 La Plume, n°141 (1er mars 1895) et n°142 (15 mars 1895)
Lorsque Darwin formula ses théories sur « l’évolution », tous les
savantasses officiels, ne voyant que la mise bas du dogme religieux de
la création divine s’empressèrent de le conspuer. Ils avaient déjà
étouffé Lamarck, mais, cette fois, l’idée avait progressé, les esprits
étaient préparés, l’idée de « l’évolution » résista à leurs attaques et
fit son entrée dans le monde scientifique.
Par contre, dans certains milieux, on crut y trouver la
justification du régime politique actuel, la condamnation des
révolutions du prolétariat, la justification de l’exploitation qu’il
subit, et on s’empressa d’accommoder la « lutte pour l’existence », la
« sélection » et « l’évolution » à de telles sauces que le savant
anglais ne dût, certainement, plus reconnaître son idée, dans la poupée
que l’on avait ainsi habillée.
S’emparant des théories émises par le continuateur des
Lamarck, des Gœthe, des Diderot, la tourbe des commentateurs a voulu
appliquer aux sociétés humaines ses théories sur la « lutte pour
l’existence » et leur donner une extension à laquelle, probablement, il
n’avait jamais lui-même pensé.
« Vu les difficultés de l’existence », disent-ils, « il
est tout naturel que la société soit divisée en deux classes : les
jouisseurs et les producteurs. Etant donné que la terre ne fournit pas
assez pour assurer la satisfaction des besoins de tous, il y a lutte
entre les individus et, par conséquent, des vainqueurs et des vaincus.
Que les vaincus soient asservis aux vainqueurs, cela va de soi, c’est
la conséquence de la lutte ; mais cette lutte aide au progrès de
l’humanité en forçant les individus à développer leur intelligence
s’ils ne veulent pas disparaître ! »
« Dans les temps préhistoriques », ajoutent-ils « le
vainqueur mangeait le vaincu ; aujourd’hui, il l’emploie à produire
pour l’utilité de la société et augmenter les jouissances qu’elle peut
fournir, il y a donc progrès réel, on peut le déplorer » - ce sont
toujours les économistes qui parlent - « mais les conditions de
l’existence sont telles, les vivres tellement restreints, qu’il est
impossible de satisfaire largement aux besoins de tous. Il faut qu’il y
en ait qui consentent à se priver. C’est une loi naturelle qu’à un
petit nombre d’élus soit réservée la satisfaction intégrale de leurs
besoins ; car, par le fait, qu’ils sont les vainqueurs ces élus se
trouvent être les plus aptes, les mieux doués !
« Certes ! il est regrettable » - c’est étonnant ce que
ces gens-là, regrettent de choses, tout en s’employant de leur mieux à
les justifier et à les éterniser - « il est regrettable que tant de
victimes disparaissent dans la lutte ; sans doute, la société aurait
besoin de réformes, mais cela ne peut être que le produit du temps, le
résultat de l’évolution humaine. A ceux qui se sentent assez forts ou
assez intelligents, de faire leur trou dans la mêlée et à s’imposer à
la société ! Cet antagonisme fut toujours et continue d’être une des
causes des progrès humains. »
*
* *
Et les bourgeois de s’extasier à la lecture de ces
lignes tant de fois citées, de dodeliner de la tête et cligner de
l’œil, en savourant cet aveu qui résume si bien leur égoïsme féroce :
« ... Un homme qui naît dans un monde déjà occupé, si
sa famille n’a pas le moyen de le nourrir ou si la société n’a pas
besoin de son travail, cet homme, dis-je, n’a pas le moindre droit à
réclamer une portion quelconque de nourriture, il est réellement de
trop sur la terre. Au grand banquet de la nature, il n’y a point de
couvert mis pour lui. La nature lui commande de s’en aller, et elle ne
tarde pas à mettre elle-même cet ordre à exécution... Lorsque la nature
se charge de gouverner et de punir, ce serait une ambition bien
méprisable de prétendre lui arracher le sceptre des mains. Que cet
homme soit donc livré au châtiment que la nature lui inflige pour le
punir de son indigence ! ! ! Il faut lui apprendre que les lois de la
nature le condamnent, lui et sa famille, aux souffrances, et que si lui
et sa famille sont préservés de mourir de faim, ils ne le doivent qu’à
quelque bienfaiteur compatissant qui, en les secourant, désobéit aux
lois de la nature ! ! ! ... (Malthus, Essai sur la Population).
*
On le voit, l’aveu est net, et la menace des plus
catégoriques : « Tout indigent n’a pas le droit de vivre ! » S’il
parvient à se maintenir à l’aide des rogatons que lui abandonne la
munificence de quelque charité publique ou privée, ce n’est qu’une
simple bonté de la part des maîtres.
Travailleurs que le chômage force souvent à avoir
recours à l’emprunt et au crédit, rappelez-vous que vous n’avez pas le
droit de vivre si vous n’avez pas de capitaux en réserve. Ne venez donc
pas nous casser la tête avec votre droit à l’existence. Ne le proclamez
pas trop haut. Prenez garde ! on pourrait vous rappeler que c’est un
crime d’être né indigent, que votre existence n’est qu’un simple acte
de tolérance de la part de ceux qui possèdent !
Travailleurs qui crevez de faim sur vos vieux jours,
alors que vos forces se sont usées à produire les richesses qui
augmentent la somme de jouissances de vos exploiteurs, c’est un crime
d’être venus au monde de parents pauvres et de ne pas avoir su se faire
des rentes. Tenez-vous donc pour satisfaits que des « protecteurs
compatissants » aient encore bien voulu employer vos services, alors
que vous étiez capables de mettre en œuvre les capitaux dont, sans
vous, ils n’auraient su tirer aucun parti ! On a bien voulu vous
laisser vivre alors que vous étiez utiles, que l’on pouvait exploiter
vos facultés productrices, c’était déjà pure bonté d’âme mais
maintenant que vous êtes fourbus, plus bons à rien, dépêchez-vous de
disparaître, vous gênez la circulation, on ne vous doit plus rien.
Cet aveu n’est pas isolé, il y en a d’autres, écoutons :
« ... Le Darwinisme est tout, plutôt que socialiste....
Si l’on veut lui attribuer une tendance politique, cette tendance ne
saurait être qu’aristocratique, la théorie de la sélection
n’enseigne-t-elle pas que, dans la vie de l’humanité comme dans celle
des plantes et des animaux - partout et toujours, une faible minorité
privilégiée parvient seule à vivre et à se développer, l’immense
majorité, au contraire, pâtit et succombe plus ou moins prématurément.
La cruelle lutte pour l’existence sévit partout. Seul le petit nombre
élu des plus forts ou des plus aptes, est en état de soutenir
victorieusement cette concurrence.
« La grande majorité les concurrents malheureux doit
nécessairement périr. La sélection des élus est liée à la défaite ou à
la perte du grand nombre des êtres qui ont survécu... » (Hæckel, cité
par E. Gautier, dans le Darwinisme Social).
Cette fois-ci, crèves-la-faim et miséreux, on ne vous
l’envoie pas dire : le développement de la bourgeoisie entraîne
fatalement la perte des prolétaires, sinon du Prolétariat ; chaque
jouissance nouvelle apportée par la science à la bourgeoisie correspond
à une souffrance nouvelle pour les travailleurs. Pour que l’existence
de la bourgeoisie soit assurée, il faut quelle ait rivé définitivement
le Prolétariat sous le joug où elle le tient courbé. Ce n’est pas nous
qui le lui faisons dire, c’est M. Hæckel, un savant, un bourgeois, qui
doit savoir ce qu’il dit, puisqu’il a étudié pour cela.
*
* *
La classe bourgeoise a pu, autrefois, développer des
qualités, elle a joué son rôle historique, mais, aujourd’hui, elle vit
en parasite aux dépens de ceux qui agissent, de ceux qui travaillent,
perdant ainsi, la faculté de produire elle-même. Et lorsque des hommes,
d’un savoir supérieur, comme ceux que nous venons de citer, et dont
nous pourrions allonger la liste, des hommes qui ont eu à leur
disposition tous les moyens de développement dont sont privés les
travailleurs, en arrivent à tirer, des données scientifiques que leur
éducation leur permet d’analyser, des conclusions pareilles à celles
que nous venons de citer, nous sommes en droit de nous demander quel
serait le degré de développement qu’eux-mêmes auraient atteint, s’ils
avaient été privés des moyens d’étudier.
Eux, les meilleurs ! mais pour quelques-uns qui
profitent réellement de ces moyens de développement que procurent la
richesse et la position sociale, richesses produites par les seuls
efforts des travailleurs, combien dont l’intelligence reste
véritablement inférieure et qui seraient bien empêchés de vivre s’ils
devaient, eux-mêmes, produire pour assurer leur existence ? Combien
d’intelligences dont s’enorgueillit la bourgeoisie, ont-elles été
drainées, à son profit, dans le prolétariat, les comptant à son actif,
alors qu’ils l’ont conquise de haute lutte.
Combien, en revanche, parmi les travailleurs, qui
succombent à la peine, exténués par un travail sans relâche et qui,
pourtant, auraient le droit, en se frappant le front, de répéter les
mots que l’on attribue - vérité ou légende - à André Chénier, marchant
à l’échafaud : « Et pourtant j’avais quelque chose, là ! »
Ah ! elle serait curieuse à faire, la statistique des
célébrités dont s’enorgueillit la civilisation actuelle, et de savoir
celles qui sont arrivées avec son aide et de celles qui ont surgi,
malgré et contre elle, et, surtout, d’en comparer les valeurs
respectives.
*
* *
Appartenant à une classe dont l’émancipation n’a été
rendue possible qu’à l’aide de la force, nous allons, pour appuyer nos
revendications, nous emparer des arguments fournis par les savants
officiels eux-mêmes, retournant contre eux leur propre dialectique,
nous allons démontrer qu’il nous suffirait de leurs assertions pour
justifier le droit qu’ont les travailleurs de recourir à la force pour
s’émanciper. Quand, avec les propres armes dont ils prétendent défendre
l’ordre bourgeois, nous aurons démontré que, pareille à la lance
d’Achille, leur argumentation guérit ce qu’elle a blessé, nous
démontrerons ensuite toute la fausseté de leurs démonstrations, nous
ferons voir que la « lutte pour l’existence », n’explique qu’une partie
bien minime des faits de l’évolution, qu’applicable aux choses en
général, elle est absurde au sein des sociétés, puisque ces dernières
sont la mise en pratique de la loi de solidarité et d’appui mutuel qui
en est le contraire. Nous démontrerons enfin, que la société actuelle,
loin de favoriser les plus aptes, les mieux doués, ne réserve, au
contraire, ses jouissances que pour une classe avachie et épuisée ; que
cette pénurie de vivres sur laquelle ils s’appuient, est un fantôme de
leur imagination dont ils se servent pour justifier leur exploitation,
que c’est leur propre organisation qui la crée, afin de mieux courber
le travailleur sous leur domination, sachant que celui-ci n’y resterai
pas longtemps du jour où il ne serait plus tenu au ventre, où il
n’aurait plus à trembler pour l’existence de siens.
Quand même la « lutte pour l’existence » serait-elle
entrée pour une part quelconque dans les facteurs du progrès de
l’évolution humaine, il est faux, qu’elle seule, suffise à
l’expliquer ; ce n’est qu’en torturant les faits qu’on arrive à
justifier les prétentions de l’ambition et de la cupidité ; la science
et l’histoire s’accordent pour nier cette suprématie que prétendent
s’arroger certaines races, certaines classes, et certains individus,
fûssent-ils appuyés sur la force et sur le nombre.
La religion commençant à baisser dans la croyance des
masses, les bourgeois ont cherché sur quoi ils pourraient bien étayer
leur domination. S’ils pouvaient arriver à faire consacrer leur régime
par la science et prouver aux travailleurs que leur situation est la
conséquence fatale d’un ordre de choses naturel, aussi logique que la
loi de gravitation, ou qu’une équation mathématique, cela serait
parfait. Aussi, se sont-ils jetés sur la « lutte pour l’existence » qui
venait, il leur semblait du moins, apporter cette justification à leur
propre conscience.
« La lutte », disent-ils, « forçant les individus à
s’ingénier pour trouver leurs moyens de subsistance, leur a fait
développer leurs facultés ; la concurrence individuelle les force à
tenir ces facultés en éveil, ce qui leur permet de conserver celles
nouvellement acquises, mais encore de les élargir, d’en acquérir
d’autres encore. La lutte pour l’existence est donc la mère de tous
progrès, car elle force les individus et les races à progresser
indéfiniment, sous peine d’être éliminés. En faisant disparaître les
plus faibles, les moins aptes, les moins doués, elle déblaie, au
surplus, le chemin pour les plus intelligents ! »
Et, toujours d’après eux, il doit continuer d’en être
toujours ainsi, « car si les individus se trouvaient placés dans un
état social où la satisfaction de tous leurs besoins serait librement
assurée, où ils seraient tous égaux, où personne n’aurait à obéir,
personne à commander, où chacun ne produirait qu’à sa volonté, il n’y
aurait plus d’émulation, plus d’initiative ; une société pareille ne
pourrait que déchoir, retomber en barbarie, au désordre, à la
suprématie de la force brutale ! »
*
* *
Dans ces temps reculés, où l’homme, confondu avec le
restant de l’animalité, ne possédant, pour toute arme, que ses
instincts, le besoin de vivre et de se reproduire, qu’un cerveau
rudimentaire où s’imprimaient bien lentement chaque progrès acquis,
chaque adaptation nouvelle, il a pu se faire que la « lutte pour
l’existence » ait été pour lui une condition de vie et de mort, et
qu’il ait dû s’y plier. Tuer pour ne pas être tué, manger pour ne pas
être mangé, si ce fut là, les débuts de l’humanité, ce dut être l’âge
d’or de l’économie politique, car la concurrence aurait été, d’après
certains naturalistes, la seule règle des êtres vivants d’alors !
Jusqu’à quel point cette concurrence et cette rivalité
ont-elles été poussées ? il y a large champ pour l’hypothèse, mais, au
fond, on l’ignore absolument. Car si on trouve des ossements humains
portant des traces de blessures provenant d’armes primitives, on trouve
aussi des ossements ayant conservé les traces de blessures qui avaient
subi une évolution prouvant que le blessé avait dû recevoir des soins
de mains solidaires, soins assez prolongés puisque l’état de
cicatrisation des ossements démontre que l’individu a survécu à la
blessure, que cette cicatrisation a du être assez lente, et que la
nature de la blessure ne lui permettait pas de s’aider lui-même,
pendant la maladie.
Donc, en remontant aux origines de l’humanité, si nous
trouvons des traces de violence entre les individus, nous trouvons
aussi la trace de solidarité et d’aide mutuelle, autre « loi
naturelle » dont les commentateurs politiciens de Darwin, se gardent
bien de faire mention.
Par conséquent, ce premier moteur : - la lutte - des
actions humaines trouvé, cela nous explique pourquoi les sociétés
humaines furent, dès leur naissance, entachées du péché originel, et
servirent aux plus forts, aux plus avisés, de levier pour exploiter les
plus faibles et les plus simples, mais ne prouve nullement qu’elle fut
une cause de progrès. Le Progrès s’est-il accompli par ou malgré l’état
de lutte où l’humanité a été plongée ? Voilà ce qu’il serait
intéressant à élucider, mais qui, fort probablement, ne le sera jamais.
Mais, quoi qu’il en soit, la lutte fût-elle une des
causes du Progrès, il est déjà de toute évidence qu’elle est loin de
tout expliquer, et que nombre d’autres lois naturelles interviennent
dans les causes d’évolution et que « l’aide mutuelle » n’en est pas une
des moindres ; à elle seule, déjà, elle nous explique pourquoi, malgré
les désavantages qui en sont résultés pour certains d’entre eux, les
hommes se sont maintenus en sociétés.
*
* *
Lorsque les premiers êtres organisés, après une suite
ininterrompue de transformations et d’adaptations successives, parurent
sur la terre, il est bien évident, qu’entre tous ces organismes sans
raisonnement, sans intelligence, poussés par les seuls besoins de vivre
et de se reproduire, ce dut être une guerre incessante et sans pitié
pour les vaincus.
Mais là, encore, ce ne fut pas la « lutte pour
l’existence » des économistes. Les espèces se font bien la guerre entre
elles, mais non entre individus de la même espèce : Le végétal use le
minéral, l’animal herbivore mange le végétal, l’animal carnivore mange
l’herbivore ou d’autres carnivores d’espèces plus faibles, différentes
de la sienne par conséquent.
Il faut une catastrophe imprévue, des circonstances
exceptionnelles, mettant l’animal dans l’impossibilité de rechercher sa
nourriture ordinaire, soit par l’émigration, soit en changeant ses
procédés de chasse, pour qu’il s’attaque, même, aux espèces proches de
la sienne. Il suffit de parcourir un traité d’histoire naturelle pour
s’assurer que la lutte entre individus de la même espèce n’est que
l’infime exception, tandis que l’association pour la lutte - attaque ou
défense - l’aide mutuelle, la solidarité, en un mot, sont la règle
générale. Elle est pratiquée non seulement entre individus de la même
espèce, mais aussi entre espèces différentes, s’associant pour se
procurer leur nourriture ou résister à leurs ennemis. Jusque chez les
végétaux dont certaines espèces résistent ainsi, inconsciemment, en se
groupant, aux causes de destruction qui emportent les individus isolés.
Les économistes et autres prétendus évolutionnistes,
sentent si bien le côté faible de leur raisonnement, qu’ils cherchent à
expliquer la lutte d’une façon différente :
« La lutte, » disent-ils, « ne s’accomplit pas toujours
d’une façon brutale ; il peut y avoir lutte entre individus de la même
espèce, sans que, pour cela, il y ait, forcément, corps à corps entre
les concurrents ». Et ils citent, entre autres, les chevaux sauvages du
Tibet qui, surpris par les neiges de l’hiver, subissent la famine
lorsque la neige recouvre l’herbe des pâturages, et où les moins
robustes, après quelque temps de ce régime, n’ayant plus la force de
briser la croûte de glace qui les empêche de rechercher leur
nourriture, périssent d’inanition, pendant que les plus vigoureux
résistent, survivent et font souche.
Nous nous contentons de signaler cet exemple, les
autres cités sont de la même valeur. - Eh bien ! messieurs les
partisans de la lutte nous permettront de le leur dire : leur exemple
indique bien que des individus ont péri où d’autres ont résisté, mais
cela ne prouve nullement que ceux qui ont survécu ont gagné quelque
chose à la mort de ceux qui ont disparu, ensuite cette disparition
provient de perturbations atmosphériques naturelles et non de la
concurrence entre eux. Au contraire, si l’aide mutuelle était pratiquée
par eux sur une plus grande échelle, il est fort probable qu’il
pourrait en survivre davantage.
Ils font aussi le calcul, - les économistes, pas les
chevaux - qu’étant donnée la prolificité de certaines espèces, elles ne
tarderaient pas à envahir, en fort peu de temps, toute la surface
terrestre au détriment des autres espèces ; et que les individus de la
même espèce seraient forcés de se dévorer entre eux, si tous les germes
qui se forment pouvaient éclore et venir à maturité. « Ceux qui
arrivent à se développer », disent-ils, « ne survivent qu’au détriment
de ceux qui disparaissent. Là encore, ce sont les plus aptes, les plus
forts qui triomphent. »
*
Que les espèces vivent aux dépens les unes des autres,
que, pour des causes physiologiques ou autres, quantités d’individus
disparaissent en germes, cela tient à des causes naturelles que nous ne
pouvons éviter, jamais personne n’a songé à récriminer contre ; mais il
s’agirait de savoir si, 1°, un individu de notre espèce, une fois qu’il
a vu le jour, a, virtuellement, le droit de vivre, de se développer,
dans les mêmes conditions que tout autre individu de son espèce ? - 2°,
s’il est plus profitable aux individus et à l’espèce, de lutter les uns
contre les autres pour s’exploiter et s’asservir ? - 3°, si un individu
peut être complètement heureux tant qu’il aura, à côté de lui, des
individus qui souffrent et qui périssent ?
*
Nous croyons qu’il suffit de poser ces questions pour
que, déjà, la réponse soit prête sur les lèvres de tout individu qui
n’est pas aveuglé par l’esprit d’autorité et d’exploitation ; nous ne
nous y arrêterons pas ici, nous aurons assez l’occasion d’y revenir
dans les différents chapitres de cet ouvrage [1].
*
* *
Si les sociétés humaines ont évolué dans le sens de la
concurrence individuelle poussée au dernier degré, si, au milieu de
leurs associations, les individus ont continué à se traiter en ennemis,
cela est un fait, ce serait perdre son temps de vouloir récriminer
contre ; mais en étudiant les causes de cette évolution on s’aperçoit
vite, contrairement aux affirmations intéressées, que ce n’était pas
une loi inéluctable, qu’il aurait pu en être autrement, et qu’en tous
cas, il est plus profitable pour les individus, et pour l’espèce, qu’il
en soit autrement dans le présent.
Cette étroite solidarité que nous voyons se pratiquer
chez certains végétaux, chez certains animaux, chez des insectes tels
que fourmis, abeilles, guêpes, etc., que l’on retrouve si développée,
dans certaines tribus primitives, pouvait prendre le dessus dans la
lutte des instincts chez l’homme, donner une autre direction à son
évolution et toutes autres auraient été les sociétés humaines. Il est
donc absurde de venir dire que « la lutte pour l’existence » - entre
individus - est une loi inéluctable.
L’homme en sortant de l’animalité, nu et chétif, en
face d’ennemis puissamment armés, a eu fort à faire pour protéger et
assurer son existence. Il a dû avoir recours à la ruse, aux expédients,
que lui suggérait son cerveau, jusqu’à ce que cette intelligence fût
devenue assez puissante pour suppléer à sa faiblesse native en lui
permettant de fabriquer les armes défensives et offensives que la
nature lui avait refusées.
Cette vie précaire, cette lutte incessante contre la
nature et les autres espèces mieux armées, contre lesquelles il était
forcé de disputer sa pâture et le droit de vivre, contribuèrent à
amasser en lui une forte dose héréditaire d’instincts de combativité et
de domination. Cela nous explique donc pourquoi, dans ces premiers
essais de solidarisation d’efforts et d’intérêts, alors même que les
hommes comprenaient les bienfaits de l’association puisqu’ils la
pratiquaient, les plus forts, les plus rusés, s’en servirent pour
dominer les autres et s’établir en parasites sur cet organisme
nouveau : LA SOCI�T�.
Mais aujourd’hui l’homme compare et raisonne ; pour
transmettre, à ses descendants, ses connaissances et ses découvertes,
il possède un langage parlé et écrit des plus développés, un outillage
merveilleux pour le multiplier, un cerveau capable des raisonnements
les plus abstraits - que trop abstraits, parfois, hélas ! - doit-il
continuer à en être ainsi ? - Evidemment non. Il doit reconnaître que
ses ancêtres ont fait fausse route en se massacrant, en se pillant, en
s’exploitant, il doit revenir à ces pratiques de solidarité dont des
milliers de siècles de lutte n’ont pu étouffer les germes en lui.
La nature ne nous offre-t-elle pas assez d’obstacles à
vaincre, pour que l’humanité entière n’ait pas trop de toutes ses
forces réunies, en dirigeant ses instincts de combativité contre les
difficultés naturelles et y trouver les éléments d’une lutte plus
avantageuse sans avoir besoin de se détruire elle-même ?
Aussi, forts des arguments fournis par les savants
officiels, nous n’aurions, lorsque les bourgeois viennent nous parler
de progrès, des droits de la société, etc., qu’à leur rire au nez en
leur répliquant par les droits de l’individu qui, lui, se soucierait
fort peu du progrès s’il devait continuer à en être la victime.
Mais nous verrons plus loin, qu’une société où l’homme
serait assuré de la satisfaction intégrale de tous ses besoins, loin
d’être une entrave au progrès, lui viendrait, au contraire, en aide,
car la nature de l’homme est de se créer des besoins au fur et à mesure
qu’il trouve la facilité de satisfaire ses fantaisies. Pour le moment
contentons-nous de prouver que la société actuelle, loin de réserver
ses jouissances aux « plus intelligents, » aux « plus aptes, » aux
« plus forts, » à ceux qui doivent contribuer à l’amélioration de la
race humaine, ne les réserve, au contraire, qu’à une classe d’individus
dont le succès assuré est un facteur de décadence pour la classe dont
ils font partie, mais aussi pour l’humanité tout entière.
*
* *
Tant que la bourgeoisie eut à lutter contre la
noblesse, tant qu’elle eut à combattre pour conquérir sa place au
soleil, elle a, forcément, développé des qualités qui lui ont permis
d’arriver à ce qu’elle voulait, et d’acquérir ce pouvoir, but suprême
de ses convoitises ; mais une fois parvenue à ses fins, il lui est
arrivé ce qui arrive dans le règne animal à tout parasite, notamment à
certains crustacés, cités par Haeckel dans son Histoire de la Création,
qui vivent sur le dos de mollusques et dont les larves sont plus
développées que l’animal parfait qui, une fois installé sur le dos de
son hôte, perd tous ses moyens de locomotion pour développer des
racines qui lui servent à s’attacher à celui qu’il doit exploiter et à
en tirer sa nourriture. Après avoir été un animal agissant, nageant,
luttant, il perd toutes ces facultés pour se transformer en un simple
sac digestif. Tel est déjà l’état de la bourgeoisie, tout au moins
comme classe, sinon comme individu encore.
Ce qui, dans la société actuelle, fait la force, ce ne
sont ni les facultés physiques, ni les facultés morales ou
intellectuelles, c’est tout simplement l’argent. On peut être idiot,
rachitique, scrofuleux, difforme au physique et au moral, si on a de
l’argent, des relations avec ceux déjà arrivés, on peut prétendre à
tout, on est sûr de trouver femme pour faire souche d’une lignée qui
vous ressemble.
Mais le prolétaire, lui, fût-il né avec un cerveau
d’une capacité hors ligne, cela ne lui servira de rien si ses parents
n’ont pas eu les ressources suffisantes pour développer son
intelligence. Parvient-il à acquérir cette instruction, s’il n’a pas
les moyens de la faire valoir, il ira grossir le nombre des déclassés
ou devra se contenter d’une situation inférieure chez un exploiteur qui
ne le vaudra pas mais qui possédera ce qui lui manque : le capital. Il
devra renoncer à donner la mesure de ce dont il eût été capable de
produire.
Fut-il doué de tous les avantages physiques, un travail
prématuré, les privations et la misère, le ploieront avant l’âge ; et
si, par hasard, il trouve quelque malheureuse qui consente à lier son
sort au sien, ce ne sera que pour donner naissance à des êtres chétifs
et malingres, car le travail forcé de la femme et son dépérissement
viendront s’ajouter à celui de l’homme pour contribuer à
l’abâtardissement de la race. Elle aussi, les trois quarts du temps,
les nécessités du ménage l’y forçant, elle devra travailler tant
qu’elle pourra, tenir sur ses jambes, rester à l’atelier tant que les
douleurs de l’enfantement ne l’auront pas saisie et courbée sur son lit
de douleur. Que l’on ajoute à cela les conditions malsaines dans
lesquelles s’effectue, la plupart du temps. le travail actuel, voilà
plus qu’il ne faut pour atrophier une race pour longtemps.
Certes, c’est là une situation extrême ; le sort de
certains travailleurs n’atteint pas cette intensité de misère, il y a
des gradations : depuis l’individu qui crève littéralement de faim,
jusqu’au milliardaire qui dépense des milliers de francs à faire
enterrer un chien, pour s’amuser ! - la gamme se continue d’une façon
insensible.
Et le service militaire, lui aussi, n’est-il pas une
sélection à rebours, puisque l’on prend les hommes les plus sains, les
plus forts, pour les condamner au célibat, à la pourriture de la
prostitution des villes de garnison, à l’atrophie morale et
intellectuelle des casernes et de la discipline !
Pour que la race prolétarienne ait résisté, depuis des
centaines de siècles, à toutes ces causes de débilitement et qu’elle
continue à fournir encore des hommes robustes et intelligents, il
fallait qu’elle possédât une force de vitalité absolument
incomparable ; et la bourgeoisie qui, elle, après si peu de temps de
pouvoir et de domination, en est arrivée, en pleine jouissance, à un
tel degré d’avachissement, n’a pas le droit de proclamer qu’elle donne
naissance aux plus aptes et aux meilleurs. Les faits nous prouvent
qu’elle n’en a pas le monopole, qu’elle est au-dessous de ce que sa
situation devrait lui permettre d’accomplir.
*
* *
Par le peu qui précède, on voit que la liberté de la
« lutte pour l’existence », dont se réclament les bourgeois, n’est
qu’une liberté illusoire et que le combat pour l’existence qu’ils
voudraient voir se perpétuer parmi nous, est le proche parent de ces
combats dont l’aristocratie romaine se délectait dans ses orgies
sanglantes, et où, lorsqu’elle condescendait à y prendre part, on
donnait aux chevaliers, armés de toutes pièces, de pauvres esclaves à
combattre, absolument nus, armés d’un sabre en fer blanc.
Et aux bourgeois qui viennent nous dire que la vie est
un éternel conıbat où les faibles sont destinés à disparaître pour
faire place aux plus forts, nous pouvons leur répondre : Nous acceptons
vos conclusions. La victoire est aux plus forts et aux mieux organisés,
dites-vous ? Eh bien, soit, nous, travailleurs, nous prétendons à la
victoire de par vos théories mêmes.
Votre force consiste dans le respect que vous avez su
élever autour de vos privilèges, votre puissance est tirée des
institutions que vous avez élevées, comme un rempart, entre vous et la
masse et que, réduits à vous-mêmes, vous ne sauriez défendre ; votre
perfection réside dans l’ignorance où, jusqu’à présent, vous nous avez
tenus de nos véritables intérêts ; votre aptitude est dans l’habileté
que vous savez déployer à nous forcer d’être les défenseurs de vos
propres privilèges que vous nous faites défendre sous les noms de
Patrie ! Morale ! Propriété ! Société, etc.
Or, aujourd’hui, nous voyons clair dans votre jeu ;
nous commençons à comprendre que notre intérêt est tout l’opposé du
vôtre, nous savons que vos institutions loin de nous protéger ne
servent qu’à nous enserrer de plus en plus dans notre misère, et alors
nous vous crions :
A bas les préjugés bêtes, à bas le respect idiot
d’institutions surannées, à bas la fausse morale, nous sommes les plus
forts, les mieux doués, puisque, depuis une suite innombrable de
siècles, nous luttons contre la faim et la misère sous un travail
éreintant, dans des conditions mortelles de mauvaise hygiène,
d’insalubrité manifeste, et que nous sommes encore debout et vivaces ;
nous sommes les plus aptes, puisque c’est notre production et notre
activité qui permettent à votre société de se maintenir.
Nous prétendons à la victoire comme les mieux adaptés,
car votre classe pourrait, du jour au lendemain, disparaître du globe
sans que cela nous empêchât de produire, et nous n’en consommerions que
mieux, tandis que, du jour où nous refuserions de produire pour vous,
il serait impossible à nombre des vôtres de se livrer à aucun travail
productif.
Nous prétendons enfin à la victoire puisque les plus
nombreux, ce qui, toujours selon vous, suffit à légitimer toutes les
audaces, à absoudre toutes les prétentions, toutes les injustices. Au
jour de la bataille, nous serions en droit de vous appliquer votre
sentence en vous faisant disparaître de la société dont vous n’êtes que
les parasites et les microbes dissolvants.
Vous l’avez dit vous-mêmes : La victoire est aux plus forts !
JEAN GRAVE
Les chapitres suivants démontrent tous les sophismes de
ce raisonnement, la morale humaine reposant sur une argumentation plus
solide et plus « humaine ».
[1] Cet article est extrait de la Société Future, ouvrage en préparation.
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