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SOMMAIRE
I - L’organisation principe et condition de la vie sociale
II - L’organisation du mouvement anarchiste
III - L’organisation des masses ouvrières contre le gouvernement et contre les patrons
L’organisation principe et condition de la vie sociale
Il y a des années que l’on discute beaucoup parmi les anarchistes de
cette question. Et comme il arrive souvent lorsqu’on discute
passionnément à la recherche de la vérité, on se pique ensuite d’avoir
raison. Lorsque les discutions théoriques ne sont que des tentatives
pour justifier une conduite inspirée par d’autres motifs, il se produit
une grande confusion d’idées et de mots. Rappelons au passage,
surtout pour nous en débarrasser, les simples questions de mots, qui
ont parfois atteint les sommets du ridicule, comme par exemple : « Nous
ne voulons pas l’organisation, mais », « Nous sommes opposés à
l’association, mais nous l’admettons », « Nous ne voulons pas de
secrétaire ou de caissier, parce que c’est une signe d’autoritarisme,
mais nous chargeons un camarade de s’occuper du courrier et un autre de
l’argent » ; et passons à la discussion sérieuse. Si nous ne pouvons nous mettre d’accord, tâchons au moins de nous comprendre. Et
avant tout distinguons, puisque la question est triple : l’organisation
en général comme principe et condition de la vie sociale ;
l’organisation du mouvement anarchiste et l’organisation des forces
populaires et en particulier celle des masses ouvrières pour résister
au gouvernement et au capitalisme. Le besoin de l’organisation
dans la vie sociale - je dirai qu’organisation et société sont presque
synonymes - est une chose si évidente que l’on a de la peine à croire
qu’elle ait pu être niée. Pour nous en rendre compte, il faut
rappeler quelle est la fonction spécifique, caractéristique du
mouvement anarchiste, et comment les hommes et les partis sont sujets à
se laisser absorber par la question qui les regarde le plus
directement, en oubliant tout ce qui s’y rattache, en donnant plus
d’importance à la forme qu’à la substance et enfin en ne voyant les
choses que d’un côté en ne distinguant plus la juste notion de la
réalité. Le mouvement anarchiste a débuté comme une réaction
contre l’autoritarisme dominant dans la société, de même que tous les
partis et les organisations ouvrières, et s’est accentué au fur et à
mesure de toutes les révoltes contre les tendances autoritaires et
centralistes. Il était donc naturel que de nombreux anarchistes
soient comme hypnotisés par cette lutte contre l’autorité et qu’ils
combattent, pour contrecarrer l’influence de l’éducation autoritaire,
tant l’autorité que l’organisation, dont elle est l’âme. En
vérité cette fixation est arrivée au point de faire soutenir des choses
vraiment incroyables. On a combattu toute sorte de coopération et
d’accord, parce que l’association est l’antithèse de l’anarchie. On
affirme que sans accords, sans obligations réciproques, chacun faisant
ce qui lui passe par la tête sans même s’informer de ce que font les
autres, tout serait spontanément en harmonie : qu’anarchie signifie que
chacun doit se suffire à lui-même et faire lui-même tout ce dont il a
envie, sans échange et sans travail en association. Ainsi les chemins
de fer pouvaient fonctionner très bien sans organisation, comme cela se
passait en Angleterre ( !). La poste n’était pas nécessaire : quelqu’un
de Paris, qui voulait écrire une lettre à Pétersbourg... pouvait la
porter lui-même ( !!), etc. On dira que ce ne sont là que des
bêtises, dont il ne vaut pas la peine de discuter. Oui, mais ces
bêtises ont été dites, propagées : elles ont été accueillies par une
grande partie des gens comme l’expression authentique des idées
anarchistes. Elles servent toujours comme armes de combat des
adversaires, bourgeois et non-bourgeois, qui veulent remporter sur nous
une facile victoire. Et puis, ces "bêtises" ne manquent pas de valeur,
en tant qu’elles sont la conséquence logique de certaines prémisses et
qu’elles peuvent servir de preuve expérimentale de la vérité ou du
moins de ces prémisses. Quelques individus, d’esprit limité
pourvus d’un esprit logique puissant, quand ils ont accepté des
prémisses en tirent toutes les conséquences jusqu’au bout, et, si la
logique le veut ainsi, arrivent sans se démonter aux plus grandes
absurdités, à la négation des faits les plus évidents. Mais il y en a
d’autres plus cultivés et d’esprit plus large, qui trouvent toujours
moyen d’arriver à des conclusions plus ou moins raisonnables, même au
prix d’entorses à la logique. Pour eux, les erreurs théoriques ont peu
ou aucune influence sur la conduite pratique. Mais en somme, jusqu’à ce
qu’on n’ait pas renoncé à certaines erreurs fondamentales, on est
toujours menacé de syllogismes à outrance, et on revient toujours au
début. Et l’erreur fondamentale des anarchistes adversaires de
l’organisation est de croire qu’il n’y a pas de possibilité
d’organisation sans autorité. Et une fois cette hypothèse admise, ils
préfèrent renoncer à toute organisation, plutôt qu’accepter le minimum
d’autorité. Maintenant que l’organisation, c’est-à-dire
l’association dans un but déterminé et avec les formes et les moyens
nécessaires pour poursuivre ce but, soit nécessaire à la vie sociale,
c’est une évidence pour nous. L’homme isolé ne peut même pas vivre
comme un animal : il est impuissant (sauf dans les régions tropicales
et lorsque la population est très dispersée) et ne peut se procurer sa
nourriture ; il est incapable, sans exception, d’avoir une vie
supérieure à celle des animaux. Par conséquent il est obligé de s’unir
à d’autres hommes, comme l’évolution antérieure des espèces le montre,
et il doit soit subir la volonté des autres (l’esclavage), soit imposer
sa volonté aux autres (autoritarisme), soit vivre avec les autres en
fraternel accord pour le plus grand bien de tous (association). Nul ne
peut échapper à cette nécessité. Les anti-organisateurs les plus
effrénés subissent non seulement l’organisation générale de la société
où ils vivent, mais également dans leurs actes, leur révolte contre
l’organisation, ils s’unissent, se divisent la tâche, s’organisent avec
ceux qui partagent leurs idées, en utilisant les moyens que la société
met à leur disposition ; à condition que ce soient des faits réels et
non de vagues aspirations platoniques. Anarchie signifie société
organisée sans autorité, en comprenant autorité comme la faculté
d’imposer sa volonté. Cela veut dire aussi le fait inévitable et
bénéfique que celui qui comprend mieux et sait faire une chose, réussit
à faire accepter plus facilement son opinion. Il sert de guide, pour
cette chose, aux moins capables que lui. Selon nous l’autorité
n’est non seulement pas nécessaire à l’organisation sociale, mais loin
de l’aider elle vit en parasite, gêne l’évolution et profite à une
classe donnée qui exploite et opprime les autres. Tant que dans une
collectivité il y a harmonie d’intérêts, que personne ne peut frustrer
les autres, il n’y a pas trace d’autorité. Elle apparaît avec la lutte
intestine, la division en vainqueurs et vaincus, les plus forts
confirmant leur victoire. Nous avons cette opinion et c’est
pourquoi nous sommes anarchistes, dans le cas contraire, affirmant
qu’il ne peut y avoir d’organisation sans autorité, nous serons
autoritaires. Mais nous préférons encore l’autorité qui gêne et
attriste la vie, à la désorganisation qui la rend impossible. Du
reste, ce que nous serons nous importe peu. S’il est vrai que le
machiniste et le chef de train et le chef de service doivent forcément
avoir de l’autorité, ainsi que les camarades qui font pour tous un
travail déterminé, les gens aimeront toujours mieux subir leur autorité
plutôt que de voyager à pied. Si les P.T.T. n’étaient que cette
autorité, tout homme sain d’esprit l’accepterait plutôt que de porter
lui-même ses lettres. Si on refuse cela, l’anarchie restera le rêve de
quelques-uns et ne se réalisera jamais.
L’organisation du mouvement anarchiste
L’existence d’une collectivité organisée sans autorité, c’est-à-dire
sans coercition, étant admise, sinon l’anarchie n’aurait pas de sens,
venons-en à parler de l’organisation du mouvement anarchiste. Même
dans ces cas, l’organisation nous semble utile et nécessaire. Si le
mouvement veut dire l’ensemble des individus qui ont un but commun et
s’efforcent de l’atteindre, il est naturel qu’ils s’entendent, unissent
leurs forces, se partagent le travail et prennent toutes les mesures
adéquates pour remplir cette tâche. Rester isolé, agissant ou voulant
agir chacun pour son compte sans s’entendre avec les autres, sans se
préparer, sans unir en un faisceau puisant les faibles forces des
isolés, signifie se condamner à la faiblesse, gaspiller son énergie en
de petits actes inefficaces, perdre rapidement la foi dans le but et
tomber dans l’inaction complète. Mais cela semble tellement
évident qu’au lieu d’en faire la démonstration, nous répondrons aux
arguments des adversaires de l’organisation. Et avant tout il y a
une objection, pour ainsi dire, formelle. « Mais de quel mouvement nous
parlez-vous ? nous dit-on, nous n’en sommes pas un, nous n’avons pas de
programme. » Ce paradoxe signifie que les idées progressent et évoluent
continuellement et qu’ils ne peuvent accepter un programme fixe,
peut-être valable aujourd’hui, mais qui sera certainement dépassé
demain. Ce serait parfaitement juste s’il s’agissait d’étudiants
qui cherchent le vrai, sans se soucier des applications pratiques. Un
mathématicien, un chimiste, un psychologue, un sociologue peuvent dire
qu’il n’y a pas de programme autre que celui de chercher la vérité :
ils veulent connaître, mais pas faire quelque chose. Mais l’anarchie et
le socialisme ne sont pas des sciences : ils sont des propositions, des
projets que les anarchistes et les socialistes veulent mettre en
pratique et qui, par conséquent, ont besoin d’être formulés en
programme déterminés. La science et l’art des constructions progressent
chaque jour. Mais un ingénieur, qui veut construire ou même démolir,
doit faire son plan, réunir ses moyens d’action et agir comme si la
science et l’art s’étaient arrêtés au point où il les a trouvés au
début de son travail. Il peut heureusement arriver qu’il puisse
utiliser de nouvelles acquisitions faites au cours de son travail sans
renoncer à la partie essentielle de son plan. Il se peut également que
les nouvelles découvertes et les nouveaux moyens de l’industrie soient
tels qu’il se voit dans l’obligation d’abandonner tout, et de
recommencer de zéro. Mais en recommençant, il aura besoin de faire un
nouveau plan basé sur ce qui est connu et acquis alors, il ne pourra
concevoir et se mettre à exécuter une construction amorphe, avec des
matériaux non composés, sous prétexte que demain la science pourrait en
suggérer des formes meilleures et l’industrie fournir des matériaux de
meilleure composition. Nous entendons par mouvement anarchiste
l’ensemble de ceux qui veulent contribuer à réaliser l’anarchie, et
qui, par conséquent, ont besoin de se fixer un but à atteindre et un
chemin à parcourir. Nous laissons bien volontiers à leurs élucubrations
transcendantales les amateurs de vérité absolue et de progrès continu,
qui, ne mettant jamais leurs idées à l’épreuve des faits, finissent par
ne rien faire ni découvrir. L’autre objection est que
l’organisation crée des chefs, une autorité. Si cela est vrai, s’il est
vrai que les anarchistes sont incapables de se réunir et de se mettre
d’accord entre eux sans se soumettre à une autorité, cela veut dire
qu’ils sont encore très peu anarchistes. Avant de penser à établir
l’anarchie dans le monde, ils doivent songer à se rendre capables
eux-mêmes de vivre en anarchistes. Le remède n’est pas dans
l’organisation, mais dans la conscience perfectible des membres. �videment
si, dans une organisation, on laisse à quelques-uns tout le travail et
toutes les responsabilités, si on subit ce que font certains sans
mettre la main à la pâte et chercher à faire mieux, ces « quelques-uns
» finiront, même s’ils ne le veulent pas, par substituer leur propre
volonté à celle de la collectivité. Si dans une organisation tous les
membres ne se préoccupent pas de penser, de vouloir comprendre, de se
faire expliquer ce qu’ils ne comprennent pas, d’exercer sur tout et sur
tous leurs facultés critiques et laissent à quelques-uns la
responsabilité de penser pour tous, ces « quelques-uns » seront les
chefs, les têtes pensantes et dirigeantes. Mais, nous le
répétons, le remède n’est pas dans l’absence d’organisation. Au
contraire, dans les petites comme dans les grandes sociétés, à part la
force brutale, dont il ne peut être question dans notre cas, l’origine
et la justification de l’autorité résident dans la désorganisation
sociale. Quand une collectivité a un besoin et que ses membres ne se
sont pas organisés spontanément d’eux-mêmes pour y pourvoir, il surgit
quelqu’un, une autorité qui pourvoit à ce besoin en se servant des
forces de tous et en les dirigeant à sa guise. Si les rues sont peu
sûres et que le peuple ne sait pas se défendre, il surgit une police
qui, pour les quelques services qu’elle rend, se fait entretenir et
payer, s’impose et tyrannise. S’il y a besoin d’un produit et que la
collectivité ne sait pas s’entendre avec des producteurs lointains pour
se le faire envoyer en échange de produits du pays, il vient du dehors
le marchand, qui profite du besoin qu’ont les uns de vendre et les
autres d’acheter, et il impose les prix qu’il veut aux producteurs et
aux consommateurs. Vous voyez que tout vient toujours de nous :
moins nous avons été organisés, plus nous nous sommes trouvés sous la
coupe de certains individus. Et il normal qu’il en ait été ainsi. Nous
avons besoin d’être en relation avec les camarades des autres
localités, de recevoir et de donner des nouvelles, mais nous ne pouvons
chacun correspondre avec tous les camarades. Si nous sommes organisés,
nous chargeons des camarades de tenir la correspondance pour notre
compte ; nous les changeons s’ils ne nous satisfont pas, et nous
pouvons être au courant sans dépendre de la bonne volonté de
quelques-uns pour avoir une information. Si au contraire, nous sommes
désorganisés, il y aura quelqu’un qui aura les moyens et la volonté de
correspondre, il concentrera dans ses mains tous les contacts,
communiquera les nouvelles comme il lui plaît, à qui lui paît. Et s’il
a une activité et une intelligence suffisante, il réussira, à notre
insu, à donner au mouvement la direction qu’il veut, sans qu’il nous
reste, nous la masse du mouvement, aucun moyen de contrôle ; sans que
personne ait le droit de se plaindre, puisque cet individu agit pour
son compte, sans mandat de personne et sans devoir rendre compte à
personne de sa conduite. Nous avons besoin d’avoir un journal. Si
nous sommes organisés, nous pouvons réunir les moyens de le fonder et
de le faire vivre, charger quelques camarades de le rédiger et en
contrôler la direction. Les rédacteurs du journal lui donneront
certainement, de façon plus ou moins nette, l’empreinte de leur
personnalité, mais ce seront toujours des gens que nous aurons choisis
et que nous pourrons remplacer. Si au contraire nous sommes
désorganisés, quelqu’un qui a suffisamment d’esprit d’entreprise fera
le journal pour son propre compte : il trouvera parmi nous les
correspondants, les distributeurs, les abonnés, et nous fera servir ses
desseins, sans que nous le sachions ou le voulions. Et nous, comme
c’est souvent arrivé, accepterons ou soutiendrons ce journal, même s’il
ne nous plaît pas, même si nous pensons qu’il est nuisible à la Cause,
parce que nous serons incapables d’en faire un qui représente mieux nos
idées. De sorte que l’organisation, loin de créer l’autorité, est
le seul remède contre elle et le seul moyen pour que chacun de nous
s’habitue à prendre une part active et consciente dans le travail
collectif, et cesse d’être un instrument passif entre les mains des
chefs. Si rien ne se fait et s’il y a inaction, alors certes il
n’y aura ni chef ni troupeau, ni commandant ni commandés, mais alors la
propagande, le mouvement, et même la discussion sur l’organisation,
cesseront, ce qui, espérons-le, n’est l’idéal de personne... Mais
une organisation, dit-on, suppose l’obligation de coordonner sa propre
action, celle des autres, donc de violer la liberté, de supprimer
l’initiative. Il nous semble que ce qui vraiment enlève la liberté et
rend impossible l’initiative, c’est l’isolement qui rend impuissant. La
liberté n’est pas un droit abstrait, mais la possibilité de faire une
chose. Cela est vrai pour nous comme pour la société en général. C’est
dans la coopération des autres que l’homme trouve le moyen d’exercer
son activité, sa puissance d’initiative. �videment, organisation
signifie la coordination des forces dans un but commun et l’obligation
de ne pas faire des actions contraires à ce but. Mais quand il s’agit
d’organisation volontaire, quand ceux qui en font partie ont vraiment
le même but et sont partisans des mêmes moyens, l’obligation réciproque
qui les engage tous réussit avantageusement à tous. Si l’un renonce à
une de ses idées personnelles par égard à l’union, cela veut dire qu’il
trouve plus avantageux de renoncer à une idée, que du reste il ne
pourrait réaliser seul, plutôt que de se priver de la coopération des
autres dans ce qu’il croit de plus grande importance. Si par la
suite un individu voit que personne, dans les organisations existantes,
n’accepte ses idées et ses méthodes dans ce qu’elles ont d’essentiel et
que dans aucune il ne peut développer sa personnalité comme il
l’entend, alors il fera bien de rester en dehors. Mais alors, s’il ne
veut pas rester inactif et impuissant, il devra chercher d’autres
individus qui pensent comme lui, et se faire l’initiateur d’une
nouvelle organisation. Une autre objection, et c’est la dernière
que nous aborderons, est qu’étant organisés, nous sommes plus exposés à
la répression gouvernementale. Il nous paraît, au contraire, que
plus on est uni, plus on peut se défendre efficacement. En fait, à
chaque fois que la répression nous a surpris alors que nous étions
désorganisés, elle nous a complètement mis en déroute et a anéanti
notre travail précédent. Quand nous étions organisés, elle nous a fait
plus de bien que de mal. Il en va de même en ce qui concerne l’intérêt
personnel des individus : par exemple dans les dernières répressions,
les isolés ont été autant et peut-être plus gravement frappé que les
organisés. C’est le cas, organisés ou non, des individus qui font de la
propagande individuelle. Pour ceux qui ne font rien et cachent leurs
convictions, le danger est certes minime, mais l’utilité qu’ils amènent
à la Cause l’est également. Le seul résultat, du point de vue de
la répression, qu’on obtient en étant désorganisé est d’autoriser le
gouvernement à nous refuser le droit d’association et de rendre
possible de monstrueux procès pour associations délictueuses. Le
gouvernement n’agirait pas de même envers des gens qui affirment
hautement, publiquement, le droit et le fait d’être associés, et s’il
l’osait, cela tournerait à son désavantage et à notre profit. Du
reste, il est naturel que l’organisation prenne les formes que les
circonstances conseillent et imposent. L’important n’est pas tant
l’organisation formelle que l’esprit d’organisation. Il peut y avoir
des cas, pendant la fureur de la réaction, où il est utile de suspendre
toute correspondance, de cesser toutes les réunions : ce sera toujours
un mal, mais si la volonté d’être organisé subsiste, si l’esprit
d’association reste vif, si la période précédente d’activité coordonnée
a multiplié les rapports personnels, produit de solides amitiés et crée
un accord réel d’idée et de conduite entre les camarades, alors le
travail des individus, même isolés, participera au but commun. Et on
trouvera rapidement le moyen de se réunir de nouveau et de réparer le
dommage subi. Nous sommes comme une armée en guerre et nous
pouvons, suivant le terrain et les mesures prises par l’ennemi,
combattre en masse ou en ordre dispersé : l’essentiel est que nous nous
considérions toujours membres de la même armée, que nous obéissions
tous aux mêmes idées directrices et que nous soyons toujours prêts à
nous réunir en colonnes compactes quand c’est nécessaire et quand on le
peut. Tout ce que nous avons dit s’adresse aux camarades qui sont
réellement adversaires du principe de l’organisation. À ceux qui
combattent l’organisation, seulement parce qu’ils ne veulent pas y
entrer, ou n’y sont pas acceptés, ou ne sympathisent pas avec les
individus qui en font partie, nous disons : faites avec ceux qui sont
d’accord avec vous une autre organisation. Certes, nous aimerions
pouvoir être tous d’accord et réunir dans un faisceau puissant toutes
les forces de l’anarchisme. Mais nous ne croyons pas dans la solidité
des organisations faites à force de concessions et de sous-entendus, où
il n’y a pas entre les membres de sympathie et d’accords réels. Mieux
vaut être désunis que mal unis. Mais nous voudrions que chacun s’unisse
avec ses amis et qu’il n’y ait pas de forces isolées, de forces perdues.
L’organisation des masses ouvrières contre le gouvernement et contre les patrons
Nous l’avons déjà répété : sans organisation, libre ou imposée, il
ne peut y avoir de société, sans organisation consciente et voulue, il
ne peut y avoir ni liberté ni garantie que les intérêts de ceux qui
vivent dans la société soient respectés. Et qui ne s’organise pas, qui
ne recherche pas la coopération des autres et n’offre pas la sienne
dans des conditions de réciprocité et de solidarité, se met
nécessairement en état d’infériorité et reste un rouage inconscient
dans le mécanisme social que les autres actionnent à leur façon, et à
leur avantage. Les travailleurs sont exploités et opprimés parce
qu’étant désorganisés en tout ce qui concerne la protection de leurs
intérêts, ils sont contraints par la faim ou la violence brutale, de
faire ce que veulent les dominateurs au profit desquels la société
actuelle est organisée. Les travailleurs s’offrent eux-mêmes (en tant
que soldats et capital) à la force qui les assujettit. Ils ne pourront
jamais s’émanciper tant qu’ils n’auront pas trouvé dans l’union la
force morale, la force économique et la force physique qu’il leur faut
pour abattre la force organisée des oppresseurs. Il y a eu des
anarchistes, et il en reste encore, qui, tout en reconnaissant la
nécessité de l’organisation dans la société future et le besoin de
s’organiser maintenant pour la propagande et l’action, sont hostile à
toute organisation qui n’a pas pour but direct l’anarchie et ne suit
pas les méthodes anarchistes. Et certains se sont éloigné de toutes les
associations ouvrières qui se proposent la résistance et l’amélioration
des conditions dans l’ordre actuel des choses, ou ils s’y sont mêlés
avec le but avoué de les désorganiser ; tandis que d’autres, tout en
admettant qu’on pouvait faire partie des associations de résistance
existantes, ont considéré presque comme une défection de tenter d’en
organiser de nouvelles. Il a paru à ces camarades que toutes les
forces, organisées dans un but autre que radicalement révolutionnaire,
seraient peut-être soustraites à la révolution. Il nous semble, au
contraire, et l’expérience nous l’a déjà trop montré, que leur méthode
condamnerait le mouvement anarchiste à une perpétuelle stérilité. Pour
faire de la propagande, il faut se trouver au milieu des gens. C’est
dans les associations ouvrières que l’ouvrier trouve ses camarades et
en principe ceux qui sont le plus disposés à comprendre et à accepter
nos idées. Et quand bien même, on pourrait faire hors des associations
autant de propagande que l’on voudrait, cela ne pourrait avoir d’effet
sensible sur la masse ouvrière. Mis à part un petit nombre d’individus
plus instruits et capables de réflexions abstraites et d’enthousiasmes
théoriques, l’ouvrier ne peut arriver d’un coup à l’anarchie. Pour
devenir anarchiste sérieusement et pas seulement de nom, il faut qu’il
commence à sentir la solidarité qui le lie à ses camarades, qu’il
apprenne à coopérer avec les autres dans la défense des intérêts
communs et que, luttant contre les patrons, il comprenne que patrons et
capitaliste sont des parasites inutiles et que les travailleurs
pourraient conduire eux-mêmes l’administration sociale. Lorsqu’il
comprend cela, le travailleur est anarchiste, même s’il n’en porte pas
le nom. D’autre part, favoriser les organisations populaires de
toute sorte est la conséquence logique de nos idées fondamentales et,
donc, cela devrait faire partie intégrante de notre programme. Un
parti autoritaire, qui vise à s’emparer du pouvoir pour imposer ses
idées, a intérêt à ce que le peuple reste une masse amorphe, incapable
d’agir par elle-même et, donc, toujours facile à dominer. Logiquement
donc, il ne désire qu’un certain niveau d’organisation, selon la forme
qui aide à la prise du pouvoir : organisation électorale, s’il espère y
arriver par la voie légale ; organisation militaire, s’il compte sur
l’action violente. Nous, anarchistes, nous ne voulons pas
émanciper le peuple, nous voulons que le peuple s’émancipe. Nous ne
croyons pas au fait imposé d’en haut par la force ; nous voulons que le
nouveau mode de vie sociale sorte des entrailles du peuple et
corresponde au degré de développement atteint par les hommes et puisse
progresser à mesure que les hommes avancent. Nous désirons donc que
tous les intérêts et toutes les opinions trouvent dans une organisation
consciente la possibilité de se mettre en valeur et d’influencer la vie
collective, en proportion de leur importance. Nous nous sommes
donné pour but de lutter contre la présente organisation sociale et
d’abattre les obstacles qui s’opposent à l’avènement d’une société
nouvelle où la liberté et le bien-être seront assurés à tous. Pour
poursuivre ce but nous nous unissons et nous cherchons à devenir le
plus nombreux et le plus fort possible. Mais les autres aussi sont
organisés. Si les travailleurs restaient isolés comme autant
d’unités indifférentes les unes aux autres, attaché à une chaîne
commune ; si nous-mêmes nous n’étions pas organisés avec les
travailleurs en tant que travailleurs, nous ne pourrions arriver à rien
ou, dans le meilleur des cas, nous ne pourrions que nous imposer... et
alors ce ne serait plus le triomphe de l’anarchie, mais le nôtre. Et
nous ne pourrions plus nous dire anarchistes, nous serions de simples
gouvernants et nous serions incapables de faire le bien comme tous les
gouvernants. On parle souvent de révolution et on croit par ce
mot résoudre toutes les difficultés. Mais que doit être, que peut être
cette révolution à laquelle nous aspirons ? Abattre les pouvoirs
constitués et déclarer déchu le droit de propriété, c’est bien : une
organisation politique peut le faire... et encore, il faut que cette
organisation, en dehors de ces forces, compte sur la sympathie des
masses et sur une suffisante préparation de l’opinion publique. Mais
après ? La vie sociale n’admet pas d’interruptions. Durant la
révolution ou l’insurrection, comme on voudra, et aussitôt après, il
faut manger, s’habiller, voyager, imprimer, soigner les malades, etc.,
et ces choses ne se font pas d’elles-mêmes. Aujourd’hui le gouvernement
et les capitalistes les organisent pour en tirer profit, lorsqu’ils
auront été abattus, il faudra que les ouvriers le fassent eux-mêmes au
profit de tous, ou bien ils verront surgir, sous un nom ou un autre de
nouveaux gouvernants et de nouveaux capitalistes. Et comment les
ouvriers pourraient-ils pourvoir aux besoins urgents s’ils ne sont pas
déjà habitués à se réunir et à discuter ensemble des intérêts communs
et ne sont pas déjà prêts, d’une certaine façon, à accepter l’héritage
de la vieille société ? Dans une ville où les négociants en grain
et les patrons boulangers auront perdu leurs droits de propriété et,
donc, l’intérêt à approvisionner le marché, dès le lendemain il faudra
trouver dans les magasins le pain nécessaire à l’alimentation du
public. Qui y pensera si les ouvriers boulangers ne sont pas déjà
associés et prêts à travailler sans les patrons et si en attendant la
révolution, ils n’ont pas pensé par avance à calculer les besoins de la
ville et les moyens d’y pourvoir ? Nous ne voulons pas dire pour
autant que pour faire la révolution, il faut attendre que tous les
ouvriers soient organisés. Ce serait impossible, vu les conditions du
prolétariat, et heureusement ce n’est pas nécessaire. Mais il faut du
moins qu’il y ait des noyaux autour desquels les masses puissent se
regrouper rapidement, dès qu’elles seront libérées du poids qui les
opprime. Si c’est une utopie de vouloir faire la révolution seulement
lorsque nous serons tous prêts et d’accord, c’en est une plus grande
encore que de vouloir la faire sans rien et personne. Il faut une
mesure en tout. En attendant, travaillons pour que les forces
conscientes et organisées du prolétariat s’accroissent autant que
possible. Le reste viendra de lui-même.
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