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Post� le lundi 14 novembre 2005 @ 16:36:13 by AnarchOi Contributed by: AnarchOi
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�dition de la Société nouvelle
1894
AVANT-PROPOS
(1)
S'il est une question vitale entre toutes, c'est bien celle de la religion.
Haute et profonde elle englobe les vies, tant des individus que des nations.
Elle ne se manifeste pas en toute occurrence, mais avec quelque perspicacité,
on ne manque pas de la découvrir.
Entre elle et la science s'est engagée une lutte qui sévit
encore ; lutte inflexible, mais souterraine le plus souvent, et silencieuse.
Le triomphe de la science, on eût pu le croire définitif,
quand il fut reconnu que le soleil ne tourne pas autour de la terre, quand
l'école accepta le système de Newton, de Newton que Galilée
et Kopernik avaient précédé et que devait suivre Laplace.
Mais quoi Newton, lui-même, reprit la plume des Principiapour
écrire un commentaire sur l'Apocalypse, disserter sur le Millenium
et sur le nombre de la Bête !
Inutile d'expliquer ici comment les nations d'Europe font de la politique,
soit catholique, soit protestante ou orthodoxe ; ni de de démontrer
que dans cette nation-ci les luttes politiques ont leur point de départ
dans l'idée religieuse et que les différents partis se classent
suivant que leurs affinités sont cléricales ou anticléricales.
Ce ne serait ni le lieu ni le moment d'approfondir comment la république
voisine, après avoir crié avec le Tribun de Belleville :
«Le cléricalisme, c'est l'ennemi», a repris les anciennes
traditions catholiques à l'extérieur, pour ensuite gouverner
à l'intérieur avec l'appui et la haute approbation du pontife
siégeant au Vatican. Les va-et-vient de la politique contemporaine
ne sont point notre fait. Mais si nous en avions le temps, il nous plairait
d'étudier avec vous comment la Belgique catholique se sépara
naguère de la Hollande protestante. comment les dissensions religieuses
ruinèrent les Flandres, les dépeuplèrent au profit
des Pays-Bas voisins, lesquels devinrent la puissance calviniste par excellence.
Comment l'Allemagne faillit mourir de sa Réforme. Comment la guerre
des Albigeois tua la civilisation naissante du Midi, civilisation qui eût
donné à l'Europe un centre de gravité autre que l'actuel.
Et la lutte en Espagne entre les Maures et les chrétiens ; et l'entière
chrétienté s'armant pour écraser l'Islam et lui arracher
le saint sépulcre !... Arrêtons-nous, ou bien il faudrait
refaire l'histoire entière de l'Europe et celle des autres parties
du monde.
Inutile d'insister. Réflexion faite, personne ne contestera l'assertion
que la pensée religieuse impulse les peuples et les nations. N'était
cette clé du mystère, l'histoire serait une indéchiffrable
énigme, la chorée de nations démentes, le grand bal
à la Salpétrière.
I
Connaître la raison de ce qui est la raison de l'histoire,
saisir l'idée maîtresse, motif secret des événements,
surprendre le mobile des agitations humaines à travers les siècles,
comment y parviendrons-nous ?
Surgit une objection préalable : Les religions protestent qu'elles
ne sont pas justiciables de la raison, à laquelle toutes se disent
incommensurablement supérieures. chacune se présente avec
un diadème marqué Alpha et Oméga. «Je suis le
Mystère, disent-elles, je suis le commencement et la fin ; nulle
main ne soulèvera les voiles qui m'enveloppent. L'être débile
qui naît, vit et meurt dans le temps, ne pourrait sans périr
penser une pensée d'éternité. Faibles mortels que
vous êtes, prétendiez-vous dialoguer avec l'éclair
! C'est ce qu'on disait, à Thèbes déjà, dans
le mythe de Sémélé, de Sémélé
foudroyée pour avoir voulu voir Jupiter autrement que sous le déguisement
d'un mortel !
— Parfait. Tenons le raisonnement pour irréfutable. Mais puisque
la compréhension du mystère nous est interdite, puisque nous
ne pouvons que déraisonner sur les choses qui dépassent notre
compétence, tenons-le pour dit. Cessons d'y penser et même
de nous en soucier. Si nous arrivons à vivre dans l'éternité,
alors, et seulement alors, nous nous occuperons des choses qui sont par-delà
le temps.
Ainsi parlent les Agnostiques, un groupe dans lequel brillent de savants
naturalistes, Anglais pour la plupart, issus d'une nation pratique et robuste.
— Mais l'eussiez-vous deviné ? Cette déclaration, les
hommes religieux l'ont accueillie de mauvaise humeur, n'en veulent entendre
parler, affirment qu'elle sape les bases de toute religion...
— «Ces Agnostisants, disent-ils, nous suppriment en prétextant
nous ignorer. Pour ne pas avoir à nous répondre, ils s'encotonnent
les oreilles. Fort respectueusement, et sous couleur que le royaume de
Dieu n'est pas de ce monde, ils nous mettent hors le monde, hors l'intelligence,
hors l'humanité. ils nous enferment dans un cabanon de fous, sous
prétexte que nous ne saurions mieux être logés pour
la contemplation des secrets insondables !
«Qui donc imagina le mythe de Sémélé, sinon
des philosophes du terre-à-terre, dont le génie se refusait
aux hautes spéculations, à l'essor de l'empyrée !
Mais, contrairement à ce que disent Aristote, les aristotéliciens
et autres sectateurs du médiocre bon sens, les sciences ne valent
que par la quantité de mystère qu'elles détiennent.
Toutes nos connaissances, tantes et quantes, n'ont d'autre vertu que celle
de nous faire soupçonner l'incogniscible vérité. L'énigme
proposée à l'homme est insoluble, certes, — à qui
le dites-vous ? — mais il importe que nous nous y débattions, pour
en deviner les profondeurs. Sur les marches du sanctuaire veille le Sphynx;
à la porte il se tient accroupi ; nul n'entrera dans le temple d'éternité
qui n'aura senti ses griffes acérées lui déchirer
les chairs et fouiller jusqu'au cœur ! »
Ceux qui parlent ainsi sont les héroïques, les ardents.
Sans aller si loin dans leur foi, la majeure partie des docteurs chrétiens
— pour le moment nous n'en avons pas d'autres à consulter — permettent
l'examen de leurs mystères, même y initient volontiers, mais
après instruction reçue et épreuves traversées.
Le mystère, disent-ils, le mystère parce que mystère,
fit l'objet d'une révélation.
Partant de cette révélation, il n'est prédicateur
qui ne démontre à ses ouailles le «mystère de
la rédemption», il n'est desservant qui n'explique à
ses jeunes catéchumènes des deux sexes ce qu'il appelle «le
plan de Dieu». En même temps il fait, autant que possible,
appel à l'intelligence et à la compréhension ; il
explique, donc il discute. Il raconte que le mystère fut, de propos
délibéré, institué pour tenter l'homme auquel
il suffit de dire : «Voilà un mystère» pour qu'il
s'acharne à le deviner, pour qu'il le tourne et le retourne, pour
que son regard en fouille le dehors, afin d'en deviner, si possible, l'intérieur.
— Que dit la légende biblique ? — Après avoir tiré
le monde du néant, le Créateur mit l'homme en un jardin de
délices. — Jouissez, dit-il au père et à la mère
du genre humain, jouissez de tout ce qui vous entoure. Mais, par exception
unique, ne prétendez pas goûter à certain fruit qui
donne la connaissance du bien et du mal. Jouissez, mais dans l'ignorance
; jouissez, mais ne prétendez pas savoir le pourquoi ni le comment
!» Et comme il suffit de donner un ordre pour provoquer la désobéissance,
Adam et Ève de vouloir tout aussitôt la sensation nouvelle
: ils l'eurent, mais pour être expulsés du Paradis... Croyez-vous,
dit-on, que cette désobéissance n'eut pas été
prévue par l'omniscient créateur ? — «Oh, bienheureuse
coulpe ! » s'écrie un Père de l'�glise. Péché
fatal et fécond qui valut à l'homme la conscience et la liberté
!
Qu'avec plaisir on entendrait ce langage, si l'on ne se rappelait que
«l'heureuse faute», ainsi nommée, devait être
plus tard qualifiée de péché originel, et faire condamner
aux supplices de l'éternel enfer la majeure partie de l'espèce
humaine !
— Il suffit. La cause de la libre recherche est entendue, et ce n'était
pas vis-à-vis de vous qu'il y avait obligation à la justifier.
D'ailleurs, nous n'hésitons pas à reconnaître que l'homme
se plaît à se poser des questions qui dépassent son
savoir et même son intelligence. Cette impossibilité fait
sa misère vis-à-vis des autres animaux, mais aussi son privilège
; on a même prétendu qu'elle fait sa grandeur, si grandeur
il y a, et si le mot de grandeur n'est pas ridicule, alors qu'on parle
d'infini. Quoi qu'il en soit, il n'est coeur vaillant qui n'approuve les
paroles du poète : Malo periculosam libertatem !Il me plaît
que la liberté ait ses périls !
II
En matière religieuse, un soupçon de légèreté
nous disqualifierait, une ombre d'outrecuidance nous mettrait dans le tort.
Ne l'oublions pas, vous et moi ne sommes que des individus. Un quelconque
de ces individus s'arroge le droit de citer les religionsà comparoir
devant le tribunal de sa conscience ! Un particulier, lui tout seul, à
sa guise et sans appel, jugera d'une croyance professée par quelques
millions d'hommes ! Sur une doctrine qui a persisté pendant des
siècles nous porterons notre arrêt en quelques heures, peut-être
en quelques minutes, oubliant qu'elle fit l'objet des longues, longues
méditations d'esprits sincères, de profonds penseurs, même
de plusieurs génies !... Quand nous y aurons bien réfléchi,
avec quelle sincérité, avec quelle modestie — non, quelle
humilité — prononcerons-nous nos jugements !
Sans doute nous aborderons cette étude avec la ferme résolution
de chercher, non la démonstration d'aucune idée préconçue,
mais la vérité, rien que la vérité. Qui s'embarquerait
avec un parti pris, dans le voyage ne verrait que son parti pris.
Et ce serait une grave erreur de croire qu'il suffit de la bonne volonté
pour se dégager du parti pris. Le parti pris, c'est notre manière
même de penser, c'est la modalité suivant laquelle fonctionne
notre jugement, c'est notre acquis intellectuel, c'est nous mêmes.
Voici, par exemple, la lutte que pendant plusieurs générations
Dionysos et Apollon se livrèrent, sur toutes idées et tous
sentiments ; la religion, l'art, la philosophie étant leurs champs
de bataille. Apollon et Dionysos représentaient deux conceptions
différentes du monde et de la vie. Chacun de nous, même sans
le savoir, est apollonien et dionysique — comment son verdict ne s'en ressentirait-il
pas ? — Bien plus, en ces matières — les plus graves — on change
plusieurs fois d'opinion. Il y a l'opinion de la jeunesse, l'opinion de
l'âge mûr, l'opinion des années intermédiaires.
On ne saurait raconter les péripéties de la controverse entre
le brahmanisme et le bouddhisme, sans y mettre du sien. Quelque conscience
qu'on y mette, ou même à cause de cette conscience, l'opinion
personnelle transparaîtra toujours...
— Allons plus loin. Voudrait-on que nous tinssions la balance égale
entre le juste et l'injuste, ou ce que nous prenons pour tel ? Que l'on
assistât à un meurtre sans secourir la victime ? Alors, on
ne serait plus témoin, mais complice !
Quelle est donc difficile à obtenir cette impartialité,
si délicate que nous aurions peine à la définir !
Néanmoins, nous l'exigeons pure et parfaite, tout au moins dans
l'intention. Pourvu qu'elle soit sincère, nous ne lui en demanderons
pas davantage. Nous la tiendrons pour vraie, si l'amour de la vérité
l'inspire.
Encore la stricte impartialité n'y suffirait-elle pas. L'exactitude
s'applique aux faits, non pas aux sentiments, elle mesure les quantités,
non les qualités. Un coeur n'est compris que par un autre coeur.
La vérité intime ne se révèle point à
ceux qui n'étudient les choses que par le dehors. Il ne s'agit pas
de procéder à la façon d'un juge d'instruction — fût-il
honnête — évaluant en un procès pour vol les quote-part
de responsabilité qui attribuera au pègre, au cambrioleur
et à la recèleuse. Bien plutôt serons-nous le frère
qui interroge sa soeur sur l'amour naissant qu'il a cru surprendre. Mille
fois on n'a dit, et mille fois c'était vrai : «Ne comprend
que celui qui aime.»
— Fort bien ! Mais que souvent il nous faudra prononcer entre deux hommes
qui se détestent, entre deux systèmes qui se contredisent
! L'Enferde Dante a été inspiré par la pensée
catholique, et le Paradisde Milton par la pensée protestante,
comment faire !
— Ce que nous ferons ? Nous les laisserons s'entre-maudire, et nous
goûterons dans le poète florentin ce qui dépasse le
catholicisme, et dans le poète anglais ce qui dépasse le
protestantisme. Cela ne sera point toujours facile, mais il faudra, coûte
que coûte, en trouver le moyen.
III
Ce moyen, je n'ai pas à vous l'enseigner, et vous n'êtes
pas à le découvrir. Point vous n'ignorez la Loi d'�volution,
que notre siècle n'a certainement pas inventée, car elle
a été pressentie, tantôt clairement, tantôt obscurément,
par les penseurs de tous les âges et même par le peuple ; surtout
par le peuple, pourrait-on dire. La gloire de notre époque est de
l'avoir mieux comprise, de l'avoir formulée avec vigueur, de l'avoir
montrée, agissant dans la faune comme dans la flore, dans l'humanité
comme dans l'animalité, dans la psychologie comme dans la physiologie.
Ainsi que l'individu, les collectivités passent de la naissance
à la mort en traversant des développements analogues. Les
idées aussi. Les systèmes pareillement, qu'il s'agisse de
philosophie, d'art ou d'économie politique. Même loi pour
les dogmes et les croyances, même fatalité pour les sociétés
religieuses comme pour les sociétés civiles. Sont logées
à la même enseigne les républiques et les empires.
Tout ce qui vit mourra, tout ce qui s'agrège se désagrègera,
tout ce qui se développe se décomposera. La doctrine que
nos savants prouvent par d'irrésistibles arguments, la Mahabharata
l'avait formulée avec mélancolie et l'�cclésiaste
avec tristesse ; l'évidence des faits s'était imposée
aux esprits intelligents.
Nous n'étudierons pas les dogmes en eux-mêmes, nous ne
ferons qu'esquisser leur formation et leur histoire. Il nous suffira de
raconter, laissant à d'autres le soin de plaider ou le plaisir de
discuter. Nous tenons que l'évolution est à elle-même
sa propre justification. Ce qui se produit n'a jamais manqué d'avoir
sa raison suffisante.
A ceux qui se mettent résolûment sur le terrain de l'évolution,
combien l'impartialité est facile ! Quel intérêt auraient-il
à combattre un système, à démanteler une doctrine,
sachant que doctrines et systèmes mourront, tôt ou tard, de
leur belle mort ? Le temps ne faillira pas à les détruire.
Le Temps, un Saturne, a la manie de dévorer ses enfants.
Aux théologiens de l'antique Sorbonne il arrivait de se jeter
leurs perruques à la tête, quand ils discutaient l'orthodoxie
des divers commentaires sur le miracle de Josué arrêtant le
soleil, quand ils fixaient l'année précise de la création
du monde, quand ils ratiocinaient si le seigneur Dieu se reposa de son
oeuvre prodigieuse — fût-ce un samedi en l'honneur de l'ancienne
alliance ? — fût-ce un dimanche, en l'honneur de la nouvelle ? A
la chaleur de la dispute on eût pu mesurer l'ignorance des disputants.
Vous échoueriez à réconcilier celui qui n'a vu qu'un
côté de la question et celui qui n'a vu que l'autre. �ternelles
sont les discussions entre ceux qui n'ont tort qu'à demi et ceux
qui n'ont raison qu'à moitié. Mais ce n'est point ici qu'on
s'engagera en d'irritantes discussions, en haineuses controverses. Notre
intention n'est point de juger ni de condamner, mais seulement de comprendre.
Bienveillante pour tous, la science fait la paix dans les esprits et dans
les coeurs.
IV
Chaque religion se disant provenir d'une révélation
divine, devait nier ses rivales. Fatalement ses adhérents devenaient
les contradicteurs et les acharnés adversaires de toute doctrine
qui lui faisait concurrence. Les religions ont développé
plus d'animosité autour d'elles que ne le firent jamais le principe
dit des nationalités, ni l'institution de la propriété
privée — d'ailleurs ces religions ne sont-elles pas la plus sacrée
des propriétés et la raison profonde des nationalités
? — «Il n'y a de haine que de théologiens», disait Luther.
Il s'y connaissait et nous pouvons l'en croire sur parole. Les haines des
protestants entre eux, des protestants contre les catholiques, des chrétiens
contre les juifs et les musulmans — l'énumération pourrait
être continuée — ont fait verser sang et larmes par ruisseaux.
La personnalité de ces religions étant exclusive, exclusive
comme elles était la science qu'elles développaient, rien
ne sortait de leurs officines que marqué du sceau d'une orthodoxie
spéciale.
Il en fut ainsi jusqu'à la moitié du dernier siècle,
jusqu'à l'émancipation de la raison humaine. avant l'illustre
«Encyclopédie», les sciences étaient justiciables
de la révélation, après l'Encyclopédie, les
révélations furent justiciables de la science. L'impulsion
fut décisive, elle donna aux esprits une direction nouvelle, changea
l'équilibre du monde intellectuel, modifia son orbite.
Cependant, nous n'hésitons pas à reconnaître que
les Encyclopédistes et leurs successeurs immédiats ne firent
des religions, et de la religion chrétienne plus particulièrement,
qu'une critique superficielle et entachée d'insuffisance. ; ils
ne les regardaient qu'à travers le prisme de Virgile et de Platon.
Mais voici qu'Anquetil Duperron rapporta d'Inde la traduction du Zend-Avesta.
Puis il trouva l'interprétation des signes hiéroglyphiques
et des signes cunéiformes, lesquels dévoilèrent les
religions du Nil et de l'Euphrate. Apparurent en Europe les Védas
et le Livre de Manou, surgirent le brahmanisme et le bouddhisme. Une science
nouvelle naquit, celle des religions comparées.
Cette science nouvelle a déjà rendu des services que l'on
ne saurait priser trop haut. Avec d'énormes labeurs, une admirable
patience que traversaient des éclairs de génie, une pléiade
d'hommes, objet de notre admiration et de notre reconnaissance, ont reculé
les bornes de l'histoire ; en démêlant les origines des religions,
ils éclairaient les origines des peuples.
Mais, occupés qu'ils étaient par les religions qu'ils
découvraient dans les livres et documents, nos savants ne s'embarrassaient
guère des croyances entretenues par les tribus des pays barbares,
ni par les campagnards ignorants des pays civilisés. Ces croyances,
elles passaient naguère, elles passent encore dans la science officielle,
pour un ramassis de superstitions grossières, un capharnaüm
d'imaginations ridicules, la niaiserie en mal d'absurdité. Grande
faveur quand un théologien veut bien admettre qu'emmi ces calembredaines
a pu se conserver quelque trace de la révélation qu'on dit
avoir été faite à Noé, après le déluge.
bienveillance insigne quand des anthropologues reconnaissent que telle
de ces balayures rappelle une tradition plus ou moins historique.
Entre-temps, d'admirables résultats étaient obtenus par
des philosophes, des historiens, des jurisprudents, qui, recherchant les
origines de la famille, de l'héritage, des droits du père
et du mari, s'avisèrent d'instituer une enquête parmi les
tribus sauvages et les populations primitives.
L'étude des traditions populaires avait été entreprise
avec vigueur et intelligence par l'école allemande et par la scandinave
; l'école anglaise se mit de la partie et plusieurs autres ; enfin,
l'école française entra dans le mouvement ; plus qu'une autre
elle a du mal à se détacher de la tradition, soi-disant libérale,
mais platement rationaliste, qu'avait instaurée la génération
de 1830. D'un autre côté, des voyageurs toujours plus nombreux,
fouillant tous les coins du globe, rapportent des renseignements de mieux
en mieux compris sur les croyances et superstitions lointaines : peu à
peu elles se complètent et s'éclairent les uns les autres.
De toutes ces informations un résultat se dégage, une
conviction s'impose : toutes les superstitions se ressemblent, celles des
sauvages comme celles des civilisés ; toutes font la Superstition,
comme toutes les religions font la Religion. Les superstitions sont la
matière première qui s'évapore en mythes et symboles,
se cristallise en dogmes et théologies. Expliquons-nous bien : le
mot de «Superstition», nous le comprenons dans son sens rigoureusement
étymologique, sans y ajouter aucune nuance de blâme ni de
mépris ; il désigne les idées et les sentiments qui
ont surnagé des âges lointains jusqu'à nous ; ce sont
des survivances. Elles survivent dans l'enfant ; car tout homme qui se
développe comme s'est développé l'humanité.
Chacun de nous a eu sa période d'ignorance et de naïveté,
chacun a suivi avec délices les gestes merveilleux de l'Oiseau
bleucouleur du temps, a cru, au moins à demi, au roman Cendrillon,aux
exploits du Vent de bise.Y croyait-on vraiment ? Certes. Néanmoins,
nous avions le sentiment que c'était là du merveilleux, c'est-à-dire
des choses qui ne se voient pas tous les jours, et nous aimions ces contes
pour l'état d'âme qu'ils éveillaient. Nous passions
de la phase intellectuelle dans laquelle se sont attardés les Primitifs.
La texture du cerveau était alors celle de son âge. On imaginait
tout, faute de rien savoir, et l'on créait avant d'apprendre. Plus
tard, nous amassons des connaissances dites positives, nous les accumulons
la vie durant ; heureux si avant de s'en aller nous trouvons le temps de
les classer et de les mettre en ordre, de prononcer sur ce qu'elles valent.
Donc, au lieu d'expliquer les superstitions vulgaires par les religions
officielles, ainsi que cela se pratique généralement, nous
expliquerons les religions par la superstition, grâce à laquelle
nous faisons rentrer dans le cercle normal du développement ces
religions multiples, qui ont soulevé, chacune se donnant pour la
Vérité, et qualifiant sévèrement toutes ses
rivales ; nous leur assignons un principe, un développement, une
fin ; nous trouvons leur place dans l'évolution universelle.
Appliquée au sujet de notre étude, la méthode est
nouvelle, donc attrayante. Elle simplifie les procédés, agrandit
et élargit les résultats. Si vous le voulez bien, nous nous
mettrons à l'oeuvre.
(1) Conférence
à l'�cole des Libres �tudes.
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