Un journal purement révolutionnaire  
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  Post� le dimanche 17 mai 2009 @ 13:29:10 by AnarchOi
Contributed by: AnarchOi
AnarchieTraduit par Jean Barrué
Cahiers Spartacus, juillet-août 1970
Série B n°35


INTRODUCTION
de Jean Barrué

 



Nous affirmons que la liberté doit être comprise, dans son acception la plus complète et la plus large, comme but du progrès historique de l'humanité.
Michel Bakounine.

Les premières années quarante du siècle dernier, en France et en Allemagne, furent marquées par la publication de nombreux ouvrages et articles de revue qui sont à l'origine d'une nouvelle ère de l'histoire politique et sociale du monde. Les idées, les doctrines et les philosophies dont ces quelques années virent l'éclosion, n'ont pas fini, après cent trente ans, d'exercer leur influence et de peser sur la pensée et l'action des hommes d'aujourd'hui. En France, de 1840 à 1843, paraissent quatre ouvrages de Proudhon : «Qu'est-ce que la propriété ?» — «Deuxième mémoire sur la propriété» — «Avertissement aux propriétaires» — «De la création de l'ordre dans l'humanité». Et en 1840, Cabet publie son «Voyage en Icarie», et Louis Blanc son «Organisation du travail». En Allemagne, Feuerbach fait paraître «L'essence du Christianisme» (1841) et la «Philosophie de l'avenir» (1843) ; la littérature s'intéresse à la question sociale avec Heine, Gutzkow, Laube et le poète Herwegh, auteur des «Chants d'un vivant». En avril 1842, dans la «Gazette rhénane» paraît un brillant essai de Stirner sur «Humanisme et réalisme, ou le faux principe de notre éducation». La même «Gazette rhénane» contient en mai 1842 le premier article du jeune Marx qui deviendra bientôt rédacteur en chef de ce journal. Enfin, en octobre 1842, les «Annales allemandes» d'Arnold Ruge publient, directement en allemand, le premier essai d'un jeune Russe, Michel Bakounine : «La réaction en Allemagne». Ainsi, en trois années, s'affirment quatre penseurs : Proudhon, Stirner, Marx et Bakounine qui sont à l'origine de ce que nous appelons en langage moderne le communisme et l'anarchisme. Ces quatre hommes sont jeunes : en 1842, Marx et Bakounine ont vingt-quatre et vingt-huit ans. Proudhon et Stirner sont leurs aînés avec trente-trois et trente-six ans. Leurs caractères sont dissemblables et leurs destins seront bien différents : Stirner après une vie effacée mourra misérablement, Marx sera surtout un homme de cabinet et de bibliothèque, Proudhon et Bakounine, ce dernier surtout, mèneront une vie militante et connaîtront la prison. Mais Marx, Stirner et Bakounine ont un point commun : ils ont été profondément imprégnés de philosophie hégélienne, tandis que Proudhon a échappé à cette influence. En laissant de côté le cas de Proudhon, on peut dire que, si communisme et anarchisme sont séparés par un fossé que j'estime infranchissable, ils ont une origine commune : la philosophie de Hegel, ou plutôt une interprétation «gauchiste» de cette philosophie.

Hegel était mort en 1831, mais l'hégélianisme restait le sommet qu'avait atteint, sans le dépasser, l'idéalisme philosophique allemand. Il est difficile aujourd'hui de comprendre cette ardeur passionnée avec laquelle la jeunesse étudiante de Berlin comme de Moscou s'enthousiasmait pour la philosophie de Hegel. Et ces jeunes gens, rompus à la dialectique hégélienne, étaient décidés à aller plus loin que le maître et à «mettre sur les pieds ce système hégélien qui reposait sur la tête» (Marx). On pourrait, d'ailleurs sans intention péjorative, leur appliquer ce mot du philosophe Lagneau à l'égard des disciples qui trahissent le maître : «Ils ont volé l'outil !»...

«On doit concevoir et établir comme principe la contradiction dont le principe doit être énoncé ainsi : toutes les choses sont contradictoires en soi. Cette proposition exprime l'essence et la vérité des choses... L'identité n'est que la détermination du simple immédiat, de l'Être mort, tandis que la contradiction est la racine de tout mouvement et de toute vitalité ; c'est seulement dans la mesure où elle renferme une contradiction qu'une chose est capable de mouvement, d'élan, d'activité.» (Hegel: «La Science de la logique»). Cette notion de contradiction conduit à définir la dialectique hégélienne ou plutôt la triade dialectique hégélienne pour laquelle, au lieu d'employer les termes traditionnels de thèse, antithèse, synthèse, nous utiliserons la terminologie de Hegel. La contradiction suppose un premier terme, l'affirmation ou le principe positif. L'affirmation est un élément conservateur et sa seule existence suffit pour donner naissance à un élément antagoniste, la négation ou principe négatif. La négation est l'élément actif — on pourrait dire révolutionnaire — de la contradiction. La négation sort de l'affirmation et l'existence de l'une entraîne l'existence de l'autre. Il serait vain pour chacun des deux principes d'essayer d'anéantir le principe antagoniste et ainsi se justifie la formule de Hegel : «Ce qui est négatif est positif autant que ce que nous considérons comme positif.» La réconciliation de la contradiction se fera par la fusion des principes antagonistes en une nouvelle unité qui sera un dépassement des deux termes de la contradiction. Ce troisième terme de la triade est la négation de la négation qui supprime les deux principes antagonistes tout en conservant la totalité de leur contenu et en s'élevant à une affirmation supérieure : «La démarche dialectique, telle que nous la comprenons ici, la saisie des opposés dans leur unité ou du positif dans le négatif, est la démarche même de la pensée spéculative. C'est là son côté le plus important, mais aussi le plus difficile.» (Hegel : «La Science de la logique»). On conçoit que la dialectique hégélienne puisse s'appliquer à des contradictions de toute nature. Dans l'essai de Bakounine, dont nous donnons la traduction, le parti révolutionnaire et le parti démocratique se résoudront «en un monde nouveau pratique et spontané, en la présence réelle de la liberté». Dans l'essai de Stirner sur «Le faux principe de notre éducation», la contradiction humanisme-réalisme aboutira à «l'homme personnel et libre». Enfin nul n'ignore le schéma marxiste : bourgeoisie-prolétariat dont le conflit se résoudra dans la société sans classes. Aux mains de disciples inintelligents et pédants, la démarche dialectique hégélienne risque de devenir purement mécanique et artificielle. Et nous ne savons que trop avec quelle virtuosité les descendants dégénérés de Marx et de Lénine ont tourné la manivelle de la dialectique...

La triade hégélienne ne suscita pas en France un enthousiasme bien grand. Proudhon se révèle adversaire de «l'idéomanie de Hegel». Certes Proudhon n'a pas eu de Hegel une connaissance approfondie (et Marx saura le lui reprocher). Avant ses entretiens en 1844 avec Marx et Bakounine, il avait suivi au Collège de France les cours de Ahrens qui opposait la dialectique de Fichte au système de Hegel et on sait que Proudhon était grand lecteur de Kant. C'est avec ironie qu'il écrit en 1843 : «Le système de Hegel a remis en vogue le dogme de la trinité !» Il ne croit pas à la réconciliation des deux termes de la contradiction en une unité supérieure et en cela il rejoint la position de la gauche hégélienne : «La synthèse ne détruit pas réellement, mais seulement formellement, la thèse et l'antithèse.» Pour Proudhon les termes antinomiques ne peuvent se résoudre. Il ne peut y avoir fusion, mais seulement «un équilibre sans cesse instable, variable selon le développement de la société». Ainsi «la triade compte trois termes là où il n'en existe véritablement que deux». Bien des objections peuvent être faites à la dialectique de Proudhon, mais ce n'est pas ici le lieu pour en discuter.

Mais Hegel va plus loin : il applique la dialectique à l'esprit pour reconstruire le réel. L'esprit, dépassant toutes les contradictions qu'ils rencontre, deviendra à la fin de la démarche dialectique l'Esprit absolu qui, face à la réalité, mettra fin à cette ultime contradiction. L’esprit, la raison seront la seule réalité, d'où la formule célèbre : «Ce qui est rationnel est réel et ce qui est réel est rationnel.» (Hegel: «Philosophie du Droit»). On voit aussitôt ce que la formule: ce qui est réel est rationnel contient de dangereux. «Elle légitimise les pouvoirs existants et conduit l'homme à rester les bras croisés» (Herzen). Elle justifie une attitude conservatrice et, parvenu au faite de la gloire, Hegel pourra trouver dans l'État prussien la réalisation de l'Esprit absolu.

En Allemagne, et plus particulièrement à Berlin, les jeunes gens nourris de la pensée de Hegel commencèrent, en 1837, à trouver pesant le joug de la philosophie officielle, de la philosophie de l'État prussien. Dans «La Philosophie du Droit» de Hegel, il n'y avait pas en effet seulement la célèbre formule citée plus haut. On pouvait y lire aussi les phrases suivantes : «L'État est la réalisation de l'idée morale... L'État est la réalisation de la liberté concrète... Le plus haut devoir est d'être membre de l'État... Le progrès de l'humanité s'accomplit par l'intermédiaire de l'État.» Une jeunesse qui supportait mal la censure et l'autorité de l'État ne pouvait accepter de telles formules. Elle rendait à Hegel l'hommage qu'il méritait, mais était décidée à le dépasser : puisque ce qui est rationnel est réel, on peut abandonner l'attitude interprétative et contemplative et dire : ce que nous estimons rationnel doit devenir réel. Et Marx en 1844 (Thèses sur Feuerbach ) pourra proclamer : «Les philosophes ont jusqu’ici interprété le monde de diverses façons ; il s'agit maintenant de le transformer.» Hegel, point de départ et non point d'arrivée, initiateur d'une dynamique révolutionnaire et non d'une statique conservatrice : c'est ce qu'exprime Bakounine dans l'essai que nous publions : «Hegel... est le plus haut sommet de notre culture moderne envisagée du seul point de vue théorique. Et précisément parce qu'il est ce sommet... il est à l'origine d'une nécessaire auto-décomposition de la culture moderne.» Hegel est un commencement et non plus une fin et «on sera quitte envers lui en le roulant dans le linceul de pourpre où dorment les dieux morts»

Ainsi se forma à Berlin un noyau de jeunes gens animés d'un esprit démocratique et d'un libéralisme politique et social un peu vague : étudiants turbulents, philosophes d'estaminet, dira-t-on avec dédain, mais leur influence ne fut pas négligeable et ils constituent ce qu'on appelle la gauche hégélienne. Eux-mêmes s'intitulaient «Jeunes Hégélien». Et en 1837 ils formèrent à Berlin le Club des Docteurs (Doktorklub), non sans ironie car beaucoup — dont le jeune Marx — étaient étudiants. Mais il y avait aussi des docteurs chevronnés, des professeurs tels que Kopper, Rutenberg, Bruno Bauer, Arnold Ruge. Ce dernier fonda en 1838 une revue, les «Annales de Halle» qui furent jusqu'en 1841 l'organe de liaison des Jeunes Hégéliens : après leur interdiction Ruge fit paraître à Dresde, de juillet 1841 au début de 1843 les «Annales allemandes», dont le caractère hégélien de gauche fut plus marqué. Mais en mars 1842, après la révocation de Bruno Bauer, le Club des Docteurs adopta une position plus radicale et prit alors le nom de Cercle des Hommes Libres (die Freien) que fréquentèrent Stirner et le jeune Engels. Depuis le 1er janvier 1842, les Jeunes Hégéliens disposaient à Cologne d'une nouvelle tribune : «la Gazette rhénane» dont Rutenberg fut le rédacteur en chef et à laquelle collaborèrent les «Hommes Libres». On sait que Marx devait en octobre 1842 supplanter, à la suite de manœuvres tortueuses, son ami Rutenberg à la rédaction en chef du journal : il se débarrassa aussi de la prose des Jeunes Hégéliens, mais le 21 janvier 1843 le journal fut définitivement interdit.

Comment un jeune aristocrate russe, officier démissionnaire, étudiant à Moscou et à Berlin, a-t-il pu, en 1842, publier dans les «Annales allemandes» un article qui est la manifestation la plus radicale de la gauche hégélienne ? Ceci pose le problème de l'évolution intellectuelle de Michel Bakounine : problème passionnant qui est celui de toute une jeunesse russe, d'une génération dont l'enfance fut contemporaine de l'écrasement des Décembristes, et l'adolescence de l'écrasement de l'insurrection polonaise de 1831. Si l'on veut suivre les cheminements de la pensée de Bakounine, vivre l'aventure passionnante de ses enthousiasmes philosophiques, il faut se reporter à l'ouvrage fondamental de Benoît-P. Hepner: «Bakounine et le panslavisme révolutionnaire» (Librairie Marcel Rivière, Paris, 1950). Contentons-nous de marquer ici les étapes essentielles de cette évolution. Étant officier, puis à Saint-Petersbourg, Bakounine subit un engouement passager pour la philosophie de Schelling. Puis le voici étudiant à Moscou de 1835 à 1840. Il devient l'ami inséparable de Stankevitch et de Biélinski. Stankevitch a l'âge de Bakounine et mourra prématurément en 1840 : il a sur Bakounine une forte influence et c'est lui qui l'initiera à la philosophie d'abord de Fichte, puis de Hegel. A son tour, Bakounine sera «le père spirituel» de Biélinski pourtant un peu plus âgé que lui. Biélinski sera un des critiques littéraires les plus célèbres de la Russie et mourra à quarante ans en 1848. A ces trois amis se joindront en 1839 deux hommes qui ont marqué le mouvement révolutionnaire russe : Herzon et Ogarev, militants et déjà retour d'exil. Après un enthousiasme passager pour Fichte, et qui ne laissera pas de trace, Bakounine est initié par Stankevitch à la philosophie de Hegel ; et Bakounine se passionne pour la dialectique hégélienne. Il étudie avec ardeur les ouvrages de Hegel et il est visiblement envoûté par cette religion nouvelle. Il accepte la puissance absolue de l'esprit et la fameuse formule: «Tout ce qui est réel est rationne», le conduit tout droit «au conformisme politique de sa première jeunesse» (Hepner). Biélinski ira encore plus loin dans cette voie. Herzen est stupéfait de l'influence désastreuse de la philosophie hégélienne sur ses amis. Hepner cite un long passage de l'ouvrage de Herzen: «Le monde russe et la révolution» où Herzen évoque les discussions qui l'opposèrent à Biélinski et à Bakounine : «En raisonnant de la sorte on arrive à prouver que le monstrueux despotisme sous lequel nous vivons est tout à fait rationnel et doit exister !» Il est probable, et Herzen l'affirme, que Bakounine fut ébranlé par l'argumentation de son ami. Cependant, quand Bakounine part pour Berlin en juillet 1840, il est certainement toujours hégélien et son hégélianisme lui fait rejeter la pensée philosophique française.

C'est à Berlin, de juillet 1840 à l'été 1842, que va se manifester chez Bakounine cette «vocation de la révolte» (Hepner), à laquelle il restera fidèle toute sa vie. Les causes de cette évolution ? Certainement des méditations personnelles, de nombreuses lectures, le contact avec la vie intellectuelle de Berlin, mais aussi les influences de Werder et de Schelling et surtout de l'hégélien de gauche Arnold Ruge. Bakounine suivit les cours du professeur Werder, hégélien de droite tout à fait orthodoxe et dont le conservatisme aboutissait non à l'action mais à un désespérant immobilisme. Ce qui contribua à guérir Bakounine de l'idéomanie hégélienne, si l'on en croit ce qu'il écrivit dans la «Confession» : «Je cherchais dans la métaphysique la vie, mais elle ne contient que la mort et l'ennui ; j'y cherchais l'action et elle n'est qu'inactivité absolue.» Les cours du vieux Schelling, pour lequel Bakounine conservait un respect attendri, étaient une critique de l'hégélianisme dont les abstractions écartaient du concret. C'est en octobre 1841 que Bakounine fit à Dresde la connaissance d'Arnold Ruge. Ce dernier fut séduit par l'enthousiasme de Bakounine ; et de son côté Bakounine écrivait au sujet de Ruge: «C'est un homme intéressant, extraordinaire, surtout en tant que journaliste, plutôt doué d'une volonté singulièrement forte et d'un cerveau lucide que de capacités spéculatives.» (Hepner).

Ainsi fut décidée la collaboration de Bakounine aux «Annales allemandes». Et en octobre 1842 parut dans les numéros 249 à 252 un long article intitulé : «La réaction en Allemagne. Fragment par un Français.» L'article était signé d'un nom de fantaisie : Jules Elysard. Précautions de la part de Bakounine ? Peu vraisemblable, juge Henri Arvon dans son «Bakounine», et il ajoute que, par l'adoption d'un nom français, «Bakounine entendait souligner qu'un certain retour vers les Français s'était opéré en lui et qu'en tant qu'hégélien de gauche il s'efforçait désormais de compléter la liberté philosophique, conquête de la pensée allemande, par la liberté politique et sociale, chère au socialisme français.» Quoi qu'il en soit, la profession de foi de Bakounine et un article de Ruge devaient entraîner peu après la suppression des «Annales allemandes».

On a traduit en français quelques passages de l'article de Bakounine, la fin surtout, et la dernière phrase a été l'objet d'interprétations ridicules, sans naturellement se référer au texte entier. Dans l'ouvrage d'Hepner figure un résumé de quatre pages dont Henri Arvon reproduit textuellement une partie. La présente brochure comble une lacune. Cette traduction n'a été possible que grâce à la reproduction du texte allemand de Bakounine dans un ouvrage édité par la librairie Hegner de Cologne en 1968 et Intitulé «Philosophie der Tat» (Philosophie de l'action). Ce volume contient la «Réaction en Allemagne» et les traductions allemandes de «Dieu et l'État» et du «Catéchisme révolutionnaire» (1865-1866) reproduit d'après l'édition des œuvres de Bakounine faite par Max Nettlau (Berlin 1924). L'introduction, signée Rainer Beer, présente un grand intérêt, même si l'on n'adopte pas toutes ses conclusions.

Une telle publication est-elle utile ? Le lecteur français de 1970 ne risque-t-il pas d'être dérouté par un Bakounine bien différent de celui des années soixante? Ne jugera-t-on pas cet essai comme un brillant exercice d'école et une simple application de la dialectique hégélienne ? Cependant cet essai marque un tournant essentiel dans la pensée de Bakounine. Pour Hepner «c'est un apport remarquable à la littérature de la gauche hégélienne et dont la vigueur dialectique et un certain fini littéraire font, à côté de la «Confession», le meilleur produit sorti de la plume de Bakounine». Pour Arvon «cet essai marque une entrée fracassante dans la phalange des Jeunes Hégéliens». Et pour Rainer Beer «l'essai de Bakounine est, de l'avis unanime, l'exposé le plus remarquable des conceptions des Jeunes Hégéliens». J'arrête ces citations élogieuses, en m'étonnant seulement du peu d'intérêt que ce texte semble avoir présenté aux traducteurs éventuels...
 
 

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Il est inutile de donner un résumé de l'essai de Bakounine. Son plan apparaît nettement à la lecture, et celle-ci est facilitée par les changements de ton dans le style : tantôt dialectique subtile et logique pressante, tantôt ironie et parfois lyrisme et enthousiasme messianique. Bakounine étudie la contradiction dont les deux termes sont le parti réactionnaire (l'élément positif) et le parti démocratique — révolutionnaire, dans la pensée de Bakounine — (l'élément négatif). Il insiste sur la nécessité de cet antagonisme et montre que toute conciliation doit être écartée comme indésirable, et d'ailleurs impossible. La résolution et le dépassement de la contradiction seront réalisés par la destruction de l'élément positif (c'est-à-dire de la totalité des institutions et des cadres du parti réactionnaire dominant). Alors le parti démocratique accédera à un plan supérieur, transformera le monde selon ses aspirations et réalisera la liberté : «Cette transformation... c'est un nouveau ciel et une nouvelle terre, un monde jeune et magnifique...»

Quelques remarques s'imposent. Et tout d'abord on peut trouver les formules : parti réactionnaire et parti démocratique, un peu vagues et se demander si tout le débat ne se joue pas entre deux abstractions. On s'aperçoit au cours de la lecture que le parti réactionnaire est formé des cadres dirigeants des régimes politiques au pouvoir et de la clique des intellectuels et des professeurs qui les soutiennent. La fin de l'article montre que Bakounine identifie le parti démocratique avec «le peuple, la classe des pauvres gens» qui, prenant conscience de sa force, «prend partout une attitude menaçante». Et on sait ce qu'entend Bakounine par ce terme de peuple qu'il a toujours préféré au terme abstrait de «prolétariat». Il s'agit des ouvriers, des paysans, mais aussi des «misérables», des déclassés, des hors-la-loi, aussi bien de ce prolétariat en guenilles méprisé par Marx, que de ces brigands qui composaient jadis les bandes de révoltés de Stenka Razine et de Pougatchev.

On peut aussi s'étonner du ton prophétique des dernières pages de l'article de Bakounine : l'esprit a achevé son travail, l'orage va éclater, un monde nouveau va naître sur les ruines des vieilles institutions. Il serait ridicule de reprocher à Bakounine de se nourrir d'illusions et de voir en 1842 la révolution à sa porte. Cette erreur fut à peu près générale et les crises du capitalisme naissant ainsi que les souffrances intolérables d'un prolétariat surexploité firent penser que le régime économique était prêt à s'effondrer : on prenait les crises de croissance pour la phase finale de la décrépitude. Cette erreur fut commise, lors de la grande crise économique de 1847, par Marx et Engels, et Engels devait le reconnaître en 1895 dans sa préface à «La lutte de classes en France» de Marx. Stirner lui aussi, en 1844, prédira la mort de la vieille société et la fin de l'Allemagne «qui descend au tombeau après dix siècles de souffrances.» Mais ce ne sont pas seulement les représentants du «parti démocratique» qui prophétisèrent la destruction de l'ordre social. Chateaubriand, dans les «Mémoires d'outre-Tombe» écrira en 1837 :

«J'ai dit cent fois et je le répéterai encore : la vieille société se meurt», et en 1841 : «Le vieil ordre européen expire... Oui, la société périra.»

Mais voici un problème plus important. Bakounine dans son essai reste-t-il fidèle à la dialectique hégélienne ? Ou lui substitue-t-il une autre dialectique «révolutionnaire» ? Certes, Bakounine semble résoudre la contradiction qui oppose réactionnaires et démocrates en une synthèse placée sur un plan supérieur : la réalisation de la liberté. Il insiste sur la nécessité historique de la contradiction, sur l'obligation pour les réactionnaires d'être conséquents et il s'oppose aux conciliateurs. Mais la synthèse hégélienne supposait la suppression des termes antagonistes (thèse et antithèse), la conservation de leurs éléments, et, enfin, l'élévation à un plan supérieur. Or, toute la fin de l'article est très nette : pour Bakounine, seul l'élément négatif a une valeur en soi, il détruit l'élément positif et ce n'est que par cette destruction, étant le seul survivant, que l'élément négatif pourra être créateur et réaliser ce monde nouveau, le monde de la liberté. Le rationnel que, seul, porte en lui l'élément négatif, créera le réel. Le schéma de Bakounine est donc le suivant : antagonisme sans conciliation qui entraînerait «l'aplatissement» de la société, destruction totale d'un terme de la contradiction, création d'un ordre nouveau par le second terme subsistant. Bakounine rompt ici avec Hegel : tout au plus pourrait-on dire qu'il ne garde de Hegel que cette demi-formule : «Ce qui est rationnel est réel.»

Cette nécessité d'un parti réactionnaire conséquent et combatif, ce qui maintient à un degré élevé l'antagonisme, ce refus de toute conciliation tendent à conserver à la lutte des classes toute sa pureté. C'est bien là cette idée maîtresse de la «séparation» que Proudhon développera dans la «Capacité politique des classes ouvrières» : «La division de la société moderne en deux classes étant flagrante, une conséquence devait s'ensuivre : la pratique de la séparation... La séparation que je recommande est la condition même de la vie. Se distinguer, se définir, c'est être ; de même que se confondre et s'absorber, c'est se perdre. Faire scission, une scission légitime, est le seul moyen que nous ayons d'affirmer notre droit.» Et est-il besoin de rappeler que le syndicalisme révolutionnaire, héritier sur ce point de Bakounine et de Proudhon, voyait dans la pratique de l'action directe sous toutes ses formes, le moyen de maintenir l'antagonisme des classes et de rendre toujours plus audacieuse la combativité de la classe ouvrière ? Je renvoie ici à Georges Sorel qui, étudiant la pratique des luttes ouvrières, a écrit dans les «Réflexions sur la violence» d'excellentes pages sur la nécessité de la «séparation» et contre les «pacificateurs».
 
 

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Les dernières lignes de l'article de Bakounine ne font que résumer en quelques formules saisissantes le schéma tracé par Bakounine et indiqué ci-dessus: «Ayons donc confiance dans l'esprit éternel qui ne détruit et qui n'anéantit que parce qu'il est la source insondable et éternellement créatrice de toute vie. La volupté de détruire est en même temps une volupté créatrice !» Ce texte ne prête pas à confusion : le révolutionnaire animé par la foi, transporté d'enthousiasme veut connaître cette volupté suprême d'engendrer, dans un grand acte d'amour, un monde nouveau. Mais il lui faut d'abord briser le cadre du monde actuel et détruire ses institutions malfaisantes : cette destruction déchaînera le même frisson de volupté, précurseur de la volupté de créer. Lyrisme, dira-t-on, mais ce lyrisme s'exprime dans une situation de crise aiguë : «De sombres nuages s'amoncellent, précurseurs de l'orage. L'atmosphère est étouffante et grosse de tempêtes.» (Dans un article du journal «La Réforme» du 6 août 1847 Engels se servira des mêmes termes et écrira: «... Cet air si lourd qui pèse sur nous annonce l'approche de l'orage.») Bakounine devait rester fidèle toute sa vie à cette conception de la transformation sociale. Il avait compris qu'on ne fait pas du neuf avec du vieux et qu'on ne peut garder les institutions de la classe au pouvoir en changeant seulement de nom et de personnel. Un État même prolétarien reste un État, et une dictature, même celle du prolétariat, reste une dictature. Le dernier écrit sorti de la plume de Bakounine est cet «Étatisme et Anarchie», dont les «Archives Bakounine» (tome III) viennent enfin de publier le texte russe et la traduction française, et nous y lisons ces lignes étrangement semblables à la fin de l'article de 1842 : «Cette passion négative de la destruction est loin d'être suffisante pour porter la cause révolutionnaire au niveau voulu ; mais sans elle cette cause est inconcevable, voire impossible, car il n'y a pas de révolution sans destruction profonde et passionnée, destruction salvatrice et féconde parce que précisément d'elle, et seulement par elle, se créent et s'enfantent les mondes nouveaux.» Ce texte de 1873 montre la continuité de la pensée de Bakounine.

Tout lecteur de bonne foi, même non anarchiste ou libertaire, ne peut donner de la formule qui sert de conclusion à l'article de Bakounine une autre interprétation que celle qui vient d'être exposée. Ricarda Huch, poétesse et historien du romantisme allemand, a écrit sous le titre: «Michael Bakunin und die Anarchie» (Insel-Verlag 1923) une pénétrante étude de la vie et de la pensée de Bakounine. Elle commente comme suit la fin de l'essai : «Pour la première fois apparaît ici cette ivresse révolutionnaire si caractéristique chez Bakounine, cette nostalgie de la mort, ce mélange enivrant d'intense volupté et de destruction. Aucun homme de génie ne se peut concevoir sans cela, car, pour apporter quelque chose de nouveau, il lui faut écarter de sa route les obstacles qui restent du passé.»

Bien souvent, des biographes ou commentateurs de Bakounine ont cité l'unique dernière phrase de l'article ; défenseurs avoués ou honteux de la société bourgeoise, ils ont cru, ou feint de croire, que pour Bakounine détruire c'était construire. Bakounine devenait donc un démolisseur, un maniaque du crime et de l'incendie, alors que son œuvre est imprégnée d'esprit constructif et qu'il a toujours condamné un individualisme stérile et exalté la solidarité des travailleurs. Je ne veux donner de cette incompréhension malveillante que quelques exemples, laissant de côté la ridicule traduction — due sans doute à une lecture «Luft», au lieu de «Lust» — qu'on trouve dans la préface de Dragomanov à la «Correspondance de Bakounine» (1896) «L'atmosphère de la destruction...» !1

Nous lisons dans «Le socialisme allemand et le nihilisme russe», ouvrage particulièrement tendancieux et mal informé de J. Bourdeau (1894) ces appréciations sur Bakounine : «Cerveau fêlé, agitateur furieux, passion sauvage» et sur la fameuse dernière phrase : «L'idée devient l'utopie monstrueuse, la vision intense et grandiose du bouleversement universel, de la création qui s'effondre, de l'incendie qui dévore la civilisation vermoulue, la réduit en cendres, et sur cette cendre féconde voit naître l'âge d'or. Vive le chaos et l'extermination ! Vive la mort ! Place à l'avenir !» Et voici le portrait de Bakounine d'après Leroy-Beaulieu dans son ouvrage : «L'empire des tsars et les Russes» (Paris, 1890, tome D : «Bakounine... fanatique de négation, maniaque fermé à tout ce qui était étranger à sa folie... apôtre de la destruction, prophète de l'anarchie et de l'amorphisme...» Pour Henri Arvon, tout de même plus nuancé : «Bakounine ne dépassera jamais le stade auquel il parvient en 1842... La passion de la destruction qui s'accorde au mouvement de son esprit ne cessera de dominer celle de la création.» On a souvent reproché à Bakounine — et en quels termes ! — son désir de pan-destruction : on regrette de rencontrer ce terme dans la préface de Rainer Beer à «Philosophie der Tat», mais il l'applique à une période postérieure à 1842. Il écrit en effet : «Bakounine ne fait qu'effleurer le thème de la destruction. Il est à la veille de la transmutation des valeurs, pour employer l'expression de Nietzsche. Plus tard il ira plus loin, jusqu'à la pan-destruction systématique : c'est-à-dire que tout doit être détruit, le monde du passé comme la totalité du monde présent.»

Et d'ailleurs, les bons bourgeois qui au seul mot de «destruction» manifestent une indignation lyrique, croient-ils vraiment que la destruction des institutions d'une société, la destruction d'un régime politique et économique s'accompagnent forcément de massacres, d'incendies et autres abominations ? Ces bons bourgeois ont-ils à ce point oublié les grands ancêtres qu'ils ne se souviennent plus de cette nuit du 4 août, où, sans effusion de sang, a été anéantie la société féodale et créé un ordre nouveau ?

Encore un mot sur ce sujet : il est de bon ton d'opposer au destructeur Bakounine le raisonnable Proudhon qui, parait-il, n'était pas un «bousculeur». Pour en finir avec certaines légendes, voici ce qu'écrivait Proudhon en 1839 : «Nous appelons la force... Propriétaires, défendez-vous ! Il y aura des combats et des massacres» («Célébration du dimanche»). Et en 1851 dans l'«Idée générale de Révolution» : «Une liquidation générale est le préliminaire obligé de toute révolution. Après soixante années d'anarchie mercantile et économique, une seconde nuit du 4 Août est indispensable.» Proudhon rejoint ici Bakounine, ce qui permet au sociologue Georges Gurvitch d'écrire : «Proudhon reste révolutionnaire jusqu'à son dernier souffle. Ou l'humanité périra, ou la révolution sociale vaincra dans l'immédiat et fera de véritables miracles ; aucun compromis n'est plus possible.»

Enfin ceux qu'indigne l'association destruction-création, devraient songer que cette formule n'est, après tout, qu'un lieu commun bien rebattu de la poésie lyrique allemande et même de toute la poésie occidentale : le printemps naît de l'hiver, le jour sort de la nuit (comme d'une victoire, dira Hugo !), la vie sort de la mort. Bakounine avait, au cours de son adolescence, lu avec enthousiasme Schiller, Gœthe surtout, les romantiques allemands et peut-être trouve-t-on dans la pensée de Bakounine un écho lointain du cri de Gœthe dans la célèbre poésie « Nostalgie bienheureuse» : Meurs et deviens !

Point n'est besoin d'être anarchiste pour prétendre que créer suppose une destruction préalable. L'idée est banale chez tous ceux qui souhaitent une transformation de la société, quelle que soit cette transformation. Un seul exemple: l'écrivain allemand Ernst Jünger, que certains considèrent, d’ailleurs à tort, comme un précurseur du Troisième Reich, n'était certes pas un anarchiste. Dans son ouvrage «Der Arbeiter» (Le travailleur) paru en 1932, il se fait l'apôtre de la destruction du vieux monde d'où sortira un monde rajeuni et il condamne réformistes et conciliateurs : «L'avenir ne peut éclore que grâce à la complète destruction du vieil édifice.» La formule de Bakounine n'est, au fond, pour tout révolutionnaire que l'expression du simple bon sens.
 
 

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Et pour finir, voici les jugements de deux marxistes considérables sur l'essai de Bakounine. D'abord Riazanov (tome II de l'édition des œuvres complètes de Marx-Engels — Institut Marx-Engels — Moscou) : il considère que Bakounine a été fortement influencé par deux brochures d'Engels, dirigées contre la philosophie de Schelling, parues anonymement peu avant l'article de Bakounine : «Bakounine a fait son tournant décisif sous l'influence de la campagne contre Schelling... Seule la méconnaissance de ces rapports historiques a permis de surestimer le degré d'originalité et le caractère révolutionnaire de l'article de Bakounine... L'article de Bakounine était un écho de pensées qui lui étaient étrangères.» Bakounine sous-produit d'Engels ! Ce n'est pas sérieux...

Et voici Franz Mehring, historien de la social démocratie : ... «un souffle caractéristique, un curieux mélange d'élégie et de fanatisme, un aristocratisme blasé». (F. Mehring. «Histoire de la social-démocratie allemande» — Stuttgart 1909.) Aristocratisme blasé ! Alors que l'essai de Bakounine, du premier mot jusqu'à la fin, est un appel passionné à la liberté !

Septembre 1969.
 
 

Jean BARRUÉ.



Note du traducteur. — Le texte allemand de Bakounine ne comportait pas de sous-titres : ceux-ci ont été ajoutés pour faciliter la lecture.



Michel Bakounine

La réaction en Allemagne

 





Les adversaires de la liberté
 

Liberté, réalisation de la liberté : qui peut nier que ces mots soient maintenant en tête de l'ordre du jour de l'histoire ? Amis et ennemis le reconnaissent bon gré mal gré et personne même n'osera se déclarer ouvertement et hardiment adversaire de la liberté. Mais parler de quelque chose et la reconnaître ne lui donne pas une existence réelle, et cela l'Évangile le sait bien2 ; en effet, il y a malheureusement encore une foule de gens qui, à vrai dire, ne croient pas dans le plus profond de leur cœur à la liberté. Il vaut la peine, dans l'intérêt de cette cause, de s'occuper d'eux. Ils appartiennent à des types très différents : nous rencontrons en premier lieu des gens haut placés, chargés d'ans et d'expérience qui, dans leur jeunesse, étaient même des dilettantes de la liberté politique ; un homme riche et distingué trouve en effet une certaine jouissance raffinée à parler de liberté et d'égalité, ce qui le rend en outre doublement intéressant en société. Mais comme ils ne peuvent plus maintenant jouir de la vie comme au temps de leur jeunesse, ils cherchent à dissimuler leur délabrement physique et intellectuel sous le voile de «l'expérience» —un mot dont on a si souvent abusé ! — C'est perdre son temps que de parler avec ces gens ; jamais ils n'ont pris la liberté au sérieux, jamais la liberté ne fut pour eux cette religion qui ne conduit aux plus grandes jouissances et au bonheur suprême que par la voie des plus terribles contradictions, au prix des plus amères souffrances et d'un renoncement total et sans réserve. Il n'y a vraiment aucun intérêt à discuter avec eux, car ils sont vieux et ainsi, bon gré mal gré, ils mourront bientôt.

Mais il y a malheureusement aussi beaucoup de personnes jeunes qui partagent avec les gens du premier groupe les mêmes convictions, ou plutôt l'absence de toute conviction. Ils appartiennent pour la plupart à cette aristocratie qui de par sa nature est frappée depuis longtemps, en Allemagne, de mort politique, soit à la classe bourgeoise et commerçante, soit à celle des fonctionnaires. Avec eux il n'y a rien à entreprendre, et même encore moins qu'avec les gens judicieux et expérimentés de la première catégorie qui ont déjà un pied dans la tombe. Ces derniers avaient au moins une apparence de vie, tandis que les autres sont de naissance des êtres inexistants, des hommes morts. Ils sont tout empêtrés dans leurs intérêts sordides de vanité ou d'argent et uniquement occupés de leurs succès quotidiens, ils ignorent même tout de la vie et de ce qui se passe autour d'eux, au point que, s'ils n'avaient pas entendu parler un peu à l'école de l'histoire et de l'évolution des idées, ils croiraient vraisemblablement que le monde n'a jamais été autre que ce qu'il est maintenant. Ce sont des natures ternes, des ombres qui ne peuvent être ni utiles ni nuisibles ; nous n'avons rien à craindre d'eux, car seul ce qui est vivant peut agir et comme il est passé de mode d'avoir commerce avec des ombres, nous ne voulons pas perdre notre temps avec eux.

Mais il y a encore une troisième catégorie d'adversaires du principe de la Révolution, c'est le parti réactionnaire surgi peu après la Restauration dans toute l'Europe et qui s'appelle conservatisme en politique, école historique en science du droit, et philosophie positive dans les sciences spéculatives. Nous avons l'intention de discuter avec ce parti et il serait absurde de notre part d'ignorer son existence et de paraître le considérer comme insignifiant ; nous reconnaissons au contraire sincèrement qu'il est partout maintenant le parti dirigeant, et, bien plus, nous sommes prêts à lui accorder que sa force présente n'est pas un jeu du hasard, mais qu'elle a ses racines profondes dans l'évolution de l'esprit moderne. En général, je ne reconnais au hasard aucune influence réelle sur l'histoire ; l'histoire est un développement libre, mais aussi nécessaire, de la pensée libre, de sorte que si j'attribuais au hasard la prépondérance actuelle du parti réactionnaire, je rendrais le plus mauvais service à la profession de foi démocratique qui se fonde uniquement sur la liberté absolue de la pensée. Ce serait d'autant plus dangereux, pour nous, de nous endormir dans une quiétude néfaste et trompeuse, que malheureusement, jusqu'à présent, nous sommes encore très loin de comprendre notre situation. Danger d'autant plus grand que, dans la méconnaissance, qui n'est que trop fréquente, de la véritable origine de notre force et de la nature de notre ennemi, accablés par le triste spectacle de la vulgarité, nous pouvons perdre tout notre courage, ou — ce qui est peut-être pire — comme le désespoir ne peut durer chez un être plein de vie, être en proie à une témérité injustifiée, enfantine et stérile.

Parti démocratique et parti réactionnaire

Rien ne peut être plus utile au parti démocratique que de connaître sa faiblesse momentanée et la force relative de ses adversaires. Cette connaissance le fait sortir d'abord du vague de l'imagination et entrer dans cette réalité où il doit vivre, souffrir, et finalement vaincre. Elle rend son enthousiasme réfléchi et modeste. Lorsque, par ce douloureux contact avec la réalité, il aura pris conscience de sa mission sacrée et sacerdotale ; lorsqu'il sera en proie aux innombrables difficultés qui se dressent partout sur son chemin et qui n'ont pas leur source — comme souvent le parti démocratique semble le croire — dans l'obscurantisme de ses adversaires, mais bien plutôt dans la richesse et la complexité de la nature humaine qui résiste aux théories abstraites ; lorsque ces difficultés lui auront fait connaître, et par suite, comprendre, les imperfections de toute son existence présente et lui auront montré que son ennemi n'est pas seulement en dehors de lui, mais aussi et surtout en lui-même et que, par suite, il doit commencer à vaincre cet ennemi immanent ; lorsqu'il aura acquis la conviction que la démocratie ne consiste pas seulement en une opposition aux gouvernants, n'est pas une réforme particulière constitutionnelle, politique ou économique, mais qu'elle annonce une transformation totale de la structure actuelle du monde et une vie essentiellement nouvelle, inconnue jusqu'ici dans l'histoire ; lorsque tout ceci l'aura convaincu que la démocratie est une religion, lorsque cette conception l'aura rendu lui-même religieux, c'est-à-dire non seulement pénétré de son principe en pensée et en raisonnement, mais aussi fidèle à ce principe dans la vie réelle, jusque dans ses plus petites manifestations : c'est alors, et alors seulement que le parti démocratique remportera sur le monde une victoire effective.

Nous reconnaissons donc sincèrement que la puissance actuelle du parti réactionnaire n'est pas le fait du hasard, mais est une nécessité historique. Elle n'a pas son origine dans l'imperfection du principe démocratique : celui-ci est, en effet, l'égalité entre les hommes se réalisant dans la liberté, mais c'est aussi cette entité de l'esprit la plus profonde, la plus générale, la plus universelle, en un mot cette entité unique qui se manifeste dans l'histoire. Cette puissance du parti réactionnaire est l'effet de l'imperfection du parti démocratique qui n'est pas encore parvenu à la conscience affirmative de son principe et par suite n'existe qu'en tant que négation de la réalité présente. Mais n'étant que négation, il reste d'abord nécessairement étranger à cette plénitude de la vie, dont il ne peut pas encore saisir le développement à partir d'un principe conçu par lui sous une forme presque uniquement négative. C'est pourquoi, jusqu'à présent, il n'est qu'un parti et pas encore cette réalité vivante qui est l'avenir et non pas le présent. Comme les démocrates forment seulement un parti (et encore, à en juger par les manifestations extérieures de son existence, un faible parti), comme le fait de n'être qu'un parti suppose, opposé à eux, un autre parti puissant, cela seul devrait éclairer les démocrates sur leurs propres imperfections qui résident essentiellement en eux.

D'après sa nature et son principe, le parti démocratique aspire au général et à l'universel, mais d'après son existence en tant que parti il est seulement quelque chose de particulier — le négatif— s’opposant à quelque autre chose de particulier — le positif. Toute l’importance et toute la force irrésistible du négatif consistent dans l'anéantissement du positif, mais, en même temps que le positif, le négatif court à sa ruine, en raison de sa nature particulière, imparfaite et inadaptée à son essence. Le parti démocratique n'existe pas en tant que tel dans la plénitude de son affirmation, mais seulement comme la négation du positif : c'est pourquoi il doit, dans cette forme imparfaite, disparaître en même temps que le positif, pour renaître spontanément sous une forme régénérée et dans la plénitude vivante de son être. Ainsi le parti démocratique se change en lui-même et cette transformation n'est pas seulement quantitative, elle n'est pas un simple élargissement de son existence actuelle imparfaite : Dieu nous en préserve ! Car un tel élargissement conduirait à un aplatissement universel et le terme final de l'histoire serait un néant absolu. Cette transformation est au contraire qualitative, c'est une révélation qui vit et qui apporte la vie, c'est un nouveau ciel et une nouvelle terre, un monde jeune et magnifique, dans lequel toutes les dissonances actuelles se résoudront en une unité harmonieuse.

Il est impossible de corriger les imperfections du parti démocratique en mettant un terme au caractère exclusif de son existence en tant que parti par une apparente conciliation avec le positif : ce seraient là de vains efforts car le positif et le négatif sont une fois pour toutes incompatibles. Le négatif, pour autant qu'on l'isole de son opposition au positif et qu'on le considère en soi, paraît être sans substance et sans vie. Cette inconsistance apparente est même le reproche capital que les positifs font aux démocrates ; ce reproche ne repose que sur un malentendu, car le négatif ne peut être pris isolément — il ne serait alors absolument rien ! — mais seulement dans son opposition au positif; tout son être, son contenu, sa vitalité tendent à la destruction du positif. «La propagande révolutionnaire, dit le Pentarque,3 est de par sa nature intime la négation des institutions existantes de l'État, car son caractère le plus authentique ne peut lui assigner d'autre programme que la destruction de tout ce qui existe.» Mais alors est-il possible que le négatif, dont toute la vie n'a pour mission que de détruire, puisse apparemment s'accorder avec ce que sa nature intime l'oblige à détruire ? Seuls peuvent le penser ces gens sans flamme et sans énergie qui ne se font aucune idée sérieuse du positif et du négatif.

Le parti démocratique en face des réactionnaires purs

Au sein du parti réactionnaire on peut distinguer actuellement deux groupes principaux : dans l'un figurent les réactionnaires purs et conséquents, dans l'autre les inconséquents et conciliateurs. Les premiers conçoivent l'opposition dans toute sa pureté ; ils savent bien qu'on ne peut pas davantage concilier le positif et le négatif que l'eau et le feu ; ne voyant pas dans le négatif le côté affirmatif de sa nature, ils ne peuvent y croire, et ils en déduisent fort correctement que le positif ne peut se maintenir que par l'écrasement total du négatif. En même temps ils ne se rendent pas compte que le positif n'est ce positif défendu par eux que dans la mesure où le négatif s'oppose encore à lui ; ils ne saisissent pas que, par suite, si le positif remportait une victoire totale sur le négatif, il serait désormais en dehors de l'opposition, il ne serait plus alors le positif, mais bien plutôt l'achèvement du négatif : il faut leur pardonner cette incompréhension, car l'aveuglement est le caractère essentiel de tout positif, tandis que le discernement est le propre du seul négatif. Dans notre triste époque sans conscience, nombreux sont ceux qui par lâcheté essaient de cacher à eux-mêmes les strictes conséquences de leurs propres principes et espèrent ainsi échapper au risque d'être dérangés dans l'édifice artificiel et fragile de leurs prétendues convictions. Aussi faut-il dire un grand merci à ces messieurs les purs réactionnaires. Ils sont sincères, honnêtes et veulent être des hommes entiers. On ne peut parler beaucoup avec eux, parce qu'ils ne veulent jamais se prêter à une conversation raisonnable et, maintenant que le négatif a répandu partout son ferment de décomposition, il leur est bien difficile, sinon impossible, de se maintenir dans le pur positif : à tel point qu'il leur faut se séparer de leur propre raison, avoir peur d'eux-mêmes et redouter le moindre essai de démontrer leurs convictions, ce qui entraînerait à coup sûr leur réfutation. Ils ont parfaitement conscience de cela: aussi remplacent-ils la parole par l'injure... Ils n'en sont pas moins des hommes honnêtes et entiers, ou, plus exactement, ils veulent être des hommes honnêtes et entiers. Ils ont comme nous la haine de toute demi-mesure, car ils savent que seul un homme entier peut être bon et que les demi-mesures sont la source empoisonnée de tout le mal.

Ces réactionnaires fanatiques nous accusent d'hérésie, et, si c'était possible, ils feraient surgir de l'arsenal de l'histoire la force occulte de l'Inquisition pour l'utiliser contre nous ; ils nous dénient tout sentiment bon ou humain et ne voient en nous que des Antéchrists endurcis qu'il est permis de combattre par tous les moyens. Leur rendrons-nous la monnaie de leur pièce ? Non, ce serait indigne de nous et de la grande cause que nous défendons. Le grand principe au service duquel nous nous sommes voués nous donne, parmi bien d'autres avantages, le beau privilège d'être justes et impartiaux sans pour cela causer du tort à notre cause. Tout ce qui ne repose que sur un point de vue exclusif ne peut utiliser comme arme la vérité, car la vérité est en contradiction avec tout point de vue exclusif. Tout ce qui est exclusif est forcément dans ses déclarations partial et fanatique, car il ne peut s'affirmer que par la suppression brutale de tous les autres points de vue exclusifs qui lui sont opposés et qui sont justifiés autant que lui. Un point de vue exclusif, par le seul fait d'exister, suppose qu'il en existe d'autres qu'il doit, en raison de sa nature particulière, éliminer pour se maintenir. Cette contradiction est la malédiction qui pèse sur lui, une malédiction qu'il porte en lui et qui change en haine l'expression de tous les bons sentiments innés chez tout homme considéré en tant qu'homme.

Nous sommes à cet égard infiniment plus heureux ; certes, en tant que parti, nous nous opposons aux positivistes, nous les combattons, et cette lutte éveille alors en nous toutes les mauvaises passions ; le fait d'appartenir nous-mêmes à un parti nous rend aussi très souvent partiaux et injustes. Mais nous ne sommes pas seulement ce parti négatif opposé au positif ; notre source de vie, c'est le principe universel de la liberté absolue, un principe qui renferme en lui tout ce qu'il y a de bon dans le positif et qui est au-dessus du positif, aussi bien qu'au-dessus de nous considérés comme parti. En tant que parti nous faisons seulement de la politique, mais nous ne trouvons notre justification que dans notre principe, sinon notre cause ne serait pas meilleure que celle du positif, et il nous faut, pour notre propre conservation, rester fidèle à notre principe comme à l'unique fondement de notre force et de notre vie, c'est-à-dire nous élever continuellement de cette existence étroite et seulement politique jusqu'à la religion de notre principe universel et ouvert sur la vie. Nous devons agir non seulement politiquement, mais aussi dans notre politique religieusement, ce qui signifie avoir la religion de la liberté dont la seule expression authentique est la justice et l'amour. Oui, c'est à nous — qu'on traite d'ennemis de la religion chrétienne — c'est à nous seuls qu'est réservée cette tâche dont nous nous sommes fait le devoir suprême : pratiquer effectivement l'amour même dans les combats les plus acharnés, cet amour qui est le plus haut commandement du Christ et le principe unique du vrai christianisme.

Nous cherchons à être justes même à l'égard de nos ennemis, et nous reconnaissons volontiers qu'ils s'efforcent de vouloir réellement le bien et, bien plus, que leur nature les avait destinés au bien et à une vie animée et que, seul, un inconcevable coup du sort les a détournés de leur véritable vocation. Nous ne parlons pas de ceux qui n'ont rallié leur parti que pour laisser la champ libre à leurs mauvaises passions : des tartuffes, il y en a malheureusement beaucoup dans tous les partis ! Nous ne parlons que des défenseurs sincères du positivisme conséquent, qui s'efforcent d'arriver au bien sans avoir la volonté de le réaliser, c'est là leur grande infortune et leur conscience en est déchirée. Ils ne voient dans le principe de la liberté qu'une froide et plate abstraction, à laquelle la platitude et la sécheresse de maints défenseurs de ce principe ont activement collaboré, une abstraction qui se v


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