La Librairie Internationale, 1933
PR�FACE
Ces dialogues ont leur histoire, modeste, mais capable d’intéresser le lecteur. Errico
Malatesta les commença en mars 1897 pendant que, clandestinement, il
rédigeait, presque à lui seul, à Ancône, le périodique L’Agitazione,
toute la police internationale étant à sa recherche. On avait
quelque soupçon de sa présence à Ancône et la petite ville était
sillonnée d’espions qui, sous les travestissements les plus grotesques,
cherchaient le conspirateur. Lui, sans autres précautions que d’avoir
coupé sa barbe et de ne pas se montrer dans les rues en compagnie
d’anarchistes connus, vivait là tranquillement, et tranquillement
circulait par la ville, sa pipe à la bouche, souriant aux amis
rencontrés qui, dans la crainte de le compromettre, se hâtaient de
détourner la tête. Peu à peu, il connut presque tout l’Ancône subversif
: non seulement les anarchistes, mais socialistes et républicains
savaient sa présence, lui avaient parlé ; cependant, après plus de huit
mois, la police le cherchait encore ! Il fut découvert par
hasard, par l’imprudence d’une personne étrangère à la politique qui,
dans la rue, parmi les passants, parla, sans savoir de qui il
s’agissait, d’un homme qui « vivait caché » à l’étage au-dessus du
sien, dans sa maison même. Le soir, des amis informés proposèrent
à Malatesta de changer de logis, mais il s’y refusa. Il y avait
désormais prescription pour sa condamnation de Rome qui l’avait obligé
à tant d’années de vie errante, et il préférait recommencer à vivre
libre comme tous les autres ou plutôt beaucoup moins libre, plus
surveillé et plus exposé à être arrêté à la première occasion. Le
lendemain matin, une nuée d’agents de la sûreté et un délégué n’eurent
qu’à pousser la porte de la chambre et l’homme qui s’y trouvait,
tranquillement en train d’écrire, sommé de dire son nom, répondit : «
Je suis Errico Malatesta . » Conduit au poste, il était relâché au bout
de quelques heures. Ces dialogues « Au Café » furent donc
commencés pendant cette période de la vie de Malatesta , alors que sa
condition de fugitif lui interdisait presque absolument de sortir de la
ville pour des conférences. Je dis « presque » car, malgré tout, il
faisait bien de temps en temps quelque petit voyage. Sous le nom de
Joseph Rinaldi il avait, en effet, prononcé divers discours de
propagande à Pibitano, Jesi, Poligno, etc. Mais il devait se méfier et
donner la majeure partie de son temps à la rédaction du journal,
L’Agitazione, qui, pendant les quelques mois où elle fut rédigée par
Malatesta , exerça une si grande influence sur la direction qu’allait
suivre le mouvement anarchiste, était plutôt une revue qu’un journal. Y
collaboraient, signant de leur propre nom ou de pseudonymes ou ne
signant pas du tout : Pietro Gori, Felice Vezzani, Rodolfo d’Ambrosio,
Genunzio Bentini, Aristide Ceccarelli, Saverio Merlino, Nino Samaja,
Emilio Recchioni, Vivaldo Lacchini, Augusto Giardini, Guiseppe
Ciancabilla - quelques-uns morts, d’autres retirés sans bruit de
l’Anarchisme, d’autres passés dans des camps différents ou ennemis - et
plusieurs encore dont le nom m’échappe. Les camarades d’Ancône,
et spécialement notre vieux Cesare Agostinelli, pressaient Malatesta
d’écrire des dialogues. C’est ainsi qu’il commença les « Conversations
au café » dont l’idée doit lui avoir été suggérée par sa fréquentation
d’un café populaire où il était le seul « subversif ». Un des clients
assidus était un délégué de la P. S. (Police de sûreté) qui eut souvent
l’occasion de s’entretenir avec Malatesta sans savoir quelle bonne
proie il avait à la portée de la main - et où l’Anarchisme devait
certainement être un sujet de discussion comme partout à Ancône, car
les anarchistes y faisaient alors beaucoup parler d’eux, à cause de
leur active propagande et des fréquents procès qu’ils se mettaient sur
le dos. Mais une fois découvert et identifié par la police,
Malatesta commença ses tournées de conférences, négligea quelque peu le
journal et les dialogues furent interrompus. Du reste, trois mois plus
tard il était déjà en prison d’où il passa, en juillet 1898 au « domici
ho coatto » et en mars 1899 il fuyait a l’étranger. « Au Café » en
demeura ainsi au dixième dialogue et ces dix dialogues furent alors
reproduits par d’autres journaux, publiés en brochure en Amérique, en
Suisse et en Italie et traduits en plusieurs langues. Malatesta ne
pensa à les compléter que quinze ans plus tard, en 1913, quand il vint
de Londres à Ancône diriger son nouveau journal Volontà - titre trouvé
par lui et qui fit fortune. D’autres journaux et revues d’idées les
plus diverses se l’approprièrent sans scrupules. Malatesta réédita dans
Volontà les anciens dialogues revus et corrigés et les fit suivre de
quatre nouveaux. Mais, juste après un dialogue qui se terminait par : «
nous en parlerons la prochaine fois », il y eut une nouvelle et longue
interruption. Vint la « Semaine rouge » des Marches et Romagne, aux
événements de laquelle participa Malatesta , et aussitôt après il dut de
nouveau se réfugier à Londres. Près de six années passèrent, et
Malatesta après la guerre revint en Italie de la façon que tout le
monde connaît pour aller à Milan au journal Umanita Nova. Il avait
alors, en 1920, tout autre chose en tête que les dialogues désormais
oubliés et ne pensait certes pas à y remettre la main. Mais, quelqu’un
qui lui avait offert l’hospitalité pour une quinzaine de jours afin
qu’il se reposât de son travail fébrile, lui remit sous les yeux les
dialogues oubliés et... avec une douce violence le poussa à les revoir
encore une fois, à les compléter et y ajoutant et intercalant d’autres
dialogues qui sont ici publiés pour la première fois. Les
lecteurs verront que l’anarchiste des dialogues, Georges, - ou Errico
Malatesta pour mieux dire - termine ses conversations au café, en
saluant tous ses interlocuteurs parce qu’il doit partir sans savoir
quand il reviendra. En écrivant ces derniers mots, Malatesta disait à
son hôte : « Personne ne saura jamais combien il est littéralement vrai
que je dois partir sans savoir quand je reviendrai. » C’était le
samedi 16 octobre 1920. Le soir même Errico Malatesta partait pour
Milan et le lendemain matin il était arrêté et recevait
l’hospitalité... dans les prisons de San Vittore. Deux jours plus tard
la maison où Malatesta avait passé ses derniers jours de liberté
subissait une minutieuse perquisition de la police. On y cherchait des
armes cachées et des explosifs, mais on n’y trouva rien ! L’unique
bombe de cette maison, le manuscrit du présent petit volume, avait été
par précaution, confié à une autre personne munie du port d’armes ! Malatesta
n’a plus revu ses dialogues. Sorti encore une fois de prison, il a de
nouveau autre chose en tête. Il les reverra maintenant bel et bien
imprimés. Il acceptera, je l’espère, que je me sois permis d’y ajouter
ces quatre mots explicatifs et... semi-historiques. Ils feront
sans doute comprendre le pourquoi de la différence de ton entre les
premiers et les derniers chapitres, fruits de temps si divers et de
circonstances si différentes. Certaines allusions à la noire misère des
ouvriers, vieilles de plus de vingt ans, correspondaient alors à la
plus exacte réalité ; elles pourront aujourd’hui paraître hyperboliques
à qui ne sait pas établir de relation entre certaines affirmations et
la disproportion toujours persistante entre les besoins accrus et les
moyens toujours insuffisants d’y subvenir. Et d’ailleurs, si la classe
ouvrière ne s’emploie énergiquement à les conjurer, ces temps de dure
misère qui semblaient révolus pourraient bien revenir. Il semble même
qu’ils s’approchent au pas de course... En outre on verra comment
certaines choses qui semblaient, lorsqu’elles furent dites, des
exagérations ou des affirmations arbitraires sont aujourd’hui vérités
reconnues, confirmées par les faits, admises à peu près par tous.
Quelques-unes peuvent s’appeler des prophéties réalisées. Mais je ne
voulais écrire ici que des éclaircissements extérieurs sans entrer dans
le sujet traité par l’auteur. Les lecteurs se seront d’eux-mêmes rendu
compte de mes intentions et d’eux-mêmes feront les remarques que,
outrepassant mon dessein, je commençais à exprimer. Bologne, 25 décembre 1921. Luigi FADERI. AU CAF�
I.
PROSPER (Gras bourgeois qui possède un vernis d’économie politique
et autres sciences). - Mais oui... mais oui... nous le savons. Il y a
des gens qui souffrent la faim, des femmes qui se prostituent, des
enfants qui meurent par manque de soins. Tu dis toujours la même
chose... tu deviens ennuyeux, à la fin. Laisse-nous déguster en paix
nos glaces... -... Oui, oui, il y a mille maux dans la société : la
faim, l’ignorance, la guerre, le crime, la peste, le diable qui
t’emporte... et puis ? Qu’est-ce que ça peut te faire ? MICHEL
(étudiant qui fréquente les socialistes et les anarchistes) - Comment !
Et puis ? Qu’est-ce que ça peut me faire ? Vous avez une maison
commode, une table riche, des domestiques à vos ordres. Vous faites
instruire vos fils au collège, vous envoyez votre femme aux eaux : pour
vous, tout va bien. Et que le monde s’écroule, peu vous importe ! Mais,
Si vous aviez un peu de cœur, si... PROSPER. - Assez, assez, pas
de sermons. Et puis, quitte ce ton, jeune homme. Tu me crois
insensible, indifférent aux maux d’autrui. Cependant, mon cœur saigne
(garçon, apportez un cognac et un havane), mon cœur saigne ; mais ce
n’est pas avec le cœur qu’on résout les grands problèmes sociaux. Les
lois de la nature sont immuables et ce ne sont pas des déclamations, ce
n’est pas un sentimentalisme efféminé qui peuvent rien y changer.
L’homme sage se plie aux événements et jouit de la vie du mieux qu’il
peut sans courir après des chimères. MICHEL. - Ah ! vous parlez
de lois naturelles ?... Et, si les pauvres se mettaient en tête de les
corriger, ces fameuses lois... de la nature ? Je connais des gens qui
font des discours vraiment peu rassurants pour ces braves lois. PROSPER.
- Oui, oui, nous savons bien quels gens tu fréquentes. Dis seulement de
ma part à ces canailles de socialistes et d’anarchistes dont tu fais ta
compagnie de prédilection, que, pour eux et, pour tous ceux qui
seraient tentés de mettre en pratique leurs théories scélérates nous
avons de bons soldats et d’excellents gendarmes. MICHEL. - Oh !
Si vous mettez en jeu les soldats et les gendarmes, je me tais. C’est
comme si, pour me démontrer que j’ai tort, vous me proposiez une séance
de pugilat. Cependant, Si vous n’avez d’autre argument que la force
brutale, ne vous y fiez pas trop, demain vous pourriez vous trouver les
plus faibles... et alors ? PROSPER. - Alors ? Alors, si par
malheur ceci arrivait, il y aurait un immense désordre, une explosion
de passions mauvaises, des massacres, des pillages, des incendies... et
puis, tout se rétablirait comme devant. Quelque pauvre serait,
peut-être, devenu riche, quelque riche serait tombé dans la misère,
mais il n’y aurait, en somme, rien de changé, parce que le monde ne
peut changer. Amène-moi, amène-moi quelqu’un de tes agitateurs
anarchistes et tu verras comme je l’arrangerai ! Ils sont bons pour
vous remplir la tête de sornettes, à vous qui l’avez vide ; mais tu
verras si, avec moi, ils pourront soutenir leurs absurdités. MICHEL.
- Très bien. Je vous amènerai un de mes amis qui professe les principes
socialistes et anarchistes et j’assisterai avec plaisir et profit à
votre discussion. Mais, en attendant, raisonnez un peu avec moi qui
n’ai pas encore d’opinions bien formées, mais qui vois cependant très
clairement que la société, telle qu’elle est organisée aujourd’hui, est
contraire au bon sens et au bon cœur. Allons, vous êtes si gras et
florissant qu’un peu d’excitation ne peut vous faire de mal. Cela
aidera votre digestion. PROSPER. - Eh bien, soit, raisonnons.
Mais comme il vaudrait mieux que tu penses à étudier que de trancher
des questions embarrassantes pour les hommes les plus doctes et les
plus sages. Sais-tu que j’ai vingt ans de plus que toi ? MICHEL.
- Cela ne prouve pas que vous ayez étudié davantage, Si je dois en
juger par ce que je vous entends dire d’ordinaire, si vous avez
beaucoup étudié, je doute que ce soit avec beaucoup de profit. PROSPER. - Jeune homme, jeune homme, prenons garde au respect, hé ! MICHEL.
- Mais oui ! je vous respecte. Toutefois, ne me jetez pas mon âge à la
face, comme tantôt vous m’opposiez les gendarmes. Les raisons ne sont
ni vieilles ni jeunes : elles sont bonnes ou mauvaises, voilà tout. PROSPER. - Bien, bien, continue ! Qu’as-tu à dire ? MICHEL.
- Mais... j’ai à dire que je ne comprends pas pourquoi les paysans qui
labourent, sèment et récoltent n’ont ni pain, ni vin, ni viande en
suffisance ; pourquoi les maçons, qui font les maisons n’ont pas un
toit sous lequel se reposer ; pourquoi les cordonniers ont des souliers
percés ; pourquoi, en somme, ceux qui travaillent et produisent tout
manquent du nécessaire, pendant que ceux qui ne font rien d’utile se
vautrent dans le superflu. Je ne comprends pas pourquoi il existe des
gens qui manquent de pain quand il y a tant de terres incultes et tant
de personnes qui seraient si heureuses de pouvoir les cultiver ;
pourquoi il y a tant de maçons sans travail pendant que tant de
personnes ont besoin de maisons ; pourquoi tant de cordonniers, de
tailleurs, etc., sont sans travail pendant que la plus grande partie de
la population manque de souliers, d’habits et de toutes les choses
nécessaires à la vie. Pouvez-vous me dire quelle est la loi naturelle qui explique et justifie ces absurdités ? PROSPER. - Rien de plus simple et de plus clair. Pour
produire, les bras ne suffisent pas ; il faut la terre, il faut les
matériaux, il faut les instruments, les locaux, les machines et il faut
aussi les moyens de vivre en attendant que les produits soient
fabriqués et qu’on puisse les livrer au marché ; il faut, en somme, le
capital. Et tes citoyens et tes ouvriers n’ont que leurs bras, ils ne
peuvent, par conséquent, pas travailler si ça ne plaît pas à qui
possède la terre et le capital. Et comme nous sommes peu nombreux et
que nous avons suffisamment pour laisser pendant un certain temps notre
terre inculte et notre capital infructueux, cependant que les
travailleurs sont beaucoup et toujours pressés par le besoin immédiat,
il arrive ainsi qu’ils doivent travailler quand et comme il nous plaît
et aux conditions qu’il nous plaît de leur imposer. Et quand nous
n’avons plus besoin de leur travail, et quand nous supputons que nous
ne gagnerons rien à les faire travailler, ils sont contraints de rester
inoccupés, même quand ils ont le plus grand besoin des choses qu’ils
pourraient produire. Es-tu content maintenant ? Puis-je parler plus clairement que cela ? MICHEL. - Oui, c’est là ce qui s’appelle parler clair. On ne peut pas dire le contraire. Mais,
de quel droit la terre appartient-elle seulement à quelques-uns ?
Comment se fait-il que le capital se trouve entre les mains de
quelques-uns, et précisément de ceux qui ne travaillent pas ? PROSPER.
- Oui, oui, je sais tout ce que tu peux me dire et je connais de même
les raisons plus ou moins boiteuses que les autres t’opposeraient : le
droit de propriété dérivé des améliorations apportées à la terre, de
l’épargne au moyen de laquelle le travail se transforme en capital,
etc. Mais il me plaît d’être plus franc. Les choses, telles
qu’elles sont, résultent des faits historiques, sont le produit de
toute la séculaire évolution humaine. Toute la vie de l’humanité a été,
comme elle est et comme elle le sera toujours, une lutte continuelle.
Il y en a qui s’en tirent bien, d’autres mal. Qu’y puis-je faire, moi ?
Tant pis pour les uns, tant mieux pour les autres ! Malheur aux vaincus
! Voilà la grande loi de la nature contre laquelle il n’y a pas de
révolte possible. Que voudrais-tu ? Que je me dépouillasse de ce
que j’ai pour pourrir ensuite dans la misère pendant que quelques
autres feraient bombance avec mon argent ? MICHEL. - Je ne veux
pas, précisément, cela. Mais je pense : Si les travailleurs, profitant
de ce qu’ils sont nombreux et s’appuyant sur votre théorie que la vie
est une lutte et que le droit dérive des faits, se mettaient en tête de
faire un nouveau « fait historique » qui serait de prendre la terre et
le capital, et d’inaugurer un droit nouveau ? PROSPER. - Eh !
certes, cela pourrait embrouiller un peu nos affaires. Mais... nous
continuerons une autre fais. Je dois maintenant aller au théâtre.
Bonsoir à tous.
II.
AMBROISE (Juge). - �coutez, Monsieur Prosper, maintenant que nous
sommes entre nous, tous bons conservateurs. L’autre soir, quand vous
parliez avec cette tête vide de Michel, je n’ai pas voulu prendre part
à la discussion ; mais quelle manière est-ce là de défendre les
institutions ? On aurait dit que c’était vous l’anarchiste. PROSPER. - Tiens ? Et pourquoi ? AMBROISE.
- Parce que vous disiez en substance que toute l’organisation sociale
actuelle est fondée sur la force, donnant ainsi raison à ceux qui, par
la force, voudraient la détruire. Mais les suprêmes principes qui
régissent les sociétés civilisées, le droit, la morale, la religion,
vous les comptez donc pour rien ? PROSPER. - Parbleu ! Vous avez
toujours la bouche pleine de votre droit. C’est un défaut qui vous
vient de votre métier. Et dire que si, demain, le gouvernement
décrétait, par exemple, le collectivisme, vous condamneriez les
partisans de la propriété individuelle avec la même impassibilité que
vous condamnez aujourd’hui les anarchistes, et toujours au nom des
suprêmes principes du droit éternel et immuable. Vous voyez bien que
c’est une question de mots. Vous dites droit, je dis force ; mais,
enfin, ce qui compte, ce sont les sacro-saints gendarmes et a raison
qui les a de son côté. AMBROISE. - Allons, allons, Monsieur
Prosper. C’est extraordinaire comme en vous l’amour du sophisme étouffe
les instincts du conservateur. Vous ne comprenez pas combien cela fait
mauvais effet de voir une personne comme vous, un des plus gros bonnets
du pays, fournir des arguments aux pires ennemis de l’ordre. Croyez-moi
: finissons-en, au moins en public, avec cette mauvaise habitude de
nous disputer entre nous, et serrons-nous tous en un faisceau pour
défendre les institutions qui, par la malignité des temps, reçoivent de
rudes secousses... et pour défendre nos intérêts en péril. PROSPER.
- Serrons les rangs, soit ; mais si l’on ne prend des mesures
énergiques, si l’on n’en finit avec le doctrinarisme libéral, on
n’arrive à rien. AMBROISE. - Oh oui, c’est certain. Il faut des lois sévères, sévèrement appliquées. Mais
ce n’est pas tout. Avec la force seule, on ne tient pas longtemps le
peuple assujetti, surtout par le temps qui court. Il est nécessaire
d’opposer la propagande à la propagande, il faut persuader aux gens que
nous avons raison. PROSPER. - Vous êtes frais, alors ! Mon pauvre
ami, je vous en prie, pour nos intérêts communs, gardez-vous bien de la
propagande : c’est une chose subversive, même si elle est faite par des
conservateurs, et votre propagande tournerait toujours à l’avantage des
socialistes, anarchistes et autres gens de cette espèce. Allez
donc persuader à un homme affamé qu’il est juste qu’il ne mange pas,
surtout quand c’est lui qui a produit la nourriture. Tant qu’il n’y
pense pas et va de l’avant en bénissant Dieu et le patron de ce que ça
ne va pas plus mal, c’est bien. Mais du moment qu’il commence à
réfléchir sur sa condition, tout est fini : il devient un ennemi
irréconciliable. Oui, oui, il faut l’éviter à tout prix la propagande, étouffer la presse, avec ou sans la loi, ou même contre elle. AMBROISE. - Assurément ! Assurément ! PROSPER. - Empêcher toutes les réunions, dissoudre toutes les associations, envoyer au bagne tous ceux qui pensent... C�SAR
(négociant). - Doucement, doucement, ne vous laissez pas entraîner par
la passion. Souvenez-vous que d’autres gouvernements, en des temps
meilleurs, ont adopté les moyens que vous préconisez... et ont ainsi
précipité leur chute. AMBROISE. - Silence ! Voici Michel qui
vient avec un anarchiste que j’ai condamné l’année passée à six mois de
prison pour un manifeste subversif. En réalité, entre nous soit dit, le
manifeste, comme il était rédigé, ne tombait pas sous le coup de la loi
; mais que voulez-vous ? l’intention délictueuse y était... et puis la
société doit être défendue. MICHEL. - Bonsoir, messieurs. Je vous
présente un ami anarchiste qui a bien voulu accepter de répondre au
défi lancé l’autre soir par monsieur Prosper ! PROSPER. - Mais
quel défi, quel défi ? On discute comme cela, entre amis, pour passer
le temps. Ainsi, vous voulez nous expliquer ce que c’est que cette
anarchie à quoi nous n’avons jamais rien pu comprendre. GEORGES
(anarchiste). - Je ne fais pas le professeur d’anarchie et je ne viens
pas faire un cours d’anarchie ! mais je puis cependant défendre mes
idées. Du reste, Monsieur (en s’adressant au président Ambroise et d’un
ton ironique) doit en savoir plus long que moi : il a condamné tant de
gens pour délit d’anarchie ; et comme il est certainement un homme
consciencieux, il n’est pas possible qu’il l’ait fait sans avoir
auparavant étudié profondément la question. C�SAR. - Allons,
allons, ne faisons pas de questions personnelles. Et puisque nous
devons parler d’anarchie, entrons tout de suite dans le sujet. Voyez,
moi aussi, je reconnais que les choses vont mal et qu’il est nécessaire
d’y porter remède. Mils il n’est pas nécessaire de tomber dans les
utopies et, par dessus tout, il faut fuir la violence. Certainement, le
gouvernement devrait prendre plus à cœur la cause des travailleurs :
procurer du travail aux chômeurs, protéger l’industrie nationale,
encourager le commerce, mais... GEORGES. - Que de choses vous
voudriez faire faire à ce pauvre gouvernement... ! Mais il ne veut pas
s’occuper des intérêts des travailleurs, et cela se comprend. C�SAR.
- Comment, cela se comprend ? Il est vrai que, jusqu’à présent, le
gouvernement s’est montré incapable et peut-être peu décidé à apporter
un remède aux maux du pays ; mais demain des ministres éclairés et
zélés pourraient faire ce qui n’a pas été fait jusqu’ici. GEORGES.
- Non, cher monsieur, il n’est pas question d’un ministère ou d’un
autre. Il est question du gouvernement en général, de tous les
gouvernements, ceux d’aujourd’hui comme ceux d’hier, comme ceux de
demain. Le gouvernement émane des propriétaires, a besoin pour se
soutenir de l’appui des propriétaires ; ses membres sont eux-mêmes des
propriétaires ; comment donc pourrait-il agir dans l’intérêt des
travailleurs ? D’autre part, le gouvernement, même en le voulant,
ne pourrait résoudre la question sociale, parce qu’elle dépend de
causes générales qui ne peuvent être détruites par un gouvernement et
qui, au contraire, déterminent elles-mêmes la nature du gouvernement et
la voie qu’il suit. Pour résoudre la question sociale, il est
nécessaire de changer radicalement tout le système que le gouvernement
a justement pour mission de défendre. Vous parlez de donner du
travail aux chômeurs ? Mais que peut faire le gouvernement s’il n’a pas
de travail ? Doit-il faire faire des travaux inutiles ? et qui les
paiera ensuite ? Devrait-il faire produire pour pourvoir aux
besoins non satisfaits du peuple ? Mais alors les propriétaires ne
pourraient plus vendre les produits qu’ils usurpent aux travailleurs ;
bien plus, ils devraient cesser d’être propriétaires, parce que le
gouvernement, pour pouvoir faire travailler le peuple, devrait leur
enlever la terre et le capital qu’ils ont monopolisés. Ce serait
la révolution sociale, la liquidation de tout le passé, et vous
comprenez bien que si les travailleurs, les pauvres, les déshérités ne
le font pas, le gouvernement ne le fera certainement jamais. Protéger
le commerce et l’industrie, dites-vous ? Mais le gouvernement peut tout
au plus favoriser une classe d’industriels aux dépens d’une autre, les
commerçants d’une région au préjudice de ceux d’une autre, et il n’y
aurait donc, en définitive, rien de gagné, mais seulement un peu de
favoritisme, un peu d’injustice et beaucoup de dépenses improductives
en plus. Et quant à un gouvernement qui protégerait tout le monde,
c’est une idée absurde, puisque le gouvernement ne produit rien et ne
peut, par conséquent, que déplacer la richesse produite par les autres. C�SAR.
- Mais alors ! Si le gouvernement ne peut et ne veut rien faire, quel
remède y a-t-il ? Même si vous faites la révolution, il faudra bien que
vous nommiez ensuite un autre gouvernement ; et puisque vous dites que
tous les gouvernements se ressemblent, on en sera, après la révolution,
au même point qu’avant. GEORGES. - Vous auriez raison si la
révolution que nous voulons était un simple changement de gouvernement.
Mais nous voulons la complète transformation du régime de la propriété,
du système de production et d’échange. Quant au gouvernement, organe
parasite et nuisible, nous ne le voulons absolument pas. Vous savez
déjà que je suis anarchiste, eh bien ? anarchie veut dire société sans
gouvernement. C�SAR. - Mais c’est impossible ! Comment vivrait-on ? Qui ferait les lois et qui les ferait exécuter ? GEORGES.
- Je vois bien que vous n’avez aucune idée de ce que nous voulons. Afin
de ne pas perdre notre temps en divagations, il faudra que vous me
laissiez vous expliquer brièvement, mais méthodiquement, notre
programme ; nous pourrons ainsi discuter utilement. Mais il se fait tard, nous commencerons la prochaine fois.
III.
C�SAR. - Donc, vous nous expliquerez, ce soir, comment on peut vivre sans gouvernement. GEORGES.
- Je ferai de mon mieux. Mais avant tout, examinons un peu comment on
se trouve dans la société actuelle et s’il est vraiment nécessaire d’en
changer la constitution. En observant la société où nous vivons,
les premiers phénomènes qui nous frappent sont la misère qui afflige
les masses, l’incertitude du lendemain qui, plus ou moins, pèse sur
nous, la lutte acharnée que tous livrent à tous pour la conquête du
pain... AMBROISE. - Vous pourriez, mon cher monsieur, continuer
encore longtemps à décrire les maux sociaux ; la matière ne manque
malheureusement pas. Mais, cela ne servirait à rien et ne prouverait
nullement qu’on serait mieux en bouleversant tout. Ce n’est pas
seulement la misère qui afflige l’humanité ; il y a encore la peste, le
choléra, les tremblements de terre... et il serait curieux que vous
voulussiez faire la révolution contre ces fléaux. Le mal est dans la nature des choses. GEORGES.
- Mais, je veux justement vous démontrer que la misère dépend du mode
actuel d’organisation sociale et que, dans une Société plus
équitablement et plus raisonnablement organisée, elle doit disparaître. Quand
on ne connaît pas la cause d’un mal et qu’on ne sait comment y
remédier, il faut le prendre en patience ; mais, dès que le remède est
découvert, il devient de l’intérêt et du devoir de tous de l’appliquer. AMBROISE.
- C’est justement là votre erreur : la misère dépend des causes
supérieures à la volonté et aux lois humaines. La misère dépend de
l’avare nature dont les produits ne peuvent suffire aux besoins des
hommes. Voyez les animaux, chez lesquels on ne peut accuser « l’infâme
capital » et le « gouvernement tyrannique » : ils ne font que lutter
pour la nourriture et meurent souvent de faim. Quand il n’y a rien, il n’y a rien. La vérité, c’est que nous sommes trop nombreux sur terre. Ah ! Si le peuple savait se contenir et ne faisait des enfants que quand il peut les nourrir... Avez-vous lu Malthus ? GEORGES.
- Oui, un peu. Mais, si je ne l’avais pas lu, ça reviendrait au même.
Ce que je sais sans avoir besoin de le lire dans aucun livre, c’est
qu’il faut un fameux toupet - excusez-moi du terme - pour soutenir
pareilles choses. La misère, dites-vous, dépend de la nature, trop avare, et cependant vous avez qu’il y a quantité de terres incultes. AMBROISE.
- Mais, s’il y a des terres incultes, c’est parce qu’elles ne sont pas
cultivables ou qu’elles ne produiraient pas assez pour payer les frais
de culture. GEORGES. - Vous croyez ? Essayez un peu d’en
faire cadeau aux paysans et vous verrez quels jardins ils vous en
feront. Du reste, raisonnez-vous vraiment sérieusement ? Beaucoup de
ces terres ont été cultivées autrefois, quand l’art agricole était dans
l’enfance et quand la chimie et la mécanique appliquées à l’agriculture
n’existaient pour ainsi dire pas. Ne savez-vous pas qu’aujourd’hui on
peut transformer en terres fertiles jusqu’à des cailloux ? Ne
savez-vous pas que les agronomes, même les moins enthousiastes, ont
calculé qu’un territoire comme l’Italie cultivé rationnellement
pourrait faire vivre dans l’abondance une population de cent millions
d’habitants ? Si les terres sont laissées incultes et si l’on ne tire
qu’une petite partie de ce que donneraient les autres par des procédés
de culture moins primitifs, la vraie raison en est que les
propriétaires n’ont aucun intérêt à augmenter la production. Ils ne
s’occupent pas du bien-être du peuple, ils font produire pour vendre et
savent que quand la matière est abondante, les prix baissent, le profit
diminue jusqu’à devenir inférieur à celui qu’ils reçoivent maintenant
que les produits sont insuffisants et peuvent être vendus au prix qu’il
leur plaît d’établir. Cela n’arrive pas seulement pour les
produits agricoles. Dans toutes les branches de l’activité humaine,
c’est la même chose. Par exemple : dans toutes les villes, les pauvres
sont obligés de vivre dans des taudis infects, entassés sans souci
aucun de l’hygiène et de la morale et dans des conditions où il est
impossible de se tenir propres et de vivre d’une vie humaine. Pourquoi
cela arrive-t-il ? Est-ce, peut-être, parce que les maisons manquent ?
Mais, pourquoi ne pas en construire de saines, commodes et belles, et
en nombre suffisant pour abriter tout le monde ? La pierre, la terre,
les briques, la chaux, le fer, le bois et tous les matériaux de
construction abondent ; il y a quantité de maçons, de charpentiers,
d’architectes sans travail qui ne demanderaient qu’à travailler ;
pourquoi donc laisse-t-on inactives tant de forces qui pourraient être
employées à l’avantage de tous ? La raison en est simple : c’est
que s’il y avait beaucoup de maisons, les loyers diminueraient. Les
propriétaires des maisons qui existent - et ce sont les mêmes qui
auraient les moyens d’en faire d’autres - n’ont aucune envie de voir
diminuer leurs rentes pour les beaux yeux des pauvres gens. C�SAR.
- Il y a du vrai dans ce que vous dites, mais vous vous trompez dans
votre explication des faits douloureux qui affligent notre pays. S’il y
a des terres mal cultivées ou incultes, un arrêt dans les affaires, une
misère générale, c’est que notre bourgeoisie n’est pas entreprenante.
Les capitalistes sont peureux ou ignorants, et ne veulent ou ne savent
pas développer les industries ; les propriétaires de terres ne savent
pas faire autrement qu’ont fait leurs grands-pères et ne veulent pas de
tracas ; les commerçants ne savent pas s’ouvrir de nouveaux débouchés,
et le gouvernement, avec son système fiscal et sa stupide politique
douanière, au lieu d’encourager les initiatives privées, les entrave et
les étouffe au berceau. Voyez la France, l’Angleterre, l’Allemagne. GEORGES.
- Que notre bourgeoisie soit négligente et ignorante, je ne le mets pas
en doute mais cette infériorité explique, et en partie seulement,
pourquoi elle est battue par les bourgeoisies des autres pays dans la
lutte pour la conquête du marché mondial, mais n’explique pas la misère
du peuple... La preuve, c’est que la misère, le chômage et tous
les autres maux sociaux existent aussi dans les autres pays où la
bourgeoisie est active et intelligente ; bien plus, ces maux tendent à
augmenter d’intensité avec le développement de l’industrie, sauf le cas
où les ouvriers ont su, par l’organisation, la résistance, ou les
soulèvements, conquérir de meilleures conditions de vie. Le
capitalisme est le même partout. Il a besoin pour vivre et prospérer
d’un état permanent de demi-famine. Il en a besoin pour maintenir
élevés les prix des marchandises et aussi pour trouver toujours des
affamés prêts à travailler à n’importe quelle condition. Vous
voyez, en effet, que quand, dans un pays, la production est poussée
activement, ce n’est pas pour donner aux producteurs le moyen de
consommer davantage, mais toujours pour vendre sur un marché du dehors.
Si la consommation locale augmente, c’est seulement quand les ouvriers
ont su profiter des circonstances pour exiger une augmentation de
salaire et ont ainsi conquis la possibilité d’acheter plus mais
ensuite, quand pour une raison ou pour une autre, le marché du dehors
pour lequel on travaille, n’achète plus rien, la crise survient, le
travail s’arrête, les salaires baissent et la misère noire reparaît.
Et, cependant, dans le pays même, la majorité des gens manque de tout,
et il serait pourtant raisonnable de travailler pour sa propre
consommation. Mais alors, que gagneraient les capitalistes ? AMBROISE. - Ainsi, vous croyez que toute la faute en est au capitalisme ? GEORGES.
- Sans doute, ou plus généralement au fait que quelques individus ont
accaparé la terre et tous les instruments de production, et peuvent
imposer leur volonté aux travailleurs, en sorte que, au lieu de
produire pour satisfaire aux besoins de la population et en raison de
ces besoins, on produit au profit des patrons. Toutes les raisons
que vous pouvez imaginer, pour sauver les privilèges bourgeois, sont
autant d’erreurs ou autant de mensonges. Il y a un instant, vous disiez
que la cause de la misère est la pénurie des produits. A un autre
moment, mis en face du problème des sans-travail, vous auriez dit que
les magasins sont pleins, que les produits ne se vendent pas et que les
patrons ne peuvent pas faire travailler pour jeter ensuite les produits
du travail. Et, en effet, telle est l’absurdité du système : on
meurt de faim parce que les magasins sont pleins et qu’il n’est pas
nécessaire de cultiver ou plutôt que les propriétaires n’ont pas besoin
de faire cultiver les terres ; les cordonniers ne travaillent pas et
portent donc des souliers troués parce qu’il y a trop de souliers... et
ainsi de suite. AMBROISE. - Ce seraient donc les capitalistes qui devraient mourir de faim. GEORGES.
- Certes non. Ils devraient simplement travailler comme les autres.
Cela vous semblera un peu dur, mais vous ne le croiriez pas : quand on
mange bien, le travail, ce n’est pas le diable ! Je pourrais même vous
démontrer que c’est un besoin et un bonheur pour l’organisme humain. Mais justement ! demain je dois travailler et il est déjà tard. À une autre fois.
IV.
C�SAR. - J’éprouve un véritable plaisir à raisonner avec vous. Vous
avez une manière de présenter les choses qui semble vous donner
raison... et je ne dis pas que vous ayez tort en tout. Des absurdités,
réelles ou apparentes, existent certainement dans l’organisation
sociale actuelle. Une chose difficile à comprendre, par exemple, c’est
la douane. Pendant que, chez nous, le peuple meurt de faim ou de la
pellagre parce qu’il n’y a pas assez de bon pain, le gouvernement
empêche la libre entrée dans le pays des grains d’Amérique, pays où il
y en a plus qu’il n’en faut et où les propriétaires ne demandent qu’à
vendre leur récolte. C’est comme qui, ayant faim, refuserait de manger.
Pourtant... GEORGES. - Oui, mais le gouvernement n’a pas faim,
lui, pas plus que les propriétaires de grains d’Italie pour l’intérêt
desquels le gouvernement met des droits d’entrée sur les blés. Si ceux
qui ont faim étaient libres, vous verriez s’ils refuseraient le grain. C�SAR.
- Je le sais et je comprends qu’avec de pareils arguments vous
réussissiez à persuader le peuple qui voit les choses en gros et d’un
seul côté, Mais afin de ne pas se tromper, il est nécessaire d
’examiner la question sous toutes ses faces, et c’est ce que je me
préparais à faire quand vous m’avez interrompu. Il est vrai que
l’intérêt des propriétaires a une forte influence sur les droits
d’entrée qui nous sont imposés. Mais, d’autre part, Si les frontières
étaient ouvertes, les Américains qui peuvent produire le blé et la
viande avec de meilleures conditions que nous, finiraient par fournir
tout notre marché, et alors que feraient nos paysans ? Les
propriétaires seraient ruinés, mais la situation des travailleurs
serait pire. Le pain aurait beau se vendre un sou, l’ouvrier, s’il n’y
avait pas moyen de gagner ce sou, mourrait de faim tout comme avant. Et
puis, les Américains voudraient recevoir le prix, faible ou
considérable, de leurs marchandises et si, en Italie, on ne produisait
rien, avec quoi payerait-on ? Vous me direz, peut-être, qu’en Italie on
pourrait cultiver les produits pour lesquels le sol et le climat sont
le plus favorables et les échanger contre ceux d’autres contrées : le
vin, par exemple, les oranges, les fleurs et que sais-je ? Mais si les
autres ne veulent pas les choses que nous pouvons produire à bon
marché, soit parce qu’ils n’en ont pas l’emploi, soit parce qu’ils les
produisent eux-mêmes ? Sans compter que pour transformer la culture il
faut des capitaux, des connaissances et surtout du temps ; que
mangerait-on, en attendant ? GEORGES. - Mais parfaitement ! vous
avez mis le doigt sur la plaie. Le libre échange ne peut, pas plus que
le protectionnisme, résoudre la question de la misère. Le libre échange
favorise les consommateurs et nuit aux producteurs et vice-versa le
protectionnisme favorise les producteurs et nuit aux consommateurs ; de
sorte que pour les travailleurs qui sont en même temps producteurs et
consommateurs, protectionnisme ou libre échange, c’est en définitive
blanc bonnet pour bonnet blanc. Et il en sera toujours de même, tant qu’on n’aura pas aboli le système capitaliste. Si
les ouvriers travaillaient pour leur propre compte et non pas pour
faire gagner les patrons, chaque pays produirait suffisamment pour ses
besoins et n’aurait ensuite qu’à se mettre d’accord avec les autres
pays pour distribuer le travail selon la qualité du sol, le climat, la
facilité de se procurer les matières premières, les dispositions des
habitants, etc., de cette manière, tous les hommes obtiendraient le
maximum de jouissances avec le minimum d’efforts. C�SAR. - Oui, mais ce ne sont que de beaux songes... GEORGES.
- Ce sont des songes actuellement, mais quand le peuple aura compris
que par ce moyen on vivrait mieux, le songe se transformera vite en
réalité. Il n’y a pas d’autres obstacles que ceux opposés par l’égoïsme
des uns et l’ignorance des autres. C�SAR. - Il y en a d’autres,
d’obstacles, mon cher. Vous vous imaginez que, une fois les patrons
chassés, vous nagerez dans l’opulence... GEORGES. - Je ne dis pas
cela. Au contraire, je pense que pour sortir de l’état de pénurie dans
lequel le capitalisme nous maintient et organiser la production de
manière à satisfaire largement aux besoins de tous, il sera nécessaire
de travailler et beaucoup. Mais ce n’est pas la volonté, mais la
possibilité de travailler qui manque au peuple. Nous nous
plaignons du système actuel non point tant parce que nous y devons
maintenir des paresseux dans l’aisance - bien que cela soit loin de
nous plaire - que parce que ce sont ces mêmes oisifs qui règlent le
travail et qui nous empêchent de travailler dans de bonnes conditions,
de produire en abondance et pour tous. C�SAR. - Vous exagérez. Il
est vrai que souvent les propriétaires ne font pas travailler afin de
spéculer sur la pénurie de produits ; mais le plus souvent, c’est parce
qu’ils manquent eux-mêmes de capitaux. La terre et les matières
premières ne suffisent pas pour produire. Il faut, vous le savez, les
instruments, les machines, les locaux, les moyens de payer les ouvriers
pendant qu’ils travaillent, le capital, enfin ; et celui-ci ne
s’accumule que lentement. Combien d’entreprises demeurent à l’état de
projet, ou, commencées, font faillite, faute de capitaux. Pensez donc à
ce qui arriverait, si comme vous semblez le désirer, une révolution
sociale survenait ! Avec la destruction du capital et le désordre sans
nom qui en découlerait, vous n’aboutiriez qu’à la misère générale. GEORGES.
- C’est une autre erreur ou un autre mensonge des défenseurs de l’ordre
de choses actuel : le manque de capital. Le capital peut manquer dans
telle ou telle entreprise, parce que d’autres l’ont accaparé ; mais
dans la société prise en général, il y a beaucoup de capitaux inactifs,
de même exactement qu’il y a beaucoup de terres incultes. Ne voyez-vous
pas combien de machines se rouillent, combien de fabriques demeurent
fermées, combien de maisons ne trouvent pas de locataires ? Il
faut que les ouvriers soient nourris pendant qu’ils travaillent ; mais
enfin, ces ouvriers doivent manger aussi quand ils sont inoccupés. Ils
mangent peu et mal, mais ils vivent quand même et sont prêts à
travailler dès qu’un patron a besoin d’eux. Donc, ce n’est pas parce
que les moyens d’existence manquent que ces ouvriers ne travaillent
pas, et s’ils pouvaient travailler pour leur compte, ils accepteraient
aussi - si cela devenait vraiment nécessaire - de travailler en vivant
comme ils le font quand ils chôment, puisqu’ils sauraient que ce
sacrifice momentané les fera sortir définitivement de leur état de
misère et de sujétion. Figurez-vous - ce qui s’est vu maintes
fois - qu’un tremblement de terre détruise une cité, ruine une contrée
entière. En peu de temps, la ville est reconstruite plus belle
qu’auparavant et dans la contrée il ne reste plus trace du désastre.
Comme, dans ce cas, les propriétaires et les capitalistes ont intérêt à
faire travailler, les moyens sont immédiatement trouvés et l’on
rebâtit, en un clin d’œil, une ville entière où, auparavant, on avait
dit, pendant des dizaines d’années, qu’il n’y avait pas de moyens pour
construire quelques maisons ouvrières. En ce qui concerne la
destruction du capital qui s’accomplirait en temps de révolution, il
est à espérer que dans un mouvement conscient, fait dans le but de
mettre en commun les richesses sociales, le peuple ne voudra pas
détruire ce qui deviendra son bien. En tout cas, cela ne fera jamais
plus de mal qu’un tremblement de terre. Il y aura certainement
des difficultés avant que les choses marchent bien. Mais d’empêchements
sérieux qu’il faut vaincre pour commencer, je n’en vois que deux :
l’inconscience du peuple et... les gendarmes. AMBROISE. - Mais,
dites-moi : vous parlez de capital, de travail, de production, de
consommation, etc. Mais vous ne parlez jamais de droit, de morale, de
justice. La question de savoir quels sont les meilleurs moyens
d’utiliser la terre et le capital est très importante, mais plus
importantes encore, parce que fondamentales, sont les questions
morales. Moi aussi, je désirerais l’aisance pour tous, mais si, pour
réaliser cette utopie, on devait violer la loi morale, renier les
principes éternels du droit sur lesquels doit être fondée toute société
policée, oh alors ! je préférerais mille fois que continuassent pour
toujours les souffrances d’aujourd’hui. Et puis, pensez aussi
qu’il doit y avoir une volonté suprême qui règle le monde. Le monde ne
s’est pas fait tout seul et il doit y avoir un au-delà, - je ne dis pas
un Dieu, un Paradis, un Enfer parce que vous seriez capable de ne pas y
croire - il doit y avoir un au-delà qui explique tout et dans lequel
les apparentes injustices d’ici-bas doivent trouver leur compensation.
Croyez-vous que vous pouvez violer l’harmonie préétablie de l’univers ?
Vous ne pouvez et nous ne pouvons que nous incliner. Cessez donc,
une bonne fois, de suborner les masses, cessez de susciter de
chimériques espérances dans les âmes des déshérités, cessez de souffler
sur le feu qui ne couve que trop sous la cendre. Voulez-vous, ô
barbares modernes, détruire dans un terrible cataclysme social la
civilisation, gloire de nos pères et notre gloire ? Si vous vouliez
faire une œuvre utile, si vous voulez adoucir autant qu’il est
possible, les souffrances des misérables, dites-leur de se résigner à
leur sort, car le vrai bonheur est de se contenter. D’ailleurs, chacun
porte sa croix ; chaque classe a ses tribulations et ses devoirs et
ceux qui vivent dans la richesse ne sont pas toujours les plus heureux. GEORGES.
- Allons, honorable magistrat, laissez de côté les déclamations sur «
les grands principes » et les indignations de convention, Nous ne
sommes pas ici au tribunal et, pour le moment, vous n’avez pas de
sentence à prononcer contre moi. Comme, à vous entendre, on
devine que vous n’êtes pas parmi les déshérités ! Et la résignation des
misérables est si utile... à ceux qui vivent sur leur dos ! Avant tout,
laissez, je vous en prie, les arguments transcendants, religieux,
auxquels vous ne croyez pas vous-même. Je ne sais rien des mystères de
l’Univers et vous n’en savez pas davantage, et c’est pourquoi il est
inutile de les mettre en discussion. Du reste, prenez garde que la
croyance à un facteur suprême, à un Dieu créateur et père des hommes,
ne serait pas pour vous une arme très sûre. Si les prêtres qui ont
toujours été et sont encore au service des puissants, en déduisent pour
les pauvres le devoir de se résigner, un autre en peut déduire (et on
trouve au cours de l’histoire quelqu’un qui en a déduit) le droit à la
justice et à l’égalité. Si Dieu est notre père commun, nous sommes tous
frères. Dieu ne peut vouloir que quelques-uns de ses fils exploitent et
martyrisent les autres, et les riches, les dominateurs seraient des
Caïn maudits du Père. Mais laissons cela. AMBROISE. - Eh bien !
laissons de côté la religion parce que, aussi bien, avec vous, il
serait inutile d’en parler. Mais vous admettrez bien un droit et une
morale, une justice supérieure ? GEORGES. - �coutez : s’il était
vrai que le droit, la justice, la morale exigent et consacrent
l’oppression et le malheur, ne fût-ce que d’un seul être humain, je
vous dirais tout de suite que droit, justice, morale ne sont que des
mensonges, des armes infâmes forgées pour la défense des privilégiés et
il en est ainsi quand on entend ces mots comme vous les entendez. Droit,
justice, morale doivent tendre au plus grand bien possible pour tous,
sinon ils sont synonymes d’oppression et d’injustice, et il est si vrai
que cette conception répond à la nécessité de l’existence et du
développement de la société humaine, qu’elle s’est formée et persiste
dans la conscience de l’homme et se renforce en sens contraire, malgré
tous les efforts de ceux qui, jusqu’à présent, ont commandé dans le
monde. Mais, vous-même, ne pourriez pas défendre - sinon par de
pauvres sophismes - les institutions sociales actuelles au moyen des
principes de morale et de justice, tels que vous les entendez quand
vous en parlez abstraitement. AMBROISE. - Vous êtes vraiment trop
présomptueux. Il ne vous suffit pas de nier, comme vous me paraissez le
faire, le droit de propriété ; vous prétendez encore que nous sommes
incapables de le défendre par nos propres principes... GEORGES. - Précisément. Si vous voulez, je vous le démontrerai la prochaine fois.
V.
GEORGES. - Donc, Monsieur le juge, Si je ne me trompe pas, nous en étions restés à la question du droit de propriété. AMBROISE.
- En effet. Et je suis vraiment curieux d’entendre comment vous
parviendrez à défendre, au nom de la justice et de la morale, vos idées
de vol et de rapine. Une société où personne n’aurait la sécurité
de ses biens, cesserait d’être une société pour devenir une horde de
loups toujours prêts à se dévorer les uns les autres. GEORGES. -
Pourtant ne vous semble-t-il pas que ce soit justement le cas de la
société où nous vivons ? Vous nous accusez de vouloir la spoliation et
la rapine ; mais ne sont-ce pas, au contraire, les propriétaires qui,
continuellement, dépouillent les travailleurs et leur ravissent le
fruit de leur travail ? AMBROISE. - Les propriétaires font usage
de leurs biens comme bon leur semble, et ils en ont le droit, tout
comme les travailleurs disposent librement de leurs bras. Patrons et
ouvriers négocient librement le prix de l’ouvrage et quand le contrat
n’est pas violé, personne n’a lieu de se plaindre. La charité peut
adoucir les douleurs trop aiguës, les souffrances imméritées, mais le
droit doit demeurer intangible. GEORGES. - Mais, que me
parlez-vous de libre contrat ? L’ouvrier est obligé de travailler pour
ne pas mourir de faim, et sa liberté ressemble à celle du voyageur qui,
assailli par des voleurs, donne sa bourse pour qu’on ne lui prenne pas
la vie. AMBROISE. - Admettons. Mais ce n’est pas pour cela que,
vous pouvez nier le droit de chacun à disposer de son bien comme il
l’entend. GEORGES. - Son bien... son bien... Mais comment et
pourquoi le propriétaire foncier peut-il dire que la terre est à lui ?
Et pourquoi et comment le capitaliste se permet-il, d’affirmer que les
instruments de travail et autres capitaux créés par l’activité humaine
lui appartiennent ? AMBROISE. - La loi lui en reconnaît le droit. GEORGES.
- Ah, si ce n’est que la loi, le voleur de grand chemin pourrait tout
aussi bien soutenir qu’il a le droit d’assassiner et de voler ; il
n’aurait qu’à formuler quelque article de loi qui lui reconnaîtrait ce
droit. Et du reste, c’est précisément ce qu’ont fait les classes
dominantes ; elles ont fait la loi et pour légitimer les usurpations
déjà perpétrées et pour avoir un moyen sûr d’en accomplir de nouvelles. Si
tous vos « suprêmes principes » sont basés sur les codes, il suffit que
demain une loi décrète l’abolition de la propriété privée pour que ce
que vous appelez aujourd’hui rapine et vol deviennent aussitôt un «
principe suprême ». AMBROISE. - Oh, mais la loi doit être juste.
Elle doit se conformer aux principes du droit et de la morale et non,
point être l’effet d’un caprice effréné, autrement... GEORGES. -
Donc, ce n’est pas la loi qui crée le droit, mais le droit qui justifie
la loi. Et alors, en vertu de quel droit toutes les richesses
existantes, naturelles ou créées par le travail, appartiennent-elles à
quelques individus qui, par ce fait, ont droit de vie et de mort sur la
masse des déshérités ? AMBROISE. - En vertu du droit qu’a, que
doit avoir tout homme de disposer librement du produit de son activité.
C’est un sentiment naturel à l’homme, sans lequel aucune civilisation
n’aurait été possible. GEORGES. - Tiens vous voici devenu
défenseur des droits du travail... Bravo. Mais, dîtes-moi, comment se
fait-il alors que ceux qui travaillent ne possèdent rien, tandis que la
propriété est précisément l’apanage de ceux qui ne font rien ? La
conséquence logique de votre théorie n’est-elle pas que les
propriétaires actuels sont des voleurs ? Ne vous semble-t-il pas, qu’en
toute justice on devrait les exproprier pour rendre les richesses
qu’ils ont usurpées aux légitimes propriétaires, les travailleurs ? AMBROISE.
- S’il y a des propriétaires qui ne travaillent pas, c’est parce qu’ils
ont travaillé auparavant, eux ou leurs ancêtres, et ils ont eu la
sagesse d’épargner et le talent de faire fructifier leur épargne. GEORGES.
- Vous figurez-vous un travailleur qui, dans la règle, gagne à peine de
quoi nouer les deux bouts, épargnant et accumulant des richesses ! Vous
savez bien que la véritable origine de la propriété est la violence, la
rapine, le vol légal ou illégal. Mais admettons cependant qu’un homme
ait fait des économies sur le produit de son travail, de son travail
personnel : s’il veut en jouir plus tard quand et comme bon lui semble,
rien de mieux. Mais la chose change complètement d’aspect quand
commence ce que vous appelez faire fructifier l’épargne. Cela signifie
faire travailler les autres et leur voler une partie du produit de leur
travail ; cela signifie accaparer des marchandises et les vendre plus
cher qu’elles n’ont coûté ; cela signifie créer artificiellement la
famine pour spéculer dessus ; cela signifie enlever aux autres les
moyens de vivre en travaillant librement, pour les contraindre ensuite
à travailler pour un mince salaire ; et cela signifie nombre d’autres
choses de ce genre, qui n’ont plus aucun rapport avec le sentiment de
la justice, mais qui démontrent clairement que la propriété - quand
elle ne dérive pas du vol franc et ouvert - provient du travail des
autres, que les propriétaires ont, par un moyen ou par un autre, fait
tourner à leur profit. Il vous semble juste, à vous, qu’un homme
qui a, - par son labeur et son industrie, je vous l’accorde - amassé un
petit capital, puisse de ce fait dérober aux autres le produit de leur
travail ? Que, plus encore, il puisse léguer aux générations
successives de ses descendants le droit de vivre oisifs sur le dos des
travailleurs ? Il vous semble juste que, quelques hommes actifs et
économes ayant amassé des capitaux - je parle ainsi pour abonder dans
votre sens - la grande masse de l’humanité soit condamnée à la misère
et à l’abrutissement à perpétuité ? Et, d’ailleurs, quand bien
même un homme aurait travaillé uniquement par lui-même, avec ses
propres muscles e
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