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Post� le mercredi 30 novembre 2005 @ 01:13:35 by AnarchOi Contributed by: AnarchOi
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Brochure publi�e en 6e �dition, en 1892, � sept mille exemplaires, conform�ment au d�sir de notre camarade Lucien Mass�, coiffeur � Ars en R�, qui en mourant, avait l�gu� � la R�VOLTE la somme n�cessaire � cette publication. Publications des Temps Nouveaux n�65
I
�Quand l'ignorance est au sein des soci�t�s et de d�sordre dans les esprits, les lois deviennent nombreuses. Les hommes attendent tout de la l�gislation, et chaque loi nouvelle �tant un nouveau m�compte, ils sont port�s � lui demander sans cesse ce qui ne peut venir que d'eux-m�mes, de leur �ducation, de l'�tat de leurs moeurs.� � Ce n'est pourtant pas un r�volutionnaire qui dit cela, pas m�me un r�formateur. C'est un jurisconsulte, Dalloz, l'auteur du recueil des lois fran�aises, connu sous le nom de R�pertoire de la L�gislation. Et cependant ces lignes, quoique �crites par un homme qui �tait lui-m�me un l�gislateur et un admirateur des lois, repr�sentent parfaitement l'�tat anormal de nos soci�t�s.
Dans les Etats actuels une loi nouvelle est consid�r�e comme un rem�de � tous les maux. Au lieu de changer soi-m�me ce qui est mauvais, on commence par demander une loi qui le change. La route entre deux villages est-elle impraticable, le paysan dit qu'il faudrait une loi sur les routes vicinales. Le garde-champ�tre a-t-il insult� quelqu'un, en profitant de la platitude de ceux qui l'entourent de leur respect : � �Il faudrait une loi, dit l'insult�, qui prescriv�t aux gardes-champ�tres d'�tre un peu plus polis.� Le commerce, l'agriculture ne marchent pas ? � �C'est une loi protectrice qu'il nous faut ! � ainsi raisonnent le laboureur, l'�leveur de b�tail, le sp�culateur en bl�s, il n'y a pas jusqu'au revendeur de loques qui ne demande une loi pour son petit commerce. Le patron baisse-t-il les salaires ou augmente-t-il la journ�e de travail : � �Il faut une loi qui mette ordre � cela ! � � s'�crient les d�put�s en herbe, au lieu de dire aux ouvriers qu'il y a un autre moyen, bien plus efficace �de mettre ordre � cela� : reprendre au patron ce dont il a d�pouill� des g�n�rations d'ouvriers. Bref, partout une loi ! une loi sur les rentes, une loi sur les modes, une loi sur les chiens enrag�s, une loi sur la vertu, une loi pour opposer une digue � tous les vices, � tous les maux qui ne sont que le r�sultat de l'indolence et de la l�chet� humaine.
Nous sommes tous tellement pervertis par une �ducation qui d�s le bas-�ge cherche � tuer en nous l'esprit de r�volte et d�veloppe celui de soumission � l'autorit� ; nous sommes tellement pervertis par cette existence sous la f�rule de la loi qui r�gente tout : notre naissance, notre �ducation, notre d�veloppement, notre amour, nos amiti�s, que, si cela continue, nous perdrons toute initiative, toute habitude de raisonner par nous-m�mes. Nos soci�t�s semblent ne plus comprendre que l'on puisse vivre autrement que sous le r�gime de la loi, �labor�e par un gouvernement repr�sentatif et appliqu�e par une poign�e de gouvernants ; et lors m�me qu'elles parviennent � s'�manciper de ce joug, leur premier soin est de le reconstituer imm�diatement. �L'an I de la Libert� n'a jamais dur� plus d'un jour, car apr�s l'avoir proclam�, le lendemain m�me on se remettait sous le joug de la Loi, de l'Autorit�.
En effet, voil� des milliers d'ann�es que ceux qui nous gouvernent ne font que r�p�ter sur tous les tons : Respect � la loi, ob�issance � l'autorit� ! Le p�re et la m�re �l�vent les enfants dans ce sentiment. L'�cole les raffermit, elle en prouve la n�cessit� en inculquant aux enfants des bribes de fausse science, habilement assorties : de l'ob�issance � la loi elle fait un culte ; elle marie le dieu et la loi des ma�tres en une seule et m�me divinit�. Le h�ros de l'histoire qu'elle fabriqu�e, c'est celui qui ob�it � la loi, qui la prot�ge contre les r�volt�s.
Plus tard, lorsque l'enfant entre dans la vie publique, la soci�t� et la litt�rature, frappant chaque jour, � chaque instant, comme la goutte d'eau creusant la pierre, continuent � nous inculquer le m�me pr�jug�. Les livres d'histoire, de science politique, d'�conomie sociale regorgent de ce respect � la loi ; on a m�me mis les sciences physiques � contribution et, en introduisant dans ces sciences d'observation un langage faux, emprunt� � la th�ologie et � l'autoritarisme, on parvient habilement � nous brouiller l'intelligence, toujours pour maintenir le respect de la loi. Le journal fait la m�me besogne : il n'y a pas d'article dans les journaux qui ne pr�che l'ob�issance � la loi, lors m�me qu'� la troisi�me page, ils constatent chaque jour l'imb�cillit� de la loi et montrent comment elle est tra�n�e dans toutes les boues, dans toutes les fanges par ceux qui sont pr�pos�s � son maintien. Le servilisme devant la loi est devenu une vertu et je doute m�me qu'il y ait eu un seul r�volutionnaire qui n'ait d�but� dans son jeune �ge par �tre d�fenseur de la loi contre ce qu'on nomme g�n�ralement les abus, cons�quence in�vitable de la loi m�me.
L'art fait chorus avec la soi-disant science. Le h�ros du sculpteur, du peintre et du musicien couvre la Loi de son bouclier et, les yeux enflamm�s et les narines ouvertes, il est pr�t � frapper de son glaive quiconque oserait y toucher. On lui �l�ve des temples, on lui nomme des grands pr�tres, auxquels les r�volutionnaires h�sitent � toucher, et si la R�volution elle-m�me vient balayer une ancienne institution, c'est encore par une loi qu'elle essaie de consacrer son oeuvre.
Ce ramassis de r�gles de conduite, que nous ont l�gu� l'esclavage, le servage, le f�odalisme, la royaut� et qu'on appelle Loi, a remplac� ces monstres de pierre devant lesquels on immolait les victimes humaines, et que n'osait m�me effleurer l'homme asservi, de peur d'�tre tu� par les foudres du ciel.
C'est depuis l'av�nement de la bourgeoisie, � depuis la grande r�volution fran�aise, � qu'on a surtout r�ussi � �tablir ce culte. Sous l'ancien r�gime, lorsqu'on �tait tenu d'ob�ir au bon plaisir du roi et de ses valets, on parlait peu de lois, si ce n'est Montesquieu, Rousseau, Voltaire, pour les opposer au caprice royal. Mais pendant et apr�s la r�volution, les avocats, arriv�s au pouvoir, ont fait de leur mieux pour affermir ce principe, sur lequel ils devaient �tablir leur r�gne. La bourgeoisie l'accepta d'embl�e comme son ancre de salut, pour mettre une digue au torrent populaire. La pr�traille s'empressa de la sanctifier, pour sauver la barque qui sombrait dans les vagues du torrent. Le peuple enfin l'accepta comme un progr�s sur l'arbitraire et la violence du pass�.
Il faut se transposer en imagination au XVIIIe si�cle pour le comprendre. Il faut avoir saign� le sang de son coeur au r�cit des atrocit�s qui se commettaient � cette �poque par les nobles tout-puissants sur les hommes et les femmes du peuple, pour comprendre quelle influence magique ces mots : �Egalit� devant la loi, ob�issance � la loi, sans distinction de naissance ou de fortune� devaient exercer, il y a un si�cle, sur l'esprit du manant. Lui, qu'on avait trait� jusqu'alors plus cruellement qu'un animal, lui qui n'avait jamais eu aucun droit et n'avait jamais obtenu la justice contre les actes les plus r�voltants du noble, � moins de se venger en le tuant et en se faisant pendre, � il se voyait reconnu par cette maxime, du moins en th�orie, du moins quant � ses droits personnels, l'�gal de son seigneur. Quelle que f�t cette loi, elle promettait d'atteindre �galement le seigneur et le manant, elle proclamait l'�galit�, devant le juge, du pauvre et du riche.
Cette promesse �tait un mensonge, nous le savons aujourd'hui : mais � cette �poque, elle �tait un progr�s, un hommage rendu � la justice, comme �l'hypocrisie est un hommage rendu � la v�rit�. C'est pourquoi, lorsque les sauveurs de la bourgeoisie menac�e, les Robespierre et les Danton, se basant sur les �crits des philosophes de la bourgeoisie, les Rousseau et les Voltaire, proclam�rent �le respect de la loi �gal pour tous� � le peuple, dont l'�lan r�volutionnaire s'�puisait d�j� en face d'un ennemi de plus en plus solidement organis�, accepta le compromis. Il plia le cou sous le joug de la Loi, pour se sauver de l'arbitraire du seigneur.
Depuis, la bourgeoisie n'a cess� d'exploiter cette maxime qui, avec cet autre principe, le gouvernement repr�sentatif, r�sume la philosophie du si�cle de la bourgeoisie, le dix-neuvi�me si�cle. Elle l'a pr�ch� dans les �coles, elle l'a propag� dans ses �crits, elle a cr�� sa science et ses arts avec cet objectif, elle l'a fourr� partout, comme la d�vote anglaise qui vous glisse sous la porte ses bouquins religieux. Et elle a si bien fait, qu'aujourd'hui, nous voyons se produire ce fait ex�crable : au jour m�me du r�veil de l'esprit frondeur, les hommes, voulant �tre libres, commencent par demander � leurs ma�tres, de vouloir bien les prot�ger en modifiant les lois cr�es par ces m�mes ma�tres.
� Mais les temps et les esprits ont cependant chang� depuis un si�cle. On trouve partout des r�volt�s qui ne veulent plus ob�ir � la loi, sans savoir d'o� elle vient, quelle en est l'utilit�, d'o� vient l'obligation de lui ob�ir et le respect dont on l'entoure. La r�volution qui s'approche est une r�volution et non une simple �meute, par cela m�me que les r�volt�s de nos jours soumettent � leur critique toutes les bases de la soci�t�, v�n�r�es jusqu'� pr�sent, et avant tout, ce f�tiche, � la Loi.
Ils analysent son origine et il y trouvent, soit un dieu, � produit des terreurs du sauvage, stupide, mesquin et m�chant comme les pr�tres qui se r�clament de son origine surnaturelle, � soit le sang, la conqu�te par le fer et le feu. Ils �tudient son caract�re et il y trouvent pour trait distinctif l'immobilit�, rempla�ant le d�veloppement continu de l'humanit�, la tendance � immobiliser ce qui devrait se d�velopper et se modifier chaque jour. Ils demandent comment la loi se maintient, et ils voient les atrocit�s du byzantinisme et les cruaut�s de l'inquisition, les tortures du moyen-�ge, les chairs vivantes coup�es en lani�res par le fouet du bourreau, les cha�nes, la massue, la hache au service de la loi ; les sombres souterrains des prisons, les souffrances, les pleurs et les mal�dictions. Aujourd'hui � toujours la hache, la corde, le chassepot, et les prisons ; d'une part, l'abrutissement du prisonnier, r�duit � l'�tat de b�te en cage, l'avilissement de son �tre moral, et, d'autre part, le juge d�pouill� de tous les sentiments qui font la meilleure partie de la nature humaine, vivant comme un visionnaire dans un monde de fictions juridiques, appliquant avec volupt� la guillotine, sanglante ou s�che, sans que lui, ce fou froidement m�chant, se doute seulement de l'ab�me de d�gradation dans lequel il est tomb� vis-�-vis de ceux qu'il condamne.
Nous voyons une race de faiseurs de lois l�gif�rant sans savoir sur quoi ils l�gif�rent, votant aujourd'hui une loi sur l'assainissement des villes, sans avoir la moindre notion d'hygi�ne, demain, r�glementant l'armement des troupes, sans m�me conna�tre un fusil, faisant des lois sur l'enseignement et l'�ducation sans avoir jamais su donner un enseignement quelconque ou une �ducation honn�te � leurs enfants, l�gif�rant � tort et � travers, mais n'oubliant jamais l'amende qui frappera les va-nu-pieds, la prison, les gal�res qui frapperont des hommes mille fois moins immoraux qu'ils ne le sont eux-m�mes, ces l�gislateurs ! � Nous voyons enfin le ge�lier qui marche vers la perte de tout sentiment humain, le gendarme dress� en chien de piste, le mouchard se m�prisant lui-m�me, la d�lation transform�e en vertu, la corruption �rig�e en syst�me ; tous les vices, tous les mauvais c�t�s de la nature humaine, favoris�s, cultiv�s pour le triomphe de la Loi.
Nous voyons cela, et c'est pour cela qu'au lieu de r�p�ter niaisement la vieille formule : �Respect � la loi !�, nous crions : �M�pris de la loi et de ses attributs !� Ce mot l�che : �Ob�issance � la loi !� nous le rempla�ons par : �R�volte contre toutes les lois !� Que l'on compare seulement les m�faits accomplis au nom de chaque loi, avec ce qu'elle a pu produire de bon, qu'on p�se le bien et le mal, � et l'on verra si nous avons raison.
II
La loi est un produit relativement moderne ; car l'humanit� a v�cu des si�cles et des si�cles sans avoir aucune loi �crite, ni m�me simplement grav�e en symboles, sur des pierres, � l'entr�e des temples. A cette �poque, les relations des hommes entre eux �taient r�gl�es par de simples coutumes, par des habitudes, des usages, que la constante r�p�tition rendait v�n�rables et que chacun acqu�rait d�s son enfance, comme il apprenait � se procurer sa nourriture par la chasse, l'�levage de bestiaux ou l'agriculture.
Toutes les soci�t�s humaines ont pass� par cette phase primitive, et jusqu'� pr�sent encore une grande partie de l'humanit� n'a point de lois �crites. Les peuplades ont des moeurs, des coutumes, � un �droit coutumier�, comme disent les juristes, � elles ont des habitudes sociables, et cela suffit pour maintenir les bons rapports entre les membres du village, de la tribu, de la communaut�. M�me chez nous, civilis�s, lorsque, sortant de nos grandes villes, nous allons dans les campagnes, nous y voyons encore que les relations mutuelles des habitants sont r�gl�es, non d'apr�s la loi �crite des l�gislateurs, mais d'apr�s les coutumes anciennes, g�n�ralement accept�es. Les paysans de la Russie, de l'Italie, de l'Espagne, et m�me d'une bonne partie de la France et de l'Angleterre, n'ont aucune id�e de la loi �crite. Celle-ci vient s'immiscer dans leur vie seulement pour r�gler leurs rapports avec l'Etat ; quant aux rapports entre eux, quelquefois tr�s compliqu�s, ils les r�glent simplement d'apr�s les anciennes coutumes. Autrefois, c'�tait le cas pour toute l'humanit�.
Lorsqu'on analyse les coutumes des peuples primitifs, on y remarque deux courants bien distincts.
Puisque l'homme ne vit pas solitaire, il s'�labore en lui des sentiments, des habitudes utiles � la conservation de la soci�t� et � la propagation de la race. Sans les sentiments sociables, sans les pratiques de solidarit�, la vie en commun e�t �t� absolument impossible. Ce n'est pas la loi qui les �tablit, ils sont ant�rieurs � toutes lois. Ce n'est pas non plus la religion qui les prescrit, ils sont ant�rieurs � toute religion, ils se retrouvent chez tous les animaux qui vivent en soci�t�. ils se d�veloppent d'eux-m�mes, par la force m�me des choses, comme ces habitudes que l'homme a nomm� instincts chez les animaux : ils proviennent d'une �volution utile, n�cessaire m�me pour maintenir la soci�t� dans la lutte pour l'existence qu'elle doit soutenir. Les sauvages finissent par ne plus se manger entre eux, parce qu'ils trouvent qu'il est beaucoup plus avantageux de s'adonner � une culture quelconque, au lieu de se procurer une fois par an le plaisir de se nourrir de la chair d'un vieux parent. Au sein des tribus absolument ind�pendantes et ne connaissant ni lois, ni chefs, dont maint voyageur nous a d�peint les moeurs, les membres d'une m�me tribu cessent de se donner des coups de couteau � chaque dispute, parce que l'habitude de vivre en soci�t� a fini par d�velopper en eux un certain sentiment de fraternit� et de solidarit� ; ils pr�f�rent s'adresser � des tiers pour vider leurs diff�rents. L'hospitalit� des peuples primitifs, le respect de la vie humaine, le sentiment de r�ciprocit�, la compassion pour les faibles, la bravoure, juqu'au sacrifice de soi-m�me dans l'int�r�t d'autrui, que l'on apprend d'abord � pratiquer envers les enfants et les amis, et plus tard � l'�gard des membres de la communaut�, � toutes ces qualit�s se d�veloppent chez l'homme ant�rieurement aux lois, ind�pendamment de toute religion, comme chez tous les animaux sociables. Ces sentiments et ces pratiques sont le r�sultat in�vitable de la vie en soci�t�. Sans �tre inh�rentes � l'homme (ainsi que disent les pr�tres et les m�taphysiciens), ces qualit�s sont la cons�quence de la vie en commun.
Mais, � c�t� de ces coutumes, n�cessaires pour la vie des soci�t�s et pour la conservation de la race, il se produit, dans les associations humaines, d'autres d�sirs, d'autres passions, et partant, d'autres habitudes, d'autres coutumes. Le d�sir de dominer les autres et de leur imposer sa volont� ; le d�sir de s'emparer des produits du travail d'une tribu voisine ; le d�sir de subjuguer d'autres hommes, afin de s'entourer des jouissances sans rien produire soi-m�me, tandis que des esclaves produisent le n�cessaire et procurent � leur ma�tre tous les plaisirs et toutes les volupt�s, � ces d�sirs personnels, �go�stes, produisent un autre courant d'habitudes et de coutumes. Le pr�tre, d'une part, ce charlatan qui exploite la superstition et qui, apr�s s'�tre affranchi lui-m�me de la peur du diable, la propage parmi les autres ; le guerrier, d'autre part, ce rodomont qui pousse � l'invasion et au pillage du voisin pour en revenir charg� de butin et suivi d'esclaves, � tous deux, la main dans la main, parviennent � imposer aux soci�t�s primitives des coutumes avantageuses pour eux, et qui tendent � perp�tuer leur domination sur les masses. Profitant de l'indolence, de la peur, de l'inertie des foules, et gr�ce � la r�p�tition constante des m�mes actes, ils arrivent � �tablir le point d'appui de leur domination.
Pour cela, ils exploitent d'abord l'esprit de routine qui est si d�velopp� chez l'homme et qui atteint un degr� si frappant chez les enfants, les peuples sauvages, aussi bien que chez les animaux. L'homme, surtout lorqu'il est superstitieux, a toujours peur de changer quoi que ce soit � ce qui existe ; g�n�ralement il v�n�re ce qui est antique. � �Nos p�res ont fait ainsi ; ils ont v�cu tant bien que mal, ils vous ont �lev�, ils n'ont pas �t� malheureux, faites de m�me !� disent les vieillards aux jeunes gens, d�s que ceux-ci veulent changer quelque chose. L'inconnu les effraie, ils pr�f�rent se cramponner au pass�, lors m�me que ce pass� repr�sente la mis�re, l'oppression, l'esclavage. On peut m�me dire que plus l'homme est malheureux, plus il craint de changer quoi que ce soit, de peur de devenir encore plus malheureux ; il faut qu'un rayon d'espoir et quelque peu de bien-�tre p�n�trent dans sa triste cabane, pour qu'il commence � vouloir mieux, � critiquer son ancienne mani�re de vivre, � d�sirer un changement. Tant que cet espoir ne l'a pas p�n�tr�, tant qu'il ne s'est pas affranchi de la tutelle de ceux qui utilisent ses superstitions et ses craintes, il pr�f�re rester dans la m�me situation. Si les jeunes veulent changer quelque chose, les vieux poussent un cri d'alarme contre les novateurs ; tel sauvage se fera plut�t tuer que de transgresser la coutume de son pays, car d�s l'enfance on lui a dit que la moindre infraction aux coutumes �tablies lui porterait malheur, causerait la ruine de toute la tribu. Et aujoiurd'hui encore, combien de politiciens, d'�conomistes et de soi-disant r�volutionnaires agissent sous la m�me impression, en se cramponnant � un pass� qui s'en va ! Combien n'ont d'autre souci que de chercher des pr�c�dents ! Combien de fougueux novateurs sont les simples copistes des r�volutions ant�rieures !
Cet esprit de routine qui puise son origine dans la superstition, dans l'indolence et dans la l�chet�, fit de tout temps la force des oppresseurs ; dans les soci�t�s humaines primitives, il fut habilement expoit� par les pr�tres et les chefs militaires, perp�tuant les coutumes avantageuses pour eux seuls, qu'ils r�ussissent � imposer aux tribus.
Tant que cet esprit de conservation, habilement exploit�, suffisait pour assurer l'empi�tement des chefs sur la libert� des individus ; tant que les seules in�galit�s entre les hommes �taient les in�galit�s naturelles et qu'elles n'�taient pas encore d�cupl�es et centupl�es par la concentration du pouvoir et des richesses, il n'y avait aucun besoin de loi et de l'appareil formidable des tribunaux et des peines toujours croissantes pour l'imposer.
Mais lorsque la soci�t� eut commenc� � se scinder de plus en plus en deux classes hostiles, � l'une qui cherche � �tablir sa domination et l'autre qui s'efforce de s'y soustraire, la lutte s'engagea. Le vainqueur d'aujourd'hui s'empresse d'immobiliser le fait accompli, il cherche � le rendre indiscutable, � le transformer en institution sainte et v�n�rable, par tout ce que les vaincus peuvent respecter. La loi fait son apparition, sanctionn�e par le pr�tre et ayant � son service la massue du guerrier. Elle travaille � immobiliser les coutumes avantageuses � la minorit� dominatrice, et l'Autorit� militaire se charge de lui assurer l'ob�issance. Le guerrier trouve en m�me temps dans cette nouvelle fonction un nouvel instrument pour assurer son pouvoir ; il n'a plus � son service une simple force brutale : il est le d�fenseur de la Loi.
Mais, si la Loi ne pr�sentait qu'un assemblage de prescriptions avantageuses aux seuls dominateurs, elle aurait de la peine � se faire accepter, � se faire ob�ir. Eh bien, le l�gislateur confond dans un seul et m�me code les deux courants de coutumes dont nous venons de parler : les maximes qui repr�sentent les principes de moralit� et de solidarit� �labor�s par la vie en commun, et les ordres qui doivent � jamais consacrer l'in�galit�. Les coutumes qui sont absolument n�cessaires � l'existence m�me de la soci�t�, sont habilement m�l�es dans le Code aux pratiques impos�es par les dominateurs, et pr�tendent au m�me respect de la foule. � �Ne tue pas !� dit le Code et �Paye la d�me au pr�tre !� s'empresse-t-il d'ajouter. �Ne vole pas !� dit le Code et aussit�t apr�s : �Celui qui ne paiera pas l'imp�t aura le bras coup� !�.
Voil� la Loi, et ce double caract�re, elle l'a conserv� jusqu'aujourd'hui. Son origine, � c'est le d�sir des dominateurs d'immobiliser les coutumes qu'ils avaient impos�es � leur avantage. Son caract�re, c'est le m�lange habile des coutumes utiles � la soci�t�, � coutumes qui n'ont pas besoin de lois pour �tre respect�es, � avec ces autres coutumes qui ne pr�sentent d'avantages que pour les dominateurs, qui sont nuisibles aux masses et ne sont maintenues que par la crainte des supplices.
Pas plus que le capital individuel, n� de la fraude et de la violence et d�velopp� sous l'auspice de l'autorit�, la Loi n'a donc aucun titre au respect des hommes. N�e de la violence et de la superstition, �tablie dans l'int�r�t du pr�tre, du conqu�rant et du riche exploiteur, elle devra �tre abolie en entier le jour o� le peuple voudra briser ses cha�nes.
Nous nous en convaincrons encore mieux, en analysant dans le chapitre suivant le d�veloppement ult�rieur de la Loi sous les auspices de la religion, de l'autorit� et du r�gime parlementaire actuel.
III
Nous avons vu comment la Loi est n�e des coutumes et des usages �tablis, et comment elle repr�sentait d�s le d�but un m�lange habile de coutumes sociables, n�cessaires � la pr�servation de la race humaine, avec d'autres coutumes, impos�es par ceux qui profitaient des superstitions populaires pour consolider leur droit du plus fort. Ce double caract�re de la Loi d�termine son d�veloppement ult�rieur chez les peuples de plus en plus polic�s. Mais, tandis que le noyau de coutumes sociables inscrites dans la Loi ne subit qu'une modification tr�s faible et tr�s lente dans le cours des si�cles, � c'est l'autre partie des lois qui se d�veloppe, tout � l'avantege des classes dominantes, tout au d�triment des classes opprim�es. C'est � peine si, de temps en temps, les classes dominantes se laissent arracher une loi quelconque qui repr�sente, ou semble repr�senter, une certaine garantie pour les d�h�rit�s. Mais alors cette loi ne fait qu'abroger une loi pr�c�dente, faite � l'avantage des classes dominatrices. �Les meilleures lois�, disait Burkle, �furent celles qui abrog�rent des lois pr�c�dentes.� Mais, quels efforts terribles n'a-t-il pas fallu d�penser, quels flots de sang n'a-t-il pas fallu verser chaque fois qu'il s'agissait d'abroger une de ces institutions qui servent � tenir le peuple dans les fers ! Pour abolir les derniers vestiges du servage et des droits f�odaux et pour briser la puissance de la camarilla royale, il a fallu que la France pass�t par quatre ans de r�volution et par vingt ans de guerres. Pour abroger la moindre des lois iniques qui nous sont l�gu�es par le pass�, il faut des dizaines d'ann�es de lutte, et pour la plupart, elles ne disparaissent que dans les p�riodes r�volutionnaires.
Les socialistes ont d�j� fait maintes fois l'histoire de la g�n�se du Capital. Ils ont racont� comment il est n� des guerres et du butin, de l'esclavage, du servage, de la fraude et de l'exploitation moderne. Ils ont montr� comment il s'est nourri du sang de l'ouvrier et comment peu � peu il a conquis le monde entier. Ils ont encore � faire la m�me histoire, concernant la g�n�se et le d�veloppement de la Loi. Heureusement, l'esprit populaire, prenant, comme toujours, les devants sur les hommes de cabinet, fait d�j� la philosophie de cette histoire et il en plante les jalons essentiels.
Faite pour garantir les fruits du pillage, de l'accaparement et de l'exploitation, la Loi a suivi les m�mes phases de d�veloppement que le Capital : fr�re et soeur jumeaux, ils ont march� la main dans la main, se nourrissant l'un et l'autre des souffrances et des mis�res de l'humanit�. Leur histoire a �t� presque la m�me dans tous les pays d'Europe. Ce ne sont que les d�tails qui diff�rent : le fond reste le m�me ; et, jeter un coup d'oeil sur le d�veloppement de la Loi en France, ou en Allemagne, c'est conna�tre dans ses traits essentiels ses phases de d�veloppement dans la plupart des nations europ�ennes.
A ses origines, la Loi �tait le pacte ou contrat national. Au Champ de Mai, les l�gions et le peuple agr�aient le contrat ; le Champ de Mai des Communes primitives de la Suisse est encore un souvenir de cette �poque, malgr� toute l'alt�ration qu'il a subie par l'immixion de la civilisation bourgeoise et centralisatrice. Certes, ce contrat n'�tait pas toujours librement consenti ; le fort et le riche imposaient d�j� leur volont� � cette �poque. Mais du moins, ils rencontraient un obstacle � leurs tentatives d'envahissement dans la masse populaire qui souvent leur faisait aussi sentir sa force.
Mais, � mesure que l'Eglise d'une part et le seigneur de l'autre r�ussissent � asservir le peuple, le droit de l�gif�rer �chappe des mains de la nation pour passer aux privil�gi�s. L'Eglise �tend ses pouvoirs. Soutenue par les richesses qui s'accumulent dans ses coffres, elle se m�le de plus en plus dans la vie priv�e et, sous pr�texte de sauver les �mes, elle s'empare du travail de ses serfs, elle pr�l�ve l'imp�t sur toutes les classes, elle �tend sa juridiction ; elle multiplie les d�lits et les peines et s'enrichit en proportion des d�lits commis, puisque c'est dans ses coffres-forts que s'�coule le produit des amendes. Les lois n'ont plus trait aux int�r�ts nationaux : �on les croirait plut�t �man�es d'un Concile de fanatiques religieux que de l�gislateurs�, � observe un historien du droit fran�ais.
En m�me temps, � mesure que le seigneur, de son c�t�s, �tend ses pouvoirs sur les laboureurs des champs et les artisans des villes, c'est lui qui devient aussi juge et l�gislateur. Au dixi�me si�cle, il existe des monuments de droit public, ce ne sont que des trait�s qui r�glent les obligations, les corv�es et les tributs des serfs et des vassaux du seigneur. Les l�gislateurs � cette �poque, c'est une poign�e de brigands, se multipliant et s'organisant pour le brigandage qu'ils exercent contre un peuple devenu de plus en plus pacifique � mesure qu'il se livre � l'agriculture. Ils exploitent � leur avantage le sentiment ee justice inh�rent aux peuples ; ils posent en justiciers, se donnent de l'application m�me des principes de justice une source de revenus, et fomentent les lois qui serviront � maintenir leur domination.
Plus tard ces lois rassembl�es par les l�gistes et classifi�es, servent de fondement � nos codes modernes. Et on parlera encore de respecter ces codes, � h�ritage du pr�tre et du baron !
La premi�re r�volution, la r�volution des Communes, ne r�ussit � abolir qu'une partie de ces lois ; car les chartes des communes affranchies ne sont pour la plupart qu'un compromis entre la l�gislation seigneuriale ou �piscopale et les nouvelles relations, cr��es au sein de la Commune libre. Et cependant, quelle diff�rence entre ces lois et nos lois actuelles ! La Commune ne se permet pas d'emprisonner et de guillotiner les citoyens pour une raison d'Etat : elle se borne � expulser celui qui a complot� avec les ennemis de la Commune, et � raser sa maison. Pour la plupart des soi-disant �crimes et d�lits�, elle se borne � imposer des amendes ; on voit m�me, dans les Communes du douzi�me si�cle, ce principe si juste, mais oubli� aujourd'hui, que c'est toute la Commune qui r�pond pour les m�faits commis par chacun de ses membres. Les soci�t�s d'alors, consid�rant le crime comme un accident, ou comme un malheur (c'est encore jusqu'� pr�sent la conception du paysan russe), et n'admettant pas le principe de vengeance personnelle, pr�ch�e par la Bible, comprenaient que la faute pour chaque m�fait retombe sur la soci�t� enti�re. Il a fallu toute l'influence de l'Eglise byzantine, qui importait en Occident la cruaut� raffin�e des despotes de l'Orient, pour introduire dans les moeurs des Gaulois et des Germains la peine de mort et les supplices horribles qu'on infligea plus tard � ceux qu'on consid�rait comme criminels; il a fallu toute l'influence du code civil romain, � produit de la pourriture de la Rome imp�riale, � pour introduire ces notions de propri�t� fonci�re illimit�e qui vinrent renverser les coutumes communalistes des peuples primitifs.
On sait que les Communes libres n'ont pu se maintenir ; elles devinrent la proie de la royaut�. Et � mesure que la royaut� acqu�rait une force nouvelle, le droit de la l�gislation passait de plus en plus dans les mains d'une coterie de courtisans. L'appel � la nation n'est fait que pour sanctionner les imp�ts demand�s par le roi. Des parlements, appel�s � deux si�cles d'intervalle, selon le bon plaisir et les caprices de la Cour, des �Conseils extraordinaires�, des �s�ances de notables�, o� les ministres �coutent � peine les �dol�ances� des sujets du roi, � voil� les l�gislateurs. � Et plus tard encore, lorsque les pouvoirs sont concentr�s dans une seule personne qui dit : �l'Etat, c'est Moi�, c'est �dans le secret des Conseils du prince�, selon la fantaisie d'un ministre ou d'un roi imb�cile, que se fabriquent les �dits, auxquels les sujets sont tenus d'ob�ir sous peine de mort. Toutes les garanties judiciaires sont abolies ; la nation est serve du pouvoir royal et d'une poign�e de courtisans ; les peines les plus terribles : la roue, le b�cher, l'�corchement, les tortures en tout genre, � produits de la fantaisie malade de moines et fous enrag�s qui cherchent leurs d�lices dans les souffrances des supplici�s, � voil� les progr�s qui font leur apparition � cette �poque.
C'est � la grande r�volution que revient l'honneur d'avoir commenc� la d�molition de cet �chafaudage de lois qui nous a �t� l�gu� par la f�odalit� et la royaut�. Mais, apr�s avoir d�moli quelques parties du vieil �difice, la R�volution remit le pouvoir de l�gif�rer entre les mains de la bourgeoisie qui, � son tour, commen�a � �lever tout un nouvel �chafaudage de lois destin�es � maintenir et � perp�tuer sa domination sur les masses. Dans ses parlements, elle l�gif�re � perte de vue, et des montagnes de paperasses s'accumulent avec une rapidit� effroyable. Mais que sont au fond toutes ces lois ? La plus grande partie n'a qu'un but : celui de prot�ger la propri�t� individuelle, c'est-�-dire, les richesses acquises au moyen de l'exploitation de l'homme par l'homme, d'ouvrir de nouveaux champs d'exploitation au capital, de sanctionner les nouvelles formes que l'exploitation rev�t sans cesse � mesure que le Capital accapare de nouvelles branches de la vie humaine : chemins de fer, t�l�graphes, lumi�re �lectrique, industrie chimique, expression de la pens�e humaine par la litt�rature et la science, etc., etc. Le reste des lois, au fond, a toujours le m�me but, c'est-�-dire le maintien de la machine gouvernementale qui sert � assurer au Capital l'exploitation et l'accaparement des richesses produites. Magistrature, police, arm�e, instruction publique, finances, tout sert le m�me dieu : le Capital ; tout cela n'a qu'un but : celui de prot�ger et de faciliter l'exploitation du travailleur par le capitaliste. Analysez toutes les lois faites depuis cent ans, vous n'y trouverez pas autre chose. La protection des personnes, que l'on veut repr�senter comme la vraie mission de la Loi, n'y occupe qu'une place presque imperceptible ; car, dans nos soci�t�s actuelles, les attaques contre les personnes, dict�es directement par la haine et la brutalit�, tendent � dispara�tre. Si l'on tue quelqu'un, aujourd'hui, c'est pour piller et rarement par vengeance personnelle. Et si ce genre de crimes et d�lits va toujours en diminuant, ce n'est certainement pas � la l�gislation que nous le devons: c'est au d�veloppement humanitaire de nos soci�t�s, � nos habitudes de plus en plus sociables, et non pas aux prescriptions de nos lois. Qu'on abroge demain toutes les lois concernant la protection des personnes, qu'on cesse demain toute poursuite pour attentats contre les personnes, et le nombre d'attentats dict�s par la vengeance personnelle ou par la brutalit� n'augmentera pas d'un seul.
On nous objectera, peut-�tre, qu'on a fait depuis cinquante ans bon nombre de lois lib�rales. Mais qu'on analyse ces lois, et l'on verra que toutes ces lois lib�rales ne sont que l'abrogation de lois qui nous ont �t� l�gu�es par la barbarie des si�cles pr�c�dents. Toutes les lois lib�rales, tout le programme radical, se r�sument en ces mots : abolition de lois devenues g�nantes pour la bourgeoisie elle-m�me, et retour aux libert�s des communes du douzi�me si�cle, �tendues � tous les citoyens. L'abolition de la peine de mort, le jury pour tous les �crimes� (le jury, plus lib�ral qu'aujourd'hui, existait au douzi�me si�cle), la magistrature �lue, le droit de mise en accusation des fonctionnaires, l'abolition des arm�es parmanentes, la libert� d'enseignement, etc., tout cela qu'on nous dit �tre une invention du lib�ralisme moderne, n'est qu'un retour aux libert�s qui existaient avant que l'Eglise et le Roi n'eussent �tendu leur main sur toutes les manifestations de la vie humaine.
La protection de l'exploitation, directe par les lois sur la propri�t�, et indirecte par le maintien de l'Etat, voil� donc l'essence et la mati�re de nos codes modernes et la pr�occupation de nos engins co�teux de l�gislation. Il est temps, cependant, de ne plus nous payer de phrases et de nous rendre compte de ce qu'ils sont en r�alit�. La loi que l'on pr�senta au d�but comme un recueil de coutumes utiles � la pr�servation de la soci�t�, n'est plus qu'un instrument pour le maintien de l'exploitation et la domination des riches oisifs sur les masses laborieuses. Sa mission civilisatrice est nulle aujourd'hui, elle n'a qu'une mission : le maintien de l'exploitation.
Voil� ce que nous dit l'histoire du d�veloppement de la Loi. Est-ce � ce titre que nous sommes appel�s � la respecter? Certainement non. Pas plus que Capital, produit du brigandage, elle n'a droit � notre respect. Et le premier devoir des r�volutionnaires du vingti�me si�cle sera de faire un autodaf� de toutes les lois existantes, comme ils le feront des titres de propri�t�.
IV
Si on �tudie les millions de lois qui r�gissent l'humanit�, on s'aper�oit ais�ment qu'elles peuvent �tre subdivis�es en trois cat�gories : protection de la propri�t�, protection des personnes, protection du gouvernement. et, en analysant ces trois cat�gories, on en arrive � l'�gard de chacune d'elles � cette conclusion logique et n�cessaire : Inutilit� et nuisibilit� de la Loi.
Pour la protection de la propri�t�, les socialistes savent ce qu'il en est. Les lois sur la propri�t� ne sont pas faites pour garantir � l'individu ou � la soci�t� la jouissance des produits de leur travail. Elles sont faites, au contraire, pour d�rober au producteur une partie de ce qu'il produit et pour assurer � quelques-uns la part des produits qu'ils ont d�rob�s, soit aux producteurs, soit � la soci�t� enti�re. Lorsque la loi �tablit les droits de Monsieur un tel sur une maison, par exemple, elle �tablit son droit, non pas sur une cabane qu'il aurait b�tie lui-m�me, ou sur une cabane qu'il aurait �lev�e avec le secours de quelques amis. Elle �tablit, au contraire, ses droits sur une maison qui n'est pas le produit de son travail, d'abord, parce qu'il l'a fait b�tir par d'autres, auxquels il a n'a pas pay� toute la valeur de leur travail, et ensuite � parce que cette maison repr�sente une valeur sociale qu'il n'a pu produire � lui seul : la loi �tablit ses droits sur une portion de ce qui appartient � tout le monde et � personne en particulier. La m�me maison, b�tie au milieu de la Sib�rie, n'aurait pas la valeur qu'elle a dans une grande ville, et cette valeur-ci provient, � on le sait, � du travail de toute une cinquantaine de g�n�rations qui ont b�ti la ville, qui l'ont embellie, pourvue d'eau et de gaz, de beaux boulevards, d'universit�s, de th��tres et de magasins, de chemins de fer et de routes rayonnant dans toutes les directions. En reconnaissant donc les droits de Monsieur un tel sur une maison � Paris, � Londres, � Rouen, la loi lui approprie � injustement � une certaine part de produits du travail de l'humanit� enti�re. Et c'est pr�cis�ment parce que cette appropriation est une injustice criante (toutes les autres formes de propri�t� ont le m�me caract�re), qu'il a fallu tout un arsenal de lois et toute une arm�e de soldats, de policiers et de juges, pour le maintenir contre le bon sens et le sentiment de justice inh�rent � l'humanit�.
Eh bien, la moiti� de nos lois, � les codes civils de tout pays, � n'ont d'autre but que celui de maintenir cette appropriation, ce monopole, au profit de quelques-uns, contre l'humanit� enti�re. Les trois quarts des affaires jug�es par les tribunaux ne sont que des querelles surgissant entre nonopoleurs : deux voleurs se disputant le butin. Et une bonne partie de nos lois criminelles ont encore le m�me but, puisqu'elles ont pour objectif de maintenir l'ouvrier dans une position subordonn�e � celle du patron, afin d'assurer � celui-ci l'exploitation de celui-l�.
Quant � garantir au producteur les produits de son travail, il n'y a m�me pas de lois qui s'en chargent. Cela est si simple et si naturel, si bien dans les moeurs et dans les habitudes de l'humanit�, que la Loi n'y a m�me pas song�. Le brigandage ouvert, les armes � la main, n'est plus de notre si�cle : un travailleur ne vient jamais non plus disputer � un autre travailleur les produits de son travail ; s'il y a malentendu entre eux, ils le vident sans avoir recours � la Loi, en s'adressant � un tiers, et si quelqu'un vient exiger d'un autre une certaine part de ce qu'il a produit, ce n'est que le propri�taire, venant pr�lever sa part du lion. Quant � l'humanit� en g�n�ral, elle respecte partout le droit de chacun sur ce qu'il a produit, sans qu'il y ait pour cela besoin de lois sp�ciales.
Toutes ces lois sur la propri�t�, qui font les gros volumes des codes et la joie de nos avocats, n'ayant ainsi d'autre but que celui de prot�ger l'appropriation injuste des produits du travail de l'humanit� par certains monopoleurs, n'ont aucune raison d'�tre, et les socialistes-r�volutionnaires sont bien d�cid�s � les faire dispara�tre le jour de la R�volution. Nous pouvons, en effet, avec pleine justice, faire un autodaf� complet de toutes les lois qui sont en rapport avec les ci-nomm�s �droits de propri�t�, de tous les titres de propri�t�, de toutes les archives, � bref, de tout ce qui a trait � cette institution, qui sera bient�t consid�r�e comme tache humiliante dans l'histoire de l'humanit�, au m�me titre que l'esclavage et le servage des si�cles pass�s.
Ce que nous venons de dire sur les lois concernant la propri�t� s'aplique compl�tement � cette seconde cat�gorie de loi, � les lois servant � maintenir le gouvernement, ou les lois constitutionnelles.
C'est encore tout un arsenal de lois, de d�crets, d'ordonnances, d'avis, etc., servant � prot�ger les diverses formes de gouvernement repr�sentatif (par d�l�gation ou par usurpation), sous lesquelles se d�battent encore les soci�t�s humaines. Nous savons fort bien, � les anarchistes l'ont assez souvent d�montr� par la critique qu'ils ont faite sans cesse des diverses formes de gouvernement, � que la mission de tous les gouvernements monarchiques, constitutionnels et r�publicains, est de prot�ger et de maintenir par la force les privil�ges des classes poss�dantes: aristocratie, pr�traille et bourgeoisie. Un bon tiers de nos lois, � les lois �fondamentales�, lois sur les imp�ts, sur les douanes, sur l'organisation des minist�res et de leurs chancelleries, sur l'arm�e, la police, l'�glise, etc., � et il y en a bien quelques dizaines de mille dans chaque pays, � n'ont d'autre but que celui de maintenir, de rhabiller et de d�velopper la machine gouvernementale, qui sert, � son tour, presque enti�rement � prot�ger les privil�ges des classes poss�dantes. Qu'on analyse toutes ces lois, qu'on les observe en action au jour le jour, et l'on s'apercevra qu'il n'y en a pas une bonne � conserver � en commen�ant par celles qui livrent les communes, pieds et mains li�es, au cur�, aux gros bourgeois de l'endroit et au sous-pr�fet, et en finissant par cette fameuse constitution (la dix-neuvi�me ou la vingti�me depuis 1789), qui nous donne une Chambre de cr�tins et de boursicoteurs pr�parent la dictature de quelque aventurier quelconque, si ce n'est le gouvernement d'une t�te de chou couronn�e.
Bref, � l'�gard de ces lois, il ne peut y avoir de doute. Non seulement les anarchistes, mais aussi bien les bourgeois plus ou moins r�volutionnaires, sont d'accord en ceci, que le seul usage que l'on puisse faire de toutes les lois concernant l'organisation du gouvernement, � c'est d'en allumer un feu de joie.
Reste la troisi�me cat�gorie de lois, la plus importante, puisque c'est � elle que s'attachent le plus de pr�jug�s : les lois concernant la protection des personnes, la punition et la pr�vention des �crimes�. En effet, cette cat�gorie est la plus importante, parce que si la Loi jouit d'une certaine consid�ration, c'est qu'on croit ce genre de lois absolument indispensables au maintien de la s�curit� dans nos soci�t�s. Ce sont ces lois qui se sont d�velopp�es autour du noyau de coutumes utiles aux soci�t�s humaines et qui furent exploit�es par les dominateurs pour sanctifier leur domination. L'autorit� des chefs de tribus, des familles riches dans les communes et du roi s'appuyait sur les fonctions de juges qu'ils exer�aient ; et jusqu'� pr�sent encore, chaque fois que l'on parle de la n�cessit� du gouvernement, c'est sa fonction de juge supr�me que l'on sous-entend. � �Sans gouvernement, les hommes s'�gorgeraient entre eux !� dit le raisonneur de village. � �Le but final de tout gouvernement est de donner douze honn�tes jur�s � chaque inculp�, � disait Burke.
Eh bien, malgr� tous les pr�jug�s existant � ce sujet, il est bien temps que les anarchistes disent hautement que cette cat�gorie de lois est aussi inutile et aussi nuisible que les pr�c�dentes.
D'abord, quant aux ci-nomm�s �crimes�, aux attentats contre les personnes, il est connu que les deux tiers et souvent m�me les trois quarts de tous les �crimes� sont inspir�s par le d�sir de s'emparer des richesses appartenant � quelqu'un. Cette cat�gorie immense de ci-nomm�s �crimes et d�lits� dispara�tra lorsque la propri�t� aura cess� d'exister.
- �Mais, nous dira-t-on, il y aura toujours des brutes qui attenteront � la vie des citoyens, qui porteront un coup de couteau � chaque querelle, qui vengeront la moindre offense par un meurtre, s'il n'y a pas de lois pour les restreindre et des punitions pour les retenir !� � Voil� le refrain qu'on nous chante d�s que nous mettons en doute le droit de punir de la soci�t�.
L�-dessus, il y a cependant une chose bien �tablie aujourd'hui : La s�v�rit� des punitions ne diminue pas le nombre des �crimes�. Pendez, �cartelez, si vous voulez, les assassins, le nombre d'assassinats ne diminuera pas d'un seul. Par contre, abolissez la peine de mort, et il n'y aura pas un seul assassinat de plus. Les statisticiens et les l�gistes savent que jamais diminution de s�v�rit� dans le code p�nal n'amena une augmentation d'attentats contre la vie des citoyens. D'autre part, que la r�colte soit bonne, que le pain soit bon march�, que le temps soit beau, � et le nombre des assassinats diminuera aussit�t. Il est prouv� par la statistique, que le nombre des crimes augmente et diminue toujours en proportion du prix des denr�es et du beau ou mauvais temps. Non pas que tous les assassinats soient inspir�s par la faim. Point du tout ; mais lorsque la r�colte est bonne et les denr�es � un prix accessible, les hommes, plus gais, moins mis�rables que de coutume, ne se laissent pas aller aux sombres passions et ne vont pas plonger un couteau dans le sein d'un de leurs semblables pour des motifs futiles.
En outre, il est connu aussi que la peur de la punition n'a jamais arr�t� un seul assassin. Celui qui va tuer son voisin par vengeance ou par mis�re ne raisonne pas trop sur les cons�quences, et il n'y a pas d'assassin qui n'ait la ferme conviction d'�chapper aux poursuites.
D'ailleurs, que chacun raisonne lui-m�me sur ce sujet, qu'il analyse les crimes et les peines, leurs motifs et leurs cons�quences, et s'il sait raisonner sans se laisser influencer par les id�es pr�con�ues, il arrivera n�cessairement � cette conclusion :
�Sans parler d'une soci�t� o� l'homme recevra une meilleure �ducation, o� le d�veloppement de toutes ses facult�s et la possibilit� d'en jouir lui procurera tant de jouissances qu'il ne cherchera pas � les perdre par un assassinat, � sans parler de la soci�t� future, m�me dans notre soci�t�, m�me avec ces tristes produits de la mis�re que nous voyons aujourd'hui dans les cabarets des grandes cit�s, � le jour o� aucune punition ne serait inflig�e aux assassins, le nombre d'assassinats n'augmenterait pas d'un seul cas ; il est fort probable qu'il diminuerait au contraire de tous les cas qui sont d�s aujourd'hui aux r�cidivistes, abrutis dans les prisons.�
On nous parle toujours des bienfaits de la loi et des effets salutaires des peines, mais a-ton jamais essay� de faire la balance entre ces bienfaits qu'on attribue � la loi et aux peines, et l'effet d�gradant de ces peines sur l'humanit�? Qu'on fasse seulement l'addition de toutes les mauvaises passions r�veill�es dans l'humanit� par les punitions atroces qu'on infligeait jadis dans nos rues ! Qui donc a choy� et d�velopp� les instincts de cruaut� dans l'homme (instincts inconnus aux animaux, l'homme �tant devenu l'animal le plus cruel de la terre), si ce n'est le roi, le juge et le pr�tre arm�s de la loi, qui faisaient arracher la chair par lambeaux, verser de la poix br�lante dans les plaies, disloquer les membres, broyer les os, scier les hommes en deux, pour maintenir leur autorit� ? Que l'on calcule seulement tout le torrent de d�pravation vers� dans les soci�t�s humaines par la d�lation, favoris�e par les juges et pay�e par les �cus sonnants du gouvernement, sous pr�texte d'aider � la d�couverte des crimes. Que l'on aille en prison et que l'on �tudie l� ce que devient l'homme, priv� de libert�, enferm� avec d'autres d�prav�s qui se p�n�trent de toute la corruption et de tous les vices qui suintent de nos prisons actuelles ; et que l'on se souvienne seulement que plus on les r�forme, plus d�testables elles sont, tous nos p�nitentiers modernes et mod�les �tant cent fois plus abominables que les donjons du moyen-�ge. Que l'on consid�re enfin quelle corruption, quelle d�pravation de l'esprit est maintenue dans l'humanit� par cette id�e d'ob�issance � essence de la loi, � de ch�timent, d'autorit� ayant le droit de punir, de juger, en dehors de la conscience ; par ces fonctions de bourreaux, de ge�liers, de d�nonciateurs, �bref, de tous ces attributs de la Loi et de l'Autorit�. Que l'on consid�re tout cela, et on sera certainement d'accord avec nous, lorsque nous disons que la Loi et la p�nalit� sont des abominations qui doivent cesser d'exister.
D'ailleurs, les peuples non-polic�s et, partant moins imbus de pr�jug�s autoritaires, ont parfaitement compris que celui que l'on nomme un �criminel�, est tout bonnement un malheureux ; qu'il ne s'agit pas de le faire fouetter, de l'encha�ner ou de le faire mourir sur l'�chafaud ou en prison, mais qu'il faut le soulager par les soins les plus fraternels, par un traitement �galitaire, par la pratique de la vie entre honn�tes gens. Et nous esp�rons que dans la prochaine r�volution �clatera ce cri :
�Br�lons les guillotines, d�molissons les prisons, chassons le juge, le policier, le d�lateur -� race immonde s'il en f�t jamais sur la terre, � traitons en fr�re celui qui aura �t� port� par la passion � faire du mal � son semblable, par-dessus tout �tons aux grands criminels, � ces produits ignobles de l'oisivet� bourgeoise, la possibilit� d'�taler leurs vices sous des formes s�duisantes ; � et soyons s�rs que nous n'aurons plus que tr�s peu de crimes � signaler dans notre soci�t�. Car ce qui maintient le crime (outre l'oisivet�), c'est la Loi et l'Autorit� : la loi sur la propri�t�, la loi sur le gouvernement, la loi sur les peines et d�lits, et l'Autorit� qui se charge de faire ces lois et de les appliquer.�
Plus de lois, plus de juges ! La Libert�, l'Egalit� et la pratique de la Solidarit� sont la seule digue efficace que nous puissions opposer aux instincts anti-sociables de certains d'entre nous.
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