Texte de Pouvoir Ouvrier Section Francaise de la LICR
Apr�s Seattle, Washington, Prague et Nice,
et les multiples affrontements qui ont jalonn� ces protestations, les
militants antimondialisation et parmi eux les anticapitalistes sont
anim�s d�un m�lange d�int�r�t et de profonde m�fiance pour le nouveau
courant alternatif issu de la mouvance libertaire, le Black Bloc.
Comme auto-d�finition, le Black Bloc est un "ensemble d�individus ou de
groupes affinitaires, qui se regroupent de mani�re spontan�e ou
organis�e � un moment donn�, � l�occasion de manifestations ou actions
politiques (...) Il est directement inspir� des mouvements
d�ultra-gauche europ�ens" (No Pasaran, octobre 2000).
Sa premi�re apparition s�est faite � l�occasion de la manifestation de
Seattle contre l�OMC o� pr�s de 200 personnes ont saccag� plusieurs
symboles des multinationales et tent� d�occuper certaines rues pour en
faire des TAZ ("Zone Autonome Temporaire").
Par la suite, des affrontements tr�s durs avec la police ont r�ussi �
aur�oler les Black Blocs d�une image de combattants des rues. Certes,
la police � Washington et � Prague se souvient encore des coups re�us
mais en a-t-elle perdu pour autant sa force r�pressive et surtout ces
combats ont-ils renforc� la conscience de classe r�volutionnaire des
manifestants antimondialisation�?
Car c�est bien dans les objectifs que se fixe le Black Bloc qu�on peut
mesurer l�impasse qu�il constitue. Ainsi le Black Bloc veut�:
��apporter une radicalit� au mouvement antimondialisation en y
int�grant la violence offensive et d�fensive contre les forces
polici�res de l�Etat bourgeois�;
��apporter une alternative au r�formisme syndical et politique en
d�fendant le principe de la "violence contre la propri�t�"�;
��donner un nouveau cadre organisationnel aux militants en dehors des
traditionnels partis et organisations politiques par un mode
d�organisation horizontal, fluide et �volutif.
Une nouvelle radicalit�?
Le Black Bloc veut d�passer les modes de protestation politique
traditionnels afin de "r�aliser la politique plut�t que de la dire".
Mais il ignore qu�une manifestation, aussi peu "radicale" soit elle,
peut �tre un lieu de politisation et parfois un premier acte politique
pour beaucoup de jeunes et de travailleurs.
Certes, il faut organiser dans les manifestations antimondialisation un
p�le v�ritablement anticapitaliste qui rejette le r�formisme "citoyen"
et la r�gulation du capitalisme pr�n�e par les ONG et la direction
d�ATTAC. Mais cette bataille id�ologique est de longue haleine et se
construit dans chaque mobilisation en gagnant sur des questions
politiques importantes.
Ces batailles peuvent prendre la forme de campagnes id�ologiques ou de
propositions d�actions dans les syndicats par exemple, d�appel au front
unique avec le mouvement ouvrier organis�, syndical et politique pour
prouver aux travailleurs dans le cadre des manifestations qu�ils sont
dirig�s par des tra�tres � leur classe et qu�ils doivent se lier aux
anticapitalistes pour briser l�exploitation patronale.
Le probl�me de la th�orie de l�exemple, ch�re aux libertaires, ou
plut�t de ce qu�ils appellent aujourd�hui la "d�sob�issance civile
active et l�action directe" est son aspect apolitique. Cet apolitisme
brutal se concr�tise dans le refus de la discussion et de la
confrontation politique, l�action r�sumant en elle seule l�id�e au lieu
d�une approche plus dialectique qui consiste � utiliser l�action pour
appliquer et affiner l�id�e et utiliser l�id�e pour formuler l�action.
C�est cette politique, qui s�accompagne parfois de m�thodes dignes du
stalinisme, qui a r�cemment conduit � des sc�nes d�plorables�: � Nice
o� des anarchistes ont emp�ch� Alain Krivine de la LCR de parler au
"Centre de convergence", ou encore � Londres o� des militants du SWP
ainsi qu�un de nos camarades de Workers Power ont �t� vir�s d�une
r�union autour de Premier Mai et ceci de mani�re violente pour un des
militants du SWP.
Le Black Bloc se veut comme un antidote au r�formisme, mais est-ce que
sa politique lui a permis de lutter efficacement contre le r�formisme
qui empoisonne la classe ouvri�re�? Loin s�en faut, car en refusant de
participer aux manifestations ouvri�res, le Black Bloc se coupe ainsi
de la seule force qui puisse r�ellement ass�ner des coups durables au
capitalisme.
La "violence contre la propri�t�"
Selon le Black Bloc, la meilleure m�thode pour mettre le capitalisme en
danger serait de s�attaquer � la propri�t� capitaliste. Un Black Bloc
de Philadelphie affirme ainsi "Dans un syst�me fond� sur la recherche
du profit, notre action est la plus efficace quand nous nous attaquons
au porte-monnaie des oppresseurs. La d�gradation de la propri�t�, comme
moyen strat�gique d�action directe, est une m�thode efficace pour
remplir cet objectif".
Loin de nous l�id�e de verser quelques larmes sur les vitrines
d�truites des MacDo et autres symboles des multinationales. Il convient
cependant d�expliquer en quoi cette violence ne s�attaque en rien � la
propri�t� capitaliste et encore moins aux profits.
En effet, les libertaires n�ont jamais rien compris au ph�nom�ne de
l�exploitation capitaliste bas�e sur l�extorsion de plus-value
c�est-�-dire le fait de s�approprier la valeur du travail. C�est �
cette �tape que le profit capitaliste s�exerce et non simplement dans
la vente en tant que telle des marchandises. Le vol ne se situe pas
dans la propri�t� en soi mais dans l�extorsion de plus-value.
D�s lors, comme l�a expliqu� Marx, les travailleurs en revendiquant de
meilleurs salaires par la gr�ve s�attaquent directement aux profits des
capitalistes. Ce qu�on qualifie dans le milieu libertaire de r�formisme
le plus plat est en fait une des armes pour d�truire une partie des
profits des capitalistes�!
Quant � la destruction de la propri�t� capitaliste, il convient de la
mettre en oeuvre non pas en faisant tomber quelques vitrines mais en
exer�ant le contr�le ouvrier sur la production et les moyens de
production.
C�est pourquoi toute revendication ouvri�re m�me jug�e la plus
partielle doit �tre r�alis�e � travers le contr�le ouvrier, c�est �
dire l�expropriation de la propri�t� bourgeoise au seul profit des
int�r�ts ouvriers.
L� est contenue toute la substance de la r�volution socialiste et c�est vers cela que doivent tendre les travailleurs.
Enfin, pour ceux qui seraient encore convaincus qu�en faisant tomber
des vitrines, on porte atteinte � la propri�t� capitaliste, il existe
un syst�me de protection de la propri�t� tr�s pratique qui s�appelle...
les assurances�!
La question "militaire"
A Prague comme � Washington, les Black Blocs ont tir� leurs lettres de
noblesse des affrontements tr�s durs men�s contre la police. Il est
�vident pour tous que ces affrontements ont pu � la fois aider �
d�fendre les manifestants contre la brutalit� des charges polici�res et
montrer que les forces de l�ordre ne sont pas invincibles.
Mais en aucun cas les Black Blocs n�ont �t� en mesure de marquer des points d�cisifs contre l�ennemi de classe.
L�encerclement � Prague de la Conf�rence du FMI et de la Banque
Mondiale a �t� avant tout symbolique, m�me s�il a foutu la trouille aux
dirigeants de ces instances et a conduit au raccourcissement de la
r�union.
Plus important, l�action du Black Bloc n�a rien fait pour prot�ger les
manifestants contre la r�pression qui est tomb�e le lendemain, lorsque
des centaines de manifestants ont �t� arr�t�s, certains �tant victimes
de s�vices policiers dans les prisons tch�ques.
Faute de construire un rapport de force militaire durable - voire m�me
un service d�ordre efficace, autre b�te noire du Black Bloc�! - capable
de d�fendre les militants non pas seulement lors d�une manifestation
mais �galement apr�s, les tribulations mi-violentes, mi-festives contre
les forces de l�ordre jouent un r�le contradictoire. Certes, les
participants s�y d�foulent, mais elles peuvent �galement conduire � une
r�pression contre des "casseurs" et des "hooligans" pour reprendre les
termes de la presse de Seattle, de Prague ou de Nice.
Organisation efficace�?
Le Black Bloc entend remettre en cause les formes d�organisation
traditionnelles du mouvement ouvrier - syndicat, partis et mouvements
sociaux - en les rempla�ant par les "groupes affinitaires" ("affinity
groups")�:
"Ce qui caract�rise l�organisation des Black Blocs, c�est sa forme
horizontale, non-hi�rarchique, propre � �viter les lourdeurs d�une
gestion centralis�e. Il n�y a pas de chef, ni de v�ritable plan
d�ensemble, mais des individus qui constituent de petits groupes
affinitaires ind�pendants les uns des autres".
Prenons cette position pour argent comptant�: serait-elle la plus
efficace dans le combat contre le capitalisme�? En ne d�fendant qu�une
revendication ou qu�une action � un moment donn�, les groupes
affinitaires �viteraient certes "les lourdeurs d�une gestion
centralis�e". Mais ils rendent par l�-m�me l�action plus faible.
Combien de groupes affinitaires faudrait-il pour abattre l�Etat
capitaliste, voire pour repousser une charge de police�?
Plus d�un, sans doute.
Mais comment coordonner des groupes qui, par essence, se veulent
ind�pendants les uns des autres�? Qu�arrive-t-il en cas de d�saccord
dans une action�?
Le groupe s�auto-dissout et chaque individu se retrouve seul et faible face � la r�pression.
De plus, le concept de groupe affinitaire est cens� nous prouver la
capacit� des minorit�s agissantes de r�gler les probl�mes � la place
des masses. Ceci constitue une erreur strat�gique que beaucoup ont pay�
de leur vie ou bien de l�enfer carc�ral.
Assez r�cemment de petits groupes comme Action Directe en France, les
CCC belges ou bien la RAF en Allemagne, beaucoup mieux pr�par�s
militairement que nos amateurs des Black Blocs ont compris � leur
d�pens ce qu�il en co�tait de vouloir se substituer aux masses.
En voulant faire du neuf avec du vieux, les anarchistes tournent le dos
au seul exemple d�une v�ritable r�volution sociale qui a pu renverser
le pouvoir existant�: celle de 1917, o� les masses, organis�es en
conseils ouvriers et non pas en groupes affinitaires, ont mis fin au
tsarisme et � l�imp�rialisme russe.
En effet, si les militants du Black Bloc veulent appliquer la "th�orie
de l�exemple", ils feraient bien de m�diter celui de la r�volution
russe o�, loin des th�ories et des agissements anarchistes, un parti -
oui un parti�! - et un programme ont jou� un r�le fondamental dans la
victoire.
Les groupes affinitaires, bas�s sur une entente d�individus r�duite en
nombre pour un objectif momentan�, ne pourront jamais mener � bien une
telle victoire pour la simple raison qu�ils ne pourront jamais exprimer
un programme d�ensemble pour les luttes anticapitalistes.
Mais cette diff�rence d�approche ne devrait pas surprendre�: les
r�volutionnaires de 1917, eux, �taient bien s�rieux dans leur d�sir de
d�truire l�Etat. A la diff�rence du Black Bloc, leur politique avait
pour objectif le pouvoir des travailleurs, et non pas quelques
�chauffour�es avec les flics.
http://www.pouvoir-ouvrier.org/mondialisation/black.html
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