D’après l’édition Alfred Costes, 1938.
(Première édition : 1906)
L’ENTR’AIDE PARMI LES SAUVAGES.
La guerre supposée de chacun contre tous. -
Origine tribale des sociétés humaines. - Apparence tardive
de la famille séparée. - Bushmen et Hottentots. - Australiens,
Papous - Esquimaux, Aléoutes. - Les caractères de la vie
sauvage sont difficiles à comprendre pour les Européens.
- La conception de la justice chez les Dayaks. - Le droit commun.
Le rôle immense joué par l’entr’aide et le soutien mutuel
dans l’évolution du monde animal a été brièvement
analysé dans les chapitres précédents. Il nous faut
maintenant jeter un regard sur le rôle joué par les mêmes
agents dans l’évolution de l’humanité. Nous avons vu combien
sont rares les espèces animales où les individus vivent isolés,
et combien nombreuses sont celles qui vivent en sociétés,
soit pour la défense mutuelle, soit pour la chasse, ou pour amasser
des provisions, pour élever leurs rejetons, ou simplement pour jouir
de la vie en commun. Nous avons vu aussi que, quoique bien des guerres
aient lieu entre les différentes classes d’animaux, ou les différentes
espèces, ou même les différentes tribus de la même
espèce, la paix et l’appui mutuel sont la règle à
l’intérieur de la tribu ou de l’espèce ; et nous avons vu
que les espèces qui savent le mieux comment s’unir et éviter
la concurrence ont les meilleures chances de survie et de développement
progressif ultérieur. Elles prospèrent, tandis que les espèces
non sociables dépérissent.
Il serait donc tout à fait contraire à ce que nous savons
de la nature que les hommes fassent exception à une règle
si générale : qu’une créature désarmée,
comme le fut l’homme à son origine, eût trouvé la sécurité
et le progrès non dans l’entr’aide, comme les autres animaux, mais
dans une concurrence effrénée pour des avantages personnels,
sans égard aux intérêts de l’espèce. Pour un
esprit accoutumé à l’idée d’unité dans la nature
une telle proposition semble parfaitement insoutenable. Et cependant, tout
improbable et anti-philosophique qu’elle fût, elle n’a jamais manqué
de partisans. Il y a toujours eu des écrivains pour juger l’humanité
avec pessimisme. Ils la connaissaient plus ou moins superficiellement dans
les limites de leur propre expérience ; ils savaient de l’histoire
ce qu’en disent les annalistes, toujours attentifs aux guerres, à
la cruauté, à l’oppression, et guère plus ; et ils
en concluaient que l’humanité n’est autre chose qu’une agrégation
flottante d’individus, toujours prêts à combattre l’un contre
l’autre et empêchés de le faire uniquement par l’intervention
de quelque autorité.
Ce fut l’attitude qu’adopta Hobbes ; et tandis que quelques-uns de ses
successeurs du XVIIIème siècle s’efforçaient de prouver
qu’à aucune époque de son existence, pas même dans
sa condition la plus primitive, l’humanité n’a vécu dans
un état de guerre perpétuelle, que les hommes ont été
sociables même à « l’état de nature »,
et que ce fut l’ignorance plutôt que les mauvais penchants naturels
de l’homme qui poussa l’humanité aux horreurs des premières
époques historiques, l’école de Hobbes affirmait, au contraire,
que le prétendu « état de nature » n’était
autre chose qu’une guerre permanente entre des individus accidentellement
réunis pêle-mêle par le simple caprice de leur existence
bestiale. Il est vrai que la science a fait des progrès depuis Hobbes
et que nous avons des bases plus sûres pour raisonner sur ce sujet
que les spéculations de Hobbes ou de Rousseau. Mais la philosophie
de Hobbes a cependant encore de nombreux admirateurs ; et nous avons eu
dernièrement toute une école d’écrivains qui, appliquant
la terminologie de Darwin bien plus que ses idées fondamentales,
en ont tiré des arguments en faveur des opinions de Hobbes sur l’homme
primitif et ont même réussi à leur donner une apparence
scientifique. Huxley, comme on sait, prit la tête de cette école,
et dans un article écrit en 1888, il représenta les hommes
primitifs comme des espèces de tigres ou de lions, privés
de toute conception éthique, poussant la lutte pour l’existence
jusqu’à sa plus cruelle extrémité, menant une vie
de « libre combat continuel ». Pour citer ses propres paroles,
« en dehors des liens limités et temporaires de la famille,
la guerre dont parle Hobbes de chacun contre tous était l’état
normal de l’existence70 ».
On a fait remarquer plus d’une fois que la principale erreur de Hobbes
aussi bien que des philosophes du XVIIIème siècle, était
de supposer que l’humanité avait commencé sous la forme de
petites
familles isolées, un peu dans le genre des familles « limitées
et temporaires » des grands carnivores, tandis que maintenant on
sait d’une manière positive que tel ne fut pas le cas. Bien entendu,
nous n’avons pas de témoignage direct touchant le mode de vie des
premiers êtres humains. Nous ne sommes même pas fixés
sur l’époque de leur première apparition, les géologues
inclinant aujourd’hui à en voir la trace dans le pliocène,
ou même dans le miocène, qui sont des dépôts
de la période tertiaire. Mais nous avons la méthode indirecte
qui nous permet de jeter quelque lumière jusqu’à cette lointaine
antiquité. Une investigation minutieuse des institutions sociales
des peuples primitifs a été faite pendant les quarante dernières
années, et elle a révélé parmi leurs institutions
actuelles des traces d’institutions beaucoup plus anciennes, qui ont disparu
depuis longtemps, mais cependant ont laissé des vestiges indubitables
de leur existence antérieure. Toute une science consacrée
à l’embryologie des institutions humaines s’est ainsi développée
par les travaux de Bachofen, Mac Lennan, Morgan, Edward Tylor, Maine, Post,
Kovalesvsky, Lubbock et plusieurs autres. Et cette science a établi
avec certitude que l’humanité n’a pas commencé sous
la forme de petites familles isolées.
Loin d’être une forme primitive d’organisation, la famille est
un produit très tardif de l’évolution humaine. Aussi loin
que nous pouvons remonter dans la paléo-ethnologie de l’humanité,
nous trouvons les hommes vivant en sociétés, en tribus semblables
à celles des mammifères les plus élevés ; et
il a fallu une évolution extrêmement lente et longue pour
amener ces sociétés à l’organisation par gens
ou par clan, laquelle, à son tour, eut à subir aussi
une très longue évolution avant que les premiers germes de
la famille, polygame ou monogame, pussent apparaître. Ainsi des sociétés,
des bandes, des tribus - et non des familles - furent la forme primitive
de l’organisation de l’humanité chez ses ancêtres les plus
reculés. C’est là qu’en est arrivé l’ethnologie après
des recherches laborieuses. Et en cela elle a simplement abouti à
ce qu’aurait pu prévoir un zoologue. Aucun des mammifères
supérieurs, sauf quelques carnivores et quelques espèces
de singes dont le déclin ne fait pas de doute (orangs-outangs et
gorilles) ne vit par petites familles errant isolées dans les bois.
Tous les autres vivent en sociétés. Darwin a d’ailleurs si
bien compris que les singes qui vivent isolés n’auraient jamais
pu se transformer en êtres humains, qu’il était porté
à considérer l’homme comme descendant d’une espèce
comparativement faible, mais sociable, telle que le chimpanzé, plutôt
que d’une espèce plus forte, mais non sociable, telle que le gorille71
. La zoologie et la paléo-ethnologie sont ainsi d’accord pour admettre
que la bande, non la famille, fut la première forme de la vie sociale.
Les premières sociétés humaines furent simplement
un développement ultérieur de ces sociétés
qui constituent l’essence même de la vie des animaux les plus élevés72
.
Si maintenant nous nous reportons à l’évidence positive,
nous voyons que les premières traces de l’homme, datant de la période
glaciaire ou des commencements de l’époque post-glaciaire, prouvent
clairement que dès ce temps l’homme vivait par troupes. Les ustensiles
en pierre sont trouvés très rarement isolés, alors
même qu’ils datent de cette époque si reculée, de l’âge
de pierre ou d’une époque que l’on croit plus lointaine encore ;
au contraire, partout où l’on découvre un outil de silex
on est sûr d’en trouver d’autres, et le plus souvent en très
grande quantité. A l’époque où les hommes demeuraient
dans des cavernes ou sous des abris de rochers, en compagnie de mammifères
aujourd’hui disparus, réussissant à peine à fabriquer
des haches de silex de l’espèce la plus grossière, ils connaissaient
déjà les avantages de la vie en sociétés. Dans
les vallées des affluents de la Dordogne, la surface des rochers
est en certains endroits entièrement creusée de cavernes
qui furent habitées par les hommes paléolithiques73
. Quelquefois ces cavernes jadis habitées sont superposées
par étages, et elles rappellent certainement beaucoup plus les colonies
de nids d’hirondelles que les tanières des carnivores. Quant aux
instruments en silex découverts dans ces cavernes, pour me servir
des paroles de Lubbock, « on peut dire sans exagération qu’ils
sont innombrables ». La même chose est vraie pour les autres
stations paléolithiques. Il semble aussi, d’après les investigations
de Lartet, que chez les habitants paléolithiques de la région
d’Aurignac, dans le Sud de la France, la tribu entière prenait part
à des repas à l’enterrement des morts. Ainsi les hommes vivaient
en sociétés et avaient des commencements de culte par tribu,
même à cette époque si reculée.
Le fait est encore mieux prouvé pour la deuxième partie,
plus récente, de l’âge de pierre. Les traces de l’homme néolithique
ont été trouvées en quantités innombrables,
de sorte que nous pouvons reconstituer sous bien des rapports sa manière
de vivre. Lorsque la grande calotte de glace de l’époque glaciaire
(qui devait s’étendre des régions polaires jusqu’au milieu
de la France, de l’Allemagne centrale et de la Russie centrale, et qui,
en Amérique, recouvrait le Canada ainsi qu’une grande partie de
ce qui forme maintenant les États-Unis) commença à
fondre, les surfaces débarrassées de la glace furent couvertes
d’abord de marais et de fondrières, et plus tard d’une multitude
de lacs74 . Des lacs remplissaient
toutes les dépressions des vallées, avant que leurs eaux
aient creusé ces canaux permanents qui, à une époque
postérieure, sont devenus nos rivières. Et partout où
nous explorons, en Europe, en Asie ou en Amérique, les bords des
lacs, littéralement innombrables, de cette période, dont
le vrai nom devrait être « période lacustre »,
nous trouvons des traces de l’homme néolithique. Elles sont si nombreuses
que nous ne pouvons que nous étonner de la densité relative
de la population à cette époque. Les « stations »
de l’homme néolithique se suivent de près les unes les autres
sur les terrasses qui marquent maintenant les rivages des anciens lacs.
Et à chacune de ces stations les outils de pierre sont trouvés
en telles quantités qu’il est certain que ces endroits furent habités
pendant des siècles par des tribus assez nombreuses. De véritables
ateliers d’outils de silex, témoignant du grand nombre des ouvriers
qui s’y réunissaient, ont été découverts par
les archéologues.
Les traces d’une période plus avancée, déjà
caractérisée par l’usage de quelques poteries, se retrouvent
dans les amas de coquilles du Danemark. Ces amas se montrent, comme on
sait, sous la forme de tas de deux à trois mètres d’épaisseur,
de trente à cinquante mètres de largeur et de trois cents
mètres ou plus de longueur, et ils sont si communs le long de certaines
parties de la côte que pendant longtemps ils ont été
considérés comme des produits naturels. Cependant ils ne
« contiennent rien qui n’ait d’une façon ou d’une autre
servi à l’homme », et ils sont si remplis de produits de l’industrie
humaine que pendant un séjour de deux jours à Milgaard, Lubbock
ne déterra pas moins de 191 pièces d’outils de pierre et
quatre fragments de poterie.75 L’épaisseur
et l’étendue de ces amas de coquilles prouvent que pendant des générations
et des générations les côtes du Danemark furent habitées
par des centaines de petites tribus vivant ensemble aussi pacifiquement
que vivent de nos jours les tribus fuégiennes qui accumulent aussi
de ces tas de coquilles76 .
Quant aux habitations lacustres de Suisse, qui représentent une
étape plus avancée de la civilisation, elles présentent
encore plus de preuves de la vie et du travail en sociétés.
On sait que même au temps de l’âge de pierre les rivages des
lacs suisses étaient parsemés de villages ; chacun de ceux-ci
était formé de plusieurs huttes bâties sur une plate-forme,
laquelle était supportée par de nombreux piliers plantés
dans le fond du lac. Non moins de trente-quatre villages, pour la plupart
datant de l’âge de pierre, ont été découverts
sur les rives du lac Léman, trente-deux dans le lac de Constance,
quarante-six dans le lac de Neuchâtel, et chacun de ces villages
témoigne de l’immense somme de travail qui fut accompli en commun
par la tribu, non par la famille. On a déjà fait observer
que la vie des hommes des habitations lacustres a dû être remarquablement
exempte de guerres. Et très probablement il en était ainsi
d’après ce que nous savons des peuples primitifs qui vivent encore
aujourd’hui dans des villages semblables bâtis sur pilotis le long
des côtes de la mer.
* * *
On voit, même par ce rapide aperçu, que nos connaissances
de l’homme primitif ne sont pas si restreintes et que, jusqu’à présent,
elles sont plutôt opposées que favorables aux spéculations
de Hobbes. De plus nos connaissances peuvent être complétées,
sur bien des points, par l’observation directe de telles tribus primitives
qui sont actuellement au même niveau de civilisation que les habitants
de l’Europe aux époques préhistoriques. Il a suffisamment
été prouvé par Edward Tylor et Lubbock que les tribus
primitives que nous rencontrons actuellement ne sont pas des spécimens
dégénérés d’une humanité qui aurait
connu autrefois une plus haute civilisation, ainsi qu’on l’a parfois soutenu.
Cependant, aux arguments que l’on a déjà opposés à
la théorie de la dégénérescence, on peut ajouter
ce qui suit. Sauf quelques tribus qui nichent dans les montagnes les moins
accessibles, les « sauvages » forment une sorte de ceinture
qui entoure les nations plus ou moins civilisées, et ils occupent
les extrémités de nos continents dont la plupart présentent
encore ou présentaient récemment le caractère des
premières époques post-glaciaires. Tels sont les Esquimaux
et leurs congénères du Groenland, de l’Amérique arctique
et du Nord de la Sibérie, et dans l’hémisphère sud,
les Australiens, les Papous, les Fuégiens et en partie les Bushmen
; tandis qu’à l’intérieur des zones civilisées de
tels peuples primitifs ne se rencontrent que dans l’Himalaya, les montagnes
de l’Australasie et les plateaux du Brésil. Or il faut se rappeler
que l’âge glaciaire ne prit pas fin tout d’un coup et au même
moment sur toute la surface de la terre. Il dure encore au Groenland. Donc
à une époque où les pays du littoral de l’Océan
Indien, de la Méditerranée ou du golfe du Mexique jouissaient
déjà d’un climat plus chaud et devenaient le siège
d’une civilisation plus élevée, d’immenses territoires dans
le milieu de l’Europe, en Sibérie et au Nord de l’Amérique,
ainsi qu’en Patagonie, dans l’Afrique du Sud et dans l’Australasie méridionale,
restaient dans les conditions des débuts de l’époque post-glaciaire,
conditions qui les rendaient inaccessibles aux nations civilisées
des zones torrides et sub-torrides. Ces territoires étaient à
cette époque ce que les terribles ourmans du Nord-Ouest de
la Sibérie sont maintenant ; et leurs populations, inaccessibles
et sans contact avec la civilisation, conservaient les caractères
de l’homme de la première époque post-glaciaire. Plus tard,
quand le dessèchement rendit ces territoires plus propres à
l’agriculture, ils furent peuplés par des immigrants plus civilisés
; et, tandis qu’une partie des habitants primitifs étaient assimilés
par les nouveaux venus, d’autres émigrèrent plus loin et
s’établirent où nous les trouvons aujourd’hui. Les territoires
qu’ils habitent maintenant sont encore (ou étaient récemment)
sub-glaciaires quant à leurs caractères physiques ; leurs
arts et leurs outils sont les mêmes que ceux de l’âge néolithique
et, malgré la différence des races et les distances qui les
séparent, leur mode de vie et leurs institutions sociales ont une
ressemblance frappante. Aussi devons-nous les considérer comme des
fragments des populations de la première époque post-glaciaire
qui occupaient alors les zones aujourd’hui civilisées.
La première chose qui nous frappe dès que nous commençons
à étudier les primitifs est la complexité de leur
organisation des liens du mariage. Chez la plupart d’entre eux la famille,
dans le sens que nous attribuons à ce mot, se trouve à peine
en germe. Mais ce ne sont nullement de vagues agrégations d’hommes
et de femmes s’unissant sans ordre selon leurs caprices momentanés.
Tous ont une organisation déterminée qui a été
décrite dans ses grandes lignes par Morgan sous le nom d’organisation
par « gens » ou par clan77
.
Sans entrer dans des détails qui nous mèneraient trop
loin - le sujet étant si vaste - il nous suffira de dire qu’il est
prouvé aujourd’hui que l’humanité a traversé, à
ses commencements, une phase qui peut être décrite comme celle
du « mariage communal » ; c’est-à-dire que dans la tribu
les maris et les femmes étaient en commun sans beaucoup d’égards
pour la consanguinité. Mais il est aussi certain que quelques restrictions
à ces libres rapports s’imposèrent dès une période
très reculée. D’abord le mariage fut prohibé entre
les fils d’une mère et les sœurs de cette mère, ses petites-filles
et ses tantes. Plus tard il fut prohibé aussi entre les fils et
les filles d’une même mère, et de nouvelles restrictions suivirent
celles-ci. L’idée d’une gens ou d’un clan, comprenant tous
les descendants présumés d’une même souche (ou plutôt
tous ceux qui s’étaient réunis en un groupe) se développa,
et le mariage à l’intérieur du clan fut entièrement
prohibé. Le mariage resta encore « communal », mais
la femme ou le mari devait être pris dans un autre clan. Et quand
une gens devenait trop nombreuse, et se subdivisait en plusieurs gentes,
chacune d’elles était partagée en classes (généralement
quatre) et le mariage n’était autorisé qu’entre certaines
classes bien définies. Ce sont les conditions que nous retrouvons
maintenant parmi les Australiens qui parlent le kamilaroi. Quant à
la famille, les premiers germes en apparurent au sein de l’organisation
des clans. Une femme capturée à la guerre dans quelque autre
clan, et qui auparavant aurait appartenu à la gens entière,
put être gardée à une époque postérieure
par le ravisseur, moyennant certaines obligations envers la tribu. Elle
pouvait être emmenée par lui dans une hutte séparée,
après avoir payé un certain tribut au clan, et ainsi se constituait
à l’intérieur de la gens la famille patriarcale séparée,
dont l’apparition marquait une phase tout à fait nouvelle de la
civilisation78 .
Or, si nous considérons que ce régime compliqué
se développa parmi des hommes qui en étaient au point le
plus bas de l’évolution que nous connaissions, et qu’il se maintint
dans des sociétés qui ne subissaient aucune espèce
d’autorité autre que l’opinion publique, nous voyons tout de suite
combien les instincts sociaux doivent avoir été enracinés
profondément dans la nature humaine, même à son stade
le plus bas. Un sauvage qui est capable de vivre sous une telle organisation
et de se soumettre librement à des règles qui heurtent constamment
ses désirs personnels n’est certainement pas une bête dépourvue
de principes éthiques et ne connaissant point de frein à
ses passions. Mais ce fait devient encore plus frappant si l’on considère
l’extrême antiquité de l’organisation du clan. On sait aujourd’hui
que les Sémites primitifs, les Grecs d’Homère, les Romains
préhistoriques, les Germains de Tacite, les premiers Celtes et les
premiers Slavons ont tous eu leur période d’organisation par clans,
très analogue à celle des Australiens, des Peaux-Rouges,
des Esquimaux et des autres habitants de la « ceinture de sauvage».79
Ainsi il nous faut admettre, soit que l’évolution des coutumes du
mariage suivit la même marche parmi toutes les races humaines, soit
que les rudiments de l’organisation du clan aient pris naissance chez quelques
ancêtres communs des Sémites, des Aryens, des Polynésiens,
etc., avant leur séparation en races distinctes, et que ces usages
se conservèrent jusqu’à maintenant parmi des races séparées
depuis bien longtemps de la souche commune. Quoi qu’il en soit, ces deux
alternatives impliquent une ténacité également frappante
de l’institution, puisque tous les assauts de l’individu ne purent la détruire
depuis les dizaines de milliers d’années qu’elle existe. La persistance
même de l’organisation du clan montre combien il est faux de représenter
l’humanité primitive comme une agglomération désordonnée
d’individus obéissant seulement à leurs passions individuelles
et tirant avantage de leur force et de leur habileté personnelle
contre tous les autres représentants de l’espèce. L’individualisme
effréné est une production moderne et non une caractéristique
de l’humanité primitive80 .
Prenons maintenant nos sauvages contemporains, et commençons
par les Bushmen, qui en sont à un niveau très bas de développement
- si bas qu’ils n’ont pas d’habitations, et dorment dans des trous creusés
dans le sol, parfois protégés par un petit abri. On sait
que lorsque les Européens s’établirent dans leur territoire
et détruisirent les animaux sauvages, les Bushmen se mirent à
voler les bestiaux des colons. Alors commença que guerre d’extermination,
trop horrible pour être racontée ici. Cinq cents Bushmen furent
massacrés en 1774, trois mille en 1808 et 1809 par l’Alliance des
Fermiers et ainsi de suite. Ils furent empoisonnés comme des rats,
tués par des chasseurs embusqués devant la carcasse de quelque
animal, massacrés partout où on les rencontrait81
. De sorte que nos connaissances touchant les Bushmen, empruntées
le plus souvent à ceux-là même qui les ont exterminés,
se trouvent forcément limitées. Cependant nous savons que,
lorsque les Européens arrivèrent, les Bushmen vivaient en
petites tribus (ou clans) et que ces clans formaient quelquefois des confédérations
; qu’ils avaient l’habitude de chasser en commun et se partageaient le
butin sans se quereller ; qu’ils n’abandonnaient jamais leurs blessés
et faisaient preuve d’une forte affection envers leurs camarades. Lichtenstein
raconte une histoire des plus touchantes sur un Bushman presque noyé
dans une rivière, qui fut sauvé par ses compagnons. Ils se
dépouillèrent de leurs fourrures pour le couvrir, et tandis
qu’ils demeuraient à grelotter, ils le séchèrent,
le frottèrent devant le feu et enduisirent son corps de graisse
chaude jusqu’à ce qu’ils l’aient rappelé à la vie.
Et quand les Bushmen trouvèrent en Johan van der Walt un homme qui
les traitait bien, ils exprimèrent leur reconnaissance par un attachement
des plus touchants à cet homme82
. Burchell et Moffat les représentent tous deux comme des êtres
bons, désintéressés, fidèles à leurs
promesses et reconnaissants83 , qualités
qui ne peuvent se développer que si elles sont pratiquées
dans une société étroitement unie. Quant à
leur amour pour leurs enfants, il suffit de dire que quand un Européen
désirait s’emparer d’une femme Bushman comme esclave, il volait
son enfant : il était sûr que la mère viendrait se
faire esclave pour partager le sort de son enfant84
.
Les mêmes mœurs sociales caractérisent les Hottentots,
qui ne sont qu’à peine plus développés que les Bushmen.
Lubbock les décrit comme « les plus sales animaux »,
et en effet ils sont sales. Une fourrure suspendue à leur cou et
portée jusqu’à ce qu’elle tombe en lambeaux compose tout
leur vêtement ; leurs huttes ne sont que quelques pieux assemblés
et recouverts de nattes ; aucune espèce de meubles à l’intérieur.
Bien qu’ils possédassent des bœufs et des moutons, et qu’ils semblent
avoir connu l’usage du fer avant la venue des Européens, ils occupent
encore un des degrés les plus bas de l’échelle de l’humanité.
Et cependant ceux qui les ont vus de près louent hautement leur
sociabilité et leur empressement à s’aider les uns les autres.
Si l’on donne quelque chose à un Hottentot, il le partage immédiatement
avec tous ceux qui sont présents - c’est cette habitude, on le sait,
qui a tant frappé Darwin chez les Fuégiens. Un Hottentot
ne peut manger seul, et quelque affamé qu’il soit, il appelle ceux
qui passent près de lui pour partager sa nourriture ; et lorsque
Kolben exprima son étonnement à ce sujet, il reçut
cette réponse : « C’est la manière hottentote ».
Mais ce n’est pas seulement une manière hottentote : c’est une habitude
presque universelle parmi les « sauvages ». Kolben qui connaissait
bien les Hottentots, et n’a point passé leurs défauts sous
silence, ne pouvait assez louer leur moralité tribale.
« Leur parole est sacrée, écrivait-il. Ils ne connaissent
rien de la corruption et des artifices trompeurs de l’Europe. Ils vivent
dans une grande tranquillité et ne sont que rarement en guerre avec
leurs voisins. Ils sont toute bonté et bonne volonté les
uns envers les autres... Les cadeaux et les bons offices réciproques
sont certainement un de leurs grands plaisirs. L’intégrité
des Hottentots, leur exactitude et leur célérité dans
l’exercice de la justice, ainsi que leur chasteté, sont choses en
lesquelles ils surpassent toutes ou presque toutes les nations du monde85
.»
Tachart, Barrow, et Moodie86
confirment pleinement le témoignage de Kolben. Je veux seulement
faire remarquer que lorsque Kolben écrivait qu’ils sont «
certainement le peuple le plus amical, le plus libéral et le plus
bienveillant qu’il y eut jamais sur la terre » (I, 332) il écrivait
une phrase qui a continuellement été répétée
depuis dans les descriptions de sauvages. Quand des Européens rencontrent
une race primitive, ils commencent généralement par faire
une caricature de ses mœurs ; mais quand un homme intelligent est resté
parmi ces primitifs pendant plus longtemps, il les décrit généralement
comme « la meilleure » ou « la plus douce » race
de la terre. Ce sont les termes mêmes qui ont été appliqués
aux Ostiaks, aux Samoyèdes, aux Esquimaux, aux Dayaks, aux Aléoutes,
aux Papous, etc., par les meilleures autorités. Je me rappelle aussi
les avoir lus à propos des Toungouses, des Tchoucktchis, des Sioux
et de plusieurs autres. La fréquence même de ces grands éloges
en dit plus que des volumes.
Les natifs d’Australie ne sont pas à un plus haut degré
de développement que leurs frères de l’Afrique du Sud. Leurs
huttes ont le même caractère. Très souvent un léger
abri, une sorte de paravent fait avec quelques branches, est leur seule
protection contre les vents froids. Pour leur nourriture ils sont des plus
indifférents : ils dévorent des cadavres affreusement putréfiés
et ils ont recours au cannibalisme en cas de disette. Quand ils furent
découverts pour la première fois par les Européens,
ils n’avaient que des outils de pierre ou d’os, des plus rudimentaires.
Quelques tribus ne possédaient même pas de pirogues et ne
connaissaient pas le commerce par échanges. Et cependant quand leurs
mœurs et coutumes furent soigneusement étudiées, il se trouva
qu’ils vivaient sous cette organisation complexe du clan dont j’ai parlé
plus haut87 .
Le territoire qu’ils habitent est généralement partagé
entre les différentes gentes ou clans ; mais les territoires
de pêche et de chasse de chaque clan sont possédés
en commun, et le produit de la chasse et de la pêche appartient à
tout le clan, ainsi que les instruments de chasse et de pêche88
. Les repas sont aussi pris en commun. Comme beaucoup d’autres sauvages,
ils observent certaines règles relatives aux saisons où certaines
gommes et certaines plantes peuvent être recueillies89
. Quant à leur moralité, nous ne pouvons mieux faire que
de résumer les réponses suivantes, faites aux questions de
la Société anthropologique de Paris par Lumholtz, missionnaire
qui séjourna dans le Nord du Queensland90
.
Les sentiments d’amitié existent chez eux à un haut
degré. Ils subviennent d’ordinaire aux besoins des faibles ; les
malades sont soignés attentivement et ne sont jamais abandonnés
ni tués. Ces peuplades sont cannibales, mais elles ne mangent que
très rarement des membres de leur propre tribu [ceux qui sont
immolés par principes religieux, je suppose] ; ils mangent seulement
les étrangers. Les parents aiment leurs enfants, jouent avec eux
et les caressent. L’infanticide est communément approuvé.
Les vieillards sont très bien traités, ils ne sont jamais
mis à mort. Pas de religion, pas d’idoles, seulement la crainte
de la mort. Le mariage est polygame, les querelles qui s’élèvent
à l’intérieur de la tribu sont tranchées par des duels
à l’aide d’épées et de boucliers en bois. Pas d’esclaves
; pas de culture d’aucune sorte ; pas de poteries, pas de vêtements,
excepté quelquefois un tablier porté par les femmes. Le clan
se compose de deux cents individus, divisés en quatre classes d’hommes
et quatre classes de femmes ; le mariage n’est permis qu’entre certaines
classes et jamais dans l’intérieur de la gens.
Quant aux Papous, proches parents de ceux-ci, nous avons le témoignage
de G. L. Bink, qui fit un séjour dans la Nouvelle-Guinée,
principalement dans la baie de Geelwink, de 1871 à 1883. Voici le
résumé de ses réponses au même questionnaire91
:
Ils sont sociables et gais ; ils rient beaucoup. Plutôt timides
que courageux. L’amitié est relativement forte entre des individus
appartenant à différentes tribus et encore plus forte à
l’intérieur de la tribu. Un ami paie souvent la dette de son ami,
en stipulant que ce dernier la repaiera sans intérêt aux enfants
du prêteur. Ils ont soin des malades et des vieillards ; les vieillards
ne sont jamais abandonnés, et en aucun cas ne sont tués -
à moins qu’il ne s’agisse d’un esclave déjà malade
depuis longtemps. Les prisonniers de guerre sont quelquefois mangés.
Les enfants sont très choyés et aimés. Les prisonniers
de guerre vieux et faibles sont tués, les autres sont vendus comme
esclaves. Ils n’ont ni religion, ni dieux, ni idoles, ni autorité
d’aucune sorte ; le plus âgé de la famille est le juge. En
cas d’adultère, une amende doit être payée et une partie
de cette amende revient à la négoria (la communauté).
Le sol est possédé en commun, mais la récolte appartient
à ceux qui l’ont fait pousser. Ils ont des poteries et ils connaissent
le commerce par échanges - la coutume est que le marchand leur donne
les marchandises, sur quoi ils retournent à leurs demeures et rapportent
les produits indigènes que désire le marchand ; si ces produits
ne peuvent être donnés, les marchandises européennes
sont rendues92 . Ils sont «
chasseurs de têtes » et poursuivent la vengeance du sang. Quelquefois,
dit Finsch, l’affaire est portée devant le Rajah de Namototte, qui
la termine en imposant une amende.
Quand ils sont bien traités, les Papous sont très bons.
Miklukho-Maclay aborda sur la côte orientale de la Nouvelle-Guinée
avec un seul compagnon ; il y resta deux ans parmi les tribus décrites
comme cannibales et il les quitta avec regret ; plus tard il revint pour
rester encore un an parmi eux, et jamais il n’eut à se plaindre
d’un mauvais traitement de leur part. Il est vrai qu’il avait pour règle
de ne dire jamais, sous aucun prétexte, quelque chose qui ne fût
pas vrai, ni de jamais faire une promesse qu’il ne pût tenir. Ces
pauvres gens, qui ne savent même pas comment faire du feu et en entretiennent
soigneusement dans leurs huttes pour ne jamais le laisser s’éteindre,
vivent sous le communisme primitif, sans se donner de chefs. A l’intérieur
de leurs villages, ils n’ont point de querelles qui vaillent la peine d’en
parler. Ils travaillent en commun, juste assez pour avoir la nourriture
de chaque jour ; ils élèvent leurs enfants en commun ; et
le soir ils s’habillent aussi coquettement qu’ils le peuvent et dansent.
Comme tous les sauvages ils aiment beaucoup la danse. Chaque village a
sabarla, ou balaï - la « longue maison »,
ou « grande maison » - pour les hommes non mariés, pour
les réunions sociales et pour la discussion des affaires communes
- ce qui est encore un trait commun à la plupart des habitants des
îles de l’Océan Pacifique, aux Esquimaux, aux Peaux Rouges,
etc. Des groupes entiers de villages sont en termes amicaux et se rendent
visite les uns aux autres en bloc.
Malheureusement les conflits ne sont pas rares, - non à cause
de la « surpopulation du pays » ou d’une « âpre
concurrence », ou d’autres inventions semblables d’un siècle
mercantile, mais principalement à cause de superstitions. Aussitôt
que l’un d’eux tombe malade, ses amis et parents se réunissent et
se mettent à discuter sur ce qui pourrait être la cause de
la maladie. Tous les ennemis possibles sont passés en revue, chacun
confesse ses propres petites querelles, et enfin la vraie cause est découverte.
Un ennemi du village voisin a appelé le mal sur le malade, et une
attaque contre ce village est décidée. C’est la raison de
querelles assez fréquentes, même entre les villages de la
côte, sans parler des cannibales des montagnes qui sont considérés
comme des sorciers et de vrais ennemis, quoique lorsqu’on les connaît
de plus près, on s’aperçoive qu’ils sont exactement la même
sorte de gens que leurs voisins de la côte93
.
On pourrait écrire bien des pages intéressantes sur l’harmonie
qui règne dans les villages polynésiens des îles du
Pacifique. Mais ils appartiennent à une phase plus avancée
de la civilisation. Aussi prendrons-nous maintenant nos exemples à
l’extrême Nord. Cependant il faut encore mentionner, avant de quitter
l’hémisphère Sud, que même les Fuégiens, dont
la réputation était si mauvaise, apparaissent sous un jour
bien meilleur depuis qu’ils commencent à être mieux connus.
Quelques missionnaires français qui sont restés parmi eux
« n’ont connu aucun acte de malveillance dont ils puissent se plaindre
». Dans leurs clans, composés de cent vingt à cent
cinquante personnes, les Fuégiens pratiquent le même communisme
primitif que les Papous ; ils partagent tout en commun, et traitent très
bien leurs vieillards : la paix règne parmi ces tribus94
.
Les Esquimaux et leurs congénères les plus proches, les
Thlinkets, les Koloches et les Aléoutes sont les exemples les plus
rapprochés de ce que l’homme peut avoir été durant
la période glaciaire. Leurs outils diffèrent à peine
de ceux de l’homme paléolithique, et quelques-unes des tribus ne
connaissent même pas la pêche : ils percent simplement le poisson
avec une sorte de harpon95 . Ils connaissent
l’usagé du fer, mais ils le reçoivent des Européens
ou le trouvent sur des vaisseaux naufragés. Leur organisation sociale
est très primitive, quoiqu’ils soient déjà sortis
de la phase du « mariage communal », même avec les restrictions
du clan. Ils vivent par familles, mais les liens de la famille sont souvent
rompus ; les maris et les femmes sont souvent échangés96
. Les familles cependant demeurent réunies en clans, et comment
pourrait-il en être autrement ? Comment pourraient-ils soutenir la
dure lutte pour la vie à moins d’unir étroitement toutes
leurs forces ? Ainsi font-ils ; et les liens de tribu sont plus étroits
là où la lutte pour la vie est la plus dure ; par exemple,
dans le Nord-Est du Groenland. Là « longue maison »
est leur demeure habituelle, et plusieurs familles y logent, séparées
l’une de l’autre par de petites cloisons de fourrures en loques, avec un
passage commun sur le devant. Quelquefois la maison a la forme d’une croix,
et en ce cas un feu commun est entretenu au centre. L’expédition
allemande qui passa un hiver tout près d’une de ces « longues
maisons » a pu certifier « qu’aucune querelle ne troubla la
paix, aucune dispute ne s’éleva pour l’usage de cet étroit
espace » pendant tout le long hiver. Les reproches, ou mêmes
les paroles désobligeantes, sont considérés comme
une offense s’ils ne sont pas prononcés selon la forme légale
habituelle, la chanson moqueuse, chantée par les femmes, le «
nith-song97 ».
Une étroite cohabitation et une étroite dépendance
mutuelle suffisent pour maintenir siècle après siècle
ce profond respect des intérêts de la communauté qui
caractérise la vie des Esquimaux. Même dans leurs plus grandes
communautés, « l’opinion publique forme le vrai tribunal,
et la punition ordinaire est un blâme du coupable en présence
de la communauté98 ».
La vie des Esquimaux est basée sur le communisme. Ce qu’on capture
à la pêche ou à la chasse appartient au clan. Mais
dans plusieurs tribus, particulièrement dans l’Ouest, sous l’influence
des Danois, la propriété privée pénètre
dans les institutions. Cependant ils ont un moyen à eux pour obvier
aux inconvénients qui naissent d’une accumulation de richesses personnelles,
ce qui détruirait bientôt l’unité de la tribu. Quand
un homme est devenu riche, il convoque tous les gens de son clan à
une grande fête, et après que tous ont bien mangé,
il leur distribue toute sa fortune. Sur la rivière Yukon, Dall a
vu une famille aléoute distribuer de cette façon 10 fusils,
10 vêtements complets en fourrures, 200 colliers de perles de verre,
de nombreuses couvertures, 10 fourrures de loups, 200 de castors et 500
de zibelines. Après cela, les donateurs enlevèrent leurs
habits de fête, les donnèrent aussi, et mettant de vieilles
fourrures en loques, ils adressèrent quelques mots à leur
clan, disant que, bien qu’ils fussent maintenant plus pauvres qu’aucun
d’eux, ils avaient gagné leur amitié99
. Ces distributions de richesses semblent être une habitude ordinaire
chez les Esquimaux et ont lieu en certaines saisons, après une exposition
de tout ce que l’on s’est procuré durant l’année100
. A mon avis ces distributions révèlent une très vieille
institution, contemporaine de la première apparition de la richesse
personnelle ; elles doivent avoir été un moyen de rétablir
l’égalité parmi les membres du clan, quand celle-ci était
rompue par l’enrichissement de quelques-uns. Les répartitions nouvelles
de terres et l’annulation périodique de toutes les dettes qui ont
eu lieu aux époques historiques chez tant de races différentes
(Sémites, Aryens, etc.), doivent avoir été un reste
de cette vieille coutume. Et l’habitude de brûler avec le mort ou
de détruire sur son tombeau tout ce qui lui avait appartenu personnellement
- habitude que nous trouvons chez toutes les races primitives - doit avoir
eu la même origine. En effet, tandis que tout ce qui a appartenupersonnellement
au mort est brûlé ou détruit sur son tombeau, rien
n’est détruit de ce qui lui a appartenu en commun avec la tribu,
par exemple les bateaux ou les instruments communs pour la pêche.
La destruction ne porte que sur la propriété personnelle.
A une époque postérieure cette habitude devient une cérémonie
religieuse : on lui donne une interprétation mystique, et elle est
imposée par la religion, quand l’opinion publique seule se montre
incapable de l’imposer à tous. Et enfin on la remplace, soit en
brûlant seulement des modèles des biens de l’homme mort (comme
cela se fait en Chine), soit simplement en portant ses biens jusqu’à
son tombeau et en les rapportant à la maison à la fin de
la cérémonie - habitude qui est encore en vigueur chez les
Européens pour les épées, les croix et autres marques
de distinction101 .
L’élévation de la moralité maintenue au sein des
clans esquimaux a souvent été mentionnée. Cependant
les remarques suivantes sur les mœurs des Aléoutes - proches parents
des Esquimaux - donneront mieux une idée de la morale des sauvages
dans son ensemble. Elles ont été écrites après
un séjour de dix ans chez les Aléoutes, par un homme des
plus remarquables, le missionnaire russe Veniaminoff. Je les résume
en conservant autant que possible ses propres paroles :
L’endurance, écrit-il, est leur trait principal. Elle est
tout bonnement prodigieuse. Non seulement ils se baignent chaque matin
dans la mer gelée et se tiennent nus sur le rivage, respirant le
vent glacé, mais leur endurance, même lorsqu’ils ont à
faire un dur travail avec une nourriture insuffisante, surpasse tout ce
que l’on peut imaginer. Durant une disette prolongée l’Aléoute
songe d’abord à ses enfants ; il leur donne tout ce qu’il a, et
jeûne lui-même. Ils ne sont pas enclins au vol ; cela fut remarqué
même par les premiers émigrants russes. Non qu’ils ne volent
jamais ; tout Aléoute confessera avoir volé quelque chose,
mais ce n’est jamais qu’une bagatelle, un véritable enfantillage.
L’attachement des parents à leurs enfants est touchant, quoiqu’il
ne s’exprime jamais en mots ou en caresses. On obtient difficilement une
promesse d’un Aléoute, mais quand une fois il a promis, il tiendra
parole, quoi qu’il puisse arriver. (Un Aléoute avait fait présent
à
Veniaminoff de poisson salé, qui fut oublié sur le rivage
dans la précipitation du départ. Il le rapporta à
la maison. Il n’eut l’occasion de l’envoyer au missionnaire qu’au mois
de janvier suivant ; et en novembre et décembre il y eut grande
disette de nourriture dans le campement. Mais aucun des Aléoutes
affamés ne toucha au poisson, et en janvier il fut envoyé
à sa destination.) Leur code de moralité est à la
fois varié et sévère. Il est considéré
comme honteux de craindre une mort inévitable ; de demander grâce
à un ennemi ; de mourir sans avoir jamais tué un ennemi ;
d’être convaincu de vol ; de faire chavirer un bateau dans le port
; d’être effrayé d’aller en mer par gros temps ; d’être
le premier à tomber malade par suite de manque de nourriture dans
une expédition ou au cours d’un long voyage ; de montrer de l’avidité
quand le butin est partagé - et en ce cas chacun donne sa part à
celui qui s’est montré avide, pour lui faire honte ; de divulguer
un secret des affaires publiques à sa femme ; lorsqu’on est deux
dans une expédition de chasse, de ne pas offrir le meilleur gibier
à son compagnon ; de se vanter de ses actions, surtout si elles
sont imaginaires ; de faire des reproches à qui que ce soit sur
un ton méprisant. Il est également honteux de mendier ; de
cajoler sa femme en présence d’autres personnes et de danser avec
elle ; de conclure un marché soi-même : la vente doit toujours
être faite par l’intermédiaire d’une troisième personne,
qui fixe le prix. Pour une femme il est honteux de ne pas savoir coudre,
danser, ni faire toute espèce d’ouvrages de femme ; de caresser
son mari ou ses enfants, ou même de parler à son mari, en
présence d’un étranger102.
* * *
Telle est la morale aléoute, dont on pourrait donner une idée
plus complète en racontant aussi leurs contes et leurs légendes.
Je veux encore ajouter que, lorsque Veniaminoff écrivait (en 1840),
il n’avait été commis qu’un seul meurtre depuis le siècle
dernier dans une population de 60.000 habitants, et que parmi 1.800 Aléoutes
pas une seule violation de droit commun n’avait été relatée
depuis quarante ans. Ceci ne paraîtra pas étrange si nous
remarquons que les reproches, le mépris et l’usage de mots grossiers
sont absolument inconnus dans la vie aléoute. Les enfants mêmes
ne se battent jamais et ne se disent jamais de paroles injurieuses. Tout
ce qu’ils peuvent dire est : « Ta mère ne sait pas coudre
», ou « ton père est borgne103
».
Bien des traits de la vie sauvage restent, cependant, une énigme
pour les Européens. Le grand développement de la solidarité
dans la tribu et les bons sentiments envers leurs semblables qui animent
les primitifs pourraient être prouvés par un très grand
nombre de témoignages dignes de foi. Et cependant, il n’est pas
moins certain que ces mêmes sauvages pratiquent l’infanticide ; qu’en
certains cas ils abandonnent leurs vieillards, et qu’ils obéissent
aveuglément aux règles de la vengeance du sang. Il nous faut
donc expliquer la coïncidence de faits qui, pour un esprit européen,
semblent si contradictoires à première vue. J’ai déjà
dit que le père Aléoute se privera pendant des jours et des
semaines pour donner tous les vivres qu’il possède à son
enfant, et que la mère Bushman se faisait esclave pour suivre son
enfant ; et on pourrait remplir des pages entières en décrivant
les relations vraiment tendres qui existent entre les sauvages et
leurs enfants. Sans cesse les voyageurs ont l’occasion d’en citer des exemples.
Ici vous lisez la description du profond amour d’une mère ; là
vous voyez un père se livrant à une course folle à
travers la forêt, emportant sur ses épaules son enfant mordu
par un serpent ; ou bien c’est un missionnaire qui raconte le désespoir
des parents à la mort du même enfant que, nouveau-né,
il avait sauvé de l’immolation, quelques années auparavant
; ou bien vous apprenez que la « mère sauvage » nourrit
généralement ses enfants jusqu’à l’âge de quatre
ans, et que, dans les Nouvelles-Hébrides, à la mort d’un
enfant particulièrement aimé, sa mère ou sa tante
se tue pour prendre soin de lui dans l’autre monde104
.
Des faits semblables se rencontrent en quantité ; de sorte que,
lorsque nous voyons ces mêmes parents affectionnés pratiquant
l’infanticide, nous sommes obligés de reconnaître que cet
usage (quelles qu’en aient été les transformations ultérieures)
a dû prendre naissance sous la pression de la nécessité,
comme une obligation envers la tribu et un expédient pour pouvoir
élever les enfants déjà plus âgés. Le
fait est que les sauvages ne se multiplient pas « sans restriction
aucune », ainsi que l’avancent quelques écrivains anglais.
Au contraire, ils prennent toutes sortes de mesures pour diminuer les naissances.
Toute une série de restrictions, que les Européens trouveraient
certainement extravagantes, sont imposées à cet effet, on
y obéit strictement, et, malgré tout, les primitifs ne peuvent
pas élever tous leurs enfants. Cependant on a remarqué qu’aussitôt
qu’ils réussissent à augmenter leurs moyens de subsistance
d’une façon régulière, ils commencent à abandonner
la pratique de l’infanticide. En somme les parents obéissent à
contre-cœur à cette obligation, et dès qu’ils le peuvent
ils ont recours à toute espèce de compromis pour sauver la
vie de leurs nouveau-nés. Comme l’a si bien montré mon ami
Élie Reclus105 , ils inventent
les jours de naissance heureux et malheureux et ils épargnent les
enfants nés les jours heureux ; ils essayent d’ajourner la sentence
pour quelques heures, et ils disent alors que si le bébé
a vécu un jour il doit vivre toute sa vie naturelle106
. Ils entendent des cris de petits venant de la forêt et ils disent
que ces cris, si on les a entendus sont un présage de malheur pour
la tribu ; et comme ils n’ont pas de mise en nourrice ni de crèches
pour se débarrasser de leurs nouveau-nés, chacun d’eux recule
devant la nécessité d’accomplir la cruelle sentence : ils
préfèrent exposer le bébé dans les bois plutôt
que de lui ôter la vie par la violence. C’est l’ignorance et non
la cruauté qui maintient l’infanticide ; et au lieu de moraliser
les sauvages par des sermons, les missionnaires feraient mieux de suivre
l’exemple de Veniaminoff, qui, chaque année, jusqu’à un âge
très avancé, traversait la mer d’Okhotsk dans un mauvais
bateau, ou voyageait traîné par des chiens parmi ses Tchuktchis,
les approvisionnant de pain et d’instruments de pêche. Il arriva
ainsi - je le tiens de lui-même - à supprimer complètement
l’infanticide.
Les mêmes remarques s’appliquent à l’usage que les observateurs
superficiels décrivent comme parricide. Nous avonsvu tout à
l’heure que la coutume d’abandonner les vieillards n’est pas aussi répandue
que l’ont prétendu quelques écrivains. On a énormément
exagéré cet usage, mais on rencontre l’abandon des vieillards
occasionnellement chez presque tous les sauvages ; et en ce cas il a la
même origine que l’abandon des enfants. Quand un « sauvage
» sent qu’il est un fardeau pour sa tribu ; quand chaque matin sa
part de nourriture est autant de moins pour la bouche des enfants qui ne
sont pas aussi stoïques que leurs pères et crient lorsqu’ils
ont faim ; quand chaque jour il faut qu’il soit porté le long du
rivage pierreux ou à travers la forêt vierge sur les épaules
de gens plus jeunes (point de voitures de malades, point d’indigents pour
les rouler en pays sauvage), il commence à répéter
ce que les vieux paysans russes disent encore aujourd’hui : Tchoujôï
vek zaiedàïou, porà na pokoï ! (je vis la vie
des autres : il est temps de me retirer). Et il se retire. Il fait comme
le soldat en un cas semblable. Quand le salut de son bataillon dépend
de la marche en avant, que lui ne peut plus avancer, et qu’il sait qu’il
mourra s’il reste en arrière, le soldat prie son meilleur ami de
lui rendre un dernier service avant de quitter le campement. Et l’ami d’une
main tremblante décharge son fusil sur le corps mourant. C’est ce
que font les sauvages. Le vieillard demande lui-même à mourir
; il insiste sur ce dernier devoir envers la communauté, et obtient
le consentement de la tribu ; il creuse sa tombe ; il invite ses parents
au deõnier repas d’adieu. Son père a fait ainsi ; c’est maintenant
son tour ; et il se sépare de son clan avec des marques d’affection.
Il est si vrai que le sauvage considère la mort comme une partie
de sesdevoirs envers la communauté, que non seulement il
refuse d’être sauvé (comme le raconte Moffat), mais qu’une
femme qui devait être immolée sur le tombeau de son mari et
qui fut sauvée par des missionnaires et emmenée dans une
île, s’échappa la nuit, traversa un large bras de mer à
la nage et rejoignit sa tribu, pour mourir sur le tombeau107
. Cela est devenu chez eux une affaire de religion. Mais les sauvages,
en général, éprouvent tant de répugnance à
ôter la vie autrement que dans un combat, qu’aucun d’eux ne veut
prendre sur lui de répandre le sang humain. Ils ont recours alors
à toutes sortes de stratagèmes, qui ont été
très faussement interprétés. Dans la plupart des cas,
ils abandonnent le vieillard dans les bois, après lui avoir donné
plus que sa part de nourriture commune. Des expéditions arctiques
ont fait de même quand elles ne pouvaient plus porter leurs camarades
malades. « Vivez quelques jours de plus ! Peut-être
arrivera-t-il quelque secours inattendu. »
Lorsque nos savants occidentaux se trouvent en présence de ces
faits, ils ne peuvent les comprendre. Cela leur paraît inconciliable
avec un haut développement de la moralité dans la tribu,
et ils préfèrent jeter un doute sur l’exactitude d’observations
dignes de foi, au lieu d’essayer d’expliquer l’existence parallèle
de deux séries de faits : à savoir une haute moralité
dans la tribu, en même temps que l’abandon des parents et l’infanticide.
Mais si ces mêmes Européens avaient à dire à
un sauvage que des gens, extrêmement aimables, aimant tendrement
leurs enfants, et si impressionnables qu’ils pleurent lorsqu’ils voient
une infortune simulée sur la scène, vivent en Europe à
quelques pas de taudis où des enfants meurent littéralement
de faim, le sauvage à son tour ne les comprendrait pas. Je me rappelle
combien j’ai essayé en vain de faire comprendre à mes amis
Toungouses notre civilisation individualiste ; ils n’y arrivaient pas,
et ils avaient recours aux suppositions les plus fantastiques. Le fait
est qu’un sauvage, élevé dans les idées de solidarité
de la tribu,- pour le bien comme pour le mal, - est incapable de comprendre
un Européen « moral », qui ne connaît rien de
cette solidarité, tout comme la plupart des Européens sont
incapables de comprendre le sauvage. Mais si un de nos savants avait vécu
quelque temps avec une tribu à demi affamée qui souvent ne
possède pas seulement la nourriture d’un seul homme pour les huit
jours suivants, il aurait probablement compris les mobiles des sauvages.
De même si le sauvage avait séjourné parmi nous et
avait reçu notre éducation, peut-être comprendrait-il
notre indifférence européenne envers nos voisins, et nos
commissions parlementaires pour empêcher l’extermination des enfants
mis en nourrice. « Les maisons de pierre font les cœurs de pierre
», disent les paysans russes. Il faudrait d’abord faire vivre le
sauvage dans une maison de pierre.
Les mêmes remarques s’appliquent au cannibalisme. Si nous tenons
compte des faits qui ont été mis en lumière pendant
une récente discussion sur ce sujet à la Société
Anthropologique de Paris, ainsi que des remarques accessoires disséminées
dans les ouvrages qui traitent des « sauvages », nous sommes
obligés de reconnaître que cette habitude aussi doit son origine
à la pression de la nécessité. Plus tard elle fut
développée par la superstition et la religion, jusqu’aux
proportions affreuses qu’elle a atteintes aux îles Fidji et au Mexique.
Il est établi que jusqu’à ce jour les sauvages se voient
parfois réduits à dévorer des cadavres dans un état
de putréfaction très avancé et qu’en cas d’absolue
disette certains ont dû déterrer des cadavres humains pour
se nourrir, même en temps d’épidémie. Ce sont là
des faits vérifiés. Mais si nous nous reportons aux conditions
que l’homme eut à affronter durant la période glaciaire,
dans un climat froid et humide, n’ayant que très peu de nourriture
végétale à sa disposition ; si nous tenons compte
des terribles ravages que le scorbut fait encore parmi les primitifs insuffisamment
nourris ; et si nous nous souvenons que la chair fraîche et le sang
sont les seuls reconstituants qu’ils connaissent, il nous faut admettre
que l’homme, qui fut d’abord un animal granivore, devint un carnivore durant
la période glaciaire. Il trouvait des rennes en quantité
à cette époque, mais les rennes émigrent souvent dans
les régions arctiques, et quelquefois ils abandonnent entièrement
un territoire pour plusieurs années. En ce cas les dernières
ressources de l’homme disparaissaient. Dans d’aussi terribles épreuves,
des Européens eux-mêmes ont eu recours au cannibalisme : c’est
ce qu’ont fait les sauvages. Jusqu’à l’époque actuelle, ils
dévorent parfois les cadavres de leurs propres morts : ils ont dû
alors dévorer les cadavres de ceux qui allaient mourir. Des vieillards
moururent, convaincus que par leur mort ils rendaient un dernier service
à la tribu. C’est pourquoi le cannibalisme est représenté
par certains sauvages comme ayant une origine divine, comme quelque chose
ordonné par un messager du ciel. Mais plus tard le cannibalisme
perdit son caractère de nécessité et survécut
en tant que superstition. On mangea ses ennemis pour hériter de
leur courage. A une époque encore postérieure, on mangeait,
dans le même but, l’œil ou le cœur de l’ennemi, tandis que parmi
d’autres peuplades ayant de nombreux prêtres et une mythologie développée,
des dieux méchants, altérés de sang humain, furent
inventés et les sacrifices humains furent demandés par les
prêtres pour apaiser les dieux. Dans cette phase religieuse de son
existence, le cannibalisme atteignit ses caractères les plus révoltants.
Le Mexique en est un exemple bien connu ; et aux îles Fidji, où
le roi pouvait manger n’importe lequel de ses sujets, nous trouvons aussi
une caste puissante de prêtres, une théologie compliquée108
et un développement complet de l’autocratie. Le cannibalisme, né
de la nécessité, devint ainsi, à une époque
postérieure, une institution religieuse, et sous cette forme, il
survécut longtemps après qu’il eût disparu chez des
tribus qui l’avaient certainement pratiqué à des époques
précédentes, mais qui n’avaient pas atteint la phase théocratique
de l’évolution. Il faut faire la même remarque en ce qui touche
l’infanticide et l’abandon des parents. En certains cas ces pratiques ont
aussi été conservées comme une survivance du vieux
temps, comme une tradition religieuse.
* * *
Je vais terminer mes remarques en mentionnant une autre coutume qui
donne également lieu aux conclusions les plus erronées. C’est
l’usage de la vengeance du sang. Tous les sauvages vivent dans le sentiment
que le sang répandu doit être vengé par le sang. Si
quelqu’un a été tué, le meurtrier doit mourir ; si
quelqu’un a été blessé, le sang de l’agresseur doit
être répandu. Il n’y a pas d’exception à la règle,
pas même pour les animaux ; ainsi le sang du chasseur est répandu
à son retour au village, s’il a répandu le sang d’un animal.
C’est là la conception de justice des sauvages - conception qui
existe encore dans l’Europe Occidentale en ce qui regarde le meurtre. Or
lorsque l’offenseur et l’offensé appartiennent à la même
tribu, la tribu et la personne offensée arrangent l’affaire109
. Mais quand l’offenseur appartient à une autre tribu, et que cette
tribu, pour une raison ou une autre, refuse une compensation, alors la
tribu offensée décide de se venger elle-même. Les peuples
primitifs considèrent à tel point les actes de chacun comme
une affaire engageant toute la tribu, puisque rien ne peut se faire sans
avoir reçu l’approbation générale, qu’ils arrivent
facilement à l’idée que le clan est responsable des actes
de chacun. Par conséquent la juste revanche peut être prise
sur n’importe quel membre du clan de l’offenseur ou sur un de ses parents110
. Il peut souvent arriver, cependant, que les représailles aillent
plus loin que l’offense. En essayant d’infliger une blessure, on peut tuer
l’offenseur ou le blesser plus qu’on n’avait l’intention de le faire, et
ceci devient la cause d’une nouvelle vindicte ; de sorte que les législateurs
primitifs prenaient soin de spécifier que les représailles
seraient limitées à un œil pour un œil, une dent pour une
dent, et le sang pour le sang111
.
Il est à remarquer cependant que chez les peuples primitifs de
semblables cas de vindicte sont infiniment plus rares qu’on ne pourrait
s’y attendre, bien que chez certains d’entre eux leur nombre atteigne des
proportions anormales, particulièrement chez les montagnards, repoussés
vers les hauteurs par des envahisseurs étrangers, tels que les montagnards
du Caucase et surtout ceux de Bornéo, les Dayaks. Chez les Dayaks
- nous a-t-on dit récemment - les haines sont au point qu’un jeune
homme ne peut se marier ni être déclaré majeur avant
d’avoir rapporté la tête d’un ennemi. Cette horrible coutume
a été amplement décrite dans un ouvrage anglais moderne112
. Il semble d’ailleurs, que cette affirmation est fortement exagérée.
De plus, la « chasse aux têtes » des Dayaks prend un
tout autre aspect quand nous apprenons que le prétendu chasseur
de tête n’est pas poussé du tout par une passion personnelle.
S’il cherche à tuer un homme il le fait pour obéir à
ce qu’il considère comme une obligation morale envers sa tribu,
exactement comme le juge européen qui, par obéissance envers
le même principe, évidemment faux, qui veut aussi «
du sang pour du sang », remet le meurtrier condamné au bourreau.
Tous les deux, le Dayak et le juge, éprouveraient jusqu’à
du remords si quelque sympathie les émouvait et les poussait à
épargner le meurtrier. C’est pourquoi les Dayaks, quand on met de
côté les meurtres qu’ils commettent pour satisfaire leur conception
de justice, sont dépeints par tous ceux qui les connaissent comme
un peuple très sympathique. Ainsi Carl Bock, le même auteur
qui a fait une si terrible description de la chasse aux têtes, écrit
:
En ce qui regarde la moralité, il me faut assigner aux Dayaks
une place élevée dans l’échelle de la civilisation..,
le brigandage et le vol sont tout à fait inconnus parmi eux. Ils
sont aussi très véridiques... Si je n’obtenais pas toujours
d’eux « toute » la vérité, au moins ce que j’obtenais
d’eux était toujours la vérité. Je voudrais pouvoir
en dire autant des Malais (pp. 209 et 210).
Le témoignage de Bock est pleinement corroboré par celui
d’Ida Pfeiffer. « Je reconnais pleinement, écrit-elle, que
j’aimerais voyager plus longtemps parmi eux. Je les ai trouvés généralement
honnêtes, bons et réservés... et même beaucoup
plus qu’aucune nation que je connaisse113
.» Stoltze emploie presque les mêmes mots en parlant d’eux.
Les Dayaks n’ont généralement qu’une femme et ils la traitent
bien. Ils sont très sociables, et chaque matin le clan entier sort
pour pêcher, chasser ou jardiner en bandes nombreuses. Leurs villages
consistent en grandes huttes, chacune d’elles est habitée par une
douzaine de familles et quelquefois par plusieurs centaines de personnes,
vivant pacifiquement ensemble. Ils montrent un grand respect pour leurs
femmes et ils aiment beaucoup leurs enfants ; quand l’un d’eux tombe malade,
les femmes le soignent chacune à leur tour. En général
ils mangent et boivent d’une façon très modérée.
Tel est le Dayak dans sa vraie vie de chaque jour.
* * *
Ce serait une fatigante répétition que de donner plus
d’exemples de la vie sauvage. Partout où nous allons nous trouvons
les mêmes habitudes sociables, le même esprit de solidarité.
Et quand nous nous efforçons de pénétrer dans la nuit
des temps lointains, nous trouvons la même vie du clan, les mêmes
associations d’hommes, quelque primitifs qu’ils soient, en vue de l’entr’aide.
Darwin avait donc tout à fait raison lorsqu’il voyait dans les qualités
sociales de l’homme le principal facteur de son évolution ultérieure,
et les vulgarisateurs de Darwin sont absolument dans l’erreur quand ils
soutiennent le contraire.
Le peu de force et de rapidité de l’homme (écrivait
Darwin), son manque d’armes naturelles, etc., sont des défauts
plus que contre-balancés, premièrement par ses facultés
intellectuelles [lesquelles, remarque-t-il ailleurs, ont été
principalement ou même exclusivement acquises pour le bénéfice
de la communauté] ; et secondement par ses qualités
sociales qui l’amenèrent à donner son appui à ses
semblables et à recevoir le leur114.
Au XVIIIème siècle le sauvage et sa vie « à
l’état de nature » furent idéalisés. Mais aujourd’hui
les savants se sont portés à l’extrême opposé,
particulièrement depuis que quelques-uns d’entre eux, désireux
de prouver l’origine animale de l’homme, mais n’étant pas familiers
avec les aspects sociaux de la vie animale, se sont mis à charger
le sauvage de tous les traits « bestiaux » imaginables. Il
est évident cependant que cette exagération est encore plus
anti-scientifique que l’idéalisation de Rousseau. Le sauvage n’est
pas un idéal de vertu, mais il n’est pas non plus un idéal
de « sauvagerie ». L’homme primitif a cependant une qualité,
produite et maintenue par les nécessités mêmes de sa
dure lutte pour la vie - il identifie sa propre existence avec celle de
sa tribu ; sans cette qualité l’humanité n’aurait jamais
atteint le niveau où elle est arrivée maintenant.
Les primitifs, comme nous l’avons déjà dit, identifient
tellement leur vie avec celle de leur tribu, que chacun de leurs actes,
si insignifiant soit-il, est considéré comme une affaire
qui les concerne tous. Leur conduite est réglée par une infinité
de règles de bienséance non écrites, qui sont le fruit
de l’expérience commune sur ce qui est bien et ce qui est mal, c’est-à-dire
avantageux ou nuisible pour leur propre tribu. Les raisonnements sur lesquels
sont basées leurs règles de bienséance sont quelquefois
absurdes à l’extrême ; beaucoup sont nées de la superstition
; et, en général, en tout ce que fait le sauvage, il ne voit
que les conséquences immédiates de ses actes : il ne peut
pas prévoir leurs conséquences indirectes et ultérieures.
En cela il ne fait qu’exagérer un défaut que Bentham reproche
aux législateurs civilisés. Mais, absurdes ou non, le sauvage
obéit aux prescriptions du droit commun, quelque gênantes
qu’elles puissent être. Il leur obéit même plus aveuglément
que l’homme civilisé n’obéit aux prescriptions de la loi
écrite. Le droit commun est sa religion ; ce sont ses mœurs mêmes.
L’idée du clan est toujours présente à son esprit,
et la contrainte de soi-même et le sacrifice de soi-même dans
l’intérêt du clan se rencontrent quotidiennement. Si le sauvage
a enfreint une des plus petites règles de la tribu, il est poursuivi
par les moqueries des femmes. Si l’infraction est grave, il est torturé
nuit et jour par la crainte d’avoir attiré une calamité sur
sa tribu. S’il a blessé par accident quelqu’un de son clan et a
commis ainsi le plus grand de tous les crimes, il devient tout à
fait misérable : il s’enfuit dans les bois, prêt à
se suicider, à moins que la tribu ne l’absolve en lui infligeant
un châtiment physique et en répandant de son sang115
. A l’intérieur de la tribu tout est mis en commun ; chaque morceau
de nourriture est divisé entre tous ceux qui sont présents
; et si le sauvage est seul dans les bois, il ne commence pas à
manger avant d’avoir crié bien fort, par trois fois, une invitation
à venir partager son repas pour quiconque pourrait l’entendre116
.
Bref, à l’intérieur de la tribu, la règle de «
chacun pour tous », est souveraine, aussi longtemps que la famille
distincte n’a pas encore brisé l’unité tribale. Mais cette
règle ne s’étend pas aux clans voisins, ou aux tribus voisines,
même en cas de fédération pour la protection mutuelle.
Chaque tribu ou clan est une unité séparée. C’est
absolument comme chez les mammifères et les oiseaux ; le territoire
est approximativement partagé entre les diverses tribus, et excepté
en temps de guerre, les limites sont respectées. En pénétrant
sur le territoire de ses voisins, on doit montrer que l’on n’a pas de mauvaises
intentions. Plus on proclame haut son approche, plus on gagne la confiance
; et si l’on entre dans une maison, on doit déposer sa hache à
l’entrée. Mais aucune tribu n’est obligée de partager sa
nourriture avec les autres : elles peuvent le faire ou ne pas le faire.
De cette façon la vie du sauvage est partagée en deux séries
d’actions, et se montre sous deux aspects moraux différents : d’une
part les rapports à l’intérieur de la tribu, de l’autre les
rapports avec les gens du dehors ; et (comme notre droit international)
le droit « inter-tribal » diffère sous beaucoup de rapports
du droit commun. Aussi, quand on en vient à la guerre, les plus
révoltantes cruautés peuvent être considérées
comme autant de titres à l’admiration de la tribu. Cette double
conception de la moralité se rencontre à travers toute l’évolution
de l’humanité, et s’est maintenue jusqu’à nos jours. Nous,
les Européens, nous avons réalisé quelques progrès,
pas bien grands, pour nous débarrasser de cette double conception
de la morale ; mais il faut dire aussi que, si nous avons, en quelque mesure,
étendu nos idées de solidarité - au moins, en théorie
- à la nation, et en partie aux autres nations, nous avons affaibli
d’autre part les liens de solidarité à l’intérieur
de nos propres nations, et même au sein de la famille.
L’apparition d’une famille séparée au milieu du clan dérange
nécessairement l’unité établie. Une famille séparée
signifie des biens séparés et l’accumulation de richesses.
Nous avons vu comment les Esquimaux obviaient à ces inconvénients
; c’est une étude fort intéressante que de suivre, dans le
cours des âges, les différentes institutions (communautés
villageoises, guildes, etc.) au moyen desquelles les masses se sont efforcées
de maintenir l’unité de la tribu, en dépit des agents qui
travaillaient à la détruire. D’un autre côté,
les premiers rudiments de savoir qui apparurent à une époque
extrêmement reculée, lorsqu’ils se confondaient avec la sorcellerie,
devinrent aussi un pouvoir aux mains de l’individu qui pouvait l’employer
contre la tribu. C’étaient des secrets soigneusement gardés
et transmis aux seuls initiés, dans les sociétés secrètes
de sorciers, de magiciens et de prêtres que nous trouvons chez tous
les sauvages. En même temps les guerres et les invasions créèrent
l’autorité militaire, ainsi que les castes de guerriers dont les
associations ou clubs acquirent aussi de grands pouvoirs. Cependant, à
aucune période de la vie de l’homme, les guerres n’ont été
l’état normal de l’existence. Tandis que les guerriers s’exterminaient
les uns les autres et que les prêtres célébraient ces
massacres, les masses continuaient à vivre leur vie de chaque jour,
et poursuivaient leur travail quotidien. Et c’est une recherche des plus
attachantes que de suivre cette vie des masses ; d’étudier les moyens
par lesquels elles conservèrent leur propre organisation sociale,
basée sur leurs conceptions d’équité, d’entr’aide
et d’appui mutuel - le droit commun, en un mot, - même sous les régimes
les plus férocement théocratiques ou autocratiques.
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