D’après l’édition Alfred Costes, 1938.
(Première édition : 1906)
Si maintenant nous envisageons les enseignements qui peuvent être
tirés de l’analyse de la société moderne, en les rattachant
à l’ensemble des témoignages relatifs à l’importance
de l’entr’aide dans l’évolution du monde animal et de l’humanité,
nous pouvons résumer notre enquête de la manière suivante.
Dans le monde animal nous avons vu que la grande majorité des
espèces animales vivent en sociétés, et qu’elles trouvent
dans l’association leur meilleure arme pour la « lutte pour la vie
», comprise, bien entendu, dans le sens large de Darwin - non comme
une lutte pour les simples moyens d’existence, mais comme une lutte contre
toutes les conditions naturelles défavorables à l’espèce.
Les espèces animales dans lesquelles la lutte individuelle a été
réduite à ses plus étroites limites, et où
l’habitude de l’entr’aide a atteint le plus grand développement,
sont invariablement les les nombreuses, les plus prospères et les
plus ouvertes au progrès. La protection mutuelle obtenue de cette
façon, la possibilité d’atteindre à un âge avancé
et d’accumuler de l’expérience, un état intellectuel plus
avancé, et le développement d’habitudes de plus en plus sociales,
assurent la conservation de l’espèce, son extension et son évolution
progressive. Les espèces non sociables, au contraire, sont condamnées
à dépérir.
Passant ensuite à l’homme, nous l’avons vu vivant en clans et
en tribus à l’aube même de l’âge de pierre ; nous avons
signalé un grand nombre d’institutions sociales développées
déjà durant l’état sauvage primitif, dans le clan
et la tribu ; et nous avons constaté que les plus anciennes coutumes
et habitudes, nées au sein de la tribu, donnèrent à
l’humanité l’embryon de toutes les institutions qui déterminèrent
plus tard les lignes principales du progrès. C’est de la tribu sauvage
que la commune villageoise des barbares parvint à se développer
; et un nouveau cycle, plus large que le précédent, de coutumes,
d’habitudes et d’institutions sociales, dont un grand nombre sont encore
vivantes parmi nous, se forma dès lors, en prenant pour base le
principe de la possession en commun d’un territoire donné et sa
défense en commun, sous la juridiction de l’assemblée du
village, et ayant pour milieu la fédération des villages
qui appartenaient à une même souche ou étaient supposés
tels. Et lorsque de nouveaux besoins poussèrent les hommes à
faire un nouveau pas en avant, ils le firent en constituant les cités,
qui représentaient un double réseau d’unités territoriales
(communes villageoises), combinées avec les guildes - ces dernières
étant formées pour exercer en commun un art ou une industrie
quelconque, ou bien pour le secours et la défense mutuels.
Enfin, dans les deux derniers chapitres, des faits ont été
mentionnés pour montrer que, quoique le développement de
l’État sur le modèle de la Rome impériale ait violemment
mis fin à toutes les institutions d’entr’aide du moyen âge,
ce nouvel aspect de la civilisation n’a pas pu durer. L’État, basé
sur de vagues agrégations d’individus et voulant être leur
seul lien d’union, ne remplissait pas son but. Alors la tendance à
l’entr’aide brisa les lois d’airain de l’État ; elle réapparut
et s’affirma de nouveau dans une infinité d’associations qui tendent
maintenant à englober toutes les manifestations de la vie sociale
et à prendre possession de tout ce dont l’homme a besoin pour vivre
et pour réparer les pertes causées par la vie.
On nous objectera probablement que l’entr’aide, bien qu’étant
un des facteurs de l’évolution, ne représente cependant qu’un
seul aspect des rapports humains ; qu’à côté de ce
courant, quelque puissant qu’il soit, il existe et a toujours existé
l’autre courant - l’affirmation du « moi » de l’individu. Et
cette affirmation se manifeste, non seulement dans les efforts de l’individu
pour atteindre une supériorité personnelle, ou une supériorité
de caste, économique, politique ou spirituelle, mais aussi dans
une fonction beaucoup plus importante quoique moins évidente : celle
de briser les liens, toujours exposés à devenir trop immuables,
que la tribu, la commune villageoise, la cité et l’État imposent
à l’individu. En d’autres termes, il y a l’affirmation du «
moi » de l’individu, envisagée comme un élément
de progrès.
Il est évident qu’aucun exposé de l’évolution ne
sera complet si l’on ne tient compte de ces deux courants dominants. Mais
l’affirmation de l’individu ou d’un groupe d’individus, leurs luttes pour
la supériorité et les conflits qui en résultent ont
déjà été analysés, décrits et
glorifiés de temps immémoriaux. En vérité,
jusqu’à ce jour, ce courant seul a attiré l’attention du
poète épique, de l’analyste, de l’historien et du sociologue.
L’histoire, telle qu’elle a été écrite jusqu’à
présent, n’est, pour ainsi dire, qu’une description des voies et
moyens par lesquels la théocratie, le pouvoir militaire, l’autocratie
et plus tard la ploutocratie ont été amenées, établies
et maintenues. Les luttes entre ces différentes forces forment l’essence
même de l’histoire. Nous pouvons donc admettre que l’on connaît
déjà le facteur individuel dans l’histoire de l’humanité,
alors même qu’il demeure un vaste champ d’études nouvelles
à faire sur ce sujet, considéré du point de vue qui
vient d’être indiqué. Par contre, le facteur de l’entr’aide
n’a reçu jusqu’à présent aucune attention. Les écrivains
de la génération présente et passée le nient
purement et simplement ou même le tournent en dérision. Il
était donc nécessaire de montrer tout d’abord le rôle
immense que ce facteur joue dans l’évolution du monde animal et
dans celles des sociétés humaines. Ce n’est que lorsque ceci
sera pleinement reconnu qu’il deviendra possible de procéder à
une comparaison entre les deux facteurs.
Tenter une estimation, même approximative, de leur importance
relative par quelque méthode statistique, serait évidemment
impossible. Une seule guerre - nous le savons tous - peut produire plus
de mal, immédiat et subséquent, que des centaines d’années
d’action ininterrompue du principe de l’entr’aide ne produiront de bien.
Mais, lorsque nous voyons que dans le monde animal le développement
progressif et l’entr’aide vont de pair, tandis que la lutte à l’intérieur
de l’espèce correspond souvent à des périodes de régression
; lorsque nous observons que, chez l’homme, le succès, jusque dans
la lutte et la guerre, est proportionné au développement
de l’entr’aide dans chacune des nations, cités, partis ou tribus
qui entrent en conflit ; et que, dans le cours de l’évolution, la
guerre elle-même fut, jusqu’à un certain point, mise au service
du progrès de l’entr’aide au sein des nations, des cités
ou des clans, - nous entrevoyons déjà l’influence dominante
du facteur de l’entr’aide, comme élément de progrès.
Nous voyons en outre que la pratique de l’entr’aide et ses développements
successifs ont créé les conditions mêmes de la vie
sociale, dans laquelle l’homme a pu développer ses arts, ses connaissances
et son intelligence ; et que les périodes où les institutions
basées sur les tendances de l’entr’aide ont pris leur plus grand
développement sont aussi les périodes des plus grands progrès
dans les arts, l’industrie et la science. L’étude de la vie intérieure
de la cité du moyen âge et des anciennes cités grecques
nous montre en effet que l’entr’aide, telle qu’elle fut pratiquée
dans la guilde et dans le clan grec, combinée avec la large initiative
laissée à l’individu et aux groupes par l’application du
principe fédératif, donna à l’humanité les
deux plus grandes époques de son histoire : celle des anciennes
cités grecques et celle des cités du moyen âge. Au
contraire, la ruine des institutions d’entr’aide pendant les périodes
suivantes de l’histoire, lorsque l’État établit sa domination,
correspond dans les deux cas à une décadence rapide.
Quant au soudain progrès industriel qui s’est produit pendant
notre siècle, et que l’on attribue généralement au
triomphe de l’individualisme et de la concurrence, il a une origine beaucoup
plus profonde. Les grandes découvertes du XVe siècle, particulièrement
celle de la pression atmosphérique, ainsi qu’une série d’autres
découvertes en physique et en astronomie, furent faites sous le
régime de la cité du moyen âge. Mais une fois ces découvertes
faites, l’invention du moteur à vapeur et toute la révolution
qu’impliquait la conquête de cette nouvelle force motrice devaient
suivre nécessairement. Si les cités du moyen âge avaient
assez duré pour mener leurs découvertes jusqu’à ce
point, les conséquences éthiques de la révolution
effectuée par la vapeur auraient pu être différentes
; mais la même révolution dans l’industrie et dans les sciences
aurait eu lieu inévitablement. On peut même se demander si
la décadence générale des industries qui suivit la
ruine des cités libres et qui fut si frappante dans la première
partie du XVIIIe siècle ne retarda pas considérablement l’apparition
de la machine à vapeur, ainsi que la révolution industrielle
qui en fut la conséquence. Lorsque nous considérons la rapidité
étonnante du progrès industriel du XIIIe au XVe siècle.
dans le tissage des étoffes ; le travail des métaux, l’architecture
et la navigation - et que nous songeons aux découvertes scientifiques
auxquelles mena ce progrès industriel à la fin du XVe siècle,
nous sommes amenés à nous demander si l’humanité ne
fut pas retardée dans la possession de tous les avantages de ces
conquêtes par la dépression générale des arts
et des industries en Europe qui suivit la décadence des cités
médiévales. La disparition de l’ouvrier artiste, la ruine
des grandes cités et la cessation de leurs relations ne pouvaient
certainement pas favoriser la révolution industrielle. Nous savons,
en effet, que James Watt perdit vingt ans ou plus de sa vie à rendre
son invention utilisable, parce qu’il ne pouvait trouver au XVIIIe siècle
ce qu’il aurait trouvé si facilement dans la Florence ou la Bruges
du moyen âge - des artisans capables de comprendre ses indications,
de les exécuter en métal et de leur donner le fini artistique
et la précision que demande la machine à vapeur.
Attribuer le progrès industriel de notre siècle à
cette lutte de chacun contre tous qu’il a proclamée, c’est raisonner
comme un homme qui, ne sachant pas les causes de la pluie, l’attribue à
la victime qu’il a immolée devant son idole d’argile. Pour le progrès
industriel comme pour toute autre conquête sur la nature, l’entr’aide
et les bons rapports entre les hommes sont certainement, comme ils l’ont
toujours été, beaucoup plus avantageux que la lutte réciproque.
Mais c’est surtout dans le domaine de l’éthique, que l’importance
dominante du principe de l’entr’aide apparaît en pleine lumière.
Que l’entr’aide est le véritable fondement de nos conceptions éthiques,
ceci semble suffisamment évident. Quelles que soient nos opinions
sur l’origine première du sentiment ou de l’instinct de l’entr’aide
- qu’on lui assigne une cause biologique ou une cause surnaturelle - force
est d’en reconnaître l’existence jusque dans les plus bas échelons
du monde animal ; et de là nous pouvons suivre son évolution
ininterrompue, malgré l’opposition d’un grand nombre de forces contraires,
à travers tous les degrés du développement humain,
jusqu’à l’époque actuelle. Même les nouvelles religions
qui apparurent de temps à autre - et toujours à des époques
où le principe de l’entr’aide tombait en décadence, dans
les théocraties et dans les États despotiques de l’Orient
ou au déclin de l’Empire romain - même les nouvelles religions
n’ont fait qu’affirmer à nouveau ce même principe. Elles trouvèrent
leurs premiers partisans parmi les humbles, dans les couches les plus basses
et les plus opprimées de la société, où le
principe de l’entr’aide était le fondement nécessaire de
la vie de chaque jour et les nouvelles formes d’union qui furent introduites
dans les communautés primitives des bouddhistes et des chrétiens,
dans les confréries moraves, etc., prirent le caractère d’un
retour aux meilleures formes de l’entr’aide dans la vie de la tribu primitive.
Mais chaque fois qu’un retour à ce vieux principe fut tenté,
l’idée fondamentale allait s’élargissant. Du clan l’entr’aide
s’étendit aux tribus, à la fédération de tribus,
à la nation, et enfin - au moins comme idéal - à l’humanité
entière. En même temps, le principe se perfectionnait. Dans
le bouddhisme primitif, chez les premiers chrétiens, dans les écrits
de quelques-uns des docteurs musulmans, aux premiers temps de la Réforme,
et particulièrement dans les tendances morales et philosophiques
du XVIIIe siècle et de notre propre époque, le complet abandon
de l’idée de vengeance, ou de « juste rétribution »
- de bien pour le bien et de mal pour le mal - est affirmé de plus
en plus vigoureusement. La conception plus élevée qui nous
dit : « point de vengeance pour les injures » et qui nous conseille
de donner plus que l’on n’attend recevoir de ses voisins, est proclamée
comme le vrai principe de la morale, - principe supérieur à
la simple notion d’équivalence, d’équité ou de justice,
et conduisant à plus de bonheur. Un appel est fait ainsi à
l’homme de se guider, non seulement par l’amour, qui est toujours personnel
ou s’étend tout au plus à la tribu, mais par la conscience
de ne faire qu’un avec tous les êtres humains. Dans la pratique de
l’entr’aide, qui remonte jusqu’aux plus lointains débuts de l’évolution,
nous trouvons ainsi la source positive et certaine de nos conceptions éthiques
; et nous pouvons affirmer que pour le progrès moral de l’homme,
le grand facteur fut l’entr’aide, et non pas la lutte. Et de nos jours
encore, c’est dans une plus large extension de l’entr’aide que nous voyons
la meilleure garantie d’une plus haute évolution de notre espèce.
I. - Essaims de papillons et de libellules, etc. Nécrophores.
M. C. Piepers a publié dans Natuurkunding Tijdschrift voor
Neederlandsch Indië, 1891, Deel L, p. 198 (analysé
dans Naturwissenschaftliche Rundschau, 1891, vol. VI, p. 573) des
recherches intéressantes sur les grands vols de papillons que l’on
observe dans les Indes orientales hollandaises. Il paraîtrait que
ces vols doivent leur origine aux grandes sécheresses, occasionnées
par la mousson occidentale. Ils ont généralement lieu dans
les premiers mois où commence à souffler la mousson, et on
y rencontre généralement des individus des deux sexes des
Catopsilia
(Callidryas) crocale, Cr., mais parfois l’essaim se compose d’individus
appartenant à trois espèces différentes du genre Euphœa.
L’accouplement semble aussi être le but de ces vols. Il est d’ailleurs
fort possible que ces vols ne soient pas le résultat d’une action
concertée mais plutôt un effet de l’imitation, ou d’un désir
de se suivre les uns les autres.
Bates a vu, sur l’Amazone, le Callidryae jaune et le Callidryas orange
« s’assembler en masses denses et compactes, quelquefois sur deux
ou trois mètres de circonférence, tenant leurs ailes levées,
de sorte que la rive semblait bigarrée de parterres de crocus. »
Leurs colonnes migratoires, traversant le fleuve du Nord au Sud, «
se suivaient sans interruption, depuis le commencement du jour jusqu’au
coucher du soleil. » (Naturalist on the River Amazon, p. 131).
Les libellules, dans leurs grandes migrations à travers les Pampas,
se réunissent en bandes innombrables, et leurs immenses essaims
se composent d’individus appartenant à différentes espèces
(Hudson, Naturalist on the La Plata, p. 130 et suiv.).
Un des caractères des sauterelles (Zoniopoda tarsata)
est aussi de vivre par bandes (Hudson, loc. cit., p. 125).
M. J.-H. Fabre, dont les Souvenirs entomologiques (huit petits
volumes ; Paris, 1879-1890) sont bien connus, s’est donné beaucoup
de peine pour mettre en doute ce qu’il appelle avec plus de véhémente
que de justice « l’anecdote de Clairville » sur quatre nécrophores
appelés pour aider à l’enfouissement. Il ne conteste évidemment
pas le fait que plusieurs nécrophores collaborent à l’enfouissement
; mais il ne veut pas admettre (dans ce cas, comme dans d’autres analogues,
il conteste l’intelligence chez les animaux et ne veut admettre que «
l’instinct ») qu’il y ait eu concours intelligent. « Ce sont
des travailleurs fortuits, dit-il, jamais des réquisitionnés.
On les accueille sans noise, mais sans gratitude non plus. On ne les convoque
pas, on les tolère » (vol. VI, p. 136).
Laissant de côté la question de savoir s’il y a là
« convocation » ou non, nous relevons chez le même auteur
ce fait intéressant que la collaboration, du moins chez les nécrophores,
est entièrement désintéressée ! Trois ou quatre
mâles et une femelle ayant aidé à l’enterrement d’une
taupe, il ne reste pour en profiter que deux nécrophores. Chaque
fois ce n’est qu’un couple que l’on trouve dans le caveau mortuaire. Après
avoir prêté main-forte, les autres se sont retirés
(p. 124).
Je n’insiste pas sur les remarques passionnées que M. Fabre fait
contre l’observation de Gledditsch. Selon moi ; les expériences
de M. Fabre confirment pleinement l’idée que Gledditsch s’était
faite de l’intelligence des nécrophores.
On sait que très souvent deux scarabées s’aident à
rouler une boule, faite avec de la bouse, pour l’amener jusqu’au terrier
de l’un d’eux. Lorsqu’il s’agit de la monter sur un talus, l’aide du camarade
devient précieuse. On a longtemps pensé que cette association
avait pour but de pondre un œuf dans la boule et de préparer ainsi
la nourriture à la larve. Il résulte cependant des observations
du même naturaliste (Souvenirs entomologiques) que la boule
très fréquemment ne contient pas d’œuf et sert simplement
de nourriture pour l’un ou pour les deux scarabées. L’aide, en ce
cas, serait intéressée de la part du camarade qui vient aider
à rouler la boule, et elle est intelligemment acceptée par
celui des deux bousiers qui a façonné la boule. Quelquefois,
il y a eu tentative d’enlèvement de la part du camarade.
Ajoutons qu’après avoir lu attentivement les huit volumes du
savant entomologiste, on ne peut que se convaincre davantage que l’entr’aide
est l’essence même de la vie dans de grandes division de la classe
des insectes.
II. - Les fourmis.
Les Recherches sur les mœurs de fourmis, de Pierre Huber (Genève,
1810), dont Cherbuliez a publié en 1851 une édition populaire
(Les fourmis indigènes) dans la Bibliothèque Genevoise,
et dont il devrait y avoir des éditions populaires dans toutes les
langues, n’est pas seulement le meilleur ouvrage sur ce sujet, mais aussi
un modèle de recherches vraiment scientifiques. Darwin avait raison
de considérer Pierre Huber comme un naturaliste supérieur
même à son père. Ce livre devrait être lu par
tout jeune naturaliste, non seulement pour les faits qu’il contient, mais
comme une leçon de méthode dans les recherches. L’élevage
des fourmis dans des fourmilières artificielles en verre, et les
expériences d’épreuves faites par les observateurs qui suivirent,
y compris Lubbock, se trouvent déjà dans l’admirable ouvrage
d’Huber. Ceux qui ont lu les livres de Forel et de Lubbock savent que le
professeur suisse aussi bien que l’écrivain anglais commencèrent
leurs livres dans l’intention critique de réfuter les affirmations
de Huber touchant les instincts admirables d’entr’aide chez les fourmis,
mais après d’attentives recherches ils ne purent que les confirmer.
C’est malheureusement un trait caractéristique de la nature humaine
de croire volontiers que l’homme est capable de changer à son gré
l’action des forces de la Nature, mais de refuser d’admettre des faits
scientifiquement établis tendant à réduire la distance
entre l’homme et ses frères animaux.
On voit facilement que M. Sutherland (Origin and Growth of Moral
Instinct) commença son livre dans l’intention de prouver que
tous les sentiments moraux sont nés de l’attachement des parents
et de l’amour familial, sentiments qui sont le monopole des animaux à
sang chaud ; aussi s’efforce-t-il de diminuer l’importance de la sympathie
et de la coopération chez les fourmis. Il cite le livre de Büchner,
La
Vie psychique des bêtes, et connaît les expériences
de Lubbock. Quant aux ouvrages de Huber et de Forel, il s’en débarrasse
par la phrase suivante : « mais tout ou presque tout [les exemples
de Büchner touchant la sympathie parmi les abeilles] est faussé
par un certain air de sentimentalisme... qui fait de ces ouvrages plutôt
des livres de classes que de véritables ouvrages scientifiques et
on
peut faire le même reproche [les italiques sont de moi] à
quelques-unes des anecdotes les plus connues de Huber et de Forel. »
(Vol. I, p. 298).
M. Sutherland ne spécifie pas quelles « anecdotes »,
il vise, mais il semble qu’il n’ait jamais eu l’occasion de lire les travaux
de Huber et de Forel. Les naturalistes qui connaissent ces ouvrages n’y
trouvent point d’« anecdotes ».
On peut mentionner ici l’ouvrage récent du professeur Gottfried
Adlerz sur les fourmis en Suède (Myrmecologiska Studier ; Svenska
Myror och des Lefnadsförhallanden, dans Bibang til Swenska
Akademiens Handlingar, vol. XI, n° 18, 1886). Il est à peine
nécessaire de dire que le professeur suédois confirme pleinement
toutes les observations de Huber et de Forel touchant l’entr’aide dans
la vie des fourmis, y compris, ce partage de la nourriture qui a tant surpris
ceux qui n’avaient pas su le voir (pp. 136-137).
M. Adlerz cite également des expériences très intéressantes
qui confirment ce qu’Huber avait déjà observé : à
savoir que les fourmis de deux fourmilières différentes ne
s’attaquent pas toujours entre elles. Il fit une de ses expériences
avec la fourmi Tapinoma erraticum. Une autre fut faite avec la fourmi
commune, Rufa. Prenant une fourmilière dans un sac, il la
vida à six pieds d’une autre fourmilière. Il n’y eut pas
de bataille, mais les fourmis de la seconde fourmilière se mirent
à transporter les larves de la première. En général
chaque fois que M. Adlerz mit en présence des ouvrières avec
leurs larves, prises les unes et les autres dans deux différentes
fourmilières, il n’y eut pas de bataille : mais si les ouvrières
étaient sans leurs larves, un combat s’engageait (pp. 185-186).
M. Adlerz complète aussi les observations de Forel et de Mac
Cook sur les « nations » de fourmis, composées de beaucoup
de fourmilières différentes, et d’après ses propres
estimations, qui amènent à une moyenne de 300.000 Formica
exsectadans chaque fourmilière, il conclut que de telles «
nations » peuvent compter des vingtaines et même des centaines
de millions d’individus.
Le livre de Maeterlinck sur les abeilles, si admirablement écrit,
serait très utile, quoique ne contenant point de nouvelles observations,
s’il n’était gâté par tant de « mots »
métaphysiques.
III. - Associations de nidification.
Le Journal d’Audubon (Audubon and his Journals, New-York, 1898,
page 35), surtout dans les parties où il raconte sa vie sur les
côtes du Labrador et de la rivière du Saint-Laurent vers 1830,
contient d’excellentes descriptions des associations de nidification, formées
par les oiseaux aquatiques. En parlant du « Rocher », une des
îles de la Madeleine ou îles d’Amherst, il écrit : -
« A onze heures, me trouvant sur le pont, je distinguai nettement
le sommet de l’île et je le crus couvert de plusieurs pieds de neige
; il semblait y en avoir sur chaque saillie, sur chaque bosse des récifs.
» Mais ce n’était pas de la neige : c’étaient des fous
tous posés tranquillement sur leurs œufs ou sur leur couvée
nouvellement éclose - leurs têtes toutes tournées au
vent, se touchant presque les unes les autres, et en lignes régulières.
L’air, sur une centaine de mètres, à quelque distance autour
du rocher « était plein de fous volants, comme si une grosse
tourmente de neige était au-dessus de nous. Des mouettes kittawacke
et des guillemots vivaient sur le même rocher ». (Journals,
vol. I, pp. 360-363).
En vue de l’île d’Anticosti, la mer « était littéralement
couverte de guillemots et de pingouins communs (Alca torva). Plus
loin l’air était rempli de canards veloutés. Sur les rochers
du Golfe des goélands argentés, des sternes (la grande espèce,
l’espèce arctique et probablement aussi l’espèce de Foster),
des Tringa pusillu, des mouettes, des pingouins, des macreuses noires,
des oies sauvages (Anser canadensis), des harles huppés,
des cormorans, etc., vivaient tous ensemble. Les mouettes étaient
extrêmement abondantes ; « elles harcèlent sans cesse
tous les autres oiseaux, dévorant leur œufs et leurs petits »,
« elles jouent le rôle des aigles et des faucons. »
Sur le Missouri, au-dessus de Saint-Louis, Audubon vit, en 1843, des
vautours et des aigles ayant fait leurs nids en colonies. Ainsi il mentionne
« une longue suite de côtes élevées, surplombées
d’énormes rochers calcaires, percés de quantités de
trous curieux, où nous vîmes vers le crépuscule entrer
des vautours et des aigles » - à savoir des Cathartes aura
et des pytargues à têtes blanches (Haliaëtus leucocephalus),
ainsi que le remarque E. Couës dans une note (Vol I., p. 458).
Un des lieux les plus propices aux couvées sur les côtes
anglaises se trouve dans les îles Farne. L’ouvrage de Charles Dixon,Among
the Birds in Northen Shires donne une description animée de
ces terrains, où des milliers de goélands, de sternes, d’eiders,
de cormorans, de pluviers à collier, d’huîtriers, de guillemots,
de macareux se réunissent chaque année. « Quand on
approche certaines îles, la première impression est que le
goéland (le goéland à manteau brun) monopolise tout
le terrain, tant on l’y rencontre en abondance. L’air en semble rempli
; le terrain et les roches en sont encombrés ; et lorsque enfin
notre bateau touche le rocher et que nous sautons vivement sur le rivage,
tout retentit et s’agite autour de nous - c’est un terrible caquetage,
des cris de protestation soutenus avec persistance, jusqu’à ce que
nous quittions la place » (p. 219).
IV.- Sociabilité des animaux.
Le fait que la sociabilité des animaux se manifestait davantage
lorsqu’ils étaient moins chassés par l’homme est confirmé
par beaucoup d’exemples montrant que les animaux qui vivent aujourd’hui
isolés dans les pays habités par l’homme continuent de vivre
en troupes dans les régions inhabitées. Ainsi, sur les plateaux
déserts et secs du Nord du Thibet, Prjevalsky trouva des ours vivant
en sociétés. Il mentionne de nombreux « troupeaux de
yacks, d’hémiones, d’antilopes et même d’ours. » Ces
derniers, dit-il, se nourrissent des petits rongeurs que l’on rencontre
en quantité dans ces régions, et ils sont si nombreux que
« les indigènes m’ont affirmé en avoir trouvé
cent ou cent cinquante dormant dans la même caverne. » (Rapport
annuel de la Société géographique russe de 1885,
p. II, en russe.) Les lièvres (Lepus Lehmani) vivent en grandes
sociétés sur le territoire transcaspien (N. Zaroudnyi, «
Recherches zoologiques dans la contrée transcaspienne », dans
le Bulletin de la société des naturalistes de Moscou,
1889, 4). Les petits renards de Californie qui, suivant E.-S. Holden, vivent
aux alentours de l’observatoire de Lick et ont « un régime
composé mi-partie de baies de manzanita et mi-partie des poulets
de l’observatoire » (Nature, nov. 5, 1891) semblent aussi
être très sociables.
Quelques exemples très intéressants de l’amour de la société
chez les animaux ont été rapportés dernièrement
par Mr. C. J. Cornish (Animals at Work and Play, Londres, 1896).
Tous les animaux, observe-t-il avec justesse, détestent la solitude.
Il cite aussi un exemple amusant de l’habitude des chiens de prairies de
poser des sentinelles. Elle est si invétérée chez
eux qu’il y en a toujours un de garde, même au Jardin Zoologique
de Londres et au Jardin d’Acclimatation de Paris (p. 46).
Kessler avait bien raison de faire remarquer que les jeunes couvées
d’oiseaux, en se réunissant en automne, contribuent au développement
de sentiments de sociabilité. M. Cornish (Animals at Work and
Play) a donné plusieurs exemples des jeux de jeunes mammifères,
tels que des agneaux jouant « marchons à la queue leu-leu
» ou « au roi détrôné » et des exemples
de leur goût pour les steeple-chases ; il cite aussi des faons jouant
à une espèce de « chat-coupé » s’attrapant
l’un l’autre par une touche du museau. Nous avons, en outre, l’excellent
ouvrage de Karl Gross, The Play of Animals.
V.- Obstacles à la surpopulation.
Hudson, dans son livre Naturalist on the La Plata (chap. III),
raconte d’une façon très intéressante la multiplication
soudaine d’une espèce de souris et les conséquences de cette
soudaine « onde de vie ».
« Durant l’été de 1872-73, écrit-il, nous
eûmes beaucoup de jours ensoleillés, et en même temps
de fréquentes averses, de sorte que pendant les mois chauds nous
ne manquions pas de fleurs sauvages, comme cela arrivait généralement
les autres années. » La saison fut ainsi très favorable
aux souris, et « ces petites créatures prolifiques furent
bientôt si abondantes que les chiens et les chats s’en nourrissaient
presque exclusivement. Les renards, les belettes et les opossums faisaient
bonne chère ; même le tatou insectivore se mit à chasser
les souris ». Les poules devinrent tout à fait rapaces, «
les tyrans jaunes (Pitangus) et les Guiras ne se nourrissaient
que de souris. » En automne d’innombrables cigognes et hiboux brachyotes
arrivèrent pour prendre part aussi au festin général.
Puis vint un hiver de sécheresse continue ; l’herbe sèche
fut mangée ou tomba en poussière ; et les souris, privées
d’abri et de nourriture, moururent en masse. Les chats rentrèrent
dans les maisons ; les hiboux brachyotes - qui sont voyageurs - quittèrent
la région ; tandis que les petites chouettes des terriers furent
mises à un régime si réduit qu’elles devinrent à
peine capables de voler « et rôdaient autour des maisons tout
le long du jour à l’affût de quelque nourriture ». Les
moutons et les bestiaux périrent ce même hiver en nombres
incroyables, pendant un mois de froid qui suivit la sécheresse.
Quant aux souris, Hudson écrit que « à peine quelques
misérables vestiges en subsistèrent pour perpétuer
l’espèce après cette grande réaction. »
Cet exemple a encore un autre intérêt ; il montre comment,
sur les plaines et les plateaux, l’accroissement soudain d’une espèce
attire immédiatement des ennemis venus d’ailleurs, et comment les
espèces qui ne trouvent pas de protection dans leur organisation
sociale doivent nécessairement succomber.
Le même auteur nous donne un autre excellent exemple observé
dans la République Argentine. Le coypou (Myopotamus coypù)
est, en ce pays, un rongeur très commun - il a la forme d’un rat,
mais il est aussi grand qu’une loutre. Il est aquatique et très
sociable : « Le soir, écrit Hudson, ils s’en vont tous nager
et jouer dans l’eau, conversant ensemble par des sons étranges,
qui semblent des gémissements et des plaintes d’hommes blessés.
Le coypou qui a une belle fourrure fine sous ses longs poils grossiers,
fut l’objet d’une grande exportation en Europe ; mais il y a environ soixante
ans, le dictateur Rosas promulgua un décret défendant la
chasse de ces animaux. Le résultat fut qu’ils se mirent à
multiplier à l’excès : abandonnant leurs habitudes aquatiques,
ils devinrent terrestres et migrateurs, et des troupes de coypous se répandirent
de tous côtés en quête de nourriture. Soudain une maladie
mystérieuse s’abattit sur eux, et les extermina rapidement ; l’espèce
fut presque éteinte » (p. 12).
D’un côté l’extermination par l’homme, de l’autre les maladies
contagieuses, voilà les principaux obstacles qui entravent le développement
d’une espèce - et non pas la lutte pour les moyens d’existence,
qui peut ne pas exister du tout.
On pourrait citer en grand nombre des faits prouvant que des régions
qui jouissent d’un bien meilleur climat que la Sibérie sont cependant
aussi peu peuplées d’animaux. Ainsi, dans l’ouvrage bien connu de
Bates nous trouvons la même remarque touchant les rivages mêmes
du fleuve Amazone.
« Il s’y trouve, écrit Bates, une grande variété
de mammifères, d’oiseaux et de reptiles, mais ils sont très
disséminés et tous extrêmement craintifs devant l’homme.
La région est si vaste et si uniformément couverte de forêts,
que ce n’est qu’à de grands intervalles que l’on voit des animaux
en abondance, dans quelques endroits plus attrayants que d’autres »
(Naturalist on the Amazon, 6e édition, p. 31).
Le fait est d’autant plus frappant que la faune du Brésil, qui
est pauvre en mammifères, n’est pas pauvre du tout en oiseaux, comme
on l’a vu dans une citation précédente, touchant les Sociétés
d’oiseaux. Et cependant, ce n’est pas la surpopulation, mais bien le contraire,
qui caractérise les forêts du Brésil, comme celles
d’Asie et d’Afrique. La même chose est vraie pour les pampas de l’Amérique
du Sud ; Hudson remarque qu’il est tout à fait étonnant qu’on
ne trouve qu’un seul petit ruminant sur cette fameuse étendue herbeuse,
qui conviendrait si admirablement à des quadrupèdes herbivores.
Des millions de moutons, de bestiaux et de chevaux, introduits par l’homme,
paissent maintenant, comme on le sait, sur une partie de ces prairie. Les
oiseaux terrestres aussi sont peu nombreux, tant comme espèces que
comme individus, dans les pampas.
VI.- Adaptations pour éviter la concurrence.
De nombreux exemples d’adaptation sont mentionnés dans les œuvres
de tous les naturalistes explorateurs. L’un entre autres, très intéressant,
est celui du tatou velu, dont Hudson dit : « il a su se créer
une voie à lui, ce qui fait qu’il prospère tandis que ses
congénères disparaissent rapidement. Sa nourriture est des
plus variées. Il dévore toute espèce d’insectes, découvrant
des vers et des larves à plusieurs pouces sous terre. Il est friand
d’œufs et de jeunes oiseaux ; il se nourrit de charognes aussi volontiers
qu’un vautour ; et quand il manque de nourriture animale, il se met à
un régime végétal - de trèfle et même
de grains de maïs. Ainsi, tandis que d’autres animaux souffrent de
la faim, le tatou chevelu est toujours gras et vigoureux » (Naturalist
on the La Plata, p. 71).
La faculté d’adaptation des vanneaux les met au nombre des espèces
dont l’aire de propagation est très vaste. Eh Angleterre, «
le vanneau s’accommode aussi bien sur les terres cultivées que sur
les terres arides. » Ch. Dixon dit aussi dans son livre, Birds
of Northern shires (p. 67) : « La variété de la
nourriture est encore plus la règle chez les oiseaux de proie ».
Ainsi, par exemple, nous apprenons du même auteur (pp. 60, 65) «
que le busard des landes de la Grande-Bretagne se nourrit non seulement
de petits oiseaux, mais aussi de taupes et de souris, de grenouilles, de
lézards et d’insectes, et que la plupart des petits faucons se nourrissent
largement d’insectes ».
Le chapitre si intéressant que W. H. Hudson consacre à
la famille des grimpereaux de l’Amérique du Sud est un autre exemple
excellent des moyens auxquels ont recours un grand nombre d’animaux pour
éviter la concurrence, ainsi que du fait qu’ils se multiplient dans
certaines régions, sans posséder aucune des armes, considérées
généralement comme essentielles dans la lutte pour l’existence.
La famille que nous venons de citer se rencontre sur une immense étendue,
du Mexique méridional à la Patagonie. On en connaît
déjà pas moins de 290 espèces, réparties en
46 genres environ, et le trait le plus frappant de ces espèces est
la grande diversité d’habitudes de leurs membres. Non seulement
les différents genres et les différentes espèces ont
des habitudes qui leur sont particulières, mais la même espèce
a des habitudes de vie différentes selon les différentes
localités. « Certaines espèces de Xenops et
de Magarornis, grimpent, comme les pics, verticalement le long des
troncs d’arbres pour chercher les insectes, mais à la manière
des mésanges ils explorent aussi les petits rameaux et le feuillage
à l’extrémité des branches ; de sorte que l’arbre
entier, depuis la racine jusqu’aux feuilles de son sommet, leur est un
terrain de chasse. Le Sclerurus, quoiqu’il habite les forêts
les plus sombres, et qu’il possède des serres très recourbées,
ne cherche jamais sa nourriture sur les arbres, mais exclusivement sur
le sol, parmi les feuilles mortes ; mais, ce qui semble assez bizarre,
lorsqu’il est effrayé, il s’envole vers le tronc de l’arbre le plus
voisin auquel il s’accroche dans une position verticale, et reste sans
bouger, silencieux, échappant aux regards grâce à sa
couleur sombre. » Et ainsi de suite. Quant aux habitudes de nidification,
elles varient aussi beaucoup. Ainsi dans un seul genre, trois espèces
construisent un nid d’argile en forme de four, une quatrième le
fait en branchettes dans les arbres, et une cinquième se creuse
un trou sur la pente d’une berge, comme un martin-pêcheur.
Or, cette immense famille, dont Hudson dit qu’ « elle occupe toute
l’Amérique du Sud ; car il n’est ni climat, ni sol, ni végétation
où l’on n’en trouve quelque espèce appropriée, cette
famille appartient » - pour employer ses propres mots - « aux
oiseaux les plus dépourvus d’armes naturelles. » Comme les
canards mentionnés par Siévertsoff (voir dans le texte),
ils ne possèdent ni serres, ni bec puissant : « ce sont des
êtres craintifs, sans résistance, sans forces et sans armes
; leurs mouvements sont moins vifs et moins vigoureux que ceux d’autres
espèces, et leur vol est très faible. » Mais ils possèdent
- observent Hudson et Asara - « des dispositions sociales à
un degré éminent », quoique « les habitudes sociales
soient contrecarrées chez eux par les conditions d’une vie qui leur
rend la solitude nécessaire. » Ils ne peuvent se réunir
en grandes associations pour couver comme les oiseaux de mer, parce qu’ils
se nourrissent des insectes des arbres et il leur faut explorer séparément
chaque arbre - ce qu’ils font avec un grand soin, chacun pour soi ; mais
continuellement ils s’appellent les uns les autres dans les bois «
conversant ensemble à de grandes distances » ; et ils s’associent
pour former ces « bandes voyageuses » qui sont bien connues
par la description pittoresque de Bates. Hudson, de son côté,
pense « que dans toute l’Amérique du Sud les Dendrocolaptidæ
sont les premiers à s’unir pour agir de concert, et que les oiseaux
des autres familles les suivent et s’associent avec eux, sachant par expérience
qu’ils pourront ainsi se procurer un riche butin. » Il est à
peine besoin d’ajouter qu’Hudson loue hautement aussi leur intelligence.
La sociabilité et l’intelligence vont toujours de pair.
VII.- Origine de la famille.
Au moment où j’écrivais le chapitre sur les sauvages un
certain accord semblait s’être établi parmi les anthropologistes
touchant l’apparition relativement tardive, dans les institutions humaines,
de la famille patriarcale, telle que nous la voyons chez les Hébreux,
ou dans la Rome impériale. Cependant on a publié depuis des
ouvrages dans lesquels on conteste les idées soutenues par Bachofen
et Mac Lennan, systématisées particulièrement par
Morgan et ultérieurement développées et confirmées
par Post, Maxim Kovalevsky et Lubbock. Les plus importants de ces ouvrages
sont celui du professeur danois, C. N. Starcke (La Famille primitive,
1889), et celui du professeur d’Helsingfors, Edward Westermarck (The
History of human Marriage, 1891 ; 2e édition, 1894). Ainsi il
est arrivé la même chose pour cette question des formes primitives
du mariage que pour la question des institutions primitives de la propriété
foncière. Lorsque les idées de Maurer et de Nasse sur la
commune villageoise, développées par toute une école
d’explorateurs de mérite, ainsi que les idées des anthropologistes
modernes sur la constitution communiste primitive du clan eurent obtenu
un assentiment presque général - elles provoquèrent
l’apparition d’ouvrages tels que ceux de Fustel de Coulanges en France,
de Frédéric Seebohm en Angleterre et plusieurs autres, dans
lesquels on s’efforçait - avec plus de brillant que de réelle
profondeur - de discréditer ces idées, de mettre en doute
les conclusions auxquelles les recherches modernes étaient arrivées
(voir la Préface du professeur Vinogradov à son remarquable
ouvrage, Villainage in England). De même, quand les idées
sur la non existence de la famille à la primitive époque
du clan commencèrent à être acceptées par la
plupart des anthropologistes et des étudiants de droit ancien, elles
provoquèrent des livres comme ceux de Starcke et de Westermarck,
dans lesquels l’homme est représenté, selon la tradition
hébraïque, comme ayant commencé par la famille patriarcale,
et n’ayant jamais passé par les états décrits par
Mac Lennan, Bachofen ou Morgan. Ces ouvrages, en particulier la brillante
Histoire
du mariage humain, ont été très lus et ont produit
un certain effet : ceux qui n’avaient pas lu les volumineux ouvrages soutenant
la thèse opposée devinrent hésitants ; tandis que
quelques anthropologistes, familiers avec ce sujet, comme le professeur
français Durkheim, prirent une attitude conciliante mais pas très
nette.
Cette controverse sort un peu du sujet d’un ouvrage sur l’entr’aide.
Le fait que les hommes ont vécu en tribus dès les
premiers âges de l’humanité n’est pas contesté, même
par ceux qui sont choqués à l’idée que l’homme ait
pu passer par une période où la famille, telle que nous la
comprenons, n’existait pas. Toutefois le sujet a son intérêt
et mérite d’être mentionné. Ajoutons seulement qu’il
faudrait tout un volume pour le traiter à fond.
Quand nous nous efforçons de lever le voile que nous cache les
anciennes institutions, et particulièrement celles qui datent de
la première apparition d’êtres du type humain, il nous faut
- en l’absence de témoignages directs - accomplir un travail des
plus difficiles, qui consiste à remonter à l’origine de chaque
institution, en notant soigneusement les plus faibles traces qu’elle a
laissées dans les habitudes, les coutumes, les traditions, les chants,
le folklore, etc. ; puis, réunissant les divers résultats
de chacune de ces études, il nous faut mentalement reconstituer
une société où toutes ces institutions auraient coexisté.
On comprend le formidable cortège de faits et le nombre énorme
d’études minutieuses de points particuliers, nécessaires
pour amener à des conclusions certaines. C’est bien ce que l’on
trouve cependant dans l’œuvre monumentale de Bachofen et de ses continuateurs,
mais ce qui manque aux ouvrages de l’école adverse. La masse de
faits rassemblés par M. Westermarck est grande sans doute, et son
ouvrage est certainement très estimable comme essai critique ; mais
il ne pourra guère amener ceux qui ont étudié les
œuvres de Bachofen, de Morgan, de Mac Lennan, de Post, de Kovalevsky, etc.,
et qui sont familiers avec les travaux de l’école de la commune
villageoise, à changer leurs opinions et à admettre la théorie
de la famille patriarcale.
Ainsi les arguments tirés par Westermarck des habitudes familiales
des primates n’ont pas du tout, à notre avis, la valeur qu’il leur
attribue. Ce que nous savons des relations de famille dans les espèces
sociables des singes contemporains est très incertain, tandis que
les deux espèces non sociables des orangs-outans et de gorilles
doivent être mises hors de discussion, car toutes deux sont, comme
je l’ai indiqué dans le texte, des espèces qui disparaissent.
Nous en savons encore moins sur les relations entre les mâles et
les femelles chez les primates de la fin de la période tertiaire.
Les espèces qui vivaient alors sont probablement toutes éteintes
et nous ignorons absolument laquelle fut la forme ancestrale dont l’homme
est sorti. Tout ce que nous pouvons dire avec quelque apparence de probabilité
c’est qu’une grande variété de relations de sexe a sans doute
existé dans les différentes espèces de singes ; extrêmement
nombreuses à cette époque ; et que de grands changements
ont dû avoir lieu depuis dans les habitudes des primates, - changements
comme il s’en est produit durant les deux derniers siècles dans
les habitudes de beaucoup d’autres espèces de mammifères.
La discussion doit donc être limitée aux institutions humaines.
C’est dans l’examen minutieux des diverses traces de chaque institution
primitive, rapprochées de ce que nous savons sur toutes les autres
institutions du même peuple ou de la même tribu, que réside
la force principale de ceux qui soutiennent que la famille patriarcale
est une institution d’origine relativement tardive.
Il existait en effet, parmi les hommes primitifs, tout un cycle d’institutions
qui nous deviennent compréhensibles si nous acceptons les idées
de Bachofen et de Morgan, mais qui sont complètement incompréhensibles
dans l’hypothèse contraire. Telles sont : la vie communiste du clan,
tant qu’elle ne fut pas détruite par les familles paternelles séparées
; la vie dans leslongues maisons et en classes occupant de
longues maisons séparées suivant l’âge et le degré
d’initiation des jeunes gens (M. Maclay, H. Schurz) ; les restrictions
à l’accumulation personnelle des biens, dont j’ai donné plusieurs
exemples dans le texte ; le fait que les femmes prises à une autre
tribu appartenaient à la tribu entière avant de devenir possession
particulière ; et beaucoup d’autres institutions similaires analysées
par Lubbock. Toutes ces institutions qui tombèrent en décadence
et finalement disparurent durant la période de la commune villageoise,
s’accordent parfaitement avec la théorie du « mariage tribal
» ; mais les partisans de la théorie de la famille patriarcale
les négligent.
Ce n’est certainement pas la bonne manière de discuter le problème.
Les hommes primitifs n’avaient pas plusieurs institutions superposées
ou juxtaposées, comme nous en avons aujourd’hui. Ils n’avaient qu’une
institution, le clan, qui comprenait toutes les relations mutuelles
des membres du clan. Les relations de mariage et les relations de propriété
sont des relations qui concernent le clan. Et ce que les défenseurs
de la théorie de la famille patriarcale devraient au moins nous
démontrer, c’est comment le cycle des institutions citées
plus haut (et qui ont disparu plus tard) aurait pu exister dans une agglomération
d’hommes vivant sous un système contradictoire à de telles
institutions - le système des familles séparées, gouvernées
par le paterfamilias.
La manière dont certaines sérieuses difficultés
sont mises de côté par les promoteurs de la théorie
de la famille patriarcale n’est guère plus scientifique. Ainsi Morgan
a montré par un grand nombre de preuves qu’il existe chez beaucoup
de tribus primitives un système strictement observé de «
classification des groupes », et que tous les individus de la même
catégorie s’adressent la parole les uns aux autres comme s’ils étaient
frères et sœurs, tandis que les individus d’une catégorie
plus jeune s’adressent aux sœurs de leur mère comme à d’autres
mères, - et ainsi de suite. Dire que ceci n’est qu’une simplefaçon
de parler - une façon d’exprimer le respect aux personnes plus
âgées - c’est se débarrasser aisément de la
difficulté d’expliquer, pourquoi ce mode spécial d’exprimer
du respect, et pas un autre, a prévalu parmi tant de peuples d’origine
différente, au point de subsister chez beaucoup d’entre eux jusqu’à
aujourd’hui. On peut admettre que ma et pa sont les syllabes
les plus faciles à prononcer pour un bébé, mais la
question est : Pourquoi ces vocables du langage enfantin sont-ils employés
par des adultes, et appliqués à une certaine catégorie
bien définie de personnes ? Pourquoi chez tant de tribus où
la mère et ses sœurs sont appelées ma, le père
est désigné par tiatia (analogue à diadia
- oncle), dad, da ou pa ? Pourquoi l’appellation de
mère, donnée aux tantes maternelles, est-elle remplacée
plus tard par un nom distinct ? Et ainsi de suite. Mais quand nous apprenons
que chez beaucoup de sauvages la sœur de la mère assume une aussi
grande responsabilité dans les soins donnés à l’enfant
que la mère elle-même, et que si la mort enlève l’enfant
aimé, l’autre « mère » (la sœur de la mère)
se sacrifie pour accompagner l’enfant dans son voyage vers l’autre monde
- nous voyons certainement dans ces noms quelque chose de plus profond
qu’une simple façon de parler, ou une manière de témoigner
du respect. Et cela d’autant plus lorsque nous apprenons l’existence de
tout un cycle de survivances que Lubbock, Kovalevsky, Post ont soigneusement
examinées et qui ont toutes la même signification. On peut
dire, sans doute, que la parenté est reconnue du côté
maternel « parce que l’enfant reste plus avec sa mère »,
ou bien on peut expliquer le fait que les enfants d’un homme et de plusieurs
femmes de tribus différentes appartiennent aux clans de leurs mères
à cause de « l’ignorance des sauvages en physiologie »
; mais ces arguments sont loin d’être assez sérieux pour des
questions de cette importance, surtout lorsque nous savons que l’obligation
de porter le nom de sa mère implique que l’on appartienne au clan
de sa mère sous tous les rapports : c’est-à-dire confère
un droit à toute la propriété du clan maternel, aussi
bien que le droit à la protection du clan, l’assurance de n’être
jamais assailli par aucun de ses membres, et le devoir de venger les injures
faites à chaque membre du clan.
Même si nous admettions un moment ces explications comme satisfaisantes,
nous verrions bientôt qu’il faudrait trouver une explication différente
pour chaque catégorie de faits de cette nature - et ils sont très
nombreux. Pour n’en citer que quelques-uns : la division des clans en classes
à une époque où il n’y avait aucune division touchant
la propriété ou la condition sociale ; l’exogamie et toutes
les coutumes qui en sont la conséquence, énumérées
par Lubbock ; le pacte du sang et une série de coutumes analogues
destinées à prouver l’unité de descendance ; l’apparition
des dieux de la famille, venant après les dieux des clans ; l’échange
des femmes qui n’existe pas seulement chez les Esquimaux en temps de calamités,
mais est une habitude très répandue parmi beaucoup d’autres
tribus d’une tout autre origine ; le lien au mariage d’autant plus lâche
que l’on descend à un niveau plus bas de la civilisation ; les mariages
« composites » - plusieurs hommes épousant une seule
femme qui leur appartient tour à tour ; l’abolition des restrictions
au mariage pendant les fêtes, ou tous les cinquième, sixième
ou tel autre jours ; la cohabitation des familles dans les « longues
maisons » ; l’obligation d’élever l’orphelin incombant, même
à une époque avancée, à l’oncle maternel ;
le nombre considérable de formes transitoires montrant le passage
graduel de la filiation maternelle à la filiation paternelle ; la
limitation du nombre des enfants par le clan - non pas la famille - et
l’abolition de cette mesure rigoureuse en temps d’abondance : les restrictions
de la famille apparaissant après les restrictions du clan ; le sacrifice
des vieux dans l’intérêt de la tribu ; la loi du talion
incombant à la tribu, et beaucoup d’autres habitudes et coutumes
qui ne deviennent « affaires de famille » que lorsque nous
trouvons la famille, dans le sens moderne du mot, enfin constituée
; les cérémonies nuptiales et prénuptiales, dont on
trouve des exemples caractéristiques dans l’ouvrage de Sir John
Lubbock et dans ceux de plusieurs auteurs russes modernes ; l’absence des
solennités du mariage là où la ligne de filiation
est maternelle, et l’apparition de ces solennités chez les tribus
où la ligne de filiation devient paternelle - ces faits et beaucoup
d’autres encore325 montrant, comme
le fait observer Durkheim, que le mariage proprement dit « n’est
que toléré, et que des forces antagonistes s’y opposent »
; la destruction, à la mort d’un individu, de tout ce qui lui appartenait
personnellement ; et enfin la grande quantité de traditions326
, de mythes (voir Bachofen et ses nombreux disciples), de folklore, etc...
tout parle dans le même sens.
Naturellement cela ne prouve pas qu’il y eût eu une période
où la femme fut regardée comme supérieure à
l’homme, ou fut « à la tête » du clan ; c’est
là une question tout à fait différente, et mon opinion
personnelle est qu’une telle période n’exista jamais. Cela ne prouve
pas non plus qu’il y eût un temps où il n’exista aucune restriction
tribale à l’union des sexes - ceci serait tout à fait contraire
à tout ce que l’on connaît. Mais lorsqu’on considère
dans leurs rapports réciproques la masse de faits récemment
mis en lumière, il faut bien reconnaître que si des couples
isolés, avec leurs enfants ont pu exister même dans le clan
primitif, ces familles débutantes ne furent que des exceptions
tolérées et non une institution de cette époque.
VIII. - Destruction de la propriété privée
sur le tombeau.
Dans un livre remarquable, Les systèmes religieux de la Chine,
publié en 1892-97 par J. M. de Groot à Leyde, nous trouvons
la confirmation de cette idée. Il y eut une époque, en Chine,
(comme ailleurs), où tous les biens personnels d’un mort étaient
détruits sur sa tombe - ses biens mobiliers, ses esclaves et même
ses amis et vassaux et, naturellement, sa veuve. Il fallut une action énergique
des moralistes contre cette coutume pour y mettre fin. Chez les bohémiens
(gipsies) d’Angleterre la coutume de détruire tout ce qui a appartenu
à l’un d’eux sur sa tombe a survécu jusqu’à aujourd’hui.
Tous les biens personnels de la reine gipsy qui mourut en 1896, dans les
environs de Slough, furent détruits sur sa tombe. D’abord, on tua
son cheval, et il fut mangé. Puis on brûla sa maisonnette
roulante, ainsi que le harnais du cheval et divers objets qui avaient appartenu
à la reine. Plusieurs journaux racontèrent ce fait.
IX.- La « famille indivise.
Depuis la publication du présent livre un certain nombre de bons
ouvrages ont paru touchant la Zadrouga de la Slavonie méridionale
ou la « famille composée », comparée aux autres
formes d’organisation de la famille ; entre autres, par Ernest Miler, dans
le Jahrbuch der Internationaler Vereinung für vergieichende Rechtswissenschaft
und Volkswirthschaftslchre, 1897, et par I.-E. Geszow, La Zadrouga
en Bulgarie et La propriété, le travail, les mœurs,
l’organisation de la Zadrouga en Bulgarie. Il me faut aussi citer l’étude
bien connue de Bogisi (De la forme dite « inokosna » de la
famille rurale chez les Serbes et les Croates, Paris, 1884). Cette étude
a été omise dans le texte.
X.- L’origine des guildes.
L’origine des guildes a été le sujet de bien des discussions.
L’existence des guildes de métiers, ou « collèges »
d’artisans, dans la Rome ancienne n’offre aucun doute. On voit, en effet,
dans un passage de Plutarque, que Numa les réglementa. « Il
divisa le peuple », y est-il dit, « en corps de métiers....
leur ordonnant d’avoir des confréries, des fêtes et des réunions
et indiquant le culte qu’ils devaient célébrer devant les
dieux, selon la dignité de chaque métier. » Cependant,
il est presque certain que ce ne fut pas le roi romain qui inventa ou institua
les « collèges de métiers » - ils avaient déjà
existé dans la Grèce ancienne. Selon toute probabilité,
il ne fut que les soumettre à la législation royale, de même
que Philippe le Bel, quinze siècles plus tard, soumit les métiers
de France, à leur grand détriment, à la surveillance
et à la législation royales. On dit aussi qu’un des successeurs
de Numa, Servius Tullius, promulgua certaines lois concernant les collèges327
.
Il est donc très naturel que les historiens se soient demandé
si les guildes, qui prirent un si grand développement au XIIIe,
et même aux Xe et XIe siècles, n’étaient pas une renaissance
des anciens « collèges » romains - d’autant plus que
ces derniers, comme nous venons de le voir par la citation précédente,
correspondaient tout à fait à la guilde du moyen âge328
. On sait, en effet, que des corporations sur le modèle romain existaient
dans la Gaule méridionale jusqu’au Ve siècle. En outre, une
inscription trouvée dans des fouilles à Paris, montre qu’une
corporation de nautœ existait sous Tibère ; et dans une charte
octroyée aux « marchands d’eau » de Paris en 1170, leurs
droits sont mentionnés comme existant ab antiquo (même
auteur, page 51). Le maintien des corporations durant le commencement du
moyen âge en France après les invasions barbares n’aurait
donc rien d’extraordinaire.
Malgré cela, on ne saurait soutenir que les corporations hollandaises,
les guildes normandes, les artels russes, les amkarigéorgiens,
etc..., aient nécessairement aussi une origine romaine ou même
byzantine. Certes les relations entre les Normands et la capitale de l’Empire
Romain d’Orient étaient actives, et les Slavons (comme l’ont prouvé
les historiens russes et particulièrement Rambaud) y prenaient vivement
part. Les Normands et les Russes ont donc pu importer l’organisation romaine
des corporations de métiers dans leurs pays respectifs. Mais quand
nous voyons que l’artel était l’essence même de la
vie de chaque jour de tous les Russes, déjà au Xe siècle,
et que cet artel, quoique aucune espèce de législation
ne l’ait jamais réglementé jusqu’aux temps modernes, a les
mêmes traits caractéristiques que le « collège
» des Romains ou que la guilde des pays occidentaux, nous sommes
encore plus portés à considérer la guilde des pays
orientaux comme ayant une origine encore plus ancienne que les collèges
romains. Les Romains savaient fort bien, en effet, que leurssodalitia
et collegia étaient « ce que les Grecs appelaient hetairiai
», (Martin-Saint-Léon, page 2), et, d’après ce que
nous savons de l’histoire des pays orientaux, nous pouvons conclure, avec
peu de chances d’erreur, que les grandes nations de l’Est, ainsi que l’Égypte,
ont eu aussi la même organisation de guildes. Les traits essentiels
de cette organisation restent les mêmes partout où nous les
rencontrons. C’est une union d’hommes de la même profession ou du
même métier. Cette union, comme le clan primitif, a ses propres
dieux et son propre culte, renfermant toujours certains mystères,
particuliers à chaque union distincte ; l’union considère
tous ses membres comme frères et sœurs - peut-être
(à l’origine) avec toutes les conséquences qu’une telle parenté
impliquait dans la gens, ou, du moins avec les cérémonies
qui indiquaient ou symbolisaient les relations qui existaient dans le clan
entre frères et sœurs ; enfin, toutes les obligations de soutien
mutuel qui existaient dans le clan se retrouvent dans cette union : entre
autres, l’exclusion de la possibilité même d’un meurtre au
sein de la confrérie, la responsabilité de tout le clan devant
la justice, et l’obligation, en cas d’une dispute de peu d’importance,
de porter l’affaire devant les juges, ou plutôt les arbitres, de
la guilde. On peut dire ainsi que la guilde est modelée sur le clan.
Les remarques que j’ai faites dans le texte sur l’origine de la commune
villageoise s’appliquent donc, je suis porté à le croire,
à la guilde, à l’artel et à la confrérie
de métier ou de bon voisinage. Lorsque les liens qui unissaient
autrefois les hommes dans leurs clans furent relâchés à
la suite des migrations, de l’apparition de la famille paternelle et de
la diversité croissante des occupations, un nouveau lien territorial
fut créé, la commune du village ; et un lien d’occupations
unit les hommes au sein d’une nouvelle confrérie, le clan imaginaire.
Lorsqu’il s’agissait seulement de deux, trois, ou quelques hommes ce clan
imaginaire fut la « confrérie du mélange des sangs
» (le pobratimstvo des Slaves) ; et quand il fallut unir un
plus grand nombre d’hommes de différentes origines, c’est-à-dire
issus de différents clans mais habitant le même village ou
la même ville (quelquefois même des villes ou des villages
différents), ce fut la phratrie, l’hétairie,
l’amkari, l’artel, la guilde329
.
Quant à l’idée et à la forme d’une telle organisation,
ses éléments existaient déjà dès la
période sauvage. Nous savons en effet que dans tous les clans de
sauvages il y a des organisations secrètes de guerriers, de sorciers,
de jeunes gens, etc., et des « mystères » de métiers,
dans lesquels se transmet la science concernant la chasse ou la guerre
; en un mot des « clubs » comme les décrit Miklukho-Maclay.
Ces « mystères » furent, selon toute probabilité,
les prototypes des futures guildes330
.
Quant au livre que je viens de citer plus haut, de E. Martin-Saint-Léon,
j’ajouterai qu’il contient de précieuses informations sur l’organisation
des métiers dans Paris - telle qu’elle est décrite dans le
Livre
des métiers de Boileau - et un bon résumé de renseignements
touchant les communes des différentes parties de la France, avec
des indications bibliographiques. Mais il faut se rappeler que Paris était
une « cité royale » (comme Moscou ou Westminster) et
que, par conséquent, les institutions de la libre cité du
moyen âge n’ont jamais pu y prendre le développement qu’elles
ont atteint dans les cités libres. Loin de représenter «
l’image d’une corporation typique », les corporations de Paris «
nées et développées sous la tutelle directe de la
royauté », pour cette raison même ne purent jamais atteindre
la merveilleuse expansion et l’influence sur toute la vie de la cité
qu’elles atteignirent dans le Nord-Est de la France, ainsi qu’à
Lyon, Montpellier, Nîmes, etc., ou dans les cités libres d’Italie,
des Flandres, d’Allemagne, etc. L’auteur considère cette tutelle
comme une cause de supériorité, mais c’était au contraire
une cause d’infériorité - puisqu’il montre clairement lui-même
dans différentes parties de son livre, comment l’ingérence
du pouvoir impérial à Rome et du pouvoir royal en France
détruisit et paralysa la vie des guildes d’artisans.
XI.- Le marché et la cité du moyen âge.
Dans un livre sur la cité du moyen âge (Markl und Stadt
in ihrem rechtlichen Verhältnis, Leipzig, 1890) Rietschel a développé
l’idée que l’origine des communes allemandes du moyen âge
doit être cherchée dans le marché. Le marché
local, placé sous la protection d’un évêque, d’un monastère
ou d’un prince, groupait toute une population de commerçants et
d’artisans, mais non une population d’agriculteurs. La division habituelle
des villes en sections, rayonnant autour de la place du marché et
peuplées d’artisans de différents métiers, en est
une preuve : ces sections formaient généralement la Vieille
Ville, tandis que la Nouvelle Ville était un village rural appartenant
au prince ou au roi. Les deux villes étaient régies par des
lois différentes.
Il est certain que le marché a joué un rôle important
dans le développement primitif de toutes les cités du moyen
âge, contribuant à accroître la richesse des citoyens
et leur donnant des idées d’indépendance ; mais, comme l’a
fait remarqué Carl Hegel -l’auteur bien connu d’un très bon
ouvrage général sur les cités allemandes du moyen
âge (Die Entstehung des deutschen Städtewesens, Leipzig,
1898) la loi de la ville n’est pas la loi du marché, et la conclusion
de Hegel est que la cité du moyen âge a eu une double origine
(ce qui confirme les opinions émises dans ce livre). On y trouve
« deux populations vivant côte à côte : l’une
rurale et l’autre purement urbaine » ; c’est la population rurale,
qui d’abord vivait sous l’organisation de l’Almende, ou commune
villageoise, qui se trouve incorporée dans la cité.
En ce qui concerne les guildes marchandes, l’ouvrage de Herman van den
Linden (Les guildes marchandes dans les Pays Bas au moyen âge, Gand
1896 ; dans le Recueil de Travaux publiés par la faculté
de Philosophie et Lettres) mérite une mention spéciale.
L’auteur retrace le développement graduel de leur pouvoir politique
et l’autorité qu’elles acquirent peu à peu sur la population
industrielle, particulièrement sur les drapiers, et il décrit
la ligue formée par les artisans pour s’opposer à ce pouvoir
croissant. L’idée qui est développée plus haut, dans
le texte, concernant l’apparition de la guilde marchande à une période
tardive, qui correspond le plus souvent au déclin des libertés
de la cité, semble donc être confirmée par les recherches
de H. van den Linden.
XII. - Organisations d’entr’aide dans quelques villages de notre
temps ; - La Suisse ; les Pays-Bas.
Les survivances de la possession communale ont pris en Suisse certaines
formes intéressantes sur lesquelles le Dr Brupbacher a eu la bonté
d’attirer récemment mon attention en m’envoyant les ouvrages mentionnés
ci-dessous.
Le canton de Zug comprend deux vallées, celle d’Argeri et le
fond de la vallée de Zug. Dix « communes politiques »
comme le Dr K. Rüttimann les désigne, entrent dans la composition
de ce canton ; et « dans toutes ces communes politiques du canton
de Zug, à l’exception de Menzingen, Neuheine et Risch, - à
côté des terres de possession privée, il y a des parties
considérables de territoire (champs et terrains boisés) qui
appartiennent à des corporations d’Allmends, grandes et petites,
dont les membres administrent ces terres en commun. Ces unions d’Allmends
sont connues aujourd’hui dans le canton de Zug sous le nom de corporations.
Dans les communes politiques de Oberägeri, Unterägeri, Zug, Walchwil,
Cham, Steinhausen et Hünenberg, il y a une corporation pour chaque
commune, mais il y en a cinq dans la commune de Baar. »
Le fisc évalue les propriétés de ces corporations
à 6.786.000 francs.
Les statuts de ces corporations reconnaissent que les propriétés
des Allmends sont « leur propriété commune, inaliénable,
indivisible, et ne pouvant être hypothéquée ».
Ce sont les vieilles « familles » de burgers qui
sont membres de ces « corporations ». Tous les autres citoyens
de la commune, qui n’appartiennent pas à ces familles, n’appartiennent
pas non plus à la corporation. En outre, quelques familles de certaines
communes du canton de Zug sont burgers de la commune villageoise
de Zug. Autrefois il y avait encore la classe des étrangers établis
(Beisassen), qui occupaient une position intermédiaire entre
les burgers et les non-burgers, mais maintenant cette classe n’existe plus.
Seuls, les burgers possèdent des droits sur l’Allmend (ou droits
de corporation), lesquels varient quant à leur extension, et dans
quelques communes s’attachent à la possession d’une maison bâtie
sur le terrain communal. Ces droits, appelés Gerechtigkeiten,
peuvent être achetés aujourd’hui, même par des étrangers.
L’affluence des étrangers a ainsi produit dans la république
de Zug le même phénomène que Miaskowski et Kovalewky
signalaient dans d’autres parties de la Suisse. Seuls les descendants des
vieilles familles ont droit au patrimoine communal (resté encore
assez considérable). Quant aux habitants actuels de chaque commune,
ils représentent une « commune politique », qui, comme
telle, n’est pas héritière des droits de l’ancienne commune.
Quant à la façon dont les terres communales furent divisées
entre les habitants, à la fin du XVIIIe siècle, ainsi que
les formes compliquées qui en résultèrent, on en trouvera
la description détaillée dans l’ouvrage du Dr Karl Rüttiman,
Die
Zugerischen Allmend Korporationen, dans les Abhandlungen zum schweizerischen
Recht, du Pr Max Giaür, 2 fascicules, Berne, 1904 (contient une
bibliographie du sujet).
Un autre travail récent donne une excellente idée de l’ancienne
commune de village dans le Jura bernois ; c’est la monographie du Dr Hermann
Rennefahrt. Die Allmend im Berner Jura, Breslau, 1905 (Untersuchangen
zur Deutschen Staats- und Rechtgeschichte, du Dr Otto Gierke, fascicule
74, p. 227, contient une bibliographie). Dans ce travail on trouve un excellent
exposé des rapports qui existaient entre le seigneur foncier et
les communes villageoises, ainsi que des règles économiques
qui étaient en vigueur dans ces dernières ; on y trouve en
outre un exposé extrêmement intéressant des mesures
qui furent prises lors de la conquête française pour abolir
la commune du village et la forcer à partagerses terres, afin de
les livrer, sauf les forêts, à la propriété
privée, - et on y apprend aussi l’échec complet que subirent
ces lois. Une autre partie intéressante de cet ouvrage montre comment
les communes du Jura bernois ont réussi, pendant ces dernières
cinquante années, à tirer meilleur parti de leurs terres
et à en augmenter la productivité, sans recourir à
la destruction de la propriété collective (voy. p. 165-175).
La monographie du Dr Ed. Graf, Die Auftheilung der Almend in der
Gemeinde Schætz, Berne, 1890, raconte la même histoire
de la commune villageoise et du partage forcé des terres dans le
canton de Lucerne.
Le Dr Brupbacher, qui a analysé ces importants ouvrages dans
la presse suisse, m’a aussi envoyé les suivants :
Der Ursprang der Eidgenossenschaft aus der Mark-Genossenschaft,
bei Karl Bürkli, Zurich, 1891 ; la conférence du Pr Karl Bücher,
Die
Allmende in ihrer wirthschattlichen und sozialen Bedeutung, Berlin
1902 (« Soziale Streitfragen », XII) ; et celle du Dr Martin
Fassbender, sur le même sujet (Leipzig, 1905).
Touchant l’état actuel de la propriété communale
en Suisse, on peut consulter, entre autres, l’article « Feldgemeinschaft
» dans le Handwörterbuch der schweizerischen Volkwirthschaft,
Sozialpolitik und Verwaltung, du D’ Reichesterg, Bd I, Berne, 1903.
* * *
Le rapport de la commission agricole des Pays-Bas contient de nombreux
exemples d’entr’aide, et mon ami, M. Cornelissen, a eu la bonté
de trier pour moi, dans ces gros volumes, les passages s’y rapportant (Uitkomsten
van het Onderzoek naar den Toestand van den Landbouw in Nederland,
2 vol., 1890).
L’habitude d’employer une machine à battre, passant dans un grand
nombre de fermes qui la louent à tour de rôle, est très
répandue, comme dans presque tous les autres pays aujourd’hui. Mais
on trouve çà et là une commune qui possède
une machine à battre pour la communauté (vol. I, XVIII, p.
31)
Les fermiers qui n’ont pas un nombre de chevaux suffisant pour labourer
empruntent les chevaux de leurs voisins. L’habitude d’entretenir un taureau
communal ou un étalon communal est très répandue.
Quand le village doit faire des terrassements (dans les districts des
basses terres) afin de construire une école communale, ou pour bâtir
une nouvelle maison pour l’un des paysans, un bede est généralement
convoqué. La même chose se fait si l’un des fermiers doit
déménager. Le bede est une coutume très répandue,
et aucun, riche ou pauvre, ne manquera de s’y rendre avec son cheval et
sa charrette
La location en commun, par plusieurs ouvriers agricoles, d’une prairie
pour garder leur vaches, a lieu ans plusieurs régions du pays ;
on voit fréquemment aussi le fermier, qui a une charrue et des chevaux,
labourer la terre pour ses ouvriers salariés (Vol I, XXII, p. 18,
etc.).
Quant aux unions de fermiers pour acheter des graines, pour exporter
des légumes en Angleterre, etc., elles deviennent extrêmement
nombreuses. Il en est de même en Belgique. En 1896, sept ans après
la fondation des guildes de paysans dans la partie flamande du pays, quatre
ans seulement après leur introduction dans les provinces wallonnes
de la Belgique, on voyait déjà 207 de ces guildes, comptant
10.000 membres (Annuaire de la Science Agronomique, vol. I (2), 1896, pp.
148 et 149).
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