Un journal purement révolutionnaire  
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  Posté le jeudi 14 mai 2009 @ 17:51:56 by AnarchOi
Contributed by: AnarchOi
AnarchieÉdition : Les Amis de Sébastien Faure, 1950 (approximativement : pas de date sur le livre)

FAURE (Sébastien) - Propos subversifs
FAURE (Sébastien) - Propos subversifs - Chapitre 2 et 3
FAURE (Sébastien) - Propos subversifs - Chapitre 4 et 5
FAURE (Sébastien) - Propos subversifs - Chapitre 6 et 7
FAURE (Sébastien) - Propos subversifs - Chapitre 8 et 9
FAURE (Sébastien) - Propos subversifs - Chapitre 10
FAURE (Sébastien) - Propos subversifs - Chapitre 11


12. La Véritable Rédemption





CAMARADES,

Me voici parvenu au point culminant de mon exposé.

La révolution sociale est faite. Du moins nous le supposons. Le vieux monde d’iniquités, de misère, de servitude, d’ignorance et de haine a succombé sous le poids de ses erreurs, de ses fautes et de ses crimes. Un vent de révolte a soufflé furieusement et, puissant, irrésistible, il a balayé la corruption sociale.

Les perversités engendrées par des siècles de servitude n’ont pas totalement disparu. Depuis si longtemps elles ont jeté dans l’âme humaine des racines si profondes qu’un bouleversement de courte durée n’a pas suffi à les balayer toutes. Cependant l’air s’est assaini, et les deux foyers de putréfaction - l’État, le Capital, - ayant été atteints, peu à peu la purification se fait. Elle est en bonne voie. Ce n’est qu’une question de temps.

Sol, sous-sol, instruments de travail, moyens de production, de transport et d’échange, le capital dans toutes ses manifestations, la richesse sous toutes ses formes ont enfin fait retour à ceux qui ayant tout créé auraient dû de tout temps tout posséder. L’État, l’armée, la magistrature, la bureaucratie, l’administration bourgeoise, plus rien ne reste de ces institutions qui, depuis des siècles, ont meurtri et accablé l’humanité.

La vieille formule : Tout appartient à quelques-uns a fait place à la formule des temps nouveaux : « Tout appartient à tous ». Et la devise autoritaire des siècles passés : « Quelques-uns commandent, tous obéissent », a été remplacée par cette formule nouvelle : « Personne ne commande, personne n’obéit et tous s’inclinent devant l’autorité impersonnelle de la raison ». Tous participent et communient dans le souci ardent du bien public.

Sous la poussée persistante des propagateurs, des novateurs, des pionniers, des porteurs de flambeau, des annonciateurs de vérité sociale, les esprits se sont peu à peu imprégnés d’idées nouvelles, les cœurs se sont ouverts à des sentiments fraternels, les volontés se sont armées en vue de fins nouvelles et irrésistibles de l’avenir. L’apostolat des propagandistes, poursuivis souvent au risque de leur liberté et parfois même au prix de leur existence, a enfin porté ses fruits. Dans un mois tout a changé. La révolution a passé partout. Elle a brisé les portes sur l’avenir et, confiante en elle-même, maîtresse de ses destinées, l’humanité marche d’un pas rapide et sûr vers sa rédemption véritable.

Elle n’escompte plus le salut qui pourrait lui venir d’en haut. Elle sait qu’il ne peut lui venir que d’elle-même. Elle a compris le néant des devises nuageuses : Liberté, Égalité, Fraternité. Sa devise est : « Ni Dieu ni Maître ». Tel est l’idéal enfin réalisé.

Il est indispensable, Camarades, que ceux qui m’écoutent ce soir se pénètrent de cette idée que la rédemption, rêve créé par la fécondité de notre imagination et l’ardeur de notre désir, est enfin devenue une réalité, bienfaisante et féconde. Il faut que chacun de vous fasse l’effort nécessaire pour que, d’un coup d’aile puissant, il s’élève avec moi jusqu’aux hauteurs sur lesquelles nous allons planer durant quelques quarts d’heure et vers lesquelles je tenterai de vous emporter avec moi. Si vous n’étiez pas capables de faire cet effort, si vous persistiez à rester dans les bas-fonds où règne la cupidité capitaliste, ou sévit le despotisme de l’État, il vous serait impossible de considérer comme sérieuses, comme admissibles, comme probables, et encore moins comme certaines, les données sur lesquelles je vais jeter les bases de cette cité merveilleuse du travail, du bien-être, de l’harmonie, du savoir et de la beauté que je vais essayer de tracer ce soir devant vous.

Ne croyez pas, Camarades, que, pour l’édification de cette société, j’aurai recours à des matériaux sortant de mon imagination. Et ne croyez pas que dans cette société sont appelés à vivre des êtres imaginaires. De siècle en siècle, elle est devenue un séjour de plus en plus abordable, d’entretien relativement facile, avec des améliorations et des perfectionnements incessants. Et il est possible de la transformer, avec le concours des personnes de volonté libre, en une sorte d’Eden, en un séjour agréable, simple et joyeux. Si ce séjour ne s’est pas graduellement embelli jusqu’à notre époque, c’est parce que les capitalistes et les gouvernants ont usurpé le patrimoine commun dont l’humanité s’est trouvée dépossédée.

Il est bien entendu que la révolution a eu pour résultat et pour objet de faire rendre gorge aux spoliateurs, que toutes les richesses entassées, accumulées dans la lenteur des siècles, usurpées depuis si longtemps, sont devenues propriété commune et inaliénable.

C’est avec ces matériaux que nous allons bâtir. Quant aux individus qui habiteront la cité, je les prendrai tels qu’ils sont, avec leurs vices et leurs vertus, avec leur grandeur et leur mesquinerie, leur sublimité et leur misère. Seulement, nous les supposerons travaillant dans un milieu transformé où ils naîtront, grandiront, produiront, consommeront, c’est-à-dire vivront dans des conditions entièrement nouvelles, dans un milieu entièrement nouveau.

C’est ainsi, Camarades, que le plan de la cité future, dont je vais tracer devant vous les lignes essentielles, s’inspirera des réalités, reposera sur celles-ci et s’inspirera aussi des transformations auxquelles la révolution accomplie donnera l’essor.

Nous voici à pied d’œuvre. Plus de poésie, plus de fleurs de rhétorique, plus de littérature. Je m’efforcerai d’être simple, précis et, si je le puis, lumineux.

Nous voulons construire. Procédons à la façon d’un bon architecte sérieux, consciencieux, connaissant à fond son métier. Que fait-il ? Tout d’abord, surtout quand il se propose de bâtir non pas une baraque, mais au contraire un bâtiment vaste, majestueux, solide, un palais, il commence par sonder le sol pour s’assurer de sa solidité. Il pratique des fouilles, il multiplie les investigations, il veut connaître la nature du terrain sur lequel il va édifier. Et ce n’est que lorsqu’il a la certitude, grâce à ce travail de préparation, à ces sondages, à ces investigations, à ces fouilles, que le sol sur lequel il va bâtir est sûr et résistant qu’il commence à édifier.

Il prend les matériaux à sa disposition, les place selon un plan, et ce plan doit s’adapter à l’affectation de l’édifice.

Voilà la bonne méthode, la méthode d’ordre, de logique, d’un architecte sérieux, consciencieux, et qui connaît son métier.

Cette méthode sera la nôtre. Il nous faut, avant tout, sonder le sol. Le terrain sur lequel doit reposer l’édifice social, c’est l’individu. L’erreur fondamentale - je dis fondamentale parce qu’elle l’emporte sur toutes les autres- c’est de déprécier la valeur de l’individu, pis encore de la méconnaître.

La société n’est, vous le comprenez, que le total des unités composantes qui forment ce total. C’est cette méconnaissance, cette violation des droits, des aspirations, des besoins des individus qui devient la source de toutes les souffrances, la cause de toutes les révoltes en même temps que du désordre social lui-même. Notre premier devoir est donc d’éviter cette erreur.

L’individu, c’est le sol sur lequel nous allons bâtir, en même temps qu’il est l’habitant destiné à être logé dans l’édifice. Il est donc nécessaire de sonder ce sol : l’individu. Fouiller l’individu, c’est faire œuvre de psychologie.

Faisons donc ce travail psychologique d’abord. L’homme du vingtième siècle présente à l’œil de l’observateur impartial et attentif quatre caractères, quatre besoins, quatre tendances, communs à tous les échantillons de l’espèce : tendance à la liberté, tendance à l’activité, tendance à la sociabilité, tendance à l’adaptation au milieu.

Chacune de ces tendances existe à des degrés différents chez les individus. Selon les temps, selon les peuples et selon les climats le pourcentage n’est pas le même, mais chez tous on rencontre, dans des proportions variables, mais d’une façon certaine, ces quatre besoins, ces quatre tendances : liberté, activité, sociabilité, adaptation au milieu.

L’individu qui ferait exception serait en quelque sorte un phénomène, que dis-je, un monstre !

Il nous faut, Camarades, dire un mot de chacune de ces tendances. Vous en comprendrez tout à l’heure l’importance capitale.

Première tendance : tendance à la liberté.

Il pourrait paraître inutile de développer ce point. Chacun de nous comprend, en effet, que la liberté est un bien tellement précieux que, sans celui-là, les autres ne sont pour ainsi dire rien. Mais le terme de liberté a été si galvaudé, on en a tellement usé et abusé, qu’il me paraît indispensable d’insister quelque peu.

Que faut-il entendre par tendance à la liberté ?

Cette tendance se confond, selon moi, avec la tendance au bonheur. Je définis les deux termes : bonheur et liberté de la même manière, et, lorsque deux mots se définissent de la même façon, c’est le cas ou jamais de dire qu’ils sont synonymes. Tous nos actes, tous nos mouvements, tous nos gestes sont inspirés, dirigés, commandés, d’abord, par la recherche du plaisir, par la fuite de la souffrance ensuite. Entre deux plaisirs, deux satisfactions, deux joies, deux bonheurs, nous allons instinctivement vers celui qui nous attire avec le plus de force et, de deux souffrances, de deux douleurs, de deux sensations désagréables, nous évitons celle qui nous paraît la plus cruelle. C’est là une des lois de la nature, c’est la règle, c’est un fait indéniable, et, s’il y a, de temps en temps, un fait qui, par hasard, semble en désaccord avec cette règle, il n’y a là qu’une apparence. Lorsque nous avons l’air de nous sacrifier, lorsque nous accomplissons un geste qui peut passer pour un geste de renoncement, il y a quand même, pour le psychologue sérieux à l’observation subtile et pénétrante, le besoin de se satisfaire, de trouver un plaisir, entre deux maux de choisir le moindre.

Je me rappelle qu’il y a environ dix-huit ou vingt ans, je devais participer avec Louise Michel à une réunion qui devait avoir lieu à Tivoli, je crois, un dimanche, dans l’après-midi, vers une heure et demie ou deux heures. A cette occasion, je devais déjeuner chez elle pour nous rendre ensemble à la réunion.

La veille, Louise Michel avait fait, au Théâtre des Capucines, une conférence, et l’impresario, le directeur de cette salle, qui n’était en somme qu’un bourgeois, avait offert à Louise Michel la somme de deux cents francs, fabuleuse pour elle qui toujours fut pauvre. Elle avait touché cette somme le samedi soir.

Le lendemain, je me rends à son domicile. Je suis reçu affectueusement par Louise et sa compagne Charlotte. J’attends, et, ne voyant rien venir, la table ne se garnissant pas, je dis à Louise : « Est-ce que nous ne déjeunons pas ? » - « Si, me répond-elle, on va déjeuner, je vais à la cuisine ». - « J’y vais moi-même... »

L’appartement n’était pas vaste ; il y avait tout juste la chambre où l’on devait manger et la cuisine. Je vais à la cuisine, je trouve Charlotte, et je lui demande : « Et ce déjeuner ? » Et Charlotte me dit : « Il n’y a rien ! » - « Comment, il n’y a rien ! mais alors je vais aller chercher quelque chose ; il fallait me le dire quand je suis arrivé. » - « Oui, on devait savoir que la pauvre Louise devait toucher de l’argent hier. Une pauvre femme, menacée d’être jetée à la rue par son propriétaire, est venue lui demander cinquante francs ; elle les lui a donnés. Un ancien combattant de la Commune est venu aussi lui demander un secours et elle lui a donné aussi cinquante francs. Puis d’autres. Bref, les deux cents francs que Louise avait touchés hier s’en sont allés en gestes généreux. »

Il ne restait que deux sous avec lesquels on ne pouvait pas déjeuner, de telle sorte que c’est moi, l’invité, qui étais obligé - ce qui n’a pas d’importance - d’aller chercher le nécessaire.

Eh bien, il semble qu’il y a là un geste de renoncement qui doit être considéré comme en désaccord avec la recherche du plaisir et la fuite de la souffrance. Je ne dis pas que Louise n’ait pas eu du plaisir à donner cinquante francs à cette femme dans la rue, cinquante francs à ce vieux communard, cinquante francs et cinquante francs à d’autres, seulement, elle aurait bien plus souffert si les gens qui étaient venus frapper à sa porte avaient dû franchir à nouveau son seuil en n’emportant que de bonnes paroles. Louise Michel s’était dit : je n’aurai rien, mais au moins ils auront quelque chose, et, comme elle s’estimait d’une façon supérieure, d’un égoïsme raffiné et excellent, Louise Michel préférait ne rien garder et tout donner, plutôt que de laisser partir de chez elle, désespérés, les malheureux qui étaient venus lui demander secours.

Inutile d’insister, je crois, la règle est établie ; toutes les philosophies l’admettent comme certaine. Oui, l’homme recherche obstinément le bonheur, il fuit âprement la souffrance. Entre deux bonheurs, il va vers celui qui lui paraît le meilleur. Entre deux souffrances, il fuit celle qui lui paraît la plus cruelle.

Mais le bonheur, en quoi consiste-t-il ?

Voici, Camarades, la définition que j’en donne.

Le bonheur consiste, selon moi, dans la libre satisfaction des besoins ressentis : besoins naturels, besoins physiques, besoins intellectuels, besoins moraux ; et, quand ces besoins sont en contradiction, c’est évidemment à celui dont l’aiguillon se fait sentir le plus vigoureusement qu’il importe de satisfaire. Manger quand on a faim, boire quand on a soif, dormir quand on a sommeil, se reposer quand on est las, mais aussi vagabonder dans le rêve, construire dans son imagination des architectures merveilleuses et puis laisser son cœur s’ouvrir à l’amour, à l’amitié, à la tendresse, à la fraternité, voilà les besoins. Et c’est en cela que consiste le bonheur : pouvoir satisfaire, au fur et à mesure qu’ils se présentent, selon l’ordre dans lequel ils se succèdent et le degré d’intensité de chacun, la totalité de ses besoins.

C’est en cela aussi que consiste la liberté. Etre libre c’est avoir la faculté de manger quand on a besoin de manger, de dormir quand on a besoin de dormir, de rêver quand on a besoin de rêver, d’aimer quand on a besoin d’aimer, c’est pouvoir, au fur et à mesure qu’ils se présentent, satisfaire tous ses besoins.

Un besoin satisfait, c’est une joie ; un besoin contrarié et insatisfait, c’est une peine, une souffrance.

Bonheur est donc synonyme de liberté. Le bonheur réside dans la satisfaction de nos besoins, la liberté dans la possibilité de les satisfaire. Quand deux termes peuvent se définir dans les mêmes mots, ces deux termes sont synonymes. Donc bonheur et liberté se confondent. Tendance au bonheur et tendance à la liberté se confondent également.

Et comment comprendre autrement la magie singulière que ce mot a toujours exercé, le prestige étonnant qu’il a eu sur les hommes qui lui ont tant sacrifié, leur santé, leur vie et leur liberté elle-même ?

Donc, première tendance : tendance à la liberté.

Deuxième tendance : tendance à l’activité.

Dans la nature, tout s’agite, tout se meut, tout fonctionne, tout travaille ; le repos n’est nulle part, le mouvement est partout.

Le repos, ce serait la maladie, l’inertie, ce serait la mort, et encore le terme est impropre ; le cadavre lui-même n’est pas inerte, il est en mouvement incessant, il marche vers des migrations constantes, des transformations et des métamorphoses indéfinies. Il n’y a pas de repos dans la nature, même quand il y a un repos apparent.

Ne croyez pas que cette activité qui caractérise tout ce qui est dans la nature, tous les êtres, soit une activité sans but ; c’est nue activité qui a des fins précises, un but déterminé. Si tout travaille dans la nature, ce n’est pas dans le vide, ce n’est pas une activité en pure perte qui anime et actionne tous les êtres, c’est une activité définie ayant un but précis : entretenir, enrichir, embellir, développer la vie.

Dans le règne minéral, ce sont les corps qui se recherchent ou bien dans les entrailles profondes de la terre, ou bien dans les couches plus profondes de la mer, de l’océan. Des affinités réunissent, associent des corps éloignés, disparates qui, après s’être associés, soudés les uns aux autres se dissocient pour rechercher de nouvelles alliances, de nouvelles métamorphoses.

Dans le règne végétal, c’est une série d’actions et de réactions. Voyez la plante : elle emmagasine les rayons du soleil et leur emprunte les sucs nourriciers qui lui sont indispensables, puis, le soir venu, elle restitue en acide carbonique toutes les richesses accumulées dans ses tissus pendant le jour à la clarté du soleil.

Dans le règne animal, de la fourmi au monstre marin, tous les animaux se meuvent, s’agitent dans le but d’entretenir, d’enrichir et de développer leur existence ; tous sont à l’affût de la proie qui passera à leur portée et dont ils pourront s’emparer, tous sont à l’affût de ce que la nature peut mettre à leur disposition. Sinon, ils seraient condamnés à mourir ; ils ne pourraient pas vivre dans l’inertie et l’incapacité.

Et alors que tout travaille, que tout fonctionne autour de l’homme, il échapperait à cette loi de la nature ? Il resterait inerte et passif et il faudrait lui imposer l’obligation du travail ? Mais vous sentez bien, comme moi, jusqu’à quel point cette supposition est ridicule.

Chose bizarre, ce sont toujours ceux qui ne font rien qui se plaignent de la paresse des autres ; c’est toujours l’histoire de la paille et de la poutre. Chose bizarre encore, ces bourgeois qui ne produisent rien ne restent pas cependant inactifs. Sans doute, ils ne se livrent pas à un travail actif et fécond, mais ils font du sport, de l’automobilisme, ils vont à la chasse, à la pêche, en visite, en voyage, etc. Ils ne restent pas, à proprement parler, inactifs. Ils ne produisent rien, mais ils s’agitent. Il n’y a pas de paresseux. Le paresseux serait un phénomène, un monstre.

L’ouvrier aime son travail, ou plutôt il l’aimerait si ce travail lui apportait les joies et les satisfactions qu’il devrait y trouver, si au lieu d’être penché sur son travail durant des heures trop longues, dans un atelier malsain, sous l’œil d’une contremaître hargneux, pour le compte d’un patron rapace, si au lieu de travailler durement, péniblement pour un salaire de famine, il travaillait avec des camarades de son choix, dans un atelier, sain, vaste, lumineux, la chanson sur les lèvres et la joie dans le cœur. Dans ces conditions, il n’y aurait pas au monde un paresseux. Le paresseux serait un être surprenant ; il relèverait de la pathologie ; il faudrait le traiter, il ne faudrait pas le condamner.

Troisième tendance : tendance à la sociabilité.

L’homme est un animal sociable, c’est-à-dire prédestiné par nature, par ses besoins à vivre en société.

Il y a eu des ermites, des solitaires ; il y a toujours eu des exceptions. Ce sont des êtres particuliers qui s’imaginent pouvoir vivre seuls en face de la nature.

Mais aujourd’hui, l’homme du vingtième siècle, songe-t-il à vivre dans ces conditions-là ? Où sont-ils les ermites, les solitaires ? Il y a bien quelques désabusés, quelques pessimistes qui, fatigués des luttes, des rivalités, des mesquineries, des bassesses, des saletés, des malpropretés de la vie sociale, tentent de s’isoler. Mais ce sont d’abord des exceptions ; ce sont ensuite des êtres qui ne résolvent pas le problème, qui ne le résolvent en tout cas que pour eux seuls. Mais l’homme est un être social.

Supposez qu’on vienne vous dire : voici un château, il est magnifique, entouré d’une propriété superbe, vous aurez à votre disposition tout le luxe que vous pourrez désirer, le moindre de vos désirs sera satisfait sur l’heure, mais vous y vivrez tout seul, vos yeux ne se mireront dans le regard de personne, votre main ne serrera jamais la main d’un ami, vos oreilles ne seront jamais frappées par des voix humaines, vous serez seul, tout seul ; il ne vous manquera rien, c’est entendu, mais vous serez solitaire.

Je suis bien sûr que celui pour qui la possession de ce château et le séjour dans ce palais paraîtraient l’idéal de la félicité, je suis bien sûr que celui-là, après en avoir joui quelques jours, préférerait reprendre sa place à l’atelier et dans son petit logis pour entendre ses camarades, pour serrer la main à un ami, pour plonger son regard dans le regard de sa femme.

Rappelez-vous la fable du savetier et du financier : « Rendez-moi mes sabots, rendez-moi ma gaieté, je vous rendrai votre or. »

La sociabilité engendre toutes les associations, elle est la source de tous les groupements, parce qu’elle est le besoin de se grouper.

Quatrième tendance : adaptation au milieu.

Il y a là, Camarades, une tendance reconnue, prouvée et archi-prouvée, par tous les hommes de science. Et-même il n’est pas nécessaire d’être homme de science pour savoir que chacun de nous s’adapte ou a, du moins, tendance à s’adapter au milieu dans lequel il est appelé à vivre.

Les exceptions sont ceux qui ne s’adaptent pas. Voici pourquoi on les regarde tantôt comme des phénomènes et tantôt comme des individus dangereux.

Voyez les Anarchistes. Aux yeux de la plupart des gens ils sont considérés comme des êtres bizarres, extraordinaires, comme des monstres fabuleux. On les regarde avec étonnement et on est surpris de constater que ce sont des hommes comme tous les autres. Que de fois je me suis trouvé en face de gens qui me voyaient pour la première fois et qui m’ont dit : « Comment ! C’est vous, Sébastien Faure ! » Ils avaient évidemment peine à croire que je fusse un homme comme les autres. J’étais un anarchiste, ils s’attendaient donc à voir un être extraordinaire, un phénomène pour les uns, un danger pour les autres.

Oui, danger, et danger redoutable. L’Anarchiste n’est pas seulement un phénomène ; en raison même de ce qu’il ne s’adapte pas au milieu social dans lequel nous évoluons, il devient un danger, une source de désordres, un véritable malfaiteur !

Je m’excuse, Camarades, de m’être attardé sur ces considérations déjà connues, mais il m’a semblé qu’il était nécessaire d’entrer dans certaines explications.

Je voudrais bien, maintenant que nous allons édifier, ne pas perdre de vue un seul instant ces tendances. Je les répète afin qu’elles restent plus profondément gravées dans votre mémoire et présentes à votre souvenir : liberté, activité, sociabilité, adaptation au milieu. Vous résoudrez tous les problèmes qui pourront vous être soumis à l’aide de ces quatre tendances ; vous ferez face à toutes les objections qui pourront vous être présentées ; vous aurez à ramener l’objection ou le problème à l’une de ces quatre tendances ou à plusieurs mais il vous suffira de faire appel à une ou à plusieurs de ces tendances pour résoudre immédiatement le problème et pour vaincre immédiatement l’objection.

Et maintenant, bâtissons !

Ces hommes, ces hommes libres ou tendant à l’être, ces hommes actifs par nature, ces hommes sociables par nature également, mais aussi par entraînement historique, ces hommes enfin enclins à s’adapter au milieu dans lequel ils s’agitent, comment vont-ils vivre, la Révolution faite ? Comment vont-ils vivre en Communisme ? Comment vont-ils vivre en basant leurs conditions d’existence sur cette formule dont j’ai parlé tout à l’heure : « Tout est à tous » ?

Il nous faut, Camarades, envisager l’organisation de la vie matérielle, de la vie intellectuelle et de la vie morale.

Nous devons commencer par la vie matérielle. « Primum vivere, deinde philosophari ». Il faut vivre d’abord et discuter ensuite. Je veux donc dire : vivre de la vie matérielle. Cette vie matérielle se résume en trois points : Produire, consommer, échanger.

Production. - En réalité, c’est la consommation qui devrait tout d’abord être étudiée par nous, parce que logiquement, c’est la consommation qui doit régler la production ; ce sont les besoins ressentis par les consommateurs qui doivent fixer l’effort des producteurs. Il serait donc logique de commencer par la consommation. Mais on ne consomme que ce qu’on a au préalable produit ; il faut donc que la production précède la consommation et, de plus, les modes de répartition sont déterminés par les puissances ou les possibilités de production.

Il nous faut donc examiner ces trois points dans l’ordre suivant : produire, consommer. échanger.

Avant la guerre, j’avais fait un travail que j’ai eu l’occasion de soumettre en différentes circonstances, et les chiffres sur lesquels ce travail est basé n’ont jamais été contestés. Ces chiffres ont été établis d’après des renseignements qui remontaient, je crois, à 1909 ou 1910, mais depuis, nous n’avons eu aucun renseignement précis, le dénombrement des professions n’ayant pas été fait, surtout par rapport aux métiers correspondant aux divers genres de productions. J’avais donc puisé, dans les archives, les renseignements exacts dont j’avais besoin pour établir la quantité de travail que chacun de nous devait donner pour assurer la consommation dans une France de 38 à 39 millions d’individus, en y comprenant les vieillards, les infirmes, les malades, les femmes, etc... et j’étais arrivé à ce résultat presque étonnant qu’il suffisait, avant la guerre, de deux heures vingt minutes par jour et par personne de travail productif.

Je ne puis, Camarades, faire état de ce travail, puisque la guerre a tout bouleversé, même ces chiffres. Ce qu’il y a cependant d’absolument certain, c’est que quelques heures de travail dans une société révolutionnaire, dans un milieu communiste, seraient largement suffisantes. Elles aboutiraient même à une production abondante, à une condition cependant, c’est que tout le monde participât à cette production en y donnant tous ses efforts personnels.

A voir l’activité qui nous entoure, à considérer avec quelle rapidité, avec quel empressement hommes et femmes se dirigent chaque jour au point auquel ils veulent atteindre, il semble que personne ne perd son temps et que, tout autour de nous, règne une activité qui doit engendrer une abondance fabuleuse. On pourrait croire aussi à une société rationnellement organisée et agissant d’une façon intelligente. Or, il n’y a là, Camarades, qu’une illusion, qu’un trompe-l’œil : nous sommes, en réalité, en face d’une société truquée. Il y a, en effet, une foule d’individus qui ne produisent rien et d’autres qui produisent, mais qui produisent mal.

Je conçois que les enfants trop jeunes pour travailler, les vieux trop âgés pour continuer à produire, les malades, les infirmes, les accidentés, je comprends que ces personnes soient dispensées de collaborer à l’effort commun. Dans une société communiste, non seulement ils seront dispensés de travailler et de produire, les enfants dont les bras sont trop délicats encore pour manier l’outil et cultiver la terre, les vieux ayant accompli leur tâche et ayant droit au repos, les malades qui devront être soignés, les infirmes, les déshérités de la nature, vers lesquels, fraternellement, nous aurons le devoir de nous pencher pour leur faire oublier leur propre disgrâce, non seulement, dis-je, tous ceux-là seront dispensés de travailler, mais je dirai davantage : c’est à eux que devront être données les choses les meilleures, le lait pour les enfants, le vin pour les vieillards ; les mets les plus délicats devront être réservés aux plus faibles et aux plus malheureux, à tous ceux qui, ayant beaucoup travaillé, auront droit à toute notre reconnaissance.

Quant à ceux qui représentent l’effort de demain, ils devront être développés à l’aide des meilleures méthodes pour que leur corps puisse se former, solide, robuste, vigoureux, agissant.

Mais aujourd’hui, que d’oisifs, que d’improductifs qui ne sont ni trop jeunes, ni trop vieux, ni malades, ni infirmes, ni accidentés ! Vous allez être effrayés (je ne puis malheureusement pas vous indiquer des chiffres) par le défilé de cette nuée, de cette armée, de cette multitude de gens qui ne travaillent pas du tout, ou qui travaillent... sans rien faire, sans rien produire, ou enfin qui travaillent et produisent, mais qui ne produisent que des choses inutiles ou mêmes nuisibles !

Tous ces improductifs, tous ces oisifs, tous ces paresseux constituent trois groupes, trois groupes de non-valeurs.

Voici d’abord les oisifs véritables, ceux qui, du 1er janvier au 31 décembre, du berceau à la tombe, n’ont jamais rien fait et ne feront jamais rien ; tous ceux qui vivent de leurs rentes et des profits de la propriété, tous ceux qui, consommant sans rien produire eux-mêmes, se contentent de la production des autres, et qui, à la fin de chaque année, par leurs coupons d’obligations, leurs rentes, trouvent moyen de vivre sans jamais besogner, tous les rentiers, les propriétaires, les oisifs de toute nature, y compris les rastaquouères...

Voici le deuxième groupe, le groupe de ceux qui travaillent, mais qui ne produisent rien. C’est le groupe le plus nombreux, comme vous allez le voir : le clergé, l’armée, tous les fonctionnaires - il y en a, paraît-il, 900.000 en France - fonctionnaires de gestion et surtout... d’indigestion.

Ici, Camarades, je ferai quelques exceptions en faveur de certains fonctionnaires qui auront leur utilité et même leur nécessité dans les rouages de la vie communiste, par exemple, les instituteurs. Les instituteurs sont des fonctionnaires, mais il n’en est pas moins vrai qu’on ne peut pas les considérer comme des inutiles ou des improductifs ; ce qui sort de leurs mains, le fruit de leurs efforts, ce n’est ni un meuble, ni une maison, ni une machine, ni un appareil quelconque, mais ce sont des intelligences cultivées, ce sont des esprits ouverts. En un mot, leur besogne est une besogne utile et, dans la société future, ce sera une besogne féconde.

Je ne peux pas considérer non plus comme totalement improductifs ces autres fonctionnaires qui sont les employés des postes, des télégraphes et téléphones ; ceux-là également auront leur raison d’être dans notre société.

Mais, tous les autres fonctionnaires, depuis le premier magistrat de la République jusqu’au dernier des gardes champêtres, tous ces fonctionnaires dont j’ai dit tout à l’heure qu’ils étaient de gestion et surtout d’indigestion, ceux-là, incontestablement, n’auront rien à faire dans un monde communiste.

Voici maintenant les professions dites libérales : les médecins, les avocats, les journalistes, les artistes, les écrivains, les poètes, les peintres, les sculpteurs, les musiciens et les gens de théâtre ; puis, les notaires, les avoués, les greffiers, tous les gratte-papier, tous les basochiens, Tous ces gens qui appartiennent à des professions dites libérales, sont en nombre considérable.

Ici encore, Camarades, je fais deux exceptions : l’une en faveur des médecins, l’autre en faveur des artistes.

Des médecins, il en faudra toujours, car, bien que la santé publique sera, comme tout le reste, considérablement améliorée, il y aura toujours une foule de maladies, de troubles, de désordres qui sont créés par la misère et l’alcoolisme : la tuberculose, la syphilis et une quantité d’autres maladies d’origine bourgeoise qui affectent surtout ceux qui ne travaillent pas ou qui travaillent mal.

Dans la société future, la plupart de ces maladies seront surveillées de près, la source en sera, en quelque sorte, tarie et il en résultera que la santé publique sera considérablement améliorée. Mais la maladie sans cesse nous guette, depuis l’enfance, toujours délicate et fragile, jusqu’à la vieillesse qui fonce sur nous avec son caractère de décrépitude et son cortège d’infirmités. Nous aurons donc besoin des médecins.

Nous aurons aussi des artistes qui sont appelés à embellir notre vie en lui donnant l’éclat et la beauté.

Mais nous ajouterons, si vous le voulez bien, à toutes les personnes appartenant aux carrières libérales inutiles, tous les gens de banque, tous ceux qui travaillent dans les Compagnies d’Assurances, tous ceux qui vivent des courses, des cercles, des tripots, des casinos, etc... Supputez, par la pensée, le nombre de ces gens. Vous les connaissez sans que j’aie besoin d’entrer dans plus de détails, ça foisonne, ça pullule...

Joignons-y un autre groupe, le plus grand et le plus important : les commerçants. Depuis les grands patrons qui dédaignent de mettre « la main à la pâte » et qui se contentent de diriger de loin leurs affaires, jusqu’aux petits boutiquiers qui, au contraire, sou par sou, tâchent de gagner leur vie et d’économiser. Et toute cette armée colossale d’intermédiaires, de courtiers, de placiers, de voyageurs, de représentants de commerce, de caissiers, comptables, vendeurs et vendeuses, livreurs, etc., et puis tous les camelots, tous les trafics mal définis, la publicité sous toutes ses formes, etc.

Là encore, demandez-vous par quel chiffre il faudrait établir le compte de tous ces gens qui travaillent, car il y en a qui travaillent beaucoup, qui se donnent un mal terrible et qui ont des soucis incroyables, qui vivent dans l’anxiété perpétuelle en prévision de l’échéance redoutable de fin de mois qui les guette. Je ne dis pas que ces gens ne font rien, je dis qu’ils ne servent à rien ; ils travaillent, c’est vrai, mais ils travaillent sans produire : ils font du travail inutile.

Et maintenant, voici, pour clore, ce deuxième groupe : les domestiques des deux sexes. Ils sont nombreux : la statistique, avant la guerre, m’avait fourni un chiffre de 1.485.000 domestiques des deux sexes. Et il n’y a pas que la valetaille proprement dite, les larbins, les videurs de pots-de-chambre, il y a (il faut bien les ranger quelque part cependant, quoique d’ordinaire on les range parmi les travailleurs de l’alimentation), il y a tous ceux qui constituent le personnel domestique des hôtels, des cafés, des restaurants, des bistrots, des bars, les cireurs de bottes, les commissionnaires, les porteurs, les ouvreurs de portières.... il y en a des nuées, des légions !

Le troisième groupe est composé de ceux qui participent à la production, mais qui font, les uns une production inutile, les autres une production nuisible.

Production inutile, non pas aujourd’hui, mais dans la société communiste de demain, sont tous ceux qui produisent quelque chose ayant pour but la défense de la propriété : tous ces murs qui entourent les grandes propriétés, toutes ces barrières qui séparent les lopins de terre les uns des autres. Quand le tien ne se distinguera plus du mien, quand tout appartiendra à tous, il y aura évidemment une foule de travaux, nécessaires aujourd’hui, qui seront devenus alors complètement inutiles. Et les coffres-forts, et les serrures de sûreté !... Je pourrais multiplier ici les exemples.

Et puis, il y a ceux qui produisent, mais qui produisent mal, ceux dont la production n’est pas seulement inutile, comme celle des précédents, mais encore dont la production est nuisible : tous ceux qui sont employés dans les arsenaux, dans les manufactures nationales d’armes, qui travaillent à des œuvres de mort, qui travaillent pour préparer la mort, comme si la mort ne venait pas assez vite. Et vous constaterez avec moi, Camarades, les sommes fabuleuses dévorées en pure perte, et dont le total est incalculable, par l’activité inemployée ou mal employée !

Et dire que nous avons peur du gâchis au lendemain de la Révolution ! que nous craignons de nous trouver en face d’une production déficitaire !... Mais, jamais, quoi que nous puissions faire et quelque folie que nous puissions imaginer au lendemain de la Révolution, jamais nous n’arriverons à organiser un gâchis semblable, un gaspillage comme celui que je viens d’indiquer, des activités et des intelligences ! Et cela devrait suffire pour prononcer, par la raison et au nom de la raison, la condamnation du régime capitaliste.

Supposons maintenant tous les valides, tous ceux qui ne sont pas dispensés par l’âge, leur faiblesse, leurs infirmités ou par leur état de santé, de participer à la production, supposons-les appelés à un travail utile. Alors, ce travail sera de très courte durée et il sera, par le fait même, agréable. Au lieu de faire huit heures par jour on n’en ferait peut-être que cinq, peut-être que quatre, peut-être même que trois, sans compter que les conditions du travail seront considérablement améliorées. Le travail, vous allez le voir, s’organisera dans des conditions infiniment supérieures à mesure que l’outillage sera plus perfectionné. L’effort pénible de l’Humanité diminuera peu à peu, on pourrait presque dire d’année en année, mais en tout cas, de génération en génération.

C’est dans ces conditions que vous auriez peur des paresseux ? On dit, en effet : « Si le travail n’est pas imposé, personne ne voudra travailler ; on travaille aujourd’hui parce que, sans cela, on mourrait de faim et qu’on est, par conséquent, obligé de le faire, mais si on n’était pas obligé de travailler, on ne ferait rien ! »

Ce raisonnement, Camarades, est un raisonnement bourgeois et je ne m’étonne pas de le trouver sur les lèvres de nos adversaires de classe. Qu’un patron qui, en raison même de son parasitisme, de son oisiveté, qu’un actionnaire ou un obligataire des Compagnies de Chemins de fer, d’une maison de banque et d’une grande société capitaliste tienne un tel langage, je n’en suis pas surpris : il a trop besoin que les autres travaillent pour son compte, et il sent bien, dans ces conditions, qu’il faut que le travail soit imposé. Mais que cette objection me vienne du travailleur lui-même, voilà qui me surprend.

A ceux qui nous disent : « Si le travail n’est pas imposé personne ne travaillera », nous répondrons d’abord par ce besoin d’activité dont j’ai parlé au début de cette conférence. Rappelez-vous que l’homme a besoin de travailler, que la dépense normale et régulière des activités que la Nature a mises en lui est une dépense saine, instinctive, naturelle et que l’homme la fait spontanément. Rappelez-vous aussi que l’homme est doué de sociabilité et que la sociabilité consiste pour lui, non seulement à vivre avec ses semblables, mais aussi à mériter leur estime, à se sentir entouré de leur affection. Et voilà pourquoi il me semble que, dans la société future, le nombre des paresseux sera tellement infime qu’on pourrait négliger cette objection. Cependant, elle est si fréquente et elle paraît avoir une telle influence sur la façon dont chacun de nous envisage la Société Communiste, que je vais m’y arrêter quelques instants seulement.

Prenons des chiffres. Supposons qu’il se trouve un paresseux sur quatre travailleurs. Voici donc quatre personnes, mettons quatre hommes, qui, par leur âge, leur état de santé, sont parfaitement valides et appelés à prendre part à la production générale. Sur ces quatre, il y en a trois qui consentent à travailler, le quatrième ne veut rien faire, il se refuse systématiquement à toute besogne ; ne lui proposez ni un travail ni un autre, il n’en veut aucun : il a mis dans sa tête de ne rien faire, il ne fera rien et il est impossible de le faire sortir de son inactivité.

Que vont faire les trois autres ?

Ils auront à choisir entre deux solutions. Je vous mets au défi d’en trouver une troisième.

Première solution : puisque tu ne travailles pas, tu ne mangeras pas, puisque tu ne veux pas collaborer à la production, tu ne profiteras pas de cette production, puisque tu ne participes pas à l’effort, tu ne participeras pas au bien-être. Nous n’admettons pas de paresseux, nous ne voulons pas entretenir de paresseux, travaille ou meurs ! Nous t’obligerons bien, du reste, à travailler si tu ne t’y décides pas : nous prendrons contre toi de telles mesures qu’il faudra bien que tu prennes le parti de produire comme les autres. Voilà la première solution.

La deuxième consiste, tout simplement, à faire ce que j’appelle « la part du feu » et, en l’espèce, « la part du fainéant ».

Comparons ces deux solutions l’une à l’autre et nous verrons celle qui, logiquement, doit être choisie par nous.

Première solution. - Les producteurs restent trois sur quatre ; il y en a un, c’est bien entendu, qui ne veut rien faire. On veut l’obliger à travailler, et, pour cela, il faudra employer la violence, la force. Vous dites : « S’il ne travaille pas, il ne consommera pas », mais alors, il faudra l’empêcher de prendre sa part ; de là, nécessité, d’un côté, de veiller à ce qu’il ne vole pas, et de l’autre, à ce qu’il ne consomme pas au détriment de la communauté. Il ne suffit pas de dire : « Tu ne mangeras pas », il faut aussi prendre contre lui des précautions ; il faut que quelqu’un l’empêche de consommer. Alors, les trois autres, qui restent au travail, se disent : « L’un de nous doit se dévouer. C’est embêtant, mais ce gaillard-là ne veut rien faire. Dis-donc, Untel, tu vas te charger de lui, veille à ce qu’il ne consomme rien, puisqu’on ne peut pas l’obliger à travailler. » Donc, des trois travailleurs qui restent, en voilà un dont la mission spéciale sera de surveiller le paresseux afin de l’empêcher de consommer indûment et, si c’est possible, de l’obliger à travailler. Il ne restera plus, par conséquent, pour la production effective, que deux hommes sur quatre.

Si nous supposons, par exemple, que la production à obtenir des quatre hommes, soit représentée par le chiffre 16. Si tous les quatre travaillent, la production de chacun est de 4 (quatre fois quatre font seize). S’ils ne sont plus que deux, cette production de chacun doit être représentée par 8 pour atteindre le chiffre de 16, puisque 2 fois 8 font 16. Il faudra donc, dans ce dernier cas, que chaque travailleur produise deux fois plus. Tandis que, si nous nous étions contentés de faire la part du feu (je conviens que c’est bien désagréable de nourrir un fainéant, mais en somme, il vaut mieux rester trois à travailler que de ne rester que deux), voici ce qui se serait passé : à quatre, chacun devra produire 4, à trois, chacun devra produire 5 1/3, et à deux chacun devra produire 8, toujours pour arriver au chiffre 16 que nous avons adopté. En d’autres termes : 8 heures de travail si nous ne sommes que deux, 5 heures 20 minutes si nous sommes trois. Le calcul serait donc mauvais que de vouloir empêcher le paresseux de consommer ou l’obliger à travailler. Sans compter que ce serait (vous le sentez aussi bien que moi) le rétablissement des tribunaux, de la police, des gendarmes, des prisons et des gardiens de prisons, sans compter également que, si vous enfermez ce paresseux, si vous le condamnez à la prison, vous serez encore obligés de le nourrir, car nous ne pouvons être plus barbares que la société bourgeoise et nous ne condamnerions pas à la faim ceux que nous aurions jugé à propos d’enfermer... Croyez-moi, entre deux maux, il faut choisir le moindre.

Ne dites pas : « Ce sera toujours la même chose ! Avec ce système qui consiste à fermer les yeux sur la paresse, à entretenir les paresseux, a leur accorder leur part comme s’ils contribuaient à la production, avec ce système, il n’y aurait rien de changé. » Non, ne dites pas cela.

Tout le système bourgeois repose sur le parasitisme organisé, sur le parasitisme définitif et honoré. Sous le régime capitaliste, les parasites constituent la classe privilégiée. Ils ne se contentent pas d’avoir, comme les autres, la part qui leur revient dans la richesse produite par le travail commun : ils ont la part du lion ; moins ils travaillent, plus ils consomment s’ils sont riches ; leur puissance de consommation n’est pas déterminée par la quote-part qui leur reviendrait jusqu’à un certain point, mais en tout cas, cette puissance de consommation est déterminée par leur puissance d’argent ; ils peuvent, s’ils sont millionnaires, consommer comme quatre, comme cinq, comme dix, comme cent, comme mille..., tandis qu’au contraire, dans la société future, le parasite, qui sera détestable, il faut bien le reconnaître, ne consommera jamais, en tout cas, que la part qui lui reviendra. Chacun de ces parasites aura une seule part comme vous, comme moi, comme nous tous ! il n’aura pas dix, vingt, cent parts, il n’en aura qu’une. De plus, au lieu d’être honoré comme il l’est aujourd’hui, au lieu de constituer la classe privilégiée à qui vont tous les honneurs et toute la considération, le nouveau parasite sera déshonoré, méprisé ; les camarades lui tourneront le dos ; ils ne voudront pas le condamner à la faim, mais il sera tellement humilié d’être à la charge de tous, d’être inerte au milieu de l’activité générale, qu’il en aura honte au bout de peu de temps.

Et si j’imaginais un châtiment dans la Société future, je dirais que de tous les châtiments, le pire serait de condamner le parasite à l’inaction, de lui dire : « Tu vois, tout le monde travaille ici. Eh bien, au milieu de l’activité universelle, toi seul es condamné à ne rien faire. Tu te tourneras les pouces en regardant les autres travailler. Tu t’es mal conduit, tel est ton châtiment ! » Ce châtiment est le pire, et je suis convaincu qu’au bout de quelques jours, celui qui serait frappé par une telle condamnation, dirait : « Donnez-moi un outil ! Je ne peux pas voir les autres travailler et moi ne rien faire »... Sinon, Camarades, c’est que nous n’aurons pas été dignes de faire la Révolution !...

Passons. Nous voici maintenant au travail, à la production utile, intelligente et féconde. C’est bien. Mais, comment va-t-on organiser ce travail ? Ah ! c’est ici, Camarades, que la question devient épineuse, délicate, difficile, complexe. Je vais tâcher d’être aussi clair que possible.

Comment organiser le travail en commun ?

Comme toujours, nous nous trouvons en présence de deux méthodes : ou bien créer un organisme spécial, en dehors des producteurs eux-mêmes, dont la mission sociale serait d’organiser, dans la cité ou dans la nation, la production à obtenir. Ce serait un corps particulier qui serait, en quelque sorte, indépendant, puisqu’il serait au-dessus et en dehors de la masse des travailleurs.

Ou bien, au contraire, le travail doit être organisé par les travailleurs eux-mêmes.

Je n’ai pas besoin de vous dire que c’est la deuxième méthode qui est la mienne. Pas d’organisme supérieur, pas d’organisme en dehors des producteurs eux-mêmes, pas d’organisme spécial, fût-il composé de techniciens et de spécialistes, rassemblât-il les capacités et les compétences les plus incontestées et les plus incontestables. Non, le travail doit être organisé par les travailleurs eux-mêmes.

Voyez-vous ici apparaître le rôle des Syndicats au lendemain de la Révolution dans la Société Communiste ? Voyez-vous comment les Syndicats, aujourd’hui organismes de lutte contre le Patronat, deviendraient l’organisme de la production libérée ? Il y a aujourd’hui des Syndicats partout, il serait très facile, là où il n’y en a pas, d’en constituer avec rapidité. Il suffira de quelques hommes travaillant dans la même usine, maniant le même outil, professant le même état, appartenant à la même corporation de se rassembler les uns les autres de manière à constituer rapidement un Syndicat. A la base, c’est une union locale, puis, ces Syndicats se groupant, des fédérations se forment, et enfin, la Confédération Générale du Travail. L’organisme existe, il n’est pas à créer. Il s’agit simplement de lui donner une autre direction, de l’utiliser à des fins nouvelles, de le faire vivre et se développer dans des conditions différentes.

Dans chaque localité, les travailleurs prennent en mains la responsabilité de l’exécution du travail et organisent ce travail par usine, par chantier, par atelier dans les régions industrielles et par commune dans les régions agricoles. Quand ils se sont ainsi bien entendus pour organiser tous les moyens de production dont la population est capable, - étant donnés les ressources du pays et les produits du sol, ainsi que les moyens de communication et de transport qui relient cette partie du pays à toutes les autres parties -, comme il y a des intérêts qui sont communs, ils choisissent par atelier, par chantier, par usine, dans les régions industrielles, et par commune, dans les régions agricoles, des délégués. Ces délégués constituent une sorte de Conseil local ou communal, et le rôle et les attributions de ces Conseils sont les suivants :

Non seulement, organiser le travail, c’est l’essentiel, mais encore faire appel à toutes les bonnes volontés, se livrer au recrutement le plus intense, discerner l’utilisation de toutes les activités et les répartir selon les besoins, rechercher les modes de production les meilleurs par le perfectionnement de l’outillage et se procurer les matières premières indispensables.

Tout cela, vous le sentez bien, nécessite le contact permanent, l’accord incessant de toutes les régions du pays : de là, nécessité des Conseils régionaux. Les Conseils communaux ou locaux choisissent donc dans leur sein les délégués pour les envoyer siéger aux Conseils régionaux.

Mais, il y a encore des intérêts qui dépassent les limites de la région et qui touchent à la nation toute entière ; de la nécessité d’un Conseil national. Les Conseils régionaux désignent donc, à leur tour, les délégués qui doivent les représenter à ce Conseil national.

C’est donc d’en bas que part le mouvement, il va ainsi du petit au grand, de l’unité au nombre, du simple au composé. C’est ce qu’on appelle le Fédéralisme.

Le Fédéralisme n’est pas isolant, gardez-vous de le croire. Le Fédéralisme ne condamne pas les individus à rester espacés, ni les groupements à s’ignorer. Au contraire, Fédéralisme veut dire entente, union, accord. Chaque Conseil aura pour objet l’échange de vues entre délégués, la présentation les uns aux autres de rapports aussi précis et aussi circonstanciés que possible, de prendre des initiatives fécondes, etc... Mais toujours ces mandats ainsi délivrés, soit pour les Conseils locaux, soit pour les Conseils régionaux, soit pour le Conseil national, tous ces mandats seront toujours limités, précis, définis et temporaires ; les délégués seront changés aussi fréquemment que possible et, leur mandat accompli, ils reprendront leur place au travail. Ce ne sera pas un métier que d’être délégué, ce sera tout simplement une fonction momentanée, un mandat à remplir, mandat précis, limité et temporaire, je le répète, dont le délégué devra s’acquitter aussi rapidement que possible.

Telle sera l’organisation fédéraliste dont les résultats, lorsqu’on y regarde de près, sont incomparables.

La production a pour base le producteur. Pas d’homme-providence indispensable, planant au-dessus des foules, dont la fonction, du commencement à la fin de l’année, est de diriger tous les autres sans mettre lui-même la main à la pâte. Pas d’homme-providence indispensable, mais la mise en commun de toutes les ressources, de toutes les matières premières, de toutes les productions du sol et du sous-sol, mais l’utilisation de toutes les capacités, de toutes les connaissances des spécialistes, de l’expérience acquise avec l’âge, etc. Le Fédéralisme est donc le contraire de l’isolement, il n’est donc pas favorable à l’isolement des individus, ni des groupes, il signifie : entente libre.

Il y aurait lieu d’opposer au Fédéralisme le Centralisme despotique et tyrannique, mais j’ai encore tant de choses à dire ce soir, que je ne veux pas aborder cette question. J’en ai, d’ailleurs, assez dit sur le Fédéralisme, sur l’organisation du travail, qu’il n’est pas nécessaire que j’en dise davantage.

Abordons maintenant le deuxième point : consommation et répartition.

Consommation, répartition. - Le mode de répartition, Camarades, n’aura qu’à se modeler sur le mode de production. C’est toujours la même méthode, avec les coopératives faisant fonction de syndicats, mais les coopératives cessant d’être ce qu’elles sont, hélas, pour la plupart aujourd’hui : des boutiques, - pour devenir, au contraire, simplement, des groupes de consommateurs. Ces groupes de consommateurs se réunissent localement par la voie de leurs délégués locaux, régionalement par la voie de leurs délégués régionaux, nationalement par la voie de leurs délégués nationaux, internationalement par la voie de leurs délégués internationaux, C’est la même organisation, toujours partant d’en bas pour aller en haut, de la base au sommet, de l’unité au nombre, du simple au composé, du particulier au général.

Ici, deux grandes objections m’ont cependant été faites. On m’a dit quelquefois : « Mais il faudra rationner la consommation. »

Il est possible qu’on soit obligé de rationner la consommation pendant quelque temps. De même qu’il faudra organiser pour le mieux la production, par une même discipline, mais une discipline consentie. Il pourra se faire que se trouvant en face d’une production insuffisante, on soit dans la nécessité de rationner la consommation. Mais si le rationnement est nécessaire dans le cas où la production est insuffisante ou seulement suffisante, il devra cesser le jour où la production deviendra suffisante, à une époque qui peut être très rapprochée de la pré-révolution. On ne rationne pas quand il y a de tout en quantité.

Nous sommes, autour de cette table, quatre gaillards. Nous avons bien faim. Nous sommes disposés à donner un bon coup de fourchette. Malheureusement, il n’y a pas grand’chose à manger. Que ferons-nous ? Il faudra bien que chacun de nous se rationne. Si l’un de nous, mieux musclé que les autres, s’emparait de tout, les autres n’auraient pas leur part. On ne peut permettre à l’un de prendre plus que sa part. Il faut que chacun ait la sienne.

Mais si, autour de cette table, nous avons tout en abondance, si la table regorge de victuailles, si le vin circule à flots, si le pain est en quantité, si les légumes et les fruits sont à discrétion, chacun pourra manger à sa faim. L’égalité, en pareille circonstance, ne consiste pas dans la même quantité de nourriture ou de liquide absorbée. Il peut se faire que j’aie une capacité stomachique moindre que la vôtre et que, pour apaiser votre faim, vous ayez besoin d’une quantité de viande double de celle qui suffira à apaiser la mienne. Donc, à chacun selon ses besoins. Pas de goinfrerie à craindre. La goinfrerie est un résultat de la privation. J’ai fréquenté autrefois les tables d’hôte. Les voyageurs de commerce ne sont pas, j’imagine, des êtres exceptionnels, des êtres prodigieux. Ils sont comme vous et moi, comme tout le monde, de la bonne moyenne. Jamais je ne les ai vus manger avec excès. Pourquoi ? Parce que tous les jours, à table d’hôte, ils ont tout ce qu’il leur faut et que, habitués à avoir de tout à volonté, ils n’abusent jamais de rien.

Si, au contraire, c’est un paysan qui vient à la ville une ou deux fois par an, celui-là, s’il est à table d’hôte, voudra s’en flanquer « jusque-là », parce que c’est pour lui quelque chose d’exceptionnel et il en veut pour son argent. Il veut faire une opération profitable.

Dans une famille où tout est sur la table à la disposition de tout le monde, on ne mange pas jusqu’à l’indigestion. On s’habitue à se rationner tout seul. On ne se rationne pas autrement quand on a la certitude de n’être pas privé le lendemain. De même qu’on ne gaspille pas à plaisir parce qu’on ne manque de rien. Est-ce que nous songeons à gaspiller l’eau qui coule à la fontaine ? Pas du tout. Pourquoi ? Parce qu’on sait qu’elle peut couler, il y en aura encore, elle est toujours renouvelée, toujours remplacée, et justement parce que nous savons qu’il y en a en abondance, nous ne songeons pas à la gaspiller, ni à nous rationner. Mais vienne une époque de sécheresse, et nous trouverons alors naturel que nous fassions attention à ne pas en dépenser inutilement. Le gaspillage n’est donc pas à craindre quand il y a de tout à discrétion, inutile de nous rationner.

Reste l’échange des produits. Il y a des marchés qui ne sont pas convenablement approvisionnés, des localités où le sol est stérile, des régions non industrialisées qui sont obligées de faire venir les produits du dehors.

Ici se pose toute la question de l’industrie des transports. Il faudra même ajouter aux transports actuels les modes de transports nouveaux qui vont se développant chaque jour : l’automobilisme et l’aviation. L’automobilisme, au lieu d’être un sport et de ne servir qu’au tourisme, servira de mieux en mieux au transport des marchandises, des produits nécessaires à l’existence. Il pourra en être de même de l’aviation. Avec les chemins de fer, les canaux, les cours d’eau, tout un plan de travaux publics peut être envisagé pour l’avenir afin que tous ces transports bien utilisés approvisionnent tous les marchés, qu’il n’y ait pas pléthore ici et pénurie là, mais suffisance partout.

Quant au personnel, il existe : les cheminots, les dockers, tous ceux qui aiment les voyages, les déplacements, tous ceux qui aiment brûler la route.

Voilà le problème économique résolu dans ses grandes lignes. Il y aura des difficultés pratiques, sans doute, et des difficultés énormes. Mais j’imagine que le peuple qui aura eu assez de conscience pour faire la révolution saura aussi, le lendemain, l’utiliser et l’organiser pour le mieux. Nous ne pouvons pas admettre qu’à tant de virilité, de conscience, d’intelligence, nécessitées par ce mouvement triomphant succède une sorte de déchéance absolue.

L’important problème de l’organisation économique une fois résolu, le reste ira pour ainsi dire par surcroît. L’homme ne vit pas que de pain. Il vit aussi par la pensée.

Le communisme intellectuel est de pratique beaucoup plus aisée que le communisme matériel. C’est la mise en commun du savoir et de la beauté, de la science et de l’art mis à la disposition de tous, chacun ayant le droit de participer aux beautés et aux connaissances de l’art et de la science, au même titre que tous les autres.

Ici, nous nous trouvons en face d’un phénomène sur lequel j’attirerai votre attention. Ecoutez bien ceci.

Répartie, la richesse matérielle diminue en raison directe du nombre de ceux qui sont appelés à en bénéficier.

Répartie, la richesse intellectuelle, au contraire, non seulement ne diminue pas en raison de ce nombre, mais, au contraire, elle augmente en raison directe du nombre des bénéficiaires.

Si nous avons 10.000 kilos de pommes de terre et si nous sommes ici 2.000 à nous les partager, chacun devra avoir mathématiquement sa part. Si je divise 10.000 par 2000, le quotient est 5. La part de chacun de nous sera donc de 5 kilos de pommes de terre. Si nous n’étions que 1.000 au lieu d’être 2.000, c’est-à-dire la moitié, la part de chacun serait double, c’est-à-dire de 10 kilos au lieu de 5. Si nous étions 4.000, c’est-à-dire le double, elle serait, au contraire, de moitié, soit 2 kilos 500. Si nous étions 10.000, elle ne serait plus que de 1 kilo. Par conséquent, plus le nombre de ceux qui doivent se partager la richesse augmente, plus, au contraire, diminue la part réservée, attribuée à chacun.

Voyons maintenant ce qui se passe pour la richesse intellectuelle. Supposons une idée, une connaissance, une vérité. Est-ce qu’elle se partage ? Non. Que vous soyez 500, 5.000, 10.000, 100.000 ou 1 million à connaître cette vérité, à la faire vôtre, chacun de vous l’a tout entière. La richesse intellectuelle ne diminue pas avec le nombre, et, qui plus est, j’ajoute qu’elle augmente. Je suppose que j’aie, ce soir, la bonne fortune d’enrichir votre cerveau d’une idée, rien que d’une idée. Cela n’a l’air de rien, mais c’est énorme. Il y a quantité de gens qui n’ont pas une idée dans la tête, je parle d’une idée qui est bien à soi, une idée qu’on soit capable de défendre si elle est menacée, une idée que l’on connaît bien et dont on est maître. Et être capable d’avoir une idée, c’est être capable d’en avoir plusieurs, et même beaucoup. Je suppose donc que j’aie la bonne fortune d’enrichir ce soir votre cerveau d’une idée. Que va-t-il se passer ? Chacun de vous va emporter cette idée tout entière. Si nous sommes 2.000, il serait ridicule de supposer que chacun de vous n’en emportera que la 2.000ème partie. Cette idée ne diminue pas avec le nombre. Elle augmente même, car si vous êtes 2.000, vous serez 2.000 à pouvoir clamer cette vérité partout et lui donner une force incalculable.

Donc, la richesse intellectuelle, non seulement ne diminue pas quand elle est partagée et attribuée à tous indistinctement - et c’est cela le communisme intellectuel -, mais encore elle augmente.

Aussi, le communisme intellectuel est-il d’une pratique qui ne soulève aucune difficulté. Ce sera la culture scientifique et artistique mise à la portée de tous, la mise en valeur des intelligences restées stériles par la parcimonie avec laquelle on distribue un enseignement d’ailleurs ridicule. Ainsi le communisme intellectuel produira des effets merveilleux.

Pour terminer, comment organiser la vie morale ? J’ai déjà dit que les rapports moraux entre individus ne peuvent avoir un caractère de véritable et haute moralité que s’ils s’exercent d’égal à égal. Il y a, dans la société présente, deux sources principales auxquelles s’alimentent toutes les perversités : l’ambition, la cupidité, le mensonge, la vanité, la haine, toutes ces causes de conflit, de discorde, découlent les unes de la source État, les autres de la source Capital. L’État actionne et stimule toutes les ambitions, porte au paroxysme toutes les vanités, tous les orgueils ridicules, l’esprit de domination par la hiérarchie. Le Capital stimule et actionne toutes les cupidités, détermine toutes les concurrences, cause tous les conflits.

Dans une société composée d’être égaux, pourquoi y aurait-il des ambitieux, puisqu’il n’y aurait pas de pouvoir ? Pourquoi y aurait-il des cupides, puisqu’il n’y aurait pas de propriété ?

Vous sentez aussi bien que moi que les causes ayant disparu, les sources auxquelles s’alimentent les perversités ayant été taries, ces perversités elles-mêmes, petit à petit, sont appelées à disparaître et disparaîtront de plus en plus.

Là encore, on s’emporte, quand nous disons : « Plus de tribunaux, plus de répression, plus de gendarmes. » Plus de gendarmes ! Il semble que nous allons être perdus. Qu’allons-nous devenir ? Et les ignorants de nous dire : « Mais ce n’est pas possible ! On ne peut pas admettre une société où il n’y aurait pas de répression ! Alors, on pourra faire tout ce qu’on voudra sans être châtié ? On pourra commettre des crimes et il ne nous sera rien fait ? »

Je pourrais répondre : « Mais les tribunaux, les gendarmes, la répression, n’ont jamais empêché le moindre crime. La preuve, c’est que nous sommes entourés de gendarmes, c’est que les tribunaux pullulent, c’est que la répression est sauvage et que jamais, peut-être, le crime n’a fleuri autant qu’à notre époque. Peut-on s’imaginer que l’intervention des gendarmes, la peur des tribunaux et des arrêts prononcés par ceux-ci, l’abrutissement de la prison, le bagne, l’échafaud, s’imagine-t-on que tout cela est de nature à faire réfléchir celui qui va commettre un crime ? Celui-là est guidé par sa passion. Il voit rouge, il ne réfléchit pas. Il n’a pas conscience de ce qu’il va faire et de la responsabilité qu’il va encourir. En second lieu, il se croit toujours assez malin pour déjouer le gendarme et échapper aux tribunaux, à la prison, au bagne ou à l’échafaud. Ce n’est pas la répression qui peut élever la moralité d’un peuple, c’est au contraire le sentiment de la responsabilité. D’après la statistique des crimes et délits jugés par les tribunaux et qui semblent nécessiter l’intervention des gendarmes, sur 100 crimes ou délits, 72 sont des atteintes à la propriété, 17 sont des révoltes, sous une forme ou une autre, contre l’autorité et 11 seulement sont des attentats contre les personnes. Et encore, la plupart de ces attentats sont motivés par la mauvaise organisation sociale.

Donc, ici comme en tout, liberté. Communisme et liberté, c’est le communisme libertaire et anarchiste que j’ai développé ce soir, dans sa dernière et ultime partie : après la révolution.

Je suis arrivé, bien fatigué, au terme de la carrière que je voulais parcourir. Mais vous avez bien voulu m’accorder votre attention jusqu’au bout. Je vous en remercie. Je n’ai pas tracé le plan définitif de cette magnifique cité d’harmonie, de paix et de justice à laquelle nous aspirons. Je n’ai pas voulu établir un plan qui aurait un caractère systématique et définitif. J’en ai seulement tracé les grandes lignes de manière à montrer qu’il n’y a là, ni utopie, ni chimère, ni folie de notre part. On se plaît à dire que les anarchistes voient les choses sous un aspect trop beau et on dit souvent : Votre idéal est magnifique, il n’a que le défaut d’être trop magnifique.

C’est là, Camarades, le langage de prétendus sages, de semeurs de pessimisme, pour qui rien n’est si fâcheux, dans la société actuelle, que quand nous parlons de beauté, de bonté, de joie. C’est un langage que personne ne veut comprendre. Continuons cependant à vivre par la pensée cet idéal magnifique. Ne consentons pas à le rabaisser en nous, sous prétexte de réalisme. Mettons-le, au contraire, toujours plus haut. La triste réalité ne tendra que trop à l’abaisser.

Comprenez-vous maintenant, Camarades, qu’on puisse vouer sa vie à un tel idéal. C’est à cet idéal que j’ai voué la mienne, toute la mienne. Du jour où la lumière s’est faite en moi, je me suis voué à la faire connaître aux autres, et je suis resté, je l’affirme, fidèle à ce serment. Je lui resterai fidèle jusqu’à mon dernier souffle. Si je le violais, c’est qu’en moi la raison se serait affaiblie, la lucidité éteinte, c’est que l’énergie serait morte.

Jeunes gens, c’est par un appel à vous que je veux terminer ma longue série de conférences. Je vous demande de réfléchir, d’étudier, de lire, de travailler, de discuter avec vous-mêmes et avec les autres, et quand vous aurez acquis cette conviction précieuse qui inspirera toute votre vie, qui dictera toute votre conduite, qui guidera vos sentiments, alors je vous adjure de consacrer à cette conviction votre jeunesse, votre intelligence et vos forces. La lutte sera rude et vous aurez parfois à subir de terribles épreuves : persécutions, misères, calomnies, rien ne vous sera épargné. Vous aurez d’autres sacrifices plus pénibles à faire. Il vous faudra parfois briser avec des affections qui vous sont chères, rompre des amitiés précieuses, peut-être même briser des liens plus doux encore. N’hésitez pas, jeunes gens. Il n’y a pas d’amante comparable à celle qui s’offre à vous ce soir. Les autres ne possèdent que vos sens. Celle-ci vous possédera tout entier. Elle vous enveloppera des pieds à la tête et prendra possession de vous complètement. Les autres amantes peuvent vous trahir. Celle-ci ne vous trahira jamais. Les autres amantes perdront peu à peu la jeunesse, la fraîcheur, la grâce, le charme, la beauté. Celle-ci, au contraire, restera éternellement jeune et belle. O jeunes gens, aimez-la ! Aimez-la de toutes vos forces, de toute votre ardeur. Aimez-la sans réserve. Donnez-vous à elle tout entiers !

Sébastien Faure




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