Un journal purement révolutionnaire  
     Accueil    Download    Soumettre un article
  Se connecter 13 visiteur(s) et 0 membre(s) en ligne.


  Posté le dimanche 17 mai 2009 @ 13:29:10 by AnarchOi
Contributed by: AnarchOi
AnarchieTraduit par Jean Barrué
Cahiers Spartacus, juillet-août 1970
Série B n°35


INTRODUCTION
de Jean Barrué

 



Nous affirmons que la liberté doit être comprise, dans son acception la plus complète et la plus large, comme but du progrès historique de l'humanité.
Michel Bakounine.

Les premières années quarante du siècle dernier, en France et en Allemagne, furent marquées par la publication de nombreux ouvrages et articles de revue qui sont à l'origine d'une nouvelle ère de l'histoire politique et sociale du monde. Les idées, les doctrines et les philosophies dont ces quelques années virent l'éclosion, n'ont pas fini, après cent trente ans, d'exercer leur influence et de peser sur la pensée et l'action des hommes d'aujourd'hui. En France, de 1840 à 1843, paraissent quatre ouvrages de Proudhon : «Qu'est-ce que la propriété ?» — «Deuxième mémoire sur la propriété» — «Avertissement aux propriétaires» — «De la création de l'ordre dans l'humanité». Et en 1840, Cabet publie son «Voyage en Icarie», et Louis Blanc son «Organisation du travail». En Allemagne, Feuerbach fait paraître «L'essence du Christianisme» (1841) et la «Philosophie de l'avenir» (1843) ; la littérature s'intéresse à la question sociale avec Heine, Gutzkow, Laube et le poète Herwegh, auteur des «Chants d'un vivant». En avril 1842, dans la «Gazette rhénane» paraît un brillant essai de Stirner sur «Humanisme et réalisme, ou le faux principe de notre éducation». La même «Gazette rhénane» contient en mai 1842 le premier article du jeune Marx qui deviendra bientôt rédacteur en chef de ce journal. Enfin, en octobre 1842, les «Annales allemandes» d'Arnold Ruge publient, directement en allemand, le premier essai d'un jeune Russe, Michel Bakounine : «La réaction en Allemagne». Ainsi, en trois années, s'affirment quatre penseurs : Proudhon, Stirner, Marx et Bakounine qui sont à l'origine de ce que nous appelons en langage moderne le communisme et l'anarchisme. Ces quatre hommes sont jeunes : en 1842, Marx et Bakounine ont vingt-quatre et vingt-huit ans. Proudhon et Stirner sont leurs aînés avec trente-trois et trente-six ans. Leurs caractères sont dissemblables et leurs destins seront bien différents : Stirner après une vie effacée mourra misérablement, Marx sera surtout un homme de cabinet et de bibliothèque, Proudhon et Bakounine, ce dernier surtout, mèneront une vie militante et connaîtront la prison. Mais Marx, Stirner et Bakounine ont un point commun : ils ont été profondément imprégnés de philosophie hégélienne, tandis que Proudhon a échappé à cette influence. En laissant de côté le cas de Proudhon, on peut dire que, si communisme et anarchisme sont séparés par un fossé que j'estime infranchissable, ils ont une origine commune : la philosophie de Hegel, ou plutôt une interprétation «gauchiste» de cette philosophie.

Hegel était mort en 1831, mais l'hégélianisme restait le sommet qu'avait atteint, sans le dépasser, l'idéalisme philosophique allemand. Il est difficile aujourd'hui de comprendre cette ardeur passionnée avec laquelle la jeunesse étudiante de Berlin comme de Moscou s'enthousiasmait pour la philosophie de Hegel. Et ces jeunes gens, rompus à la dialectique hégélienne, étaient décidés à aller plus loin que le maître et à «mettre sur les pieds ce système hégélien qui reposait sur la tête» (Marx). On pourrait, d'ailleurs sans intention péjorative, leur appliquer ce mot du philosophe Lagneau à l'égard des disciples qui trahissent le maître : «Ils ont volé l'outil !»...

«On doit concevoir et établir comme principe la contradiction dont le principe doit être énoncé ainsi : toutes les choses sont contradictoires en soi. Cette proposition exprime l'essence et la vérité des choses... L'identité n'est que la détermination du simple immédiat, de l'Être mort, tandis que la contradiction est la racine de tout mouvement et de toute vitalité ; c'est seulement dans la mesure où elle renferme une contradiction qu'une chose est capable de mouvement, d'élan, d'activité.» (Hegel: «La Science de la logique»). Cette notion de contradiction conduit à définir la dialectique hégélienne ou plutôt la triade dialectique hégélienne pour laquelle, au lieu d'employer les termes traditionnels de thèse, antithèse, synthèse, nous utiliserons la terminologie de Hegel. La contradiction suppose un premier terme, l'affirmation ou le principe positif. L'affirmation est un élément conservateur et sa seule existence suffit pour donner naissance à un élément antagoniste, la négation ou principe négatif. La négation est l'élément actif — on pourrait dire révolutionnaire — de la contradiction. La négation sort de l'affirmation et l'existence de l'une entraîne l'existence de l'autre. Il serait vain pour chacun des deux principes d'essayer d'anéantir le principe antagoniste et ainsi se justifie la formule de Hegel : «Ce qui est négatif est positif autant que ce que nous considérons comme positif.» La réconciliation de la contradiction se fera par la fusion des principes antagonistes en une nouvelle unité qui sera un dépassement des deux termes de la contradiction. Ce troisième terme de la triade est la négation de la négation qui supprime les deux principes antagonistes tout en conservant la totalité de leur contenu et en s'élevant à une affirmation supérieure : «La démarche dialectique, telle que nous la comprenons ici, la saisie des opposés dans leur unité ou du positif dans le négatif, est la démarche même de la pensée spéculative. C'est là son côté le plus important, mais aussi le plus difficile.» (Hegel : «La Science de la logique»). On conçoit que la dialectique hégélienne puisse s'appliquer à des contradictions de toute nature. Dans l'essai de Bakounine, dont nous donnons la traduction, le parti révolutionnaire et le parti démocratique se résoudront «en un monde nouveau pratique et spontané, en la présence réelle de la liberté». Dans l'essai de Stirner sur «Le faux principe de notre éducation», la contradiction humanisme-réalisme aboutira à «l'homme personnel et libre». Enfin nul n'ignore le schéma marxiste : bourgeoisie-prolétariat dont le conflit se résoudra dans la société sans classes. Aux mains de disciples inintelligents et pédants, la démarche dialectique hégélienne risque de devenir purement mécanique et artificielle. Et nous ne savons que trop avec quelle virtuosité les descendants dégénérés de Marx et de Lénine ont tourné la manivelle de la dialectique...

La triade hégélienne ne suscita pas en France un enthousiasme bien grand. Proudhon se révèle adversaire de «l'idéomanie de Hegel». Certes Proudhon n'a pas eu de Hegel une connaissance approfondie (et Marx saura le lui reprocher). Avant ses entretiens en 1844 avec Marx et Bakounine, il avait suivi au Collège de France les cours de Ahrens qui opposait la dialectique de Fichte au système de Hegel et on sait que Proudhon était grand lecteur de Kant. C'est avec ironie qu'il écrit en 1843 : «Le système de Hegel a remis en vogue le dogme de la trinité !» Il ne croit pas à la réconciliation des deux termes de la contradiction en une unité supérieure et en cela il rejoint la position de la gauche hégélienne : «La synthèse ne détruit pas réellement, mais seulement formellement, la thèse et l'antithèse.» Pour Proudhon les termes antinomiques ne peuvent se résoudre. Il ne peut y avoir fusion, mais seulement «un équilibre sans cesse instable, variable selon le développement de la société». Ainsi «la triade compte trois termes là où il n'en existe véritablement que deux». Bien des objections peuvent être faites à la dialectique de Proudhon, mais ce n'est pas ici le lieu pour en discuter.

Mais Hegel va plus loin : il applique la dialectique à l'esprit pour reconstruire le réel. L'esprit, dépassant toutes les contradictions qu'ils rencontre, deviendra à la fin de la démarche dialectique l'Esprit absolu qui, face à la réalité, mettra fin à cette ultime contradiction. L’esprit, la raison seront la seule réalité, d'où la formule célèbre : «Ce qui est rationnel est réel et ce qui est réel est rationnel.» (Hegel: «Philosophie du Droit»). On voit aussitôt ce que la formule: ce qui est réel est rationnel contient de dangereux. «Elle légitimise les pouvoirs existants et conduit l'homme à rester les bras croisés» (Herzen). Elle justifie une attitude conservatrice et, parvenu au faite de la gloire, Hegel pourra trouver dans l'État prussien la réalisation de l'Esprit absolu.

En Allemagne, et plus particulièrement à Berlin, les jeunes gens nourris de la pensée de Hegel commencèrent, en 1837, à trouver pesant le joug de la philosophie officielle, de la philosophie de l'État prussien. Dans «La Philosophie du Droit» de Hegel, il n'y avait pas en effet seulement la célèbre formule citée plus haut. On pouvait y lire aussi les phrases suivantes : «L'État est la réalisation de l'idée morale... L'État est la réalisation de la liberté concrète... Le plus haut devoir est d'être membre de l'État... Le progrès de l'humanité s'accomplit par l'intermédiaire de l'État.» Une jeunesse qui supportait mal la censure et l'autorité de l'État ne pouvait accepter de telles formules. Elle rendait à Hegel l'hommage qu'il méritait, mais était décidée à le dépasser : puisque ce qui est rationnel est réel, on peut abandonner l'attitude interprétative et contemplative et dire : ce que nous estimons rationnel doit devenir réel. Et Marx en 1844 (Thèses sur Feuerbach ) pourra proclamer : «Les philosophes ont jusqu’ici interprété le monde de diverses façons ; il s'agit maintenant de le transformer.» Hegel, point de départ et non point d'arrivée, initiateur d'une dynamique révolutionnaire et non d'une statique conservatrice : c'est ce qu'exprime Bakounine dans l'essai que nous publions : «Hegel... est le plus haut sommet de notre culture moderne envisagée du seul point de vue théorique. Et précisément parce qu'il est ce sommet... il est à l'origine d'une nécessaire auto-décomposition de la culture moderne.» Hegel est un commencement et non plus une fin et «on sera quitte envers lui en le roulant dans le linceul de pourpre où dorment les dieux morts»

Ainsi se forma à Berlin un noyau de jeunes gens animés d'un esprit démocratique et d'un libéralisme politique et social un peu vague : étudiants turbulents, philosophes d'estaminet, dira-t-on avec dédain, mais leur influence ne fut pas négligeable et ils constituent ce qu'on appelle la gauche hégélienne. Eux-mêmes s'intitulaient «Jeunes Hégélien». Et en 1837 ils formèrent à Berlin le Club des Docteurs (Doktorklub), non sans ironie car beaucoup — dont le jeune Marx — étaient étudiants. Mais il y avait aussi des docteurs chevronnés, des professeurs tels que Kopper, Rutenberg, Bruno Bauer, Arnold Ruge. Ce dernier fonda en 1838 une revue, les «Annales de Halle» qui furent jusqu'en 1841 l'organe de liaison des Jeunes Hégéliens : après leur interdiction Ruge fit paraître à Dresde, de juillet 1841 au début de 1843 les «Annales allemandes», dont le caractère hégélien de gauche fut plus marqué. Mais en mars 1842, après la révocation de Bruno Bauer, le Club des Docteurs adopta une position plus radicale et prit alors le nom de Cercle des Hommes Libres (die Freien) que fréquentèrent Stirner et le jeune Engels. Depuis le 1er janvier 1842, les Jeunes Hégéliens disposaient à Cologne d'une nouvelle tribune : «la Gazette rhénane» dont Rutenberg fut le rédacteur en chef et à laquelle collaborèrent les «Hommes Libres». On sait que Marx devait en octobre 1842 supplanter, à la suite de manœuvres tortueuses, son ami Rutenberg à la rédaction en chef du journal : il se débarrassa aussi de la prose des Jeunes Hégéliens, mais le 21 janvier 1843 le journal fut définitivement interdit.

Comment un jeune aristocrate russe, officier démissionnaire, étudiant à Moscou et à Berlin, a-t-il pu, en 1842, publier dans les «Annales allemandes» un article qui est la manifestation la plus radicale de la gauche hégélienne ? Ceci pose le problème de l'évolution intellectuelle de Michel Bakounine : problème passionnant qui est celui de toute une jeunesse russe, d'une génération dont l'enfance fut contemporaine de l'écrasement des Décembristes, et l'adolescence de l'écrasement de l'insurrection polonaise de 1831. Si l'on veut suivre les cheminements de la pensée de Bakounine, vivre l'aventure passionnante de ses enthousiasmes philosophiques, il faut se reporter à l'ouvrage fondamental de Benoît-P. Hepner: «Bakounine et le panslavisme révolutionnaire» (Librairie Marcel Rivière, Paris, 1950). Contentons-nous de marquer ici les étapes essentielles de cette évolution. Étant officier, puis à Saint-Petersbourg, Bakounine subit un engouement passager pour la philosophie de Schelling. Puis le voici étudiant à Moscou de 1835 à 1840. Il devient l'ami inséparable de Stankevitch et de Biélinski. Stankevitch a l'âge de Bakounine et mourra prématurément en 1840 : il a sur Bakounine une forte influence et c'est lui qui l'initiera à la philosophie d'abord de Fichte, puis de Hegel. A son tour, Bakounine sera «le père spirituel» de Biélinski pourtant un peu plus âgé que lui. Biélinski sera un des critiques littéraires les plus célèbres de la Russie et mourra à quarante ans en 1848. A ces trois amis se joindront en 1839 deux hommes qui ont marqué le mouvement révolutionnaire russe : Herzon et Ogarev, militants et déjà retour d'exil. Après un enthousiasme passager pour Fichte, et qui ne laissera pas de trace, Bakounine est initié par Stankevitch à la philosophie de Hegel ; et Bakounine se passionne pour la dialectique hégélienne. Il étudie avec ardeur les ouvrages de Hegel et il est visiblement envoûté par cette religion nouvelle. Il accepte la puissance absolue de l'esprit et la fameuse formule: «Tout ce qui est réel est rationne», le conduit tout droit «au conformisme politique de sa première jeunesse» (Hepner). Biélinski ira encore plus loin dans cette voie. Herzen est stupéfait de l'influence désastreuse de la philosophie hégélienne sur ses amis. Hepner cite un long passage de l'ouvrage de Herzen: «Le monde russe et la révolution» où Herzen évoque les discussions qui l'opposèrent à Biélinski et à Bakounine : «En raisonnant de la sorte on arrive à prouver que le monstrueux despotisme sous lequel nous vivons est tout à fait rationnel et doit exister !» Il est probable, et Herzen l'affirme, que Bakounine fut ébranlé par l'argumentation de son ami. Cependant, quand Bakounine part pour Berlin en juillet 1840, il est certainement toujours hégélien et son hégélianisme lui fait rejeter la pensée philosophique française.

C'est à Berlin, de juillet 1840 à l'été 1842, que va se manifester chez Bakounine cette «vocation de la révolte» (Hepner), à laquelle il restera fidèle toute sa vie. Les causes de cette évolution ? Certainement des méditations personnelles, de nombreuses lectures, le contact avec la vie intellectuelle de Berlin, mais aussi les influences de Werder et de Schelling et surtout de l'hégélien de gauche Arnold Ruge. Bakounine suivit les cours du professeur Werder, hégélien de droite tout à fait orthodoxe et dont le conservatisme aboutissait non à l'action mais à un désespérant immobilisme. Ce qui contribua à guérir Bakounine de l'idéomanie hégélienne, si l'on en croit ce qu'il écrivit dans la «Confession» : «Je cherchais dans la métaphysique la vie, mais elle ne contient que la mort et l'ennui ; j'y cherchais l'action et elle n'est qu'inactivité absolue.» Les cours du vieux Schelling, pour lequel Bakounine conservait un respect attendri, étaient une critique de l'hégélianisme dont les abstractions écartaient du concret. C'est en octobre 1841 que Bakounine fit à Dresde la connaissance d'Arnold Ruge. Ce dernier fut séduit par l'enthousiasme de Bakounine ; et de son côté Bakounine écrivait au sujet de Ruge: «C'est un homme intéressant, extraordinaire, surtout en tant que journaliste, plutôt doué d'une volonté singulièrement forte et d'un cerveau lucide que de capacités spéculatives.» (Hepner).

Ainsi fut décidée la collaboration de Bakounine aux «Annales allemandes». Et en octobre 1842 parut dans les numéros 249 à 252 un long article intitulé : «La réaction en Allemagne. Fragment par un Français.» L'article était signé d'un nom de fantaisie : Jules Elysard. Précautions de la part de Bakounine ? Peu vraisemblable, juge Henri Arvon dans son «Bakounine», et il ajoute que, par l'adoption d'un nom français, «Bakounine entendait souligner qu'un certain retour vers les Français s'était opéré en lui et qu'en tant qu'hégélien de gauche il s'efforçait désormais de compléter la liberté philosophique, conquête de la pensée allemande, par la liberté politique et sociale, chère au socialisme français.» Quoi qu'il en soit, la profession de foi de Bakounine et un article de Ruge devaient entraîner peu après la suppression des «Annales allemandes».

On a traduit en français quelques passages de l'article de Bakounine, la fin surtout, et la dernière phrase a été l'objet d'interprétations ridicules, sans naturellement se référer au texte entier. Dans l'ouvrage d'Hepner figure un résumé de quatre pages dont Henri Arvon reproduit textuellement une partie. La présente brochure comble une lacune. Cette traduction n'a été possible que grâce à la reproduction du texte allemand de Bakounine dans un ouvrage édité par la librairie Hegner de Cologne en 1968 et Intitulé «Philosophie der Tat» (Philosophie de l'action). Ce volume contient la «Réaction en Allemagne» et les traductions allemandes de «Dieu et l'État» et du «Catéchisme révolutionnaire» (1865-1866) reproduit d'après l'édition des œuvres de Bakounine faite par Max Nettlau (Berlin 1924). L'introduction, signée Rainer Beer, présente un grand intérêt, même si l'on n'adopte pas toutes ses conclusions.

Une telle publication est-elle utile ? Le lecteur français de 1970 ne risque-t-il pas d'être dérouté par un Bakounine bien différent de celui des années soixante? Ne jugera-t-on pas cet essai comme un brillant exercice d'école et une simple application de la dialectique hégélienne ? Cependant cet essai marque un tournant essentiel dans la pensée de Bakounine. Pour Hepner «c'est un apport remarquable à la littérature de la gauche hégélienne et dont la vigueur dialectique et un certain fini littéraire font, à côté de la «Confession», le meilleur produit sorti de la plume de Bakounine». Pour Arvon «cet essai marque une entrée fracassante dans la phalange des Jeunes Hégéliens». Et pour Rainer Beer «l'essai de Bakounine est, de l'avis unanime, l'exposé le plus remarquable des conceptions des Jeunes Hégéliens». J'arrête ces citations élogieuses, en m'étonnant seulement du peu d'intérêt que ce texte semble avoir présenté aux traducteurs éventuels...
 
 

*



Il est inutile de donner un résumé de l'essai de Bakounine. Son plan apparaît nettement à la lecture, et celle-ci est facilitée par les changements de ton dans le style : tantôt dialectique subtile et logique pressante, tantôt ironie et parfois lyrisme et enthousiasme messianique. Bakounine étudie la contradiction dont les deux termes sont le parti réactionnaire (l'élément positif) et le parti démocratique — révolutionnaire, dans la pensée de Bakounine — (l'élément négatif). Il insiste sur la nécessité de cet antagonisme et montre que toute conciliation doit être écartée comme indésirable, et d'ailleurs impossible. La résolution et le dépassement de la contradiction seront réalisés par la destruction de l'élément positif (c'est-à-dire de la totalité des institutions et des cadres du parti réactionnaire dominant). Alors le parti démocratique accédera à un plan supérieur, transformera le monde selon ses aspirations et réalisera la liberté : «Cette transformation... c'est un nouveau ciel et une nouvelle terre, un monde jeune et magnifique...»

Quelques remarques s'imposent. Et tout d'abord on peut trouver les formules : parti réactionnaire et parti démocratique, un peu vagues et se demander si tout le débat ne se joue pas entre deux abstractions. On s'aperçoit au cours de la lecture que le parti réactionnaire est formé des cadres dirigeants des régimes politiques au pouvoir et de la clique des intellectuels et des professeurs qui les soutiennent. La fin de l'article montre que Bakounine identifie le parti démocratique avec «le peuple, la classe des pauvres gens» qui, prenant conscience de sa force, «prend partout une attitude menaçante». Et on sait ce qu'entend Bakounine par ce terme de peuple qu'il a toujours préféré au terme abstrait de «prolétariat». Il s'agit des ouvriers, des paysans, mais aussi des «misérables», des déclassés, des hors-la-loi, aussi bien de ce prolétariat en guenilles méprisé par Marx, que de ces brigands qui composaient jadis les bandes de révoltés de Stenka Razine et de Pougatchev.

On peut aussi s'étonner du ton prophétique des dernières pages de l'article de Bakounine : l'esprit a achevé son travail, l'orage va éclater, un monde nouveau va naître sur les ruines des vieilles institutions. Il serait ridicule de reprocher à Bakounine de se nourrir d'illusions et de voir en 1842 la révolution à sa porte. Cette erreur fut à peu près générale et les crises du capitalisme naissant ainsi que les souffrances intolérables d'un prolétariat surexploité firent penser que le régime économique était prêt à s'effondrer : on prenait les crises de croissance pour la phase finale de la décrépitude. Cette erreur fut commise, lors de la grande crise économique de 1847, par Marx et Engels, et Engels devait le reconnaître en 1895 dans sa préface à «La lutte de classes en France» de Marx. Stirner lui aussi, en 1844, prédira la mort de la vieille société et la fin de l'Allemagne «qui descend au tombeau après dix siècles de souffrances.» Mais ce ne sont pas seulement les représentants du «parti démocratique» qui prophétisèrent la destruction de l'ordre social. Chateaubriand, dans les «Mémoires d'outre-Tombe» écrira en 1837 :

«J'ai dit cent fois et je le répéterai encore : la vieille société se meurt», et en 1841 : «Le vieil ordre européen expire... Oui, la société périra.»

Mais voici un problème plus important. Bakounine dans son essai reste-t-il fidèle à la dialectique hégélienne ? Ou lui substitue-t-il une autre dialectique «révolutionnaire» ? Certes, Bakounine semble résoudre la contradiction qui oppose réactionnaires et démocrates en une synthèse placée sur un plan supérieur : la réalisation de la liberté. Il insiste sur la nécessité historique de la contradiction, sur l'obligation pour les réactionnaires d'être conséquents et il s'oppose aux conciliateurs. Mais la synthèse hégélienne supposait la suppression des termes antagonistes (thèse et antithèse), la conservation de leurs éléments, et, enfin, l'élévation à un plan supérieur. Or, toute la fin de l'article est très nette : pour Bakounine, seul l'élément négatif a une valeur en soi, il détruit l'élément positif et ce n'est que par cette destruction, étant le seul survivant, que l'élément négatif pourra être créateur et réaliser ce monde nouveau, le monde de la liberté. Le rationnel que, seul, porte en lui l'élément négatif, créera le réel. Le schéma de Bakounine est donc le suivant : antagonisme sans conciliation qui entraînerait «l'aplatissement» de la société, destruction totale d'un terme de la contradiction, création d'un ordre nouveau par le second terme subsistant. Bakounine rompt ici avec Hegel : tout au plus pourrait-on dire qu'il ne garde de Hegel que cette demi-formule : «Ce qui est rationnel est réel.»

Cette nécessité d'un parti réactionnaire conséquent et combatif, ce qui maintient à un degré élevé l'antagonisme, ce refus de toute conciliation tendent à conserver à la lutte des classes toute sa pureté. C'est bien là cette idée maîtresse de la «séparation» que Proudhon développera dans la «Capacité politique des classes ouvrières» : «La division de la société moderne en deux classes étant flagrante, une conséquence devait s'ensuivre : la pratique de la séparation... La séparation que je recommande est la condition même de la vie. Se distinguer, se définir, c'est être ; de même que se confondre et s'absorber, c'est se perdre. Faire scission, une scission légitime, est le seul moyen que nous ayons d'affirmer notre droit.» Et est-il besoin de rappeler que le syndicalisme révolutionnaire, héritier sur ce point de Bakounine et de Proudhon, voyait dans la pratique de l'action directe sous toutes ses formes, le moyen de maintenir l'antagonisme des classes et de rendre toujours plus audacieuse la combativité de la classe ouvrière ? Je renvoie ici à Georges Sorel qui, étudiant la pratique des luttes ouvrières, a écrit dans les «Réflexions sur la violence» d'excellentes pages sur la nécessité de la «séparation» et contre les «pacificateurs».
 
 

*
**



Les dernières lignes de l'article de Bakounine ne font que résumer en quelques formules saisissantes le schéma tracé par Bakounine et indiqué ci-dessus: «Ayons donc confiance dans l'esprit éternel qui ne détruit et qui n'anéantit que parce qu'il est la source insondable et éternellement créatrice de toute vie. La volupté de détruire est en même temps une volupté créatrice !» Ce texte ne prête pas à confusion : le révolutionnaire animé par la foi, transporté d'enthousiasme veut connaître cette volupté suprême d'engendrer, dans un grand acte d'amour, un monde nouveau. Mais il lui faut d'abord briser le cadre du monde actuel et détruire ses institutions malfaisantes : cette destruction déchaînera le même frisson de volupté, précurseur de la volupté de créer. Lyrisme, dira-t-on, mais ce lyrisme s'exprime dans une situation de crise aiguë : «De sombres nuages s'amoncellent, précurseurs de l'orage. L'atmosphère est étouffante et grosse de tempêtes.» (Dans un article du journal «La Réforme» du 6 août 1847 Engels se servira des mêmes termes et écrira: «... Cet air si lourd qui pèse sur nous annonce l'approche de l'orage.») Bakounine devait rester fidèle toute sa vie à cette conception de la transformation sociale. Il avait compris qu'on ne fait pas du neuf avec du vieux et qu'on ne peut garder les institutions de la classe au pouvoir en changeant seulement de nom et de personnel. Un État même prolétarien reste un État, et une dictature, même celle du prolétariat, reste une dictature. Le dernier écrit sorti de la plume de Bakounine est cet «Étatisme et Anarchie», dont les «Archives Bakounine» (tome III) viennent enfin de publier le texte russe et la traduction française, et nous y lisons ces lignes étrangement semblables à la fin de l'article de 1842 : «Cette passion négative de la destruction est loin d'être suffisante pour porter la cause révolutionnaire au niveau voulu ; mais sans elle cette cause est inconcevable, voire impossible, car il n'y a pas de révolution sans destruction profonde et passionnée, destruction salvatrice et féconde parce que précisément d'elle, et seulement par elle, se créent et s'enfantent les mondes nouveaux.» Ce texte de 1873 montre la continuité de la pensée de Bakounine.

Tout lecteur de bonne foi, même non anarchiste ou libertaire, ne peut donner de la formule qui sert de conclusion à l'article de Bakounine une autre interprétation que celle qui vient d'être exposée. Ricarda Huch, poétesse et historien du romantisme allemand, a écrit sous le titre: «Michael Bakunin und die Anarchie» (Insel-Verlag 1923) une pénétrante étude de la vie et de la pensée de Bakounine. Elle commente comme suit la fin de l'essai : «Pour la première fois apparaît ici cette ivresse révolutionnaire si caractéristique chez Bakounine, cette nostalgie de la mort, ce mélange enivrant d'intense volupté et de destruction. Aucun homme de génie ne se peut concevoir sans cela, car, pour apporter quelque chose de nouveau, il lui faut écarter de sa route les obstacles qui restent du passé.»

Bien souvent, des biographes ou commentateurs de Bakounine ont cité l'unique dernière phrase de l'article ; défenseurs avoués ou honteux de la société bourgeoise, ils ont cru, ou feint de croire, que pour Bakounine détruire c'était construire. Bakounine devenait donc un démolisseur, un maniaque du crime et de l'incendie, alors que son œuvre est imprégnée d'esprit constructif et qu'il a toujours condamné un individualisme stérile et exalté la solidarité des travailleurs. Je ne veux donner de cette incompréhension malveillante que quelques exemples, laissant de côté la ridicule traduction — due sans doute à une lecture «Luft», au lieu de «Lust» — qu'on trouve dans la préface de Dragomanov à la «Correspondance de Bakounine» (1896) «L'atmosphère de la destruction...» !1

Nous lisons dans «Le socialisme allemand et le nihilisme russe», ouvrage particulièrement tendancieux et mal informé de J. Bourdeau (1894) ces appréciations sur Bakounine : «Cerveau fêlé, agitateur furieux, passion sauvage» et sur la fameuse dernière phrase : «L'idée devient l'utopie monstrueuse, la vision intense et grandiose du bouleversement universel, de la création qui s'effondre, de l'incendie qui dévore la civilisation vermoulue, la réduit en cendres, et sur cette cendre féconde voit naître l'âge d'or. Vive le chaos et l'extermination ! Vive la mort ! Place à l'avenir !» Et voici le portrait de Bakounine d'après Leroy-Beaulieu dans son ouvrage : «L'empire des tsars et les Russes» (Paris, 1890, tome D : «Bakounine... fanatique de négation, maniaque fermé à tout ce qui était étranger à sa folie... apôtre de la destruction, prophète de l'anarchie et de l'amorphisme...» Pour Henri Arvon, tout de même plus nuancé : «Bakounine ne dépassera jamais le stade auquel il parvient en 1842... La passion de la destruction qui s'accorde au mouvement de son esprit ne cessera de dominer celle de la création.» On a souvent reproché à Bakounine — et en quels termes ! — son désir de pan-destruction : on regrette de rencontrer ce terme dans la préface de Rainer Beer à «Philosophie der Tat», mais il l'applique à une période postérieure à 1842. Il écrit en effet : «Bakounine ne fait qu'effleurer le thème de la destruction. Il est à la veille de la transmutation des valeurs, pour employer l'expression de Nietzsche. Plus tard il ira plus loin, jusqu'à la pan-destruction systématique : c'est-à-dire que tout doit être détruit, le monde du passé comme la totalité du monde présent.»

Et d'ailleurs, les bons bourgeois qui au seul mot de «destruction» manifestent une indignation lyrique, croient-ils vraiment que la destruction des institutions d'une société, la destruction d'un régime politique et économique s'accompagnent forcément de massacres, d'incendies et autres abominations ? Ces bons bourgeois ont-ils à ce point oublié les grands ancêtres qu'ils ne se souviennent plus de cette nuit du 4 août, où, sans effusion de sang, a été anéantie la société féodale et créé un ordre nouveau ?

Encore un mot sur ce sujet : il est de bon ton d'opposer au destructeur Bakounine le raisonnable Proudhon qui, parait-il, n'était pas un «bousculeur». Pour en finir avec certaines légendes, voici ce qu'écrivait Proudhon en 1839 : «Nous appelons la force... Propriétaires, défendez-vous ! Il y aura des combats et des massacres» («Célébration du dimanche»). Et en 1851 dans l'«Idée générale de Révolution» : «Une liquidation générale est le préliminaire obligé de toute révolution. Après soixante années d'anarchie mercantile et économique, une seconde nuit du 4 Août est indispensable.» Proudhon rejoint ici Bakounine, ce qui permet au sociologue Georges Gurvitch d'écrire : «Proudhon reste révolutionnaire jusqu'à son dernier souffle. Ou l'humanité périra, ou la révolution sociale vaincra dans l'immédiat et fera de véritables miracles ; aucun compromis n'est plus possible.»

Enfin ceux qu'indigne l'association destruction-création, devraient songer que cette formule n'est, après tout, qu'un lieu commun bien rebattu de la poésie lyrique allemande et même de toute la poésie occidentale : le printemps naît de l'hiver, le jour sort de la nuit (comme d'une victoire, dira Hugo !), la vie sort de la mort. Bakounine avait, au cours de son adolescence, lu avec enthousiasme Schiller, Gœthe surtout, les romantiques allemands et peut-être trouve-t-on dans la pensée de Bakounine un écho lointain du cri de Gœthe dans la célèbre poésie « Nostalgie bienheureuse» : Meurs et deviens !

Point n'est besoin d'être anarchiste pour prétendre que créer suppose une destruction préalable. L'idée est banale chez tous ceux qui souhaitent une transformation de la société, quelle que soit cette transformation. Un seul exemple: l'écrivain allemand Ernst Jünger, que certains considèrent, d’ailleurs à tort, comme un précurseur du Troisième Reich, n'était certes pas un anarchiste. Dans son ouvrage «Der Arbeiter» (Le travailleur) paru en 1932, il se fait l'apôtre de la destruction du vieux monde d'où sortira un monde rajeuni et il condamne réformistes et conciliateurs : «L'avenir ne peut éclore que grâce à la complète destruction du vieil édifice.» La formule de Bakounine n'est, au fond, pour tout révolutionnaire que l'expression du simple bon sens.
 
 

*
* *



Et pour finir, voici les jugements de deux marxistes considérables sur l'essai de Bakounine. D'abord Riazanov (tome II de l'édition des œuvres complètes de Marx-Engels — Institut Marx-Engels — Moscou) : il considère que Bakounine a été fortement influencé par deux brochures d'Engels, dirigées contre la philosophie de Schelling, parues anonymement peu avant l'article de Bakounine : «Bakounine a fait son tournant décisif sous l'influence de la campagne contre Schelling... Seule la méconnaissance de ces rapports historiques a permis de surestimer le degré d'originalité et le caractère révolutionnaire de l'article de Bakounine... L'article de Bakounine était un écho de pensées qui lui étaient étrangères.» Bakounine sous-produit d'Engels ! Ce n'est pas sérieux...

Et voici Franz Mehring, historien de la social démocratie : ... «un souffle caractéristique, un curieux mélange d'élégie et de fanatisme, un aristocratisme blasé». (F. Mehring. «Histoire de la social-démocratie allemande» — Stuttgart 1909.) Aristocratisme blasé ! Alors que l'essai de Bakounine, du premier mot jusqu'à la fin, est un appel passionné à la liberté !

Septembre 1969.
 
 

Jean BARRUÉ.



Note du traducteur. — Le texte allemand de Bakounine ne comportait pas de sous-titres : ceux-ci ont été ajoutés pour faciliter la lecture.



Michel Bakounine

La réaction en Allemagne

 





Les adversaires de la liberté
 

Liberté, réalisation de la liberté : qui peut nier que ces mots soient maintenant en tête de l'ordre du jour de l'histoire ? Amis et ennemis le reconnaissent bon gré mal gré et personne même n'osera se déclarer ouvertement et hardiment adversaire de la liberté. Mais parler de quelque chose et la reconnaître ne lui donne pas une existence réelle, et cela l'Évangile le sait bien2 ; en effet, il y a malheureusement encore une foule de gens qui, à vrai dire, ne croient pas dans le plus profond de leur cœur à la liberté. Il vaut la peine, dans l'intérêt de cette cause, de s'occuper d'eux. Ils appartiennent à des types très différents : nous rencontrons en premier lieu des gens haut placés, chargés d'ans et d'expérience qui, dans leur jeunesse, étaient même des dilettantes de la liberté politique ; un homme riche et distingué trouve en effet une certaine jouissance raffinée à parler de liberté et d'égalité, ce qui le rend en outre doublement intéressant en société. Mais comme ils ne peuvent plus maintenant jouir de la vie comme au temps de leur jeunesse, ils cherchent à dissimuler leur délabrement physique et intellectuel sous le voile de «l'expérience» —un mot dont on a si souvent abusé ! — C'est perdre son temps que de parler avec ces gens ; jamais ils n'ont pris la liberté au sérieux, jamais la liberté ne fut pour eux cette religion qui ne conduit aux plus grandes jouissances et au bonheur suprême que par la voie des plus terribles contradictions, au prix des plus amères souffrances et d'un renoncement total et sans réserve. Il n'y a vraiment aucun intérêt à discuter avec eux, car ils sont vieux et ainsi, bon gré mal gré, ils mourront bientôt.

Mais il y a malheureusement aussi beaucoup de personnes jeunes qui partagent avec les gens du premier groupe les mêmes convictions, ou plutôt l'absence de toute conviction. Ils appartiennent pour la plupart à cette aristocratie qui de par sa nature est frappée depuis longtemps, en Allemagne, de mort politique, soit à la classe bourgeoise et commerçante, soit à celle des fonctionnaires. Avec eux il n'y a rien à entreprendre, et même encore moins qu'avec les gens judicieux et expérimentés de la première catégorie qui ont déjà un pied dans la tombe. Ces derniers avaient au moins une apparence de vie, tandis que les autres sont de naissance des êtres inexistants, des hommes morts. Ils sont tout empêtrés dans leurs intérêts sordides de vanité ou d'argent et uniquement occupés de leurs succès quotidiens, ils ignorent même tout de la vie et de ce qui se passe autour d'eux, au point que, s'ils n'avaient pas entendu parler un peu à l'école de l'histoire et de l'évolution des idées, ils croiraient vraisemblablement que le monde n'a jamais été autre que ce qu'il est maintenant. Ce sont des natures ternes, des ombres qui ne peuvent être ni utiles ni nuisibles ; nous n'avons rien à craindre d'eux, car seul ce qui est vivant peut agir et comme il est passé de mode d'avoir commerce avec des ombres, nous ne voulons pas perdre notre temps avec eux.

Mais il y a encore une troisième catégorie d'adversaires du principe de la Révolution, c'est le parti réactionnaire surgi peu après la Restauration dans toute l'Europe et qui s'appelle conservatisme en politique, école historique en science du droit, et philosophie positive dans les sciences spéculatives. Nous avons l'intention de discuter avec ce parti et il serait absurde de notre part d'ignorer son existence et de paraître le considérer comme insignifiant ; nous reconnaissons au contraire sincèrement qu'il est partout maintenant le parti dirigeant, et, bien plus, nous sommes prêts à lui accorder que sa force présente n'est pas un jeu du hasard, mais qu'elle a ses racines profondes dans l'évolution de l'esprit moderne. En général, je ne reconnais au hasard aucune influence réelle sur l'histoire ; l'histoire est un développement libre, mais aussi nécessaire, de la pensée libre, de sorte que si j'attribuais au hasard la prépondérance actuelle du parti réactionnaire, je rendrais le plus mauvais service à la profession de foi démocratique qui se fonde uniquement sur la liberté absolue de la pensée. Ce serait d'autant plus dangereux, pour nous, de nous endormir dans une quiétude néfaste et trompeuse, que malheureusement, jusqu'à présent, nous sommes encore très loin de comprendre notre situation. Danger d'autant plus grand que, dans la méconnaissance, qui n'est que trop fréquente, de la véritable origine de notre force et de la nature de notre ennemi, accablés par le triste spectacle de la vulgarité, nous pouvons perdre tout notre courage, ou — ce qui est peut-être pire — comme le désespoir ne peut durer chez un être plein de vie, être en proie à une témérité injustifiée, enfantine et stérile.

Parti démocratique et parti réactionnaire

Rien ne peut être plus utile au parti démocratique que de connaître sa faiblesse momentanée et la force relative de ses adversaires. Cette connaissance le fait sortir d'abord du vague de l'imagination et entrer dans cette réalité où il doit vivre, souffrir, et finalement vaincre. Elle rend son enthousiasme réfléchi et modeste. Lorsque, par ce douloureux contact avec la réalité, il aura pris conscience de sa mission sacrée et sacerdotale ; lorsqu'il sera en proie aux innombrables difficultés qui se dressent partout sur son chemin et qui n'ont pas leur source — comme souvent le parti démocratique semble le croire — dans l'obscurantisme de ses adversaires, mais bien plutôt dans la richesse et la complexité de la nature humaine qui résiste aux théories abstraites ; lorsque ces difficultés lui auront fait connaître, et par suite, comprendre, les imperfections de toute son existence présente et lui auront montré que son ennemi n'est pas seulement en dehors de lui, mais aussi et surtout en lui-même et que, par suite, il doit commencer à vaincre cet ennemi immanent ; lorsqu'il aura acquis la conviction que la démocratie ne consiste pas seulement en une opposition aux gouvernants, n'est pas une réforme particulière constitutionnelle, politique ou économique, mais qu'elle annonce une transformation totale de la structure actuelle du monde et une vie essentiellement nouvelle, inconnue jusqu'ici dans l'histoire ; lorsque tout ceci l'aura convaincu que la démocratie est une religion, lorsque cette conception l'aura rendu lui-même religieux, c'est-à-dire non seulement pénétré de son principe en pensée et en raisonnement, mais aussi fidèle à ce principe dans la vie réelle, jusque dans ses plus petites manifestations : c'est alors, et alors seulement que le parti démocratique remportera sur le monde une victoire effective.

Nous reconnaissons donc sincèrement que la puissance actuelle du parti réactionnaire n'est pas le fait du hasard, mais est une nécessité historique. Elle n'a pas son origine dans l'imperfection du principe démocratique : celui-ci est, en effet, l'égalité entre les hommes se réalisant dans la liberté, mais c'est aussi cette entité de l'esprit la plus profonde, la plus générale, la plus universelle, en un mot cette entité unique qui se manifeste dans l'histoire. Cette puissance du parti réactionnaire est l'effet de l'imperfection du parti démocratique qui n'est pas encore parvenu à la conscience affirmative de son principe et par suite n'existe qu'en tant que négation de la réalité présente. Mais n'étant que négation, il reste d'abord nécessairement étranger à cette plénitude de la vie, dont il ne peut pas encore saisir le développement à partir d'un principe conçu par lui sous une forme presque uniquement négative. C'est pourquoi, jusqu'à présent, il n'est qu'un parti et pas encore cette réalité vivante qui est l'avenir et non pas le présent. Comme les démocrates forment seulement un parti (et encore, à en juger par les manifestations extérieures de son existence, un faible parti), comme le fait de n'être qu'un parti suppose, opposé à eux, un autre parti puissant, cela seul devrait éclairer les démocrates sur leurs propres imperfections qui résident essentiellement en eux.

D'après sa nature et son principe, le parti démocratique aspire au général et à l'universel, mais d'après son existence en tant que parti il est seulement quelque chose de particulier — le négatif— s’opposant à quelque autre chose de particulier — le positif. Toute l’importance et toute la force irrésistible du négatif consistent dans l'anéantissement du positif, mais, en même temps que le positif, le négatif court à sa ruine, en raison de sa nature particulière, imparfaite et inadaptée à son essence. Le parti démocratique n'existe pas en tant que tel dans la plénitude de son affirmation, mais seulement comme la négation du positif : c'est pourquoi il doit, dans cette forme imparfaite, disparaître en même temps que le positif, pour renaître spontanément sous une forme régénérée et dans la plénitude vivante de son être. Ainsi le parti démocratique se change en lui-même et cette transformation n'est pas seulement quantitative, elle n'est pas un simple élargissement de son existence actuelle imparfaite : Dieu nous en préserve ! Car un tel élargissement conduirait à un aplatissement universel et le terme final de l'histoire serait un néant absolu. Cette transformation est au contraire qualitative, c'est une révélation qui vit et qui apporte la vie, c'est un nouveau ciel et une nouvelle terre, un monde jeune et magnifique, dans lequel toutes les dissonances actuelles se résoudront en une unité harmonieuse.

Il est impossible de corriger les imperfections du parti démocratique en mettant un terme au caractère exclusif de son existence en tant que parti par une apparente conciliation avec le positif : ce seraient là de vains efforts car le positif et le négatif sont une fois pour toutes incompatibles. Le négatif, pour autant qu'on l'isole de son opposition au positif et qu'on le considère en soi, paraît être sans substance et sans vie. Cette inconsistance apparente est même le reproche capital que les positifs font aux démocrates ; ce reproche ne repose que sur un malentendu, car le négatif ne peut être pris isolément — il ne serait alors absolument rien ! — mais seulement dans son opposition au positif; tout son être, son contenu, sa vitalité tendent à la destruction du positif. «La propagande révolutionnaire, dit le Pentarque,3 est de par sa nature intime la négation des institutions existantes de l'État, car son caractère le plus authentique ne peut lui assigner d'autre programme que la destruction de tout ce qui existe.» Mais alors est-il possible que le négatif, dont toute la vie n'a pour mission que de détruire, puisse apparemment s'accorder avec ce que sa nature intime l'oblige à détruire ? Seuls peuvent le penser ces gens sans flamme et sans énergie qui ne se font aucune idée sérieuse du positif et du négatif.

Le parti démocratique en face des réactionnaires purs

Au sein du parti réactionnaire on peut distinguer actuellement deux groupes principaux : dans l'un figurent les réactionnaires purs et conséquents, dans l'autre les inconséquents et conciliateurs. Les premiers conçoivent l'opposition dans toute sa pureté ; ils savent bien qu'on ne peut pas davantage concilier le positif et le négatif que l'eau et le feu ; ne voyant pas dans le négatif le côté affirmatif de sa nature, ils ne peuvent y croire, et ils en déduisent fort correctement que le positif ne peut se maintenir que par l'écrasement total du négatif. En même temps ils ne se rendent pas compte que le positif n'est ce positif défendu par eux que dans la mesure où le négatif s'oppose encore à lui ; ils ne saisissent pas que, par suite, si le positif remportait une victoire totale sur le négatif, il serait désormais en dehors de l'opposition, il ne serait plus alors le positif, mais bien plutôt l'achèvement du négatif : il faut leur pardonner cette incompréhension, car l'aveuglement est le caractère essentiel de tout positif, tandis que le discernement est le propre du seul négatif. Dans notre triste époque sans conscience, nombreux sont ceux qui par lâcheté essaient de cacher à eux-mêmes les strictes conséquences de leurs propres principes et espèrent ainsi échapper au risque d'être dérangés dans l'édifice artificiel et fragile de leurs prétendues convictions. Aussi faut-il dire un grand merci à ces messieurs les purs réactionnaires. Ils sont sincères, honnêtes et veulent être des hommes entiers. On ne peut parler beaucoup avec eux, parce qu'ils ne veulent jamais se prêter à une conversation raisonnable et, maintenant que le négatif a répandu partout son ferment de décomposition, il leur est bien difficile, sinon impossible, de se maintenir dans le pur positif : à tel point qu'il leur faut se séparer de leur propre raison, avoir peur d'eux-mêmes et redouter le moindre essai de démontrer leurs convictions, ce qui entraînerait à coup sûr leur réfutation. Ils ont parfaitement conscience de cela: aussi remplacent-ils la parole par l'injure... Ils n'en sont pas moins des hommes honnêtes et entiers, ou, plus exactement, ils veulent être des hommes honnêtes et entiers. Ils ont comme nous la haine de toute demi-mesure, car ils savent que seul un homme entier peut être bon et que les demi-mesures sont la source empoisonnée de tout le mal.

Ces réactionnaires fanatiques nous accusent d'hérésie, et, si c'était possible, ils feraient surgir de l'arsenal de l'histoire la force occulte de l'Inquisition pour l'utiliser contre nous ; ils nous dénient tout sentiment bon ou humain et ne voient en nous que des Antéchrists endurcis qu'il est permis de combattre par tous les moyens. Leur rendrons-nous la monnaie de leur pièce ? Non, ce serait indigne de nous et de la grande cause que nous défendons. Le grand principe au service duquel nous nous sommes voués nous donne, parmi bien d'autres avantages, le beau privilège d'être justes et impartiaux sans pour cela causer du tort à notre cause. Tout ce qui ne repose que sur un point de vue exclusif ne peut utiliser comme arme la vérité, car la vérité est en contradiction avec tout point de vue exclusif. Tout ce qui est exclusif est forcément dans ses déclarations partial et fanatique, car il ne peut s'affirmer que par la suppression brutale de tous les autres points de vue exclusifs qui lui sont opposés et qui sont justifiés autant que lui. Un point de vue exclusif, par le seul fait d'exister, suppose qu'il en existe d'autres qu'il doit, en raison de sa nature particulière, éliminer pour se maintenir. Cette contradiction est la malédiction qui pèse sur lui, une malédiction qu'il porte en lui et qui change en haine l'expression de tous les bons sentiments innés chez tout homme considéré en tant qu'homme.

Nous sommes à cet égard infiniment plus heureux ; certes, en tant que parti, nous nous opposons aux positivistes, nous les combattons, et cette lutte éveille alors en nous toutes les mauvaises passions ; le fait d'appartenir nous-mêmes à un parti nous rend aussi très souvent partiaux et injustes. Mais nous ne sommes pas seulement ce parti négatif opposé au positif ; notre source de vie, c'est le principe universel de la liberté absolue, un principe qui renferme en lui tout ce qu'il y a de bon dans le positif et qui est au-dessus du positif, aussi bien qu'au-dessus de nous considérés comme parti. En tant que parti nous faisons seulement de la politique, mais nous ne trouvons notre justification que dans notre principe, sinon notre cause ne serait pas meilleure que celle du positif, et il nous faut, pour notre propre conservation, rester fidèle à notre principe comme à l'unique fondement de notre force et de notre vie, c'est-à-dire nous élever continuellement de cette existence étroite et seulement politique jusqu'à la religion de notre principe universel et ouvert sur la vie. Nous devons agir non seulement politiquement, mais aussi dans notre politique religieusement, ce qui signifie avoir la religion de la liberté dont la seule expression authentique est la justice et l'amour. Oui, c'est à nous — qu'on traite d'ennemis de la religion chrétienne — c'est à nous seuls qu'est réservée cette tâche dont nous nous sommes fait le devoir suprême : pratiquer effectivement l'amour même dans les combats les plus acharnés, cet amour qui est le plus haut commandement du Christ et le principe unique du vrai christianisme.

Nous cherchons à être justes même à l'égard de nos ennemis, et nous reconnaissons volontiers qu'ils s'efforcent de vouloir réellement le bien et, bien plus, que leur nature les avait destinés au bien et à une vie animée et que, seul, un inconcevable coup du sort les a détournés de leur véritable vocation. Nous ne parlons pas de ceux qui n'ont rallié leur parti que pour laisser la champ libre à leurs mauvaises passions : des tartuffes, il y en a malheureusement beaucoup dans tous les partis ! Nous ne parlons que des défenseurs sincères du positivisme conséquent, qui s'efforcent d'arriver au bien sans avoir la volonté de le réaliser, c'est là leur grande infortune et leur conscience en est déchirée. Ils ne voient dans le principe de la liberté qu'une froide et plate abstraction, à laquelle la platitude et la sécheresse de maints défenseurs de ce principe ont activement collaboré, une abstraction qui se vide de toute vie, de toute beauté et de toute sainteté. Ils ne comprennent pas qu'on ne doit point confondre ce principe avec sa forme actuelle médiocre et totalement négative, et qu'il ne peut vaincre et se réaliser que s'il est la vivante affirmation de soi-même supprimant le négatif aussi bien que le positif. Leur opinion, partagée malheureusement encore par bien des adhérents du parti négatif, est que le négatif essaie de se propager en tant que tel, et ils pensent, exactement comme nous, que la diffusion du négatif ferait sombrer dans la platitude toute la société intellectuelle. En même temps leurs sentiments spontanés les font aspirer de plein droit à la plénitude d'une vie passionnée et comme ils ne trouvent dans le négatif que l'aplatissement de cette vie, ils retournent au passé, au passé tel qu'il existait avant que surgisse l'opposition entre le négatif et le positif. Ils ont raison dans la mesure où ce passé était un tout animé d'une vie propre et leur apparaît, en tant que tel, bien plus vivant et plus riche que le présent déchiré par ses contradictions. Mais ils commettent une grande erreur lorsqu'ils pensent pouvoir ressusciter ce passé si vivant ; ils oublient que la plénitude du passé ne peut leur apparaître que sous forme d'une image brouillée et brisée dans le miroir des contradictions actuelles qu'ils ont fatalement engendrées, et que ce passé, appartenant au positif, n'est plus qu'un cadavre sans âme abandonné aux lois mécaniques et chimiques de ia réflexion. Adeptes d'un positivisme aveugle, ils ne comprennent pas cela, alors que des êtres vivants, en raison de leur propre nature, ressentent parfaitement ce manque de vie ; et comme ils ne savent pas que, par le seul fait d'être positifs, ils portaient en eux le négatif, ils rejettent sur le négatif toute la responsabilité de ce manque de vie ; leur élan vers la vie et la vérité, incapable de se satisfaire, s'est changé en haine et ils font peser le poids de cet échec sur le négatif. Tel est nécessairement, chez tout positiviste conséquent, le déroulement interne de ses sentiments : c'est pourquoi, selon moi, ils sont vraiment à plaindre, leurs efforts ayant une origine presque toujours honnête.
 
 
 

Le parti démocratique en face des réactionnaires conciliateurs

Les positivistes conciliateurs ont une tout autre position ; ils se distinguent des positivistes conséquents de deux façons : plus corrompus que ces derniers par la fausse vision qu'ils ont de notre époque, non seulement ils ne rejettent pas purement et simplement le négatif comme un mal absolu, mais ils lui accordent même une justification relative et momentanée ; et d'autre part ils ne possèdent pas la même pureté pleine d'énergie, cette pureté à laquelle aspirent du moins les positivistes conséquents et intransigeants et que nous avons signalée comme l'indice d'une nature entière, riche et honnête. Nous pouvons définir le point de vue des conciliateurs comme celui de la malhonnêteté dans le domaine de la théorie ; je dis bien : de la théorie, parce que je préfère éviter toute accusation contre des actes ou des personnes et parce que je ne crois pas que, dans l'évolution des esprits, une mauvaise volonté personnelle puisse intervenir pour l'enrayer ; cependant, il faut reconnaître que la malhonnêteté théorique, en raison de sa nature même, tourne nécessairement presque toujours à la malhonnêteté pratique.

Les positivistes conciliateurs ont plus d'intelligence et de pénétration que les conséquents ; ils sont les intelligents et les théoriciens par excellence et, dans cette mesure, les principaux représentants de l'époque actuelle. Nous pourrions leur appliquer ce qu'au début de la révolution de Juillet un journal français disait du «Juste Milieu» : «Le côté gauche dit : deux fois deux font quatre ; le côté droit : deux fois deux font six... et le juste milieu dit : deux fois deux font cinq.» Mais ils prendraient cela en mauvaise part ! Aussi allons-nous essayer d'étudier leur nature confuse et difficile très sérieusement et avec le plus profond respect pour leur sagesse. Il est bien plus malaisé d'avoir raison des conciliateurs que des conséquents. Ces derniers manifestent dans leurs actes la force de leurs convictions, ils savent ce qu'ils veulent et en parlent clairement, et ils haïssent autant que nous toute indécision, toute obscurité parce que ces natures énergiques dans l'action ne peuvent respirer librement que dans un air pur et lumineux. Mais avec les conciliateurs, c'est bien une autre affaire ! Ce sont gens malins, oh ! ils sont intelligents et avisés ! Ils ne permettent jamais dans la pratique à la passion de la vérité de détruire l'édifice artificiel de leurs théories ; ils sont trop expérimentés, trop intelligents pour prêter une oreille bienveillante à la voix impérative de la simple conscience pratique. Forts de leur point de vue, ils jettent sur elle des regards pleins de distinction, et quand nous disons que, seul, ce qui est simple est vrai et réel, parce que, seul, il peut jouer un rôle créateur, ils prétendent au contraire que, seul, le complexe est vrai : ils ont eu, en effet, le plus grand mal à le rapetasser et il est le seul signe qui permet de les distinguer, eux, les gens intelligents, de la plèbe imbécile et inculte (il est bien difficile de venir à bout de ces gens parce que, précisément, ils savent tout !). Autres raisons de leur attitude : étant d'habiles politiques, ils tiennent pour une impardonnable faiblesse d'être pris à l'improviste par quelque événement ; enfin, aidés de leur réflexion, ils se sont glissés dans tous les recoins du monde de la nature et de l'esprit et, après ce long et pénible voyage intellectuel, ils ont acquis la conviction que le monde réel ne vaut pas la peine qu'on ait avec lui des contacts pleins de chaleur. Avec ces gens-là il est difficile de tirer quelque chose au clair, car, ainsi que les constitutions allemandes, ils reprennent de la main droite ce qu'ils donnent de la gauche; ils ne répondent jamais par un oui ou par un non, ils disent : «Dans une certaine mesure vous avez raison, mais cependant...», et, quand ils sont à bout d'arguments, ils disent alors : «Oui, c'est une question délicate...»

Et cependant nous désirons essayer d'entrer en relations avec le parti des conciliateurs qui, malgré l'inconsistance de sa doctrine et l'incapacité de jouer un rôle directeur, est actuellement un parti puissant et même le plus puissant, si l'on ne tient compte, bien entendu, que du nombre et non des idées. Son existence est un signe du temps, et un des plus importants : aussi n'est-il pas permis d'ignorer ce parti ou de le passer sous silence.

Discussion de la nature logique de la contradiction

Toute la sagesse des conciliateurs consiste à prétendre que deux tendances opposées, du fait même de leur opposition, sont exclusives et par suite fausses, et si les deux termes de la contradiction, pris dans l'abstrait, sont faux, il faut donc que la vérité soit entre les deux, il faut concilier les contraires pour parvenir à la vérité. A première vue, ce raisonnement paraît irréfutable ; nous avons nous-mêmes admis le caractère exclusif du négatif, pour autant qu'il s'oppose au positif et que dans cette opposition, il rapporte tout à soi. N'en résulte-t-il point nécessairement qu'il se réalise et se complète essentiellement dans le positif ? Et les conciliateurs n'ont-ils pas raison de vouloir concilier le positif et le négatif ? D'accord, si cette conciliation est possible : mais est-elle vraiment possible ? L'unique raison d'être du négatif n'est-elle pas la destruction du positif ? Lorsque les conciliateurs fondent leur point de vue sur la nature de la contradiction, c'est-à-dire sur le fait que deux exclusivités opposées se supposent, en tant que telles, adversaires, il leur faut alors permettre et accepter que cette nature prenne toute son extension ; il leur faut aussi, en raison des conséquences que cela entraîne pour eux, rester fidèles à leur propre point de vue, étant donné que la face de la contradiction qui leur est favorable est inséparable de celle qui leur est défavorable. Or, ce qui est défavorable pour eux, c'est que l'existence d'un terme de la contradiction suppose l'existence de l'autre : et ceci n'est pas quelque chose de positif, mais bien de négatif et de destructeur. Il faut attirer l'attention de ces messieurs sur la Logique de Hegel où il fait une étude si remarquable de la catégorie de la contradiction.

La contradiction et son développement immanent forment un des nœuds principaux de tout le système hégélien, et comme cette catégorie est la catégorie principale, la caractéristique essentielle de notre époque, Hegel est sans contredit le plus grand philosophe de notre temps, le plus haut sommet de notre culture moderne envisagée du seul point de vue théorique. Et précisément, parce qu'il est ce sommet, parce qu'il a compris cette catégorie et par suite l'a analysée, précisément il est à l'origine d'une nécessaire auto-décomposition de la culture moderne. Certes, au début, il était encore prisonnier de la théorie, mais parce qu'il est ce sommet, il s'en est évadé, il est au-dessus d'elle et il a postulé un nouveau monde pratique ; un monde qui ne se réalisera en aucun cas par l'application formelle et l'extension de théories toutes prêtes, mais seulement par une action spontanée de l'esprit pratique autonome. La contradiction est l'essence la plus intime, non seulement de toute théorie déterminée ou particulière, mais encore de la théorie en général; et ainsi le moment où la théorie est comprise est aussi en même temps celui où son rôle est achevé. Par cet achèvement la théorie se résout en un monde nouveau pratique et spontané, en la présence réelle de la liberté. Mais ce n'est pas ici le lieu de développer plus longuement cette question, et nous voulons encore une fois nous tourner vers la discussion de la nature logique de la contradiction.

La contradiction même, en tant qu'elle renferme ses deux termes exclusifs l'un de l'autre, est totale, absolue, vraie ; on ne peut lui reprocher cette nature exclusive à laquelle est nécessairement lié un caractère superficiel et étroit, car elle n'est pas seulement le négatif, mais elle est aussi le positif et, l'englobant tout entier, elle est la plénitude totale, absolue, ne laissant rien en dehors d'elle. Et ceci autorise les conciliateurs à exiger qu'on ne retienne pas abstraitement un seul des deux termes exclusifs, mais que, respectant le lien nécessaire et indissoluble qui les unit, on les appréhende dans leur totalité : «Seule la contradiction est vraie, disent-ils, et chacun des termes opposés, pris en soi, est exclusif et donc faux ; il en résulte que nous devons saisir la contradiction dans sa totalité pour posséder la vérité.» Mais c'est précisément ici que commence la difficulté : la contradiction est bien la vérité, mais elle n'existe pas en tant que telle, elle n'est point là comme cette totalité, elle est seulement une totalité en soi et cachée, et son existence naît précisément de l'opposition et de la division de ses deux termes : le positif et le négatif. La contradiction, en tant que vérité totale, est l'union indissoluble de sa simplicité et de sa propre division en un principe unique. C'est là sa nature en soi, sa nature cachée que, par suite, l'esprit ne peut tout d'abord appréhender, et précisément parce que cette union est cachée, la contradiction n'existe uniquement que sous forme de la division de ses termes et n'est plus alors que l'addition du positif et du négatif : or, ces termes s'excluent l'un l'autre si catégoriquement que cette exclusion mutuelle constitue toute leur nature. Mais alors comment saisir la contradiction dans sa totalité ? Il nous reste, semble-t-il, deux issues : ou bien il faut faire arbitrairement abstraction de la division et se réfugier dans cette totalité de la contradiction, totalité simple et précédant la division — mais ceci est impossible, car ce qui échappe à la compréhension ne peut jamais être saisi par l'esprit et parce que la contradiction en tant que telle n'a d'existence immédiate qu'en tant que division de ses termes, et sans celle-ci n'existe pas — ou bien il faut chercher à concilier les termes opposés avec un soin maternel, et c'est à quoi s'efforce l'école conciliatrice : nous allons voir si elle y réussit vraiment.
 
 

Caractères du positif et du négatif : prépondérance du négatif

Le positif paraît tout d'abord être l'élément calme et immobile ; et même il est positif uniquement parce qu'en lui ne repose aucune cause de perturbation et qu'il n'y a rien en lui qui puisse être une négation, parce qu'enfin à l'intérieur du positif il n'y a aucun mouvement, étant donné que tout mouvement est une négation. Mais le positif est précisément tel qu'en lui l'absence de mouvement est établie en tant que telle, il est tel que, pris en soi, il a pour image l'absence totale de mouvement ; or, l'image qu'évoque en nous l'immobilité est indissolublement liée à celle du mouvement, ou plutôt elles ne sont qu'une seule et même image, et ainsi le positif, repos absolu, n'est positif qu'en opposition au négatif, agitation absolue. La situation du positif par rapport au négatif se présente ainsi sous deux aspects : d'une part il porte en lui le repos, et ce calme apathique qui le caractérise n'a aucun trait du négatif en soi ; d'autre part, pour conserver ce repos, il écarte énergiquement de lui le négatif, comme s'il avait en lui quelque chose d'opposé au négatif. Mais l'activité qu'il déploie pour exclure le négatif est un mouvement, et ainsi le positif, pris en lui-même et précisément à cause de sa positivité, n'est plus le positif mais le négatif ; en éliminant de lui le négatif, il s'élimine lui-même et court à sa propre perte.

Le positif et le négatif ne sont pas, par suite, égaux en droits comme le pensent les conciliateurs ; la contradiction n'est pas un équilibre, mais une prépondérance du négatif. Le négatif est donc le facteur dominant de la contradiction, il détermine même l'existence du positif et renferme en lui seul la totalité de la contradiction : aussi est-il le seul qui soit fondé en droit d'une façon absolue. Eh quoi ! m'objectera-t-on peut-être, ne nous avez-vous pas accordé que le négatif considéré abstraitement est exclusif tout aussi bien que le positif et que l'élargissement de son existence actuelle imparfaite conduirait à un aplatissement universel ? Oui ! mais je parlais seulement de l'existence actuelle du négatif, je parlais du négatif pour autant que, écarté du positif, il se replie paisiblement sur lui-même et ainsi prend les caractères du positif. En tant que tel, il est alors nié par le positif, et les positivistes conséquents, en niant l'existence du négatif et son paisible comportement, accomplissent en même temps une fonction logique et sacrée... sans d'ailleurs savoir ce qu'ils font. Ils croient nier le négatif, et au contraire ils nient le négatif uniquement dans la mesure où il s'identifie avec le positif ; ils réveillent le négatif de ce repos de bon bourgeois auquel il n'est pas destiné et ils le ramènent à sa grande vocation : sans relâche et sans ménagements détruire tout ce qui a une existence positive.

Nous reconnaîtrons que le positif et le négatif ont des droits égaux si ce dernier se replie sur lui-même paisiblement et égoïstement et ainsi est infidèle à sa mission. Mais le négatif ne doit pas être égoïste, il doit se donner avec amour au positif pour l'absorber et, dans cet acte de destruction religieux, plein de foi et de vie, pour révéler sa nature intime inépuisable et grosse de l'avenir. Le positif est nié par le négatif et inversement le négatif par le positif ; qu'est-ce donc qui est commun à tous les deux et qui les domine tous deux ? Le fait de nier, de détruire, d'absorber passionnément le positif, même lorsque celui-ci cherche avec ruse à se cacher sous les traits du négatif. Le négatif ne trouve sa justification qu'en étant cette négation radicale — et en tant que tel il est alors absolument justifié : c'est en effet par lui en tant que tel qu'agit l'esprit pratique présent bien qu’invisible dans la contradiction, l'esprit qui, par cette tempête de destruction, exhorte ardemment à la pénitence les âmes pécheresses des conciliateurs et annonce sa venue prochaine, sa Révélation prochaine dans une église de la Liberté vraiment démocratique et ouverte à l'humanité universelle.

Cette auto-décomposition du positif est la seule conciliation possible entre le positif et le négatif, parce que ce dernier est lui-même, de façon immanente et totale, le mouvement et l'énergie de la contradiction. Ainsi tout autre mode de conciliation est arbitraire, et tous ceux qui tendent vers une autre conciliation démontrent seulement par là même qu'ils ne sont pas pénétrés par l'esprit du temps et qu'ils sont ou stupides, ou sans caractère : on n'est, en effet, vraiment intelligent et moral que si l'on s'abandonne entièrement à cet esprit et si l'on est pénétré par lui. La contradiction est totale et vraie : même les conciliateurs le reconnaissent. Étant totale elle est animée d'une vie intense, et cette vie qui embrasse tout tire précisément son énergie, comme nous venons de le voir, de cette perpétuelle immolation du positif brûlant dans la flamme pure du négatif.

Arguments des conciliateurs et critique de ces arguments

Que font alors les conciliateurs ? Ils nous concèdent tout cela, ils reconnaissent comme nous le caractère total de la contradiction, à cela près qu'ils la dépouillent — ou plutôt veulent la dépouiller — de son mouvement, de sa vitalité et de son âme tout entière : cette vitalité, en effet, est une force pratique, incompatible avec leurs petites âmes impuissantes, mais par là même bien au-dessus de tout ce qu'ils peuvent tenter pour l'étouffer. Nous avons dit et démontré que le positif, pris en lui-même, est privé de tous droits : il ne se justifie que dans la mesure où il oppose son refus à la quiétude du négatif et à tout rapport avec lui, où il écarte de lui le négatif catégoriquement et sans réserve et entretient ainsi son activité, dans la mesure enfin où il se transforme en un négatif agissant. Cette activité que porte en elle la négation, à laquelle les positivistes s'élèvent grâce à la puissance invincible de la contradiction et à sa présence invisible dans toutes les natures vivantes, cette activité qui constitue la seule justification des positivistes et le seul signe de leur vitalité, c'est elle précisément que les conciliateurs veulent interdire. Par une disgrâce singulière et incompréhensible, ou plutôt en raison de cette disgrâce parfaitement compréhensible née de leur manque de caractère et de leur impuissance dans la vie pratique, ils ne connaissent dans les éléments positifs que ce qu'il y a en eux de mort, de pourri et de voué à la destruction et ils récusent en eux ce qui crée toute leur vitalité : la lutte vivante avec le négatif, la présence vivante de la contradiction.

Et voici ce qu'ils disent aux positivistes : «Messieurs, vous avez raison de conserver les restes pourris et desséchés de la tradition. Comme la vie est belle et agréable dans ces ruines, dans ce monde absurde du rococo dont l'air, pour nos esprits anémiques, est aussi sain que l'air d'une étable pour des corps anémiques ! En ce qui nous concerne, nous nous serions établis avec la plus grande joie dans votre monde, dans un monde où le Vrai et le Sacré ne se mesurent pas à l'échelle de la raison et des décisions raisonnables de la volonté humaine, mais à celle de la longue durée et de l'immobilité, un monde où, par suite, on tient certainement la Chine avec ses mandarins et ses bastonnades pour la Vérité absolue. Mais que faut-il faire maintenant, messieurs ? Nous vivons de tristes temps, nos ennemis communs, les négatifs, ont gagné beaucoup de terrain. Notre haine à leur égard est aussi forte, sinon plus forte, que la vôtre, car ils se permettent dans leurs excès de nous mépriser. Mais ils sont devenus puissants et il nous faut — nolens volens — les prendre en considération, sous peine d'être entièrement détruits par eux. Ne soyez donc pas trop fanatiques, messieurs, accordez-leur une petite place dans votre société. Que vous importe si dans votre musée historique, ils prennent la place de maintes ruines, d'ailleurs fort vénérables, mais complètement délabrées ? Croyez-nous ; tout ravis de l'honneur que vous leur témoignez ainsi, ils se conduiront dans votre respectable société avec beaucoup de calme et de discrétion. Ce ne sont, après tout, que des jeunes gens rendus amers par le besoin et le manque d'une situation exempte de soucis : c'est la seule raison de leurs cris et de tout le bruit qu'ils font, espérant par là se donner une certaine importance et obtenir une place agréable dans la société.»

Après quoi ils se tournent vers les négatifs et leur disent : «Messieurs, vos aspirations sont nobles ! Nous comprenons votre enthousiasme juvénile pour les purs principes et nous avons pour vous la plus grande sympathie ; mais, croyez-nous, les purs principes sont dans leur pureté inapplicables à la vie ; il est nécessaire pour vivre d'avoir une certaine dose d'éclectisme, le monde ne se laisse pas commander selon vos désirs et il faut lui céder sur certains points pour pouvoir exercer sur lui une action efficace : sinon votre situation dans le monde sera complètement perdue.» Les conciliateurs ressemblent à ces Juifs polonais qui, dit-on, lors de la dernière guerre de Pologne, voulaient rendre service aux deux partis en lutte, aux Polonais comme aux Russes, et furent pendus par les uns comme par les autres ; de même ces malheureux se tourmentent avec leur entreprise impossible de conciliation extérieure et, en remerciement, sont méprisés par les deux partis. Il est seulement regrettable que l’époque actuelle manque trop de force et d'énergie pour faire sienne la loi de Solon !4

«Ce ne sont là que phrases ! me répliquera-t-on ; les conciliateurs sont gens pour la plupart honorables et ayant une formation scientifique ; il y a parmi eux un très grand nombre de personnes universellement considérées et haut placées, et vous les avez représentés comme des gens sans discernement et sans caractère !» Qu'y puis-je, si cela est vrai ? Je ne veux me livrer à aucune attaque personnelle, les sentiments intimes d'un individu sont pour moi une chose sainte et inviolable, quelque chose d'incommensurable sur laquelle je ne me permettrai jamais de porter un jugement ; ils peuvent avoir pour l'individu même une valeur immense, mais, en réalité, pour le monde ils existent dans la mesure où ils se manifestent, et le monde les voit tels qu'ils se manifestent. Tout homme n'est réellement que ce qu’il est dans le monde réel, et il m'est impossible d'appeler blanc ce qui est noir.

Oui, me répondra-t-on, les aspirations des conciliateurs vous paraissent noires ou plus exactement grises ; en fait ils veulent seulement le progrès, ils tendent vers lui et ils le favorisent davantage que vous-mêmes en se mettant au travail avec prudence et non avec la présomption des démocrates qui cherchent à faire sauter le monde entier. Mais nous avons vu ce qu'est ce prétendu progrès visé par les conciliateurs, nous avons vu qu'ils ne veulent au fond rien d'autre qu'étouffer le seul principe vivant de notre époque par ailleurs si misérable, le principe créateur et riche d'avenir du mouvement qui désintègre toutes choses. Ils voient aussi bien que nous que notre temps est celui de la contradiction; ils nous accordent que c'est là une situation difficile et pleine de déchirements, mais au lieu de la laisser évoluer, sous l'effet de la contradiction poussée à son terme, vers une réalité nouvelle, affirmative et organique, ils veulent maintenir éternellement cette situation, si misérable et si débile dans son existence présente, par une infinité de réformes graduelles. Est-ce là un progrès ? Ils disent aux positifs : «Conservez ce qui est vieux, mais permettez en même temps aux négatifs de le désagréger peu à peu.» Et aux négatifs : «Détruisez ce qui est vieux, mais pas d'un seul coup ni totalement, afin que vous ayez toujours quelque ouvrage à faire ; c'est-à-dire, restez chacun dans votre exclusivité, tandis que nous les Élus, nous garderons pour nous la jouissance de la totalité !» Misérable totalité qui peut satisfaire seulement des esprits misérables ! Ils dépouillent la contradiction de son âme pratique et toujours en mouvement et se réjouissent de pouvoir ensuite la traiter selon leur fantaisie. La grande contradiction actuelle n'est pas pour eux une force pratique du temps présent, à laquelle tout être vivant doit s'abandonner pour conserver sa vitalité, mais un simple jouet théorique. Ils ne sont pas pénétrés de l'esprit pratique du temps et ils sont, pour cette raison, des individus sans moralité ; oui, sans moralité ! eux qui se glorifient tellement de leur moralité ! Car il ne saurait y avoir de moralité en dehors de cette église de l'humanité libre, hors de laquelle il n'est point de salut. Il faut leur répéter ce que l'auteur de l'Apocalypse dit aux conciliateurs de son temps : 5

«Je connais ta conduite: tu n'es ni froid, ni chaud — que n'es-tu l'un ou l'autre ! Ainsi, puisque te voilà tiède, ni chaud, ni froid, je vais te vomir de ma bouche.

Tu t'imagines : me voilà riche, je me suis enrichi et je ne manque de rien ; mais tu ne le vois donc pas : c'est toi qui es malheureux, pitoyable, pauvre, aveugle et nu.»

«Mais, me dira-t-on, ne retombez-vous pas, avec votre séparation absolue des extrêmes, dans ce point de vue abstrait depuis longtemps dépassé par Schelling et Hegel ? Et ce même Hegel que vous avez en si haute estime, n'a-t-il pas fort justement remarqué que dans la lumière pure on voit aussi peu que dans l'obscurité pure, et que seule l'union concrète des deux rend la vue généralement possible ? Et le grand mérite de Hegel n'est-il pas d'avoir démontré que tout être vivant ne vit que s'il possède sa négation non pas en dehors de lui, mais en lui comme une condition vitale immanente, et que s'il était seulement positif et avait sa négation en dehors de lui, il serait privé de mouvement et de vie ?» Je le sais fort bien, messieurs ! Je vous accorde que, par exemple, un organisme vivant ne vit que s'il porte en lui le germe de sa mort. Mais si vous voulez citer Hegel, il faut le faire intégralement. Vous verrez alors que le négatif n'est la condition vitale de cet organisme déterminé que durant le temps où il apparaît dans cet organisme déterminé en tant que facteur maintenu dans sa totalité. Vous verrez qu'il arrive un instant où l'action graduelle du négatif est brusquement brisée, celui-ci se transformant en principe indépendant, que cet instant signifie la mort de cet organisme et que la philosophie de Hegel caractérise ce moment comme le passage de la nature à un monde qualitativement nouveau, au monde libre de l'esprit.

Contradiction toujours plus aiguë entre non-liberté et liberté. Décomposition des Églises et des États

Les mêmes faits se reproduisent dans l'histoire : par exemple le principe de la liberté théorique s'éveilla dans le monde catholique du passé dès les premières années de son existence. Ce principe fut la source de toutes les hérésies si nombreuses dans le catholicisme. Sans ce principe, le catholicisme serait demeuré figé ; il fut donc en même temps le principe de sa vitalité, mais seulement tant qu'il fut maintenu dans sa totalité comme un facteur simple. Et ainsi le protestantisme a fait peu à peu son apparition ; son origine remontait à l'origine même du catholicisme, mais un jour sa progression cessa brusquement d'être graduelle et le principe de la liberté théorique se haussa jusqu'à devenir un principe autonome et indépendant. C'est alors seulement que la contradiction apparut dans sa pureté, et vous savez bien, messieurs, vous qui vous dites protestants, ce que Luther répondit aux conciliateurs de son temps lorsqu'ils vinrent lui proposer leurs services.

Comme vous le voyez, l'idée que je me fais de la nature de la contradiction se prête à une confirmation non seulement logique, mais aussi historique. Je sais bien qu'aucune démonstration n'a d'effet sur vous, car, étant sans vie, vous avez comme occupation préférée la maîtrise de l'histoire, et ce n'est pas sans raison qu'on vous a traités d'arrangeurs racornis ! «Nous ne sommes pas encore battus, me répondront peut-être les conciliateurs ; tout ce que vous dites de la contradiction est vrai ; mais il y a une chose que nous ne pouvons pas vous accorder, c'est que la situation à notre époque soit aussi mauvaise que vous le prétendez. Il y a de notre temps bien des contradictions, mais elles ne sont pas aussi dangereuses que vous nous l'assurez. Voyez, partout règne le calme, partout l'agitation s'est apaisée, personne ne pense à la guerre et la majorité des nations et des hommes vivant actuellement bandent toutes leurs forces pour maintenir la paix : c'est qu'ils savent bien que, sans la paix, ne peuvent être favorisés ces intérêts matériels qui semblent être devenus la principale affaire de la politique et du monde civilisé. Que d'excellentes occasions pour faire la guerre et pour détruire le régime existant se sont présentées, de la révolution de Juillet jusqu'à nos jours ! Au cours de ces douze années il s'est produit de telles complications qu'on n'aurait jamais cru possible leur solution pacifique, il y a eu de tels moments qu'un conflit général semblait inévitable et que les plus terribles tempêtes nous menaçaient : et cependant les difficultés ont peu à peu disparu, tout est resté tranquille et la paix semble s'être établie pour toujours sur la terre !»

La paix, dites-vous : si l'on peut appeler cela une paix ! Je soutiens au contraire que jamais encore les contradictions n'ont été aussi aiguës qu'à présent ; j'affirme que l'éternelle contradiction qui dure depuis toujours, mais qui, au cours de l'histoire, n'a fait que croître et se développer, cette contradiction entre la liberté et la non-liberté a pris son essor dans notre temps si analogue aux périodes de décomposition du monde païen et a atteint son apogée ! N'avez-vous pas lu sur le fronton de ce temple de la Liberté élevé par la Révolution ces mots mystérieux et terribles : Liberté, Égalité, Fraternité ? Ne savez-vous pas et ne sentez-vous pas que ces mots signifient la destruction totale du présent ordre politique et social ? N'avez-vous jamais entendu parler des tempêtes de la Révolution ? Ne savez-vous pas que Napoléon, ce prétendu vainqueur des principes démocratiques, a, en digne fils de la Révolution, répandu par toute l'Europe, de sa main victorieuse, ces principes égalitaires ? Peut-être ignorez-vous tout de Kant, Fichte, Schelling et Hegel, et ne savez-vous vraiment rien d'une philosophie qui, dans le monde intellectuel, a établi ce principe de l'autonomie de l'esprit, identique au principe égalitaire de la Révolution ? Ne comprenez-vous pas que ce principe est en contradiction absolue avec toutes les religions positives actuelles, avec toutes les Églises existantes ?

«Oui, me répondrez-vous, mais ces contradictions sont tout juste de l'histoire ancienne ; en France même la révolution a été vaincue par le sage gouvernement de Louis-Philippe, et c'est Schelling lui-même qui a triomphé tout récemment de la philosophie moderne, alors qu'il était un de ses plus grands fondateurs. Partout maintenant et dans toutes les sphères de la vie, la contradiction est résolue !» Et vous croyez vraiment à cette résolution, à cette victoire sur l'esprit révolutionnaire ? Êtes-vous donc aveugles et sourds ? N'avez-vous ni yeux, ni oreilles pour percevoir ce qui progresse autour de vous? Non, messieurs, l'esprit révolutionnaire n'est pas vaincu ; sa première apparition a ébranlé le monde entier jusque dans ses fondements, mais ensuite il s'est seulement replié sur soi, il s'est seulement renfermé en soi pour bientôt, de nouveau, s'annoncer comme le principe affirmatif et créateur, et il creuse maintenant sous la terre comme une taupe, selon l'expression de Hegel. Qu'il ne travaille pas inutilement, c'est ce que montrent toutes ces ruines qui jonchent le sol dans l'édifice religieux, politique et social. Et vous parlez de résolution de la contradiction et de réconciliation ! Regardez autour de vous et dites-moi ce qui est resté vivant du vieux monde catholique et protestant ? Vous parliez de victoire sur le principe négatif ! N'avez-vous rien lu de Strauss, de Feuerbach et de Bruno Bauer et ne savez-vous pas que leurs œuvres sont dans toutes les mains ? Ne voyez-vous pas que toute la littérature allemande, tous les livres, journaux et brochures sont pénétrés de cet esprit négatif et que même les œuvres des positivistes, inconsciemment et involontairement, en sont imprégnées ? Et c'est cela que vous appelez paix et réconciliation !

Nous savons bien que l'humanité, en raison de sa noble mission, ne peut trouver sa satisfaction et son apaisement que dans un principe pratique universel, dans un principe qui embrasse en soi avec force les mille manifestations diverses de la vie spirituelle. Mais où est ce principe, messieurs? Cependant il vous arrive parfois, au cours de votre existence d'ordinaire si triste, de vivre des instants pleins de vie et d'humanité, de ces instants où vous rejetez loin de vous les mobiles mesquins qui animent votre vie quotidienne et où vous aspirez à la vérité, à tout ce qui est grand et saint ; répondez-moi alors sincèrement, la main sur le cœur : avez-vous quelque part trouvé quelque chose de vivant ? Avez-vous jamais, parmi les ruines qui nous entourent, découvert ce monde tant désiré où vous pourriez renaître à une nouvelle vie dans un abandon total et dans une communion parfaite avec toute l'humanité ? Serait-ce par hasard le monde du protestantisme ? Mais il est en proie aux plus affreux désordres, et en combien de sectes différentes n'est-il pas déchiré ? «Sans un grand enthousiasme général, dit Schelling, il n'y a que des sectes, mais pas d'opinion publique.» Et le monde protestant actuel est à mille lieues d'être pénêtré d'un tel enthousiasme, car il est bien le monde le plus prosaïque que l'on puisse imaginer. Serait-ce par hasard le catholicisme ? Mais où est son antique splendeur ? Lui, qui fut le maître du monde, n'est-il pas devenu l'instrument obéissant d'une politique immorale, étrangère à ses principes ? Ou peut-être trouvez-vous votre consolation dans l'État tel qu'il est présentement ? Eh bien ! ce serait là une jolie consolation ! L'État est livré maintenant aux contradictions intérieures les plus extrêmes, parce que l'État sans religion et sans de solides principes communs ne peut vivre. Si vous voulez vous en convaincre, regardez seulement la France et l'Angleterre : je préfère ne pas parler de l'Allemagne !

Rentrez enfin en vous-mêmes, messieurs, et dites-moi sincèrement si vous êtes contents de vous et s'il vous est possible de l'être ? N'apparaissez-vous pas tous, sans exception, comme les tristes et misérables fantômes de notre triste et misérable époque ? N'êtes-vous pas remplis de contradictions ? Êtes-vous des hommes entiers ? Croyez-vous vraiment à quelque chose ? Savez-vous ce que vous voulez et surtout êtes-vous capables de vouloir quelque chose ? La pensée moderne, cette épidémie de notre époque, a-t-elle laissé vivante une seule partie de vous-mêmes, ne vous a-t-elle pas pénétrés jusqu'au tréfonds, paralysés et brisés ? En vérité, messieurs, il vous faut avouer que notre époque est une misérable époque et que nous en sommes les enfants encore plus misérables !

De la destruction du vieux monde surgira un ordre nouveau

Mais d'autre part se manifestent autour de nous des phénomènes précurseurs : ils sont le signe que l'Esprit, cette vieille taupe,6 a achevé son travail souterrain et qu'il va bientôt réapparaître pour rendre sa justice. Il se forme partout, et sur tout en France et en Angleterre, des associations d'un type à la fois socialiste et religieux, qui, entièrement à l'écart du monde politique actuel, puisent leur vitalité à des sources nouvelles et inconnues, se développent et se propagent en secret. Le peuple, la classe des pauvres gens qui forme sans aucun doute l'immense majorité de l'humanité,7 cette classe dont on a déjà reconnu les droits en théorie, mais que sa naissance et sa situation ont jusqu'à présent condamnée à la misère et à l'ignorance et par là même à un esclavage de fait, cette classe qui constitue le peuple proprement dit, prend partout une attitude menaçante ; elle commence à dénombrer ses ennemis, dont les forces sont inférieures aux siennes, et à réclamer la mise en vigueur effective de ses droits que tous lui ont déjà reconnus. Tous les peuples et tous les individus sont pleins d'un vague pressentiment, et tout être normalement constitué attend anxieusement cet avenir prochain, où seront prononcées les paroles libératrices. Même en Russie, dans cet empire immense aux steppes couvertes de neige que nous connaissons si peu et à qui s'ouvre peut-être un grand avenir, même dans cette Russie s'amoncellent de sombres nuages, précurseurs de l'orage. Oh ! l'atmosphère est étouffante et grosse de tempêtes !

Et c'est pourquoi nous crions à nos frères aveuglés : faites pénitence ! faites pénitence ! le royaume de Dieu est proche !

Nous disons aux positivistes : ouvrez les yeux de l'esprit, laissez les morts enterrer ce qui est mort, et soyez enfin convaincus que ce n'est pas dans la poussière des ruines qu'il faut chercher l'Esprit, l'Esprit éternellement jeune, éternellement renaissant ! Et nous exhortons les conciliateurs à ouvrir leurs cœurs à la vérité, et à s'affranchir de leur misérable et aveugle sagesse, de leur morgue doctrinale et de cette peur servile qui dessèche leurs âmes et paralyse leurs mouvements.

Ayons donc confiance dans l'Esprit éternel qui ne détruit et n'anéantit que parce qu'il est la source insondable et éternellement créatrice de toute vie. La volupté de détruire est en même temps une volupté créatrice !
 
 
Scan et corrections : L'Idée Noire, 6/01/07
©opyleft

1 Au lieu de «La volupté de la destruction».

2 Bakounine fait sans doute allusion à ce passage de l'Évangile selon Matthieu: «Ce n'est pas en me disant : Seigneur ! Seigneur ! qu'on entre dans le royaume des cieux, mais c'est en faisant la volonté de mon Père qui est dans les cieux» (La Bible, éditée par l'école biblique de Jérusalem. Page 1298).

3 D'après une note de Rainer Beer (Bakounine — «Philosophie der Tat», Éditions Hegner, à Cologne) ce surnom, désignerait un théoricien du Droit, Frédéric Julius Stahl. Stahl (1802-1861) est un des créateurs de cette conception chrétienne-conservatrice qui accorde à l'État et au Droit une origine divine.

4 Vers 594 av. J.-C. Solon avait promulgué à Athènes une loi frappant de perte partielle ou totale des droits politiques (atimie) les citoyens coupables d'abstention politique en cas de troubles ou de péril national. Vers 484 av. J.-C., après Marathon et avant la grande invasion de Xerxès, cette loi était tombée en désuétude et pour combattre les adversaires du réarmement d'Athènes, Thémistocle usa de l'ostracisme.

5 Les lignes qui suivent sont tirées de l'Apocalypse : lettres aux Églises d'Asie (Laodicée). Le texte donné reproduit celui de la Bible (école biblique de Jérusalem), page 1623. Le texte allemand de Bakounine est entièrement conforme à la traduction donnée.

6 Allusion à ce passage de Hegel : «Souvent il semble que l'esprit s'oublie, se perde ; mais à l'intérieur il est toujours en opposition avec lui-même. Il est progrès intérieur, comme Hamlet dit de l'esprit de son père : «Bien travaillé, vieille taupe !», jusqu'à ce qu'il trouve en lui-même assez de force pour soulever la croûte terrestre qui le sépare du soleil» Marx utilisera la même image : «Lorsque la révolution aura accompli son travail souterrain, l'Europe sautera de sa place et jubilera : «Bien creusé, vieille taupe !»

7 Comparez Proudhon («Philosophie du Progrès», 1853) : «... La classe salariée, la plus nombreuse et la plus pauvre, d'autant plus pauvre qu'elle est plus nombreuse...»


Liens Relatifs




Temps : 0.1987 seconde(s)