Publications des �Temps Nouveaux�
� N� 66 - 1913
Tr�s souvent nous entendons dire, par les anarchistes
eux-m�mes, que l'Anarchie est un id�al tr�s �loign�
; qu'elle n'a pas de chance de se r�aliser d'ici � bient�t
; que tr�s probablement la prochaine r�volution sera collectiviste,
et que nous devrons passer par un Etat Ouvrier, avant d'arriver �
une soci�t� communiste, sans gouvernement.
Ce raisonnement nous semble absolument erron�. Il contient une
erreur d'appr�ciation fondamentale, concernant la marche de l'histoire
en g�n�ral et le r�le de l'id�al dans l'histoire.
L'individu peut �tre guid� dans ses actes, par un seul
id�al. Mais une soci�t� consiste de millions d'individus,
ayant chacun son id�al, plus ou moins conscient et arr�t�
; si bien qu'� un moment donn� on trouve dans la soci�t�
les conceptions les plus vari�es � celle du r�actionnaire,
du catholique, du monarchiste, de l'admirateur du servage, du bourgeois
�libre contrat�, du socialiste, de l'anarchiste. Cependant,
aucunede
ces conceptions ne se r�alisera en son entier, pr�cis�ment
� cause de la vari�t� des conceptions existant �
un moment donn�, et des nouvelles conceptions qui surgissent, bien
avant qu'aucune des anciennes ait atteint sa r�alisation dans la
vie.
Chaque pas en avant de la soci�t� est une r�sultante de
tous les courants d'id�es qui existent � un moment donn�.
Et affirmer que la soci�t� r�alisera d'abord tel id�al,
puis tel autre, c'est se m�prendre sur la marche enti�re
de l'histoire. Le progr�s accompli porte toujours le cachet de toutes
les conceptions qui existent dans la soci�t�, en proportion
de l'�nergie de pens�e et surtout d'action de chaque parti.
C'est pourquoi la soci�t� qui r�sultera de la R�volution
ne sera ni une soci�t� catholique, ni une soci�t�
bourgeoise (trop de forces et toute l'histoire de l'humanit� travaillant
� d�molir ces deux esp�ces de soci�t�s),
ni un Etat Ouvrier, par cela m�me qu'il existe un courant anarchiste
d'id�es et des anarchistes, assez puissants, et comme force d'action,
et comme force d'initiative.
Voyez, en effet, l'histoire. Les R�publicains de 1793 pass�
r�vaient une R�publique construite sur le mod�le des
r�publiques de l'antiquit�. Ils r�vaient une r�publique
universelle, et pour faire triompher cette Rome ou cette Sparte nouvelle
en France, ils se faisaient tuer dans les neiges des Alpes, sur les plaines
de la Belgique, de l'Italie et de l'Allemagne.
Ont-ils r�alis� cette R�publique ? � Non ! non
seulement l'ancien r�gime, pesant sur eux de tout son poids, les
a tir� en arri�re. Mais des id�es nouvelles
ont pouss� la soci�t� en avant. Et lorsque leur r�ve
de la R�publique universelle se r�alisera un jour, cette
R�publique sera plus socialisteque tout ce qu'ils avaient
os� r�ver, et plus anarchisteque tout ce qu'un Diderot
avait os� concevoir dans ses �crits. Elle ne sera plus R�publique
: elle sera une union de peuples plus ou moins anarchistes.
Pourquoi ? � Mais parce que bien avant que les r�publicains eussent
atteint leur id�al de r�publique �galitaire (de citoyens
�gauxdevant
la loi, libreset li�s par des liens de fraternit�),
, de nouvelles conceptions, presque imperceptibles avant 1789, ont surgi
et grandi. Parce que cet id�al m�me de libert�, d'�galit�
et de fraternit� est irr�alisable tant qu'il y a une servitude
�conomique et mis�re, tant qu'il y aura des R�publiques
� des Etats � forc�ment pouss�s aux rivalit�s, aux
divisions � l'ext�rieur et � l'int�rieur.
Parce que l'id�al des r�publicains de 1793 n'�tait
qu'une faible partie de l'id�al d'Egalit� et de Libert�
qui repara�t aujourd'hui sous le nom d'Anarchie.
Leur id�al �tait un communisme chr�tien, gouvern�
par une hi�rarchie �lue d'anciens et de savants. Cet id�al
eut un retentissement immense. Mais ce communisme ne s'est pas r�alis�
� et ne se r�alisera plus jamais. L'id�al �tait
faux, incomplet, surann�. Et lorsque le communisme commencera �
se d�velopper lors de la r�volution prochaine, Il ne sera
plus ni chr�tien, ni �tatiste. Il sera tout au moins un communisme
libertaire, bas� � non plus sur l'�vangile, non plus sur
la soumission hi�rarchique, mais sur la compr�hension des
besoins de libert� de l'individu. Il sera plus ou moins anarchiste,
pour cette simple raison qu'� l'�poque o� le courant
d'id�es exprim� par Louis Blanc travaillait � cr�er
un �tat jacobin avec tendances socialistes � de nouveaux courants
d'id�es, anarchistes, surgissaient d�j� � les courants
dont Godwin, Proudhon, Bakounine, Coeurderoy et m�me Max Stirner
furent les porte-paroles.
Et il en sera de m�me pour l'id�al de l'Etat Ouvrier des
social-d�mocrates. Cet id�al ne peut plus se r�aliser
: il est d�j� d�pass�.
Cet id�al est n� du jacobinisme. Il a h�rit�
des jacobins sa confiance en un principe gouvernemental. Il croit encore
au gouvernement repr�sentatif. Il croit encore � la centralisation
des diff�rentes fonctions de la vie humaine entre les mains d'un
gouvernement.
Mais bien avant que cet id�al se f�t rapproch� tant
soit peu de sa r�alisation pratique, une conception de la soci�t�
� la conception anarchiste � se pr�sentait, s'annon�ait,
se d�veloppait. Une conception qui r�sume une m�fiance
populaire des gouvernements, qui r�veille l'initiative individuelle
et proclame ce principe, devenu de plus en plus �vident : �Pas
de soci�t� libre sans individus libres�, et cet autre
principe, proclam� par tout notre si�cle : �Libre entente
temporaire, comme base de toute organisation, de tout groupement.�
Et quelle que soit la soci�t� qui surgira de la R�volution
europ�enne, elle ne sera plus r�publicaine dans le sens de
1793, elle ne sera plus communiste dans le sens de 1848, et elle ne sera
plus Etat Ouvrier dans le sens de la d�mocratie sociale.
Le nombre d'anarchistes va toujours en croissant. Et d�s aujourd'hui
m�me la social-d�mocratie se voit oblig�e de compter
avec eux. La diffusion des id�es anarchistes se fait non seulement
par l'action des anarchistes, mais � qui plus est � ind�pendamment
de notre action. T�moins � la philosophie anarchiste de Guyau, la
philosophie de l'histoire de Tolsto�, et les id�es anarchistes
que nous rencontrons chaque jour dans la litt�rature et dont le
Suppl�mentde
La
R�colteet des Temps Nouveauxest un t�moignage
vivant.
Enfin, l'action de la conception anarchiste sur l'id�al de la
social-d�mocratie est �vidente ; et cette action ne d�pend
qu'en partie de notre propagande : elle r�sulte surtout des tendances
anarchistes qui se font jour dans la soci�t� et dont nous
ne sommes que les porte-paroles.
Qu'on se souvienne seulement de l'id�al centralisateur, rigidement
jacobin, des social-d�mocrates avant la Commune de Paris. A cette
�poque, c'�taient les anarchistes qui devaient parler de
la possibilit� de la Commune ind�pendante, de la communalisation
de la richesse, de l'ind�pendance du m�tier, internationalement
organis�. Eh bien, ces points sont aujourd'hui acquis pour les social-d�mocrates
m�mes. Aujourd'hui la communalisation des instruments de production
� non la nationalisation � est chose reconnue, et l'on voit jusqu'�
des hommes politiques discuter s�rieusement de la question des docks
de Londres municipalis�s. �Les services publics�, cette
autre id�e, pour laquelle les anarchistes eurent autrefois �
soutenir tant de combats contre les jacobins centralisateurs dans les Congr�s
de l'Internationale, � aujourd'hui elle fait la p�leur des possibilistes.
Ou bien, prenez encore la gr�ve g�n�rale, pour
laquelle on nous traite de fous, et l'anti-militarisme qui nous faisait
traiter de criminels par les r�volutionnaires de la d�mocratie
sociale !...
Ce qui est aujourd'hui pour nous de l'histoire ancienne, et qui n'�voque
plus en nous qu'un sourire r�veur, comme une vieille fleur fan�e,
retrouv�e dans un vieux livre, � fait les frais des programmes actuels
de la social-d�mocratie, Si bien que l'on peut dire sans exag�ration
que toutle progr�s d'id�es accompli depuis vingt ans
par la social-d�mocratie n'a �t� que de recueillir
les id�es que l'anarchie laissait tomber ur son chemin, �
mesure qu'elle se d�veloppait toujours. Relisez seulement les rapports
jurassiens sur les services publics, les Id�es sur l'organisation
sociale, etc., pour lesquels les doctes savants du socialisme traitaient
les �bakounistes� de fous enrag�s. C'est � ces
sources que la social-d�mocratie boit � ce moment.
Ainsi l'Anarchie a d�j� modifi� l'id�al
des social-d�mocrates. Elle le modifie chaque jour. Elle le modifiera
encore durant la R�volution. Et, quoi qu'il sorte de la R�volution
� ce ne sera plus l'Etat Ouvrier des collectivistes. Ce sera autre
chose � une r�sultante de nos efforts, combin�s avec ceux
de tous les socialistes.
Et cette r�sultante sera d'autant plus anarchiste que les anarchistes
d�velopperont plus d'�nergie � plus de force vive, comme
on dit en m�canique � dans leurdirection. Plus ils mettront
d'�nergie individuelle et collective, c�r�brale et
musculaire, de volont� et de d�vouement, au service de leurid�al
pur et simple ; moins ils chercheront de compromis, [puis]
[plus ?] ils affirmeront nettement par la parole et par leurs vie l'id�al
communiste et l'id�al anarchiste pur et simple, � d'autant plus
la r�sultante penchera de leur c�t�, vers le
Communisme, vers l'Anarchie.
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