La Plume n° 97 - 1er mai 1893 - Numéro spécial sur l’Anarchie
Ils sont nombreux ceux qui croient ou paraissent croire que, ballotté
sur les ondes tempétueuses de l’Océan social, l’esquif humain trouve un
asile presque toujours sûr et confortable dans le port « Famille ».Cette
erreur est si générale que les réformateurs les plus hardis osent à
peine y toucher. Il n’est pas rare de rencontrer de fougueux novateurs
qui, intransigeants sur les questions « propriété, pouvoir, patrie,
religion, morale » se montrent pour l’institution familiale d’une
particulière accommodance. J’en ai entendu et lu des centaines
qui, sur cette question s’expriment à peu près en ces termes : « On a
tort de croire que nous sommes « les adversaires de la famille, nous
voulons simplement en agrandir le cadre, en élargir l’idée, au point
que l’humanité toute entière, malgré fleuves, montagnes et mers, ne
forme plus qu’une seule et même famille. » Ce langage est d’un
sentimentalisme très suggestif ; aussi s’y laisse-t-on prendre
facilement ; mais il est faux, archi-faux : la famille n’est que la
photographie en miniature de la Société toute entière. On y retrouve
les principes idiots, les préjugés inhumains, la hiérarchie meurtrière
de celle-ci et quiconque veut « révolutionner » la Société, ne peut
logiquement respecter, dans ce gigantesque mécanisme, le rouage
particulier dont il s’agit. * * * Poètes, romanciers,
dramaturges, prêtres, magistrats, éducateurs, vous avez dit que, pour
si meurtri qu’il soit, le « moi » trouve, au sein de la famille, les
soins et les tendresses qui pansent et cicatrisent ses blessures !
Comme vous avez menti ! La plupart des institutions actuelles
n’accablent l’individu que dans de certaines conditions, à de certaines
époques, dans certaines phases de son existence. En vérité, chacune,
tour à tour, le saisit à la gorge et menace de l’étrangler ; quand une
main s’ouvre, c’est pour céder la place à une autre. Il semble que ces
bourreaux : prêtres, magistrats, guerriers, gouvernants, patrons,
propriétaires, fournisseurs etc., etc. s’entendent habilement pour se
relayer et n’accorder ni trêve ni repos au malheureux qu’ils étreignent. Mais
il est une institution qui, plus cruelle encore, le guette dans les
entrailles de sa mère, l’attend au premier vagissement, le suit au
berceau, à l’école, au collège, pendant sa jeunesse, sa maturité, sa
vieillesse, l’accompagne, sans le quitter, jusqu’à la tombe. Enfant,
homme, vieillard, à toutes les époques de sa vie, chaque jour, chaque
mois, chaque année, l’individu subit son exécrable joug. Fils, époux ou
père, son tribut à l’institution « famille » se chiffre par des
devoirs, des obligations, des corvées, des contraintes, des
concessions, des hypocrisies, des bassesses de toute minute. Et
nul ne saurait en être exempt : le bâtard souffre de la famille parce
qu’il n’en a pas, l’autre parce qu’il en a une. C’est dans les langes
de la famille que, ligoté, l’enfant contracte des tendances à
l’obéissance, des habitudes de servilité. C’est là qu’il apprend à se
forcer la cervelle d’un tas de « respects ridicules », de « vénérations
grotesques ». Pauvre cerveau, si encombré de ces meubles vermoulus,
sales, poussiéreux, que lorsque l’homme de 20 ou 25 ans sent le désir
de remplacer ce mobilier suranné par un autre en conformité avec le
progrès et la science, grandes sont les difficultés, si grandes, que,
presque toujours, l’autoritarisme familial a abêti le jeune homme,
atrophié son intellect, ravalé ses sentiments de dignité vraie, émoussé
son énergie, émasculé son enthousiasme, étouffé en lui toute impulsion
initiale, au point qu’il ne se sent plus la force de réagir et, veule,
découragé, sceptique, brisé, écœuré, renonce bien vite à l’effort, à la
lutte rédemptrice. C’est encore dans la famille que l’enfant apprend à
taire sa légitime curiosité, à dissimuler sa conduite, à falsifier son
langage. Quand il sort de ce long apprentissage, il est docteur
ès-fourberie. C’est enfin dans la famille qu’ayant sous les yeux
l’incessant spectacle d’un homme - son père - couchant toujours avec la
même femme - sa mère - et de celle-ci n’ayant ostensiblement d’amour
que pour un seul homme : le mari, l’adolescent de l’un et l’autre sexe
se fait de l’amour l’idée la plus fausse, en même temps que la plus
dangereuse. Il se persuade que l’exclusivisme du cœur est une vertueuse
obligation, qu’il existe de par le monde un être d’un sexe différent
fait tout exprès pour lui et pour lequel il est fait aussi ; et ce
préjugé, fortifié par la lecture des romans pernicieux, seuls livres
que tolère l’œil vigilant d’un père bien pensant et d’une ignorante
mère, ce préjugé le conduit aux déceptions, aux amertumes, aux regrets,
aux douleurs, à la jalousie, parfois aux pires extrémités. Ah !
il est bien préparé au mariage - cet embryon de la famille qu’il
fondera à son tour, - ce petit crétin qui a appris à rougir des
surprises de la chair, des éveils délicieux de la virilité, de
l’affirmation brutale des désirs ; ou encore ce cuistre qui, spéculant
sur l’amour comme sur le reste, sait sournoisement égrener le chapelet
de ses liaisons passagères, pour passer le temps et attendre qu’il ait
l’âge de demander officiellement la main - et ses dépendances - de la
vierge qu’il aimera « pour le bon motif » affirmant ainsi qu’il y en a
un mauvais ! Digne femelle de cet imbécile, la jeune fille qui,
ravagée de désirs, crevant d’ardeurs inassouvies, torture son cœur,
supplicie ses sens, baisse les paupières pour feindre la pudeur, dilate
les pupilles pour simuler la naïveté, et soupire, quand elle est seule,
dans l’attente du prince charmant que le destin ou la providence ne
manquera pas de jeter sur sa route ! Allons ! couple de fous ou
de coquins, après ce noviciat de l’hypocrisie supporté dans le couvent
familial, vous êtes dignes de prononcer les vœux solennels et
irrémissibles que reçoit, au nom de la Loi, le farceur tricolore ! Vous
voilà mariés.... et vous croyez sans doute que devant vous va s’ouvrir
un avenir radieux de paix, de joie, d’ivresse. Oui, vos mains
s’enlaceront ainsi... toujours ; vos corps se pénétreront avec
délices... toujours ; vos lèvres ne connaîtront que la caresse du verbe
amoureux... toujours ; vous joncherez de fleurs parfumées et de fruits
savoureux le séjour extatique, le jardin paradisiaque de vos amours...
toujours. Voilà ce qu’on vous a dit chanté, musiqué, seriné. Voilà ce
que, naïfs, vous avez cru. Malheureux ! C’est ce toujours qui, nouveau
d’abord, fatiguant bientôt, obsédant enfin, ce toujours qui vous
enlèvera bientôt la fougue des exubérants désirs, vous laissera,
quelque temps, à la routinière gymnastique des exercices matrimoniaux,
puis vous fera connaître, avant qu’il soit longtemps, la satiété des
monotones caresses, l’écœurement des sensations invariées, le dégoût
des mêmes baisers, des mêmes étreintes, des mêmes enlacements, dans le
même décor, sur la même couche, avec le même complice. Complice, c’est
bien le mot ; car l’existence, alors, est tissée de ruses, de
mensonges, de duplicités, de perfidies, tristes préludes des drames
intimes, des épouvantables tragédies qu’engendrent la jalousie parfois,
la vanité souvent, presque toujours l’idiot honneur. Le mariage veut mâter la nature, ces meurtrissantes épopées, secrètes ou publiques, sont sa terrible et légitime revanche. Pourtant
les enfants naissent : ainsi le veut, en dépit du mariage, la loi de
reproduction de l’espèce et, pour rester dans « les traditions de la
famille » le père et la mère donneront à leurs enfants l’éducation
qu’ils ont eux-mêmes reçue et les générations se succéderont, injectant
aux descendants le « virus » des aînés. * * * L’Autorité
presque absolue du père de famille lui est venue du droit romain, de la
loi mosaïque, du Koran. La famille, partie de l’animalité, fut d’abord
plutôt maternelle, puis paternelle, ensuite patriarcale, mais sans
cesser d’être libertaire. Enfin elle passa sous l’influence du prêtre
et du guerrier dans le clan ou la tribu, pour garder cette forme
moderne et despotique de la Propriété. Le chef de famille est plutôt un
caporal qu’un éducateur humain. Et cette maudite institution dont
les Pangloss modernes ne cessent de nous tracer un tableau enchanteur
continuerait ainsi sa besogne d’abrutissement, de dégénérescence, de
ravalement de dépression, de servitude ! Et les pères se feraient un
devoir et un honneur de transmettre à leurs fils, à leurs petits-fils
et aux enfants de leurs petits-enfants le respect d’une institution
aussi méprisable. Non, non ; cela ne sera pas ! Les anarchistes
savent qu’ils touchent ici à un des préjugés les plus profondément
ancrés dans l’opinion publique et que pour extraire le mal du corps
social, il faut, évitant des tissus d’une extrême ténuité et des fibres
d’une rare délicatesse, procèder d’une main légérissime. Mais la
maladie est si cruelle, si étendus et si hideux en sont les ravages que
l’opération doit, puisqu’il le faut, agir avec rudesse et décision : Ne
jamais laisser faire impunément devant nous le panégyrique de la
famille et de toutes les erreurs dont elle est l’origine. Faire
comprendre qu’elle résume et quintessencie les vices, les mensonges,
les coquineries, les tyrannies du l’ordre ( ?) social tout entier.
Faire saisir son indiscutable association avec le système propriétaire
moderne. �taler, en toute occurrence, le mercantilisme des liens
familiaux. Déclarer nettement que cet instrument de torture doit à
jamais disparaître en même temps que tous les autres : gouvernement,
militarisme, législation, capitalisme. Voilà pour la critique. Ensuite,
expliquer à ceux que navre la bâtardise ou l’abandon de l’enfance que
le jour où la famille juridique sera supprimée, il n’y aura plus, il ne
pourra plus y avoir ni bâtard, ni abandonné. Démontrer que la nature,
essentiellement capricieuse et fantaisiste, s’oppose, en amour comme en
toutes choses, à des engagements dont la rupture peut être pénible ou
difficile ; que le désir est toujours légitime et que rien, absolument
rien, ne contredit à ce qu’il soit satisfait, lorsqu’il est partagé.
Dire que les compagnons veulent, avec toutes les libertés, celle de
l’amour, ce qui signifie que, dans la mobilité ou la fixité de ses
accouplements, chacun ne doit s’inspirer que de ses attirances stables
ou variées et que la fidélité n’est pas plus une vertu que le contraire
un vice. Prouver qu’au sein de cette application spontanée et
véritablement libre de la mystérieuse et harmonique loi d’affinité des
sexes et des individus, la paix et la fraternité s’épanouiront sans
effort, en même temps que s’établira, de génération à génération la
plus touchante et la plus indestructible solidarité. Déclarer enfin
que, dans ce sens, mais seulement dans celui-là, on peut dire que
l’humanité entière définitivement réconciliée, ne formera qu’une vaste
famille étroitement unie. Telle est la série de vérités que nous
avons la mission de propager. Je le répète : c’est peut-être là, la
partie la plus malaisée de la glorieuse tâche qu’ont assumée les
anarchistes, mais si nous ne frappons pas vigoureusement et sans pitié,
où sont donc les bûcherons dont la formidable cognée abattra cet arbre
séculaire à l’ombre duquel tant de générations ont trouvé la mort la
plus douloureuse.
|