La
manifestation athénienne contre les mesures gouvernementales et le FMI
est massive. Les chiffres de 25'000 donnés par la police semble
ridicules par rapport à la masse rassemblée sur Patission Avenue, dans
le centre ville de la capitale.
Les
cortèges se suivent les uns après les autres. Leurs banderoles, outre
le cyrillique, ne sont pas toujours lisibles pour l'observateur
étranger. On trouve un M-L KKE mais aussi un KKE M-L, les uns seraient
une branche maoïste fractionnaire du KKE (parti communiste grec), les
autres une branche trotskiste, également fractionnaire. De nombreux
autres partis d'extrême gauche ont constitué des cortèges très
dynamiques. La jeunesse des manifestants y est frappante. Quelques
cortèges, rares, rassemblent des migrants. Ce sont aussi les plus
musicalement animés. L'envie d'en découdre avec les forces de l'ordre
et avec le gouvernement est palpable. Nombreux sont les manifestants
apparemment prêts à aller au conflit : ils arborent des masques en tous
genres dont des masques à gaz, lunettes de piscine et les
indispensables écharpes noires qui permettent aux anarchistes de garder
leur anonymat sur les enregistrements visuels.
Alors que les manifestants piétinent vers 13 heures, à cause de
l’engorgement rapide de l’avenue Patission, les premiers cortèges sont
rapidement pris sous le feu des CRS grecs. En effet, des dizaines de
militants anarchistes, répartis tout le long des cortèges, cassent des
morceaux d’escaliers ou de façades, pour en faire des projectiles
contre la police et surtout contre les banques et autres commerces
choisis comme cibles politiques. Les débris s’amoncellent rapidement
sur les côtés de la manifestation. La police ne charge pas, elle fait
exploser des bombes sonores (on peut lire sur la bombe, après son
explosion «non lethal technologies») et lance quantité de grenades
lacrymogènes. Leur fumée est particulièrement âcre, pas grand chose à
voir avec celles qu’on peut connaître en France. Des militants disent
que l’État grec s’approvisionne en Israël et que ces grenades ne sont
pas aux normes de sécurité. La preuve ? nombreux sont les manifestants
malades. Certains s’évanouissent. D’autres chancellent et doivent être
soutenus. Tous toussent, crachent et pleurent.
La cible politique du jour est le Parlement où doivent être ratifiées
et signées les mesures annoncées par le gouvernement. La manifestation
se scinde en deux pour contourner le jardin en contre-bas du bâtiment
mais les CRS ne laissent passer personne. Les premières escarmouches
sérieuses commencent : des cocktails molotov sont envoyés sur les
policiers, dont certains prennent feu. La riposte est sévère. La fumée
et les déflagrations des bombes sonores dispersent les manifestants. On
ne voit plus autour de soi. Les mouvements de foule dispersent les
cortèges. Les banderoles sont repliées. Une vraie guerre de position
commence entre les CRS et les anarchistes, soutenus par des
manifestants en colère. C’est la première fois que l’ensemble des
personnes présentes soutiennent, applaudissent et acclament massivement
l’action des anarchistes. Certains cortèges se déploient même
stratégiquement pour protéger leur action. Les CRS ne plient pas,
l’atmosphère devient irrespirable. La manifestation décide de
contourner le blocage. La dispersion est à son comble. Et surtout la
cible (le Parlement) manquée. On entend des cris de manifestants tout à
fait ordinaires «brûlons le Parlement», «gouvernement assassin»,
«police, cochons, assassins» !
Alors que le contournement du blocage s’avère inefficace car la seconde
route d’accès au Parlement est également bloquée par les CRS, une
partie de la manifestation décide de continuer sur une grande avenue.
Celle-ci réserve une surprise de taille : le ministère de l’Économie.
Ce fait n’échappe pas aux manifestants anarchistes qui se déchaînent
sur la porte d’entrée à grands renforts de cocktail molotov. Le hall
d’entrée prend feu et les flammes lèchent bientôt le premier étage.
L’ensemble du bâtiment est rapidement touché. Était-ce où étaient
entreposées les archives de l’économie du pays ? Les plans du FMI ? Les
manifestants qui entourent les anarchistes crient victoire et les
acclament. Encouragés, ceux-ci cassent sans plus de retenue. Alors
qu’un camion de pompiers arrive pour éteindre le feu, ils se jettent
dessus, cassent les phares, arrachent le pare choc. Certains
manifestants tentent de s’opposer «pas les pompiers !» mais c’est trop
tard. Les pompiers à l’intérieur du véhicule décident de le quitter.
Les anarchistes y mettent le feu. Deux autres voitures brûlent, mais il
ne semble pas qu’il s’agisse là de cibles favorites. Les vitrines de
tous types de commerces volent désormais en éclat. Les CRS poursuivent
les quelques 150 à 200 personnes restées avec les anarchistes. Avec
l’arrivée de leur nouvel engin (les CRS, par deux, à moto), ce qu’il
restait de manifestants se dispersent. C’est la fin de la casse.
En amont, des cortèges continent à manifester plus pacifiquement.
Chants et slogans rythment leur marche. Mais la police les charge et
les bombes sonores continuent à pleuvoir au milieu de la fumée des gaz
lacrymo. On apprend que deux gardiens d’une banque sont morts et un
pompier par asphyxie. Rumeur ! disent de nombreux manifestants. C’est
pour mieux nous faire plier. Mais la rumeur est tenace, elle se répand
très vite. La BBC dit, CNN dit, Reuters, AFP… on appelle les amis
restés à la maison, qui pour une jambe dans le plâtre, qui pour garder
son enfant (petite remarque de genre : ce sont les femmes évidemment
qui gardent les enfants)… la rumeur semble confirmée, il s’agirait de 3
employés d’une banque à laquelle les anarchistes ont mis le feu (pas de
pompier décédé). Mais beaucoup restent incrédules. Sur le chemin du
retour, nous croisons des amis anarchistes, défaits… si c’est vrai
disent-ils, il va falloir nous cacher.
Dernières nouvelles… répressives
Après la confirmation de la mort de trois employés de banque, les CRS
ont envahi Exarchia, dans le centre ville d’Athènes, quartier où se
trouvent la plupart des squats et des centres sociaux de la capitale.
Les descentes de police sont massives et effectuées avec un objectif
clair de représailles. Les ateliers et espaces de travail sont
méthodiquement cassés et des dizaines de personnes sont arrêtées. Les
militants sont sous le choc mais il n’y a aucun espace à l’abri où se
réunir et faire le point.
À la télévision grecque, des morceaux choisis (casse, flammes) de la
manifestation passent en boucle. Le gouvernement dit que toutes les
méthodes seront mises en œuvre pour trouver les coupables. L’ensemble
des manifestants est assimilé aux casseurs. La répression s’abat sur le
mouvement social grec, qui démarrait pourtant à peine, après un 1er Mai
combatif, prolongé par un 5 mai massif. Il paraît à cette heure logique
que le gouvernement instrumentalisera le drame pour empêcher toute
protestation sociale future.
Jean Castillo
Indymedia Paris, 5 mai 2010.
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