D’après l’édition Alfred Costes, 1938.
(Première édition : 1906)
Chapitre VIII
L’ENTR’AIDE DE NOS JOURS.
Unions de travailleurs formées après la destruction
des guildes par l’État. - Leurs luttes.- L’entr’aide et les grèves.
- Coopération. - Libres associations dans des buts divers. - Esprit
de sacrifice. - Innombrables sociétés pour l’action en commun
sous tous les aspects possibles. - L’entr’aide dans la misère. -
L’aide personnelle.
Lorsqu’on examine de près la manière de vivre des populations
rurales de l’Europe, on s’aperçoit que, malgré tout ce qui
a été fait dans les États modernes pour détruire
la commune villageoise, des restes importants de la possession communale
du sol ont été conservés, et la vie journalière
des paysans reste encore imprégnée d’habitudes et de coutumes
d’aide et d’appui mutuels. On constate aussi que, dès que les obstacles
légaux à l’association rurale eurent été levés,
il y a quelques années, il se forma rapidement parmi les paysans
tout un réseau d’unions libres pour divers buts économiques
- la tendance de ce nouveau mouvement étant de reconstituer une
espèce d’union visant le même but que les communes villageoises
d’autrefois. Telles étant les conclusions auxquelles nous sommes
arrivés dans le chapitre précédent, nous avons maintenant
à examiner les institutions d’appui mutuel qui peuvent exister de
notre temps parmi les populations industrielles.
Durant les trois derniers siècles, les conditions pour le développement
de telles institutions ont été aussi défavorables
dans les villes que dans les villages. En effet, lorsque les cités
du moyen âge furent soumises au XVIe siècle par les États
militaires naissants, toutes les institutions qui maintenaient l’union
dans les guildes et les cités, entre les artisans, les maîtres
et les marchands, furent violemment détruites. L’autonomie et l’auto-juridiction
de la guilde et de la cité furent abolies ; le serment de fidélité
entre les frères de la guilde devint un acte de félonie envers
l’État ; les biens des guildes furent confisqués de la même
façon que les terres des communes villageoises, et l’organisation
intérieure et technique de chaque métier fut accaparée
par l’État. Des lois, de plus en plus sévères, furent
faites pour empêcher les artisans de s’unir d’aucune manière.
Pendant un certain temps, quelques vestiges des anciennes guildes furent
tolérés : les guildes de marchands purent subsister, à
condition d’accorder généreusement des subsides aux rois,
et des guildes d’artisans continuèrent d’exister, en tant qu’organes
de l’administration centrale. Quelques-unes traînent encore aujourd’hui
une existence insignifiante. Mais ce qui faisait autrefois la force de
la vie du moyen âge et de son industrie a disparu depuis longtemps,
sous le poids écrasant de l’État centralisé.
En Grande-Bretagne, pays qui offre le meilleur exemple de la politique
industrielle des États modernes, nous voyons le Parlement commencer
la destruction des guildes dès le XVe siècle ; mais ce fut
surtout au siècle suivant que l’on procéda par mesures décisives.
Henry VIII non seulement détruisit l’organisation des guildes, mais
il confisqua leurs biens, en y mettant, - comme le dit Toulmin Smith, -
encore moins de prétextes et de façons que pour confisquer
les biens des monastères300
. Édouard VI acheva son œuvre301
, et dès la seconde moitié du XVIe siècle nous voyons
le Parlement juger tous les différends entre les artisans et les
marchands, tandis qu’auparavant, ils étaient jugés dans chaque
cité, par la cité. Le Parlement et le roi non seulement firent
la loi dans ces contestations, mais, poursuivant les intérêts
de la Couronne dans l’exportation, ils entreprirent bientôt de fixer
le nombre des apprentis dans chaque métier et réglementèrent
minutieusement la technique même de chaque fabrication : les poids
des matériaux, le nombre de fils dans chaque mètre d’étoffe.
Avec peu de succès, il faut le dire, car les contestations et les
difficultés techniques qui avaient été réglées
depuis des siècles par des conventions entre des guildes, dépendant
étroitement les unes des autres, et par les cités fédérées,
échappaient complètement à la compétence de
l’État centralisé. L’ingérence continuelle de ses
fonctionnaires paralysait, en effet, les métiers et réduisit
la plupart à une ruine complète ; si bien que les économistes
du XVIIIe siècle, en s’élevant contre les réglementations
des industries par l’État, ne firent qu’exprimer le mécontentement
général. L’abolition de cette ingérence par la Révolution
française fut accueillie comme un acte de libération, et
l’exemple de la France fut bientôt suivi dans d’autres pays. ? Pour
la réglementation des salaires, l’État n’eut pas plus de
succès. Dans les cités du moyen âge, lorsque la division
entre maîtres et apprentis ou journaliers devint de plus en plus
marquée au XVe siècle, des associations d’apprentis (Gesellenwerbände),
ayant parfois un caractère international, étaient opposées
aux associations des maîtres et des marchands. Désormais ce
fut l’État qui entreprit de régler les différends
et, par le Statut d’Élisabeth de 1563, les Juges de Paix eurent
à fixer les salaires, afin d’assurer une existence « convenable
» aux journaliers et aux apprentis. Mais les juges se montrèrent
impuissants à concilier les intérêts en conflit et
encore plus à forcer les maîtres à obéir à
leurs décisions. La loi devint graduellement lettre morte et fut
abrogée à la fin du XVIIIe siècle. Cependant en même
temps que l’État abandonnait ainsi la fonction de réglementer
les salaires, il continuait à prohiber sévèrement
les associations de journaliers et d’ouvriers tendant à élever
les salaires, ou à les maintenir à un certain niveau. Pendant
tout le XVIIIe siècle l’État fit des lois contre les associations
d’ouvriers, et en 1799, il prohiba définitivement toute espèce
d’unions, sous peine de châtiments sévères. En cela,
le Parlement anglais ne fit que suivre l’exemple de la Convention révolutionnaire
française, qui avait promulgué une loi draconienne contre
les associations d’ouvriers, toute association entre un certain nombre
de citoyens étant considérée comme un attentat contre
la souveraineté de l’État, qui était supposé
étendre sa protection également sur tous ses sujets. L’œuvre
de destruction des unions du moyen âge fut ainsi achevée.
Dans la ville et dans le village l’Etat régna dès lors sur
des agrégations d’individus sans cohésion, prêt à
empêcher par les mesures les plus sévères, la reconstitution
de toute espèce d’associations particulières parmi eux. Tels
étaient les obstacles parmi lesquels la tendance à l’entr’aide
eut à frayer son chemin au XIXe siècle.
Est-il besoin de dire que même de telles mesures ne pouvaient
détruire cette tendance ? Pendant tout le XVIIIe siècle,
les unions d’ouvriers furent continuellement reconstituées302
. Elles ne furent pas non plus arrêtées par les poursuites
cruelles qui eurent lieu en vertu des lois de 1797 et 1799. Chaque défaut
dans la surveillance, chaque délai des maîtres à dénoncer
les associations furent mis à profit. Sous le couvert de sociétés
amicales, de clubs pour les funérailles ou de confréries
secrètes, les associations se répandirent dans les industries
textiles, parmi les couteliers de Sheffield, les mineurs, et de fortes
organisations fédérales furent formées pour soutenir
les divers corps de métiers durant les grèves et les persécutions303
.
L’abrogation des lois sur les associations, en 1825, donna une nouvelle
impulsion à ce mouvement. Des unions et des fédérations
nationales furent formées dans les métiers304
; et lorsque Robert Owen fonda la « Grand National Consolidated Trades’Union
», elle réunit un demi-million de membres en quelques mois.
Il est vrai que cette période de liberté relative ne dura
pas longtemps, Les poursuites recommencèrent, vers 1830, et furent
suivies par des condamnations féroces, de 1832 à 1844. La
Grande Union Nationale des Métiers fut dissoute, et partout les
patrons, ainsi que le Gouvernement dans ses propres ateliers, forcèrent
les ouvriers à renoncer à tout rapport avec les associations
et à signer à cet effet le « Document ». Les
membres de l’Union furent poursuivis en masse, en vertu de l’« Acte
des Maîtres et Serviteurs », les ouvriers étant arrêtés
sommairement et condamnés sur une simple plainte de mauvaise conduite
déposée par le patron305
. Les grèves furent supprimées d’une façon autocratique,
et les plus étonnantes condamnations furent prononcées simplement
pour avoir annoncé une grève, ou pour avoir agi comme délégué,
- sans parler de la répression militaire des émeutes de grévistes,
ni des condamnations qui suivaient les actes de violences devenus fréquents.
Pratiquer l’entr’aide dans de telles circonstances n’était rien
moins que facile. Et cependant, malgré tous les obstacles, dont
notre génération peut à peine se faire une idée,
la renaissance des associations commença de nouveau en 1841, et
l’organisation des ouvriers se continua depuis avec persévérance.
Après une longue lutte, qui dura plus de cent ans, le droit de s’associer
fut conquis, et, à l’époque actuelle, près d’un quart
des ouvriers régulièrement employés, c’est.-à-dire
environ 1.500.000, font partie de syndicats (trade unions)306
.
Quant aux autres États européens, il suffit de dire que
jusqu’à une date très récente, toutes espèces
d’unions étaient poursuivies comme conspirations. Cependant, il
en existe partout, quoiqu’elles doivent prendre souvent la forme de sociétés
secrètes ; l’extension et la force des organisations du travail,
et particulièrement celle des Chevaliers du Travail, aux États-Unis
et en Belgique, ont été suffisamment mises en évidence
par les grandes grèves depuis 1890. On doit cependant se rappeler
que, outre les persécutions, le simple fait d’appartenir à
une union ouvrière entraîne des sacrifices considérables
d’argent, de temps, de travail non payé, et implique continuellement
le risque de perdre son emploi pour le simple fait d’appartenir à
l’union307 . En outre, chaque membre
d’une union a toujours à envisager la grève ; et l’effrayante
réalité de la grève, c’est que le crédit limité
d’une famille d’ouvriers chez le boulanger et le prêteur sur gages
est vite épuisé, la paye de grève ne mène pas
loin, même pour la simple nourriture, et la faim se lit bientôt
sur les figures des enfants. Pour celui qui vit en contact intime avec
les ouvriers, une grève qui se prolonge est un spectacle des plus
déchirants ; et on peut facilement concevoir ce qu’était
une grève, il y a quarante ans en Angleterre, et ce qu’elle est
encore dans presque toutes les contrées d’Europe, surtout les plus
pauvres. Aujourd’hui encore, les grèves se terminent souvent par
la ruine totale et l’émigration forcée de populations entières
; et quant à la fusillade des grévistes, pour la plus légère
provocation, ou même sans provocation aucune308
, c’est encore tout à fait habituel en Europe.
Cependant, chaque année, il y a des milliers de grèves
et de contre-grèves patronales en Europe et en Amérique -
et les luttes les plus longues et les plus terribles sont, en général,
celles qu’on nomme « les grèves de sympathie », entreprises
par les ouvriers pour soutenir leurs camarades renvoyés en masse,
ou pour défendre les droits d’association. Et tandis qu’une partie
de la presse est disposée à expliquer les grèves par
« l’intimidation », ceux qui ont vécu parmi les grévistes
parlent avec admiration de l’aide et du soutien mutuel qui sont constamment
pratiqués par eux. Tout le monde a entendu parler de la somme énorme
de travail qui fut fournie par les ouvriers volontaires pour organiser
des secours pendant la grève des ouvriers des docks de Londres ;
ou bien des mineurs anglais qui, après avoir eux-mêmes chômé
pendant bien des semaines, payaient une contribution de 4 shillings par
semaine aux fonds de la grève, dès qu’ils avaient repris
leur travail ; de la veuve du mineur qui, pendant la grande grève
dans le Yorkshire en 1894, apporta aux fonds des grévistes les épargnes
qu’avait pu faire son mari durant toute sa vie ; de la dernière
miche de pain qui est toujours partagée avec les voisins ; des mineurs
de Radstock qui, ayant l’avantage de posséder de grands jardins
potagers, invitèrent quatre cents mineurs de Bristol à venir
prendre leur part de choux et de pommes de terre, et ainsi de suite...
Tous les correspondants des journaux, durant la grande grève des
mineurs du Yorkshire, en 1894, savaient quantité de faits semblables,
mais tous ne voulaient pas donner des détails aussi « déplacés
» à leurs journaux respectifs309
.
Le syndicat n’est pas cependant la seule forme par laquelle se manifeste
le besoin d’entr’aide de l’ouvrier. Il y a encore les associations politiques,
considérées par bien des ouvriers comme plus capables de
conduire au bien-être général que les unions de métier,
qui n’ont jusqu’à présent que des desseins limités.
Bien entendu, le simple fait d’appartenir à un corps politique ne
peut pas être regardé comme une manifestation de la tendance
à l’entr’aide. Nous savons tous que la politique est le champ dans
lequel les éléments purement égoïstes de la société
forment les combinaisons les plus complexes avec les aspirations altruistes.
Mais tout politicien expérimenté sait que les grands mouvements
politiques ont été ceux qui avaient de grands buts, souvent
très lointains, et que les plus puissants ont été
ceux qui ont provoqué l’enthousiasme le plus désintéressé.
Tous les grands mouvements historiques ont eu ce trait distinctif, et pour
notre génération, le socialisme est dans ce cas. «
Ce sont des agitateurs payés », disent ceux qui ne connaissent
rien à la question. Mais la vérité est que pour parler
seulement de ce que je sais personnellement - si j’avais tenu un journal
pendant ces derniers vingt-quatre ans et si j’y avais inscrit tous les
dévouements et les sacrifices que j’ai rencontrés dans le
parti socialiste, le lecteur de ce journal aurait eu constamment le mot
« héroïsme » sur les lèvres. Cependant les
hommes dont j’aurais parlé n’étaient pas des héros
; c’étaient des hommes ordinaires, inspirés par une grande
idée. Tout journal socialiste - et il y en a des centaines en Europe
seulement - a la même histoire de sacrifices, sans aucun espoir de
gain, et le plus souvent même sans aucune ambition personnelle. J’ai
vu des familles vivant sans savoir ce que serait leur nourriture du lendemain
- le mari « boycotté » de toutes parts dans sa petite
ville, parce qu’il travaillait au journal, et la femme soutenant toute
sa famille par du travail de couture. Une telle situation durait des années,
jusqu’à ce que la famille se retirât enfin, sans un mot de
reproche, disant simplement « Continuez, nous n’en pouvons plus !
» J’ai vu des hommes, mourant de phtisie, et le sachant, et cependant
courant toute la journée, dans la neige et le brouillard, pour préparer
des meetings, parlant à ces meetings quelques semaines avant leur
mort, et s’en allant mourir à l’hôpital avec ces mots : «
Maintenant, mes amis, je suis fini ; les docteurs disent que je n’ai plus
que quelques semaines à vivre. Dites aux camarades que je serai
heureux s’ils viennent me voir. » J’ai vu des faits, dont on dirait
: « c’est de l’idéalisation », si je les rapportais
ici ; et les noms même de ces hommes, à peine connus en dehors
d’un cercle étroit d’amis, seront bientôt oubliés,
lorsque les amis, eux aussi, auront disparu. En vérité, je
ne sais pas vraiment ce qu’il faut le plus admirer : le dévoûment
sans bornes de ces quelques individus, ou la somme totale des petits actes
de dévoûment du grand nombre. Chaque liasse vendue d’un journal
à un sou, chaque meeting, chaque centaine de votes gagnés
à une élection socialiste, représentent une somme
d’énergie et de sacrifices, dont ceux qui sont en dehors du mouvement
n’ont pas la moindre idée. Et ce qui est fait aujourd’hui par les
socialistes a été fait, autrefois, par chaque parti populaire
avancé, politique ou religieux. Tout le progrès passé
est l’œuvre de tels hommes et a été accompli grâce
à des dévoûments semblables.
* * *
Les associations coopératives, particulièrement en Angleterre,
sont souvent décrites comme des compagnies d’actionnaires individualistes
; et, dans l’état actuel, la coopération tend sans doute
à produire un égoïsme coopératif, non seulement
dans la communauté, mais aussi parmi les coopérateurs eux-mêmes.
Il est néanmoins certain qu’à son origine le mouvement avait
essentiellement un caractère d’entr’aide. Encore aujourd’hui, ses
plus ardents promoteurs sont persuadés que la coopération
amènera l’humanité à un état de plus parfaite
harmonie dans ses relations économiques, et il n’est pas possible
de séjourner dans quelques-unes des places fortes des coopératives
dans le Nord de l’Angleterre, sans se convaincre que le plus grand nombre,
la masse des coopérateurs, partagent cette opinion. La plupart d’entre
eux perdraient tout intérêt dans le mouvement s’ils n’avaient
cette foi, et il faut reconnaître que, durant les dernières
années, un idéal plus élevé de bien-être
général et de solidarité entre producteurs a commencé
à avoir cours parmi les coopérateurs. Il y a certainement
aujourd’hui une tendance à établir de meilleures relations
entre les propriétaires des ateliers coopératifs et les ouvriers.
L’importance de la coopération en Angleterre, en Hollande et
en Danemark est bien connue ; en Allemagne, particulièrement sur
le Rhin, les sociétés coopératives sont déjà
un facteur important de la vie industrielle310
. Cependant, c’est peut-être la Russie qui offre le meilleur champ
d’études des coopérations sous une infinie variété
d’aspects. En Russie, c’est un développement naturel, un héritage
du moyen âge, et tandis qu’une société coopérative
établie formellement aurait à lutter contre un grand nombre
de difficultés légales et de soupçons bureaucratiques,
les coopérations spontanées - les artels - forment
la substance même de la vie des paysans russes. L’histoire de la
formation de la Russie et de la colonisation de la Sibérie, est
une histoire des artels (ou guildes) pour la chasse et le commerce
continués par des communes villageoises ; et à l’époque
actuelle nous trouvons des artels partout. On les rencontre dans
les groupes de paysans venus du même village pour travailler dans
une manufacture, dans tous les métiers du bâtiment, parmi
les pêcheurs et les chasseurs, parmi les déportés que
l’on transporte en Sibérie et durant leur séjour au bagne,
parmi les commissionnaires dans les gares des chemins de fer, à
la Bourse et dans les douanes et enfin dans toutes les industries villageoises,
qui occupent 7 millions d’hommes. Bref, ils existent du haut en bas du
monde des travailleurs, temporairement ou d’une façon permanente,
pour la production et pour la consommation, sous tous les aspects possibles.
Jusqu’à aujourd’hui, beaucoup de pêcheries sur les affluents
de la mer Caspienne sont exploitées par d’immenses artels,
et le fleuve Oural appartient à l’ensemble des Cosaques de l’Oural,
qui partagent et repartagent entre leurs villages, sans aucune ingérence
des autorités, les lieux de pêche, peut-être les plus
riches du monde. La pêche est toujours faite par artels sur
l’Oural, la Volga et dans les lacs du Nord de la Russie. Mais outre ces
organisations permanentes, il y a les artels temporaires, innombrables,
formés dans toutes sortes de desseins. Quand dix ou vingt paysans
viennent de quelque localité dans une grande ville, pour travailler
comme tisserands, menuisiers, maçons, constructeurs de bateaux,
etc., ils forment toujours un artel. Ils louent des chambres, engagent
une cuisinière (très souvent la femme d’un d’entre eux remplit
cet emploi), élisent un « ancien » et prennent leur
repas en commun, chacun payant sa part de nourriture et de loyer à
l’artel. Un convoi de condamnés en route pour la Sibérie
fait toujours ainsi, et le doyen élu est l’intermédiaire
officiellement reconnu entre les condamnés et le chef militaire
du convoi. Dans les prisons de travaux forcés, on trouve la même
organisation. Les facteurs des chemins de fer, les commissionnaires à
la Bourse et dans les douanes, les commissionnaires de ville dans les capitales,
organisés en puissantsartels et tous collectivement responsables
pour chaque membre, jouissent d’une si bonne réputation que les
plus grosses sommes d’argent ou de billets de banque sont confiées
de la main à la main aux membres de ces artels par les marchands.
Dans les métiers du bâtiment, il se forme des artels
qui comprennent de 10 à 200 membres, et les entrepreneurs sérieux
de construction ou de chemins de fer préfèrent toujours traiter
avec un artel qu’avec des ouvriers engagés séparément.
Les derniers essais du Ministère de la Guerre de traiter directement
avec les artels de production, formés ad hoc dans
les petites industries, et de leur faire des commandes de souliers et de
toutes sortes de marchandises de cuivre et de fer, semblent donner pleine
satisfaction. Et lorsqu’il y a sept ou huit ans on loua une usine métallurgique
de la Couronne (Votkinsk) à un artel d’ouvriers, ce fut un
véritable succès.
Nous voyons ainsi en Russie comment la vieille institution du moyen
âge, n’ayant pas été entravée par l’État
dans ses manifestations non officielles, a entièrement survécu
jusqu’à aujourd’hui, et revêt la plus grande variété
de formes selon les besoins de l’industrie et du commerce modernes. Quant
à la péninsule des Balkans, l’empire turc et le Caucase,
les vieilles guildes y subsistent complètement. Les esnafs
de Serbie ont entièrement conservé leur caractère
du moyen âge ; ils comprennent à la fois les patrons et les
artisans, ils règlent les métiers et sont des institutions
d’entr’aide pour le travail et en cas de maladie311
, tandis que les amkari du Caucase, et particulièrement de
Tiflis, joignent à ces fonctions une influence considérable
dans la vie municipale312 .
A côté des associations de coopération, je devrais
peut-être mentionner aussi les friendly societies anglaises,
les clubs desOdd Fellows, les clubs organisés dans les villages
et les villes pour payer le médecin, les clubs pour acheter des
habits, ou pour les enterrements, les petits clubs, très fréquents
parmi les ouvrières des manufactures, qui payent leur contribution
de quelques sous par semaine, et ensuite tirent au sort la somme d’une
livre sterling que l’on peut employer à quelque achat important,
et beaucoup d’autres. Une somme assez considérable d’esprit social
ou jovial anime ces sociétés et ces clubs, même si
« le doit et avoir » de chaque membre est étroitement
surveillé. Mais il y a tant d’autres associations qui demandent
aux membres de sacrifier leur temps, leur santé et leur vie, s’il
le faut, dans un intérêt commun que nous pouvons donner nombre
d’exemples de ces meilleures formes d’entr’aide.
L’association des bateaux de sauvetage en Angleterre, et de semblables
institutions dans les autres pays de l’Europe, doivent être citées
en première ligne. La première a maintenant plus de trois
cents bateaux le long des côtes des Îles Britanniques, et elle
en aurait deux fois plus, n’était la pauvreté des pêcheurs,
qui n’ont pas toujours les moyens d’acheter un bateau de sauvetage. Les
équipages sont cependant composés de volontaires, dont l’empressement
à sacrifier leurs vies pour aller au secours de gens qui leur sont
étrangers, est mis chaque année à une rude épreuve
; chaque année amène la perte de plusieurs parmi les plus
braves. Et si nous demandons à ces hommes ce qui les pousse à
risquer leurs vies, même lorsqu’il n’y a pas de chance probable de
succès, leur réponse sera, à peu de chose près,
semblable à celle que j’ai entendu : une terrible tempête
de neige, soufflant sur la Manche, faisait rage sur la côte plate
et sablonneuse d’un petit village du Kent, et un petit bateau caboteur,
chargé d’oranges, venait échouer sur les sables. Dans ces
eaux de peu de profondeur, on ne peut avoir qu’un bateau de sauvetage à
fond plat, d’un modèle simplifié, et le mettre à la
mer par une telle tempête c’était aller au-devant d’un désastre
presque certain. Cependant les hommes sortirent, luttèrent pendant
plusieurs heures contre le vent, et le bateau chavira deux fois. Un homme
fut noyé et les autres furent jetés au rivage. Un de ces
derniers, un excellent garde-côte, fut trouvé le matin suivant,
tout meurtri et à moitié gelé, dans la neige. Je lui
demandai comment ils étaient arrivés à faire cet effort
désespéré. « Je ne le sais pas moi-même
» fut sa réponse. « Nous voyions l’épave
devant nous ; tous les gens du hameau se tenaient sur le rivage, et tous
disaient que ce serait fou de sortir, - que nous ne pourrions jamais tenir
la
mer. Nous vîmes cinq ou six hommes se cramponner au mât et
faire des signaux désespérés. Nous sentions tous qu’il
fallait tenter quelque chose, mais que pourrions-nous faire ? Une heure
se passa, deux heures, et nous restions tous là. Nous nous sentions
très mal à l’aise. Puis, tout d’un coup, à travers
le bruit de la tempête, il nous sembla que nous entendions leurs
cris - ils avaient un mousse avec eux. Nous n’y pûmes tenir plus
longtemps. Tous ensemble, nous nous écriâmes : « Il
faut y aller ! » Les femmes le dirent aussi ; elles nous auraient
traités de lâches si nous n’y étions pas allés,
quoiqu’elles dirent le lendemain que nous avions été des
fous d’y aller. Comme un seul homme, nous nous élançâmes
au bateau, et nous partîmes. Le bateau chavira, mais nous nous y
accrochâmes. Le plus triste fut de voir le pauvre*** noyé
à côté du bateau, et nous ne pouvions rien faire pour
le sauver. Puis vint une vague effroyable, le bateau chavira de nouveau,
et nous fûmes jetés au rivage. Les hommes furent sauvés
par le bateau de D., le nôtre fut recueilli à bien des lieues
loin d’ici... On me trouva le matin suivant dans la neige. »
Le même sentiment animait aussi les mineurs de la vallée
de Rhonda, quand ils travaillèrent pour porter secours à
leurs camarades dans la mine inondée. Ils avaient percé trente-deux
mètres de charbon afin d’atteindre leurs camarades ensevelis ; mais,
quand il ne restait plus à percer que trois mètres, le grisou
les enveloppa. Les lampes s’éteignirent et les sauveurs durent se
retirer. Travailler dans de telles conditions eût été
risquer de sauter à tout instant. Mais les coups des mineurs ensevelis
continuaient à se faire entendre : les hommes étaient donc
vivants et appelaient au secours... Plusieurs mineurs s’offrirent comme
volontaires pour travailler à tout risque, et pendant qu’ils descendaient
dans la mine, leurs femmes les regardaient avec des larmes silencieuses,
mais ne disaient pas un mot pour les arrêter.
C’est le fond de la psychologie humaine. A moins que les hommes soient
affolés sur le champ de bataille, ils « ne peuvent pas y tenir
», d’entendre appeler au secours et de ne pas répondre. Le
héros s’élance ; et ce que fait le héros, tous
sentent qu’ils auraient dû le faire aussi. Les sophismes du cerveau
ne peuvent résister au sentiment d’entr’aide, parce que ce sentiment
a été nourri par des milliers d’années de vie humaine
sociale et des centaines de milliers d’années de vie pré-humaine
en sociétés.
« Mais que dire de ces hommes qui se noyèrent dans la Serpentine313
, en présence d’une foule dont pas une personne ne bougea pour aller
à leur secours ? » demandera-t-on, « Que dire de l’enfant
qui tomba dans le canal de Regent’s Park314
- aussi devant la foule du dimanche - et ne fut sauvé que par la
présence d’esprit d’une servante qui lança un chien de Terre-Neuve
à son secours ? » La réponse est assez facile : l’homme
est un produit à la fois de ses instincts héréditaires
et de son éducation. Parmi les mineurs et les marins les occupations
communes et le contact de chaque jour les uns avec les autres créent
un sentiment de solidarité en même temps que les dangers environnants
entretiennent le courage et l’audace. Dans les villes, au contraire, l’absence
d’intérêts communs produit l’indifférence, tandis que
le courage et l’audace, qui n’ont que rarement l’occasion de s’exercer,
disparaissent ou prennent une autre direction. De plus, la tradition du
héros de la mine ou de la mer est vivante parmi les mineurs et les
pêcheurs des villages, elle est ornée d’une auréole
poétique. Mais quelles sont les traditions d’une foule bigarrée
de Londres ? La seule tradition qui puisse y être en commun devrait
être créée par la littérature ; mais une littérature
qui corresponde aux récits villageois existe à peine. Le
clergé est si anxieux de prouver que tout ce qui vient de la nature
humaine est péché, et que tout le bien dans l’homme a une
origine surnaturelle, qu’il passe le plus souvent sous silence les faits
qui ne peuvent être cités comme exemples d’une inspiration
divine ou de la grâce venant d’en haut. Et quant aux écrivains
laïques, leur attention est principalement dirigée vers une
seule sorte d’héroïsme, l’héroïsme qui exalte l’idée
de l’État. C’est pourquoi ils admirent le héros romain ou
le soldat dans la bataille, tandis qu’ils passent devant l’héroïsme
du pêcheur, sans presque y faire attention. Le poète et le
peintre pourraient naturellement être émus par la beauté
du cœur humain en lui-même ; mais ils connaissent rarement la vie
des classes pauvres ; et tandis qu’ils peuvent chanter ou peindre le héros
romain ou le héros militaire dans un décor conventionnel,
ils ne peuvent peindre ni chanter d’une manière touchante le héros
qui agit dans ces modestes milieux qu’ils ignorent. S’ils se risquent à
le faire, ils ne réussissent à produire qu’une page de rhétorique315
.
Les innombrables sociétés, clubs et unions pour les plaisirs
de la vie, pour l’étude, pour les recherches, pour l’éducation,
etc., qui se sont développés dernièrement en si grand
nombre qu’il faudrait plusieurs années seulement pour les cataloguer,
sont une autre manifestation de la même tendance, toujours à
l’œuvre pour l’association et le soutien mutuel. Certaines de ces associations,
semblables aux couvées de jeunes oiseaux de différentes espèces
qui se réunissent en automne, sont entièrement consacrées
à partager en commun les joies de la vie. Chaque village d’Angleterre,
de Suisse, d’Allemagne, etc., a ses clubs de cricket, de football, de tennis,
de quilles, de boules, de chants et de musique.
D’autres sociétés sont bien plus nombreuses, et certaines,
comme l’Alliance des Cyclistes316
, ont pris soudain un immense développement. Quoique les membres
de cette alliance n’aient rien d’autre en commun que leur amour du cyclisme,
il s’est déjà formé, parmi eux, une sorte de franc-maçonnerie
pour l’aide mutuelle, particulièrement dans les petits coins retirés
qui ne sont pas envahis par les cyclistes ; ils regardent le « C.
A. C. » - le Club de l’Alliance des Cyclistes - dans les villages,
comme une sorte de « home » ; et à l’Assemblée
annuelle des cyclistes, il s’est noué bien des amitiés durables.
- Les Kepelbrüder, les Frères du Jeu de Quilles, en Allemagne,
forment une association semblable ; de même les Sociétés
de gymnastique (300.000 membres en Allemagne), les associations de canotage
en France, les Yachting Clubs, etc... Ces associations ne modifient certainement
pas les stratifications économiques de la société,
mais, surtout dans les petites villes, elles contribuent à niveler
les distinctions sociales, et comme elles tendent toutes à s’unir
en grandes fédérations nationales et internationales, elles
aident certainement au développement de rapports amicaux entre toutes
sortes d’hommes disséminés dans les différentes parties
du globe.
Les clubs alpins, le Jagdschutzverein en Allemagne, qui compte
plus de 100.000 membres : chasseurs, gardes forestiers professionnels,
zoologistes ou simples amateurs de la nature - et la Société
Ornithologique internationale, qui comprend des zoologistes, des éleveurs
et de simples paysans en Allemagne, ont le même caractère.
Non seulement ces sociétés ont produit en quelques années
une grande quantité de travaux très utiles, que de grandes
associations seulement pouvaient faire convenablement (cartes, huttes de
refuge, routes de montagnes ; études de la vie animale, d’insectes
nuisibles, de migrations d’oiseaux, etc.), mais elles créent de
nouveaux liens entre les hommes. Deux Alpinistes de différentes
nationalités qui se rencontrent dans une hutte de refuge au Caucase,
le professeur et le paysan ornithologistes qui séjournent dans la
même maison, ne sont plus des étrangers l’un pour l’autre
; et la Société de l’Oncle Toby, à Newcastle qui a
déjà persuadé à plus de 260.000 garçons
et jeunes filles de ne jamais détruire de nids d’oiseaux et d’être
bons envers les animaux, a certainement fait plus pour le développement
des sentiments humains et du goût des sciences naturelles que bien
des moralistes et la plupart de nos écoles.
Nous ne pouvons omettre, même dans cette revue sommaire, les milliers
de sociétés scientifiques, littéraires, artistiques
et pédagogiques. Jusqu’à aujourd’hui, les corps scientifiques,
étroitement contrôlés et souvent subventionnés
par l’État, ont en général évolué dans
un cercle très restreint ; souvent on en est venu à les regarder
comme de simples débouchés pour obtenir des appointements
de l’État, et l’étroitesse même de leurs limites a
certainement engendré des rivalités mesquines. Cependant
il est vrai que les distinctions de naissance, de partis politiques et
de croyances sont atténuées jusqu’à un certain point
par de telles associations ; et dans les petites villes éloignées,
les sociétés scientifiques, géographiques ou musicales,
particulièrement celles qui font appel à un large cercle
d’amateurs, deviennent de petits centres de vie intellectuelle, une sorte
de lien entre la petite ville et le vaste monde et aussi un endroit où
des hommes de conditions très différentes se rencontrent
sur un pied d’égalité. Pour apprécier complètement
la valeur de tels centres, il faut en avoir vu, par exemple, en Sibérie.
Quant aux innombrables sociétés pédagogiques qui commencent
seulement à battre en brèche le monopole de l’État
et de l’Église pour l’enseignement, il est sûr qu’elles deviendront
d’ici peu le pouvoir directeur dans cet ordre de choses. Aux « Union
Frœbel » nous devons déjà le système des Jardins
d’enfants ; et à un grand nombre d’associations pédagogiques,
régulières ou non, nous devons le niveau élevé
de l’éducation des femmes en Russie, quoique ces sociétés
et ces groupes aient toujours eu à combattre une forte opposition
de la part d’un puissant gouvernement317
. Quant aux différentes sociétés pédagogiques
d’Allemagne, c’est un fait bien connu qu’elles ont eu la part la plus importante
dans l’élaboration des méthodes modernes d’enseignement scientifique
dans les écoles populaires. Dans de telles associations, le maître
trouve aussi son meilleur soutien. L’instituteur de village, surmené
de travail, et trop mal payé, serait bien misérable sans
leur aide318 .
Toutes ces associations, sociétés, fraternités,
alliances, instituts, etc., que l’on doit compter maintenant par dizaines
de mille en Europe et dont chacune représente une somme immense
de travail volontaire, sans ambition et peu ou pas payé - que sont-elles
sinon autant de manifestations, sous une variété infinie
d’aspects, de la même tendance perpétuelle de l’homme vers
l’entr’aide et l’appui mutuel ? Pendant près de trois siècles
on empêcha les hommes de se tendre la main, même dans des buts
littéraires, artistiques ou d’éducation. Des sociétés
ne pouvaient se former que sous la protection de l’État ou de l’Église,
ou comme des confréries secrètes, à la façon
de la franc-maçonnerie. Mais maintenant que la résistance
a été brisée, elles essaiment dans toutes les directions,
elles s’étendent dans toutes les branches multiples de l’activité
humaine, elles deviennent internationales, et elles contribuent incontestablement
à un degré qui ne peut encore être pleinement apprécié,
à renverser les barrières élevées par les États
entre les différentes nationalités. En dépit des jalousies
engendrées par les rivalités commerciales, et des provocations
à la haine que fait entendre encore le fantôme d’un passé
qui s’évanouit, la conscience d’une solidarité internationale
se développe parmi les meilleurs esprits du monde, ainsi que dans
la masse des ouvriers, depuis qu’ils ont conquis le droit aux rapports
internationaux ; et cet esprit de solidarité internationale a déjà
contribué à empêcher une guerre européenne durant
le dernier quart de siècle.
Les associations religieuses charitables qui représentent tout
un monde, doivent, elles aussi, être citées ici. Il n’y a
pas de doute, que la grande masse de leurs membres soient animés
des mêmes sentiments d’entr’aide qui sont communs à toute
l’humanité. Malheureusement les pasteurs religieux des hommes préfèrent
attribuer à ces sentiments une origine surnaturelle. Beaucoup d’entre
eux prétendent que l’homme n’obéit pas consciemment à
l’inspiration d’entr’aide tant qu’il n’a pas été illuminé
par les enseignements de la religion spéciale qu’ils représentent,
et, avec saint Augustin, la plupart d’entre eux ne reconnaissent pas de
tels sentiments chez le « sauvage païen ». De plus, tandis
que le Christianisme primitif, comme toutes les autres religions, était
un appel aux grands sentiments humains d’entr’aide et de sympathie, l’Église
chrétienne a aidé l’État à détruire
toutes les institutions d’entr’aide et de soutien mutuel déjà
formées antérieurement ou qui se développaient en
dehors d’elle ; au lieu de l’entr’aide, que tout sauvage considère
comme due à son allié, elle a prêché
la charité qui prend un caractère d’inspiration divine
et en conséquence implique une certaine supériorité
de celui qui donne sur celui qui reçoit. Avec cette réserve,
et sans intention d’offenser ceux qui se considèrent comme un corps
élu, alors qu’ils accomplissent des actes simplement humains, nous
pouvons certainement considérer le nombre immense des associations
charitables religieuses comme un résultat de la même tendance
à l’entr’aide.
* * *
Tous ces faits montrent que la poursuite impitoyable d’intérêts
personnels, sans égard aux besoins des autres, n’est pas la seule
caractéristique de la vie moderne. A côté de ce courant
qui réclame si orgueilleusement la direction des affaires humaines,
nous voyons qu’une lutte obstinée est soutenue par les populations
rurales et industrielles afin de reformer à nouveau des institutions
durables d’aide et d’appui mutuels ; et nous découvrons, dans toutes
les classes de la société, un mouvement très étendu
vers l’établissement d’une variété infinie d’institutions
plus ou moins permanentes dans le même but. Mais quand nous passons
de la vie publique à la vie privée des individus modernes,
nous découvrons tout un autre monde d’aide et de soutien mutuels,
que la plupart des sociologues ne remarquent pas, parce qu’il est limité
au cercle étroit de la famille et de l’amitié personnelle319
.
Dans le système social actuel, tout lien d’union permanente entre
les habitants d’une même rue ou d’un même voisinage a été
détruit. Dans les quartiers riches d’une grande ville les gens vivent
sans connaître leurs plus proches voisins. Mais dans les ruelles
populaires tous se connaissent très bien et se trouvent continuellement
en contact les uns avec les autres. Naturellement des querelles se produisent
dans les petites rues, comme ailleurs ; mais des groupements suivant les
affinités personnelles se développent, et dans ces groupes
l’entr’aide est pratiquée à un point dont les classes riches
n’ont aucune idée. Si nous prenons, par exemple, les enfants d’un
quartier pauvre qui jouent ensemble dans une rue ou un cimetière,
ou sur un pré, nous nous apercevons tout de suite qu’une union étroite
existe entre eux, malgré les combats accidentels, et que cette union
les protège contre toutes sortes de mésaventures. Dès
qu’un de ces petits se penche curieusement sur l’ouverture d’un égout
: « Ne reste pas là, crie un autre petit, la fièvre
est dans ce trou ! » « Ne monte pas sur ce mur, le train te
tuera si tu tombes de l’autre côté ! Ne t’approche pas du
fossé ! Ne mange pas ces fruits - c’est du poison ! tu mourrais
! » Tels sont les premiers enseignements que reçoivent les
gamins quand ils se mêlent à leurs camarades de la rue. Combien
d’enfants qui ont joué sur le pavé des rues autour des «
maisons ouvrières modèles » ou sur les quais et les
ponts des canaux, seraient écrasés par les voitures ou noyés
dans les eaux bourbeuses, s’ils ne trouvaient cette sorte de soutien mutuel
! Et lorsqu’un blond petit Jacquot a glissé dans le fossé
sans barrière de la cour du laitier, ou qu’un petite Lizzie aux
joues roses est, malgré tout, tombée dans le canal, la jeune
nichée d’enfants pousse de tels cris que tout le voisinage entend
l’alarme et s’élance au secours.
* * *
Puis il y a l’alliance que forment les mères entre elles. «
Vous ne pouvez vous imaginer, me disait dernièrement une dame docteur
qui vit dans un quartier pauvre, combien elles s’aident les unes les autres.
Si une femme n’a rien préparé, ou ne pouvait rien préparer
pour le bébé qu’elle attend - et combien cela arrive souvent
- toutes les voisines apportent quelque chose pour le nouveau-né.
Une des voisines prend toujours soin des enfants, et quelque autre vient
s’occuper du ménage, tant que la mère est au lit. »
Cette habitude est générale. Tous ceux qui ont vécu
parmi les pauvres le diront. De mille façons les mères se
soutiennent les unes les autres et donnent leurs soins à des enfants
qui ne sont pas les leurs. Il faut quelque habitude - bonne ou mauvaise,
laissons-les le décider elles-mêmes - à une dame des
classes riches pour la rendre capable de passer devant un enfant tremblant
et affamé dans la rue sans faire attention à lui. Mais les
mères des classes pauvres n’ont pas cette habitude. Elles ne peuvent
supporter la vue d’un enfant affamé ; il faut qu’elles lui donnent
à manger, et elles le font. « Quand les enfants de l’école
demandent du pain, ils rencontrent rarement, ou plutôt jamais, un
refus » - m’écrit une dame de mes amies, qui a travaillé
plusieurs années dans Whitechapel en relation avec un club d’ouvriers.
Mais je ferais peut-être aussi bien de traduire encore quelques passages
de sa lettre.
Que des voisins viennent vous soigner, en cas de maladie, sans l’ombre
de rémunération, c’est une habitude tout à fait générale
parmi les ouvriers. De même lorsqu’une femme a de petits enfants
et sort pour travailler, une autre mère prend toujours soin d’eux.
Si dans la classe ouvrière ils ne s’aidaient pas les uns les
autres, ils ne pourraient exister. Je connais bien des familles qui s’aident
continuellement l’une l’autre en argent, en nourriture, en combustible,
pour élever les petits enfants, ou bien en cas de maladie ou de
mort.
« Le tien » et « le mien » est beaucoup moins
strict parmi les pauvres que parmi les riches. Ils s’empruntent constamment
les uns aux autres des souliers, des habits, des chapeaux, etc. - tout
ce dont on peut avoir besoin sur le moment - ainsi que toute espèce
d’ustensiles de ménage.
L’hiver dernier les membres du United Radical Club réunirent
un peu d’argent et commencèrent, après Noël, à
distribuer de la soupe et du pain gratuitement aux enfants des écoles.
Peu à peu ils eurent 1.800 enfants à servir. L’argent venait
du dehors, mais tout l’ouvrage était fait par les membres du Club.
Certains d’entre eux, qui se trouvaient sans ouvrage, venaient à
quatre heures du matin pour laver et pour éplucher les légumes
; cinq femmes venaient à neuf ou dix heures (après avoir
fait leur propre ouvrage chez elles) pour faire la cuisine et restaient
jusqu’à six ou sept heures pour laver les assiettes. Et à
l’heure du repas, entre midi et une heure et demie, vingt ou trente ouvriers
venaient pour aider à servir la soupe, chacun prenant autant qu’il
pouvait sur le temps de son propre repas. Cela dura deux mois. Personne
ne fut payé.
Mon amie mentionne aussi différents cas particuliers, dont les
suivants sont caractéristiques : « Annie W... fut mise par
sa mère chez une vieille femme (dans Wilmot-Street), qui devait
se charger de la garder et de la nourrir. Quand la mère mourut,
la vieille femme, qui était elle-même très pauvre,
garda l’enfant sans recevoir un sou pour cela. Lorsque la vieille femme
mourut aussi, l’enfant, qui avait alors cinq ans et qui naturellement avait
été négligée durant la maladie, était
en haillons ; mais elle fut prise immédiatement par Mme S..., la
femme d’un cordonnier, qui avait elle-même six enfants. Dernièrement,
pendant que le mari était malade, ils n’avaient guère à
manger, ni les uns ni les autres. »
L’autre jour Mme M..., mère de six enfants, soigna Mme M...,
durant sa maladie et prit chez elle l’aîné des enfants...
Mais avez-vous besoin de tels faits ? Ils sont tout à fait communs...
Je connais aussi Mme D... (Oval, Hackney Road) qui a une machine à
coudre et qui coud constamment pour d’autres, sans accepter aucune rémunération,
quoiqu’elle ait elle-même à prendre soin de ses cinq enfants
et de son mari... Et ainsi de suite.
Pour qui connaît un peu la vie des classes ouvrières il
est évident que si l’entr’aide n’y était pas pratiquée
largement, elles ne pourraient venir à bout de toutes les difficultés
qui les entourent. Ce n’est que par hasard qu’une famille d’ouvriers peut
traverser la vie sans avoir à faire face à des circonstances
telles que la crise décrite par l’ouvrier en rubans, Joseph Gutteridge,
dans son autobiographie320 . Et si
tous ne sombrent pas dans de telles circonstances, ils le doivent à
l’entr’aide. Dans le cas de Gutteridge, ce fut une vieille servante, misérablement
pauvre elle-même, qui surgit au moment où la famille approchait
d’une catastrophe finale, et apporta un peu de pain, de charbon et de literie,
qu’elle avait obtenu à crédit. Dans d’autres cas, ce sera
un autre, quelque voisin qui viendra sauver la famille. Mais sans l’aide
de quelque autre pauvre, combien seraient amenés chaque année
à une ruine irréparable321
!
M. Plimsoll, après avoir vécu quelque temps parmi les
pauvres pour 7 shillings 6 pence par semaine (9 fr. 35) dut reconnaître
que les sentiments de bienveillance qu’il avait eus en commençant
cette vie « se changèrent en admiration et en respect cordial
» lorsqu’il vit combien les relations des pauvres entre eux abondent
en faits d’entr’aide et de soutien, et lorsqu’il connut les façons
simples avec lesquelles ce soutien est donné. Après beaucoup
d’années d’expérience, sa conclusion fut que « lorsqu’on
y réfléchit sérieusement, tels étaient ces
hommes, telle est aussi la grande majorité des classes ouvrières322
» ! Prendre la charge d’orphelins, même dans les plus pauvres
familles, est une habitude si répandue, qu’on peut la considérer
comme une règle générale ; ainsi parmi les mineurs,
on trouva, après les deux explosions à Warren Vale et à
Lund Hill que « presque un tiers des hommes tués, comme en
peuvent témoigner les comités respectifs, soutenaient des
parents autres que femmes et enfants. » Avez-vous réfléchi,
ajoute M. Plimsoll, à ce que cela représente ? Des gens riches,
ou même des gens aisés font de même, je n’en doute pas.
Mais considérez la différence. Considérez ce que la
somme d’un shilling souscrit par chaque ouvrier pour aider la veuve d’un
camarade, ou de six pence pour aider un camarade à payer la dépense
supplémentaire d’un enterrement, représente pour celui qui
gagne 16 shillings par semaine et qui a une femme et souvent cinq ou six
enfants à nourrir323 . De
telles souscriptions sont d’un usage général parmi les ouvriers
du monde entier, même dans des cas beaucoup plus ordinaires que la
mort frappant une famille, et l’aide dans le travail est un fait des plus
communs dans leurs vies.
Les mêmes habitudes d’entr’aide et de soutien se rencontrent d’ailleurs
aussi parmi les classes riches. Certes, lorsqu’on pense à la dureté
que montrent souvent les patrons riches envers leurs ouvriers, on est porté
à voir la nature humaine d’une façon pessimiste. On se rappelle
l’indignation qui s’éleva pendant la grande grève du Yorkshire
en 1894, lorsque de vieux mineurs ayant pris de la houille d’un puits abandonné
furent poursuivis par les propriétaires des mines. Et même
si nous laissons de côté les horreurs des périodes
de lutte et de guerre sociale, telles que les exterminations de milliers
d’ouvriers, faits prisonniers après la chute de la commune de Paris
- qui pourrait lire, par exemple, les révélations de l’enquête
sur le travail qui a été faite en Angleterre vers 1840, ou
ce qu’écrivit Lord Shaftesbury sur « l’effrayant gaspillage
de vies humaines dans les manufactures où l’on mettait les enfants
pris dans les Workhouses ou simplement achetés dans tout
le pays (l’Angleterre) pour être vendus comme esclaves des manufactures324
», - qui pourrait lire cela sans être vivement impressionné
par la bassesse dont l’homme est capable lorsque sa cupidité est
en jeu ? Mais il faut dire aussi que la responsabilité d’un tel
traitement ne doit pas être rejetée entièrement sur
la criminalité de la nature humaine. Les enseignements des hommes
de science, et même d’une grande partie du clergé, n’étaient-ils
pas, jusqu’à une époque tout à fait récente,
des enseignements de méfiance, de mépris et de haine envers
les classes pauvres ? La science n’enseignait-elle pas que depuis que le
servage avait été aboli, personne n’était forcément
pauvre, sinon par la faute de ses propres vices ? Et combien peu nombreux
dans l’Église étaient ceux qui avaient le courage de blâmer
les « tueurs d’enfants », tandis que le grand nombre enseignait
que les souffrances des pauvres et même l’esclavage des nègres
faisaient partie du plan divin ? Le non-conformisme anglais n’était-il
pas surtout une protestation populaire contre le dur traitement des pauvres
par les représentants de l’Église anglicane officielle ?
Avec de tels conducteurs spirituels, les sentiments des classes riches
devinrent nécessairement, comme le fait remarquer M. Plimsoll, non
pas tant émoussés que « stratifiés ».
Rarement ils se tournèrent vers les pauvres dont les gens aisés
sont séparés par leur manière de vivre, et qu’ils
ne connaissent pas sous leurs meilleurs aspects, dans leur vie de chaque
jour. Mais entre eux - si nous faisons la part des effets de la cupidité
et des dépenses futiles imposées par la richesse même
- entre eux, dans le cercle de leur famille et de leurs amis, les riches
pratiquent la même entr’aide et le même soutien que les pauvres.
Le Dr Ihering et L. Dargun ont parfaitement raison en disant que si l’on
pouvait dresser une statistique de tout l’argent qui passe de la main à
la main sous forme d’aide ou de prêts amicaux, la somme totale serait
énorme, même en comparaison des transactions du monde commercial.
Et si nous pouvions y ajouter, comme nous le devrions, ce qui est dépensé
en hospitalité, en petits services mutuels, sans compter le règlement
des affaires d’autrui, les dons et les charités, nous serions certainement
frappés de l’importance de tels transferts dans l’économie
nationale. Même dans le monde qui est gouverné par l’égoïsme
commercial, l’expression courante : « Nous avons été
traités durement par cette maison, » montre qu’il y a aussi
le traitement amical, opposé au dur traitement qui ne connaît
que la loi ; et tout commerçant sait combien de maisons de commerce
sont sauvées chaque année de la faillite par le soutien amical
d’autres maisons.
Quant aux dons charitables, et à la somme de travail pour le
bien-être général que fournissent volontairement tant
de personnes aisées, tant d’ouvriers et tant d’hommes de la classe
professionnelle (médecins, etc.), chacun connaît le rôle
deces deux catégories de bienfaisance dans la vie moderne. Si le
désir d’acquérir de la notoriété, de la puissance
politique, ou quelque distinction sociale gâte souvent le vrai caractère
de cette sorte de bienfaisance, il n’est pas possible de douter que l’impulsion
ne vienne dans la majorité des cas des mêmes sentiments d’entr’aide.
Bien souvent les hommes qui ont acquis des richesses n’y trouvent pas la
satisfaction qu’ils en attendaient. D’autres commencent à sentir
que, quoique les économistes représentent la richesse comme
une récompense du mérite, leur propre récompense est
exagérée. La conscience de la solidarité humaine commence
à se faire entendre ; et quoique la vie de la société
soit organisée de façon à étouffer ce sentiment
par mille moyens artificieux, il prend souvent le dessus ; beaucoup essayent
alors de trouver une issue à ce besoin profondément humain
en donnant leur fortune ou leurs forces à quelque chose qui selon
leur idée aidera au bien-être général.
* * *
En résumé, ni le pouvoir écrasant de l’État
centralisé, ni les enseignements de haine réciproque et de
lutte sans pitié que donnèrent, en les ornant des attributs
de la science, d’obligeants philosophes et sociologues, n’ont pu détruire
le sentiment de solidarité humaine, profondément enraciné
dans l’intelligence et le cœur de l’homme, et fortifié par toute
une évolution antérieure. Ce qui est le produit de l’évolution
depuis ses premières périodes ne saurait être dominé
par un des aspects de cette même évolution. Et le besoin d’entr’aide
et d’appui mutuel qui avait trouvé un dernier refuge dans le cercle
étroit de la famille, ou parmi les voisins des quartiers pauvres
des grandes villes, dans les villages, ou dans les associations secrètes
d’ouvriers, s’affirme à nouveau dans notre société
moderne elle-même et revendique son droit d’être, comme il
l’a toujours été, le principal facteur du progrès.
Telles sont les conclusions auxquelles nous sommes amenés nécessairement
lorsque nous considérons avec attention chaque groupe de faits brièvement
énumérés dans ces deux derniers chapitres.
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