Traduit par Jean Barrué
Cahiers Spartacus, juillet-août 1970
Série B n°35
INTRODUCTION
de Jean Barrué
Nous affirmons que la liberté doit être comprise, dans
son acception la plus complète et la plus large, comme but du progrès
historique de l'humanité.
Michel Bakounine .
Les premières années quarante du siècle dernier,
en France et en Allemagne, furent marquées par la publication de
nombreux ouvrages et articles de revue qui sont à l'origine d'une
nouvelle ère de l'histoire politique et sociale du monde. Les idées,
les doctrines et les philosophies dont ces quelques années virent
l'éclosion, n'ont pas fini, après cent trente ans, d'exercer
leur influence et de peser sur la pensée et l'action des hommes
d'aujourd'hui. En France, de 1840 à 1843, paraissent quatre ouvrages
de Proudhon : «Qu'est-ce que la propriété ?»
— «Deuxième mémoire sur la propriété»
— «Avertissement aux propriétaires» — «De la création
de l'ordre dans l'humanité». Et en 1840, Cabet publie son
«Voyage en Icarie», et Louis Blanc son «Organisation
du travail». En Allemagne, Feuerbach fait paraître «L'essence
du Christianisme» (1841) et la «Philosophie de l'avenir»
(1843) ; la littérature s'intéresse à la question
sociale avec Heine, Gutzkow, Laube et le poète Herwegh, auteur des
«Chants d'un vivant». En avril 1842, dans la «Gazette
rhénane» paraît un brillant essai de Stirner sur «Humanisme
et réalisme, ou le faux principe de notre éducation».
La même «Gazette rhénane» contient en mai 1842
le premier article du jeune Marx qui deviendra bientôt rédacteur
en chef de ce journal. Enfin, en octobre 1842, les «Annales allemandes»
d'Arnold Ruge publient, directement en allemand, le premier essai d'un
jeune Russe, Michel Bakounine : «La réaction en Allemagne».
Ainsi, en trois années, s'affirment quatre penseurs : Proudhon ,
Stirner, Marx et Bakounine qui sont à l'origine de ce que nous appelons
en langage moderne le communisme et l'anarchisme. Ces quatre hommes sont
jeunes : en 1842, Marx et Bakounine ont vingt-quatre et vingt-huit ans.
Proudhon et Stirner sont leurs aînés avec trente-trois et
trente-six ans. Leurs caractères sont dissemblables et leurs destins
seront bien différents : Stirner après une vie effacée
mourra misérablement, Marx sera surtout un homme de cabinet et de
bibliothèque, Proudhon et Bakounine , ce dernier surtout, mèneront
une vie militante et connaîtront la prison. Mais Marx, Stirner et
Bakounine ont un point commun : ils ont été profondément
imprégnés de philosophie hégélienne, tandis
que Proudhon a échappé à cette influence. En laissant
de côté le cas de Proudhon , on peut dire que, si communisme
et anarchisme sont séparés par un fossé que j'estime
infranchissable, ils ont une origine commune : la philosophie de Hegel,
ou plutôt une interprétation «gauchiste» de cette
philosophie.
Hegel était mort en 1831, mais l'hégélianisme restait
le sommet qu'avait atteint, sans le dépasser, l'idéalisme
philosophique allemand. Il est difficile aujourd'hui de comprendre cette
ardeur passionnée avec laquelle la jeunesse étudiante de
Berlin comme de Moscou s'enthousiasmait pour la philosophie de Hegel. Et
ces jeunes gens, rompus à la dialectique hégélienne,
étaient décidés à aller plus loin que le maître
et à «mettre sur les pieds ce système hégélien
qui reposait sur la tête» (Marx). On pourrait, d'ailleurs sans
intention péjorative, leur appliquer ce mot du philosophe Lagneau
à l'égard des disciples qui trahissent le maître :
«Ils ont volé l'outil !»...
«On doit concevoir et établir comme principe la contradiction
dont le principe doit être énoncé ainsi : toutes les
choses sont contradictoires en soi. Cette proposition exprime l'essence
et la vérité des choses... L'identité n'est que la
détermination du simple immédiat, de l'Être mort, tandis
que la contradiction est la racine de tout mouvement et de toute vitalité
; c'est seulement dans la mesure où elle renferme une contradiction
qu'une chose est capable de mouvement, d'élan, d'activité.»
(Hegel: «La Science de la logique»). Cette notion de contradiction
conduit à définir la dialectique hégélienne
ou plutôt la triade dialectique hégélienne pour laquelle,
au lieu d'employer les termes traditionnels de thèse, antithèse,
synthèse, nous utiliserons la terminologie de Hegel. La contradiction
suppose un premier terme, l'affirmation ou le principe positif. L'affirmation
est un élément conservateur et sa seule existence suffit
pour donner naissance à un élément antagoniste, la
négation ou principe négatif. La négation est l'élément
actif — on pourrait dire révolutionnaire — de la contradiction.
La négation sort de l'affirmation et l'existence de l'une entraîne
l'existence de l'autre. Il serait vain pour chacun des deux principes d'essayer
d'anéantir le principe antagoniste et ainsi se justifie la formule
de Hegel : «Ce qui est négatif est positif autant que ce que
nous considérons comme positif.» La réconciliation
de la contradiction se fera par la fusion des principes antagonistes en
une nouvelle unité qui sera un dépassement des deux termes
de la contradiction. Ce troisième terme de la triade est la négation
de la négation qui supprime les deux principes antagonistes tout
en conservant la totalité de leur contenu et en s'élevant
à une affirmation supérieure : «La démarche
dialectique, telle que nous la comprenons ici, la saisie des opposés
dans leur unité ou du positif dans le négatif, est la démarche
même de la pensée spéculative. C'est là son
côté le plus important, mais aussi le plus difficile.»
(Hegel : «La Science de la logique»). On conçoit que
la dialectique hégélienne puisse s'appliquer à des
contradictions de toute nature. Dans l'essai de Bakounine , dont nous donnons
la traduction, le parti révolutionnaire et le parti démocratique
se résoudront «en un monde nouveau pratique et spontané,
en la présence réelle de la liberté». Dans l'essai
de Stirner sur «Le faux principe de notre éducation»,
la contradiction humanisme-réalisme aboutira à «l'homme
personnel et libre». Enfin nul n'ignore le schéma marxiste
: bourgeoisie-prolétariat dont le conflit se résoudra dans
la société sans classes. Aux mains de disciples inintelligents
et pédants, la démarche dialectique hégélienne
risque de devenir purement mécanique et artificielle. Et nous ne
savons que trop avec quelle virtuosité les descendants dégénérés
de Marx et de Lénine ont tourné la manivelle de la dialectique...
La triade hégélienne ne suscita pas en France un enthousiasme
bien grand. Proudhon se révèle adversaire de «l'idéomanie
de Hegel». Certes Proudhon n'a pas eu de Hegel une connaissance approfondie
(et Marx saura le lui reprocher). Avant ses entretiens en 1844 avec Marx
et Bakounine , il avait suivi au Collège de France les cours de Ahrens
qui opposait la dialectique de Fichte au système de Hegel et on
sait que Proudhon était grand lecteur de Kant. C'est avec ironie
qu'il écrit en 1843 : «Le système de Hegel a remis
en vogue le dogme de la trinité !» Il ne croit pas à
la réconciliation des deux termes de la contradiction en une unité
supérieure et en cela il rejoint la position de la gauche hégélienne
: «La synthèse ne détruit pas réellement, mais
seulement formellement, la thèse et l'antithèse.» Pour
Proudhon les termes antinomiques ne peuvent se résoudre. Il ne peut
y avoir fusion, mais seulement «un équilibre sans cesse instable,
variable selon le développement de la société».
Ainsi «la triade compte trois termes là où il n'en
existe véritablement que deux». Bien des objections peuvent
être faites à la dialectique de Proudhon , mais ce n'est pas
ici le lieu pour en discuter.
Mais Hegel va plus loin : il applique la dialectique à l'esprit
pour reconstruire le réel. L'esprit, dépassant toutes les
contradictions qu'ils rencontre, deviendra à la fin de la démarche
dialectique l'Esprit absolu qui, face à la réalité,
mettra fin à cette ultime contradiction. L’esprit, la raison seront
la seule réalité, d'où la formule célèbre
: «Ce qui est rationnel est réel et ce qui est réel
est rationnel.» (Hegel: «Philosophie du Droit»). On voit
aussitôt ce que la formule: ce qui est réel est rationnel
contient de dangereux. «Elle légitimise les pouvoirs existants
et conduit l'homme à rester les bras croisés» (Herzen).
Elle justifie une attitude conservatrice et, parvenu au faite de la gloire,
Hegel pourra trouver dans l'État prussien la réalisation
de l'Esprit absolu.
En Allemagne, et plus particulièrement à Berlin, les jeunes
gens nourris de la pensée de Hegel commencèrent, en 1837,
à trouver pesant le joug de la philosophie officielle, de la philosophie
de l'État prussien. Dans «La Philosophie du Droit» de
Hegel, il n'y avait pas en effet seulement la célèbre formule
citée plus haut. On pouvait y lire aussi les phrases suivantes :
«L'État est la réalisation de l'idée morale...
L'État est la réalisation de la liberté concrète...
Le plus haut devoir est d'être membre de l'État... Le progrès
de l'humanité s'accomplit par l'intermédiaire de l'État.»
Une jeunesse qui supportait mal la censure et l'autorité de l'État
ne pouvait accepter de telles formules. Elle rendait à Hegel l'hommage
qu'il méritait, mais était décidée à
le dépasser : puisque ce qui est rationnel est réel, on peut
abandonner l'attitude interprétative et contemplative et dire :
ce que nous estimons rationnel doit devenir réel. Et Marx en 1844
(Thèses sur Feuerbach ) pourra proclamer : «Les philosophes
ont jusqu’ici interprété le monde de diverses façons
; il s'agit maintenant de le transformer.» Hegel, point de départ
et non point d'arrivée, initiateur d'une dynamique révolutionnaire
et non d'une statique conservatrice : c'est ce qu'exprime Bakounine dans
l'essai que nous publions : «Hegel... est le plus haut sommet de
notre culture moderne envisagée du seul point de vue théorique.
Et précisément parce qu'il est ce sommet... il est à
l'origine d'une nécessaire auto-décomposition de la culture
moderne.» Hegel est un commencement et non plus une fin et «on
sera quitte envers lui en le roulant dans le linceul de pourpre où
dorment les dieux morts»
Ainsi se forma à Berlin un noyau de jeunes gens animés
d'un esprit démocratique et d'un libéralisme politique et
social un peu vague : étudiants turbulents, philosophes d'estaminet,
dira-t-on avec dédain, mais leur influence ne fut pas négligeable
et ils constituent ce qu'on appelle la gauche hégélienne.
Eux-mêmes s'intitulaient «Jeunes Hégélien».
Et en 1837 ils formèrent à Berlin le Club des Docteurs (Doktorklub),
non sans ironie car beaucoup — dont le jeune Marx — étaient étudiants.
Mais il y avait aussi des docteurs chevronnés, des professeurs tels
que Kopper, Rutenberg, Bruno Bauer, Arnold Ruge. Ce dernier fonda en 1838
une revue, les «Annales de Halle» qui furent jusqu'en 1841
l'organe de liaison des Jeunes Hégéliens : après leur
interdiction Ruge fit paraître à Dresde, de juillet 1841 au
début de 1843 les «Annales allemandes», dont le caractère
hégélien de gauche fut plus marqué. Mais en mars 1842,
après la révocation de Bruno Bauer, le Club des Docteurs
adopta une position plus radicale et prit alors le nom de Cercle des Hommes
Libres (die Freien) que fréquentèrent Stirner et le jeune
Engels. Depuis le 1er janvier 1842, les
Jeunes Hégéliens disposaient à Cologne d'une nouvelle
tribune : «la Gazette rhénane» dont Rutenberg fut le
rédacteur en chef et à laquelle collaborèrent les
«Hommes Libres». On sait que Marx devait en octobre 1842 supplanter,
à la suite de manœuvres tortueuses, son ami Rutenberg à la
rédaction en chef du journal : il se débarrassa aussi de
la prose des Jeunes Hégéliens, mais le 21 janvier 1843 le
journal fut définitivement interdit.
Comment un jeune aristocrate russe, officier démissionnaire,
étudiant à Moscou et à Berlin, a-t-il pu, en 1842,
publier dans les «Annales allemandes» un article qui est la
manifestation la plus radicale de la gauche hégélienne ?
Ceci pose le problème de l'évolution intellectuelle de Michel
Bakounine : problème passionnant qui est celui de toute une jeunesse
russe, d'une génération dont l'enfance fut contemporaine
de l'écrasement des Décembristes, et l'adolescence de l'écrasement
de l'insurrection polonaise de 1831. Si l'on veut suivre les cheminements
de la pensée de Bakounine , vivre l'aventure passionnante de ses
enthousiasmes philosophiques, il faut se reporter à l'ouvrage fondamental
de Benoît-P. Hepner: «Bakounine et le panslavisme révolutionnaire»
(Librairie Marcel Rivière, Paris, 1950). Contentons-nous de marquer
ici les étapes essentielles de cette évolution. Étant
officier, puis à Saint-Petersbourg, Bakounine subit un engouement
passager pour la philosophie de Schelling. Puis le voici étudiant
à Moscou de 1835 à 1840. Il devient l'ami inséparable
de Stankevitch et de Biélinski. Stankevitch a l'âge de Bakounine
et mourra prématurément en 1840 : il a sur Bakounine une
forte influence et c'est lui qui l'initiera à la philosophie d'abord
de Fichte, puis de Hegel. A son tour, Bakounine sera «le père
spirituel» de Biélinski pourtant un peu plus âgé
que lui. Biélinski sera un des critiques littéraires les
plus célèbres de la Russie et mourra à quarante ans
en 1848. A ces trois amis se joindront en 1839 deux hommes qui ont marqué
le mouvement révolutionnaire russe : Herzon et Ogarev, militants
et déjà retour d'exil. Après un enthousiasme passager
pour Fichte, et qui ne laissera pas de trace, Bakounine est initié
par Stankevitch à la philosophie de Hegel ; et Bakounine se passionne
pour la dialectique hégélienne. Il étudie avec ardeur
les ouvrages de Hegel et il est visiblement envoûté par cette
religion nouvelle. Il accepte la puissance absolue de l'esprit et la fameuse
formule: «Tout ce qui est réel est rationne», le conduit
tout droit «au conformisme politique de sa première jeunesse»
(Hepner). Biélinski ira encore plus loin dans cette voie. Herzen
est stupéfait de l'influence désastreuse de la philosophie
hégélienne sur ses amis. Hepner cite un long passage de l'ouvrage
de Herzen: «Le monde russe et la révolution» où
Herzen évoque les discussions qui l'opposèrent à Biélinski
et à Bakounine : «En raisonnant de la sorte on arrive à
prouver que le monstrueux despotisme sous lequel nous vivons est tout à
fait rationnel et doit exister !» Il est probable, et Herzen l'affirme,
que Bakounine fut ébranlé par l'argumentation de son ami.
Cependant, quand Bakounine part pour Berlin en juillet 1840, il est certainement
toujours hégélien et son hégélianisme lui fait
rejeter la pensée philosophique française.
C'est à Berlin, de juillet 1840 à l'été
1842, que va se manifester chez Bakounine cette «vocation de la révolte»
(Hepner), à laquelle il restera fidèle toute sa vie. Les
causes de cette évolution ? Certainement des méditations
personnelles, de nombreuses lectures, le contact avec la vie intellectuelle
de Berlin, mais aussi les influences de Werder et de Schelling et surtout
de l'hégélien de gauche Arnold Ruge. Bakounine suivit les
cours du professeur Werder, hégélien de droite tout à
fait orthodoxe et dont le conservatisme aboutissait non à l'action
mais à un désespérant immobilisme. Ce qui contribua
à guérir Bakounine de l'idéomanie hégélienne,
si l'on en croit ce qu'il écrivit dans la «Confession»
: «Je cherchais dans la métaphysique la vie, mais elle ne
contient que la mort et l'ennui ; j'y cherchais l'action et elle n'est
qu'inactivité absolue.» Les cours du vieux Schelling, pour
lequel Bakounine conservait un respect attendri, étaient une critique
de l'hégélianisme dont les abstractions écartaient
du concret. C'est en octobre 1841 que Bakounine fit à Dresde la
connaissance d'Arnold Ruge. Ce dernier fut séduit par l'enthousiasme
de Bakounine ; et de son côté Bakounine écrivait au
sujet de Ruge: «C'est un homme intéressant, extraordinaire,
surtout en tant que journaliste, plutôt doué d'une volonté
singulièrement forte et d'un cerveau lucide que de capacités
spéculatives.» (Hepner).
Ainsi fut décidée la collaboration de Bakounine aux «Annales
allemandes». Et en octobre 1842 parut dans les numéros 249
à 252 un long article intitulé : «La réaction
en Allemagne. Fragment par un Français.» L'article était
signé d'un nom de fantaisie : Jules Elysard. Précautions
de la part de Bakounine ? Peu vraisemblable, juge Henri Arvon dans son
«Bakounine», et il ajoute que, par l'adoption d'un nom français,
«Bakounine entendait souligner qu'un certain retour vers les Français
s'était opéré en lui et qu'en tant qu'hégélien
de gauche il s'efforçait désormais de compléter la
liberté philosophique, conquête de la pensée allemande,
par la liberté politique et sociale, chère au socialisme
français.» Quoi qu'il en soit, la profession de foi de Bakounine
et un article de Ruge devaient entraîner peu après la suppression
des «Annales allemandes».
On a traduit en français quelques passages de l'article de Bakounine ,
la fin surtout, et la dernière phrase a été l'objet
d'interprétations ridicules, sans naturellement se référer
au texte entier. Dans l'ouvrage d'Hepner figure un résumé
de quatre pages dont Henri Arvon reproduit textuellement une partie. La
présente brochure comble une lacune. Cette traduction n'a été
possible que grâce à la reproduction du texte allemand de
Bakounine dans un ouvrage édité par la librairie Hegner de
Cologne en 1968 et Intitulé «Philosophie der Tat» (Philosophie
de l'action). Ce volume contient la «Réaction en Allemagne»
et les traductions allemandes de «Dieu et l'État» et
du «Catéchisme révolutionnaire» (1865-1866) reproduit
d'après l'édition des œuvres de Bakounine faite par Max Nettlau
(Berlin 1924). L'introduction, signée Rainer Beer, présente
un grand intérêt, même si l'on n'adopte pas toutes ses
conclusions.
Une telle publication est-elle utile ? Le lecteur français de
1970 ne risque-t-il pas d'être dérouté par un Bakounine
bien différent de celui des années soixante? Ne jugera-t-on
pas cet essai comme un brillant exercice d'école et une simple application
de la dialectique hégélienne ? Cependant cet essai marque
un tournant essentiel dans la pensée de Bakounine . Pour Hepner «c'est
un apport remarquable à la littérature de la gauche hégélienne
et dont la vigueur dialectique et un certain fini littéraire font,
à côté de la «Confession», le meilleur
produit sorti de la plume de Bakounine». Pour Arvon «cet essai
marque une entrée fracassante dans la phalange des Jeunes Hégéliens».
Et pour Rainer Beer «l'essai de Bakounine est, de l'avis unanime,
l'exposé le plus remarquable des conceptions des Jeunes Hégéliens».
J'arrête ces citations élogieuses, en m'étonnant seulement
du peu d'intérêt que ce texte semble avoir présenté
aux traducteurs éventuels...
*
Il est inutile de donner un résumé de l'essai de Bakounine .
Son plan apparaît nettement à la lecture, et celle-ci est
facilitée par les changements de ton dans le style : tantôt
dialectique subtile et logique pressante, tantôt ironie et parfois
lyrisme et enthousiasme messianique. Bakounine étudie la contradiction
dont les deux termes sont le parti réactionnaire (l'élément
positif) et le parti démocratique — révolutionnaire, dans
la pensée de Bakounine — (l'élément négatif).
Il insiste sur la nécessité de cet antagonisme et montre
que toute conciliation doit être écartée comme indésirable,
et d'ailleurs impossible. La résolution et le dépassement
de la contradiction seront réalisés par la destruction de
l'élément positif (c'est-à-dire de la totalité
des institutions et des cadres du parti réactionnaire dominant).
Alors le parti démocratique accédera à un plan supérieur,
transformera le monde selon ses aspirations et réalisera la liberté
: «Cette transformation... c'est un nouveau ciel et une nouvelle
terre, un monde jeune et magnifique...»
Quelques remarques s'imposent. Et tout d'abord on peut trouver les formules
: parti réactionnaire et parti démocratique, un peu vagues
et se demander si tout le débat ne se joue pas entre deux abstractions.
On s'aperçoit au cours de la lecture que le parti réactionnaire
est formé des cadres dirigeants des régimes politiques au
pouvoir et de la clique des intellectuels et des professeurs qui les soutiennent.
La fin de l'article montre que Bakounine identifie le parti démocratique
avec «le peuple, la classe des pauvres gens» qui, prenant conscience
de sa force, «prend partout une attitude menaçante».
Et on sait ce qu'entend Bakounine par ce terme de peuple qu'il a toujours
préféré au terme abstrait de «prolétariat».
Il s'agit des ouvriers, des paysans, mais aussi des «misérables»,
des déclassés, des hors-la-loi, aussi bien de ce prolétariat
en guenilles méprisé par Marx, que de ces brigands qui composaient
jadis les bandes de révoltés de Stenka Razine et de Pougatchev.
On peut aussi s'étonner du ton prophétique des dernières
pages de l'article de Bakounine : l'esprit a achevé son travail,
l'orage va éclater, un monde nouveau va naître sur les ruines
des vieilles institutions. Il serait ridicule de reprocher à Bakounine
de se nourrir d'illusions et de voir en 1842 la révolution à
sa porte. Cette erreur fut à peu près générale
et les crises du capitalisme naissant ainsi que les souffrances intolérables
d'un prolétariat surexploité firent penser que le régime
économique était prêt à s'effondrer : on prenait
les crises de croissance pour la phase finale de la décrépitude.
Cette erreur fut commise, lors de la grande crise économique de
1847, par Marx et Engels, et Engels devait le reconnaître en 1895
dans sa préface à «La lutte de classes en France»
de Marx. Stirner lui aussi, en 1844, prédira la mort de la vieille
société et la fin de l'Allemagne «qui descend au tombeau
après dix siècles de souffrances.» Mais ce ne sont
pas seulement les représentants du «parti démocratique»
qui prophétisèrent la destruction de l'ordre social. Chateaubriand,
dans les «Mémoires d'outre-Tombe» écrira en 1837
:
«J'ai dit cent fois et je le répéterai encore :
la vieille société se meurt», et en 1841 : «Le
vieil ordre européen expire... Oui, la société périra.»
Mais voici un problème plus important. Bakounine dans son essai
reste-t-il fidèle à la dialectique hégélienne
? Ou lui substitue-t-il une autre dialectique «révolutionnaire»
? Certes, Bakounine semble résoudre la contradiction qui oppose
réactionnaires et démocrates en une synthèse placée
sur un plan supérieur : la réalisation de la liberté.
Il insiste sur la nécessité historique de la contradiction,
sur l'obligation pour les réactionnaires d'être conséquents
et il s'oppose aux conciliateurs. Mais la synthèse hégélienne
supposait la suppression des termes antagonistes (thèse et antithèse),
la conservation de leurs éléments, et, enfin, l'élévation
à un plan supérieur. Or, toute la fin de l'article est très
nette : pour Bakounine , seul l'élément négatif a une
valeur en soi, il détruit l'élément positif et ce
n'est que par cette destruction, étant le seul survivant, que l'élément
négatif pourra être créateur et réaliser ce
monde nouveau, le monde de la liberté. Le rationnel que, seul, porte
en lui l'élément négatif, créera le réel.
Le schéma de Bakounine est donc le suivant : antagonisme sans conciliation
qui entraînerait «l'aplatissement» de la société,
destruction totale d'un terme de la contradiction, création d'un
ordre nouveau par le second terme subsistant. Bakounine rompt ici avec
Hegel : tout au plus pourrait-on dire qu'il ne garde de Hegel que cette
demi-formule : «Ce qui est rationnel est réel.»
Cette nécessité d'un parti réactionnaire conséquent
et combatif, ce qui maintient à un degré élevé
l'antagonisme, ce refus de toute conciliation tendent à conserver
à la lutte des classes toute sa pureté. C'est bien là
cette idée maîtresse de la «séparation»
que Proudhon développera dans la «Capacité politique
des classes ouvrières» : «La division de la société
moderne en deux classes étant flagrante, une conséquence
devait s'ensuivre : la pratique de la séparation... La séparation
que je recommande est la condition même de la vie. Se distinguer,
se définir, c'est être ; de même que se confondre et
s'absorber, c'est se perdre. Faire scission, une scission légitime,
est le seul moyen que nous ayons d'affirmer notre droit.» Et est-il
besoin de rappeler que le syndicalisme révolutionnaire, héritier
sur ce point de Bakounine et de Proudhon , voyait dans la pratique de l'action
directe sous toutes ses formes, le moyen de maintenir l'antagonisme des
classes et de rendre toujours plus audacieuse la combativité de
la classe ouvrière ? Je renvoie ici à Georges Sorel qui,
étudiant la pratique des luttes ouvrières, a écrit
dans les «Réflexions sur la violence» d'excellentes
pages sur la nécessité de la «séparation»
et contre les «pacificateurs».
*
**
Les dernières lignes de l'article de Bakounine ne font que résumer
en quelques formules saisissantes le schéma tracé par Bakounine
et indiqué ci-dessus: «Ayons donc confiance dans l'esprit
éternel qui ne détruit et qui n'anéantit que parce
qu'il est la source insondable et éternellement créatrice
de toute vie. La volupté de détruire est en même temps
une volupté créatrice !» Ce texte ne prête pas
à confusion : le révolutionnaire animé par la foi,
transporté d'enthousiasme veut connaître cette volupté
suprême d'engendrer, dans un grand acte d'amour, un monde nouveau.
Mais il lui faut d'abord briser le cadre du monde actuel et détruire
ses institutions malfaisantes : cette destruction déchaînera
le même frisson de volupté, précurseur de la volupté
de créer. Lyrisme, dira-t-on, mais ce lyrisme s'exprime dans une
situation de crise aiguë : «De sombres nuages s'amoncellent,
précurseurs de l'orage. L'atmosphère est étouffante
et grosse de tempêtes.» (Dans un article du journal «La
Réforme» du 6 août 1847 Engels se servira des mêmes
termes et écrira: «... Cet air si lourd qui pèse sur
nous annonce l'approche de l'orage.») Bakounine devait rester fidèle
toute sa vie à cette conception de la transformation sociale. Il
avait compris qu'on ne fait pas du neuf avec du vieux et qu'on ne peut
garder les institutions de la classe au pouvoir en changeant seulement
de nom et de personnel. Un État même prolétarien reste
un État, et une dictature, même celle du prolétariat,
reste une dictature. Le dernier écrit sorti de la plume de Bakounine
est cet «Étatisme et Anarchie», dont les «Archives
Bakounine» (tome III) viennent enfin de publier le texte russe et
la traduction française, et nous y lisons ces lignes étrangement
semblables à la fin de l'article de 1842 : «Cette passion
négative de la destruction est loin d'être suffisante pour
porter la cause révolutionnaire au niveau voulu ; mais sans elle
cette cause est inconcevable, voire impossible, car il n'y a pas de révolution
sans destruction profonde et passionnée, destruction salvatrice
et féconde parce que précisément d'elle, et seulement
par elle, se créent et s'enfantent les mondes nouveaux.» Ce
texte de 1873 montre la continuité de la pensée de Bakounine .
Tout lecteur de bonne foi, même non anarchiste ou libertaire,
ne peut donner de la formule qui sert de conclusion à l'article
de Bakounine une autre interprétation que celle qui vient d'être
exposée. Ricarda Huch, poétesse et historien du romantisme
allemand, a écrit sous le titre: «Michael Bakunin und die
Anarchie» (Insel-Verlag 1923) une pénétrante étude
de la vie et de la pensée de Bakounine . Elle commente comme suit
la fin de l'essai : «Pour la première fois apparaît
ici cette ivresse révolutionnaire si caractéristique chez
Bakounine , cette nostalgie de la mort, ce mélange enivrant d'intense
volupté et de destruction. Aucun homme de génie ne se peut
concevoir sans cela, car, pour apporter quelque chose de nouveau, il lui
faut écarter de sa route les obstacles qui restent du passé.»
Bien souvent, des biographes ou commentateurs de Bakounine ont cité
l'unique dernière phrase de l'article ; défenseurs avoués
ou honteux de la société bourgeoise, ils ont cru, ou feint
de croire, que pour Bakounine détruire c'était construire.
Bakounine devenait donc un démolisseur, un maniaque du crime et
de l'incendie, alors que son œuvre est imprégnée d'esprit
constructif et qu'il a toujours condamné un individualisme stérile
et exalté la solidarité des travailleurs. Je ne veux donner
de cette incompréhension malveillante que quelques exemples, laissant
de côté la ridicule traduction — due sans doute à une
lecture «Luft», au lieu de «Lust» — qu'on trouve
dans la préface de Dragomanov à la «Correspondance
de Bakounine» (1896) «L'atmosphère de la destruction...»
!1
Nous lisons dans «Le socialisme allemand et le nihilisme russe»,
ouvrage particulièrement tendancieux et mal informé de J.
Bourdeau (1894) ces appréciations sur Bakounine : «Cerveau
fêlé, agitateur furieux, passion sauvage» et sur la
fameuse dernière phrase : «L'idée devient l'utopie
monstrueuse, la vision intense et grandiose du bouleversement universel,
de la création qui s'effondre, de l'incendie qui dévore la
civilisation vermoulue, la réduit en cendres, et sur cette cendre
féconde voit naître l'âge d'or. Vive le chaos et l'extermination
! Vive la mort ! Place à l'avenir !» Et voici le portrait
de Bakounine d'après Leroy-Beaulieu dans son ouvrage : «L'empire
des tsars et les Russes» (Paris, 1890, tome D : «Bakounine ...
fanatique de négation, maniaque fermé à tout ce qui
était étranger à sa folie... apôtre de la destruction,
prophète de l'anarchie et de l'amorphisme...» Pour Henri Arvon,
tout de même plus nuancé : «Bakounine ne dépassera
jamais le stade auquel il parvient en 1842... La passion de la destruction
qui s'accorde au mouvement de son esprit ne cessera de dominer celle de
la création.» On a souvent reproché à Bakounine
— et en quels termes ! — son désir de pan-destruction : on regrette
de rencontrer ce terme dans la préface de Rainer Beer à «Philosophie
der Tat», mais il l'applique à une période postérieure
à 1842. Il écrit en effet : «Bakounine ne fait qu'effleurer
le thème de la destruction. Il est à la veille de la transmutation
des valeurs, pour employer l'expression de Nietzsche. Plus tard il ira
plus loin, jusqu'à la pan-destruction systématique : c'est-à-dire
que tout doit être détruit, le monde du passé comme
la totalité du monde présent.»
Et d'ailleurs, les bons bourgeois qui au seul mot de «destruction»
manifestent une indignation lyrique, croient-ils vraiment que la destruction
des institutions d'une société, la destruction d'un régime
politique et économique s'accompagnent forcément de massacres,
d'incendies et autres abominations ? Ces bons bourgeois ont-ils à
ce point oublié les grands ancêtres qu'ils ne se souviennent
plus de cette nuit du 4 août, où, sans effusion de sang, a
été anéantie la société féodale
et créé un ordre nouveau ?
Encore un mot sur ce sujet : il est de bon ton d'opposer au destructeur
Bakounine le raisonnable Proudhon qui, parait-il, n'était pas un
«bousculeur». Pour en finir avec certaines légendes,
voici ce qu'écrivait Proudhon en 1839 : «Nous appelons la
force... Propriétaires, défendez-vous ! Il y aura des combats
et des massacres» («Célébration du dimanche»).
Et en 1851 dans l'«Idée générale de Révolution»
: «Une liquidation générale est le préliminaire
obligé de toute révolution. Après soixante années
d'anarchie mercantile et économique, une seconde nuit du 4 Août
est indispensable.» Proudhon rejoint ici Bakounine , ce qui permet
au sociologue Georges Gurvitch d'écrire : «Proudhon reste
révolutionnaire jusqu'à son dernier souffle. Ou l'humanité
périra, ou la révolution sociale vaincra dans l'immédiat
et fera de véritables miracles ; aucun compromis n'est plus possible.»
Enfin ceux qu'indigne l'association destruction-création, devraient
songer que cette formule n'est, après tout, qu'un lieu commun bien
rebattu de la poésie lyrique allemande et même de toute la
poésie occidentale : le printemps naît de l'hiver, le jour
sort de la nuit (comme d'une victoire, dira Hugo !), la vie sort de la
mort. Bakounine avait, au cours de son adolescence, lu avec enthousiasme
Schiller, Gœthe surtout, les romantiques allemands et peut-être trouve-t-on
dans la pensée de Bakounine un écho lointain du cri de Gœthe
dans la célèbre poésie « Nostalgie bienheureuse»
: Meurs et deviens !
Point n'est besoin d'être anarchiste pour prétendre que
créer suppose une destruction préalable. L'idée est
banale chez tous ceux qui souhaitent une transformation de la société,
quelle que soit cette transformation. Un seul exemple: l'écrivain
allemand Ernst Jünger, que certains considèrent, d’ailleurs
à tort, comme un précurseur du Troisième Reich, n'était
certes pas un anarchiste. Dans son ouvrage «Der Arbeiter» (Le
travailleur) paru en 1932, il se fait l'apôtre de la destruction
du vieux monde d'où sortira un monde rajeuni et il condamne réformistes
et conciliateurs : «L'avenir ne peut éclore que grâce
à la complète destruction du vieil édifice.»
La formule de Bakounine n'est, au fond, pour tout révolutionnaire
que l'expression du simple bon sens.
*
* *
Et pour finir, voici les jugements de deux marxistes considérables
sur l'essai de Bakounine . D'abord Riazanov (tome II de l'édition
des œuvres complètes de Marx-Engels — Institut Marx-Engels — Moscou)
: il considère que Bakounine a été fortement influencé
par deux brochures d'Engels, dirigées contre la philosophie de Schelling,
parues anonymement peu avant l'article de Bakounine : «Bakounine
a fait son tournant décisif sous l'influence de la campagne contre
Schelling... Seule la méconnaissance de ces rapports historiques
a permis de surestimer le degré d'originalité et le caractère
révolutionnaire de l'article de Bakounine ... L'article de Bakounine
était un écho de pensées qui lui étaient étrangères.»
Bakounine sous-produit d'Engels ! Ce n'est pas sérieux...
Et voici Franz Mehring, historien de la social démocratie : ...
«un souffle caractéristique, un curieux mélange d'élégie
et de fanatisme, un aristocratisme blasé». (F. Mehring. «Histoire
de la social-démocratie allemande» — Stuttgart 1909.) Aristocratisme
blasé ! Alors que l'essai de Bakounine , du premier mot jusqu'à
la fin, est un appel passionné à la liberté !
Septembre 1969.
Jean BARRUÉ.
Note du traducteur. — Le texte allemand de Bakounine ne comportait
pas de sous-titres : ceux-ci ont été ajoutés pour
faciliter la lecture.
Michel Bakounine
La réaction en Allemagne
Les adversaires de la liberté
Liberté, réalisation de la liberté : qui peut nier
que ces mots soient maintenant en tête de l'ordre du jour de l'histoire
? Amis et ennemis le reconnaissent bon gré mal gré et personne
même n'osera se déclarer ouvertement et hardiment adversaire
de la liberté. Mais parler de quelque chose et la reconnaître
ne lui donne pas une existence réelle, et cela l'Évangile
le sait bien2 ; en effet, il y a malheureusement
encore une foule de gens qui, à vrai dire, ne croient pas dans le
plus profond de leur cœur à la liberté. Il vaut la peine,
dans l'intérêt de cette cause, de s'occuper d'eux. Ils appartiennent
à des types très différents : nous rencontrons en
premier lieu des gens haut placés, chargés d'ans et d'expérience
qui, dans leur jeunesse, étaient même des dilettantes de la
liberté politique ; un homme riche et distingué trouve en
effet une certaine jouissance raffinée à parler de liberté
et d'égalité, ce qui le rend en outre doublement intéressant
en société. Mais comme ils ne peuvent plus maintenant jouir
de la vie comme au temps de leur jeunesse, ils cherchent à dissimuler
leur délabrement physique et intellectuel sous le voile de «l'expérience»
—un mot dont on a si souvent abusé ! — C'est perdre son temps que
de parler avec ces gens ; jamais ils n'ont pris la liberté au sérieux,
jamais la liberté ne fut pour eux cette religion qui ne conduit
aux plus grandes jouissances et au bonheur suprême que par la voie
des plus terribles contradictions, au prix des plus amères souffrances
et d'un renoncement total et sans réserve. Il n'y a vraiment aucun
intérêt à discuter avec eux, car ils sont vieux et
ainsi, bon gré mal gré, ils mourront bientôt.
Mais il y a malheureusement aussi beaucoup de personnes jeunes qui partagent
avec les gens du premier groupe les mêmes convictions, ou plutôt
l'absence de toute conviction. Ils appartiennent pour la plupart à
cette aristocratie qui de par sa nature est frappée depuis longtemps,
en Allemagne, de mort politique, soit à la classe bourgeoise et
commerçante, soit à celle des fonctionnaires. Avec eux il
n'y a rien à entreprendre, et même encore moins qu'avec les
gens judicieux et expérimentés de la première catégorie
qui ont déjà un pied dans la tombe. Ces derniers avaient
au moins une apparence de vie, tandis que les autres sont de naissance
des êtres inexistants, des hommes morts. Ils sont tout empêtrés
dans leurs intérêts sordides de vanité ou d'argent
et uniquement occupés de leurs succès quotidiens, ils ignorent
même tout de la vie et de ce qui se passe autour d'eux, au point
que, s'ils n'avaient pas entendu parler un peu à l'école
de l'histoire et de l'évolution des idées, ils croiraient
vraisemblablement que le monde n'a jamais été autre que ce
qu'il est maintenant. Ce sont des natures ternes, des ombres qui ne peuvent
être ni utiles ni nuisibles ; nous n'avons rien à craindre
d'eux, car seul ce qui est vivant peut agir et comme il est passé
de mode d'avoir commerce avec des ombres, nous ne voulons pas perdre notre
temps avec eux.
Mais il y a encore une troisième catégorie d'adversaires
du principe de la Révolution, c'est le parti réactionnaire
surgi peu après la Restauration dans toute l'Europe et qui s'appelle
conservatisme en politique, école historique en science du droit,
et philosophie positive dans les sciences spéculatives. Nous avons
l'intention de discuter avec ce parti et il serait absurde de notre part
d'ignorer son existence et de paraître le considérer comme
insignifiant ; nous reconnaissons au contraire sincèrement qu'il
est partout maintenant le parti dirigeant, et, bien plus, nous sommes prêts
à lui accorder que sa force présente n'est pas un jeu du
hasard, mais qu'elle a ses racines profondes dans l'évolution de
l'esprit moderne. En général, je ne reconnais au hasard aucune
influence réelle sur l'histoire ; l'histoire est un développement
libre, mais aussi nécessaire, de la pensée libre, de sorte
que si j'attribuais au hasard la prépondérance actuelle du
parti réactionnaire, je rendrais le plus mauvais service à
la profession de foi démocratique qui se fonde uniquement sur la
liberté absolue de la pensée. Ce serait d'autant plus dangereux,
pour nous, de nous endormir dans une quiétude néfaste et
trompeuse, que malheureusement, jusqu'à présent, nous sommes
encore très loin de comprendre notre situation. Danger d'autant
plus grand que, dans la méconnaissance, qui n'est que trop fréquente,
de la véritable origine de notre force et de la nature de notre
ennemi, accablés par le triste spectacle de la vulgarité,
nous pouvons perdre tout notre courage, ou — ce qui est peut-être
pire — comme le désespoir ne peut durer chez un être plein
de vie, être en proie à une témérité
injustifiée, enfantine et stérile.
Parti démocratique et parti réactionnaire
Rien ne peut être plus utile au parti démocratique que
de connaître sa faiblesse momentanée et la force relative
de ses adversaires. Cette connaissance le fait sortir d'abord du vague
de l'imagination et entrer dans cette réalité où il
doit vivre, souffrir, et finalement vaincre. Elle rend son enthousiasme
réfléchi et modeste. Lorsque, par ce douloureux contact avec
la réalité, il aura pris conscience de sa mission sacrée
et sacerdotale ; lorsqu'il sera en proie aux innombrables difficultés
qui se dressent partout sur son chemin et qui n'ont pas leur source — comme
souvent le parti démocratique semble le croire — dans l'obscurantisme
de ses adversaires, mais bien plutôt dans la richesse et la complexité
de la nature humaine qui résiste aux théories abstraites
; lorsque ces difficultés lui auront fait connaître, et par
suite, comprendre, les imperfections de toute son existence présente
et lui auront montré que son ennemi n'est pas seulement en dehors
de lui, mais aussi et surtout en lui-même et que, par suite, il doit
commencer à vaincre cet ennemi immanent ; lorsqu'il aura acquis
la conviction que la démocratie ne consiste pas seulement en une
opposition aux gouvernants, n'est pas une réforme particulière
constitutionnelle, politique ou économique, mais qu'elle annonce
une transformation totale de la structure actuelle du monde et une vie
essentiellement nouvelle, inconnue jusqu'ici dans l'histoire ; lorsque
tout ceci l'aura convaincu que la démocratie est une religion, lorsque
cette conception l'aura rendu lui-même religieux, c'est-à-dire
non seulement pénétré de son principe en pensée
et en raisonnement, mais aussi fidèle à ce principe dans
la vie réelle, jusque dans ses plus petites manifestations : c'est
alors, et alors seulement que le parti démocratique remportera sur
le monde une victoire effective.
Nous reconnaissons donc sincèrement que la puissance actuelle
du parti réactionnaire n'est pas le fait du hasard, mais est une
nécessité historique. Elle n'a pas son origine dans l'imperfection
du principe démocratique : celui-ci est, en effet, l'égalité
entre les hommes se réalisant dans la liberté, mais c'est
aussi cette entité de l'esprit la plus profonde, la plus générale,
la plus universelle, en un mot cette entité unique qui se manifeste
dans l'histoire. Cette puissance du parti réactionnaire est l'effet
de l'imperfection du parti démocratique qui n'est pas encore parvenu
à la conscience affirmative de son principe et par suite n'existe
qu'en tant que négation de la réalité présente.
Mais n'étant que négation, il reste d'abord nécessairement
étranger à cette plénitude de la vie, dont il ne peut
pas encore saisir le développement à partir d'un principe
conçu par lui sous une forme presque uniquement négative.
C'est pourquoi, jusqu'à présent, il n'est qu'un parti et
pas encore cette réalité vivante qui est l'avenir et non
pas le présent. Comme les démocrates forment seulement un
parti (et encore, à en juger par les manifestations extérieures
de son existence, un faible parti), comme le fait de n'être qu'un
parti suppose, opposé à eux, un autre parti puissant, cela
seul devrait éclairer les démocrates sur leurs propres imperfections
qui résident essentiellement en eux.
D'après sa nature et son principe, le parti démocratique
aspire au général et à l'universel, mais d'après
son existence en tant que parti il est seulement quelque chose de particulier
— le négatif— s’opposant à quelque autre chose de particulier
— le positif. Toute l’importance et toute la force irrésistible
du négatif consistent dans l'anéantissement du positif, mais,
en même temps que le positif, le négatif court à sa
ruine, en raison de sa nature particulière, imparfaite et inadaptée
à son essence. Le parti démocratique n'existe pas en tant
que tel dans la plénitude de son affirmation, mais seulement comme
la négation du positif : c'est pourquoi il doit, dans cette forme
imparfaite, disparaître en même temps que le positif, pour
renaître spontanément sous une forme régénérée
et dans la plénitude vivante de son être. Ainsi le parti démocratique
se change en lui-même et cette transformation n'est pas seulement
quantitative, elle n'est pas un simple élargissement de son existence
actuelle imparfaite : Dieu nous en préserve ! Car un tel élargissement
conduirait à un aplatissement universel et le terme final de l'histoire
serait un néant absolu. Cette transformation est au contraire qualitative,
c'est une révélation qui vit et qui apporte la vie, c'est
un nouveau ciel et une nouvelle terre, un monde jeune et magnifique, dans
lequel toutes les dissonances actuelles se résoudront en une unité
harmonieuse.
Il est impossible de corriger les imperfections du parti démocratique
en mettant un terme au caractère exclusif de son existence en tant
que parti par une apparente conciliation avec le positif : ce seraient
là de vains efforts car le positif et le négatif sont une
fois pour toutes incompatibles. Le négatif, pour autant qu'on l'isole
de son opposition au positif et qu'on le considère en soi, paraît
être sans substance et sans vie. Cette inconsistance apparente est
même le reproche capital que les positifs font aux démocrates
; ce reproche ne repose que sur un malentendu, car le négatif ne
peut être pris isolément — il ne serait alors absolument rien
! — mais seulement dans son opposition au positif; tout son être,
son contenu, sa vitalité tendent à la destruction du positif.
«La propagande révolutionnaire, dit le Pentarque,3
est de par sa nature intime la négation des institutions existantes
de l'État, car son caractère le plus authentique ne peut
lui assigner d'autre programme que la destruction de tout ce qui existe.»
Mais alors est-il possible que le négatif, dont toute la vie n'a
pour mission que de détruire, puisse apparemment s'accorder avec
ce que sa nature intime l'oblige à détruire ? Seuls peuvent
le penser ces gens sans flamme et sans énergie qui ne se font aucune
idée sérieuse du positif et du négatif.
Le parti démocratique en face des réactionnaires
purs
Au sein du parti réactionnaire on peut distinguer actuellement
deux groupes principaux : dans l'un figurent les réactionnaires
purs et conséquents, dans l'autre les inconséquents et conciliateurs.
Les premiers conçoivent l'opposition dans toute sa pureté
; ils savent bien qu'on ne peut pas davantage concilier le positif et le
négatif que l'eau et le feu ; ne voyant pas dans le négatif
le côté affirmatif de sa nature, ils ne peuvent y croire,
et ils en déduisent fort correctement que le positif ne peut se
maintenir que par l'écrasement total du négatif. En même
temps ils ne se rendent pas compte que le positif n'est ce positif défendu
par eux que dans la mesure où le négatif s'oppose encore
à lui ; ils ne saisissent pas que, par suite, si le positif remportait
une victoire totale sur le négatif, il serait désormais en
dehors de l'opposition, il ne serait plus alors le positif, mais bien plutôt
l'achèvement du négatif : il faut leur pardonner cette incompréhension,
car l'aveuglement est le caractère essentiel de tout positif, tandis
que le discernement est le propre du seul négatif. Dans notre triste
époque sans conscience, nombreux sont ceux qui par lâcheté
essaient de cacher à eux-mêmes les strictes conséquences
de leurs propres principes et espèrent ainsi échapper au
risque d'être dérangés dans l'édifice artificiel
et fragile de leurs prétendues convictions. Aussi faut-il dire un
grand merci à ces messieurs les purs réactionnaires. Ils
sont sincères, honnêtes et veulent être des hommes entiers.
On ne peut parler beaucoup avec eux, parce qu'ils ne veulent jamais se
prêter à une conversation raisonnable et, maintenant que le
négatif a répandu partout son ferment de décomposition,
il leur est bien difficile, sinon impossible, de se maintenir dans le pur
positif : à tel point qu'il leur faut se séparer de leur
propre raison, avoir peur d'eux-mêmes et redouter le moindre essai
de démontrer leurs convictions, ce qui entraînerait à
coup sûr leur réfutation. Ils ont parfaitement conscience
de cela: aussi remplacent-ils la parole par l'injure... Ils n'en sont pas
moins des hommes honnêtes et entiers, ou, plus exactement, ils veulent
être des hommes honnêtes et entiers. Ils ont comme nous la
haine de toute demi-mesure, car ils savent que seul un homme entier peut
être bon et que les demi-mesures sont la source empoisonnée
de tout le mal.
Ces réactionnaires fanatiques nous accusent d'hérésie,
et, si c'était possible, ils feraient surgir de l'arsenal de l'histoire
la force occulte de l'Inquisition pour l'utiliser contre nous ; ils nous
dénient tout sentiment bon ou humain et ne voient en nous que des
Antéchrists endurcis qu'il est permis de combattre par tous les
moyens. Leur rendrons-nous la monnaie de leur pièce ? Non, ce serait
indigne de nous et de la grande cause que nous défendons. Le grand
principe au service duquel nous nous sommes voués nous donne, parmi
bien d'autres avantages, le beau privilège d'être justes et
impartiaux sans pour cela causer du tort à notre cause. Tout ce
qui ne repose que sur un point de vue exclusif ne peut utiliser comme arme
la vérité, car la vérité est en contradiction
avec tout point de vue exclusif. Tout ce qui est exclusif est forcément
dans ses déclarations partial et fanatique, car il ne peut s'affirmer
que par la suppression brutale de tous les autres points de vue exclusifs
qui lui sont opposés et qui sont justifiés autant que lui.
Un point de vue exclusif, par le seul fait d'exister, suppose qu'il en
existe d'autres qu'il doit, en raison de sa nature particulière,
éliminer pour se maintenir. Cette contradiction est la malédiction
qui pèse sur lui, une malédiction qu'il porte en lui et qui
change en haine l'expression de tous les bons sentiments innés chez
tout homme considéré en tant qu'homme.
Nous sommes à cet égard infiniment plus heureux ; certes,
en tant que parti, nous nous opposons aux positivistes, nous les combattons,
et cette lutte éveille alors en nous toutes les mauvaises passions
; le fait d'appartenir nous-mêmes à un parti nous rend aussi
très souvent partiaux et injustes. Mais nous ne sommes pas seulement
ce parti négatif opposé au positif ; notre source de vie,
c'est le principe universel de la liberté absolue, un principe qui
renferme en lui tout ce qu'il y a de bon dans le positif et qui est au-dessus
du positif, aussi bien qu'au-dessus de nous considérés comme
parti. En tant que parti nous faisons seulement de la politique, mais nous
ne trouvons notre justification que dans notre principe, sinon notre cause
ne serait pas meilleure que celle du positif, et il nous faut, pour notre
propre conservation, rester fidèle à notre principe comme
à l'unique fondement de notre force et de notre vie, c'est-à-dire
nous élever continuellement de cette existence étroite et
seulement politique jusqu'à la religion de notre principe universel
et ouvert sur la vie. Nous devons agir non seulement politiquement, mais
aussi dans notre politique religieusement, ce qui signifie avoir la religion
de la liberté dont la seule expression authentique est la justice
et l'amour. Oui, c'est à nous — qu'on traite d'ennemis de la religion
chrétienne — c'est à nous seuls qu'est réservée
cette tâche dont nous nous sommes fait le devoir suprême :
pratiquer effectivement l'amour même dans les combats les plus acharnés,
cet amour qui est le plus haut commandement du Christ et le principe unique
du vrai christianisme.
Nous cherchons à être justes même à l'égard
de nos ennemis, et nous reconnaissons volontiers qu'ils s'efforcent de
vouloir réellement le bien et, bien plus, que leur nature les avait
destinés au bien et à une vie animée et que, seul,
un inconcevable coup du sort les a détournés de leur véritable
vocation. Nous ne parlons pas de ceux qui n'ont rallié leur parti
que pour laisser la champ libre à leurs mauvaises passions : des
tartuffes, il y en a malheureusement beaucoup dans tous les partis ! Nous
ne parlons que des défenseurs sincères du positivisme conséquent,
qui s'efforcent d'arriver au bien sans avoir la volonté de le réaliser,
c'est là leur grande infortune et leur conscience en est déchirée.
Ils ne voient dans le principe de la liberté qu'une froide et plate
abstraction, à laquelle la platitude et la sécheresse de
maints défenseurs de ce principe ont activement collaboré,
une abstraction qui se v
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