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  Post� le lundi 21 avril 2008 @ 21:31:48 by AnarchOi
Contributed by: AnarchOi
BiographieSouvenirs et critiques d'un de ses vieux amis
Source : Studi Socialidu 15 avril 1931 in E. Malatesta, Scritti, vol. III, p. 368-379.

Pierre Kropotkine est, sans aucun doute, un de ceux qui ont le plus contribu�, peut-�tre plus encore que Bakounine et �lis�e Reclus, � l'�laboration et � la propagation de l'id�e anarchiste. Il a donc bien m�rit� l'admiration et la reconnaissance que tous les anarchistes �prouvent pour lui.

Mais, par �gard pour la v�rit� et dans l'int�r�t sup�rieur de la cause, il faut reconna�tre que l'ensemble de son oeuvre n'a pas �t� exclusivement b�n�fique. Cela n'a pas �t� de sa faute, au contraire, ce furent ses �minents m�rites qui produisirent les maux que j'ai l'intention de souligner.

Naturellement, Kropotkine , de m�me que toute autre personne, ne pouvait pas �viter toute erreur et embrasser toute la v�rit�. On aurait du donc profiter de sa pr�cieuse contribution et continuer les recherches pour r�aliser de nouveaux progr�s. Mais ses qualit�s litt�raires, la valeur et la taille de sa production, son infatigable activit�, le prestige que lui procurait sa renomm�e d'homme de science, le fait qu'il avait sacrifi� une position hautement privil�gi�e pour d�fendre, aux prix de souffrances et de dangers, la cause populaire, et de plus la fascination qu'exer�ait sa personne (il enchantait tous ceux qui avaient la chance de l'approcher), tout cela lui donnait une telle notori�t� et une telle influence qu'il apparut, et en grande partie c'�tait vrai, comme le ma�tre reconnu tel par la grande majorit� des anarchistes.

Ainsi, toute critique fut d�courag�e et cela eut pour cause un arr�t dans le d�veloppement de l'id�e. Pendant de nombreuses ann�es, malgr� l'esprit iconoclaste et progressiste des anarchistes, la plus grande partie de ceux-ci ne fit, pour tout ce qui touchait � la th�orie et � la pratique, qu'�tudier et r�p�ter Kropotkine . Dire autre chose que lui aurait �t� pour beaucoup de camarades presque une h�r�sie.

Il appara�t donc n�cessaire de soumettre les enseignements de Kropotkine � une critique s�v�re et sans pr�jug�s pour distinguer ce qu'ils ont de toujours valable et vivant de ce que la th�orie et l'exp�rience post�rieures peuvent avoir d�montr� comme �tant erron�. Cela d'ailleurs ne concernerait pas seulement Kropotkine , car les erreurs qu'on peut lui reprocher �taient d�j� profess�es par les anarchistes avant que Kropotkine ait acquis une position �minente dans le mouvement. II ne fit que les confirmer et les entretenir en leur donnant l'appui de son talent et de son prestige, mais nous, les vieux militants, nous avons tous, ou presque tous, notre part de responsabilit�.

En �crivant maintenant sur Kropotkine , je n'ai pas l'intention d'examiner � fond toute sa doctrine. Je veux seulement enregistrer quelques impressions et quelques souvenirs qui pourront servir, je crois, � faire mieux conna�tre sa personnalit� morale et intellectuelle et aussi mieux comprendre ses m�rites et ses d�fauts.

Mais d'abord je veux dire quelques mots qui me viennent du coeur, car je ne peux pas penser � Kropotkine sans �tre �mu par le souvenir de son immense bont�. Je me rappelle ce qu'il a fait � Gen�ve au cours de l'hiver 1875, pour aider un groupe de r�fugi�s italiens dans un �tat d'extr�me mis�re et dont je faisais partie ; je me souviens des soins, que j'appellerais maternels, qu'il eut pour moi � Londres, une nuit, alors qu'apr�s avoir �t� victime d'un accident, j'allais frapper � sa porte ; je me souviens des mille attentions envers tout le monde, je me souviens de l'atmosph�re de cordialit� qu'on respirait autour de lui. Car il �tait vraiment bon, d'une bont� presque inconsciente qui a besoin de r�conforter toutes les souffrances et de r�pandre autour de lui le sourire et la joie. On aurait dit qu'il �tait bon sans le savoir ; en tout cas il ne voulait pas qu'on le dise et il se montra offens� parce que dans un article que j'�crivis � l'occasion de son 70e anniversaire, j'avais dit que la bont� �tait la premi�re de ses qualit�s. Lui, il aimait plut�t montrer son �nergie et sa fiert�, peut-�tre que ces derni�res qualit�s s'�taient d�velopp�es en lui dans la lutte et pour la lutte, alors que la bont� �tait l'expression naturelle de sa nature intime.

Moi, j'ai eu l'honneur et la chance d'�tre pendant de nombreuses ann�es li� � Kropotkine par une amiti� des plus fraternelles.

Nous nous aimions parce que nous �tions anim�s par la m�me passion, par la m�me esp�rance et par les m�mes... illusions.

Tous les deux de temp�rament optimiste, (je crois cependant que l'optimisme de Kropotkine d�passait de beaucoup le mien et peut-�tre aussi avait une source diff�rente) nous voyions les choses en rose, h�las trop en rose ; nous esp�rions, il y a d�j� plus de 50 ans, en une r�volution proche, qui aurait d� r�aliser notre id�al. Pendant cette longue p�riode il y a eu des moments de doute et de d�couragement. Je me rappelle, par exemple, qu'une fois Kropotkine me dit: � Mon cher Errico, je crains qu'il n'y ait plus que toi et moi qui croyons dans une proche r�volution. � Mais il s'agissait l� de moments passagers, bient�t la confiance r�apparaissait, nous nous expliquions le scepticisme des camarades et nous continuions � travailler et � esp�rer.

Cependant, il ne faut pas croire que nous ayons les m�mes id�es en tout. Au contraire, sur beaucoup de probl�mes fondamentaux, nous �tions loin d'�tre en accord. Et il n'y avait pratiquement pas une seule rencontre sans que prennent naissance entre nous des discussions bruyantes et irrit�es ; mais, comme Kropotkine �tait toujours s�r d'avoir raison et ne pouvait supporter avec calme qu'on le contredise, et que, par ailleurs, j'avais un respect tr�s grand pour son savoir et beaucoup d'�gards pour sa sant� chancelante, nous finissions toujours par changer de conversation pour ne pas trop nous �nerver.

Mais tout cela ne g�nait pas l'intimit� de nos rapports, parce que nous nous aimions et nous collaborions ensemble pour des raisons sentimentales plut�t qu'intellectuelles. Quelles que fussent les divergences dans les fa�ons d'expliquer les choses et les arguments avec lesquels nous justifiions notre conduite, dans la pratique nous voulions la m�me chose et �tions anim�s par le m�me d�sir intense de libert�, de justice, de bien-�tre pour tous. Nous pouvions donc nous entendre.

En effet, il n'y eut jamais entre nous de d�saccord s�rieux jusqu'en 1914, quand il fallut r�soudre un probl�me de conduite pratique d'une importance capitale autant pour moi que pour lui : celle de l'attitude que les anarchistes devaient assumer face � la guerre. En cette funeste occasion se r�veill�rent et s'exasp�r�rent chez Kropotkine les anciennes pr�f�rences pour tout ce qui �tait russe ou fran�ais et il se proclama un partisan passionn� de L'Entente. Il parut oublier qu'il �tait internationaliste, socialiste et anarchiste, oublia tout ce que lui-m�me avait dit peu de temps auparavant sur la guerre que les capitalistes �taient en train de pr�parer et il se mit � admirer les pires hommes d'�tat et les g�n�raux de L'Entente ; il traita de l�ches les anarchistes qui refusaient d'entrer dans l'Union sacr�e, tout en d�plorant que l'�ge et sa sant� l'emp�chaient de prendre un fusil et de marcher contre les Allemands. Il n'y avait donc pas de possibilit� d'entente. Pour moi il s'agissait d'un vrai cas pathologique. De toute fa�on ce fut un des moments les plus douloureux, les plus tragiques de ma vie (et j'ose dire aussi de la sienne), celui de notre s�paration apr�s une discussion exag�r�ment p�nible ; nous nous s�par�mes comme des adversaires, presque des ennemis.

Ma douleur fut grande � cause de la perte de l'ami et � cause du dommage qu'allait subir l'Id�e, cons�quence du d�sarroi que jetterait parmi les camarades une telle d�fection. Mais, malgr� tout, l'amour et l'estime pour l'homme rest�rent intactes ; j'avais aussi l'espoir que, pass� l'enivrement du moment, et vu les cons�quences pr�visibles de la guerre, il reconna�trait son erreur et redeviendrait parmi nous le Kropotkine de toujours.

Kropotkine �tait en m�me temps un savant et un r�formateur social. Il �tait poss�d� par deux passions : le d�sir de conna�tre et le d�sir de faire le bien de l'humanit�, deux passions nobles qui peuvent �tre utiles l'une � l'autre et qu'on voudrait voir en tous les hommes sans qu'elles soient pour autant une seule et m�me chose. Mais Kropotkine �tait un temp�rament syst�matique au plus haut degr� et voulait tout expliquer par un m�me principe et tout r�duire � l'unit�, et il le faisait souvent, � mon avis, aux d�pens de la logique. C'est pour cela qu'il appuyait toutes ses aspirations sociales sur la science ; aspirations qui n'�taient, selon lui, que des d�ductions rigoureusement scientifiques.

Je n'ai aucune comp�tence sp�ciale pour juger Kropotkine en tant qu'homme de science. Je sais qu'il avait dans sa jeunesse rendu des services remarquables � la g�ographie et � la g�ologie, j'appr�cie la grande valeur de son livre sur � l'entr'aide � et je suis convaincu qu'il aurait pu, avec sa vaste culture et sa haute intelligence, donner une plus grande contribution aux progr�s scientifiques si son attention et son activit� n'avaient pas �t� absorb�es par la lutte sociale. Cependant, il me semble qu'il lui manquait quelque chose pour �tre un vrai homme de science : la capacit� d'oublier ses d�sirs, ses partis pris, pour observer les faits avec une impassible objectivit�. Il me paraissait plut�t ce que j'appellerais volontiers un po�te de la science. Il aurait pu, par des intuitions g�niales, entrevoir de nouvelles v�rit�s qui auraient pu �tre v�rifi�es par d'autres ayant moins ou point de g�nie, mais qui auraient �t� mieux dot�s de ce qu'on appelle l'esprit scientifique. Kropotkine �tait trop passionn� pour �tre un observateur exact.

D'habitude il concevait une hypoth�se et cherchait par la suite les faits qui auraient d� la justifier. C'�tait peut-�tre une bonne m�thode pour d�couvrir des choses nouvelles mais il lui arrivait de ne pas s'apercevoir des faits qui contredisaient cette hypoth�se.

Il ne savait pas se d�cider � admettre un fait et ne savait m�me pas souvent le prendre en consid�ration, si auparavant il n'�tait pas arriv� � l'expliquer, c'est � dire � le faire entrer dans son syst�me. [...]

Avec cette disposition d'esprit qui le poussait � accommoder les choses � sa guise dans les probl�mes scientifiques, dans lesquels il n'y a pas de passions qui puissent influencer l'intellect, on pouvait pr�voir ce qui se serait pass� pour des questions qui auraient touch� de pr�s ses plus grands d�sirs et esp�rances.

Kropotkine professait la philosophie mat�rialiste qui pr�valait parmi les savants de la 2e moiti� du XIX e si�cle : Moleschott, Buchner, Vogt, et par cons�quent sa conception de l'univers �tait rigoureusement m�canique.

Suivant son syst�me, la volont� (puissance cr�atrice dont nous ne pouvons pas comprendre la nature et l'origine, comme d'ailleurs nous ne comprenons pas la nature et l'origine de la mati�re et de tous les autres � principes premiers �) la volont� donc, qui contribue peu ou prou � d�terminer la conduite des individus et des soci�t�s, n'existait pas et n'�tait qu'une illusion. Tout ce qui fut, qui est et qui sera, des cours des plan�tes, de la naissance d'une civilisation � sa d�cadence, du parfum d'une rose au sourire d'une m�re, d'un tremblement de terre � la pens�e de Newton, de la cruaut� d'un tyran � la bont� d'un saint, tout devait, doit et devra se produire par un encha�nement fatal de causes et d'effets de nature m�canique, qui ne laissent aucune possibilit� de variation. L'illusion de la volont� ne saurait �tre elle-m�me qu'un fait m�canique.

Naturellement, si la volont� n'a aucune puissance et si tout est n�cessaire et que rien ne peut �tre autrement, les id�es de libert� et de justice n'ont plus aucune signification, ne correspondent � rien de r�el.

Suivant cette logique, on ne pourrait que contempler ce qui se passe dans le monde avec indiff�rence, plaisir ou douleur, selon sa propre sensibilit� mais sans aucun espoir et sans possibilit� de changement.

Kropotkine donc, qui se montrait tr�s s�v�re envers le fatalisme marxiste, tombait ensuite dans un fatalisme m�canique qui para�t bien plus paralysant.

Mais la philosophie ne pouvait pas tuer la puissante volont� qui animait Kropotkine . II �tait trop convaincu de la v�rit� de son syst�me pour y renoncer ou simplement supporter tranquillement qu'on puisse le mettre en doute, mais il �tait trop d�sireux de libert� et de justice pour se laisser arr�ter par les difficult�s d'une contradiction logique et pour renoncer � la lutte. Il s'en sortait en introduisant l'anarchie dans son syst�me et en en faisant une v�rit� scientifique.

Il se confirmait dans ses convictions en soutenant que toutes les d�couvertes r�centes, dans toutes les sciences, de l'astronomie � la biologie et � la sociologie, permettaient de d�montrer de plus en plus que l'anarchie �tait le mode d'organisation sociale impos� par les lois naturelles.

A cela on pouvait r�pondre que quelles que puissent �tre les conclusions qu'il pouvait tirer de la science contemporaine, il �tait certain que si de nouvelles d�couvertes �taient venues d�truire les croyances scientifiques actuelles, il serait rest� anarchiste malgr� la science ; tout comme il �tait anarchiste en d�pit de la logique. Mais Kropotkine n'aurait pas su admettre un conflit entre la science et ses aspirations sociales et il aurait invent� un moyen, peu importe qu'il eut �t� logique ou non, pour concilier sa philosophie m�canique avec son anarchisme.

Ainsi, apr�s avoir affirm� que � l'anarchisme est une conception de l'univers fond�e sur l'interp�n�tration m�canique des ph�nom�nes embrassant toute la nature y compris la vie en soci�t� �, (j'avoue n'�tre jamais arriv� � comprendre ce que cela signifiait) Kropotkine oubliait sa conception m�canique et se lan�ait dans la lutte avec la verve, l'enthousiasme et la confiance de quelqu'un qui croit en l'efficacit� de la volont� et esp�re pouvoir par son activit� contribuer � obtenir ce qu'il d�sire.

En r�alit� l'anarchisme et le communisme de Kropotkine , avant d'�tre une question raisonn�e, �taient l'effet de sa sensibilit�. En lui parlait d'abord le coeur et ensuite la raison pour renforcer et justifier les mouvements du coeur. [...]

Parmi les diff�rentes fa�ons de concevoir l'anarchie, il avait choisi et fait sien le programme communiste anarchiste qui, en se fondant sur la solidarit� et l'amour, va au-del� de la justice.

Mais naturellement, comme il �tait � pr�voir, sa philosophie n'�tait pas sans influencer sa fa�on d'envisager l'avenir et la lutte � mener pour y arriver.

Puisque, suivant sa philosophie, tout ce qui se produit devait n�cessairement se produire, ainsi, m�me le communisme anarchiste qu'il d�sirait, devait in�luctablement triompher comme si c'�tait une loi de la nature.

Cette vision lui �tait tout doute et lui cachait toute difficult�. Le monde bourgeois devait fatalement s'�crouler ; il �tait d�j� en dissolution et l'action r�volutionnaire ne devait servir qu'� h�ter sa chute.

Sa grande influence en tant que propagandiste, ses talents mis � part, lui venait du fait qu'il montrait la chose d'une mani�re tellement simple, tellement facile, tellement in�vitable, que l'enthousiasme se communiquait tout de suite � ceux qui l'�coutaient ou le lisaient.

Tout probl�me � moral � disparaissait puisqu'il attribuait au � peuple �, � la masse des travailleurs, toutes les vertus et toutes les capacit�s. Il exaltait, avec raison, l'influence moralisatrice du travail mais ne voyait pas assez les effets d�primants et la corruption que la mis�re et la suj�tion engendraient. Il pensait qu'il aurait suffi d'abolir les privil�ges des capitalistes et le pouvoir des gouvernements pour que tous les hommes commencent � s'aimer comme des fr�res et se chargent des int�r�ts des autres comme s'ils �taient les leurs.

De m�me, il ne voyait pas les difficult�s mat�rielles ou, en tout cas, s'en souciait peu. Il avait fait sienne l'id�e, commune alors aux anarchistes, que les produits accumul�s par le travail de la terre ou de l'industrie �taient tellement importants que l'on n'aurait pas besoin de s'occuper de la production ; il disait toujours que le probl�me imm�diat �tait celui de la consommation et que pour faire triompher la r�volution il fallait satisfaire, tout de suite et largement, les besoins de tous et que la production suivrait la consommation. De l� l'id�e de la � prise au tas � qu'il mit � la mode et qui est la fa�on la plus simple de concevoir le communisme et la plus apte � plaire aux foules, mais c'est aussi la plus primitive et la plus r�ellement utopiste. Et quand on lui faisait observer que cette accumulation de produits ne pouvait pas exister parce que les propri�taires normalement ne font produire que ce qu'ils peuvent vendre avec profit et que peut-�tre, aux premiers temps de la r�volution, il faudrait organiser le rationnement et inciter � la production intensive plut�t qu'inciter les gens � puiser dans un tas qui n'existerait pas, il se mit � �tudier directement la question et arriva � la conclusion que, en effet, l'abondance qu'il envisageait n'existait pas et que dans certains pays on �tait toujours sous la menace de la famine. Mais il se consolait en pensant aux grandes possibilit�s de l'agriculture aid�e par la science. Il prit comme exemple les quelques r�sultats obtenus par certains agriculteurs et des �minents agronomes sur des �tendues limit�es et en tira les plus encourageantes conclusions sans se soucier des obstacles qu'aurait pos� l'ignorance et l'aversion au changement des paysans, sans se soucier non plus du temps qu'il aurait fallu, de toute fa�on, pour g�n�raliser les nouveaux moyens de culture et de distribution.

Comme toujours, Kropotkine voyait les choses comme nous tous esp�rions les voir un jour ; il consid�rait possible ou imm�diatement r�alisable ce qui doit �tre conquis par de longs et douloureux efforts.

Au fond, Kropotkine concevait la Nature comme une esp�ce de Providence gr�ce � laquelle tout devait devenir harmonieux, y compris les soci�t�s humaines.

C'est cela qui fit r�p�ter � beaucoup d'anarchistes cette phrase au go�t typiquement kropotkinien : � L'anarchie est l'ordre naturel. �

On pourrait se demander, je pense, comment se fait-il que la nature, s'il est vrai que sa loi est l'harmonie, ait attendu que viennent au monde les anarchistes et qu'elle attende encore qu'ils triomphent pour d�truire les terribles et meurtri�res dissonances dont les hommes ont toujours souffert ?

Ne serait-on pas plus proche de la r�alit� en disant que l'anarchie est la lutte, dans les soci�t�s humaines, contre les discordances de la Nature ?

J'ai insist� sur les deux erreurs dans lesquelles selon moi est tomb� Kropotkine : son fatalisme th�orique et son optimisme excessif, parce que je crois avoir constat� les mauvais effets qu'ils ont produit dans notre mouvement.

Il y a des camarades qui prirent au s�rieux la th�orie fataliste que par un euph�misme ils appel�rent d�terminisme, et ils perdirent toute vell�it� r�volutionnaire. La r�volution, disaient-ils, ne se fait pas, elle se produira quand l'heure sera venue, et il est inutile, antiscientifique et parfois ridicule, de vouloir la faire. Et avec ces bonnes raisons, ils s'�loign�rent du mouvement et s'occup�rent de leurs affaires. Mais ce serait une erreur de croire qu'il s'agissait l� d'une excuse commode pour se retirer de la lutte. J'ai connu de nombreux camarades au temp�rament ardent, pr�ts � toutes les �quip�es, qui se sont expos�s � de grands p�rils et ont sacrifi� leur libert� et m�me leur propre existence au nom de l'anarchie, tout en �tant convaincus de l'inutilit� de leur action. Ils l'ont fait par d�go�t de la soci�t� actuelle, par vengeance, par d�sespoir, par amour du beau geste, mais sans croire que tout cela puisse rendre service � la cause de la r�volution et, par cons�quent, sans choisir la cible et sans se soucier de coordonner leurs actions avec celles des autres.

D'un autre c�t�, ceux qui, sans s'occuper de philosophie, ont bien voulu travailler pour h�ter et faire la r�volution, ont cru que la chose �tait bien plus facile que ce qu'elle �tait en r�alit� ; ils n'ont pas pr�vu les difficult�s et, n'ayant pas fait les pr�parations n�cessaires, ils se sont re trouv�s impuissants le jour o� il y avait peut-�tre la possibilit� de faire quelque chose de pratique.

Puissent les erreurs du pass� servir de le�on pour faire mieux � l'avenir.

J'ai termin�. Je ne pense pas que mes critiques puissent diminuer la figure de Kropotkine qui reste, malgr� tout, une des gloires les plus pures de notre mouvement. Les critiques serviront, si elles sont justes, � montrer qu'aucun homme n'est exempt d'erreurs, m�me s'il a la haute intelligence et le coeur h�ro�que d'un Kropotkine . De toute fa�on les anarchistes trouveront toujours dans ses �crits un tr�sor d'id�es f�condes et dans son existence un exemple et un stimulant dans la lutte pour le bien.




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