Voici le récit d’un témoin oculaire de l’assassinat du jeune de 15 ans,
Alexis Grigoropoulos par la police grecque qui a conduit aux émeutes de
décembre et à la révolte sociale généralisée qui repart en Grèce. La
jeune femme dont il est question dans ce texte est malheureusement
devenue mondialement célèbre par la petite video qu’elle a eu la
malchance d’enregistrer depuis son balcon qui avait vue sur le lieu de
l’assassinat d’Alexis et elle sera témoin contre le policier Ep.
Korkoneas lors de ce procès. Ce témoignage est un fragment d’un texte
plus important et est inclu dans le livre "Nous sommes une image du
futur / La révolte grecque de décembre 2009", qui sortira aux
Etats-Unis en février 2010 chez AK Press et est édité par A.G.Scwartz,
Tasos Sagris et Void Network.
Je suis une habitante d’Exarchia, dont le balcon a vue sur le lieu où a été assassiné Alexis Grigoropoulos.
Je ne suis pas particulièrement impliquée dans des activités
politiques. Je ne suis pas une activiste. Je ne peux parler que du
meurtre. Je ne peux pas prendre de position sur toutes les autres
choses qui se sont passées parce qu’elles sont très compliquées et que
je n’ai pas de pensée très claire là-dessus.
Exarchia a
toujours été un quartier alternatif, un lieu de contre-culture. Depuis
plusieurs années, à de nombreuses reprises, quelque chose arrivait à un
coin rue dans Exarchia et soudainement chacun sortait des cafés et les
bars et allait dans la rue et courait pour voir ce qui arrivait.
Habituellement c’étaient des incidents entre les gens et la police,
quelques bagarres, des confrontations, insultes, cris. Dans le temps
cela arrivait très fréquemment. Ensuite il y a eu une période au cours
de laquelle cela ne s’est pas produit tant que ça, mais ces dernières
années ça a recommencé à se produire plus souvent.
La raison
pour laquelle je me suis trouvée avec un camescope sur le balcon ce
soir-là, est que j’ai toujours voulu filmer une de ces confrontations
qui avaient toujours lieu sous mes fenêtres. Mais chaque fois que je
venais sur mon balcon pour voir ce qu’il se passait, j’étais en retard.
Le temps que je revienne avec mon camescope, il était trop tard,
c’était terminé. Cela m’est arrivé très souvent. Et la dernière fois
que cela s’est passé, je me suis dit que la prochaine fois je
commencerai par prendre la caméra, puis j’irai sur le balcon.
Et finalement la fois suivante a été un incident dont je n’aurais
jamais pensé qu’il puisse se produire. Deux ans plus tôt, un ami
allemand est venu me rendre visite et m’a dit que la police lui
semblait faire beaucoup de provocations et être très dangereuse. Bien
qu’il soit un touriste, la façon dont ils se sont comportés l’a fait se
sentir moins en sécurité, mis en danger. Et quand cet ami a appris ce
qu’il s’était passé le 6 décembre, il a écrit qu’il n’était pas si
surpris que ça. Moi, je l’ai été.
Toutes les fois
précédentes, je n’ai pas été effrayée lorsque j’observais ces rixes
entre les gens et la police. C’était une partie de ma vie quotidienne à
Exarchia. C’était quelque chose de banal. Parce que les gens d’Exarchia
expriment leur négation de l’autorité fermement et ils y croient,
chaque fois que quelque chose arrivait je n’ai pas dû prendre position
parce que ça faisait juste partie de la vie dans ce secteur. Bien sûr,
pendant les dix ans que j’ai vécus dans ce quartier, j’ai observé année
après année une augmentation progressive de la présence policière. Les
policiers ont commencé à apparaître à tout les coins de rue, en groupe
et armés. On observait la police blindée en pleine émeute portant des
pistolets, des armes à feu, des gaz lacrymogènes et des mitrailleuses -
cela devenait de plus en plus intense. A cette époque, un slogan
commençait à apparaître sur les murs : "à chaque coin de rue il y a la
police, le junte ne s’est pas terminée en 1973.".
Le 6
décembre j’étais ici dans l’appartement avec mon ami allemand. Il
cuisinait et j’étais dans le salon. Tout à coup j’ai entendu un bang.
Je n’avais entendu aucun bruit avant. Il ne s’était rien passé dans la
rue, pas de tirs, rien. Sans prévenir, il y a juste eu un bang. Il m’a
semblé que ça venait d’en bas de la rue, sur le côté à gauche. En dépit
de la surprise, je me suis souvenue cette fois-ci de prendre la caméra
en premier. Je n’étais pas paniquée, je ne ressentais rien d’anormal,
j’ai juste pris calmement ma caméra et je suis sortie sur le balcon. Je
ne pensais pas que quoi que ce soit d’extraordinaire se produisait.
J’ai regardé dehors, mais je n’ai pas mis la caméra en marche au début
parce que rien ne se passait. J’ai vu quelques jeunes en bas à gauche,
assis comme d’habitude. Les jeunes anarchistes traînent toujours
là-bas, bien que cette nuit il y en avait moins que d’habitude. Et sur
le côté droit, en haut de la rue, j’ai vu une voiture de police garée.
Un moment après, la voiture de police est partie, j’ai vu deux flics
revenir à pied et c’était très étrange pour moi. Je me suis demandée ce
qu’ils allaient faire. Ils arrivaient là où la voiture était juste
avant et ont commencé à provoquer les jeunes en leur disant "venez !
vous êtes des gonzesses !". Quand j’ai entendu ça, j’ai crié à
l’allemand "viens voir" ! La police est venue et une bagarre a
commencé. Il aurait une occasion de voir ce phénomène des flics grecs
provoquant un combat en insultant les gens. Il est normal que la police
parle mal aux gens, mais là c’était trop. C’était provocateur parce
qu’ils ont garé la voiture et sont revenus en criant des défis. C’est
comme ça que des gens normaux commencent une bagarre. C’était comme une
bagarre personnelle et non comme une provocation habituelle des flics.
Immédiatement après cela, les deux flics ont sortis leurs armes. Cela
n’a jamais été mentionné par les médias. Et j’ai une surprise après
l’autre. D’abord ils sont revenus à pied, ensuite ils ont commencé une
bagarre en insultant les jeunes, puis ils ont sortis leurs armes,
ensuite ils ont visé, à un moment où il n’y avait ni provocation
verbale ni menace, aucune bagarre ou confrontation ne continuait. Et
ils ont tiré. J’ai entendu deux tirs mais je ne peux pas dire si les
deux flics ont tiré ou si un seul d’entre eux a tiré deux fois. Il est
possible que l’un des deux ait tiré deux fois. Ils se sont retournés et
sont partis, aussi simplement que ça, comme si rien ne s’était passé.
Moi, jusqu’à ce moment, je ne me suis pas occupée de regarder à gauche,
le groupe de jeunes, parce que le comportement des deux policiers était
si étrange ! Il n’était pas nécessaire de regarder de l’autre côté
parce que rien ne se passait là. Et ensuite j’ai entendu les gens dans
la rue crier qu’un enfant s’était fait tirer dessus. Et ensuite j’ai
senti la panique. J’ai couru à l’intérieur, pris le téléphone et appelé
une ambulance, et je suis descendue dans la rue. J’ai simplement vu un
enfant étendu là, et j’ai été choquée. Tout le monde criait et beaucoup
de gens se trouvaient mal. Le gosse n’était pas mort ; un médecin a
surgi et a essayé de lui administrer les premiers secours. Ensuite
l’ambulance est arrivée et je pense qu’il est mort à l’intérieur.
J’ai appris auprès d’autres gens que le premier bang venait d’une
grenade de choc. Apparemment quelqu’un a jeté une bouteille en
plastique sur la voiture de police et a crié une insulte quand elle
passait et la police a réagi en lançant la grenade de la voiture. Ce
n’est pas inhabituel ici. Il est normal de crier, chacun en Grèce crie
vers les autres. Ainsi je suis sûr que les policiers n’ont pas été
menacés, ils n’étaient pas en état de légitime défense. En réalité,
quand un policier ressent une menace sérieuse, il ne s’arrête pas au
premier coin de rue et ne revient pas à pied pour règler le problème.
En général quand la police ressent une menace ou se sent attaquée, elle
s’en va de là. La police n’était pas sur la défensive à ce moment.
Je suis rentrée et j’ai essayé de regarder la vidéo sur mon ordinateur,
mais je n’ai pas pu car j’avais perdu quelques programmes. Alors j’ai
frappé à la porte de mon voisin et dit que j’avais enregistré quelque
chose mais que je ne savais pas ce que c’était. Peut-on le mettre sur
ton ordinateur pour que je puisse voir de quoi il s’agit ? Et nous
avons vu la vidéo ; et je me suis senti comme jamais je ne me suis
senti durant toute ma vie. Nous avons appelé tous les gens du
voisinage, nous sommes tous-tes descendu-e-s dans les rues et
l’énergie, l’atmosphère étaient toutes entières à la rage. Le flot des
gens débordait dans les rues, partout les gens sortaient de leurs
maisons pour aller dans la rue. Tout le monde.
La police
anti-émeutes a eu le culot de venir au coin où le premier policier
avait arrêté sa voiture et d’où les coups de feu étaient partis. En
bien sûr tous les gens ont commencé à crier contre eux, les jeunes, les
vieux, les gens normaux, chacun leur criait de retourner en enfer.
Près de deux heures après le tir, c’est impossible de le dire
exactement mais c’était environ deux heures. La police secrète est
venue. J’étais rentrée chez moi et j’écoutais la radio et la télé, qui
disaient qu’il y avait des émeutes à Exarchia, que la police avait été
attaquée et avait tiré en légitime défense, mais ce n’était pas vrai.
Et les émeutes n’avaient même pas encore commencé. De ma fenêtre j’ai
vu des hommes sans uniforme regarder les murs des immeubles près de la
zone des tirs. La police secrète était venue pour chercher les douilles
et les balles, examiner le secteur. J’étais avec mon voisin et je lui
ai dit que je descendais. J’ai voulu réagir d’une façon ou d’une autre
à ce qu’ils disaient aux infos. Donc je suis descendu et j’ai dit que
ce qu’ils disaient à la télévision n’était pas vrai. Un type grand et
vieux s’est approché de moi avec un sourire gras et m’a dit "oui, et
qui êtes-vous ?" Et j’ai eu une peur incroyable. Parce que je suis très
naïve, j’ai simplement ressenti une obligation de descendre et de dire
la vérité. Mais ce type m’a terrifié. Donc j’ai reculé et ai dit "non,
qui êtes-vous ?" Et il m’a dit son nom et sa fonction. Il était le chef
de l’agence de la police secrète et il était chargé de l’autopsie et de
l’enquête. Ils ont pris mon nom et mon numéro de téléphone et ils m’ont
demandé de venir au commissariat central pour témoigner ; j’ai accepté.
Il m’a demandé ce qu’il s’était passé. Je l’ai conduit à
l’endroit exact où étaient les policiers quand ils ont ouvert le feu.
Et c’est exactement à cet endroit qu’ils ont trouvé les douilles. Et
ils m’ont demandé si j’avais un véhicule, si je pouvais me conduire au
poste. J’ai dit que non et ils m’ont demandé de venir avec eux. J’ai
dit que j’espérais que les gens ne caillasseraient pas la voiture de
police sur la route ; le chef a ri et m’a dit de ne pas avoir peur. Il
m’a dirigé vers un endroit où un groupe important de policiers
anti-émeutes était rassemblé et je me suis retrouvé au milieu d’une
équipe de MAT [1]. C’est juste à ce moment-là que les gens ont attaqué.
Le chef a immédiatement disparu, a couru en arrière et ils m’ont laissé
pendant que les gens attaquaient, et j’ai vu toutes les armes que la
police avait et j’ai piqué une crise. Je ne pouvais me fixer sur rien,
je sentais combien les gens étaient puissants, ils étaient plein de
rage. Je ne peux pas me souvenir s’ils attaquaient avec des pierres,
des cocktails molotov ou des bâtons, seulement qu’ils étaient
surpuissants et que je devais partir de là. Je suis parti en courant et
je suis rentrée chez moi.
Bien sûr je m’attendais à ce qu’ils
m’appellent pour une entrevue comme témoin. Mais ils ne l’ont jamais
fait. J’ai parlé avec un avocat du mouvement, Yianna Kurtovick, qui est
membre du réseau pour la défense des prisonniers politiques et des
migrants. Elle m’a conduite chez le juge d’instruction. J’ai été
trouver le juge parce que la police ne m’a jamais appelée pour
témoigner. Après mon témoignage, quelques jours plus tard, ils ont
bouclé tout le quartier pour faire le rapport officiel et savoir si la
balle avait frappé l’enfant directement ou si elle avait ricoché sur le
sol. C’était l’histoire officielle : un flic avait tiré au sol et la
balle avait rebondi et touché le gosse.
Le magistrat, le
photographe et le secrétaire sont venus sur mon balcon pour prendre des
photos. Le chef de la police secrète était en bas dans la rue. Je l’ai
appelé, "Oh bonjour, vous m’avez abandonnée seul au coeur d’une émeute
la dernière fois". Il a répondu : "je ne vous ai pas abandonnée,
c’était vous qui étiez effrayée que les émeutiers nous brûlent vifs".
Je lui ai alors dit de ne pas raconter de mensonges devant tous ces
gens.
Je me souviens de m’être dit il y a quelques années que
je vivais dans un camp militaire, avec tous ces flics autour
d’Exarchia. Maintenant j’affirme que je vis dans une zone de guerre. Ce
qu’il s’est passé en décembre, je n’avais jamais cru que cela pourrait
arriver un jour. Malgré toutes les sensations d’occupation militaire
provoquées par la police. Pour moi il y a toujours une limite, toujours
une ligne finale, et quand la police dépasse cette ligne, il y a un
changement qualitatif. Tout change. Chacun a compris qu’il y avait un
certain horizon à la situation et qu’au-delà de ça tout était
différent. Nous avons dépassé cet horizon. Et maintenant j’affirme que
ce n’est plus un conflit, maintenant c’est la guerre.
En
comparaison avec avant décembre dernier, tout est plus fort.
L’assassinat d’Alexis a été la cerise sur le gâteau, la goutte d’eau
qui a fait déborder le vase. Maintenant il n’y a plus de tolérance pour
la police. Le meurtre était si scandaleux, si loin au-delà des limites,
que les gens ont réagi et continuent à réagir. Ils sont forts de la
rage qui a été exprimée lors du meurtre. Il y avait bien d’autres
problèmes que les violences policières, et ces problèmes sont toujours
là, mais les gens n’acceptent pas plus ces autres problèmes, plus
maintenant.
Ainsi j’irai au procès du policier qui a tué
Alexis. Je m’inquiétais de comment je me sentirai envers l’avocat de la
défense, parce qu’il défend une très mauvaise personne. Ensuite j’ai
commencé à m’inquiéter du résultat du procès, parce que si le flic s’en
tirait avec seulement deux ou trois ans de prison, je ne sais pas
comment je réagirais. Comment réagir au verdict d’un tel procès ? Parce
que beaucoup de choses terrifiantes se produisent, nous en entendons
parler, nous les voyons aux infos, mais c’est très différent quand vous
les voyez avec vos propres yeux. Ce ne sont pas juste des mots, c’est
une vérité claire pour vous, il n’y a aucun doute à ce sujet, pas de
distance par rapport à ça. C’est une vérité si absolue, cet assassinat,
c’est comme si vous me voliez quelque chose devant mes yeux et me
disiez ensuite que ça n’a jamais existé. Ce n’est pas quelque chose que
vous avez entendu d’on ne sait où. Et j’ai très peur que, si ce flic
est déclaré non coupable, ma réaction ne m’envoie en prison. Je pense
tout le temps à cela et je me prépare à témoigner.
Traduit de l’anglais par Gachet, HNS-info Notes
[1] CRS grecs, NdT
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