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  Post� le mercredi 21 d�cembre 2005 @ 18:38:46 by AnarchOi
Contributed by: AnarchOi
ÉtatPublications des �TEMPS NOUVEAUX� � N� 33 - 1906





I
En prenant pour sujet de cette conf�rence (1) l'�tat et son r�le historique, j'ai pens� r�pondre � un besoin qui se fait vivement sentir en ce moment : celui d'approfondir l'id�e m�me de l'�tat, d'�tudier son essence, son r�le dans le pass� et la part qu'il peut �tre appel� � jouer dans l'avenir.

C'est surtout dans la question de l'�tat que se trouvent divis�s les socialistes. Dans l'ensemble des fractions qui existent parmi nous, et qui r�pondent aux diff�rents temp�raments, aux diff�rentes mani�res de penser, et surtout au degr� de confiance dans la prochaine r�volution, deux grands courants se dessinent.

Il y a ceux, d'une part, qui esp�rent accomplir la r�volution sociale dans l'�tat : maintenir la plupart de ses attributions, les �tendre m�me, les utiliser pour la r�volution. Et il y a ceux qui, comme nous, voient dans l'�tat, non seulement sous sa forme actuelle, mais dans son essence m�me et sous toutes les formes qu'il pourrait rev�tir, un obstacle � la r�volution sociale : l'emp�chement par excellence � l'�closion d'une soci�t� bas�e sur l'�galit� et la libert�, la forme historique �labor�e pour pr�venir cette �closion. Ceux-ci travaillent en cons�quence � abolir l'�tat, et non � le r�former.

La division, vous le voyez, est profonde. Elle correspond � deux courants divergents, qui se rencontrent dans toute la philosophie, la litt�rature et l'action de notre �poque. Et si les notions courantes sur l'�tat restent aussi obscures qu'elle le sont aujourd'hui, ce sera, � n'en pas douter, sur cette question que s'engageront les luttes les plus obstin�es, lorsque � bient�t, je l'esp�re � les id�es communistes chercheront leur r�alisation pratique dans la vie des soci�t�s.

Il importe donc, apr�s avoir si souvent fait la critique de l'�tat actuel, de rechercher le pourquoi de son apparition, d'approfondir la part qu'il a jou�e dans le pass�, de le comparer aux institutions auxquelles il s'est substitu�.



Entendons-nous d'abord sur ce que nous voulons comprendre sous le nom d'�tat.

Il y a, vous le savez, l'�cole allemande qui se pla�t � confondre l'Etat avec la Soci�t�.Cette confusion se rencontre chez les meilleurs penseurs allemands et beaucoup de fran�ais, qui ne peuvent concevoir la soci�t� que dans la concentration �tatiste ; et c'est pourquoi on reproche habituellement aux anarchistes de vouloir �d�truire la soci�t�, de pr�cher le retour � �la guerre perp�tuelle de chacun contre tous�.

Cependant, raisonner ainsi, c'est enti�rement ignorer les progr�s accomplis dans le domaine de l'histoire durant cette derni�re trentaine d'ann�es ; c'est ignorer que l'homme a v�cu en soci�t�s pendant des milliers d'ann�es, avant d'avoir connu l'�tat ; c'est oublier que pour les nations europ�ennes, l'�tat est d'origine r�cente � qu'il date � peine du XVI� si�cle ; c'est m�conna�tre enfin que les p�riodes les plus glorieuses de l'humanit� furent celles o� les libert�s et la vie locale n'�taient pas encore d�truites par l'�tat, et o� les masses d'hommes vivaient en communes et en f�d�rations libres.

L'�tat n'est qu'une des formes rev�tues par la Soci�t� dans le courant de l'histoire. Comment donc confondre le permanent et l'accidentel ?


D'autre part, on a aussi confondu l'�tat avec le Gouvernement.Puisqu'il ne peut y avoir d'�tat sans gouvernement, on a dit quelquefois que c'est l'absence de gouvernement, et non l'abolition de l'�tat, qu'il faut viser.

Il me semble cependant, que dans l'�tat et le gouvernement, nous avons deux notions d'ordre diff�rent. L'id�e d'�tat implique bien autre chose que l'id�e de gouvernement. Elle comprend non seulement l'existence d'un pouvoir plac� au-dessus de la soci�t�, mais aussi une concentration territorialeet une concentration de beaucoup de fonctions de la vie des soci�t�s entre les mains de quelques-uns.Elle implique certains nouveaux rapports entre les membres de la soci�t�, qui n'existaient pas avant la formation de l'�tat.

Cette distinction, qui �chappe, peut-�tre, � premi�re vue, appara�t surtout quand on �tudie les origines de l'�tat.

Pour bien comprendre l'�tat, il n'y a, d'ailleurs, qu'un moyen : c'est de l'�tudier dans son d�veloppement historique, et c'est ce que je vais essayer de faire.


L'empire romain fut un �tat dans le vrai sens du mot. Jusqu'� nos jours, il en reste encore l'id�al pour le l�giste.

Ses organes couvraient d'un r�seau serr� tout un vaste domaine. Tout affluait vers Rome : la vie �conomique, la vie militaire, les rapports judiciaires, les richesses, l'�ducation, voire m�me la religion. De Rome venaient les lois, les magistrats, les l�gions pour d�fendre le territoire, les pr�fets, les dieux. Toute la vie de l'empire remontait au s�nat, � plus tard au C�sar, l'omnipotent, l'omniscient, le dieu de l'empire. Chaque province, chaque district avait son Capitole en miniature, sa petite portion de souverain romain, pour diriger toute sa vie. Une seule loi, la loi impos�e par Rome, r�gnait dans l'empire ; et cet empire ne repr�sentait pas une conf�d�ration de citoyens : il n'�tait qu'un troupeau de sujets.

Jusqu'� pr�sent encore, le l�giste et l'autoritaire admirent l'unit� de cet empire, l'esprit unitaire de ses lois, la beaut� � disent-ils, � l'harmonie de cette organisation.



Mais la d�composition int�rieure, second�e par l'invasion des barbares, la mort de la vie locale, d�sormais incapable de r�sister aux attaques du dehors et � la gangr�ne qui se r�pandait du centre, ces causes mirent l'empire en pi�ces, et sur ses d�bris se d�veloppa une nouvelle civilisation, qui est aujourd'hui la n�tre.

Et si, laissant de c�t� les civilisations antiques, nous �tudions les origines et les d�veloppements de cette jeune civilisation barbare, jusqu'aux p�riodes o� elle donna naissance, � son tour, � nos �tats modernes, nous pourrons saisir l'essence de l'�tat. Nous la saisirons mieux que nous ne l'aurions fait, si nous nous �tions lanc� dans l'�tude de l'empire romain, ou de celui d'Alexandre, ou bien encore des monarchies despotiques de l'Orient.

En prenant ces puissants d�molisseurs barbares de l'empire romain pour point de d�part, nous pourrons retracer l'�volution de toute notre civilisation, depuis ses origines jusqu'� la phase �tat.



II
La plupart des philosophes du si�cle pass� s'�taient fait une id�e tr�s �l�mentaire sur l'origine des soci�t�s.

Au d�but, disaient-ils, les hommes vivaient en petites familles isol�es, et la guerre perp�tuelle entre ces familles repr�sentait l'�tat normal. Mais, un beau jour, s'apercevant enfin des inconv�nients de leurs luttes sans fin, les hommes se d�cid�rent � se mettre en soci�t�. Un contrat social fut conclu entre les familles �parses, qui se soumirent de bon gr� � une autorit�, laquelle, � ai-je besoin de vous le dire ? � devint le point de d�part et l'initiateur de tout progr�s. Faut-il ajouter, puisqu'on vous l'aura d�j� dit � l'�cole, que nos gouvernements actuels se sont jusqu'� pr�sent maintenus dans ce beau r�le de sel de la terre, de pacificateurs et de civilisateurs de l'esp�ce humaine ?



Con�ue � une �poque o� l'on ne savait pas grand'chose sur les origines de l'homme, cette id�e domina le si�cle pass� ; et il faut dire qu'entre les mains des encyclop�distes et de Rousseau, l'id�e de �contrat social� devint une arme pour combattre la royaut� de droit divin. Cependant, malgr� les services qu'elle a pu rendre dans le pass�, cette th�orie doit �tre reconnue fausse.

Le fait est que tous les animaux, sauf quelques carnassiers et oiseaux rapaces, et sauf quelques esp�ces qui sont en train de dispara�tre, vivent en soci�t�. Dans la lutte pour la vie, ce sont les esp�ces sociables qui l'emportent sur celles qui ne le sont pas. Dans chaque classe d'animaux, elles occupent le haut de l'�chelle, et il ne peut y avoir le moindre doute que les premiers �tres humains vivaient d�j� en soci�t�s.

L'homme n'a pas cr�� la soci�t� : la soci�t� est ant�rieure � l'homme.


Aujourd'hui, on sait aussi � l'anthropologie l'a parfaitement d�montr� � que le point de d�part de l'humanit� ne fut pas la famille, mais bien le clan, la tribu. La famille paternelle, telle que nous la connaissons, ou telle qu'elle est d�peinte dans les traditions h�bra�ques, ne fit son apparition que bien plus tard. Des dizaines de milliers d'ann�es furent v�cues par l'homme dans la phase tribu ou clan, et durant cette premi�re phase � nommons-la tribu primitive ou sauvage, si vous voulez � l'homme d�veloppa d�j� toute une s�rie d'institutions, d'usages et de coutumes, de beaucoup ant�rieurs aux institutions de la famille paternelle.

Dans ces tribus, la famille s�par�e n'existait pas plus qu'elle n'existe chez tant d'autres mammif�res sociables. La division au sein de la tribu se faisait plut�t par g�n�rations ; et d�s une �poque tr�s recul�e, qui se perd au cr�puscule du genre humain, des limitations s'�taient �tablies pour emp�cher les rapports de mariage entre les diverses g�n�rations, alors qu'ils �taient permis dans la m�me g�n�ration. On d�couvre encore les traces de cette p�riode chez certaines tribus contemporaines, et on les retrouve dans le langage, les coutumes, les superstitions des peuples bien plus avanc�s en civilisation.

Toute la tribu faisait la chasse ou la cueillette en commun, et leur faim assouvie, ils s'adonnaient avec passion � leurs danses dramatis�es. Jusqu'� pr�sent encore on trouve des tribus, tr�s rapproch�es de cette phase primitive, refoul�es sur les pourtours des grands continents, ou vers les r�gions alpestres, les moins accessibles de notre globe.

L'accumulation de la propri�t� priv�e ne pouvait s'y faire, puisque toute chose qui avait appartenu en particulier � un membre de la tribu �tait d�truite ou br�l�e l� o� l'on ensevelissait son cadavre. Cela se fait encore, m�me en Angleterre, par les Tsiganes, et les rites fun�raires des �civilis�s� en portent encore l'empreinte : les Chinois br�lent des mod�les en papier de ce que poss�dait le mort, et nous promenons jusqu'au tombeau le cheval du chef militaire, son �p�e et ses d�corations. Le sens de l'institution est perdu ; il n'y a que la forme qui survit.



Loin de professer le m�pris de la vie humaine, ces primitifs avaient horreur du meurtre et du sang. Verser le sang �tait consid�r� comme chose si grave, que chaque goutte de sang r�pandu � non seulement le sang de l'homme, mais aussi celui de certains animaux � demandait que l'agresseur perdit de son sang en quantit� �gale.

Aussi un meurtre au sein de la tribu est chose absolument inconnue;par exemple, chez les Ino�ts ou Esquimaux � ces survivants de l'�ge de la pierre qui habitent les r�gions arctiques ; chez les Al�outes, etc., on sait positivement qu'il n'y a jamais eu un seul meurtre, dans la tribu,pendant cinquante, soixante ann�es, ou plus.

Mais, lorsque des tribus d'origine, de couleur et de langages diff�rents se rencontraient dans leurs migrations, c'�tait tr�s souvent la guerre. Il est vrai que, d�s alors, les hommes cherchaient � adoucir ces rencontres. La tradition, ainsi que l'ont si bien d�montr� Maine, Post, Nys, �laborait d�j� les germes de ce qui plus tard devint le droit international. Il ne fallait pas, par exemple, assaillir un village sans en pr�venir les habitants. Jamais on n'aurait os� tuer sur le sentier suivi par les femmes pour aller � la fontaine. Et, pour conclure la paix, il fallait souvent payer la balance des hommes tu�s des deux c�t�s. Cependant, toutes ces pr�cautions et bien d'autres �taient insuffisantes : la solidarit� ne se r�pandait pas au del� du clan ou de la tribu ; il surgissait des querelles, et ces querelles arrivaient jusqu'� des blessures et jusqu'au meurtre, entre gens de divers clans et tribus.

D�s lors, une loi g�n�rale commen�a � se d�velopper entre ces clans et tribus. � �Les v�tres ont bless� ou tu� un des n�tres ; donc, nous avons le droit de tuer un d'entre vous, ou de porter une blessure absolument �gale � un des v�tres.� � N'importe lequel, puisque c'est toujours la tribu qui est responsable pour chaque acte des siens. Les versets si connus de la Bible : �Sang pour sang, �il pour �il, dent pour dent, blessure pour blessure, mort pour mort� � mais pas plus ! ainsi que l'a si bien remarqu� Koenigswarter � tirent de l� leur origine. C'�tait leur conception de la justice... et nous n'avons pas trop � nous enorgueillir, puisque le principe de �vie pour vie� qui pr�vaut dans nos codes n'en est qu'une des nombreuses survivances.



Toute une s�rie d'institutions, vous le voyez, et bien d'autres que je passe sous silence, tout un code de morale tribale fut d�j� �labor� pendant cette phase primitive. Et, pour maintenir ce noyau de coutumes sociables en vigueur, l'usage, la coutume, la tradition suffisaient. Point d'autorit� pour l'imposer.

Les primitifs avaient, sans doute, des meneurs temporaires. Le sorcier, le faiseur de pluie � le savant de l'�poque � cherchait � profiter de ce qu'il connaissait ou croyait conna�tre de la nature, pour dominer ses semblables. De m�me, celui qui savait mieux retenir dans la m�moire les proverbes et les chants, dans lesquels s'incorporait la tradition, gagnait de l'ascendant. Il r�citait lors des f�tes populaires ces proverbes et ces chants, dans lesquels se transmettaient les d�cisions prises un jour par l'assembl�e du peuple dans telle et telle contestation. Et, d�s cette �poque, ces �instruits� cherchaient � assurer leur domination en ne transmettant leurs connaissances qu'� des �lus, des initi�s. Toutes les religions, et m�me tous les arts et m�tiers, ont commenc�, vous le savez, par des �myst�res�.

Le brave, l'audacieux, et surtout le prudent, devenaient aussi des meneurs temporaires dans les conflits avec d'autres tribus, ou pendant les migrations. Mais l'alliance entre le porteur de la �loi� (celui qui savait de m�moire la tradition et les d�cisions anciennes), le chef militaire et le sorcier n'existait pas ; il ne peut pas plus y avoir question d'Etatdans ces tribus, qu'il n'en est question dans une soci�t� d'abeilles ou de fourmis, ou chez les Patagoniens et les Esquimaux, nos contemporains.



Cette phase dura cependant des milliers et des milliers d'ann�es, et les barbares qui envahissaient l'empire romain l'avaient aussi travers�e. Il en sortaient � peine.

Aux premiers si�cles de notre �re, d'immenses migrations se produisirent parmi les tribus et les conf�d�rations de tribus qui habitaient l'Asie centrale et bor�ale. Des flots de peuplades, pousses par des peuples plus ou moins civilis�s, descendus des hauts plateaux de l'Asie � chass�s probablement par la dessiccation rapide de ces plateaux � virent inonder l'Europe, se poussant les unes les autres et se m�langeant les uns aux autres dans leur �panchement vers l'occident.

Durant ces migrations, o� tant de tribus d'origine diverses furent m�lang�es, la tribu primitive qui existait encore chez la plupart des habitants sauvages de l'Europe devait n�cessairement se d�sagr�ger. La tribu �tait bas�e sur la communaut� d'origine, sur le culte des anc�tres communs ; mais quelle communaut� d'origine pouvaient invoquer ces agglom�rations qui sortaient du tohu-bohu des migrations, des pouss�es, des guerres entre tribus, pendant lesquelles c� et l� on voyait surgir la famille paternelle � le noyau form� de l'accaparement par quelques-uns des femmes conquises ou enlev�es chez d'autres tribus voisines ?

Les liens anciens �taient bris�s, et sous peine de d�bandade (qui eut lieu, en effet, pour mainte tribu, disparue d�sormais pour l'histoire), de nouveaux liens devaient surgir. Et ils surgirent. Ils furent trouv�s dans la possession communale de la terre,� du territoire, sur lequel telle agglom�ration avait fini par s'arr�ter.



La possession commune d'un certain territoire � de tel vallon, de telles collines � devint la base d'une nouvelle entente. Les dieux-anc�tres avaient perdu toute signification ; alors les dieux locaux, de tel vallon, de telle rivi�re, de telle for�t, vinrent donner la cons�cration religieuse aux nouvelles agglom�rations, en se substituant aux dieux de la tribu primitive. Plus tard, le christianisme, toujours pr�t � s'accommoder des survivances pa�ennes, en fit des saints locaux.

�D�sormais, la commune de village, compos�e en partie ou enti�rement de familles s�par�es, � tous unis, cependant, par la possession en commun de la terre, � devint, pour des si�cles � venir, le trait d'union n�cessaire.�

Sur d'immenses territoires de l'Europe orientale, en Asie, en Afrique, elle existe encore. Les barbares qui d�truisirent l'empire romain � Scandinaves, Germains, Celtes, Slaves, etc., � vivaient sous cette esp�ce d'organisation. Et, en �tudiant les codes barbares dans le pass�, ainsi que les conf�d�rations des communes de village qui existent aujourd'hui chez les Kabyles, les Mongols, les Hindous, les Africains, etc., il a �t� possible de reconstituer dans son entier cette forme de soci�t�, qui repr�sente le point de d�part de notre civilisation actuelle.

Jetons donc un coup d'oeil sur cette institution.



III
La commune de village se composait, comme elle se compose encore, de familles s�par�es. Mais les familles d'un m�me village poss�daient la terre en commun. Elles la consid�raient comme leur patrimoine commun et se la r�partissaient selon la grandeur des familles � leurs besoins et leurs forces. Des centaines de millions d'hommes vivent encore sous ce r�gime dans l'Europe orientale, aux Indes, � Java, etc. C'est le m�me r�gime que les paysans russes ont �tabli, de nos jours, librement en Sib�rie, lorsque l'�tat leur eut laiss� la latitude d'occuper l'immense territoire Sib�rien comme ils l'entendaient.

Aujourd'hui, la culture de la terre dans une communaut� villageoise se fait par chaque m�nage s�par�ment. Toute la terre arable �tant divis�e entre les m�nages, chacun cultive son champ, comme il peut. Mais au d�but, la culture se faisait aussi en commun, et cette coutume se maintient encore dans beaucoup d'endroits � du moins, pour une partie des terres. Quant au d�boisement, � l'�claircissement des for�ts, la construction des ponts, l'�l�vation des fortins et des tourelles, qui servaient de refuge en cas d'invasion � tout cela se faisait en commun, comme le font encore des centaines de millions de paysans, � l� o� la commune de village a r�sist� aux envahissements de l'�tat. Mais �la consommation�, pour me servir d'une expression moderne, avait d�j� lieu par familles, dont chacune avait son b�tail, son potager et ses provisions. Les moyens de th�sauriser et de transmettre les biens accumul�s par h�ritage s'�taient d�j� introduits.

Dans toutes ses affaires, la commune de village �tait souveraine. La coutume locale faisait loi, et l'assembl�e pl�ni�re de tous les chefs de famille, hommes et femmes, �tait le juge, le seul juge, en mati�re civile et criminelle. Quand un des habitants, se plaignant contre un autre, avait plant� son couteau en terre � l'endroit o� la commune se r�unissait d'ordinaire, la commune devait �trouver la sentence� selon la coutume locale, apr�s que le fait avait �t� �tabli par les jur�s des deux parties en litige.



Le temps me manquerait si je voulais vous dire tout ce que cette phase offre d'int�ressant (2). Il me suffira de remarquer que toutesles institutions dont les �tats s'empar�rent plus tard au b�n�fice des minorit�s, toutes les notions de droit que nous trouvons (mutil�es � l'avantage des minorit�s) dans nos codes, et toutes les formes de proc�dure judiciaire, en tant qu'elles offrent des garanties pour l'individu, eurent leurs origines dans la commune de village. Ainsi, quand nous croyons avoir fait un grand progr�s en introduisant, par exemple, le jury, nous n'avons fait que revenir � l'institution des barbares, apr�s l'avoir modifi�e � l'avantage des classes dominantes. Le droit romain ne fit que se superposer au droit coutumier.

Le sentiment d'unit� nationale se d�veloppait en m�me temps par de grandes f�d�rations libres des communes de village.


Bas�e sur la possession, et tr�s souvent sur la culture du sol en commun ; souveraine comme juge et l�gislateur du droit coutumier, la commune de village r�pondait � la plupart des besoins de l'�tre social.

Mais pas � tous les besoins : il y en avait d'autres encore � satisfaire. Or, l'esprit de l'�poque n'�tait pas d'en appeler � un gouvernement d�s qu'un nouveau besoin se faisait sentir. Il �tait, au contraire, de prendre soi-m�me l'initiative pour s'unir, se liguer, se f�d�rer ; de cr�er une entente, grande ou petite, nombreuse ou restreinte, qui r�pondit au nouveau besoin. Et la soci�t� d'alors se trouvait litt�ralement couverte, comme d'un r�seau, de fraternit�s jur�es, de guildes pour l'appui mutuel, de �conjurations�, dans le village et en dehors du village, dans la f�d�ration.

Nous pouvons observer cette phase et cet esprit � l'�uvre, aujourd'hui m�me, chez mainte f�d�ration barbare, rest�e en dehors des �tats modernes qui sont calqu�s sur le type romain ou plut�t byzantin.

Ainsi, pour prendre un exemple parmi tant d'autres, les Kabyles ont maintenu leur commune de village, avec les attributions que je viens de mentionner : la terre en commun, le tribunal communal, etc. Mais l'homme sent le besoin d'action ailleurs que dans les limites �troites de son hameau. Les uns courent de par le monde, cherchant aventures en qualit� de marchands. D'autres s'adonnent � un m�tier � un �art� � quelconque. Et ces marchands, ces artisans, s'unissent en �fraternit�s�, alors m�me qu'ils appartiennent � des villages, des tribus ou des conf�d�rations diff�rentes. Il faut l'union pour se secourir mutuellement dans les voyages lointains ou pour se transmettre mutuellement les myst�res du m�tier, et ils s'unissent. Il jurent la fraternit�, et ils la pratiquent d'une fa�on qui frappe l'Europ�en : r�elle et non pas en paroles seulement.

Et puis, malheur peut arriver � chacun. Qui sait si demain, peut-�tre, dans une bagarre, tel homme, g�n�ralement doux et tranquille, ne sortira pas des limites �tablies de biens�ance et de sociabilit� ? Qui sait s'il ne portera pas coups et blessures ? Il faudra alors payer la compensation, tr�s lourde, � l'injuri� ou au bless� ; il faudra se d�fendre devant l'assembl�e du village et r�tablir les faits sur la foi de six, dix ou douze �conjur�s�. Raison de plus pour entrer dans une fraternit�.

L'homme sent, en outre, le besoin de politiquer, d'intriguer peut-�tre, de propager telle opinion morale ou telle coutume. Il y a, enfin, la paix ext�rieure � sauvegarder ; des alliances avec d'autres tribus � conclure ; des f�d�rations � constituer au loin ; des notions de droit intertribal � propager... Eh bien, pour satisfaire � tous ces besoins d'ordre �motionnel ou intellectuel, les Kabyles, les Mongols, les Malais ne s'adressent pas � un gouvernement ; ils n'en ont pas. Hommes de droit coutumier et d'initiative individuelle, ils n'ont pas �t� pervertis par la corruption d'un gouvernement et d'une �glise � tout faire. Ils s'unissent directement. Ils constituent des fraternit�s jur�es, des soci�t�s politiques et religieuses, des unions de m�tiers � des guildes,comme on disait au moyen �ge, des �ofs,comme disent aujourd'hui les Kabyles. Et ces �ofsfranchissent les enceintes des hameaux ; ils rayonnent au loin dans le d�sert et dans les cit�s �trang�res ; et la fraternit� se pratique dans ces unions. Refuser d'aider un membre de son �of,m�me au risque d'y perdre tout son avoir et sa vie, � c'est comme faire acte de trahison envers la �fraternit�, c'est �tre trait� comme l'assassin de son �fr�re�.

Ce que nous trouvons aujourd'hui chez les Kabyles, les Mongols, les Malais, etc., faisait l'essence m�me de la vie des ci-nomm�s barbares en Europe, du V� au XII�, jusqu'au XV� si�cle. Sous les noms de guildes,d'amiti�s,de fraternit�s, d'universitas,etc., les unions pullulent pour la d�fense mutuelle, pour venger les offenses faites � chaque membre de l'union et y r�pondre solidairement, pour substituer � la vengeance de �l'�il pour l'�il� la compensation, suivie de l'acceptation de l'agresseur dans la fraternit� ; pour la pratique des m�tiers, pour secours en cas de maladie, pour la d�fense du territoire ; pour emp�cher les empi�tements de l'autorit� naissante, pour le commerce, pour la pratique du �bon voisinage� ; pour la propagande... pour tout, en un mot, ce que l'Europ�en, �duqu� par la Rome des C�sars et des papes, demande aujourd'hui � l'�tat. Il est m�me fort douteux qu'il y ait eu � cette �poque un seul homme, libre ou serf � sauf ceux qui �taient mis hors la loi par leurs fraternit�s m�mes � qui n'ait pas appartenu � une fraternit� ou guilde quelconque, en plus de sa commune.

Les sagas scandinaves en chantent les exploits ; le d�vouement des fr�res jur�s fait le th�me des plus belles po�sies ; tandis que l'�glise et les rois naissants, repr�sentants du droit byzantin (ou romain) qui repara�t, lancent contre elles leurs anath�mes et leurs ordonnances. Heureusement elles restent lettre morte.

L'histoire enti�re de l'�poque perd sa signification ; elle devient absolument incompr�hensible, si l'on ne tient pas compte de ces fraternit�s, de ces unions de fr�res et de s�urs, qui naissent partout pour r�pondre aux besoins multiples de la vie �conomique et passionnelle de l'homme.



Pour bien comprendre l'immense progr�s accompli sous cette double institution des communes de village et des fraternit�s librement jur�es � en dehors de toute influence romaine, chr�tienne ou �tatiste, � prenez l'Europe telle qu'elle fut � l'�poque de l'invasion barbare, et comparez-la � ce qu'elle devint au X� et au XI� si�cle. La for�t sauvage est conquise, colonis�e ; des villages couvrent le pays, et ils sont entour�s de champs et de haies, prot�g�s par des fortins, reli�s entre eux par des sentiers qui traversent les for�ts et les mar�cages.

Dans ces villages vous trouvez en germe les arts industriels, et vous y d�couvrez tout un r�seau d'institutions pour le maintien de la paix int�rieure et ext�rieure. En cas de meurtre ou de blessures, on ne cherche plus, entre villageois, � tuer l'agresseur, ou un de ses parents ou co-villageois, ou � lui infliger une blessure �quivalente, ainsi que cela se pratiquait auparavant. Ce sont plut�t les seigneurs-brigands qui s'en tiennent encore � ce principe ( de l� � leurs guerres sans fin) ; tandis qu'entre villageois la compensation, fix�e par des arbitres, devient la r�gle, et apr�s cela la paix est r�tablie et l'agresseur est souvent, sinon toujours, adopt� par la famille qui fut l�s�e par son agression.

L'arbitrage pour toutes les disputes devient une institution profond�ment enracin�e, d'une pratique journali�re, � malgr� et contre les �v�ques et les roitelets naissants qui voudraient que chaque diff�rent f�t port� devant eux, ou devant leurs agents, afin de profiter de la fred� amende lev�e par le village sur les violateurs de la paix publique.

Et enfin des centaines de villages s'unissent d�j� en puissantes f�d�rations, � germes des nations europ�ennes � qui ont jur� la paix int�rieure, qui consid�rent leur territoire comme un patrimoine commun et sont alli�es pour la d�fense mutuelle. Jusqu'� pr�sent encore on peut �tudier ces f�d�rations sur le vif au sein des tribus mongoles, turco-finnoises, malayennes.



Cependant, les points noirs s'amoncellent � l'horizon. D'autres unions, celles des minorit�s dominantes, se constituent aussi, et elles cherchent � transformer peu � peu ces hommes libres en serfs, en sujets. Rome est morte ; mais sa tradition revit, et l'�glise chr�tienne, hant�e par les visions des th�ocraties orientales, donne son appui puissant aux nouveaux pouvoirs qui cherchent � se constituer.

Loin d'�tre la b�te sanguinaire que l'on a voulu en faire pour prouver la n�cessit� de le dominer, l'homme a toujours aim� la tranquillit�, la paix. Plut�t batailleur par moment que f�roce, il pr�f�re son b�tail et sa terre au m�tier des armes. C'est pourquoi, � peine les grandes migrations de barbares ont-elles commenc� � faiblir, � peine les les hordes et les tribus se sont-elles cantonn�es plus ou moins sur leurs territoires respectifs, que nous voyons les soins de la d�fense du territoire contre de nouvelles vagues d'�migrants confi�s � quelqu'un qui engage � sa suite une petite bande d'aventuriers, d'hommes aguerris ou de brigands, pendant que la grande masse �l�ve son b�tail ou cultive le sol. Et ce d�fenseur commence bient�t � ramasser des richesses : il donne cheval et fer (tr�s co�teux alors) au mis�reux, et il l'asservit ; il commence � conqu�rir des embryons de pouvoir militaire.

D'autre part, peu � peu la tradition, qui fait loi, s'oublie par le grand nombre. Il reste � peine un vieillard qui a pu retenir dans sa m�moire les versets et les chants dans lesquels on raconte les �pr�c�dents� dont se compose la loi coutumi�re, et il les r�cite aux jours des grandes f�tes devant la commune. Et, peu � peu, quelques familles se font une sp�cialit�, transmise de p�re en fils, de retenir ces chants et ces versets dans la m�moire, de conserver �la loi� dans sa puret�. Vers elles vont les villageois pour juger les diff�rents dans des cas embrouill�s, surtout lorsque deux villages ou deux conf�d�rations refusent d'accepter les d�cisions des arbitres pris dans leur sein.

L'autorit� princi�re ou royale germe d�j� dans ces familles, et plus j'�tudie les institutions de l'�poque, plus je vois que la connaissance de la loi coutumi�re fit beaucoup plus pour constituer cette autorit� que la force du glaive. L'homme s'est laiss� asservir, bien plus par son d�sir de �punir� selon �la loi� que par la conqu�te directe militaire.

Et, graduellement, la premi�re �concentration des pouvoirs�, la premi�re assurance mutuelle pour la domination � celle du juge et du chef militaire � se fait contre la commune du village. Un seul homme rev�t ces deux fonctions. Il s'entoure d'hommes arm�s pour ex�cuter les d�cisions judiciaires ; il se fortifie dans sa tourelle ; il accumule dans sa famille les richesses de l'�poque � pain, b�tail, fer, � et peu � peu il impose sa domination aux paysans des alentours.

Le savant de l'�poque, c'est-�-dire le sorcier ou le pr�tre, ne tarde pas � lui pr�ter appui, pour partager la domination ; ou bien, joignant la force et la connaissance de la loi coutumi�re � son pouvoir de magicien redout�, il s'en empare pour son propre compte.



Il me faudrait un cours, plut�t qu'une conf�rence, pour traiter � fond ce sujet, si plein d'enseignements nouveaux, et raconter comment les hommes libres devinrent graduellement des serfs, oblig�s de travailler pour le ma�tre, la�que ou religieux, du ch�teau ; comment l'autorit� se constitua par t�tonnements au dessus des villages et des bourgades ; comment les paysans se liguaient, se r�voltaient, luttaient pour combattre cette domination croissante ; et comment ils succombaient dans ces luttes contre les murs robustes du ch�teau, contre les hommes couverts de fer qui en tenaient la d�fense.

Il me suffira de dire que vers le X� et le XI� si�cle, l'Europe semblait marcher en plein vers la constitution de ces royaumes barbares, comme on en d�couvre aujourd'hui, au c�ur de l'Afrique, ou de ces th�ocraties comme on en conna�t par l'histoire en Orient. Cela ne pouvait se faire en un jour ; mais les germes de ces petites royaut�s et de ces petites th�ocraties �taient d�j� l� ; ils s'affirmaient de plus en plus...

Heureusement, l'esprit �barbare� � scandinave, saxon, celte, germain, slave, � qui avait pouss� les hommes pendant sept � huit si�cles � rechercher la satisfaction de leurs besoins dans l'initiative individuelle et la libre entente des fraternit�s et des guildes � heureusement cet esprit vivait encore dans les villages et les bourgades. Les barbares se laissaient asservir, ils travaillaient pour le ma�tre, mais leur esprit de libre action et de libre entente ne s'�tait pas encore laiss� corrompre. Leurs fraternit�s vivaient plus que jamais, et les croisades n'avaient fait que les r�veiller et d�velopper en Occident.

Alors la r�volution des communes urbaines, issues de l'union entre la commune de village et la fraternit� jur�e � r�volution qui se pr�parait de longue date par l'esprit f�d�ratif de l'�poque, � �clata aux XI� et XII� si�cles avec un ensemble frappant en Europe.

Cette r�volution, que la masse des historiens universitaires pr�f�re ignorer, vint sauver l'Europe de la calamit� qui la mena�ait. Elle arr�ta l'�volution des royaumes th�ocratiques et despotiques, dans lesquels notre civilisation e�t probablement fini par sombrer, apr�s quelques si�cles de pompeux �panouissement, comme sombr�rent les civilisations de M�sopotamie, d'Assyrie, de Babylone. Elle ouvrit une nouvelle phase de vie � la phase des communes libres.



IV
On comprend parfaitement pourquoi les historiens modernes, �duqu�s dans l'esprit romain, et cherchant � faire remonter toutes les institutions jusqu'� Rome, ont tant de peine � comprendre l'esprit du mouvement communaliste du XII� si�cle. Affirmation virile de l'individu, qui arrive � constituer la soci�t� par la libre f�d�ration, des hommes, des villages, des cit�s, ce mouvement fut une n�gation absolue de l'esprit unitaire et centralisateur romain, par lequel on cherche � expliquer l'histoire dans notre enseignement universitaire. Il ne se rattache non plus � aucune personnalit� historique, ni � aucune institution centrale.

C'est une croissance naturelle, appartenant, comme la tribu et la commune de village, � une certaine phase de l'�volution humaine, et non pas � telle nation ou � telle r�gion.

C'est pourquoi la science universitaire ne la saisit pas, et c'est pourquoi Augustin Thierry et Sismondi qui, eux, avaient compris l'esprit de l'�poque, n'ont pas eu de continuateurs en France, o� Luchaire est encore seul aujourd'hui � reprendre plus ou moins la tradition du grand historien des �poques m�rovingienne et communaliste; C'est pourquoi encore, en Angleterre et en Allemagne, le r�veil des �tudes sur cette p�riode, et une vague compr�hension de son esprit, sont d'origine toute r�cente.



La commune du moyen �ge, la cit� libre, tire son origine, d'une part, de la commune de village et, d'autre part, de ces mille fraternit�s et guildes qui furent constitu�es en dehors de l'union territoriale. F�d�ration entre ces deux sortes d'unions, elle s'affirme sous la protection de son enceinte fortifi�e et de ses tourelles.

Dans mainte r�gion, elle fut une croissance naturelle. Ailleurs, � et c'est une r�gle pour l'Europe occidentale, � elle fut le r�sultat d'une r�volution. Lorsque les habitants de telle bourgade se sentaient suffisamment prot�g�s par leurs murs, ils faisaient une �con-juration�. Ils se pr�taient mutuellement serment d'abandonner toutes leurs affaires pendantes concernant les insultes, les batteries et les blessures, et ils juraient, dans les querelles qui surgiraient d�sormais, de ne jamais plus recourir � un autre juge que les syndics qu'ils nommeraient eux-m�mes. Dans chaque guilde d'art ou de bon voisinage, dans chaque fraternit� jur�e, c'�tait depuis longtemps la pratique r�guli�re. Dans chaque commune de village, telle avait �t� la pratique autrefois, avant que l'�v�que ou le roitelet e�t r�ussi � y introduire, et plus tard � y imposer, son juge.

Maintenant, les hameaux et les paroisses dont se composait la bourgade, ainsi que toutes les guildes et fraternit�s qui s'y �taient d�velopp�es, se consid�raient comme une seule amitas,nommaient leurs juges et juraient l'union permanente entre tous ces groupes.

Une charte �tait vite b�cl�e et accept�e. Au besoin, on envoyait copier la charte de quelque petite commune voisine (on conna�t aujourd'hui des centaines de ces chartes), et la commune �tait constitu�e. L'�v�que ou le prince, qui avait �t� jusque-l� le juge dans la commune, et souvent en �tait devenu plus ou moins le ma�tre, n'avait alors qu'� reconna�tre le fait accompli � ou bien combattre la jeune conjuration avec les armes. Souvent le roi � c'est-�-dire le prince qui cherchait � se donner de la sup�riorit� sur les autres princes et dont les coffres �taient toujours vides � �octroyait� la charte, moyennant finances. Il renon�ait ainsi � vouloir imposer sonjuge � la commune, tout en se donnant de l'importance vis-�-vis d'autres seigneurs f�odaux. Mais ce n'�tait nullement la r�gle : des centaines de communes vivaient sans autre sanction que leur bon vouloir, leurs murailles et leurs lances.


En cent ans ce mouvement se r�pandit, avec un ensemble frappant, dans toute l'Europe, � par imitation, remarquez-le bien, englobant l'�cosse, la France, les Pays-Bas, la Scandinavie, l'Allemagne, l'Italie et la Pologne, la Russie. Et quand nous comparons aujourd'hui les chartes et l'organisation int�rieure des communes fran�aises, anglaises, �cossaises, n�erlandaises, scandinaves, allemandes, polonaises, russes, suisses, italiennes ou espagnoles, nous sommes frapp�s par la presque identit� de ces chartes et de l'organisation qui grandit � l'abri de ces �contrats sociaux�. Quelle le�on frappante pour les romanistes et les h�g�liens qui ne connaissent d'autre moyen, pour obtenir la similarit� dans les institutions, que la servitude devant la loi !

De l'Atlantique jusqu'au cours moyen du Volga, et de la Norv�ge � l'Italie, l'Europe se couvrait de pareilles communes � les unes devenant des cit�s populeuses comme Florence, Venise, Nuremberg ou Novgorod, les autres restant des bourgades d'une centaine ou m�me d'une vingtaine de familles, et n�anmoins trait�es en �gales par leurs s�urs plus prosp�res.

Organismes pleins de s�ve, les communes se diff�renciaient �videmment dans leur �volution. La position g�ographique, le caract�re du commerce ext�rieur, les r�sistances � vaincre au dehors, donnaient � chaque commune son histoire. Mais pour toutes le principe est le m�me. Pskov en Russie et Bruges en Hollande, un bourg �cossais de trois cents habitants et la riche Venise avec ses �les, une bourgade du nord de la France ou de la Pologne et Florence la Belle repr�sentent la m�me amitas: la m�me amiti� des communes de village et des guildes associ�es ; leur constitution, dans ses traits g�n�raux, est la m�me.


G�n�ralement, la ville, dont l'enceinte grandit en longueur et en �paisseur avec la population, et se flanque de tours de plus en plus hautes, �lev�es, chacune, par tel quartier ou telle guilde et portant son cachet individuel, � g�n�ralement, dis-je, la ville est divis�e en quatre, cinq ou six sections, ou secteurs qui rayonnent de la citadelle vers les murs. De pr�f�rence ces secteurs sont habit�s, chacun, par un �art� ou m�tier, tandis que les nouveaux m�tiers � les �arts jeunes� � occupent les faubourgs qui seront bient�t entour�s d'une nouvelle enceinte fortifi�e.

La rue,ou la paroisse, repr�sente l'unit� territoriale qui r�pond � l'ancienne commune de village. Chaque rue, ou paroisse, a son assembl�e populaire, son forum, son tribunal populaire, son pr�tre, sa milice, sa banni�re, et souvent son sceau, symbole de la souverainet�. F�d�r�e avec d'autres rues, elle garde n�anmoins son ind�pendance.

L'unit� professionnelle, qui se confond souvent, ou � peu pr�s, avec le quartier ou le secteur, est la guilde � l'union de m�tier. Celle-ci a aussi ses saints, son assembl�e, son forum, ses juges. Elle a sa caisse, sa propri�t� fonci�re, sa milice et sa banni�re. Elle a aussi son sceau et elle aussi reste souveraine. En cas de guerre, sa milice marchera, si elle le juge convenable, pour joindre son contingent � celui des autres guildes et planter sa banni�re � c�t� de la grande banni�re, ou le carosse,de la cit�.

La cit�, enfin, c'est l'union des quartiers, des rues, des paroisses et des guildes, et elle a son assembl�e pl�ni�re au grand forum, son grand beffroi, ses juges �lus, sa banni�re pour rallier les milices des guildes et des quartiers. Elle traite en souveraine avec d'autres cit�s, se f�d�re avec qui elle veut, conclut des alliances nationales, ou en dehors de la nation. Ainsi les �Cinque Ports� anglais autour de Douvres sont f�d�r�s avec des ports fran�ais et n�erlandais de l'autre c�t� de la Manche ; la Novgorod russe est l'alli�e de la Hansa scandinavo-germanique et ainsi de suite. Dans ses relations ext�rieures, chaque cit� poss�de tous les attributs de l'�tat moderne, et d�s cette �poque se constitue, par contrats libres, ce qu'on conna�tra plus tard comme le droit international, plac� sous la sanction de l'opinion publique de toutes les cit�s, et plus souvent viol� que respect� plus tard par les �tats.

Que de fois telle cit�, ne pouvant �trouver la sentence� dans tel cas compliqu�, envoie �chercher la sentence� chez une cit� voisine ! Que de fois cet esprit dominant de l'�poque � l'arbitrage, plut�t que l'autorit� du juge � se manifeste dans le fait de deux communes prenant une troisi�me pour arbitre !


Les m�tiers agissent de m�me. Ils traitent leurs affaires de commerce et de m�tier par-dessus leurs cit�s et font leurs trait�s, sans tenir compte de la nationalit�. Et lorsque, dans notre ignorance, nous parlons avec gloriole de nos congr�s internationaux d'ouvriers, nous oublions que des congr�s internationaux de m�tiers, et m�me d'apprentis, se tenaient d�j� au XV� si�cle.

Enfin, la cit�, ou bien se d�fend elle-m�me contre les agresseurs et conduit elle-m�me ses guerres acharn�es contre les seigneurs f�odaux des alentours, en nommant chaque ann�e un ou plut�t deux commandants militaires de ses milices ; ou bien elle accepte un �d�fenseur militaire� � un prince, un duc, qu'elle choisit elle-m�me pour un an, et renvoie quand bon lui semble. Elle lui livre, g�n�ralement, pour l'entretien de ses soldats, le produit des amendes judiciaires ; mais elle lui d�fend de s'immiscer dans les affaires de la cit�. Ou bien enfin, trop faible pour s'�manciper en entier de ses voisins, les vautours f�odaux, elle gardera pour d�fenseur militaire plus ou moins permanent son �v�que, ou un prince de telle famille � guelfe ou gibeline en Italie, famille de Rurik en Russie, ou d'Olgerd en Lithuanie, � mais elle veillera avec jalousie � ce que l'autorit� du prince ou de l'�v�que ne d�passe pas les hommes camp�s au ch�teau. Elle lui d�fendra m�me d'entrer, sans permission, dans la ville. Vous savez, sans doute, que jusqu'� pr�sent la reine d'Angleterre ne peut entrer dans la cit� de Londres sans la permission du lord maire de la cit�.


Je voudrais parler plus longuement de la vie �conomique des cit�s du moyen �ge ; mais je suis forc� de la passer sous silence. Elle fut si vari�e qu'elle demanderait d'assez longs d�veloppements. Il suffira de remarquer seulement que le commerce int�rieur se faisait toujours par les guildes � non par les artisans isol�s � les prix �tant fix�s par entente mutuelle ; qu'au commencement de cette p�riode, le commerce ext�rieur se faisait exclusivementpar la cit� ; que plus tard seulement il devint le monopole de la guilde des marchands et, plus tard encore, des individus isol�s ; que jamais on ne travaillait le dimanche ni l'apr�s-midi du samedi (jour de bain) ; enfin, que l'approvisionnement des denr�es principales se faisait toujours par la cit�. Cet usage s'est maintenu, en Suisse, pour le bl�, jusqu'au milieu du XIX� si�cle. En somme, il est prouv� par une masse immense de documents de toute sorte que jamais l'humanit� n'a connu, ni avant ni apr�s, une p�riode de bien-�tre relatif aussi bien assur� � tous qu'il le fut dans les cit�s du moyen �ge. La mis�re, l'incertitude et le sur-travail actuels y furent absolument inconnus.

V
Avec ces �l�ments, � la libert�, l'organisation du simple au compos�, la production et l'�change par les m�tiers (les guildes), le commerce �tranger men� par la cit� enti�re, et non pas par des particuliers, et l'achat des provisions fait par la cit�, pour les distribuer aux citoyens au prix de revient, � avec ces �l�ments, les villes du moyen �ge, pendant les deux premiers si�cles de leur vie libre, devinrent des centres de bien-�tre pour tous les habitants, des centres d'opulence et de civilisation, comme on n'en a plus revu d�s lors.

Que l'on consulte les documents qui permettent d'�tablir le taux de r�mun�ration du travail, compar� au prix des denr�es, � Rogers l'a fait pour l'Angleterre et un grand nombre d'�crivains allemands l'ont fait pour l'Allemagne � et l'on voit que le travail de l'artisan, et m�me du simple journalier, �tait r�mun�r� � cette �poque � un taux qui n'est pas atteint de nos jours, m�me pour l'�lite ouvri�re. Les livres de compte de l'Universit� d'Oxford et de certaines propri�t�s anglaises, ceux d'un grand nombre de villes allemandes et suisses, sont l� pour le t�moigner.

Que l'on consid�re, d'autre part, le fini artistique et la quantit� de travail d�coratif que l'ouvrier mettait alors, aussi bien dans les belles �uvres d'art qu'il produisait, que dans les choses les plus simples de la vie domestique, � une grille, un chandelier, une poterie, � et l'on voit que dans son travail il ne connaissait pas la presse, la h�te, le sur-travail de notre �poque ; qu'il pouvait forger, sculpter, tisser, broder � loisir � comme un tr�s petit nombre seulement d'ouvriers-artistes parmi vous peuvent le faire de nos jours.

Et que l'on parcoure enfin les donations faites aux �glises et aux maisons communes de la paroisse, de la guilde ou de la cit�, soit en �uvres d'art � en panneaux d�coratifs, en sculptures, en m�tal forg� ou coul�, � soit en argent, et l'on comprend quel degr� de bien-�tre ces cit�s surent r�aliser dans leur sein ; on con�oit l'esprit de recherche et d'invention qui y r�gnait, le souffle de libert� qui inspiraient leurs �uvres, le sentiment de solidarit� fraternelle qui s'�tablissait dans ces guildes, o� les hommes d'un m�me m�tier �taient li�s, non pas seulement par le c�t� mercantile ou technique du m�tier, mais par des liens de sociabilit�, de fraternit�. N'�tait-ce pas en effet la loi de la guilde que deux fr�res devaient veiller au lit de chaque fr�re malade, � usage qui demandait certes du d�vouement � ces �poques de maladies contagieuses et de pestes, � le suivre jusqu'au tombeau, prendre soin de sa veuve et de ses enfants ?

La mis�re noire, l'abaissement, l'incertitude du lendemain pour le grand nombre, l'isolement dans la pauvret�, qui caract�risent nos cit�s modernes, �taient absolument inconnus dans ces �oasis, libres, surgies au XII� si�cle au milieu de la for�t f�odale�.


Dans ces cit�s, � l'abri des libert�s conquises, sous l'impulsion de l'esprit de libre entente et de libre initiative, toute une civilisation nouvelle grandit et atteint un �panouissement tel qu'on n'en a vu de pareil dans l'histoire jusqu'� nos jours.

Toute l'industrie moderne nous vient de ces cit�s. En trois si�cles, les industries et les arts y arriv�rent � une si grande perfection que notre si�cle n'a su les surpasser qu'en rapidit� de la production, mais rarement en qualit�, et tr�s rarement en beaut� du produit. Tous les arts que nous cherchons en vain � ressusciter aujourd'hui, � la beaut� de Rapha�l, la vigueur et l'audace de Michel-Ange, la science et l'art de L�onard de Vinci, la po�sie et la langue de Dante, l'architecture enfin, � laquelle nous devons les cath�drales de Laon, de Reims, de Cologne, � �le peuple en fut le ma�on�, a si bien dit Victor Hugo � les tr�sors de beaut� de Florence et de Venise, les h�tels de ville de Br�me et de Prague, les tours de Nuremberg et de Pise, et ainsi de suite � l'infini, � tout cela fut le produit de cette p�riode.

Voulez-vous mesurer les progr�s de cette civilisation d'un seul coup d'�il ? Comparez le d�me de Saint-Marc de Venise � l'arche rustique des Normands, les peintures de Rapha�l aux broderies des tapisseries de Bayeux, les instruments math�matiques et physiques et les horloges de Nuremberg aux horloges de sable des si�cles pr�c�dents, la langue sonore de Dante au latin barbare du X� si�cle... Un monde nouveau est �clos entre les deux !


Jamais, � l'exception de cette autre p�riode glorieuse � toujours des cit�s libres � de la Gr�ce antique, l'humanit� n'avait fait un tel pas en avant. Jamais, en deux ou trois si�cles, l'homme n'avait subi une modification si profonde ni �tendu ainsi son pouvoir sur les forces de la nature...

Vous pensez peut-�tre � la civilisation de notre si�cle dont on ne cesse de vanter les progr�s ? Mais en chacune de ses manifestations elle n'est que la fille de la civilisation grandie au sein des communes libres. Toutes les grandes d�couvertes qui ont fait la science moderne, � le compas, l'horloge, la montre, l'imprimerie, les d�couvertes maritimes, la poudre � canon, les lois de la chute des corps, la pression de l'atmosph�re, dont la machine � vapeur ne fut qu'un d�veloppement, les rudiments de la chimie, la m�thode scientifique d�j� indiqu�e par Roger Bacon et pratiqu�e dans les universit�s italiennes, � d'o� vient tout cela, si ce n'est des cit�s libres, de la civilisation qui fut d�velopp�e � l'abri des libert�s communales ?

Mais on dira, peut-�tre, que j'oublie les conflits, les luttes intestines, dont l'histoire de ces communes est remplie, le tumulte dans la rue, les batailles acharn�es contre les seigneurs, les insurrections des �arts jeunes� contre les �arts anciens�, le sang vers� et les repr�sailles dans ces luttes...

Eh bien, non, je n'oublie rien. Mais, comme L�o et Botta, � les deux historiens de l'Italie m�di�vale, � comme Sismondi, comme Ferrari, Gino Capponi et tant d'autres, je vois que ces luttes furent la garantie m�me de la vie libre dans la cit� libre. J'aper�ois un renouveau, un nouvel �lan vers le progr�s apr�s chacune de ces luttes. Apr�s avoir racont� en d�tail ces luttes et ces conflits, et apr�s avoir mesur� aussi l'immensit� des progr�s r�alis�s pendant que ces luttes ensanglantaient la rue, � le bien-�tre assur� � tous les habitants, la civilisation renouvel�e, � L�o et Botta concluaient par cette pens�e si juste, qui me revient fr�quemment � l'id�e ; je voudrais la voir grav�e dans l'esprit de chaque r�volutionnaire moderne :

�Une commune, disaient-ils, ne pr�sente l'image d'un tout moral, ne se montre universelle dans sa mani�re d'�tre, comme l'esprit humain lui-m�me, que lorsqu'elle a admis en elle le conflit, l'opposition.�

Oui, le conflit, librement d�battu, sans qu'un pouvoir ext�rieur, l'�tat, vienne jeter son immense poids sans la balance, en faveur d'une des forces qui sont en lutte.

Comme ces deux auteurs, je pense aussi que l'on a caus� souvent �beaucoup plus de maux en imposantla paix, parce que l'on alliait ensemble des choses contraires, en voulant cr�er un ordre politique g�n�ral, et en sacrifiant les individualit�s et les petits organismes, pour les absorber dans un vaste corps sans couleur et sans vie. �

Voil� pourquoi les communes, � tant qu'elles ne cherch�rent pas elles-m�mes � devenir des �tats et � imposer autour d'elles �la soumission dans un vaste corps sans couleur et sans vie� � voil� pourquoi elle grandissaient, sortaient rajeunies de chaque lutte et florissaient au cliquetis des armes dans la rue ; tandis que, deux si�cles plus tard, cette m�me civilisation s'effondrait au bruit des guerres enfant�es par les �tats.

Dans la commune, la lutte �tait pour la conqu�te et le maintien de la libert� de l'individu, pour le principe f�d�ratif, pour le droit de s'unir et d'agir ; tandis que les guerres des �tats avaient pour but d'an�antir ces libert�s, de soumettre l'individu, d'annihiler la libre entente, d'unir les hommes dans une m�me servitude vis-�-vis le roi, le juge, le pr�tre, � l'�tat.

L� g�t toute la diff�rence. Il y a les luttes et les conflits qui tuent. Et il y a ceux qui lancent l'humanit� en avant.



VI
Dans le courant du XVI� si�cle, des barbares modernes viennent d�truire toute cette civilisation des cit�s du moyen �ge. Ces barbares ne l'an�antissent peut-�tre pas, mais ils l'arr�tent, du moins, dans sa marche pour deux ou trois si�cles. Ils la lancent dans une nouvelle direction.

Ils assujettissent l'individu, ils lui enl�vent toutes ses libert�s, ils lui demandent d'oublier les unions qu'il basait autrefois sur la libre initiative et la libre entente. Le but est de niveler la soci�t� enti�re dans une m�me soumission au ma�tre. Ils d�truisent tous les liens entre hommes, en d�clarant que l'�tat et l'�glise, seuls, doivent d�sormais former l'union entre sujets ; que seuls, l'�glise et l'�tat ont mission de veiller aux int�r�ts industriels, commerciaux, judiciaires, artistiques, passionnels, pour lesquels les hommes du XII� si�cle avaient coutume de s'unir directement.

Et qui sont ces barbares ? � C'est l'�tat : la Triple-Alliance, enfin constitu�e, du chef militaire, du juge romain et du pr�tre � les trois formant une assurance mutuelle pour la domination, les trois unis dans une m�me puissance qui commandera au nom des int�r�ts de la soci�t� � et �crasera cette soci�t�.



On se demande, naturellement, comment ces nouveaux barbares ont pu avoir raison des communes, jadis si puissantes ? O� ont-ils puis� la force pour la conqu�te ?

Cette force, ils l'ont trouv�, tout d'abord, au village. Tout comme les communes de la Gr�ce antique, qui ne surent pas abolir l'esclavage, de m�me les communes du moyen �ge ne surent pas affranchir le paysan du servage, en m�me temps que le citadin.

Il est vrai que presque partout, au moment de son affranchissement, le citadin � artisan-cultivateur lui-m�me � avait cherch� � entra�ner la campagne, � lui aider pour son affranchissement. Pendant deux si�cles, les citadins, en Italie, en Espagne, en Allemagne, avaient soutenu une guerre acharn�e contre les seigneurs f�odaux. Des prodiges d'h�ro�sme et de pers�v�rance furent d�ploy�s par les bourgeois dans cette guerre aux ch�teaux. Ils se saignaient � blanc pour se rendre ma�tres des ch�teaux du f�odalisme et abattre la for�t f�odale qui les enveloppait.

Mais ils n'y r�ussirent qu'� moiti�. De guerre lasse, ils conclurent enfin la paix par-dessus la t�te du paysan. Ils le livr�rent au seigneur, en dehors du territoire conquis par la commune, pour acheter la paix. En Italie, en Allemagne, ils finirent par accepter le seigneur combourgeois, � condition qu'il v�nt r�sider dans la commune. Ailleurs, ils finirent par partager sa domination sur le paysan. Et le seigneur se vengea de ce bas peuple, qu'il ha�ssait et m�prisait, en ensanglantant ses rues par les luttes et la vengeance des familles seigneuriales, qui ne portaient pas leurs diff�rents devant les syndics et juges communaux, mais les d�cidaient par l'�p�e, dans la rue, en lan�ant une partie des communaux contre une autre.

Le seigneur d�moralisa aussi la commune par ses largesses, ses intrigues, son train de vie seigneurial, son �ducation re�ue � la cour de l'�v�que ou du roi. Il lui fit �pouser ses luttes. Et le bourgeois finit par imiter le seigneur : il devint seigneur � son tour, s'enrichissant lui aussi, du labeur des serfs parqu�s dans les villages.

Apr�s quoi, le paysan pr�ta main-forte aux rois, aux empereurs, aux tsars naissants et aux papes quand ils se mirent � construire leurs royaumes et � assujettir les villes. L� o� le paysan ne marcha pas sous leurs ordres, il les laissa faire.


C'est � la campagne, dans un ch�teau fort, situ� au milieu de populations campagnardes, que se constituait lentement la royaut�. Au XII� si�cle, elle n'existait que de nom, et nous savons aujourd'hui ce qu'il faut penser des gueux, chefs de petites bandes de brigands qui s'ornaient de ce nom : un nom qui, d'ailleurs � Augustin Thierry l'a si bien d�montr� � ne voulait pas dire grand'chose � cette �poque.

Lentement, par t�tonnements, un baron plus puissant ou plus rus� que les autres r�ussissait, �� et l�, � s'�lever au-dessus de ses confr�res. L'�glise s'empressait de l'appuyer. Et, par la force, la ruse, l'argent, le glaive et le poison en cas de besoin, un de ces barons f�odaux grandissait aux d�pens des autres. Mais ce ne fut jamais dans aucune des cit�s libres, qui avaient leur forum bruyant, leur roche Tarp�ienne, ou leur fleuve pour les tyrans, que l'autorit� royale r�ussit � se constituer : ce fut dans des villes grandies au sein de la campagne.

Apr�s avoir vainement cherch� � constituer cette autorit� � Reims ou � Lyon, ce fut Paris, � agglom�ration de villages et de bourgs entour�s de riches campagnes, qui n'avaient pas encore connu la vie des cit�s libres ; ce fut � Westminster, aux portes de la populeuse cit� de Londres ; ce fut dans le Kremlin, b�ti au sein de riches villages sur les bords de la Moskva, apr�s avoir �chou� � Souzdal et � Vladimir, � mais jamais � Novgorod ou Pskov, � Nuremberg, � Laon ou � Florence � que l'autorit� royale fut consolid�e.

Les paysans des alentours leur fournissaient le bl�, les chevaux et les hommes, et le commerce � royal, non communal � accroissait leurs richesses. L'�glise les entoura de ses soins. Elle les prot�gea, leur vint au secours avec ses coffres-forts, leur inventa le saint de la localit� et ses miracles. Elle entoura de sa v�n�ration la Notre-Dame de Paris ou la Vierge d'Ib�rie � Moscou. Et, pendant que la civilisation des cit�s libres, �mancip�es des �v�ques, prenait son �lan juv�nile, l'�glise travailla �prement � reconstituer son autorit� par l'interm�diaire de la royaut� naissante, en entourant de ses soins, de son encens et de ses �cus le berceau royal de celui qu'elle avait choisi finalement pour refaire avec lui, par lui, son autorit� eccl�siastique. A Paris, � Moscou, � Madrid, � Prague, vous la voyez pench�e sur le berceau de la royaut�, sa torche allum�e � la main.

�pre � la besogne, forte de son �ducation �tatiste, s'appuyant sur l'homme de volont� ou de ruse qu'elle va prendre dans n'importe quelle classe de la soci�t�, vers�e dans l'intrigue et vers�e dans le droit romain et byzantin � vous la voyez marcher sans rel�che vers son id�al ; le roi h�bra�que, absolu, mais ob�issant au grand pr�tre � le bras s�culier aux ordres du pouvoir eccl�siastique.

Au XVI� si�cle, ce lent travail des deux conjur�s est d�j� en pleine vigueur. Un roi domine d�j� les autres barons, ses rivaux, et cette force viendra s'abattre sur les cit�s libres pour les �craser � leur tour.


D'ailleurs, les villes du XVI� si�cle n'�taient plus ce qu'elle avaient �t� aux XII�, XIII� et XIV� si�cles.

Elles �taient n�es de la r�volution libertaire. Mais elles n'eurent pas le courage d'�tendre leurs id�es d'�galit� aux campagnes voisines, pas m�me � ceux qui �taient venus s'�tablir plus tard dans leurs enceintes, asiles de libert�, pour y cr�er les arts industriels.

Une distinction entre les vieilles familles qui avaient fait la r�volution du XII� si�cle, ou �les familles� tout court, et ceux qui vinrent s'�tablir plus tard dans la cit�, se rencontre dans toutes les villes. La vieille �guilde des marchands� n'entend pas recevoir les nouveaux-venus. Elle refuse se s'incorporer les �arts jeunes� pour le commerce. Et, de simple commis de la cit� qu'elle �tait autrefois, lorsqu'elle faisait le commerce �tranger pour toute la cit�, elle devient l'entremetteur qui s'enrichit pour son compte dans le commerce lointain. Elle importe le faste oriental et, plus tard, s'allie au seigneur combourgeois et au pr�tre ; ou bien, elle va chercher appui chez le roi naissant, pour maintenir son droit � l'enrichissement, son monopole commercial. Devenu personnel, le commerce tue la libre cit�.

Les guildes des anciens m�tiers dont se composait au d�but la cit� et son gouvernement ne veulent pas reconna�tre non plus les m�mes droits aux jeunes guildes, form�es plus tard par les jeunes m�tiers. Ceux-ci doivent conqu�rir leurs droits par une r�volution. Et c'est ce qu'ils font, partout. Mais si cette r�volution devient, pour la plupart, le point de d�part d'un renouveau de toute la vie et de tous les arts


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