contr�es qui vous sont indiff�rentes aujourd�hui, mais dont on veut vous faire ressentir l�outrage, parce que, auparavant, les habitants �taient courb�s sous le joug qui vous entrave.

Il n�y a pas une seule nation qui n�ait quelque crime de ce genre � reprocher � ses voisines ; qui, � l�heure actuelle n�enserre en ses fronti�res, quelque province incorpor�e malgr� le voeu des habitants. Et si ceux qui accomplirent ces brigandages furent tr�s ha�ssables, en quoi leurs descendants en sont-ils responsables ? Nous serions alors, nous aussi, responsables des brigandages que notre histoire nous fait admirer comme des faits glorieux.

Qui, parmi ceux qui n�aspirent qu�� vivre de leur propre travail, peuvent avoir int�r�t � voir une nation se ruer contre une autre ? Il n�y a que ceux qui se sont fait les ma�tres d�une nation, qui ayant int�r�t � augmenter le nombre de ceux qu�ils exploitent, ont besoin de donner un aliment � l�activit� de ceux qu�ils dressent aux tueries, en m�me temps que les menaces de guerre avec les voisins est une justification de l�existence des troupes qui sont leur soutien.

Les despotes qui ont �rig� le patriotisme en nouvelle religion, savent fort bien passer par-dessus les fronti�res lorsqu�il s�agit de d�fendre leurs privil�ges ou d��tendre leur exploitation. S�agit-il de faire la chasse aux id�es � subversives �, bourgeois fran�ais, allemands, italiens, suisses, russes et autres, savent se pr�ter leurs diplomates et leurs policiers.

Est-il question de r�duire une gr�ve, les exploiteurs ne se g�nent nullement pour embaucher les travailleurs �trangers si ceux-ci consentent � travailler aux plus bas prix, et s�il en �tait besoin, les gouvernants se pr�teraient leurs arm�es.

Et toutes les conventions internationales qu�ils ont �tablies pour les postes, les finances, le commerce, la navigation, les chemins de fer, ne prouvent-elles pas, par dessus tout, que c�est l�entente pacifique qui est la loi supr�me ?

Les anarchistes voudraient arriver � amener chaque travailleur � voir un fr�re en chaque travailleur quel que soit le c�t� de la fronti�re o� il est n�. D�j� fr�res de mis�re, souffrant des m�mes maux, courb�s sou le m�me joug, ils ont les m�mes int�r�ts � d�fendre ; le m�me id�al � poursuivre, leurs v�ritables ennemis sont ceux qui les exploitent, qui les asservissent, entravent leur d�veloppement. C�est contre leurs ma�tres qu�ils doivent s�armer.

L�anarchie ne s�attarde pas aux combinaisons louches de la politique, elle professe le d�dain le plus profond pour les politiciens ; les promesses des coureurs de candidature ne l�int�ressent que pour en faire ressortir toute l�inanit�, et s�en servir pour d�montrer que l�organisation sociale ne se transformera que du jour o� on s�attaquera r�solument � ses vices �conomiques.

S�ils croient aux mensonges qu�ils d�bitent les politiciens ne sont que des ignorants ou des imb�ciles, car le moindre raisonnement devrait leur faire comprendre que lorsqu�on veut combattre un mal et l�emp�cher de se reproduire, c�est � ses causes qu�il faut s�attaquer. S�ils mentent pertinemment, ce sont des fourbes, et, en un cas comme dans l�autre, ils trompent ceux dont ils captent la confiance par leur bagout et leurs intrigues.

Ceux qui exploitent l�organisation �conomique actuelle, chercheront toujours � d�tourner � leur profit les essais d�am�lioration qui pourront �tre sugg�r�s, et il y aura toujours des gens qu�effraient des changements brusques, se rabattant sur les moyens termes qui leur semblent concilier tous les int�r�ts.

Les ma�tres auront toujours int�r�t � tromper les opprim�s sur les v�ritables moyens de s�affranchir, et il y aura toujours asses d�ambitieux assoiff�s de pouvoir, pour les aider � embrouiller encore plus les questions.

L�anarchie d�montre l�inanit� de toute tentative d�am�lioration qui ne s�attaque qu�aux effets en laissant subsister les causes.

Tant que la richesse sociale sera l�apanage d�une minorit� d�oisifs, cette minorit� en usera pour vivre aux d�pens de ceux qu�elle exploite. Et comme c�est la possession du capital qui fait les forts et les ma�tres de l�organisation sociale, ils sont toujours � m�me de tourner � leur profit toute am�lioration qui s�accomplit.

Pour qu�une am�lioration profite � tous il faut d�truire les privil�ges. C�est � rentrer en possession de ce dont on les a spoli�s que doivent tendre les efforts de ceux qui ne poss�dent rien. Briser le pouvoir qui les �crase, l�emp�cher de se reconstituer, s�emparer des moyens de production, reconstituer une organisation sociale ou la richesse sociale ne puisse plus se concentrer entre les mains de quelques-uns. Voil� ce que r�vent les anarchistes.

Pour emp�cher l�exploitation de l�homme, il faut changer les bases de l�ordre �conomique ; il faut que le sol et tout ce qui est le travail des g�n�rations ant�rieures restent � la libre disposition de ceux qui pourront les mettre en oeuvre, ne puisse �tre accapar� au profit de qui que ce soit, individu, groupe, corporation, commune ou nation.

C�est ce que ne comprennent pas les partisans des r�formes partielles, et c�est ce que d�montre pourtant, l��tude consciencieuse des faits �conomiques. Rien de bon ne peut sortir de l�oeuvre des charlatans de la politique. L��mancipation humaine ne peut �tre l�oeuvre d�aucune l�gislation, d�aucun octroi de libert� de la part de ceux qui dirigent ; elle ne peut �tre l�oeuvre que du fait accompli, de la volont� individuelle s�affirmant par des actes.

S�appuyant sur la doctrine r�volutionnaire, repoussant toute volont� pr�con�ue dans les ph�nom�nes par lesquels se manifeste l��volution des mondes et des �tres ; reconnaissant que celle-ci est l�oeuvre pure et simple des seules forces de la mati�re en contact, le simple r�sultat des transformations que cette mati�re subit au cours de sa propre �volution, l�anarchie est franchement ath�e et repousse toute id�e d�entit� cr�atrice ou directrice quelle qu�elle soit.

Mais comme elle est la libert� absolue, si elle combat les divagations religieuses, c�est tout simplement au point de vue de la v�rit�, et surtout parce que les clerg�s qui se sont cr��s autour des diff�rents dogmes religieux pr�tendent user de la force que leur pr�tent l�autorit� et le capital pour imposer leurs croyances, et en faire supporter les frais, m�me � ceux qui repoussent toute croyance religieuse.

Quant � ce qui regarde la pens�e intime de chacun, les anarchistes comprennent que chaque individu ne peut penser autrement que ne lui permet sa propre mentalit� ; ils ne verraient aucun inconv�nient � ce que des gens se r�unissent en des b�timents sp�ciaux pour adresser des pri�res et des louanges � un �tre hypoth�tique, si ces gens n�essaient pas d�imposer leurs croyances aux autres.

Ils n�attendent le triomphe de la raison que de la culture des cerveaux, sachant du reste par eux-m�mes, que la force et la compression n��touffent pas l�id�e.

Libert� absolue dans le domaine de la pens�e, comme dans celui des faits, dans la famille comme dans la soci�t�.

Comme toutes les formes de l�activit� humaine, l�association des sexes n�a � subir le contr�le et la sanction de qui que ce soit. Il est absurde de vouloir poser des limites, des barri�res ou des contraintes aux affections des individus. L�amour, l�amiti�, lahaine,nese commandent pas : on les �prouve ou on les subit sans pouvoir s�en d�fendre, sans m�me le plus souvent, pouvoir de les expliquer et en d�m�ler les mobiles.

Le mariage ne peut donc �tre entrav� par aucune r�gle, par aucune loi autre que la bonne foi et la sinc�rit� mutuelles : il ne peut avoir de dur�e que par l�affection r�ciproque des deux �tres associ�s, et doit rester dissoluble � la volont� de celui pour qui il devient une contrainte.

Certes, il restera toujours des questions qui ne se r�soudront jamais sans douleur et froissement ; comme la question des enfants, le chagrin de celui chez lequel survit l�amour, et autres questions de sentiment. Mais ceci ne se r�glera pas davantage par des r�gles pr��tablies ; bien au contraire, la contrainte ne fait qu�envenimer les difficult�s. Ce sera aux int�ress�s � trouver la solution des diff�rents qui les diviseront.

Tout ce que l�on peut d�sirer, c�est que s��l�ve suffisamment le niveau moral de l�humanit�, pour que la bont� et la tol�rance croissent et apportent leur baume cicatrisateur aux questions des passions humaines qui, par leur nature, �chappent au contr�le et � la r�glementation.

La grande objection, derri�re laquelle se retranchent les adversaires pouss�s jusque dans leurs derniers retranchements, c�est que l�id�al anarchiste est beau, certainement, mais bien trop beau pour pouvoir �tre r�alis�, et que l�humanit� ne sera jamais assez sage pour savoir l�atteindre.

Cette objection est sp�cieuse. Si personne ne peut dire ce que sera demain l�humanit�, il n�y a pas de phases de son d�veloppement qui, si elle avait pu �tre pr�vue et annonc�e aux g�n�rations qui la pr�c�d�rent, n�aurait pas manqu� d��tre trouv�e, avec raisonnements � l�appui, tout aussi irr�alisable qu�est suppos� l�id�al anarchiste par ceux qui ne savent jamais s�abstraire du pr�sent, ce qui se comprend, leur cerveau n�ayant pas encore accompli l��volution qui doit faciliter le nouvel ordre des choses.

Tant que les individus croupiront dans la servitude, attendant d�hommes ou d��v�nements providentiels, la fin de leur abjection, tant qu�ils se contenteront d�esp�rer sans agir, l�id�al le plus beau, l�id�al le plus simple restera forc�ment � l��tat de pure r�verie, de vague utopie.

O�, autrement que dans la fable, a-t-on vu la fortune descendre sur le seuil du dormeur, attendant patiemment qu�il plaise � sa paresse de la saisir ?

Lorsque les individus auront reconquis l�estime d�eux-m�mes, lorsqu�ils se seront convaincus de leur propre force, lorsque las de courber l��chine, ils auront retrouv� leur dignit� et sauront la faire respecter, ils auront appris que la volont� peut tout, lorsqu�elle est au service d�une intelligence consciente. Il leur suffira de vouloir �tre libres pour trouver s�rement les moyens d�y parvenir. Et ce sont quelques-uns de ces diff�rents moyens que nous allons �tudier dans les pages qui suivent.


Chapitre II

Le terrain � d�blayer

L�anarchie doit se r�aliser - Le temps ne compte pas dans la r�alisation d�un id�al - Lutter pour son id�al c�est le vivre - Fausses interpr�tations de l�anarchie - Persistance de l�ignorance - N�cessit� de se d�barrasser des id�es re�ues - Comment comprendre la libert� - Confusion in�vitable -Aboutissement de la synth�se - Bifurcation de l�id�e - Diff�rentes fa�ons de comprendre la largeur de vues - Solidarit� impos�e - Libert� de la critique.

L�id�e anarchiste est arriv�e aujourd�hui � une de ces tournants de l�histoire o� les �v�nements font que changent les conditions de l��volution.

Elle a gagn�, certainement en �tendue. Mais n�a-t-elle pas perdu en force et en profondeur ?

Nous sommes trop pr�s du mouvement pour pouvoir bien discerner les choses. Il faut le recul des ann�es pour pouvoir en juger en toute libert�.

Seulement, quoiqu�il en soit, il est un fait, c�est que, � l�heure actuelle, on lui demande plus que de la th�orie ou de la philosophie ; l�on veut savoir comment elle s�y prendra pour pr�parer le passage de la soci�t� actuelle, � la soci�t� de ses conceptions.

Et cela est d�autant plus vrai que, les anarchistes, eux-m�mes, sont press�s du besoin � de faire quelque chose �, seulement comme nous sommes encore mal d�gag�s de nos erreurs, beaucoup retombent dans la politique que nous devons fuir comme peste, d�autres essayent de rapetasser les anciens moyens de lutte, tels que le syndicalisme, la coop�ration, etc., sans avoir encore pu les accorder avec ce qu�exigent les id�es nouvelles.

Dans un de mes pr�c�dents volume [2], j�ai essay� de d�montrer comment pouvait fonctionner une soci�t� sans lois ni ma�tres, en expliquant que je n�avais nullement la pr�tention de tracer une forme d�finitive de l�id�al anarchiste, mais un simple sch�ma que le temps, les circonstances et les individus se chargeraient de d�velopper et de modifier au gr� des conditions nouvelles du milieu.

En essayant ici d�analyser divers moyens de tactique, je n�ai, pas d�avantage, la pr�tention de croire que je puisse pr�voir toutes les formes de l�activit� anarchiste. Les circonstances, les �v�nements, et le cerveau des individus, en susciteront qu�il nous est impossible de les pr�voir � l�heure actuelle.

De m�me que j�ai essay� de d�montrer que pouvait fonctionner une soci�t� anarchiste, j�ai la seule ambition de d�montrer que les individus fortement �pris d�un id�al, peuvent le r�aliser, lorsqu�ils savent le vouloir.

Bien entendu, je n�glige ici la question du temps. Les id�es ne progressant que lentement, et la vie humaine est courte. Quand je dis l�individu, j�en fait une abstraction. J�ignore si ce sera notre g�n�ration qui entrera en la � terre promise �, ou seulement la suivante, ou une plus �loign�e encore. Cela d�pendra de la somme d��nergie d�pens�e.

Seulement, je tiens pour acquis, que, lorsqu�on est convaincu d�une id�e, on cherche � la r�aliser, et qu�elle est d�j� � moiti� r�alis�e pour l�individu qui emploie sa force et son intelligence � la faire triompher. S�il ne la r�alise en son int�gralit�, son action peut en faire triompher des parties. Et ce seront ces parties acquises qui aideront � en acqu�rir d�autres.

Mais avant de passer � la discussion de mes pr�f�rences sur la tactique � employer pour le triomphe de l�id�e, il faut d�abord d�barrasser le terrain d�une foule d�erreurs qui en obscurcissent la conception que s�en font une foule d�individus qui ne veulent qu�y voir un chaos d�id�es mal �quilibr�es, ne reposant sur aucune base r�elle.

Cela est d�autant plus n�cessaire que la bourgeoisie qui se sent menac�e dans sa puissance par un mouvement devenu assez fort pour mettre son autorit� en p�ril, ne craint pas de porter certains individus � porte, sous le couvert anarchiste, la th�orie � l�absurde afin de la discr�diter. Sans compter ceux de bonne foi qui, par manque d��quilibre, s�imaginent �tre plus logiques en prenant le contre-pied du bon sens.

Puis, aussi, ceux qui veulent se donner l�apparence d�avoir invent� des th�ories nouvelles, et qui n�ont pas besoin d�attendre aucune autre impulsion pour d�raisonner sous pr�texte de logique. On comprend, qu�avec tous ces �l�ments, la presse bourgeoise a eu beau jeu pour pr�senter l�id�e anarchiste sous un jour tr�s d�favorable.

Aussi, m�me aujourd�hui o� abonde toute une litt�rature anarchiste, o� abondent journaux, brochures, volumes ayant pour t�che d�expliquer ce que l�on entend par anarchie, la plus grande partie des gens cependant, comme je le disais dans le chapitre pr�c�dent, ignorent ce qu�est l�anarchie.

Trop paresseux d�esprit pour se donner la peine d��tudier une id�e qu�ils abominent, ils pr�f�rent s�en rapporter � l�affirmation que, tous les matins, leur apporte leur journal favori. Pour eux, une soci�t� anarchiste signifie : d�sordre, conflit permanent, lutte continuelle entre les individus.

D�apr�s leur conception, l�id�al anarchiste ne peut-�tre qu�un retour vers la horde primitive ; les individus n��tant plus maintenus par la discipline, par le frein de l�autorit�, ne pourront dans leur soci�t�, trouver d�occupation plus agr�able que de se manger le nez ; les forts ne sauront autrement employer leur force qu�� opprimer et exploiter les faibles.

Pensez donc Monsieur : � plus de soci�t� ! plus d�autorit� ! plus d�organisation ! plus de famille ! plus rien, monsieur ! Les anarchistes veulent tout supprimer ! S�ils ne sont pas des criminels, ces gens l� sont des fous, dont la soci�t� doit se d�barrasser �.

Et comme une imb�cillit� est plus vite accept�e qu�une v�rit�, voil� une opinion toute faite qui se propage, court les foules, et dont on ne se d�barrassera que tr�s lentement et tr�s difficilement.

Si vous dites � ces gens l� que l�anarchie n�est pas ce qu�ils pensent. Que c�est une th�orie (discutable comme toutes les th�ories), mais ayant ses faits, ses arguments, sa philosophie, et que, � l�heure pr�sente, il existe une litt�rature richement fournie, destin�e � expliquer ce que veulent les anarchistes, ils vous r�pondrons que, n�ayant pas de temps � perdre, ils n�ont pas besoin de lire ces �lucubrations de fous pour savoir, mieux que vous, que l�anarchie ne tient pas debout, et n�est pas une th�orie � l�usage des gens sens�s.

Si, sans vous rebuter, vous vous mettez alors � d�velopper certains aper�us de la th�orie, ils vous r�pondrons alors : � L�initiative de l�individu ! son self-d�veloppement ! son autonomie ! �a, de l�anarchie ? vous voulez rire ? mais �a n�a rien de neuf. Il y a longtemps que �a existe en Am�rique. Vous vous trompez, cher monsieur, �a n�est pas de l�anarchie. �

Et voil� des gens qui n�ayant jamais lu sur l�anarchie que ce qui �mane de ses adversaires, pr�tendent conna�tre l�anarchie, la combattre et la terrasser. Par des lois, il est vrai, et non par des arguments. Mais comme les lois peuvent bien emprisonner les corps, mais non la pens�e, elles restent inefficaces, et l�anarchie continue � faire fermenter les cerveaux.

Si, � raisonner de cette fa�on, il n�y avait que l�imb�cile lecteur du Petit journal (ou de ses similaires) ne sachant se faire d�autre opinions que celle qu�il trouve toute faite dans la feuille qu�il a l�habitude de lire, cela n�aurait rien de surprenant et, malgr� qu�ils soient la majorit�, cela serait m�me de peu d�importance, �tant donn� que l�opinion de ces gens l� ne compte pas aux jours de r�volution ou de simple agitation, toujours entra�n�s qu�ils sont par les plus actifs. Mais, ce qui est plus d�solant, c�est qu�il s�en trouve comme cela une foule qui passe pour avoir de l�intelligence, et qui parlent et �crivent sur l�anarchie et la sociologie, dans les m�mes conditions qu�en raisonne le lecteur du Petit Journal.

C�est qu�il est plus facile d�adopter une opinion courante, de parler � tort et � travers, que d��tudier l�objet de la question que l�on veut discuter, de l�analyser, et la retourner sous toutes ses faces, afin d�en parler en connaissance de cause.

Il y a si peu de gens voulant se donner la peine d�apprendre s�rieusement, qu�il ne faut jamais s��tonner de voir accepter comme choses acquises et circuler dans le public un tas d�idioties que cinq minutes de raisonnement suffiraient � faire rejeter.

Et, pourtant, s�ils veulent se d�barrasser de leurs ma�tres politiques et �conomiques, il faudra que les individus sachent, au pr�alable, se d�barrasser le cerveau de toute la crasse d�ignorance, d�opinions re�ues, et de pr�jug�s absurdes qui ont accumul� des si�cles d�oppression et d�obscurantisme. Ce n�est que lorsqu�ils auront su briser les entraves factices que leur mettent les pr�jug�s, que lorsqu�ils auront su s�affranchir intellectuellement, que les individus sauront briser les entraves mat�rielles que leur opposent ceux qui les tiennent sous la f�rule.

Tel est le premier travail que l�anarchie impose � ceux dont elle a r�ussi � p�n�trer les cerveaux. Et il ne se fait pas en un jour. Ce n�est que graduellement et bien lentement que l�on se d�barrasse de ses erreurs. Chaque erreur �touff�e, chaque pr�jug� d�truit, nous enseignant les moyens d�en d�truire d�autres.

En commen�ant j�ai dit que je n�ai pas la pr�tention d�avoir r�uni ici tous les moyens qui s�offrent � l�activit� anarchiste, de m�me je n�ai pas la pr�tention de faire ici un �vangile de l�anarchie. En anarchie, chaque individu pense et agit comme il l�entend.

Seulement, ce que je crois, c�est qu�il y a des moyens d�action qui sont en contradiction avec l�id�e anarchiste.

Chacun pense et agit comme il l�entend, cela est certain, mais il ne suffit pourtant pas de coller une �tiquette anarchiste � un acte bourgeois, pour que cet acte soit, subitement, un acte anarchiste.

C�est pourquoi, � c�t� de l�expos� des moyens d�action que suscite l�id�e anarchiste, je ferai la critique des moyens que nous proposent d�aucuns qui se disent anarchistes, aussi bien que ceux pr�sent�s par de vendeurs d�orvi�tan politique, sous pr�texte qu�ils doivent nous aider � r�aliser d�une fa�on plus pratique l�id�al que nous poursuivons.

Quoique les progr�s des id�es anarchistes aient �t� �normes, �tant donn� le peu de moyens dont elles disposent, et leur relative jeunesse, elles n�ont pas pris encore un tr�s grand d�veloppement.

Et si elles n�ont pas encore trouv� ce fort courant de sympathie qui entra�ne parfois les masses vers les id�es nouvelles, si le cerveau des travailleurs, (eux qui sont les premiers int�ress�s � d�sirer une transformation sociale) est, jusqu�� pr�sent rest� r�fractaire � leur acceptation, la cause principale en est certainement, aux lois naturelles qui font que les cerveaux ne se p�n�trent que lentement de toute id�e qui rompt avec les pr�jug�s re�us, avec tout ce que nous tenons de notre �ducation fauss�e. Cependant, il faut avouer que la propagande anarchiste, qui a manqu� de tactique, d�esprit de suite et de coordination, est faite � la diable.

Cela, du reste, �tait in�vitable. Ce n�est que peu � peu que les individus apprennent � mettre d�accord leurs actes avec leur fa�on de penser ; ce n�est qu�en constatant les fautes commises que l�on s�aper�oit de tout ce que l�on n�avait pas envisag�.

Si la confusion a �t� dans les id�es, c�est qu�une id�e d�autant d�ampleur, ne peut sortir, spontan�ment, toute cr��e d�un cerveau. D�abord simple aspiration, vague et mal d�finie, il lui faut passer par la critique et diff�rents cerveaux pour qu�elle acqui�re tout son d�veloppement.

Peu d�individus, � l�aurore d�une id�e, peuvent la comprendre dans tout son ensemble, ou sont capables d�en tirer toutes les d�ductions qui en d�coulent.

Dans le domaine social, par exemple, les uns commencent par discuter l�appropriation individuelle, d�autres � saper l�autorit�, non dans son ensemble, mais en certaines parties de ses d�tails, ceux qui se sont montr�s � eux les plus arbitraires, les plus r�pulsifs.

Chacun porte ses coups sur la partie de l�organisme social qui lui semble la plus oppressive. Les rem�des qu�ils proposent ne font le plus souvent, que d�placer le mal sans le gu�rir ; d�autres viennent ensuite qui profitent de l�oeuvre faite pour asseoir leurs critiques et �largir le d�bat, voyant les choses sur un plus large champ.

Ce n�est qu�apr�s un long travail d��volution que l�on peut arriver � coordonner toutes ces critiques, � les comparer les unes aux autres, � en faire la synth�se, et, plus tard, � en d�gager une vision de l�avenir. Ce n�est que plus tard encore que, voyant les choses plus dans leur ensemble, que l�on cherche � adapter, d�une fa�on plus �troite aux id�es que l�on se fait sur le futur, la ligne de conduite pr�sente qui devra les r�aliser.

Alors, c�est la lutte de tous les jours, qui s�engage contre l�ordre de choses existant, le futur cherche � se d�gager du pr�sent ; c�est la lutte de ce qui veut na�tre contre les institutions d�cr�pites qui veulent se perp�tuer. C�est le commencement de la r�volution.

Sans avoir l�outrecuidance de formuler un code de l�anarchie, je crois cependant � la n�cessit� de passer en revue les divers moyens d�action, j�y crois d�autant plus, que l�id�e ayant pris quelque extension, elle semble avoir perdu en profondeur et en intensit� ce qu�elle a gagn� en nombre. Beaucoup venus � l�id�e par sentiment, par dilettantisme, par entra�nement, ne se rendent pas compte de la somme d�efforts et d�abn�gation que demande une id�e qui a � lutter contre tout l��tat social.

Venus avec toutes leurs id�es fausses et politiques, toute leur ignorance des causes r�elles, des maux dont nous souffrons, ils ont apport� avec eux, toute la pharmacop�e politique, et s�imaginent avoir chang� d�id�es parce qu�ils y ont mis une �tiquette nouvelle. Cela fait que, par certains c�t�s, l�anarchie semble vouloir d�voyer du chemin poursuivi jusqu�� pr�sent. Je sais bien que ceux qui agissent ainsi pr�tendent que c�est par largeur de vue, d�clarant que, pour eux, tout moyen est bon, pourvu qu�il nous m�ne au but, et que c�est faire oeuvre de sectarisme, montrer de l��troitesse de vue, en repoussant tel ou tel moyen.

Seulement, � ce compte l�, il serait tr�s facile de s�accorder un brevet de tol�rance et de penseur universel, en acceptant d�incorporer dans sa philosophie n�importe quelle id�e, n�importe quelle action. Le mal est que lorsque l�on accepte tant de choses, c�est que l�on ne croit � rien ; cette philosophie peut bien vous faire tout accepter, tout excuser, mais elle ne vous m�ne pas � l�action contre ce qui est mauvais.

La largeur d�esprit, pour moi, consiste � savoir embrasser une question sous tous ses aspects - ceux du moins que l��tat actuel de nos connaissances nous permet de distinguer - dans tous ses rapports avec les autres questions, et d�y modeler ensuite notre action en connaissance de cause.

Et lorsque, sous pr�texte d�avancer l�id�e anarchiste, quelques-uns emploient des moyens qui sont le contraire de l�anarchie, pourquoi ceux qui d�sapprouvent ces moyens n�auraient-ils pas le droit de le dire ? Sectaires ! c�est bient�t dit. Il faut l��tre parfois pour ne pas se laisser d�tourner de son chemin.

Malgr� que l�anarchie ne forme pas un parti comme les autres, avec des r�gles �troites, impos�es par une majorit� ou par des meneurs, on n�en a pas moins l�habitude d�attribuer aux anarchistes ce que peut dire ou faire un seul individu qui se dit anarchiste. Suffit-il que l�on ait mis � cet acte, � cet �crit, � ce discours, une �pith�te anarchiste, pour que, anarchiste, je n�ai plus le droit de la critiquer ? Ce serait l�autoritarisme le plus intol�rable, puisqu�il ne tendrait rien moins qu�� me solidariser malgr� moi, avec ce que ma fa�on de penser repousse de toutes ses forces.

La meilleure critique, je le sais, consiste � faire mieux que ce qu�on d�sapprouve. C�est � quoi doivent tendre tous nos efforts, mais, parfois, il est urgent de donner notre avis sur tel fait accompli, et nulle �tiquette ne peut le soustraire � notre jugement.

Ce jugement, il est �vident, ne comporte d�autre sanction ou obligation que pour celui qui l��met d�agir dans le sens de la critique qu�il a formul�e. Celui qui est critiqu� reste toujours libre de continuer d�agir et de penser comme il l�entend, et, de son c�t�, de ne se solidariser qu�avec ce qui lui semble cadrer avec ses propres conceptions.

Chacun pense et agit comme il l�entend ; mais chacun reste libre d�accepter ou de repousser ce qui lui semble sortir des r�gles de sa propre logique. Et c�est de cette critique mutuelle des id�es �mises, des actes accomplis, que s��labore peu � peu la synth�se g�n�rale de l�id�e.


Chapitre III

L�ignorance des masses

Les difficult�s de se faire comprendre de la foule - L�amener � nous et non descendre � elle - Les �v�nements sont ind�pendants de calculs - L�influence individuelle ramen�e � des proportions plus modestes, mais plus vraies - complications des influences et leur r�ciprocit� - La r�volution doit commencer par l�individu - N�cessit� de s��manciper intellectuellement - La r�volution est aussi une question d��mancipation intellectuelle - L�id�al anarchiste ne peut s��tablir que par la libert� - Inefficacit� des appels � la r�volte - La r�volution doit �tre dans les id�es pour passer dans les faits - Les causes de l�avortement des r�volutions pass�es - Ce qui fera r�ussir celle � venir.

Sous le pr�texte d�esprit pratique, une foule de gens s�applique � pr�coniser certains moyens, certaines r�formes, avouant que leur effet ne peut �tre que momentan�, mais qu�il vaut mieux avoir un effet momentan� que rien du tout.

� La plus grande partie de la foule �, disent-ils, � est ignorante, ferm�e aux id�es abstraites ; elle veut des choses positives et imm�diates, se souciant fort peu de ce qui se r�alisera apr�s elle. Il faut si l�on veut s�en faire �couter, savoir lui parler son langage, et savoir se mettre � sa port�e. �

La foule est ignorante, cela est ind�niable. C�est parce qu�elle ne sait pas que le mal dont elle souffre est le fait d�une organisation sociale d�fectueuse, qu�elle le supporte, le croyant une des conditions in�vitables de l�existence.

C�est parce qu�elle n�a pas conscience de sa force qu�elle se laisse tondre par une minorit� d�oisifs. C�est parce qu�elle est habitu�e � croire aux hommes providentiels, qu�elle est toujours pr�te, sans jamais �tre rebut�e par des palinodies se reproduisant sans cesse, � se mettre � la remorque de ceux qui lui font miroiter les plus belles promesses.

C�est enfin parce que la masse est ignorante que ceux qui lui indiquent la cause des maux dont elle souffre, qui en ont tir� des d�ductions pour un �tat social meilleur, ont tant � lutter, tant de difficult�s � se faire entendre d�elle, et qu�il se passe des g�n�rations, avant qu�une faible minorit� soit arriv�e � les comprendre.

Certes, il faut savoir se mettre � sa port�e, savoir parler son langage. Seulement parler son langage, n�implique pas qu�il faut se payer de mots comme elle fait ; qu�il faille �carter les probl�mes s�rieux sous pr�texte qu�elle ne les comprend pas ; ch�trer son id�al parce que le plus grand nombre ne sont capables que d�en comprendre une partie.

Se mettre � sa port�e ne veut pas dire se mettre � son niveau mental, se noyer dans ses erreurs au lieu de l�aider � s�en sortir. C�est pourtant ce que fait la majeure partie de ceux qui pr�tendent organiser la masse et la diriger, se piquant d�avoir trouv� une voie plus pratique pour l�acheminement vers un �tat social meilleur.

C�est que les cerveaux sont toujours hant�s par le c�t� romantique de l�histoire. Cette derni�re nous a si bien montr� les �v�nements se d�roulant � la volont� des conducteurs de peuple. Ceux-ci faisaient mouvoir les foules au gr� de leurs conceptions et de leurs calculs, et l�on s�imagine toujours avoir l��toffe d�un Richelieu et d�un Danton...

Enflammer les foules, les faire vibrer sous la chaleur de ses accents, le r�le est magnifique et je comprends l�emballement lorsque l�enthousiasme vous dirige plus que la raison.

Qui de nous, alors qu�il �tait jeune, n�a pas r�v� d��tre un de ces tribuns qui, de leur parole vibrante, soulevaient les foules, les faisaient frissonner de leurs accents enflamm�s ? Qui de nous n�a pas r�v� d��tre un de ces tacticiens habiles, conduisant les �v�nements et les peuples � l�assaut du pouvoir et des privil�ges, impulsant ou retenant la foule par leur seule �loquence ou l�influence acquise par leur valeur personnelle ?

Il faut en rabattre, h�las ! A part les moments d�effervescence o� les p�riodes ronflantes de l�orateur ne sont que l��tincelle qui vient mettre le feu aux poudres, o� la surexcitation g�n�rale des esprits fait que les individus n�attendent que le moindre pr�texte pour se lancer dans la lutte, ouvrant en m�me temps les cerveaux � une conception plus grande des id�es, si os�es qu�elles puissent �tre, la masse, en p�riode de calme, n�accepte comme meneurs que ceux qui sont � son niveau comme moyenne c�r�brale, ou savent flatter son ignorance, �pouser ses pr�jug�s, soit qu�ils les partagent, soient qu�ils croient habile de s�en servir...

Si la foule vibre aux paroles de l�orateur, son �motion ne d�passe pas la dur�e du discours ; on l�applaudit comme on applaudit de la bonne musique ; une fois sortit de la salle, c�est le produit de l��tat social actuel qui reprend possession de l�individu.

Ce sont les �v�nements qui m�nent les hommes, et non pas les hommes qui m�nent les �v�nements. Il peut y avoir des hommes plus aptes que d�autres � savoir profiter d�un �v�nement plus favorable � telle transformation, c�est d�j� bien beau, mais plier les �v�nements � leur volont�, ce n�est que l�histoire faite apr�s coup qui, n�apercevant plus les mille et un d�tails de la situation, et ne voyant que les hommes et les r�sultats, attribue ceux-ci � la pr�voyance de ceux-l�.

Est-ce � dire que l�influence des individus soit nulle ? Non certes, car ce serait la grande n�gation de tout esprit de propagande.

Tout ce que dit, tout ce qu��crit, tout ce que fait un individu a une r�percussion sur d�autres individus, venant modifier leurs pens�es et leurs actes.

Mais cette r�percussion peut ne pas �tre absolument identique � la pens�e de celui qui a parl�, �crit, ou agi, car d�autres ont parl�, �crit et agi, ayant �galement leur r�percussion sur ceux qui les entourent. Personne ne sait quelles sont les modifications qu�une pens�e �mise peut produire dans le cerveau de celui qui la re�oit ; car chacun l�aper�oit sous un angle diff�rent.

Nous avons une action sur notre milieu, sur ceux qui nous entourent, mais cette action est lente, tr�s lente, et toujours modifi�e par d�autres, il ne faut donc pas croire aux combinaisons venant transformer l��tat social en un tour de main !

Cela peut para�tre d�courageant � ceux que ronge l�impatience, mais il ne faut pas nous payer de mots ou d�illusions ; ce n�est qu�en sachant envisager les choses sous leur aspect r�el, que nous nous rendons compte du travail � accomplir.

Pour que l��tat social anarchiste puisse s��tablir, il faut que chaque individu, pris isol�ment, soit � m�me de savoir se gouverner lui-m�me, qu�il sache faire respecter son autonomie, sachant respecter celle des autres, sachant aussi d�gager sa volont� des influences ambiantes.

Cela, certes, est un id�al qui, sans doute, de longtemps, ne pourra �tre atteint, mais qui doit �tre le but positif de nos aspirations, de notre propagande et dont nous devons chercher � nous rapprocher le plus possible. Ne doit-on pas demander beaucoup pour obtenir un peu ? Est-ce � nous de r�duire b�n�volement nos demandes, alors que ce n�est que la force seule des choses qui doit nous indiquer ce qui est imm�diatement r�alisable ou non ?

Les masses sont ignorantes, d�accord, mais pour les sortir de leur ignorance, il faut que nous leur exposions tout notre id�al, toutes nos conceptions, en toute int�gralit�. Elle saura assez d�j� tailler elle-m�me pour n�y prendre que ce qu�elle pourra assimiler, pour que nous n�ayons pas � nous pr�occuper de l�opportunit� de ce qui doit lui �tre donn�.

Et comme notre �mancipation est attach�e � celle de la foule, c�est en cherchant � �lever ses conceptions que nous aiderons, en m�me temps, � notre affranchissement.

Si, en 1789, la bourgeoisie fut pr�te � s�emparer du pouvoir, c�est que pendant les si�cles d�oppression, tout en amassant des richesses, elle s��tait essay� � l�exercice du pouvoir par l�administration des guildes et corporations, des communes, et divers emplois que lui abandonnait la morgue f�odale.

Elle avait �tudi�, exerc� son cerveau, ses facult�s ; elle avait travaill� � se d�velopper intellectuellement, profitant de chaque occasion pour conqu�rir un privil�ge, se d�barrasser d�une entrave. Tandis que, � l�heure actuelle, le prol�tariat s�est laiss� d�pouill� de toute libert�, laisse � chaque moment le pouvoir empi�ter jusqu�en ses actes les plus intimes, attendant toujours quelque loi favorable, d�l�guant ses pouvoirs au lieu que chaque individu les exerce lui-m�me.

La bourgeoisie savait ce qu�elle voulait, o� elle allait, alors que le peuple croupissait dans l�ignorance, n�avait que des aspirations vagues d�am�lioration. Aussi, quand �clata la r�volution, le peuple ignorant crut aux promesses des bourgeois intelligents, combattit pour les porter au pouvoir, eut assez d�initiative, parfois, pour les forcer � marcher dans la voie des r�formes propos�es, mais ne sut en tirer aucun profit pour lui, se laissa berner par des mirages politiques, et imposer un r�gime �conomique dont tout le poids retomba sur lui, ne faisant que le changer de ma�tres.

Ce que nous voulons, nous, ce n�est pas renverser une classe pour prendre sa place au pouvoir, mais renverser tout pouvoir,toute autorit�, dans le domaine �conomique aussi bien que politique, afin que personne ne puisse abuser de ce pouvoir, de cette autorit�, pour entraver la libert� d�autres �tres humains.

Et pour ce, nous voulons d�truire tous les rouages sociaux qui permettent � la minorit� d�opprimer et d�exploiter la majorit�.

Mais pour que les individus sachent se passer d�autorit�, pour que chacun soit � m�me d�exercer son autonomie sans entrer en conflit avec ses semblables, il faut, que, tous, nous acqu�rions une mentalit� appropri�e � cet �tat de choses.

Il faut que nous apprenions � nous d�barrasser du levain autoritaire qui nous fait consid�rer comme ennemi celui qui ne pense pas comme nous, nous fait �prouver la tentation de le contrecarrer, au lieu que nous devrions chercher � saisir ce qu�il y a de bien dans sa tentative, pour l�adapter � notre propre action.

La question sociale n�est pas une question purement mat�rielle, c�est pourquoi elle est si difficile � r�soudre. Pour celui qui souffre des privations, qui n�est jamais assur� de manger � sa faim, celui-l� a besoin, avant tout, d�une transformation sociale qui lui assure la satisfaction de ses besoins primordiaux.

Mais tout s�encha�ne. Pour que cette transformation soit durable, il faut que la r�volution qui l�accomplira soit assez consciente, pour ne froisser l��volution de personne. Les affam�s n�acquerront la satisfaction de leurs besoins qu�� condition que pourront �galement se satisfaire les besoins artistiques et intellectuels qui se font sentir chez nombre d�individus.

Borner la question sociale � une question de ventre et de bien �tre mat�riel serait l�amoi


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