Publications des « Temps Nouveaux » - N° 32 - 1905
L’entretien d’un Philosophe avec la Maréchale de
*** fut publié pour la première fois dans la
correspondance secrète de Métra (numéro du 23 juillet
1776). Diderot (1713-1784) avait alors 63 ans et
l’entretien « si on le replace à sa date, a dit André
Lefèvre, apparaît comme la conclusion sereine,
tolérante et narquoise, d’une longue expérience...
Jamais la démolition de la morale révélée et de
l’échafaudage métaphysique n’a été exécuté d’une main
plus correcte et plus ferme ».
On s’étonnera sans doute des dernières paroles que
Diderot met dans la bouche de l’athée Crudeli et qui
semblent renier tout ce qu’il avait dit précédemment.
Mais n’oublions pas que cet admirable dialogue fut
écrit en 1776, près de vingt ans avant la Révolution, et
que sans ces deux petites phrases, mises là pour faire
passer le reste, il n’aurait, très probablement, pas pu
être imprimé.
J’avais je ne sais quelle affaire à traiter avec le maréchal de *** ;
j’allais à son hôtel un matin ; il était absent ; je me fis annoncer à
madame la maréchale. C’est une femme charmante ; elle est belle et
dévote comme un ange ; elle a la douceur peinte sur son visage ; et puis
un son de voix et une naïveté de discours tout à fait avenante à sa
physionomie. Elle était à sa toilette. On m’approche un fauteuil ; je
m’assieds, et nous causons. Sur quelques propos de ma part, qui
l’édifièrent et qui la surprirent (car elle était dans l’opinion que celui
qui nie la très sainte Trinité est un homme de sac et de corde, qui
finira par être pendu), elle me dit :
N’êtes-vous pas monsieur Crudeli ?
Oui, madame.
C’est donc vous qui ne croyez à rien ?
Moi-même.
Cependant votre morale est celle d’un croyant.
Pourquoi non, quand il est honnête homme.
Et cette morale, vous la pratiquez ?
De mon mieux.
Quoi ! vous ne volez point, vous ne tuez point, vous ne pillez point ?
Très rarement.
Que gagnez-vous à ne pas croire ?
Rien du tout, madame la maréchale. Est-ce qu’on croit parce qu’il y a quelque chose à gagner ?
Je ne sais ; mais la raison d’intérêt ne gâte rien aux affaires de ce monde ni de l’autre.
J’en suis un peu fâché pour notre pauvre espèce humaine. Nous n’en valons pas mieux.
Quoi ! vous ne volez point ?
Non, d’honneur.
Si vous n’êtes ni voleur ni assassin, convenez du moins que vous n’êtes pas conséquent.
Pourquoi donc ?
C’est qu’il me semble que si je n’avais rien à espérer ni à craindre
quand je n’y serais plus, il y a bien des petites douceurs dont je ne me
sèvrerais pas, à présent que j’y suis. J’avoue que je prête à Dieu à la
petite semaine.
Vous l’imaginez ?
Ce n’est point une imagination, c’est un fait.
Et pourrait-on vous demander quelles sont ces choses que vous vous permettriez si vous étiez incrédule ?
Non pas, s’il vous plaît ; c’est un article de ma confession.
Pour moi, je mets à fonds perdu.
C’est la ressource des gueux.
M’aimeriez-vous mieux usurier ?
Mais oui : on peut faire de l’usure avec Dieu tant qu’on veut ; on ne
le ruine pas. Je sais bien que cela n’est pas délicat, mais qu’importe ?
Comme le point est d’attraper le ciel, ou d’adresse ou de force, il faut
tout porter en ligne de compte, ne négliger aucun profit. Hélas ! nous
aurons beau faire, notre mise sera toujours bien mesquine en
comparaison de la rentrée que nous attendons. Et vous n’attendez rien,
vous ?
Rien.
Cela est triste. Convenez donc que vous êtes méchant ou bien fou !
En vérité, je ne saurais, madame la maréchale.
Quel motif peut avoir un incrédule d’être bon, s’il n’est pas fou ? Je voudrais bien le savoir.
Et je vais vous le dire.
Vous m’obligerez.
Ne pensez-vous pas qu’on peut être si heureusement né qu’on trouve
un grand plaisir à faire le bien ?
Je le pense.
Qu’on peut avoir reçu une excellente éducation qui fortifie le
penchant naturel à la bienfaisance ?
Assurément.
Et que, dans un âge plus avancé, l’expérience nous ait convaincu qu’à
tout prendre il vaut mieux, pour son bonheur dans ce monde, être un
honnête homme qu’un coquin ?
Oui-da ; mais comment est-on un honnête homme, lorsque de mauvais
principes se joignent aux passions pour entraîner au mal ?
On est inconséquent ; et y a-t-il rien de plus commun que d’être
inconséquent ?
Hélas ! malheureusement non ; on croit, et tous les jours, on se
conduit comme si l’on ne croyait pas.
Et sans croire, on se conduit à peu près comme si l’on croyait.
A la bonne heure ; mais quel inconvénient y aurait-il à avoir une
raison de plus, la religion, pour faire le bien, et une raison de moins,
l’incrédulité, pour mal faire.
Aucun, si la religion était un motif de faire le bien, et l’incrédulité
un moyen de faire le mal.
Est-ce qu’il y a quelque doute là-dessus ? Est-ce que l’esprit de
religion n’est pas de contrarier cette vilaine nature corrompue, et
celui de l’incrédulité, de l’abandonner à sa malice, en l’affranchissant
de la crainte ?
Ceci, madame la maréchale, va nous jeter dans une longue discussion ;
Qu’est-ce que cela fait ? Le maréchal ne rentrera pas sitôt ; et il
vaut mieux que nous parlions raison, que de médire de notre prochain.
Il faudra que je reprenne les choses d’un peu plus haut.
De si haut que vous voudrez, pourvu que je vous entende.
Si vous ne m’entendiez pas, ce serait bien ma faute.
Cela est poli ; mais il faut que vous sachiez que je n’ai jamais lu que
mes Heures, et que je ne suis guère occupée qu’à pratiquer l’�vangile
et à faire des enfants.
Ce sont deux devoirs dont vous vous êtes bien acquittée.
Oui, pour les enfants. J’en ai six tout venus et un septième qui
frappe à la porte ; mais commencez.
Madame la maréchale, y a-t-il quelque bien, dans ce monde-ci, qui soit
sans inconvénient ?
Aucun.
Et quelque mal qui soit sans avantage ?
Aucun.
Qu’appelez-vous donc mal ou bien ?
Le mal, ce sera ce qui a le plus d’inconvénients que d’avantages ; et
le bien, au contraire, ce qui a plus d’avantages que d’inconvénients.
Madame la maréchale aura-t-elle la bonté de se souvenir de sa
définition du bien et du mal ?
Je m’en souviendrai. Appelez-vous cela une définition ?
Oui.
C’est donc de la philosophie ?
Excellente.
Et j’ai fait de la philosophie !
Ainsi, vous êtes persuadée que la religion a plus d’avantages que
d’inconvénients ; et c’est pour cela que vous l’appelez un bien ?
Oui.
Pour moi, je ne doute point que votre intendant ne vous vole un peu
moins la veille de Pâques que le lendemain des fêtes, et que de temps en
temps la religion n’empêche nombre de petits maux et ne produise
nombre de petits biens.
Petit à petit, cela fait somme.
Mais croyez-vous que les terribles ravages qu’elle a causés dans les
temps passés, et qu’elle causera dans les temps à venir, soient
suffisamment compensés par ces guenilleux avantages-là ? Songez
qu’elle a créé et qu’elle perpétue la plus violente antipathie entre les
nations. Il n’y a pas un musulman qui n’imaginât faire une action
agréable à Dieu et au saint Prophète, en exterminant tous les
chrétiens, qui, de leur côté, ne sont guère plus tolérants. Songez
qu’elle a créé et qu’elle perpétue, dans la même contrée, des divisions
qui se sont rarement éteintes sans effusion de sang. Notre histoire ne
nous en offre que de trop récents et de trop funestes exemples.
Songez qu’elle a créé et qu’elle perpétue, dans la société entre les
citoyens, et dans la famille entre les proches, les haines les plus
fortes et les plus constantes. Le Christ a dit qu’il était venu pour
séparer l’époux de la femme, la mère de ses enfants, le frère de la
sœur, l’ami de l’ami ; et sa prédiction ne s’est que trop fidèlement
accomplie.
Voilà bien les abus ; mais ce n’est pas la chose.
C’est la chose, si les abus en sont inséparables.
Et comment me montrerez-vous que les abus de la religion sont
inséparables de la religion ?
Très aisément ; dites-moi, si un misanthrope s’était proposé de
faire le malheur du genre humain, qu’aurait-il pu inventer de mieux que
la croyance en un être incompréhensible sur lequel les hommes
n’auraient jamais pu s’entendre, et auquel ils auraient attaché plus
d’importance qu’à leur vie ? Or, est-il possible de séparer de la notion
d’une divinité l’incompréhensibilité la plus profonde et l’importance la
plus grande ?
Non.
Concluez donc.
Je conclus que c’est une idée qui n’est pas sans conséquence dans la
tête des fous.
Et ajoutez que les fous ont toujours été et seront toujours le plus
grand nombre ; et que les plus dangereux sont ceux que la religion fait,
et dont les perturbateurs de la société savent tirer bon parti dans
l’occasion.
Mais il faut quelque chose qui effraie les hommes sur les mauvaises
actions qui échappent à la sévérité des lois ; et si vous détruisez la
religion, que lui substituerez-vous ?
Quand je n’aurais rien à mettre à la place, ce serait toujours un
terrible préjugé de moins ; sans compter que, dans aucun siècle et chez
aucune nation, les opinions religieuses n’ont servi de base aux mœurs
nationales. Les dieux qu’adoraient ces vieux Grecs et ces vieux
Romains, les plus honnêtes gens de la terre, étaient la canaille la plus
dissolue : un Jupiter, à brûler tout vif ; une Vénus, à enfermer à
l’Hôpital ; un Mercure, à mettre à Bicêtre.
Et vous pensez qu’il est tout à fait indifférent que nous soyons
chrétiens ou païens ; que païens nous n’en vaudrions pas mieux ; et que
chrétiens nous n’en valons pas mieux.
Ma foi, j’en suis convaincu, à cela près que nous serions un peu plus
gais.
Cela ne se peut.
Mais, madame la maréchale, est-ce qu’il y a des chrétiens ? Je n’en
ai jamais vu.
Et c’est à moi que vous dites cela, à moi ?
Non, madame, ce n’est pas à vous ; c’est à une de mes voisine qui est
honnête et pieuse comme vous l’êtes, et qui se croyait chrétienne de la
meilleure foi du monde, comme vous le croyez.
Et vous lui fîtes voir qu’elle avait tort ?
En un instant.
Comment vous y prîtes-vous ?
J’ouvris un Nouveau Testament, dont elle s’était beaucoup servie,
car il était fort usé. Je lui lus le sermon sur la montagne, et à chaque
article je lui demandai : « Faites-vous cela ? et cela donc ? et cela
encore ? » J’allai plus loin. Elle est belle, et quoiqu’elle soit très sage
et très dévote, elle ne l’ignore pas ; elle a la peau très blanche, et
quoiqu’elle n’attache pas un grand prix à ce frêle avantage, elle n’est
pas fâchée qu’on en fasse l’éloge ; elle a la gorge aussi bien qu’il est
possible de l’avoir, et, quoiqu’elle soit très modeste, elle trouve bon
qu’on s’en aperçoive.
Pourvu qu’il n’y ait qu’elle et son mari qui le sachent.
Je crois que son mari le sait mieux qu’un autre ; mais pour une
femme qui se pique de grand christianisme, cela ne suffit pas. Je lui dis
: « N’est-il pas écrit dans l’�vangile que celui qui a convoité la femme
de son prochain a commis l’adultère dans son cœur ? »
Elle vous répondit qu’oui ?
Je lui dit : « Et l’adultère commis dans le cœur ne damne-t-il pas
aussi sûrement que l’adultère le mieux conditionné ? »
Elle vous répondit qu’oui ?
Je lui dit : « Et si l’homme est damné pour l’adultère qu’il a commis
dans son cœur, quel sera le sort de la femme qui invite tous ceux qui
l’approchent à commettre ce crime ? » Cette dernière question
l’embarrassa.
Je comprends ; c’est qu’elle ne voilait pas fort exactement cette
gorge, qu’elle avait aussi bien qu’il est possible de l’avoir.
- Il est vrai. Elle me répondit que c’était une chose d’usage ; comme
si rien n’était plus d’usage que de s’appeler chrétien et de ne l’être
pas ; qu’il ne fallait pas se vêtir ridiculement, comme s’il y avait
quelque comparaison à faire entre un misérable petit ridicule, sa
damnation éternelle et celle de son prochain ; qu’elle se laissait
habiller par sa couturière, comme s’il ne valait pas mieux changer de
couturière que renoncer à sa religion ; que c’était la fantaisie de son
mari, comme si un époux était assez insensé pour exiger de sa femme
l’oubli de la décence et de ses devoirs, et qu’une véritable chrétienne
dût pousser l’obéissance pour un époux extravagant, jusqu’au sacrifice
de la volonté de son Dieu et au mépris des menaces de son rédempteur.
Je savais d’avance toutes ces puérilités-là ; je vous les aurais
peut-être dites comme votre voisine ; mais elle et moi aurions été
toutes deux de mauvaise foi. Mais quel parti prit-elle d’après votre
remontrance ?
Le lendemain de cette conversation (c’était un jour de fête), je
remontais chez moi, et ma dévote et belle voisine descendait de chez
elle pour aller à la messe.
Vêtue comme de coutume ?
Vêtue comme de coutume. Je souris, elle sourit ; et nous passâmes
l’un à côté de l’autre sans nous parler. Madame la maréchale, une
honnête femme ! une chrétienne ! une dévote ! Après cet exemple, et
cent mille autres de la même espèce, quelle influence réelle puis-je
accorder à la religion sur les mœurs ? Presque aucune, et tant mieux.
Comment, tant mieux ?
Oui, madame : s’il prenait fantaisie à vingt mille habitants de Paris
de conformer strictement leur conduite au sermon sur la montagne...
Eh bien ! il y aurait quelques belles gorges plus couvertes.
Et tant de fous que le lieutenant de police ne saurait qu’en faire ;
car nos petites-maisons n’y suffiraient pas. Il y a dans les livres
inspirés deux morales : l’une générale et commune à toutes les nations,
à tous les cultes, et qu’on suit à peu près ; une autre, propre à chaque
nation et à chaque culte, à laquelle on croit, qu’on prêche dans les
temples, qu’on préconise dans les maisons, et qu’on ne suit point du
tout.
Et d’où vient cette bizarrerie ?
De ce qu’il est impossible d’assujettir un peuple à une règle qui ne
convient qu’à quelques hommes mélancoliques, qui l’ont calquée sur leur
caractère. Il en est des religions comme des constitutions monastiques,
qui toutes se relâchent avec le temps. Ce sont des folies qui ne peuvent
tenir contre l’impulsion constante de la nature, qui nous ramène sous
sa loi ; Et faites que le bien des particuliers soit si étroitement lié
avec le bien général, qu’un citoyen ne puisse presque pas nuire à la
société sans se nuire à lui-même ; assurez à la vertu sa récompense,
comme vous avez assuré à la méchanceté son châtiment ; que sans
aucune distinction de culte, dans quelque condition que le mérite se
trouve, il conduise aux grandes places de l’�tat ; et ne comptez plus
sur d’autres méchants que sur un petit nombre d’hommes, qu’une nature
perverse que rien ne peut corriger entraîne au vice. Madame la
maréchale, la tentation est trop proche ; et l’enfer est trop loin ;
n’attendez rien qui vaille la peine qu’un sage législateur s’en occupe,
d’un système d’opinions bizarres qui n’en impose qu’aux enfants ; qui
encourage au crime par la commodité des expiations ; qui envoie le
coupable demander pardon à Dieu de l’injure faite à l’homme, et qui
avilit l’ordre des devoirs naturels et moraux, en le subordonnant à un
ordre de devoirs chimériques.
Je ne vous comprends pas.
Je m’explique ; mais il me semble que voilà le carrosse de M. le
maréchal, qui rentre fort à propos pour m’empêcher de dire des
sottises.
Dites, dites votre sottise, je ne l’entendrai pas ; je suis accoutumée
à n’entendre que ce qui me plaît.
Je m’approchai de son oreille et je lui dis tout bas :
Madame la maréchale, demandez au vicaire de votre paroisse, de ces
deux crimes, pisser dans un vase sacré, ou noircir la réputation d’une
femme honnête, quel est le plus atroce ? Il frémira d’horreur au
premier, criera au sacrilège ; et la loi civile, qui prend à peine
connaissance de la calomnie, tandis qu’elle punit le sacrilège par le feu,
achèvera de brouiller les idées et de corrompre les esprits.
Je connais plus d’une femme qui se ferait un scrupule de manger
gras le vendredi, et qui... j’allais dire aussi ma sottise. Continuez.
Mais, madame, il faut absolument que je parle à M. le maréchal.
Encore un moment, et puis nous l’irons voir ensemble. Je ne sais
trop que vous répondre, et cependant vous ne me persuadez pas.
Je ne me suis pas proposé de vous persuader. Il en est de la religion
comme du mariage. Le mariage, qui fait le malheur de tant d’autres, a
fait votre bonheur et celui de M. le maréchal ; vous avez bien fait de
vous marier tous les deux. La religion, qui a fait, qui fait et qui fera
tant de méchants, vous a rendue meilleure encore ; vous faites bien de
la garder. Il vous est doux d’imaginer à côté de vous, au-dessus de
votre tête, un être grand et puissant, qui vous vois marcher sur la
terre, et cette idée affermit vos pas. Continuez, madame, à jouir de ce
garant auguste de vos pensées, de ce spectateur, de ce modèle sublime
de vos actions.
Vous n’avez pas, à ce que je vois, la manie du prosélytisme.
Aucunement.
Je vous en estime davantage.
Je permets à chacun de penser à sa manière, pourvu qu’on me laisse
penser à la mienne ; et puis, ceux qui sont faits pour se délivrer de ces
préjugés n’ont guère besoin qu’on les catéchise.
Croyez-vous que l’homme puisse se passer de superstition ?
Non, tant qu’il restera ignorant et peureux.
Eh bien ! superstition pour superstition, autant la nôtre qu’une
autre.
Je ne le pense pas.
Parlez-moi vrai, ne vous répugne-t-il point de n’être plus rien après
votre mort ?
J’aimerais mieux exister, bien que je ne sache pas pourquoi un être,
qui a pu me rendre malheureux sans raison, ne s’en amuserait pas deux
fois.
- Si, malgré cet inconvénient, l’espoir d’une vie à venir vous paraît
consolant et doux, pourquoi vous l’arracher ?
Je n’ai pas cet espoir, parce que le désir ne m’en a point dérobé la
vanité ; mais je ne l’ôte à personne. Si l’on peut croire qu’on verra,
quand on n’aura plus d’yeux ; qu’on entendra, quand on n’aura plus
d’oreilles ; qu’on pensera, quand on n’aura plus de tête ; qu’on sentira,
quand on n’aura plus de sens ; qu’on aimera, quand on n’aura plus de
cœur ; qu’on existera, quand on sera nulle part ; qu’on sera quelque
chose, sans étendue et sans lieu, j’y consens.
Mais ce monde-ci, qui l’a fait ?
Je vous le demande.
C’est Dieu.
Et qu’est-ce que Dieu ?
Un esprit.
Si un esprit fait de la matière, pourquoi de la matière ne ferait-elle
pas un esprit ?
Et pourquoi le ferait-elle ?
C’est que je lui en vois faire tous les jours. Croyez-vous que les
bêtes aient des âmes ?
Certainement, je le crois.
Et pourriez-vous me dire ce que devient, par exemple, l’âme du
serpent du Pérou, pendant qu’il se dessèche, suspendu à une cheminée,
et exposé à la fumée un ou deux ans de suite ?
Qu’elle devienne ce qu’elle voudra, qu’est-ce que cela me fait ?
C’est que madame la maréchale ne sait pas que ce serpent enfumé,
desséché, ressuscite et renaît.
Je n’en crois rien.
C’est pourtant un habile homme, c’est Bouguer qui l’assure.
Votre habile homme en a menti.
S’il avait dit vrai ?
J’en serais quitte pour croire que les animaux sont des machines.
Et l’homme qui n’est qu’un animal un peu plus parfait qu’un autre... Mais, M. le maréchal...
Encore une question, et c’est la dernière. Etes-vous bien tranquille
dans votre incrédulité ?
On ne saurait davantage.
Pourtant, si vous vous trompiez ?
Quand je me tromperais ?
Tout ce que vous croyez faux serait vrai, et vous seriez damné.
Monsieur Crudeli, c’est une terrible chose que d’être damné ; brûler
toute une éternité, c’est bien long.
La Fontaine croyait que nous y serions comme le poisson dans l’eau.
Oui, oui ; mais votre La Fontaine devint bien sérieux au dernier
moment ; et c’est là que je vous attends.
Je ne réponds de rien, quand ma tête n’y sera plus ; mais si je finis
par une de ces maladies qui laissent à l’homme agonisant toute sa
raison, je ne serai pas plus troublé au moment où vous m’attendez qu’au
moment où vous me voyez.
Cette intrépidité me confond.
J’en trouve bien davantage au moribond qui croit en un juge sévère
qui pèse jusqu’à nos plus secrètes pensées, et dans la balance duquel
l’homme le plus juste se perdrait par sa vanité, s’il ne tremblait de se
trouver trop léger ; si ce moribond avait alors à son choix, ou d’être
anéanti, ou de se présenter à ce tribunal, son intrépidité me
confondrait bien autrement, s’il balançait à prendre le premier parti, à
moins qu’il ne fût plus insensé que le compagnon de saint Bruno ou plus
ivre de son mérite que Bohola.
J’ai lu l’histoire de l’associé de saint Bruno ; mais je n’ai jamais
entendu parler de votre Bohola.
C’est un jésuite du collège de Pinsk, en Lithuanie, qui laissa en
mourant une cassette pleine d’argent, avec un billet écrit et signé de
sa main.
Et ce billet ?
�tait conçu en ces termes : « Je prie mon cher confrère, dépositaire
de cette cassette, de l’ouvrir quand j’aurai fait des miracles. L’argent
qu’elle contient servira aux frais du procès de ma béatification. J’y ai
ajouté quelques mémoires authentiques pour la confirmation de mes
vertus, et qui pourront servir utilement à ceux qui entreprendront
d’écrire ma vie. »
Cela est à mourir de rire.
Pour moi, madame la maréchale ; mais pour vous, votre Dieu n’entend
pas raillerie.
Vous avez raison.
Madame la maréchale, il est bien facile de pécher grièvement contre
votre loi.
J’en conviens.
La justice qui décidera de votre sort est bien rigoureuse.
Il est vrai.
Et si vous en croyez les oracles de votre religion sur le nombre des
élus, il est bien petit.
Oh ! c’est que je ne suis pas janséniste ; je ne vois la médaille que
par son revers consolant ; le sang de Jésus-Christ couvre un grand
espace à mes yeux ; et il me semblerait très singulier que le diable, qui
n’a pas livré son fils à la mort, eût pourtant la meilleure part.
Damnez-vous Socrate, Phocion, Aristide, Caton, Trajan, Marc-Aurèle
?
Fi donc ! Il n’y a que les bêtes féroces qui puissent le penser. Saint
Paul a dit que chacun sera jugé par la loi qu’il a connue ; et saint Paul a
raison.
Et par quelle loi l’incrédule sera-t-il jugé ?
Votre cas est un peu différent. Vous êtes un de ces habitants
maudits de Corozaïn et de Betzaïda, qui fermèrent leurs yeux à la
lumière qui les éclairait, et qui étoupèrent leurs oreille pour ne pas
entendre la voix de la vérité qui leur parlait.
Madame la maréchale,, ces Corozaïnois et ces Betzaïdains furent des
hommes comme il n’y en eut jamais que là, s’ils furent maîtres de
croire ou de ne pas croire.
Ils virent de prodiges qui auraient mis l’enchère aux sacs et à la
cendre, s’ils avaient été faits à Tyr et à Sidon.
C’est que les habitants de Tyr et de Sidon étaient des gens d’esprit,
et que eux de Corozaïn et de Betzaïda n’étaient que des sots. Mais,
est-ce que celui qui fit les sots les punira pour avoir été sots ? Je
vous ai fait tout à l’heure une histoire, et il me prend envie de vous
faire un conte. Un jeune Mexicain... Mais, M. le maréchal ?
Je vais envoyer savoir s’il est visible. Eh bien ! votre jeune
Mexicain ?
Las de son travail, se promenait un jour au bord de la mer. Il voit
une planche qui trempait d’un bout dans les eaux, et qui de l’autre
posait sur le rivage. Il s’assied sur cette planche, et là, prolongeant
ses regards sur la vaste étendue qui se déployait devant lui, il se disait
: rien n’est plus vrai que ma grand’mère radote avec son histoire de je
ne sais quels habitants qui, dans je ne sais quel temps, abordèrent ici
de je ne sais où, d’une contrée au-delà de nos mers. Il n’y a pas le sens
commun : ne vois-je pas la mer confiner avec le ciel ? Et puis-je croire,
contre le témoignage de mes sens, une vieille fable dont on ignore la
date, que chacun arrange à sa manière, et qui n’est qu’un tissu de
circonstances absurdes, sur lesquelles ils se mangent le cœur et
s’arrachent le blanc des yeux ? Tandis qu’il raisonnait ainsi, les eaux
agitées le berçaient sur sa planche, et il s’endormit. Pendant qu’il dort,
le vent s’accroît, le flot soulève la planche sur laquelle il est étendu,
et voilà notre jeune raisonneur embarqué.
Hélas ! c’est bien là notre image : nous sommes chacun sur notre
planche ; le vent souffle, et le flot nous emporte.
Il était déjà loin du continent lorsqu’il s’éveilla. Qui fut bien
surpris de se trouver en pleine mer ? ce fut notre Mexicain. Qui le fut
encore bien davantage ? ce fut encore lui, lorsqu’ayant perdu de vue le
rivage sur lequel il se promenait il n’y a pas un instant, la mer lui
parut confiner avec le ciel de tous côtés. Alors il soupçonna qu’il
pouvait bien s’être trompé ; et que, si le vent restait au même point,
peut-être serait-il porté sur la rive, et parmi ces habitants dont sa
grand’mère l’avait si souvent entretenu.
Et de son souci, vous ne m’en dites mot.
Il n’en eut point. Il se dit : Qu’est-ce que cela me fait, pourvu que
j’aborde ? J’ai raisonné comme un étourdi, soit ; mais j’ai été sincère
avec moi-même ; et c’est tout ce qu’on peut exiger de moi. Si ce n’est
pas une vertu que d’avoir de l’esprit, ce n’est pas un crime que d’en
manquer. Cependant le vent continuait, l’homme et la planche voguaient,
et la rive inconnue commençait à paraître : il y touche, et l’y voilà.
Nous nous y reverrons un jour, monsieur Crudeli.
Je le souhaite, madame la maréchale ; en quelque endroit que ce soit,
je serai toujours très flatté de vous faire ma cour. A peine eut-il
quitté sa planche, et mis le pied sur le sable, qu’il aperçut un vieillard
vénérable, debout à ses côtés. Il lui demanda où il était, et à qui il
avait l’honneur de parler. « Je suis le souverain de la contrée, » lui
répondit le vieillard. A l’instant le jeune homme se prosterne.
« Relevez-vous, lui dit le vieillard. Vous avez nié mon existence ? - Il
est vrai. - Et celle de mon empire ? - Il est vrai. - Je vous
pardonne, parce que je suis celui qui vois au fond des cœurs, et que j’ai
lu au fond du vôtre que vous étiez de bonne foi ; mais le reste de vos
pensées et de vos actions n’est pas également innocent. » Alors le
vieillard, qui le tenait par l’oreille, lui rappelait toutes les erreurs de
sa vie ; et, à chaque article, le jeune Mexicain s’inclinait, se frappait
la poitrine, et demandait pardon... Là, madame la maréchale, mettez-vous
pour un moment à la place du vieillard, et dites-moi ce que vous auriez
fait ? Auriez-vous pris ce jeune insensé par les cheveux ; et vous
seriez-vous complu à la traîner à toute éternité sur le rivage ?
En vérité, non.
Si un de ces six jolis enfants que vous avez, après s’être échappé de
la maison paternelle et avoir fait force sottises, y revenait bien
repentant ?
Moi, je courrais à sa rencontre ; je le serrerais entre mes bras, et
je l’arroserais de mes larmes ; mais M. le maréchal son père ne
prendrait pas la chose si doucement.
M. le maréchal n’est pas un tigre.
Il s’en faut bien.
Il se ferait peut-être un peu tirailler, mais il pardonnerait.
Certainement.
Surtout s’il venait à considérer qu’avant de donner la naissance à
cet enfant, il en savait toute la vie, et que le châtiment de ses fautes
serait sans aucune utilité ni pour lui-même, ni pour le coupable, ni pour
ses frères.
Le vieillard et M. le maréchal sont deux.
Voulez-vous dire que M. le maréchal est meilleur que le vieillard ?
Dieu m’en garde ! Je veux dire que, si ma justice n’est pas celle de
M. le maréchal, la justice de M. le maréchal pourrait bien n’être pas
celle du vieillard.
Ah ! madame ! vous ne sentez pas les suites de cette réponse. Ou la
définition générale convient également à vous, à M. le maréchal, à moi,
au jeune Mexicain et au vieillard ; ou je ne sais plus ce que c’est, et
j’ignore comment on plaît ou l’on déplaît à ce dernier.
Nous en étions là lorsqu’on nous averti que M. le maréchal nous
attendait. Je donnai la main à Mme la maréchale, qui me disait : « C’est
la bouteille à l’encre, n’est-ce pas ? »
Il est vrai.
Après tout, le plus court est de se conduire comme si le vieillard
existait... même quand on n’y croit pas.
Et quand on y croit, de ne pas trop compter sur sa miséricorde.
Saint-Nicolas, nage toujours et ne t’y fie pas.
C’est le plus sûr...
A propos, si vous aviez à rendre compte de vos principes à nos
magistrats, les avoueriez-vous ?
Je ferais de mon mieux pour leur épargner une action atroce.
Ah ! le lâche ! Et si vous touchiez à votre dernière heure, vous
soumettriez-vous aux cérémonies de l’�glise ?
Je n’y manquerais pas.
Fi ! le vilain hypocrite.
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