"La Plume", 1895
Du livre de Sébastien Faure - Editeur Savine - ayant pour titre « La Douleur Universelle - Philosophie libertaire »
et du chapitre intitulé « L’iniquité morale » nous extrayons les pages
suivantes que nous sommes heureux de placer sous les yeux de nos
lecteurs. Ce fragment leur donnera une idée de l’esprit dans lequel ce livre a été conçu et écrit.)
Notre système pédagogique est déplorable ; il est du reste archi-jugé par les professionnels eux-mêmes de l’enseignement.
Alors que la nature se plaît à donner le spectacle
d’une indicible variété dans la conformation cérébrale des êtres
humains, la méthode pédagogique revêt un désespérant caractère
d’uniformité.
Le programme d’études, dressé pour l’ensemble, ne
saurait tenir compte des aptitudes, des tendances, du tempérament de
chacun ; c’est une toise sous laquelle tout élève doit passer ; par
suite, les plus belles facultés sont laissées souvent en friche, les
dispositions les plus heureuses privées de leur développement normal,
quand les unes et les autres ne sont pas complètement annihilées.
L’originalité, cette fleur si belle mais si délicate, s’affaisse
insensiblement jusqu’à l’intégrale flétrissure ; c’est dans chaque
spécialité d’enseignement une moyenne d’une lamentable médiocrité.
Nos procédés d’examen et de concours ne contribuent pas
peu à ce déplorable résultat. Les programmes sont ainsi dressés - en
conformité du reste avec l’ensemble de la méthode pédagogique
elle-même, - que dans la presque totalité des branches de nos
connaissances littéraires et scientifiques, le sentiment, l’imagination
et le raisonnement sont sacrifiés à cette faculté presque mécanique :
la mémoire.
Aussi, les meilleurs élèves, les plus forts,
ceux qui excellent dans leurs classes brillent dans les distributions
de prix, et priment dans les examens et les concours, sont-ils
invariablement ceux qui, sous le rapport de cette dernière faculté,
sont le plus heureusement doués.
Celle-ci, certes, est un don précieux ; et je trouve
fort bien qu’on veille à l’exercer, à l’accroître ; mais il est à
craindre, qu’en lui consacrant trop de soins, on ne néglige des
facultés au moins aussi indispensables et dont le développement est
nécessaire à la santé de l’esprit.
C’est en effet ce qui arrive et je n étonnerai personne
en avançant que la plupart de nos bacheliers et lauréats ne sont que de
remarquables perroquets ayant appris à bien réciter, suivant la méthode
universitaire, un certain nombre de classiques « Jacquot, as-tu déjeuné ? »
ou encore d’ingénieux automates, montés par un habile mécanicien à
l’effet de tracer sur le tableau noir telle figure géométrique ou telle
formule mathématique, de traduire tel passage de Tacite ou d’�sope, de
réciter telle tirade d’Athalie ou de « l’art poétique. »
Sortez ces automates des tours de force qu’on leur a
enseignés, ces perroquets des airs qu’on leur a serinés, et ils restent
incapables de faire quoi que ce soit par eux-mêmes. Pour que ces jeunes
gens, qui pourtant ont fait leurs études, répondent bien à une
question, pour qu’ils résolvent un problème, il faut que question et
problème soient posés dans les termes qui leur sont rendus familiers
par la mnémotechnie de nos lycées et collèges.
En dehors des chemins qu’ils ont cent fois parcourus,
ils ne savent se conduire, et pour peu qu’ils se soient égarés, il ne
leur est pas possible de retrouver leur voie ; il suffit qu’une même
question se présente à eux sous une forme nouvelle pour qu’ils soient
tout à fait déroutés.
La mémoire leur montre cette question sous un certain
aspect et leur jugement moins exercé n’est pas apte à la leur faire
reconnaître, sous un autre travestissement, parce qu’ils n’ont pas été
accoutumés à comparer, à réfléchir, à raisonner.
L’histoire, pour nos écoliers,
n’est que l’enregistrement brutal d’une foule de faits et de dates sans
autre cohésion que l’ordre chronologique ; mais nul ne songe à montrer
aux enfants le grandiose et nécessaire enchaînement de ces faits, pas
plus que d’en dégager devant eux la philosophie en rattachant à une
idée générale la filiation des siècles.
La géographie se borne à l’aride
pointage, sur une toile coloriée, des mers, des villes, des fleuves,
des montagnes ; mais qui songe à faire voyager les jeunes imaginations
sur les immensités de l’océan, à promener leur inquiète curiosité à
travers les accidents que présente la croûte terrestre ? Qui songe
surtout à les entretenir de la fatale corrélation existante entre la
configuration topographique d’une région, son climat, ses produits, et
les mœurs, les facultés, les tendances de la population qui l’habite ?
La chimie n’est, sauf quelques
rarissimes exceptions, qu’une barbare nomenclature, incapable de guider
l’adolescent au sein des affinités, des combinaisons, des analyses et
des synthèses qui rendraient si attrayante l’étude de cette science
fondamentale.
La physique n’est qu’une succession sèche de lois et de formules, inhabile à suggérer aux enfants l’idée de ses merveilleuses applications.
L’histoire naturelle, cette étude
passionnante de la faune et de la flore, aboutit à une manière de
catalogue sec et sans commentaires. Il n’est pas jusqu’à l’étude des
lettres qui, se présentant à l’imagination ardente des jeunes gens sous
les traits d’Homère ou d’Euripide, de Virgile ou de Cicéron, de Bossuet
ou de Boileau, ne soit une âpre déception pour les jeunes amants de la
poésie, de l’éloquence ou de la littérature.
Dans les lycées universitaires, pas plus que dans les
collèges libres, rien, non ! rien, n’est fait pour communiquer aux
premiers éléments de l’art et de la science, cette attractive saveur
qui leur manque, rien pour donner libre essor au désir de savoir qui
ronge fréquemment les intelligences naissantes ; rien pour favoriser
l’expansion des indiscrétions naturelles qui sont, le plus souvent la
marque des imaginations en travail ; rien enfin qui provoque ou
développe les goûts studieux.
Sous l’œil du professeur austère et rigide les
interminables colonnes d’élèves suivent sans entrain, sans plaisir, la
longue voie qui mène au terme du voyage : le concours, l’examen, les
grades.
Toute fugue à travers les sentiers voisins, si
attirants, si fleuris, si pittoresques, est une perte de temps qui
compromet le succès en mettant en retard. Et les enfants, se traînent
péniblement sur cette route, suant, surmenés, fourbus, s’efforçant
néanmoins de cacher l’endolorissement de tout leur petit être et de ne
pas rester en chemin dans la crainte des pensums, des piquets, des
retenues et des mauvaises notes. Incapable d’inspirer à l’écolier
l’amour de l’étude en rendant celle-ci attrayante, l’éducateur
maladroit se voit dans la nécessité de sévir contre le dégoût qui
conduit fatalement à la paresse ; tel le législateur commençant par
rendre le bien impraticable et s’armant de prison et de bagne, dans
l’impossible espoir d’empêcher le crime.
Enfin, sous couleur d’émulation, on sème comme à
plaisir les rivalités, les compétitions ; les cœurs s’habituent au
spectacle des inégalités Chacun rêve de la première place, des prix à
obtenir, des couronnes à ceindre ; la vanité enfle les uns, l’envie
torture les autres ; les premiers font « l’orgueil et la joie » des
parents et des maîtres les seconds en font « la honte et le désespoir ».
Le collège apparaît ainsi comme une copie du champ clos
social avec sa déprimante concurrence. Les passions s’agitent et se
choquent dans ce petit monde où les favorisés sont encensés et chéris,
tandis que les autres se heurtent au dédain, à la méchanceté.
Voilà la récolte en herbe, que peut-elle produire en gerbe ?
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