Collection Archives
�dition Julliard, 1964
Le cadre 3
1 / Le d�fi 14
2 / Les M�moires de Ravachol 21
3 / �mile Henry, le Benjamin de l'anarchie 48
Cahier photos 76
4 / Le compagnon Tortelier et sa �marotte� 91
5 / Anarcho-syndicalisme ou syndicalisme r�volutionnaire 102
6 / La bande � Bonnot 115
7 / Callemin: �Pourquoi j'ai tu�.� 128
8 / L'anarchie dans l'Anarchie 138
L'anarchie est morte: �Vive l'anarchie ?� 146
Petite bibliographie anarchiste 148
ANARCHIE � ANARCHISME
Il n'y a, il ne peut y avoir ni Credo, ni Cat�chisme
libertaires.
Ce qui existe et ce qui constitue ce qu'on peut appeler la doctrine
anarchiste, c'est un ensemble de principes g�n�raux, de conceptions
fondamentales et d'applications pratiques sur lesquels l'accord s'est �tabli
entre individus qui pensent en ennemis de l'Autorit� et luttent,
isol�ment ou collectivement, contre toutes les disciplines et contraintes
politiques, �conomiques, intellectuelles et morales qui d�coulent
de celle-ci.
Il peut donc y avoir et, en fait, il y a plusieurs vari�t�s
d'anarchistes mais toutes ont un trait commun qui les s�pare de
toutes les autres vari�t�s humaines. Ce point commun, c'est
la n�gation du principe d'Autorit� dans l'organisation
sociale et la haine de toutes les contraintes qui proc�dent des
institutions bas�es sur ce principe.
Ainsi, quiconque nie l'Autorit� et la combat est anarchiste.
(...)
L'Autorit� rev�t trois formes principales engendrant trois
groupes de contraintes : 1� la forme politique : l'�tat ; 2�
la forme �conomique : le Capital ; 3� la forme morale
: la Religion.
�
�
�
S�bastien FAURE ,
Encyclop�die anarchiste.
�
Le cadre
Les documents que nous pr�sentons ici n'ont nullement l'ambition
de former un r�cit continu du mouvement anarchiste en France ni
de fournir l'image compl�te de la doctrine et de l'action. Bien
plus : ils risquent parfois, par leur caract�re disparate et leur
longueur in�gale de fausser les proportions d'ensemble. Il suffira
pourtant de les parcourir pour en constater l'int�r�t : leur
saveur, leur vari�t� nous justifieront d'avoir pr�f�r�
ici l'in�dit au connu et sacrifi� l'explication g�n�rale
du ph�nom�ne anarchiste � quelques coups de projecteurs
limit�s mais essentiels.
Apr�s avoir v�cu de longues ann�es de recherches
dans l'intimit� du milieu anarchiste � la fin du si�cle
dernier, il nous a paru que quelques textes � comme les curieux M�moires
de Ravachol ou de Callemin, dit Raymond la Science, � des dossiers de police
in�dits et des correspondances priv�es � comme celle de Victor
Serge �, �taient dans leur crudit� et leur continuit�
aussi �clairant que de longs commentaires ; et surtout, portaient
sur les hommes et leurs actes un t�moignage d'une autre nature que
l'analyse historique, qui m�ritait donc d'�tre entendu.
D'o� cette galerie d'hommes, d'actes, de t�moignages
que relie seulement un fil conducteur mais qui, de la Commune �
la Grande Guerre, illustre les moments les plus marquants de la geste anarchiste.
L'action militante, individuelle avec Ravachol, devient collective avec
l'entr�e des anarchistes dans les syndicats et les Bourses du Travail.
Elle redevient individuelle et d�g�n�re avec Bonnot
et sa bande.
Aussi distinguerons-nous trois phases dans cette histoire : la propagande
par le fait, l'anarcho-syndicalisme, l'ill�galisme. C'est dans ce
cadre que nous situerons nos documents.
1. La propagande par le fait
A l'�chelle internationale, le mouvement anarchiste est n�
des divergences graves qui oppos�rent au sein de la Premi�re
Internationale Marx et Bakounine , �autoritaires� et �anti-autoritaires�.
Elles aboutirent � une scission d�finitive au Congr�s
de La Haye en 1872.
En France, au lendemain de l'�crasement de la Commune, �la
section fran�aise de l'Internationale dissoute, les r�volutionnaires
fusill�s, envoy�s au bagne ou condamn�s � l'exil
(...) ; la terreur confinant au plus profond des logis les rares hommes
�chapp�s au massacre�, c'est dans cette atmosph�re
d�crite par Pelloutier1 que,
au cours des ann�es suivantes, certains disciples de Bakounine tentent
en vain de se regrouper. Dans l'exil, en Suisse notamment, d'autres se
prononcent en 1879-1880 pour le communisme anarchiste, pour l'abolition
de toutes les formes de gouvernement et la libre f�d�ration
des groupes producteurs et consommateurs,2
affirment l'absolue n�cessit� de sortir du terrain l�gal
pour porter l'action sur celui de l'ill�galit�, seule voie
menant � la R�volution.3
On retrouve ces id�es exprim�es dans les r�solutions
d'un congr�s international qui veut marquer une renaissance de l'Internationale
�anti-autoritaire�. Il se tient � Londres le 14 juillet
1881 et proclame notamment :
�
�
... D�sormais la grande Association qui, il y a dix ans faisait
trembler la bourgeoisie, va prendre une vie nouvelle.
Tous ceux qui, r�ellement, sans r�ticences, veulent la
r�volution sociale et qui comprennent que la r�volution ne
se pr�pare que par des moyens r�volutionnaires, � se donnent
aujourd'hui la main et constituent une seule organisation, vaste et puissante,
l'ASSOCIATION INTERNATIONALE DES TRAVAILLEURS.
Assez de patauger dans la boue parlementaire ! Assez de chercher des
chemins tortueux pour arriver � notre but ! Assez de supplier l�
o� l'ouvrier doit prendre ce qui lui appartient de droit. Assez
de se prosterner devant les idoles du pass� ! [...]
Les repr�sentants des socialistes-r�volutionnaires des
deux mondes, r�unis � Londres le 14 juillet 1881, tous partisans
de la destruction int�grale, par la force, des institutions actuelles,
politiques et �conomiques, ont accept� cette d�claration
de principes (celle du premier congr�s de l'Internationale tenu
� Gen�ve en 1866).
Ils d�clarent � d'accord, d'ailleurs, avec la conception que
lui a toujours donn�e l'Internationale ; � que le mot morale
employ� dans les consid�rants n'est pas employ� dans
le sens que lui donne la bourgeoisie, mais dans ce sens que la soci�t�
actuelle, ayant pour base l'immoralit�, ce sera l'abolition de celle-ci,
par tous les moyens, qui nous am�nera � la moralit�.
Consid�rant que l'heure est venue, de passer de la p�riode
d'affirmation � la p�riode d'action, et de joindre �
la propagande verbale et �crite, dont l'inefficacit� est
d�montr�e, la propagande par le fait et l'action insurrectionnelle.
[...]
Le Congr�s �met le v�u que les organisations adh�rentes
� l'Association Internationale des Travailleurs veuillent bien tenir
compte des propositions suivantes :
Il est de stricte n�cessit� de faire tous les efforts
possibles pour propager par des actes, l'id�e r�volutionnaire
et l'esprit de r�volte dans cette grande fraction de la masse populaire
qui ne prend pas encore une part active au mouvement, et se fait des illusions
sur la moralit� et l'efficacit� des moyens l�gaux.
En sortant du terrain l�gal, sur lequel on est g�n�ralement
rest� jusqu'aujourd'hui, pour porter notre action sur le terrain
de l'ill�galit� qui est la seule voie menant � la
r�volution, � il est n�cessaire d'avoir recours �
des moyens qui soient en conformit� avec ce but. [...]
Les sciences techniques et chimiques ayant d�j� rendu
des services � la cause r�volutionnaire et �tant appel�es
� en rendre encore de plus grands � l'avenir, le Congr�s
recommande aux organisations et individus faisant partie de l'Association
Internationale des Travailleurs, de donner un grand poids � l'�tude
et aux applications de ces sciences comme moyen de d�fense et d'attaque.
�
�
En France, la s�paration d�finitive des anarchistes
et des autres groupes socialistes date du congr�s r�gional
du Centre tenu � Paris le 22 mai 1881. A partir de cette m�me
�poque, les compagnons vont pr�coniser inlassablement �la
propagande par le fait�, destin�e � affirmer par des
actes r�volutionnaires les principes anarchistes. Sous des rubriques
intitul�es ��tudes scientifiques� ou �Produits
antibourgeois�, les journaux anarchistes tels le Drapeau noir,
l'Affam�, la Lutte sociale, expliqueront � leurs lecteurs
comment fabriquer des bombes pour faire la r�volution. En vain d'ailleurs,
et les actes seront rares. A partir de 1887-1888 cesse cette propagande
qui finit m�me par �tre d�nonc�e comme inefficace...
Et pourtant, c'est de 1892 � 1894 que na�t et se d�veloppe
en France une v�ritable �pid�mie terroriste.
L'affaire de Clichy (chap. 1: le d�fi) est le point
de d�part. En m�me temps que Ravachol se faisait le justicier
des compagnons frapp�s, d'autres attentats, ici et l�, �taient
perp�tr�s dont les auteurs n'�taient pas toujours
retrouv�s. Bient�t les journaux inauguraient une rubrique
permanente : �la dynamite�. Les compagnons n'�taient
d'ailleurs pas seuls � pratiquer la �propagande par le fait�.
Des fous, de mauvais plaisants, des individus qui voulaient faire peur
� leur propri�taire ou � leur concierge, r�digeaient
des lettres de menaces non suivies d'ex�cution le plus souvent,
dont plusieurs milliers sont r�unies dans des cartons de la Pr�fecture
de Police. Elles �taient du type :
Avis : Vous vous �tes rendu coupable de tel abus de pouvoir. Le
Comit� ex�cutif a d�cid� que vous sauteriez
tel jour, � telle heure...
La peur gagnait certains. Et l'on vit un propri�taire donner
cong� au commissaire de police qui avait arr�t� Ravachol
et se trouvait, de ce fait, menac� de repr�sailles anarchistes
ou encore un magistrat de Saint-�tienne s'enfuir pour ne pas juger
les complices de Ravachol. Cas isol�s certes, mais qui donnent une
id�e de la crise...
Les compagnons, eux, ne se contentent d'ailleurs pas de menacer.
Les explosions r�pondent aux condamnations ou aux ex�cutions,
la terreur anarchiste � la terreur bourgeoise. Le cordonnier L�authier
poignarde �le premier bourgeois venu� en la personne du ministre
de Serbie � Paris.4 Et Vaillant
lance une bombe � la Chambre des d�put�s sur �les
bouffe-galette de l'Aquarium�.5
�Qu'importent les victimes, si le geste est beau !� proclame
� cette occasion le po�te Laurent Tailhade ! Et le gouvernement
d'en profiter pour faire voter en quelques jours, on pourrait dire en quelques
heures �les lois sc�l�rates� par la suite si
souvent utilis�es, et pas seulement contre les anarchistes. Une
semaine apr�s l'ex�cution de Vaillant, Henry lance sa bombe
au caf� Terminus pr�s de la gare Saint-Lazare.6
Puis le Belge Pauwels saute � l'�glise de la Madeleine avec
l'engin qu'il transportait.7 Et c'est
la bombe du restaurant Foyot8 qui cr�ve
l��il de Laurent Tailhade... �Qu'importe la victime !...� Enfin,
Santo Geronimo Caserio poignarde, le 24 juin 1894, le Pr�sident
de la R�publique Sadi Carnot, �Carnot le tueur� ; celui
qui s'est refus� � gracier Vaillant. Le lendemain, �Madame
veuve Carnot� recevait une photographie de Ravachol qu'accompagnaient
ces mots : �Il est bien veng� !�
De ces attentats, dont l'�num�ration serait fastidieuse,
nos trois premiers chapitres illustrent quelques-uns des plus repr�sentatifs.
2. Changement de tactique
Le proc�s des Trente mit fin � cette flamb�e
terroriste. En ao�t 1894, comparurent devant les Assises de la Seine
les principaux leaders anarchistes dont Jean Grave et S�bastien
Faure . Ils furent acquitt�s.
Ce verdict de sagesse, s'il contribua � l'apaisement, ne fut
cependant pas la cause d�terminante de la fin des attentats. Cette
cause fut la condamnation, par les anarchistes eux-m�mes, de la �dynamite
individuelle�, condamnation prononc�e avant m�me qu'aient
explos� les premi�res bombes de Ravachol. �Un �difice
bas� sur des si�cles d'histoire ne se d�truit pas
avec quelques kilos d'explosifs�, �crivait Kropotkine
dans
la R�volte des 18-24 mars 1891. Et il souhaitait que d�sormais
�l'id�e anarchiste et communiste p�n�tre dans
les masses�.
Convaincus de l'inefficacit� du terrorisme individuel, les
anarchistes n'eurent donc aucun mal � renoncer � le pratiquer
et si, par solidarit�, ils n'accabl�rent pas ceux des leurs
qui s'y adonnaient, ils soulign�rent maintes fois, durant la p�riode
des attentats de 1892-1894, la n�cessit� d'�tre aux
c�t�s des travailleurs, d'entrer dans les syndicats et de
pr�cher d'exemple dans l'action.
�mile Pouget, impliqu� dans le Proc�s des Trente,
mais qui avait pu, � temps, passer la fronti�re, avait d�
renoncer � faire para�tre son P�re Peinard dont
le dernier num�ro parisien est dat� du 21 f�vrier
1894. A Londres, d�s octobre, il reprend la plume et, dans le style
�prolo� qui lui est propre, d�veloppe la tactique nouvelle.
�
�
A ROUBLARD ROUBLARD ET DEMI !9
Par le temps qui court, il ne fait pas bon crier sur les toits qu'on
est anarcho.
Y a m�me pas besoin d'ouvrir le bec pour �tre fichu au clou,
il suffit d'avoir une t�te d�plaisant � quelque roussin
! [...]
Est-ce � dire que les gars d'attaque doivent suivre les ordres
de la gouvernance: poser leur chique et faire les morts ? [...]
Non, non ! C'est moins que jamais le moment de rentrer dans sa coquille
et d'y subir, kif-kif une hu�tre, toutes les avanies des capitalos.
[...]
Puisqu'il n'y a plus m�che de faire carr�ment de la propagande
et d'afficher ses id�es au plein soleil, il s'agit de biaiser, de
man�uvrer en douceur, de telle mani�re que les bandits de la haute
n'y puissent rien trouver de r�pr�hensible.
�
�
Un endroit, o� y a de la riche besogne, pour les camaros �
la redresse, c'est la Chambre syndicale de leur corporation. L�,
on ne peut pas leur chercher pouille : les Syndicales sont encore permises
; elles ne sont pas, � � l'instar des groupes anarchos, � consid�r�es
comme �tant des associations de malfaiteurs. [...] Je sais qu'on
peut rengainer bien des choses contre les Syndicales : �Qu'elles
sont des nids d'ambitieux... Que de l� sont sortis ces tristes socialos
� la manque, qui r�vent de devenir les grands seigneurs du
Quatri�me �tat.�
Ben oui, toute m�daille a son revers ! Mais, de l� �
conclure que les Syndicales sont pour les ambitieux, ce que sont les cloches
pour les melons... il y a loin ! Si les ambitieux ont fourmill�,
et fourmillent encore, dans ces groupements, c'est parce que les gars francs
du collier n'y ont pas mis le hola. Et dam, les ambitieux, c'est kif-kif
les punaises : c'est le diable pour s'en d�p�trer.
Si, la premi�re fois que ces merles-l� ont jacass�
d'�lections et autres ragougnasses politicardes, un bon bougre s'�tait
trouv� � point pour leur r�pliquer : �La Syndicale
n'est pas une couveuse �lectorale, mais bien un groupement pour
r�sister aux crapuleries patronales et pr�parer le terrain
� la Sociale. La Politique, n'en faut pas ! Si tu en pinces pour
elle vas-en faire aux chiottes !�
Du coup, vous auriez vu, sinon tous, du moins la grosse part des prolos,
approuver le camaro et envoyer coucher l'ambitieux. [...]
�
�
Qu'un copain essaie, qu'il adh�re � sa Syndicale, qu'il
ne brusque pas le mouvement, qu'au lieu de vouloir ingurgiter tout de go
ses id�es aux camarades, il y aille en douceur, et prenne pour tactique,
chaque fois qu'un ambitieux viendra bavasser �lections municipales,
l�gislatives, ou autres saloperies, de dire en quatre mots : �La
Syndicale a pour but de faire la guerre aux patrons, et non de s'occuper
de politique...� S'il est assez finaud pour ne pas pr�ter le
flanc aux mensonges des aspirants bouffe-galette, qui ne manqueront pas
d'en baver pis que pendre sur son compte, il se verra vivement �cout�.
[...]
�
�
Le probl�me est celui-ci : �Je suis anarcho, je veux semer
mes id�es, quel est le terrain o� elles germeront le mieux
?
�J'ai d�j� l'usine, le bistrot... je voudrais qu�que
chose de mieux : un coin o� je trouve des prolos se rendant un peu
compte de l'exploitation que nous subissons et se creusant la t�te
pour y porter rem�de... Ce coin existe-t-il ?�
Oui, nom de dieu ! Et il est unique : c'est le groupe corporatif ! [...]
... Tabler sur des trucs l�gaux pour se tirer de la mistoufle
est aussi illusoire que de r�clamer l'appui d'une crapule contre
son associ�.
Le gouvernement est, forc�ment, l'ami des exploiteurs : ils sont
indispensables l'un � l'autre. C'est se monter le job que d'attendre
des autorit�s quelque chose qui nous soit favorable.
Les socialos politicards sont d'un avis contraire : ils pr�tendent
forcer la gouvernance � faire des r�formes. Ils se trompent.
Y a qu'� voir � quoi ils aboutissent : tous les jours ils
abandonnent un morceau de leur ancien programme ; avant peu, y aura plus
m�che de les distinguer d'avec les radicaux.
La cinquantaine de d�pot�s socialos qui moisissent �
l'Aquarium se contentent de se laisser vivre. Si, par hasard, histoire
de prouver qu'ils ne sont pas d'absolus propres � rien, ils font
un peu de boucan, en faveur du populo, la gouvernance les laisse dire,
et continue comme si rien n'�tait, � intervenir en faveur
des patrons. [...]
Faisons donc nos affaires nous-m�mes, et garons-nous des interm�diaires.
En tout et pour tout, les interm�diaires sont d'abominables sangsues.
Ceci dit, voici, par � peu pr�s, quel doit �tre
le turbin de la Syndicale :
Primo, elle doit constamment guigner le patron, emp�cher les r�ductions
de salaires et autres crapuleries qu'il rumine. Si les prolos n'�taient
pas toujours sur le qui-vive, les singes les auraient vite r�duits
� boulotter des briques � la sauce aux cailloux ?
Deuxi�mo, outre ce turbin journalier, qui est la popote courante,
y a une autre besogne, bougrement chouette : pr�parer le terrain
� la Sociale.
Nous subissons le patron, parce qu'il n'y a pas m�che de faire
autrement. Nous savons que c'est de notre travail qu'il s'engraisse. Si,
pour le moment, nous nous contentons de le tenir en respect, nous esp�rons
bien, un de ces quatre matins, �tre assez � la hauteur pour
le foutre carr�ment � la porte.
C'est cela qu'� la Syndicale nous devons expliquer aux nouveaux
venus qui y rappliquent, pour se garantir contre l'exploitation.
L'usine est � nous tous : chaque brique des murs est ciment�e
de notre sueur ; chaque rouage des machines est graiss� de notre
sang.
Quel beau jour, celui o� nous pourrons reprendre notre bien,�
faire la grande Expropriation.
�a fait, nous nous alignerons pour turbiner en frangins. Et,
si l'ex-patron ne fait pas le rousp�teur, on lui fera une place
� l'usine : il travaillera � �galit�, kif-kif
les camaros.
�
�
Voil�, mille marmites, ce qu'il faudrait d�goiser aux
bons bougres qui s'am�nent � la Syndicale, tout chauds et
bouillants.
Quelle galbeuse tournure �a prendrait, si les groupes corporatifs
�taient farcis de fistons marioles, ayant une haine carabin�e
pour les patrons et les gouvernants.
Des gas ne se d�sint�ressant pas de la lutte au jour le
jour, � si mesquine qu'elle paraisse, � comprenant que c'est la vie actuelle,
et que s'en isoler est malsain ;
Des gas ne regardant pas comme des couillonnades indignes d'eux, de
fourrer leur grain de sel dans les gr�ves et toutes les chamailleries
s'�levant entre ouvriers et patrons ;
Mais, turellement, faisant converger tous leurs actes, � m�me
les plus petiots, � vers le but � atteindre : le chambardement g�n�ral.
�
�
D�s le printemps 1895, les journaux anarchistes ont retrouv�
droit de cit� en France et, dans les Temps Nouveaux, nouvel
hebdomadaire de Jean Grave, le secr�taire g�n�ral
de la F�d�ration des Bourses du Travail, l'anarchiste Fernand
Pelloutier, prenait position apr�s Pouget et dans le m�me
sens, sur le probl�me de l�entr�e des anarchistes dans les
syndicats.
�
�
L'ANARCHISME ET LES SYNDICATS OUVRIERS10
De m�me que bien des ouvriers de ma connaissance h�sitent,
quoique d�sabus�s du socialisme parlementaire, � faire
profession de socialisme libertaire, parce que, � leur sens, toute
l'anarchie consiste dans l'emploi... individuel... de la dynamite, de m�me
je sais nombre d'anarchistes qui, par un pr�jug� fond�
d'ailleurs, se tiennent � l'�cart des syndicats et, le cas
�ch�ant, les combattent, parce que pendant un temps cette
institution a �t� le v�ritable terrain de culture
des aspirants d�put�s. [...]
Cependant, le rapprochement commenc� dans quelques grands centres
industriels ou manufacturiers ne cesse de s'�tendre. Un camarade
de Roanne a nagu�re indiqu� aux lecteurs des Temps Nouveaux
que, non seulement les anarchistes de cette ville sont entr�s enfin
dans les groupes corporatifs, mais qu'ils y ont acquis par leur �nergie
et l'ardeur de leur pros�lytisme une autorit� morale r�ellement
profitable � la propagande. Ce que nous avons appris touchant les
syndicats de Roanne, je pourrais le dire de maints syndicats d'Alger, de
Toulouse, de Paris, de Beauvais, de Toulon, etc. qui, entam�s par
la propagande libertaire, �tudient aujourd'hui les doctrines dont
hier ils refusaient, sous l'influence marxiste, d'entendre m�me parler.
[...]
Cette entr�e des libertaires dans le syndicat eut un r�sultat
consid�rable. Elle apprit d'abord � la masse la signification
r�elle de l'anarchisme, doctrine qui, pour s'implanter, peut fort
bien, r�p�tons-le, se passer de la dynamite... individuelle
; et, par un encha�nement naturel d'id�es, elle r�v�la
aux syndiqu�s ce qu'est et ce que peut devenir cette organisation
corporative dont ils n'avaient eu jusqu'alors qu'une �troite conception.
Personne ne croit ou n'esp�re que la prochaine r�volution,
si formidable qu'elle doive �tre, r�alise le communisme anarchique
pur. Par le fait qu'elle �clatera, sans doute, avant que soit achev�e
l'�ducation anarchiste, les hommes ne seront point assez m�rs
pour pouvoir s'ordonner absolument eux-m�mes, et longtemps encore
les exigences des caprices �toufferont en eux la voix de la raison.
Par cons�quent (l'occasion est bonne pour le dire), si nous pr�chons
le communisme parfait, ce n'est ni avec la certitude ni m�me avec
l'esprit que le communisme sera la forme sociale de demain ; c'est pour
avancer, approcher le plus possible de la perfection l'�ducation
humaine, pour avoir, en un mot, le jour venu de la conflagration, atteint
le maximum d'affranchissement. Mais l'�tat transitoire �
subir doit-il �tre n�cessairement, fatalement la ge�le
collectiviste ? Ne peut-il consister en une organisation libertaire limit�e
exclusivement aux besoins de la production et de la consommation, toutes
institutions politiques ayant disparu ? Tel est le probl�me qui,
depuis de longues ann�es, pr�occupe et � juste titre
beaucoup d'esprits.
Or, qu'est-ce que le syndicat ? Une association, d'acc�s ou d'abandon
libre, sans pr�sident, ayant pour tous fonctionnaires un secr�taire
et un tr�sorier r�vocables dans l'instant, d'hommes qui �tudient
et d�battent des int�r�ts professionnels semblables.
Que sont-ils, ces hommes ? Des producteurs, ceux-l� m�mes
qui cr�ent toute la richesse publique. Attendent-ils, pour se r�unir,
se concerter, agir, l'agr�ment des lois ? Non ; leur constitution
l�gale n'est pour eux qu'un amusant moyen de faire de la propagande
r�volutionnaire avec la garantie du gouvernement, et d'ailleurs
combien d'entre eux ne figurent pas et ne figureront jamais sur l'Annuaire
officiel des Syndicats ? Usent-ils du m�canisme parlementaire pour
prendre leurs r�solutions ? Pas davantage ; ils discutent, et l'opinion
la plus r�pandue fait loi, mais une loi sans sanction, ex�cut�e
pr�cis�ment parce qu'elle est subordonn�e �
l'acceptation individuelle � sauf le cas, bien entendu, o� il s'agit
de r�sister au patronat. Enfin, s'ils nomment � chaque s�ance
un pr�sident, un d�l�gu� � l�ordre,
ce n'est plus que par l�effet de l'habitude, car une fois nomm�,
ce pr�sident est parfaitement oubli� et oublie fr�quemment
lui-m�me la fonction dont ses camarades l'ont investi. Laboratoire
des luttes �conomiques, d�tach� des comp�titions
�lectorales, favorable � la gr�ve g�n�rale
avec toutes ses cons�quences, s'administrant anarchiquement, le
syndicat est donc bien l'organisation � la fois r�volutionnaire
et libertaire qui pourra seule contre-balancer et arriver � d�truire
la n�faste influence des politiciens collectivistes.
Supposons maintenant que, le jour o� �clatera la r�volution,
la presque totalit� des producteurs soit group�e dans les
syndicats ; n'y aura-t-il pas l�, pr�te � succ�der
� l'organisation actuelle, une organisation quasi libertaire, supprimant
de fait tout pouvoir politique, et dont chaque partie, ma�tresse
des instruments de production, r�glerait toutes ses affaires elle-m�me,
souverainement, et par le libre consentement de ses membres ? Et ne serait-ce
pas �l'association libre des producteurs libres� ? [...]
Que les hommes libres entrent donc dans le syndicat, et que la propagation
de leurs id�es y pr�pare les travailleurs, les artisans de
la richesse, � comprendre qu'ils doivent r�gler leurs affaires
eux-m�mes et � briser, par suite, le jour venu, non seulement
les formes politiques existantes, mais toute tentative de reconstitution
d'un pouvoir nouveau. Cela montrera aux autoritaires combien �tait
fond�e leur crainte, d�guis�e en d�dain du
�syndicalisme� et combien �ph�m�re leur
doctrine, disparue avant m�me d'avoir pu s'affirmer !
�
�
Cette entr�e des anarchistes dans les syndicats marque un
tournant capital dans l'histoire du mouvement ouvrier fran�ais.
En ce qui concerne celle du mouvement anarchiste, ce fut l'�ge
d'or. Du moins pendant quelques ann�es. Car le moyen devint une
fin et le syndicalisme r�volutionnaire s'annexa nombre de compagnons
� parmi les plus importants � qui furent perdus pour l'anarchisme proprement
dit. Nos deux chapitres centraux �voquent cette conqu�te de
la C.G.T. par les compagnons, cette conqu�te des compagnons par la
C.G.T...
3. La reprise individuelle
Un mal redoutable mena�ait cependant le mouvement. Ce mal
s'appelait l�ill�galisme. A aucun moment il ne contamina toute l'anarchie.
Mais jamais il n'avait �t� compl�tement absent des
th�ories et de la pratique libertaires. Le mouvement connut toujours
des �en dehors�, des �hors du troupeau�, des �r�fractaires�,
tous vocables qui servirent de titres � des journaux anarchistes,
qui servirent aussi � d�finir, d'un mot ou d'une expression,
un courant id�ologique.
En 1887, Duval, en 1889, Pini d�fray�rent la chronique
comme adeptes de la reprise individuelle, du droit au vol. Le premier,
condamn� � mort, fut finalement dirig� sur le bagne
d'o� d s'�vada. Le second accueillit la sentence qui le condamnait
� vingt ans de travaux forc�s au cri de : Vive l�anarchie
! A bas les voleurs ! Leurs actes, le bruit fait autour de leur condamnation,
oblig�rent les th�oriciens libertaires � prendre position.
Certains, comme Jean Grave, tout en justifiant les actes de Duval et de
Pini, d�niaient toute valeur r�volutionnaire � la
reprise individuelle. D'autres, comme S�bastien Faure , �lis�e
Reclus et son neveu Paul, approuvaient le vol que ce dernier justifiait
en ces termes dans un article publi� dans la R�volte,
le 21 novembre 1891 :
�
�
Ce que j'appellerai ma proposition principale est celle-ci: Dans
notre soci�t� actuelle, le vol et le travail ne sont pas
d'essence diff�rente. Je m'�l�ve contre cette
pr�tention qu'il y a un honn�te moyen de gagner sa vie le
travail ; et un malhonn�te, le vol ou l'estampage. [...]
Comme producteur, nous cherchons � obtenir le plus possible de
notre travail, comme consommateur, nous payons le moins cher possible,
et de l'ensemble de ces transactions, il r�sulte que tous les jours
de notre vie, nous sommes vol�s et que nous volons. [...]
L'activit� de la vie que nous r�vons est �galement
�loign�e de ce qu'on nomme aujourd'hui le travail et de ce
qu'on nomme le vol : on prendra sans demander et cela ne sera pas le vol,
on emploiera ses facult�s et son activit� et cela ne sera
pas le travail. [...]
Une quinzaine d'ann�es plus tard, ce sont les exploits de
la bande Jacob qui attirent l'attention, bande organis�e vers 1900
et qui, en 1905, aurait accompli une centaine de vols, le montant des �reprises�
�tant �valu� � 5 millions. M�me si ce
chiffre d'affaires para�t �gonfl�, comme nous
l'�crivait Jacob le 5 mai 1949, il n'en est pas moins vrai que l'entreprise
fut importante ; elle valut d'ailleurs � son animateur quelque vingt
ans de bagne.
Marius Jacob � le mod�le, a-t-on dit de l'Ars�ne Lupin
de Maurice Leblanc ? � qui r�serva, au d�but tout au moins,
10 % de chacune des reprises op�r�es par son association,
aux �uvres de propagande anarchiste, qui, par ailleurs, op�rait
�chez tout parasite social : pr�tre, militaire, juge, etc.�
mais non au domicile de ceux qu'il jugeait remplir une fonction utile :
�m�decins, architectes, litt�rateurs, etc.�
(Souvenirs d'un demi-si�cle r�dig�s � notre
intention par Marius Jacob en 1948), d�finit ainsi son ill�galisme
aux Assises de la Somme en mars 1905 :
Moi aussi, je r�prouve le fait par lequel un homme s'empare violemment
et avec ruse du fruit du labeur d'autrui. Mais c'est pr�cis�ment
pour cela que j'ai fait la guerre aux riches, voleurs du bien des pauvres.
Moi aussi je voudrais vivre dans une soci�t� o� le
vol serait banni. Je n'approuve et n'ai us� du vol que comme moyen
de r�volte propre � combattre le plus inique de tous les
vols: la propri�t� individuelle.
Pour d�truire un effet il faut au pr�alable en d�truire
la cause. S'il y a vol, ce n'est que parce qu'il y a abondance d'une part
et disette de l'autre ; que parce que tout n'appartient qu'�
quelques-uns.
La lutte ne dispara�tra que lorsque les hommes mettront en commun
leurs joies et leurs peines, leurs travaux et leurs richesses, que lorsque
tout appartiendra � Tous.
C'est au temps o� Jacob pronon�ait ces paroles que
parut � Paris � 13 avril 1905 � le premier num�ro de
l'anarchie, journal individualiste qui allait �tre, quelques ann�es
plus tard, l'organe des ill�galistes. Son fondateur, Albert dit
Libertad, n� en 1875 � Bordeaux de parents inconnus, venu
� Paris en 1897, s'imposa par son �loquence et ses qualit�s
d'audace et d'entra�neur d'hommes et fonda, en octobre 1902, les
Causeries populaires. Libertad, gravement infirme, ne se d�pla�ait
qu'au moyen de b�quilles ; il �tait pourtant de toutes les
r�unions et de toutes les bagarres...
Autour de l'anarchie se grouperont des collaborateurs comme
A. Lorulot, E. Armand, Mauricius, Kibaltchiche qui se succ�deront
� la direction du journal apr�s la mort de Libertad en 1908.
`
C'est dans la fermentation de ce milieu ill�galiste que va
na�tre l'affaire de la bande � Bonnot. Elle en est une ultime
expression...
1. Le d�fi.
L�anarchie en cour d'assises : tel est le titre d'une brochure d'un
des propagandistes libertaires les plus importants, S�bastien Faure .
Elle est consacr�e aux d�bats de la cour d'assises de la
Seine, le 28 ao�t 1891. D�un c�t� trois anarchistes,
Decamps, Dardare et L�veill�. En face : les magistrats Beno�t,
pr�sident de cour d'assises et Bulot, avocat g�n�ral.
Le 1er mai pr�c�dent,
une bagarre avait en effet �clat� dans la banlieue parisienne
entre les �forces de l'ordre� et des anarchistes qui revenaient
d'une manifestation. Les compagnons �taient arm�s, les agents
aussi. Des coups de feu claqu�rent. Un des anarchistes, L�veill�,
eut la cuisse travers�e d'une balle. Conduits au commissariat de
Clichy, les anarchistes d�tenus furent pass�s � tabac
par les agents d�cha�n�s. Trois mois plus tard, Decamps
et Dardare �taient lourdement condamn�s apr�s que
l'avocat g�n�ral e�t requis pour le premier le ch�timent
supr�me. L�veill� �tait acquitt�. Voici
sa �d�fense anarchiste�, vraisemblablement de la plume
de S�bastien Faure lui-m�me :
J�ai tir�
Si, d�s les premiers jours de mon arrestation, et dans le cours
de l'instruction, j'ai ni� avoir fait feu, ce n'est point, Messieurs,
que j'aie l'habitude d'esquiver la responsabilit� de mes actes.
Mais, convaincu que, si des t�moignages absolument d�cisifs
ne s'�levaient pas contre moi, je serais �largi, et estimant
que, contre les repr�sentants de l'autorit� qui emprisonne,
tous les moyens sont bons pour recouvrer la libert�, j'ai, un instant,
esp�r�.
Mais aujourd'hui, j'ai d�clar� et je d�clare cat�goriquement
que j'ai tir� sur ceux qui m'attaquaient. Mon devoir, je l'ai fait
comme mes amis Decamps et Dardare.
Je veux �tre condamn� avec eux, ou avec eux acquitt�.
Si vous les jugez coupables, je le suis comme eux ; et ma part de responsabilit�,
je la revendique pleine et enti�re.
Je ne chercherai pas � provoquer votre indignation par le r�cit
des traitements qui nous ont �t� inflig�s. Qu'il vous
suffise de savoir, Messieurs, que, la cuisse travers�e par une balle,
lorsque, d�vor� par la fi�vre et en proie �
de cruelles souffrances, je demandais de l'eau pour nettoyer ma blessure,
on me r�pondait par des coups de botte et de crosse de revolver.
Qu'il vous suffise de vous rappeler que cette douloureuse agonie a dur�
pendant six fois vingt-quatre heures et que je suis rest� sans soins
jusqu'au 20 mai, c'est-�-dire pendant vingt jours.
Cependant, Messieurs, en temps de guerre, alors que les instincts les
plus f�roces ont libre cours, il est de r�gle absolue que
les bless�s tomb�s aux mains de l'ennemi soient soign�s,
et les prisonniers respect�s.
Mais, pour les hommes de police, nous sommes plus que des ennemis, parce
que nous sommes des r�volutionnaires, des anarchistes.
Nous sommes
des anarchistes
Aussi, ne faut-il pas s'�tonner que l'accusation vise contre
nous la peine de mort.
Et pourquoi ?
Parce que, adversaires r�solus de l'Autorit� qui affame,
humilie, emprisonne et tue, nous voulons le triomphe de l'Anarchie ; de
l'Anarchie, qu'on vous repr�sente toujours comme une doctrine de
haine et de violence, et qui n'est en r�alit� qu'une doctrine
de paix, de fraternit�, d'amour ; puisque l�Anarchie a pour but
de substituer la solidarisation des int�r�ts individuels �
leur antagonisme, et de remplacer la concurrence, source de tous les dualismes,
de toutes les animosit�s, de tous les crimes sociaux, par l'association
et l'harmonie universelles. [...]
L'Anarchie, qui, dans l'�tat actuel des choses, n'est et ne peut
�tre que la n�gation du syst�me autoritaire tout entier,
n'est et ne peut �tre, en p�riode de lutte, que la pratique
de la d�sob�issance, de l'insoumission, de l'indiscipline,
en un mot de la r�volte.
A ce titre, l'id�e anarchiste est aussi vieille que le principe
de l'autorit�, car du jour o� un homme a �mis la pr�tention
de commander � d'autres hommes, ceux-ci ont, peu ou prou, refus�
d'ob�ir.
Ce que l'ignorance
a cr��
Mais, de m�me que l'ignorance a cr�� les Dieux et
fait na�tre les syst�mes gouvernementaux, de m�me cette
seule ignorance a emp�ch� les humains de secouer le joug et
de voir clairement leurs droits.
Il devait en outre arriver que jet�s sur une plan�te dont
les entrailles contiennent des tr�sors in�puisables, mais
ne sachant pas fouiller le sol et en tirer parti, les hommes, aux prises
avec la difficult� de se nourrir, de se pr�server des intemp�ries
et de se d�velopper librement, se disput�ssent, se batt�ssent
et se tu�ssent, pour se procurer ce que demandaient leurs app�tits,
leurs besoins, leurs aspirations.
La constatation de cette perp�tuelle �lutte pour la
vie� a fait croire que ces conflits, ces rivalit�s, ces
batailles, sont fatals, qu'ils ont de tout temps exist�, qu'ils
se perp�tueront jusqu'� la consommation des si�cles.
Le travail, appuy�
sur la science
Mais l'ignorance, ce mal des �ges primitifs, a �t�
de plus en plus entam�e par les connaissances s'accumulant �
travers les si�cles.
L'humanit� s'est peu � peu enrichie de fa�on merveilleuse
; les conqu�tes de l'esprit humain se sont multipli�es ; l'horizon
s'est d�mesur�ment �largi ; les �l�ments
soumis par l'homme sont devenus ses collaborateurs les plus assidus, les
plus dociles et les plus d�sint�ress�s ; le travail,
appuy� sur la Science, a fait jaillir du sous-sol des richesses
extraordinaires; la culture, habilement d�velopp�e, a couvert
le sol des r�jouissantes moissons, des fruits savoureux, des fleurs
parfum�es, des arbres robustes ; les fl�aux ont �t�
conjur�s, les �pid�mies victorieusement combattues
; les maux naturels, presque tous enray�s !
Mais
des accapareurs...
Et au sein d'une terre aussi f�conde, aussi belle, aussi luxuriante,
les hommes dont les efforts de g�n�ration en g�n�ration,
s'�taient solidaris�s pour atteindre � ce but, ont
eu la sottise de continuer, les uns � vouloir tout accaparer, les
autres � consentir � leur d�pouillement.
Les accapareurs deviennent de plus en plus scandaleusement opulents
et de moins en moins nombreux, tandis que la famille des d�sh�rit�s
devient de plus en plus pauvre et de plus en plus consid�rable.
D'o� vient que ces millions et ces millions de mis�reux
ne fassent pas rendre gorge � cette poign�e de milliardaires
?
Il n'est pas malais� de r�pondre � cette question.
Cela provient: 1� des pr�jug�s de toute nature soigneusement
entretenus par les privil�gi�s dans le cerveau des masses
; ces pr�jug�s : gouvernement, lois, propri�t�,
religion, patrie, famille, etc., etc.
C'est le frein moral.
2� Du syst�me de r�pression qui d�shonore la
terre : magistrats, policiers, gendarmes, soldats, gardiens de prisons
; voil� le frein mat�riel. [...]
Plus de gouvernement !
Aussi, � cette fin du XIXe si�cle,
la formule anarchiste se r�sume-t-elle en ces trois mots qui ont
le don de terrifier les uns et de faire sourire incr�dulement les
autres �Plus de gouvernement�.
Oui, plus de gouvernement !
Tout est l�, car du jour o� le gouvernement (et j'entends
par-l� tout syst�me gouvernemental, quelle qu'en soit la
forme, quelle que soit son �tiquette), du jour, dis-je, o�
tout gouvernement aura disparu, les lois �crites, les codes n'auront
plus de raison d'�tre, puisqu'ils ne pourront plus s'appuyer sur
la force pour se faire craindre ni respecter.
Du m�me coup, la loi naturelle se substituera sans effort aux
lois artificielles ; car, ne l'oubliez pas, messieurs, l'Anarchie, c'est
le libre jeu dans l'humanit� des lois naturelles, ou, plus exactement,
car je veux �viter ce mot de �Lois�, des forces naturelles
qui r�gissent l'Univers entier.
Plus de Codes ! plus de magistrats ! plus de policiers ! plus de gendarmes
! plus de soldats ! plus de pr�tres ! plus de dirigeants en un mot,
plus de gouvernements !
Tel est notre mot d'ordre ! Tel est notre cri de ralliement ! Telle
est la formule de l'Anarchie luttant contre le vieux monde social. [...]
Un tableau de la
soci�t� moderne
Laissez-moi bri�vement, en quelques coups de crayon, esquisser
le tableau de la Soci�t� moderne.
En haut :
Des pr�tres trafiquant des sacrements et des c�r�monies
religieuses ; des fonctionnaires courbant la t�te mais levant la
caisse et le pied ; des officiers vendant � l'ennemi les secrets
de la d�fense dite nationale ; des litt�rateurs ordonnant
� leur pens�e de glorifier l'injuste, des po�tes id�alisant
le laid, des artistes apoth�osant l'inique, pourvu que ces turpitudes
leur assurent un fauteuil � l'Acad�mie, une place �
l'Institut, ou des titres... de rente.
Des commer�ants falsificateurs trompant sur le poids, la qualit�
et la provenance des marchandises, des industriels sophistiquant leurs
produits, des agioteurs p�chant des milliards dans l'Oc�an
in�puisable de la b�tise humaine.
Des politiciens, assoiff�s de domination, sp�culant, sur
l'ignorance des uns et la bonne foi des autres ; des plumitifs, se disant
journalistes, prostituant leur plume avec une d�sinvolture qui n'a
d'�gale que la niaiserie des lecteurs.
�
En bas :
Des ma�ons sans abri, des ouvriers tailleurs sans pantalon, des
ouvriers boulangers sans pain, des milliards de producteurs frapp�s
par le ch�mage et par cons�quent par la faim ; des foules
errant, de par le monde, � la recherche d'un pont � jeter,
d'un tunnel � percer, d'un terrassement � faire ; des familles
entass�es dans des taudis ; des fillettes de quinze ans oblig�es
pour manger de supporter les caresses puantes des vieux et les assauts
lubriques des jeunes bourgeois.
Des masses aveugl�es, qui paraissent absolument inaptes au r�veil
de la dignit�, des cohues se pr�cipitant sur le passage d'un
ministre qui les exploite, et lui prodiguant de ridicules acclamations,
des foules se portant � une gare, au-devant d'un monarque, fils,
fr�re ou cousin de roi qui arrive, des peuples oubliant dans la
griserie des f�tes nationales, l'�tourdissement des fanfares
et le tourbillon des bals publics que, hier, ils mouraient de mis�re
et d'esclavage, que demain ils cr�veront de servitude et de d�tresse.
Tel est le d�sesp�rant tableau qu'offre notre actuelle
humanit�.
Voil� l'ordre qu'engendre la plus gouvernementalis�e
des Soci�t�s !
Et, bien qu'extr�mement sombres, les couleurs n'en sont point
charg�es � plaisir : il est des turpitudes, des hontes, des
coquineries, des tortures que nul langage humain ne saurait d�crire.
Demain,
foule innombrable
Mais au sein de cette pourriture qui ronge les puissants et de ce servilisme
qui d�shonore les faibles ; au sein de cette cynique hypocrisie
qui caract�rise les grands et de cette incroyable na�vet�
dont meurent les petits ; au milieu de cette insolence qu'affichent les
�en haut� et de cet aplatissement qui fl�trit
les �en bas� ; au milieu de la f�roce cupidit�
des voleurs et de l'insondable d�sint�ressement des vol�s,
entre les loups du pouvoir, de la religion, de la fortune, et les moutons
du travail, de la pauvret�, de la servitude ;
Se dresse une poign�e de valeureux, phalange que n'a point contamin�e
la morgue des insolents ni entam�e la platitude des humbles.
Hier, demi-quarteron ; aujourd'hui arm�e ; demain foule innombrable,
ils vont o� est la V�rit�, ne se souciant pas plus
des ricanements apeur�s des riches que de l'indiff�rence
morne des pauvres.
Aux puissants, ils disent :
�Vous ne r�gnez que par l'ignorance et la crainte. Vous
�tes les continuateurs d�g�n�r�s des
barbares, des tyrans, des malfaiteurs publics.
�Par qui vous faites-vous entretenir dans l'oisivet�? Par
vos victimes !
�Qui vous prot�ge et vous d�fend contre l'ennemi
de l'int�rieur et de l'ext�rieur? O am�re d�rision
! Vos victimes encore ! Qui fait de vous des d�put�s, des
s�nateurs, des ministres, des gouvernants ?
�Encore une fois, vos victimes.
�Et l'ignorance de celle-ci, soigneusement entretenue par vous,
non seulement n'aper�oit pas ces incoh�rentes iniquit�s,
mais encore elle engendre la r�signation, le respect, presque la
v�n�ration.
�Mais, nous vous d�masquerons sans piti� et nous
montrerons, bourreaux, vos hideuses faces sur lesquelles se lisent la duplicit�,
l'avarice, l'orgueil, la l�chet�.�
Et que disent-ils, ces hommes, aux petits, aux exploit�s, aux
asservis ?
�coutez :
�O vous qui naissez dans un berceau de paille, grandissez en butte
� toutes les mis�res, et vivez condamn�s au travail
forc� et � la vieillesse pr�matur�e des souffre-douleurs,
ne vous d�sesp�rez point.
�Prol�taire, petit-fils de l'esclave antique, fils du serf
du Moyen �ge, sache que ta d�tresse n'est pas irr�m�diable.
�Vous tous qui faites partie de cette humanit� asservie
dont les pieds meurtris ont laiss� dans le sillon humain, depuis
trop de si�cles d�j�, des traces sanglantes, ayez
confiance en l'avenir.
�Loqueteux, souffrants, ventre-creux, va-nu-pieds, exploit�s,
meurtris, d�sh�rit�s, chaque jour diminue la puissance
et le prestige de vos ma�tres, et chaque jour, vos bataillons deviennent
de plus en plus formidables.
�Haut les c�urs et les fronts !
�Prenez conscience de vos droits.
�Apprenez que tout homme est l'�gal d'un autre homme. Il
est faux que, pour les uns, il n'y ait que des droits � exercer,
et pour les autres, des devoirs � remplir. Refusez tous d'ob�ir
et nul ne songera plus � commander.
�Naissez enfin � la dignit�.
�Laissez grandir en vous l'esprit de r�volte, et avec la
Libert� vous deviendrez heureux !�
Voil�, messieurs, ce que sont les anarchistes. Tel est leur langage,
tel le n�tre.
Nous ne regrettons
rien
Je conclus :
Coupables nous serions si, r�veillant chez nos camarades de mis�re
le sentiment de la dignit�, nous en manquions nous-m�mes.
Criminels, oh ! oui, bien des criminels nous serions si, appelant les
hommes � la r�volte, nous nous inclinions devant les menaces
et nous soumettions aux injonctions des repr�sentants de l'autorit�.
L�ches, les derniers des l�ches nous serions si, relevant
le courage de nos compagnons de lutte et les excitant � la vaillance,
nous ne d�fendions pas notre vie notre libert� lorsqu'elles
sont en p�ril.
Voil� pourquoi, ce que j'ai fait, ce que nous avons fait (mes
amis, je le sais, pensent comme moi) nous devions le faire ; aussi nous
ne regrettons rien.
'Si vous me condamnez, mes convictions resteront in�branlables.
Il y aura un anarchiste de plus en prison, mais cent de plus dans la
rue.
Et notre exemple sera suivi ; il sera le point de d�part de r�voltes
qui se multiplieront, deviendront de plus en plus collectives, jusqu'�
ce que la R�volution universelle fasse entrer dans le domaine de
la pratique les id�es pour lesquelles je vis, pour lesquelles je
souffre avec une certaine joie, pour lesquelles je suis pr�t, comme
tous les anarchistes, � verser s'il le faut, sans fanfaronnade comme
sans faiblesse, jusqu'� la derni�re goutte de mon sang.11
�
�
Les compagnons ressentirent comme un d�fi brutalit�s
et condamnations inflig�es aux anarchistes de Clichy.
L'un d'eux, Ravachol, allait le relever.
2. Les m�moires de Ravachol
Fran�ois, Claudius Koeningstein � Ravachol du nom de sa m�re
� apparut � Saint-Denis en juillet 1891. Recherch� pour assassinat
suivi de vol, il y v�cut sous nom de L�on L�ger chez
le compagnon Chaumartin dont la femme �tait une amie de celle de
l'anarchiste Decamps. D'accord avec un certain Simon Charles, Achille dit
Biscuit qui avait assist� aux d�bats de l�affaire Decamps,
d'accord �galement avec Jas-B�ala et sa ma�tresse Mariette
Soub�re, il d�cida de venger les compagnons condamn�s.
Ils songent d'abord � faire sauter le commissariat de Clichy
et le 7 mars 1892, les voil� qui emportent une marmite charg�e
d'une cinquantaine de cartouches de dynamite et de d�bris de fer
en
guise de mitraille ; mais le projet avorte en raison des difficult�s
d'approche. Ils d�cident alors de s'attaquer au conseiller Beno�t
qui pr�sida les assises lors de la condamnation de Decamps et de
Dardare ; Simon va reconna�tre les lieux, 136 boulevard Saint-Germain,
mais ne r�ussit pas � d�couvrir l'�tage auquel
habite le conseiller. On d�cide cependant de passer � l'action
et, le 11 mars, Chaumartin accompagne les quatre terroristes jusqu'au tramway.
Koeningstein, �l�gamment v�tu, s'installe alors �
l'int�rieur tandis que Mariette Soub�re prend place sur l'imp�riale,
entre Simon et B�ala, aussi pr�s que possible du cocher,
afin de mieux �chapper aux investigations des pr�pos�s
de l'octroi. Elle recouvre de ses jupes la marmite en fonte d�pos�e
devant elle. Apr�s le passage de la barri�re, elle descend
et retourne chez elle tandis que Ravachol, Simon et B�ala poursuivent
leur route et prennent la correspondance menant au boulevard Saint-Germain.
Lorsqu'ils sont arriv�s devant le num�ro 136, Ravachol,
arm� de deux pistolets et muni de l'engin, entre dans l'immeuble
et d�pose la marmite sur le palier du premier �tage, au-dessus
de l'entresol, afin d'attaquer l'habitation en son centre. Il allume alors
la m�che, descend sans �tre vu, est surpris par l'explosion
� l'instant m�me o� il regagne le trottoir. La projection
de mitraille fit d'effrayants ravages : �j'ai cru, dit Ravachol,
que la maison me tombait dessus !� Les d�g�ts furent
�valu�s � 40.000 francs de l'�poque, mais il
n'y eut toutefois qu'un bless� ; le pr�sident Beno�t,
qui occupait le quatri�me �tage, fut indemne.
Dans les jours qui suivirent, Ravachol et ses amis d�cid�rent
de s'en prendre au substitut Bulot et Ravachol confectionna avec Simon
un engin qu'il bourra de 120 cartouches. Mais une auxiliaire de la police
qui fr�quentait la maison Chaumartin avait connu le premier attentat
et fait, d�s le 16 mars, tous rapports utiles � ses employeurs
moyennant une gratification de 750 F, plus 50 F pour frais de mission,
compte non tenu de ses appointements ordinaires. Chaumartin fut arr�t�
le 17. Simon, d�tenu �galement. Quant � Ravachol,
il put d�m�nager � temps et alla habiter Saint-Mand�
sans renoncer pour autant � l'attentat envisag�. Il coupa
seulement sa barbe et, le 27 mars, � 6h20 du matin, prit l'omnibus
pour se rendre rue de Clichy o� il arriva vers 8 heures. Sur le
trottoir, non loin du num�ro 39, il ouvrit la valise qu'il avait
apport�e puis p�n�tra dans l'immeuble du magistrat,
ignorant toutefois � quel �tage il habitait. Il abandonna
alors sa valise au second palier apr�s avoir allum� les m�ches.
Il eut ensuite le temps de faire une cinquantaine de m�tres dans
la rue puis une d�tonation effrayante retentit et l'immeuble fut
ravag� jusqu'en ses fondements. Selon M. Girard, chimiste, qui d�posa
� l'audience, seule, la pr�sence de nombreuses ouvertures
dans la cage de l'escalier qui permirent l'�vacuation des gaz, �vita
l'effondrement de la maison. Par miracle, il n'y eut que sept bless�s
et quelque 120.000 F de d�g�ts.
Apr�s l'attentat, Ravachol prit l'omnibus Batignolles-Jardin
des Plantes afin de passer rue de Clichy et de juger de l'effet de l'explosion
mais l'omnibus fut d�tourn� de son trajet habituel. Vers
11 heures, il se rendit au restaurant V�ry, boulevard Magenta. Le
gar�on, Lh�rot, ayant �mis quelques r�criminations
au sujet du service militaire, Ravachol pensa �qu'il y avait quelque
chose � faire� et se mit � lui exposer les th�ories
anarchistes. Mal lui en prit car Lh�rot le consid�ra alors
comme un homme �pas comme il faut�. Et, lorsque Ravachol revint
trois jours plus tard dans ce m�me restaurant, Lh�rot reconnut
en lui, gr�ce � la cicatrice de sa main gauche et au signalement
que les journaux avaient donn�, le dynamiteur du boulevard Saint-Germain
et de la rue de Clichy. La police, alert�e, arr�ta, non sans
mal, Ravachol que dix hommes suffirent � peine � ma�triser.
Le 26 avril, il comparut devant la cour d'assises de la Seine en
un Palais de justice gard� comme s'il devait soutenir une attaque.
C'est que, la veille, le restaurant V�ry avait saut�. La
bombe avait fait deux morts, �v�ryfication � dira
le P�re Peinard en un jeu de mots sinistre. A l'issue des d�bats,
furent seuls condamn�s Simon et Ravachol � qui on infligea
les travaux forc�s � perp�tuit�.12
Deux mois plus tard, � Montbrison, la cour d'assises de la Loire
condamnait Ravachol, � mort cette fois, pour l'assassinat le 18
juin 1891 d'un vieil ermite � Chambles pr�s de Saint-�tienne,
assassinat qui avait rapport� � son auteur plusieurs milliers
de francs. Ravachol avait �t� accus� �galement,
outre divers m�faits, de deux autres crimes : le meurtre en 1886,
pr�s de Saint-Chamond, d'un rentier et de sa domestique et celui
des dames Marcon de Saint-�tienne le 27 juillet 1891, mais il nia
avec �nergie et des doutes s�rieux subsist�rent.
Ravachol avait �t� arr�t� le 30 mars.
Jusqu'� sa comparution devant les assises, soit pendant un mois
environ, trois inspecteurs le surveill�rent jour et nuit. Ils observ�rent
ses faits et gestes, enregistr�rent ses paroles et r�dig�rent
des rapports qui ont �t� conserv�s aux archives de
la Pr�fecture de Police sous la cote B a/1132.
D�s le 30 au soir, il exposait ses conceptions anarchistes13
� ses gardiens qui r�dig�rent ensuite le rapport suivant
:
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Le sus-nomm� apr�s avoir mang� de bon app�tit
nous a parl� en ces termes :
Messieurs, j'ai l'habitude, partout o� je me trouve de faire
de la propagande. Savez-vous ce que c'est que l'Anarchie ?
A cette demande nous avons r�pondu que non.
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Mes principes
Cela ne m'�tonne pas, r�pondit-il. La classe ouvri�re,
qui comme vous est oblig�e de travailler pour se procurer du pain,
n'a pas le temps de s'adonner � la lecture des brochures que l'on
met � sa port�e ; il en est de m�me pour vous.
L'anarchie, c'est l'an�antissement de la propri�t�.
Il existe actuellement bien des choses inutiles, bien des occupations
qui le sont aussi, par exemple, la comptabilit�. Avec l'anarchie,
plus besoin d'argent, plus besoin de tenue de livres et d'autres emplois
en d�rivant.
Il y a actuellement un trop grand nombre de citoyens qui souffrent tandis
que d'autres nagent dans l'opulence, dans l'abondance. Cet �tat
de choses ne peut durer ; tous nous devons non seulement profiter du superflu
des riches, mais encore nous procurer comme eux le n�cessaire. Avec
la soci�t� actuelle il est impossible d'arriver �
ce but. Rien, pas m�me l'imp�t sur les revenus ne peut changer
la face des choses et cependant la plupart des ouvriers se persuadent que
si l'on agissait ainsi, ils auraient une am�lioration. Erreur, si
l'on impose le propri�taire, il augmentera ses loyers et par ce
fait se sera arrang� � faire supporter � ceux qui
souffrent la nouvelle charge qu'on lui imposerait. Aucune loi, du reste,
ne peut atteindre les propri�taires car �tant ma�tres
de leurs biens on ne peut les emp�cher d'en disposer � leur
gr�. Que faut-il faire alors ? An�antir la propri�t�
et, par ce fait, an�antir les accapareurs. Si cette abolition avait
lieu, il faudrait abolir aussi l'argent pour emp�cher toute id�e
d'accumulation qui forcerait au retour du r�gime actuel.
C'est l'argent en effet le motif de toutes les discordes, de toutes
les haines, de toutes les ambitions, c'est en un mot le cr�ateur
de la propri�t�. Ce m�tal, en v�rit�,
n'a qu'un prix conventionnel n� de sa raret�. Si l'on n'�tait
plus oblig� de donner quelque chose en �change de ce que
nous avons besoin pour notre existence, l'or perdrait sa valeur et personne
ne chercherait et ne pourrait s?enrichir puisque rien de ce qu'il amasserait
ne pourrait servir � lui procurer un bien-�tre sup�rieur
� celui des autres. De l� plus besoin de lois, plus besoin
de ma�tres.
�
Quant aux religions, elles seraient d�truites puisque leur influence
morale n'aurait plus lieu d'exister. Il n'y aurait plus cette absurdit�
de croire en un Dieu qui n'existe pas car apr�s la mort tout est
bien fini. Aussi doit-on tenir � vivre, mais, quand je dis vivre,
je m'entends. Ce n'est pas piocher toute une journ�e pour engraisser
ses patrons et devenir, en crevant de faim, les auteurs de leur bien-�tre.
Il ne faut pas de ma�tres, de ces gens qui entretiennent leur
oisivet� avec notre travail, il faut que tout le monde se rende
utile � la soci�t�, c'est-�-dire travaille
selon ses capacit�s et ses aptitudes ; ainsi un tel serait boulanger,
l'autre professeur, etc. Avec ce principe, le labeur diminuerait, nous
n'aurions chacun qu'une heure ou deux de travail par jour. L'homme, ne
pouvant rester sans une occupation, trouverait une distraction dans le
travail ; il n'y aurait pas de fain�ants et s'il en existait leur
nombre serait tellement minime qu'on pourrait les laisser tranquilles et
les laisser profiter sans murmurer du travail des autres.
N'ayant plus de lois, le mariage serait d�truit. On s'unirait
par penchant, par inclinaison14 et
la famille se trouverait constitu�e par l'amour du p�re et
de la m�re pour leurs enfants. Si par exemple, une femme n'aimait
plus celui qu'elle avait choisi pour compagnon, elle pourrait se s�parer
et faire une nouvelle association. En un mot, libert� compl�te
de vivre avec ceux que l'on aime. Si, dans le cas que je viens de citer,
il y avait des enfants, la soci�t� les �l�verait
c'est-�-dire que ceux qui aimeraient les enfants, les prendraient
� leur charge.
Avec cette union libre, plus de prostitution. Les maladies secr�tes
n'existeraient plus puisque celles-ci ne naissent que de l'abus du rapprochement
des sexes, abus auquel est oblig�e de se livrer la femme que les
conditions actuelles de la soci�t� forcent � en faire
un m�tier pour subvenir � son existence. Ne faut-il pas pour
vivre de l'argent � tout prix !
Avec mes principes que je ne puis en si peu de temps vous d�tailler
� fond, l'arm�e n'aurait plus raison d'�tre puisqu'il
n'y aurait plus de nations distinctes, les propri�t�s �tant
d�truites et toutes les nations s'�tant fusionn�es
en une seule qui serait l�Univers.
Plus de guerres, plus de querelles, plus de jalousie, plus de vol, plus
d'assassinat, plus de magistrature, plus de police, plus d'administration.
Les anarchistes ne sont pas encore entr�s dans le d�tail
de leur constitution, les jalons seuls en sont jet�s. Aujourd'hui
les anarchistes sont assez nombreux pour renverser l'�tat actuel
des choses, et si cela n'a pas lieu c'est qu'il faut compl�ter l'�ducation
des adeptes, faire na�tre en eux l'�nergie et la ferme volont�
d'aider � la r�alisation de leurs projets. Il ne faut pour
cela qu'une pouss�e, que quelqu'un se mette � leur t�te
et la r�volution s'op�rera.
Celui qui fait sauter les maisons a pour but d'exterminer tous ceux
qui par leurs situations sociales ou leurs actes sont nuisibles �
l'anarchie. S'il �tait permis d'attaquer ouvertement ces gens-l�
sans crainte de la police et par cons�quent pour sa peau (sic)
on n'irait pas d�truire leurs habitations � l'aide d'engins
explosibles, moyens qui peuvent tuer en m�me temps qu'eux la classe
souffrante qu'ils ont � leur service.15
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�
Apr�s avoir expos� ses principes, Ravachol manifesta
l'intention de �dicter ses m�moires d'une mani�re compl�te
et d�taill�e�. Il le fit en effet du 10 au 17 avril,
puis les inspecteurs refus�rent � sur ordre ? � de continuer �
�crire sous sa dict�e. Voici ces m�moires, jusqu'ici
in�dits, tels que les ont transcrits ceux qui avaient charge de
veiller le d�tenu :
�
�
Enfance
et adolescence
Je suis n� � Saint-Chamond (Loire) le 14 octobre 1859,
de parents hollandais et fran�ais.
Mes parents vivaient, je crois, s�par�s,16
mais ils avaient la ferme intention de s'unir, le retard de cette union
ne d�pendait que des formalit�s � remplir (acte de
naissance etc., de mon p�re hollandais).
Mon p�re �tait lamineur,17
ma m�re �tait moulini�re en soie. A ce moment, ils
�taient dans une petite aisance, car ma m�re avait re�u
quelque peu d'argent de sa famille, mais mon p�re avait des dettes
qu'il fallut �teindre.
J'ai �t� �lev� en nourrice jusqu'�
l'�ge de trois ans et d'apr�s les dires de ma m�re,
je n'ai pas eu tous les soins n�cessaires pour un jeune enfant.
A ma sortie de nourrice, je fus plac� � l'asile et y suis
rest� jusqu'� l'�ge de six ou sept ans.
Mon p�re battait ma m�re et me faisait des questions pour
faire des rapports contre elle, ce � quoi je ne r�pondis
jamais, et par suite du d�saccord dans le m�nage, il l'abandonna
avec quatre enfants, dont le plus jeune avait trois mois.
Il s'en alla dans son pays, mais comme il �tait atteint d'une
maladie de poitrine, il succomba au bout d'un an.
Berger
Ma m�re ne pouvait subvenir � l'existence de quatre enfants
et me pla�a � la campagne (La Rivoire pr�s de Saint-Chamond)
chez Mr. Loa, mais il ne put me garder car j'�tais trop petit pour
attacher ou d�tacher les vaches qu'il avait et je revins pr�s
de ma m�re, attendre l'ann�e suivante.
Ma m�re allait demander l'assistance aux gens ais�s et
elle m'envoyait quelquefois chercher soit de l'argent ou du pain.
Un jour, je me souviens, que l�on donna � ma m�re un costume
de coll�gien, je ne voulus pas le porter tel qu'il �tait
de peur que les autres enfants me disent que c'�tait un v�tement
de mendicit�, et il fallut que ma m�re enlev�t tous
les boutons et tout ce qui pouvait faire soup�onner ce don.
Nous v�c�mes tous bien tristement, et l'ann�e suivante
je repris le chemin de la campagne
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