Un journal purement révolutionnaire  
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  Post� le mardi 03 janvier 2006 @ 03:06:53 by AnarchOi
Contributed by: AnarchOi
AnarchieLa Librairie Internationale, 1933

PR�FACE

Ces dialogues ont leur histoire, modeste, mais capable d’intéresser le lecteur.

Errico Malatesta les commença en mars 1897 pendant que, clandestinement, il rédigeait, presque à lui seul, à Ancône, le périodique L’Agitazione, toute la police internationale étant à sa recherche.

On avait quelque soupçon de sa présence à Ancône et la petite ville était sillonnée d’espions qui, sous les travestissements les plus grotesques, cherchaient le conspirateur. Lui, sans autres précautions que d’avoir coupé sa barbe et de ne pas se montrer dans les rues en compagnie d’anarchistes connus, vivait là tranquillement, et tranquillement circulait par la ville, sa pipe à la bouche, souriant aux amis rencontrés qui, dans la crainte de le compromettre, se hâtaient de détourner la tête. Peu à peu, il connut presque tout l’Ancône subversif : non seulement les anarchistes, mais socialistes et républicains savaient sa présence, lui avaient parlé ; cependant, après plus de huit mois, la police le cherchait encore !

Il fut découvert par hasard, par l’imprudence d’une personne étrangère à la politique qui, dans la rue, parmi les passants, parla, sans savoir de qui il s’agissait, d’un homme qui « vivait caché » à l’étage au-dessus du sien, dans sa maison même.

Le soir, des amis informés proposèrent à Malatesta de changer de logis, mais il s’y refusa. Il y avait désormais prescription pour sa condamnation de Rome qui l’avait obligé à tant d’années de vie errante, et il préférait recommencer à vivre libre comme tous les autres ou plutôt beaucoup moins libre, plus surveillé et plus exposé à être arrêté à la première occasion.

Le lendemain matin, une nuée d’agents de la sûreté et un délégué n’eurent qu’à pousser la porte de la chambre et l’homme qui s’y trouvait, tranquillement en train d’écrire, sommé de dire son nom, répondit : « Je suis Errico Malatesta. » Conduit au poste, il était relâché au bout de quelques heures.

Ces dialogues « Au Café » furent donc commencés pendant cette période de la vie de Malatesta, alors que sa condition de fugitif lui interdisait presque absolument de sortir de la ville pour des conférences. Je dis « presque » car, malgré tout, il faisait bien de temps en temps quelque petit voyage. Sous le nom de Joseph Rinaldi il avait, en effet, prononcé divers discours de propagande à Pibitano, Jesi, Poligno, etc. Mais il devait se méfier et donner la majeure partie de son temps à la rédaction du journal, L’Agitazione, qui, pendant les quelques mois où elle fut rédigée par Malatesta, exerça une si grande influence sur la direction qu’allait suivre le mouvement anarchiste, était plutôt une revue qu’un journal. Y collaboraient, signant de leur propre nom ou de pseudonymes ou ne signant pas du tout : Pietro Gori, Felice Vezzani, Rodolfo d’Ambrosio, Genunzio Bentini, Aristide Ceccarelli, Saverio Merlino, Nino Samaja, Emilio Recchioni, Vivaldo Lacchini, Augusto Giardini, Guiseppe Ciancabilla - quelques-uns morts, d’autres retirés sans bruit de l’Anarchisme, d’autres passés dans des camps différents ou ennemis - et plusieurs encore dont le nom m’échappe.

Les camarades d’Ancône, et spécialement notre vieux Cesare Agostinelli, pressaient Malatesta d’écrire des dialogues. C’est ainsi qu’il commença les « Conversations au café » dont l’idée doit lui avoir été suggérée par sa fréquentation d’un café populaire où il était le seul « subversif ». Un des clients assidus était un délégué de la P. S. (Police de sûreté) qui eut souvent l’occasion de s’entretenir avec Malatesta sans savoir quelle bonne proie il avait à la portée de la main - et où l’Anarchisme devait certainement être un sujet de discussion comme partout à Ancône, car les anarchistes y faisaient alors beaucoup parler d’eux, à cause de leur active propagande et des fréquents procès qu’ils se mettaient sur le dos.

Mais une fois découvert et identifié par la police, Malatesta commença ses tournées de conférences, négligea quelque peu le journal et les dialogues furent interrompus. Du reste, trois mois plus tard il était déjà en prison d’où il passa, en juillet 1898 au « domici ho coatto » et en mars 1899 il fuyait a l’étranger. « Au Café » en demeura ainsi au dixième dialogue et ces dix dialogues furent alors reproduits par d’autres journaux, publiés en brochure en Amérique, en Suisse et en Italie et traduits en plusieurs langues. Malatesta ne pensa à les compléter que quinze ans plus tard, en 1913, quand il vint de Londres à Ancône diriger son nouveau journal Volontà - titre trouvé par lui et qui fit fortune. D’autres journaux et revues d’idées les plus diverses se l’approprièrent sans scrupules. Malatesta réédita dans Volontà les anciens dialogues revus et corrigés et les fit suivre de quatre nouveaux. Mais, juste après un dialogue qui se terminait par : « nous en parlerons la prochaine fois », il y eut une nouvelle et longue interruption. Vint la « Semaine rouge » des Marches et Romagne, aux événements de laquelle participa Malatesta, et aussitôt après il dut de nouveau se réfugier à Londres.

Près de six années passèrent, et Malatesta après la guerre revint en Italie de la façon que tout le monde connaît pour aller à Milan au journal Umanita Nova. Il avait alors, en 1920, tout autre chose en tête que les dialogues désormais oubliés et ne pensait certes pas à y remettre la main. Mais, quelqu’un qui lui avait offert l’hospitalité pour une quinzaine de jours afin qu’il se reposât de son travail fébrile, lui remit sous les yeux les dialogues oubliés et... avec une douce violence le poussa à les revoir encore une fois, à les compléter et y ajoutant et intercalant d’autres dialogues qui sont ici publiés pour la première fois.

Les lecteurs verront que l’anarchiste des dialogues, Georges, - ou Errico Malatesta pour mieux dire - termine ses conversations au café, en saluant tous ses interlocuteurs parce qu’il doit partir sans savoir quand il reviendra. En écrivant ces derniers mots, Malatesta disait à son hôte : « Personne ne saura jamais combien il est littéralement vrai que je dois partir sans savoir quand je reviendrai. »

C’était le samedi 16 octobre 1920. Le soir même Errico Malatesta partait pour Milan et le lendemain matin il était arrêté et recevait l’hospitalité... dans les prisons de San Vittore. Deux jours plus tard la maison où Malatesta avait passé ses derniers jours de liberté subissait une minutieuse perquisition de la police. On y cherchait des armes cachées et des explosifs, mais on n’y trouva rien ! L’unique bombe de cette maison, le manuscrit du présent petit volume, avait été par précaution, confié à une autre personne munie du port d’armes !

Malatesta n’a plus revu ses dialogues. Sorti encore une fois de prison, il a de nouveau autre chose en tête. Il les reverra maintenant bel et bien imprimés. Il acceptera, je l’espère, que je me sois permis d’y ajouter ces quatre mots explicatifs et... semi-historiques.

Ils feront sans doute comprendre le pourquoi de la différence de ton entre les premiers et les derniers chapitres, fruits de temps si divers et de circonstances si différentes. Certaines allusions à la noire misère des ouvriers, vieilles de plus de vingt ans, correspondaient alors à la plus exacte réalité ; elles pourront aujourd’hui paraître hyperboliques à qui ne sait pas établir de relation entre certaines affirmations et la disproportion toujours persistante entre les besoins accrus et les moyens toujours insuffisants d’y subvenir. Et d’ailleurs, si la classe ouvrière ne s’emploie énergiquement à les conjurer, ces temps de dure misère qui semblaient révolus pourraient bien revenir. Il semble même qu’ils s’approchent au pas de course...

En outre on verra comment certaines choses qui semblaient, lorsqu’elles furent dites, des exagérations ou des affirmations arbitraires sont aujourd’hui vérités reconnues, confirmées par les faits, admises à peu près par tous. Quelques-unes peuvent s’appeler des prophéties réalisées. Mais je ne voulais écrire ici que des éclaircissements extérieurs sans entrer dans le sujet traité par l’auteur. Les lecteurs se seront d’eux-mêmes rendu compte de mes intentions et d’eux-mêmes feront les remarques que, outrepassant mon dessein, je commençais à exprimer.

Bologne, 25 décembre 1921.

Luigi FADERI.
AU CAF�


I.

PROSPER (Gras bourgeois qui possède un vernis d’économie politique et autres sciences). - Mais oui... mais oui... nous le savons. Il y a des gens qui souffrent la faim, des femmes qui se prostituent, des enfants qui meurent par manque de soins. Tu dis toujours la même chose... tu deviens ennuyeux, à la fin. Laisse-nous déguster en paix nos glaces... -... Oui, oui, il y a mille maux dans la société : la faim, l’ignorance, la guerre, le crime, la peste, le diable qui t’emporte... et puis ? Qu’est-ce que ça peut te faire ?

MICHEL (étudiant qui fréquente les socialistes et les anarchistes) - Comment ! Et puis ? Qu’est-ce que ça peut me faire ? Vous avez une maison commode, une table riche, des domestiques à vos ordres. Vous faites instruire vos fils au collège, vous envoyez votre femme aux eaux : pour vous, tout va bien. Et que le monde s’écroule, peu vous importe ! Mais, Si vous aviez un peu de cœur, si...

PROSPER. - Assez, assez, pas de sermons. Et puis, quitte ce ton, jeune homme. Tu me crois insensible, indifférent aux maux d’autrui. Cependant, mon cœur saigne (garçon, apportez un cognac et un havane), mon cœur saigne ; mais ce n’est pas avec le cœur qu’on résout les grands problèmes sociaux. Les lois de la nature sont immuables et ce ne sont pas des déclamations, ce n’est pas un sentimentalisme efféminé qui peuvent rien y changer. L’homme sage se plie aux événements et jouit de la vie du mieux qu’il peut sans courir après des chimères.

MICHEL. - Ah ! vous parlez de lois naturelles ?... Et, si les pauvres se mettaient en tête de les corriger, ces fameuses lois... de la nature ? Je connais des gens qui font des discours vraiment peu rassurants pour ces braves lois.

PROSPER. - Oui, oui, nous savons bien quels gens tu fréquentes. Dis seulement de ma part à ces canailles de socialistes et d’anarchistes dont tu fais ta compagnie de prédilection, que, pour eux et, pour tous ceux qui seraient tentés de mettre en pratique leurs théories scélérates nous avons de bons soldats et d’excellents gendarmes.

MICHEL. - Oh ! Si vous mettez en jeu les soldats et les gendarmes, je me tais. C’est comme si, pour me démontrer que j’ai tort, vous me proposiez une séance de pugilat. Cependant, Si vous n’avez d’autre argument que la force brutale, ne vous y fiez pas trop, demain vous pourriez vous trouver les plus faibles... et alors ?

PROSPER. - Alors ? Alors, si par malheur ceci arrivait, il y aurait un immense désordre, une explosion de passions mauvaises, des massacres, des pillages, des incendies... et puis, tout se rétablirait comme devant. Quelque pauvre serait, peut-être, devenu riche, quelque riche serait tombé dans la misère, mais il n’y aurait, en somme, rien de changé, parce que le monde ne peut changer. Amène-moi, amène-moi quelqu’un de tes agitateurs anarchistes et tu verras comme je l’arrangerai ! Ils sont bons pour vous remplir la tête de sornettes, à vous qui l’avez vide ; mais tu verras si, avec moi, ils pourront soutenir leurs absurdités.

MICHEL. - Très bien. Je vous amènerai un de mes amis qui professe les principes socialistes et anarchistes et j’assisterai avec plaisir et profit à votre discussion. Mais, en attendant, raisonnez un peu avec moi qui n’ai pas encore d’opinions bien formées, mais qui vois cependant très clairement que la société, telle qu’elle est organisée aujourd’hui, est contraire au bon sens et au bon cœur. Allons, vous êtes si gras et florissant qu’un peu d’excitation ne peut vous faire de mal. Cela aidera votre digestion.

PROSPER. - Eh bien, soit, raisonnons. Mais comme il vaudrait mieux que tu penses à étudier que de trancher des questions embarrassantes pour les hommes les plus doctes et les plus sages. Sais-tu que j’ai vingt ans de plus que toi ?

MICHEL. - Cela ne prouve pas que vous ayez étudié davantage, Si je dois en juger par ce que je vous entends dire d’ordinaire, si vous avez beaucoup étudié, je doute que ce soit avec beaucoup de profit.

PROSPER. - Jeune homme, jeune homme, prenons garde au respect, hé !

MICHEL. - Mais oui ! je vous respecte. Toutefois, ne me jetez pas mon âge à la face, comme tantôt vous m’opposiez les gendarmes. Les raisons ne sont ni vieilles ni jeunes : elles sont bonnes ou mauvaises, voilà tout.

PROSPER. - Bien, bien, continue ! Qu’as-tu à dire ?

MICHEL. - Mais... j’ai à dire que je ne comprends pas pourquoi les paysans qui labourent, sèment et récoltent n’ont ni pain, ni vin, ni viande en suffisance ; pourquoi les maçons, qui font les maisons n’ont pas un toit sous lequel se reposer ; pourquoi les cordonniers ont des souliers percés ; pourquoi, en somme, ceux qui travaillent et produisent tout manquent du nécessaire, pendant que ceux qui ne font rien d’utile se vautrent dans le superflu. Je ne comprends pas pourquoi il existe des gens qui manquent de pain quand il y a tant de terres incultes et tant de personnes qui seraient si heureuses de pouvoir les cultiver ; pourquoi il y a tant de maçons sans travail pendant que tant de personnes ont besoin de maisons ; pourquoi tant de cordonniers, de tailleurs, etc., sont sans travail pendant que la plus grande partie de la population manque de souliers, d’habits et de toutes les choses nécessaires à la vie.

Pouvez-vous me dire quelle est la loi naturelle qui explique et justifie ces absurdités ?

PROSPER. - Rien de plus simple et de plus clair.

Pour produire, les bras ne suffisent pas ; il faut la terre, il faut les matériaux, il faut les instruments, les locaux, les machines et il faut aussi les moyens de vivre en attendant que les produits soient fabriqués et qu’on puisse les livrer au marché ; il faut, en somme, le capital. Et tes citoyens et tes ouvriers n’ont que leurs bras, ils ne peuvent, par conséquent, pas travailler si ça ne plaît pas à qui possède la terre et le capital. Et comme nous sommes peu nombreux et que nous avons suffisamment pour laisser pendant un certain temps notre terre inculte et notre capital infructueux, cependant que les travailleurs sont beaucoup et toujours pressés par le besoin immédiat, il arrive ainsi qu’ils doivent travailler quand et comme il nous plaît et aux conditions qu’il nous plaît de leur imposer. Et quand nous n’avons plus besoin de leur travail, et quand nous supputons que nous ne gagnerons rien à les faire travailler, ils sont contraints de rester inoccupés, même quand ils ont le plus grand besoin des choses qu’ils pourraient produire.

Es-tu content maintenant ? Puis-je parler plus clairement que cela ?

MICHEL. - Oui, c’est là ce qui s’appelle parler clair. On ne peut pas dire le contraire.

Mais, de quel droit la terre appartient-elle seulement à quelques-uns ? Comment se fait-il que le capital se trouve entre les mains de quelques-uns, et précisément de ceux qui ne travaillent pas ?

PROSPER. - Oui, oui, je sais tout ce que tu peux me dire et je connais de même les raisons plus ou moins boiteuses que les autres t’opposeraient : le droit de propriété dérivé des améliorations apportées à la terre, de l’épargne au moyen de laquelle le travail se transforme en capital, etc. Mais il me plaît d’être plus franc.

Les choses, telles qu’elles sont, résultent des faits historiques, sont le produit de toute la séculaire évolution humaine. Toute la vie de l’humanité a été, comme elle est et comme elle le sera toujours, une lutte continuelle. Il y en a qui s’en tirent bien, d’autres mal. Qu’y puis-je faire, moi ? Tant pis pour les uns, tant mieux pour les autres ! Malheur aux vaincus ! Voilà la grande loi de la nature contre laquelle il n’y a pas de révolte possible.

Que voudrais-tu ? Que je me dépouillasse de ce que j’ai pour pourrir ensuite dans la misère pendant que quelques autres feraient bombance avec mon argent ?

MICHEL. - Je ne veux pas, précisément, cela. Mais je pense : Si les travailleurs, profitant de ce qu’ils sont nombreux et s’appuyant sur votre théorie que la vie est une lutte et que le droit dérive des faits, se mettaient en tête de faire un nouveau « fait historique » qui serait de prendre la terre et le capital, et d’inaugurer un droit nouveau ?

PROSPER. - Eh ! certes, cela pourrait embrouiller un peu nos affaires. Mais... nous continuerons une autre fais. Je dois maintenant aller au théâtre. Bonsoir à tous.


II.

AMBROISE (Juge). - �coutez, Monsieur Prosper, maintenant que nous sommes entre nous, tous bons conservateurs. L’autre soir, quand vous parliez avec cette tête vide de Michel, je n’ai pas voulu prendre part à la discussion ; mais quelle manière est-ce là de défendre les institutions ? On aurait dit que c’était vous l’anarchiste.

PROSPER. - Tiens ? Et pourquoi ?

AMBROISE. - Parce que vous disiez en substance que toute l’organisation sociale actuelle est fondée sur la force, donnant ainsi raison à ceux qui, par la force, voudraient la détruire. Mais les suprêmes principes qui régissent les sociétés civilisées, le droit, la morale, la religion, vous les comptez donc pour rien ?

PROSPER. - Parbleu ! Vous avez toujours la bouche pleine de votre droit. C’est un défaut qui vous vient de votre métier. Et dire que si, demain, le gouvernement décrétait, par exemple, le collectivisme, vous condamneriez les partisans de la propriété individuelle avec la même impassibilité que vous condamnez aujourd’hui les anarchistes, et toujours au nom des suprêmes principes du droit éternel et immuable. Vous voyez bien que c’est une question de mots. Vous dites droit, je dis force ; mais, enfin, ce qui compte, ce sont les sacro-saints gendarmes et a raison qui les a de son côté.

AMBROISE. - Allons, allons, Monsieur Prosper. C’est extraordinaire comme en vous l’amour du sophisme étouffe les instincts du conservateur. Vous ne comprenez pas combien cela fait mauvais effet de voir une personne comme vous, un des plus gros bonnets du pays, fournir des arguments aux pires ennemis de l’ordre. Croyez-moi : finissons-en, au moins en public, avec cette mauvaise habitude de nous disputer entre nous, et serrons-nous tous en un faisceau pour défendre les institutions qui, par la malignité des temps, reçoivent de rudes secousses... et pour défendre nos intérêts en péril.

PROSPER. - Serrons les rangs, soit ; mais si l’on ne prend des mesures énergiques, si l’on n’en finit avec le doctrinarisme libéral, on n’arrive à rien.

AMBROISE. - Oh oui, c’est certain. Il faut des lois sévères, sévèrement appliquées.

Mais ce n’est pas tout. Avec la force seule, on ne tient pas longtemps le peuple assujetti, surtout par le temps qui court. Il est nécessaire d’opposer la propagande à la propagande, il faut persuader aux gens que nous avons raison.

PROSPER. - Vous êtes frais, alors ! Mon pauvre ami, je vous en prie, pour nos intérêts communs, gardez-vous bien de la propagande : c’est une chose subversive, même si elle est faite par des conservateurs, et votre propagande tournerait toujours à l’avantage des socialistes, anarchistes et autres gens de cette espèce.

Allez donc persuader à un homme affamé qu’il est juste qu’il ne mange pas, surtout quand c’est lui qui a produit la nourriture. Tant qu’il n’y pense pas et va de l’avant en bénissant Dieu et le patron de ce que ça ne va pas plus mal, c’est bien. Mais du moment qu’il commence à réfléchir sur sa condition, tout est fini : il devient un ennemi irréconciliable.

Oui, oui, il faut l’éviter à tout prix la propagande, étouffer la presse, avec ou sans la loi, ou même contre elle.

AMBROISE. - Assurément ! Assurément !

PROSPER. - Empêcher toutes les réunions, dissoudre toutes les associations, envoyer au bagne tous ceux qui pensent...

C�SAR (négociant). - Doucement, doucement, ne vous laissez pas entraîner par la passion. Souvenez-vous que d’autres gouvernements, en des temps meilleurs, ont adopté les moyens que vous préconisez... et ont ainsi précipité leur chute.

AMBROISE. - Silence ! Voici Michel qui vient avec un anarchiste que j’ai condamné l’année passée à six mois de prison pour un manifeste subversif. En réalité, entre nous soit dit, le manifeste, comme il était rédigé, ne tombait pas sous le coup de la loi ; mais que voulez-vous ? l’intention délictueuse y était... et puis la société doit être défendue.

MICHEL. - Bonsoir, messieurs. Je vous présente un ami anarchiste qui a bien voulu accepter de répondre au défi lancé l’autre soir par monsieur Prosper !

PROSPER. - Mais quel défi, quel défi ? On discute comme cela, entre amis, pour passer le temps. Ainsi, vous voulez nous expliquer ce que c’est que cette anarchie à quoi nous n’avons jamais rien pu comprendre.

GEORGES (anarchiste). - Je ne fais pas le professeur d’anarchie et je ne viens pas faire un cours d’anarchie ! mais je puis cependant défendre mes idées. Du reste, Monsieur (en s’adressant au président Ambroise et d’un ton ironique) doit en savoir plus long que moi : il a condamné tant de gens pour délit d’anarchie ; et comme il est certainement un homme consciencieux, il n’est pas possible qu’il l’ait fait sans avoir auparavant étudié profondément la question.

C�SAR. - Allons, allons, ne faisons pas de questions personnelles. Et puisque nous devons parler d’anarchie, entrons tout de suite dans le sujet.

Voyez, moi aussi, je reconnais que les choses vont mal et qu’il est nécessaire d’y porter remède. Mils il n’est pas nécessaire de tomber dans les utopies et, par dessus tout, il faut fuir la violence. Certainement, le gouvernement devrait prendre plus à cœur la cause des travailleurs : procurer du travail aux chômeurs, protéger l’industrie nationale, encourager le commerce, mais...

GEORGES. - Que de choses vous voudriez faire faire à ce pauvre gouvernement... ! Mais il ne veut pas s’occuper des intérêts des travailleurs, et cela se comprend.

C�SAR. - Comment, cela se comprend ? Il est vrai que, jusqu’à présent, le gouvernement s’est montré incapable et peut-être peu décidé à apporter un remède aux maux du pays ; mais demain des ministres éclairés et zélés pourraient faire ce qui n’a pas été fait jusqu’ici.

GEORGES. - Non, cher monsieur, il n’est pas question d’un ministère ou d’un autre. Il est question du gouvernement en général, de tous les gouvernements, ceux d’aujourd’hui comme ceux d’hier, comme ceux de demain. Le gouvernement émane des propriétaires, a besoin pour se soutenir de l’appui des propriétaires ; ses membres sont eux-mêmes des propriétaires ; comment donc pourrait-il agir dans l’intérêt des travailleurs ?

D’autre part, le gouvernement, même en le voulant, ne pourrait résoudre la question sociale, parce qu’elle dépend de causes générales qui ne peuvent être détruites par un gouvernement et qui, au contraire, déterminent elles-mêmes la nature du gouvernement et la voie qu’il suit. Pour résoudre la question sociale, il est nécessaire de changer radicalement tout le système que le gouvernement a justement pour mission de défendre.

Vous parlez de donner du travail aux chômeurs ? Mais que peut faire le gouvernement s’il n’a pas de travail ? Doit-il faire faire des travaux inutiles ? et qui les paiera ensuite ?

Devrait-il faire produire pour pourvoir aux besoins non satisfaits du peuple ? Mais alors les propriétaires ne pourraient plus vendre les produits qu’ils usurpent aux travailleurs ; bien plus, ils devraient cesser d’être propriétaires, parce que le gouvernement, pour pouvoir faire travailler le peuple, devrait leur enlever la terre et le capital qu’ils ont monopolisés.

Ce serait la révolution sociale, la liquidation de tout le passé, et vous comprenez bien que si les travailleurs, les pauvres, les déshérités ne le font pas, le gouvernement ne le fera certainement jamais.

Protéger le commerce et l’industrie, dites-vous ? Mais le gouvernement peut tout au plus favoriser une classe d’industriels aux dépens d’une autre, les commerçants d’une région au préjudice de ceux d’une autre, et il n’y aurait donc, en définitive, rien de gagné, mais seulement un peu de favoritisme, un peu d’injustice et beaucoup de dépenses improductives en plus. Et quant à un gouvernement qui protégerait tout le monde, c’est une idée absurde, puisque le gouvernement ne produit rien et ne peut, par conséquent, que déplacer la richesse produite par les autres.

C�SAR. - Mais alors ! Si le gouvernement ne peut et ne veut rien faire, quel remède y a-t-il ? Même si vous faites la révolution, il faudra bien que vous nommiez ensuite un autre gouvernement ; et puisque vous dites que tous les gouvernements se ressemblent, on en sera, après la révolution, au même point qu’avant.

GEORGES. - Vous auriez raison si la révolution que nous voulons était un simple changement de gouvernement. Mais nous voulons la complète transformation du régime de la propriété, du système de production et d’échange. Quant au gouvernement, organe parasite et nuisible, nous ne le voulons absolument pas. Vous savez déjà que je suis anarchiste, eh bien ? anarchie veut dire société sans gouvernement.

C�SAR. - Mais c’est impossible ! Comment vivrait-on ? Qui ferait les lois et qui les ferait exécuter ?

GEORGES. - Je vois bien que vous n’avez aucune idée de ce que nous voulons. Afin de ne pas perdre notre temps en divagations, il faudra que vous me laissiez vous expliquer brièvement, mais méthodiquement, notre programme ; nous pourrons ainsi discuter utilement.

Mais il se fait tard, nous commencerons la prochaine fois.


III.

C�SAR. - Donc, vous nous expliquerez, ce soir, comment on peut vivre sans gouvernement.

GEORGES. - Je ferai de mon mieux. Mais avant tout, examinons un peu comment on se trouve dans la société actuelle et s’il est vraiment nécessaire d’en changer la constitution.

En observant la société où nous vivons, les premiers phénomènes qui nous frappent sont la misère qui afflige les masses, l’incertitude du lendemain qui, plus ou moins, pèse sur nous, la lutte acharnée que tous livrent à tous pour la conquête du pain...

AMBROISE. - Vous pourriez, mon cher monsieur, continuer encore longtemps à décrire les maux sociaux ; la matière ne manque malheureusement pas. Mais, cela ne servirait à rien et ne prouverait nullement qu’on serait mieux en bouleversant tout. Ce n’est pas seulement la misère qui afflige l’humanité ; il y a encore la peste, le choléra, les tremblements de terre... et il serait curieux que vous voulussiez faire la révolution contre ces fléaux.

Le mal est dans la nature des choses.

GEORGES. - Mais, je veux justement vous démontrer que la misère dépend du mode actuel d’organisation sociale et que, dans une Société plus équitablement et plus raisonnablement organisée, elle doit disparaître.

Quand on ne connaît pas la cause d’un mal et qu’on ne sait comment y remédier, il faut le prendre en patience ; mais, dès que le remède est découvert, il devient de l’intérêt et du devoir de tous de l’appliquer.

AMBROISE. - C’est justement là votre erreur : la misère dépend des causes supérieures à la volonté et aux lois humaines. La misère dépend de l’avare nature dont les produits ne peuvent suffire aux besoins des hommes. Voyez les animaux, chez lesquels on ne peut accuser « l’infâme capital » et le « gouvernement tyrannique » : ils ne font que lutter pour la nourriture et meurent souvent de faim.

Quand il n’y a rien, il n’y a rien.

La vérité, c’est que nous sommes trop nombreux sur terre.

Ah ! Si le peuple savait se contenir et ne faisait des enfants que quand il peut les nourrir... Avez-vous lu Malthus ?

GEORGES. - Oui, un peu. Mais, si je ne l’avais pas lu, ça reviendrait au même. Ce que je sais sans avoir besoin de le lire dans aucun livre, c’est qu’il faut un fameux toupet - excusez-moi du terme - pour soutenir pareilles choses.

La misère, dites-vous, dépend de la nature, trop avare, et cependant vous avez qu’il y a quantité de terres incultes.

AMBROISE. - Mais, s’il y a des terres incultes, c’est parce qu’elles ne sont pas cultivables ou qu’elles ne produiraient pas assez pour payer les frais de culture.

GEORGES. - Vous croyez ?

Essayez un peu d’en faire cadeau aux paysans et vous verrez quels jardins ils vous en feront. Du reste, raisonnez-vous vraiment sérieusement ? Beaucoup de ces terres ont été cultivées autrefois, quand l’art agricole était dans l’enfance et quand la chimie et la mécanique appliquées à l’agriculture n’existaient pour ainsi dire pas. Ne savez-vous pas qu’aujourd’hui on peut transformer en terres fertiles jusqu’à des cailloux ? Ne savez-vous pas que les agronomes, même les moins enthousiastes, ont calculé qu’un territoire comme l’Italie cultivé rationnellement pourrait faire vivre dans l’abondance une population de cent millions d’habitants ? Si les terres sont laissées incultes et si l’on ne tire qu’une petite partie de ce que donneraient les autres par des procédés de culture moins primitifs, la vraie raison en est que les propriétaires n’ont aucun intérêt à augmenter la production. Ils ne s’occupent pas du bien-être du peuple, ils font produire pour vendre et savent que quand la matière est abondante, les prix baissent, le profit diminue jusqu’à devenir inférieur à celui qu’ils reçoivent maintenant que les produits sont insuffisants et peuvent être vendus au prix qu’il leur plaît d’établir.

Cela n’arrive pas seulement pour les produits agricoles. Dans toutes les branches de l’activité humaine, c’est la même chose. Par exemple : dans toutes les villes, les pauvres sont obligés de vivre dans des taudis infects, entassés sans souci aucun de l’hygiène et de la morale et dans des conditions où il est impossible de se tenir propres et de vivre d’une vie humaine. Pourquoi cela arrive-t-il ? Est-ce, peut-être, parce que les maisons manquent ? Mais, pourquoi ne pas en construire de saines, commodes et belles, et en nombre suffisant pour abriter tout le monde ? La pierre, la terre, les briques, la chaux, le fer, le bois et tous les matériaux de construction abondent ; il y a quantité de maçons, de charpentiers, d’architectes sans travail qui ne demanderaient qu’à travailler ; pourquoi donc laisse-t-on inactives tant de forces qui pourraient être employées à l’avantage de tous ?

La raison en est simple : c’est que s’il y avait beaucoup de maisons, les loyers diminueraient. Les propriétaires des maisons qui existent - et ce sont les mêmes qui auraient les moyens d’en faire d’autres - n’ont aucune envie de voir diminuer leurs rentes pour les beaux yeux des pauvres gens.

C�SAR. - Il y a du vrai dans ce que vous dites, mais vous vous trompez dans votre explication des faits douloureux qui affligent notre pays. S’il y a des terres mal cultivées ou incultes, un arrêt dans les affaires, une misère générale, c’est que notre bourgeoisie n’est pas entreprenante. Les capitalistes sont peureux ou ignorants, et ne veulent ou ne savent pas développer les industries ; les propriétaires de terres ne savent pas faire autrement qu’ont fait leurs grands-pères et ne veulent pas de tracas ; les commerçants ne savent pas s’ouvrir de nouveaux débouchés, et le gouvernement, avec son système fiscal et sa stupide politique douanière, au lieu d’encourager les initiatives privées, les entrave et les étouffe au berceau. Voyez la France, l’Angleterre, l’Allemagne.

GEORGES. - Que notre bourgeoisie soit négligente et ignorante, je ne le mets pas en doute mais cette infériorité explique, et en partie seulement, pourquoi elle est battue par les bourgeoisies des autres pays dans la lutte pour la conquête du marché mondial, mais n’explique pas la misère du peuple...

La preuve, c’est que la misère, le chômage et tous les autres maux sociaux existent aussi dans les autres pays où la bourgeoisie est active et intelligente ; bien plus, ces maux tendent à augmenter d’intensité avec le développement de l’industrie, sauf le cas où les ouvriers ont su, par l’organisation, la résistance, ou les soulèvements, conquérir de meilleures conditions de vie.

Le capitalisme est le même partout. Il a besoin pour vivre et prospérer d’un état permanent de demi-famine. Il en a besoin pour maintenir élevés les prix des marchandises et aussi pour trouver toujours des affamés prêts à travailler à n’importe quelle condition.

Vous voyez, en effet, que quand, dans un pays, la production est poussée activement, ce n’est pas pour donner aux producteurs le moyen de consommer davantage, mais toujours pour vendre sur un marché du dehors. Si la consommation locale augmente, c’est seulement quand les ouvriers ont su profiter des circonstances pour exiger une augmentation de salaire et ont ainsi conquis la possibilité d’acheter plus mais ensuite, quand pour une raison ou pour une autre, le marché du dehors pour lequel on travaille, n’achète plus rien, la crise survient, le travail s’arrête, les salaires baissent et la misère noire reparaît. Et, cependant, dans le pays même, la majorité des gens manque de tout, et il serait pourtant raisonnable de travailler pour sa propre consommation. Mais alors, que gagneraient les capitalistes ?

AMBROISE. - Ainsi, vous croyez que toute la faute en est au capitalisme ?

GEORGES. - Sans doute, ou plus généralement au fait que quelques individus ont accaparé la terre et tous les instruments de production, et peuvent imposer leur volonté aux travailleurs, en sorte que, au lieu de produire pour satisfaire aux besoins de la population et en raison de ces besoins, on produit au profit des patrons.

Toutes les raisons que vous pouvez imaginer, pour sauver les privilèges bourgeois, sont autant d’erreurs ou autant de mensonges. Il y a un instant, vous disiez que la cause de la misère est la pénurie des produits. A un autre moment, mis en face du problème des sans-travail, vous auriez dit que les magasins sont pleins, que les produits ne se vendent pas et que les patrons ne peuvent pas faire travailler pour jeter ensuite les produits du travail.

Et, en effet, telle est l’absurdité du système : on meurt de faim parce que les magasins sont pleins et qu’il n’est pas nécessaire de cultiver ou plutôt que les propriétaires n’ont pas besoin de faire cultiver les terres ; les cordonniers ne travaillent pas et portent donc des souliers troués parce qu’il y a trop de souliers... et ainsi de suite.

AMBROISE. - Ce seraient donc les capitalistes qui devraient mourir de faim.

GEORGES. - Certes non. Ils devraient simplement travailler comme les autres. Cela vous semblera un peu dur, mais vous ne le croiriez pas : quand on mange bien, le travail, ce n’est pas le diable ! Je pourrais même vous démontrer que c’est un besoin et un bonheur pour l’organisme humain.

Mais justement ! demain je dois travailler et il est déjà tard.

À une autre fois.


IV.

C�SAR. - J’éprouve un véritable plaisir à raisonner avec vous. Vous avez une manière de présenter les choses qui semble vous donner raison... et je ne dis pas que vous ayez tort en tout. Des absurdités, réelles ou apparentes, existent certainement dans l’organisation sociale actuelle. Une chose difficile à comprendre, par exemple, c’est la douane. Pendant que, chez nous, le peuple meurt de faim ou de la pellagre parce qu’il n’y a pas assez de bon pain, le gouvernement empêche la libre entrée dans le pays des grains d’Amérique, pays où il y en a plus qu’il n’en faut et où les propriétaires ne demandent qu’à vendre leur récolte. C’est comme qui, ayant faim, refuserait de manger. Pourtant...

GEORGES. - Oui, mais le gouvernement n’a pas faim, lui, pas plus que les propriétaires de grains d’Italie pour l’intérêt desquels le gouvernement met des droits d’entrée sur les blés. Si ceux qui ont faim étaient libres, vous verriez s’ils refuseraient le grain.

C�SAR. - Je le sais et je comprends qu’avec de pareils arguments vous réussissiez à persuader le peuple qui voit les choses en gros et d’un seul côté, Mais afin de ne pas se tromper, il est nécessaire d ’examiner la question sous toutes ses faces, et c’est ce que je me préparais à faire quand vous m’avez interrompu. Il est vrai que l’intérêt des propriétaires a une forte influence sur les droits d’entrée qui nous sont imposés. Mais, d’autre part, Si les frontières étaient ouvertes, les Américains qui peuvent produire le blé et la viande avec de meilleures conditions que nous, finiraient par fournir tout notre marché, et alors que feraient nos paysans ? Les propriétaires seraient ruinés, mais la situation des travailleurs serait pire. Le pain aurait beau se vendre un sou, l’ouvrier, s’il n’y avait pas moyen de gagner ce sou, mourrait de faim tout comme avant.

Et puis, les Américains voudraient recevoir le prix, faible ou considérable, de leurs marchandises et si, en Italie, on ne produisait rien, avec quoi payerait-on ? Vous me direz, peut-être, qu’en Italie on pourrait cultiver les produits pour lesquels le sol et le climat sont le plus favorables et les échanger contre ceux d’autres contrées : le vin, par exemple, les oranges, les fleurs et que sais-je ? Mais si les autres ne veulent pas les choses que nous pouvons produire à bon marché, soit parce qu’ils n’en ont pas l’emploi, soit parce qu’ils les produisent eux-mêmes ? Sans compter que pour transformer la culture il faut des capitaux, des connaissances et surtout du temps ; que mangerait-on, en attendant ?

GEORGES. - Mais parfaitement ! vous avez mis le doigt sur la plaie. Le libre échange ne peut, pas plus que le protectionnisme, résoudre la question de la misère. Le libre échange favorise les consommateurs et nuit aux producteurs et vice-versa le protectionnisme favorise les producteurs et nuit aux consommateurs ; de sorte que pour les travailleurs qui sont en même temps producteurs et consommateurs, protectionnisme ou libre échange, c’est en définitive blanc bonnet pour bonnet blanc.

Et il en sera toujours de même, tant qu’on n’aura pas aboli le système capitaliste.

Si les ouvriers travaillaient pour leur propre compte et non pas pour faire gagner les patrons, chaque pays produirait suffisamment pour ses besoins et n’aurait ensuite qu’à se mettre d’accord avec les autres pays pour distribuer le travail selon la qualité du sol, le climat, la facilité de se procurer les matières premières, les dispositions des habitants, etc., de cette manière, tous les hommes obtiendraient le maximum de jouissances avec le minimum d’efforts.

C�SAR. - Oui, mais ce ne sont que de beaux songes...

GEORGES. - Ce sont des songes actuellement, mais quand le peuple aura compris que par ce moyen on vivrait mieux, le songe se transformera vite en réalité. Il n’y a pas d’autres obstacles que ceux opposés par l’égoïsme des uns et l’ignorance des autres.

C�SAR. - Il y en a d’autres, d’obstacles, mon cher. Vous vous imaginez que, une fois les patrons chassés, vous nagerez dans l’opulence...

GEORGES. - Je ne dis pas cela. Au contraire, je pense que pour sortir de l’état de pénurie dans lequel le capitalisme nous maintient et organiser la production de manière à satisfaire largement aux besoins de tous, il sera nécessaire de travailler et beaucoup. Mais ce n’est pas la volonté, mais la possibilité de travailler qui manque au peuple.

Nous nous plaignons du système actuel non point tant parce que nous y devons maintenir des paresseux dans l’aisance - bien que cela soit loin de nous plaire - que parce que ce sont ces mêmes oisifs qui règlent le travail et qui nous empêchent de travailler dans de bonnes conditions, de produire en abondance et pour tous.

C�SAR. - Vous exagérez. Il est vrai que souvent les propriétaires ne font pas travailler afin de spéculer sur la pénurie de produits ; mais le plus souvent, c’est parce qu’ils manquent eux-mêmes de capitaux.

La terre et les matières premières ne suffisent pas pour produire. Il faut, vous le savez, les instruments, les machines, les locaux, les moyens de payer les ouvriers pendant qu’ils travaillent, le capital, enfin ; et celui-ci ne s’accumule que lentement. Combien d’entreprises demeurent à l’état de projet, ou, commencées, font faillite, faute de capitaux. Pensez donc à ce qui arriverait, si comme vous semblez le désirer, une révolution sociale survenait ! Avec la destruction du capital et le désordre sans nom qui en découlerait, vous n’aboutiriez qu’à la misère générale.

GEORGES. - C’est une autre erreur ou un autre mensonge des défenseurs de l’ordre de choses actuel : le manque de capital. Le capital peut manquer dans telle ou telle entreprise, parce que d’autres l’ont accaparé ; mais dans la société prise en général, il y a beaucoup de capitaux inactifs, de même exactement qu’il y a beaucoup de terres incultes. Ne voyez-vous pas combien de machines se rouillent, combien de fabriques demeurent fermées, combien de maisons ne trouvent pas de locataires ?

Il faut que les ouvriers soient nourris pendant qu’ils travaillent ; mais enfin, ces ouvriers doivent manger aussi quand ils sont inoccupés. Ils mangent peu et mal, mais ils vivent quand même et sont prêts à travailler dès qu’un patron a besoin d’eux. Donc, ce n’est pas parce que les moyens d’existence manquent que ces ouvriers ne travaillent pas, et s’ils pouvaient travailler pour leur compte, ils accepteraient aussi - si cela devenait vraiment nécessaire - de travailler en vivant comme ils le font quand ils chôment, puisqu’ils sauraient que ce sacrifice momentané les fera sortir définitivement de leur état de misère et de sujétion.

Figurez-vous - ce qui s’est vu maintes fois - qu’un tremblement de terre détruise une cité, ruine une contrée entière. En peu de temps, la ville est reconstruite plus belle qu’auparavant et dans la contrée il ne reste plus trace du désastre. Comme, dans ce cas, les propriétaires et les capitalistes ont intérêt à faire travailler, les moyens sont immédiatement trouvés et l’on rebâtit, en un clin d’œil, une ville entière où, auparavant, on avait dit, pendant des dizaines d’années, qu’il n’y avait pas de moyens pour construire quelques maisons ouvrières.

En ce qui concerne la destruction du capital qui s’accomplirait en temps de révolution, il est à espérer que dans un mouvement conscient, fait dans le but de mettre en commun les richesses sociales, le peuple ne voudra pas détruire ce qui deviendra son bien. En tout cas, cela ne fera jamais plus de mal qu’un tremblement de terre.

Il y aura certainement des difficultés avant que les choses marchent bien. Mais d’empêchements sérieux qu’il faut vaincre pour commencer, je n’en vois que deux : l’inconscience du peuple et... les gendarmes.

AMBROISE. - Mais, dites-moi : vous parlez de capital, de travail, de production, de consommation, etc. Mais vous ne parlez jamais de droit, de morale, de justice. La question de savoir quels sont les meilleurs moyens d’utiliser la terre et le capital est très importante, mais plus importantes encore, parce que fondamentales, sont les questions morales. Moi aussi, je désirerais l’aisance pour tous, mais si, pour réaliser cette utopie, on devait violer la loi morale, renier les principes éternels du droit sur lesquels doit être fondée toute société policée, oh alors ! je préférerais mille fois que continuassent pour toujours les souffrances d’aujourd’hui.

Et puis, pensez aussi qu’il doit y avoir une volonté suprême qui règle le monde. Le monde ne s’est pas fait tout seul et il doit y avoir un au-delà, - je ne dis pas un Dieu, un Paradis, un Enfer parce que vous seriez capable de ne pas y croire - il doit y avoir un au-delà qui explique tout et dans lequel les apparentes injustices d’ici-bas doivent trouver leur compensation. Croyez-vous que vous pouvez violer l’harmonie préétablie de l’univers ? Vous ne pouvez et nous ne pouvons que nous incliner.

Cessez donc, une bonne fois, de suborner les masses, cessez de susciter de chimériques espérances dans les âmes des déshérités, cessez de souffler sur le feu qui ne couve que trop sous la cendre. Voulez-vous, ô barbares modernes, détruire dans un terrible cataclysme social la civilisation, gloire de nos pères et notre gloire ? Si vous vouliez faire une œuvre utile, si vous voulez adoucir autant qu’il est possible, les souffrances des misérables, dites-leur de se résigner à leur sort, car le vrai bonheur est de se contenter. D’ailleurs, chacun porte sa croix ; chaque classe a ses tribulations et ses devoirs et ceux qui vivent dans la richesse ne sont pas toujours les plus heureux.

GEORGES. - Allons, honorable magistrat, laissez de côté les déclamations sur « les grands principes » et les indignations de convention, Nous ne sommes pas ici au tribunal et, pour le moment, vous n’avez pas de sentence à prononcer contre moi.

Comme, à vous entendre, on devine que vous n’êtes pas parmi les déshérités ! Et la résignation des misérables est si utile... à ceux qui vivent sur leur dos ! Avant tout, laissez, je vous en prie, les arguments transcendants, religieux, auxquels vous ne croyez pas vous-même. Je ne sais rien des mystères de l’Univers et vous n’en savez pas davantage, et c’est pourquoi il est inutile de les mettre en discussion. Du reste, prenez garde que la croyance à un facteur suprême, à un Dieu créateur et père des hommes, ne serait pas pour vous une arme très sûre. Si les prêtres qui ont toujours été et sont encore au service des puissants, en déduisent pour les pauvres le devoir de se résigner, un autre en peut déduire (et on trouve au cours de l’histoire quelqu’un qui en a déduit) le droit à la justice et à l’égalité. Si Dieu est notre père commun, nous sommes tous frères. Dieu ne peut vouloir que quelques-uns de ses fils exploitent et martyrisent les autres, et les riches, les dominateurs seraient des Caïn maudits du Père. Mais laissons cela.

AMBROISE. - Eh bien ! laissons de côté la religion parce que, aussi bien, avec vous, il serait inutile d’en parler. Mais vous admettrez bien un droit et une morale, une justice supérieure ?

GEORGES. - �coutez : s’il était vrai que le droit, la justice, la morale exigent et consacrent l’oppression et le malheur, ne fût-ce que d’un seul être humain, je vous dirais tout de suite que droit, justice, morale ne sont que des mensonges, des armes infâmes forgées pour la défense des privilégiés et il en est ainsi quand on entend ces mots comme vous les entendez.

Droit, justice, morale doivent tendre au plus grand bien possible pour tous, sinon ils sont synonymes d’oppression et d’injustice, et il est si vrai que cette conception répond à la nécessité de l’existence et du développement de la société humaine, qu’elle s’est formée et persiste dans la conscience de l’homme et se renforce en sens contraire, malgré tous les efforts de ceux qui, jusqu’à présent, ont commandé dans le monde.

Mais, vous-même, ne pourriez pas défendre - sinon par de pauvres sophismes - les institutions sociales actuelles au moyen des principes de morale et de justice, tels que vous les entendez quand vous en parlez abstraitement.

AMBROISE. - Vous êtes vraiment trop présomptueux. Il ne vous suffit pas de nier, comme vous me paraissez le faire, le droit de propriété ; vous prétendez encore que nous sommes incapables de le défendre par nos propres principes...

GEORGES. - Précisément.

Si vous voulez, je vous le démontrerai la prochaine fois.


V.

GEORGES. - Donc, Monsieur le juge, Si je ne me trompe pas, nous en étions restés à la question du droit de propriété.

AMBROISE. - En effet. Et je suis vraiment curieux d’entendre comment vous parviendrez à défendre, au nom de la justice et de la morale, vos idées de vol et de rapine.

Une société où personne n’aurait la sécurité de ses biens, cesserait d’être une société pour devenir une horde de loups toujours prêts à se dévorer les uns les autres.

GEORGES. - Pourtant ne vous semble-t-il pas que ce soit justement le cas de la société où nous vivons ? Vous nous accusez de vouloir la spoliation et la rapine ; mais ne sont-ce pas, au contraire, les propriétaires qui, continuellement, dépouillent les travailleurs et leur ravissent le fruit de leur travail ?

AMBROISE. - Les propriétaires font usage de leurs biens comme bon leur semble, et ils en ont le droit, tout comme les travailleurs disposent librement de leurs bras. Patrons et ouvriers négocient librement le prix de l’ouvrage et quand le contrat n’est pas violé, personne n’a lieu de se plaindre. La charité peut adoucir les douleurs trop aiguës, les souffrances imméritées, mais le droit doit demeurer intangible.

GEORGES. - Mais, que me parlez-vous de libre contrat ? L’ouvrier est obligé de travailler pour ne pas mourir de faim, et sa liberté ressemble à celle du voyageur qui, assailli par des voleurs, donne sa bourse pour qu’on ne lui prenne pas la vie.

AMBROISE. - Admettons. Mais ce n’est pas pour cela que, vous pouvez nier le droit de chacun à disposer de son bien comme il l’entend.

GEORGES. - Son bien... son bien... Mais comment et pourquoi le propriétaire foncier peut-il dire que la terre est à lui ? Et pourquoi et comment le capitaliste se permet-il, d’affirmer que les instruments de travail et autres capitaux créés par l’activité humaine lui appartiennent ?

AMBROISE. - La loi lui en reconnaît le droit.

GEORGES. - Ah, si ce n’est que la loi, le voleur de grand chemin pourrait tout aussi bien soutenir qu’il a le droit d’assassiner et de voler ; il n’aurait qu’à formuler quelque article de loi qui lui reconnaîtrait ce droit. Et du reste, c’est précisément ce qu’ont fait les classes dominantes ; elles ont fait la loi et pour légitimer les usurpations déjà perpétrées et pour avoir un moyen sûr d’en accomplir de nouvelles.

Si tous vos « suprêmes principes » sont basés sur les codes, il suffit que demain une loi décrète l’abolition de la propriété privée pour que ce que vous appelez aujourd’hui rapine et vol deviennent aussitôt un « principe suprême ».

AMBROISE. - Oh, mais la loi doit être juste. Elle doit se conformer aux principes du droit et de la morale et non, point être l’effet d’un caprice effréné, autrement...

GEORGES. - Donc, ce n’est pas la loi qui crée le droit, mais le droit qui justifie la loi. Et alors, en vertu de quel droit toutes les richesses existantes, naturelles ou créées par le travail, appartiennent-elles à quelques individus qui, par ce fait, ont droit de vie et de mort sur la masse des déshérités ?

AMBROISE. - En vertu du droit qu’a, que doit avoir tout homme de disposer librement du produit de son activité. C’est un sentiment naturel à l’homme, sans lequel aucune civilisation n’aurait été possible.

GEORGES. - Tiens vous voici devenu défenseur des droits du travail... Bravo. Mais, dîtes-moi, comment se fait-il alors que ceux qui travaillent ne possèdent rien, tandis que la propriété est précisément l’apanage de ceux qui ne font rien ?

La conséquence logique de votre théorie n’est-elle pas que les propriétaires actuels sont des voleurs ? Ne vous semble-t-il pas, qu’en toute justice on devrait les exproprier pour rendre les richesses qu’ils ont usurpées aux légitimes propriétaires, les travailleurs ?

AMBROISE. - S’il y a des propriétaires qui ne travaillent pas, c’est parce qu’ils ont travaillé auparavant, eux ou leurs ancêtres, et ils ont eu la sagesse d’épargner et le talent de faire fructifier leur épargne.

GEORGES. - Vous figurez-vous un travailleur qui, dans la règle, gagne à peine de quoi nouer les deux bouts, épargnant et accumulant des richesses ! Vous savez bien que la véritable origine de la propriété est la violence, la rapine, le vol légal ou illégal. Mais admettons cependant qu’un homme ait fait des économies sur le produit de son travail, de son travail personnel : s’il veut en jouir plus tard quand et comme bon lui semble, rien de mieux. Mais la chose change complètement d’aspect quand commence ce que vous appelez faire fructifier l’épargne. Cela signifie faire travailler les autres et leur voler une partie du produit de leur travail ; cela signifie accaparer des marchandises et les vendre plus cher qu’elles n’ont coûté ; cela signifie créer artificiellement la famine pour spéculer dessus ; cela signifie enlever aux autres les moyens de vivre en travaillant librement, pour les contraindre ensuite à travailler pour un mince salaire ; et cela signifie nombre d’autres choses de ce genre, qui n’ont plus aucun rapport avec le sentiment de la justice, mais qui démontrent clairement que la propriété - quand elle ne dérive pas du vol franc et ouvert - provient du travail des autres, que les propriétaires ont, par un moyen ou par un autre, fait tourner à leur profit.

Il vous semble juste, à vous, qu’un homme qui a, - par son labeur et son industrie, je vous l’accorde - amassé un petit capital, puisse de ce fait dérober aux autres le produit de leur travail ? Que, plus encore, il puisse léguer aux générations successives de ses descendants le droit de vivre oisifs sur le dos des travailleurs ? Il vous semble juste que, quelques hommes actifs et économes ayant amassé des capitaux - je parle ainsi pour abonder dans votre sens - la grande masse de l’humanité soit condamnée à la misère et à l’abrutissement à perpétuité ?

Et, d’ailleurs, quand bien même un homme aurait travaillé uniquement par lui-même, avec ses propres muscles e


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