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  Post� le vendredi 28 octobre 2005 @ 01:44:05 by AnarchOi
Contributed by: AnarchOi
Révolution(-naires)
Postface � My Disillusionment in Russia,ouvrage publi� en 1923 et in�dit en fran�ais.
Le titre de cet extrait a �t� choisi par le traducteur.
Traduit par Yves Coleman
Pour la revue "Ni patrie ni fronti�res", N�1 - Septembre-Octobre 2002.

1.

Les critiques socialistes, mais non bolcheviks, de l��chec de la Russie affirment que la r�volution a �chou� parce que l�industrie n�avait pas atteint un niveau de d�veloppement suffisant dans ce pays. Ils se r�f�rent � Marx, pour qui la r�volution sociale �tait possible uniquement dans les pays dot�s d�un syst�me industriel hautement d�velopp�, avec les antagonismes sociaux qui en d�coulent. Ces critiques en d�duisent que la r�volution russe ne pouvait �tre une r�volution sociale et que, historiquement, elle �tait condamn�e � passer par une �tape constitutionnelle, d�mocratique, compl�t�e par le d�veloppement d�une industrie avant que le pays ne devienne �conomiquement m�r pour un changement fondamental.

Ce marxisme orthodoxe ignore un facteur plus important, et peut-�tre m�me plus essentiel, pour la possibilit� et le succ�s d�une r�volution sociale que le facteur industriel. Je veux parler de la conscience des masses � un moment donn�. Pourquoi la r�volution sociale n�a-t-elle pas �clat�, par exemple, aux �tats-Unis, en France ou m�me en Allemagne? Ces pays ont certainement atteint le niveau de d�veloppement industriel fix� par Marx comme le stade culminant. En v�rit�, le d�veloppement industriel et les puissantes contradictions sociales ne sont en aucun cas suffisants pour donner naissance � une nouvelle soci�t� ou d�clencher une r�volution sociale. La conscience sociale et la psychologie n�cessaires aux masses manquent dans des pays comme les �tats-Unis et ceux que je viens de mentionner. C�est pourquoi aucune r�volution sociale n�a eu lieu dans ces r�gions.

De ce point de vue, la Russie poss�dait un avantage sur les pays plus industrialis�s et �civilis�s�. Certes elle �tait moins avanc�e sur le plan industriel que ses voisins occidentaux mais la conscience des masses russes, inspir�e et aiguis�e par la r�volution de F�vrier, progressait si rapidement qu�en quelques mois le peuple fut pr�t � accepter des slogans ultra r�volutionnaires comme �Tout le pouvoir aux soviets� et �La terre aux paysans, les usines aux ouvriers�.

Il ne faut pas sous-estimer la signification de ces mots d�ordre. Ils exprimaient, dans une large mesure, la volont� instinctive et semi-consciente du peuple, la n�cessit� d�une compl�te r�organisation sociale, �conomique et industrielle de la Russie. Quel pays, en Europe ou en Am�rique, est pr�t � mettre en pratique de tels slogans r�volutionnaires? Pourtant, en Russie, au cours des mois de juin et juillet 1917, ces mots d�ordre sont devenus populaires; ils ont �t� repris activement, avec enthousiasme, sous la forme de l�action directe, par la majorit� de la population paysanne et ouvri�re d�un pays de plus de 150 millions d�habitants. Cela prouve l��aptitude�, la pr�paration du peuple russe pour la r�volution sociale.

En ce qui concerne la �maturit� �conomique, au sens marxien du terme, il ne faut pas oublier que la Russie est surtout un pays agraire. Le raisonnement implacable de Marx pr�suppose la transformation de la population paysanne en une soci�t� industrielle, hautement d�velopp�e, qui fera m�rir les conditions sociales n�cessaires � une r�volution.

Mais les �v�nements de Russie, en 1917, ont montr� que la r�volution n�attend pas ce processus d�industrialisation et � plus important encore � qu�on ne peut faire attendre la r�volution. Les paysans russes ont commenc� � exproprier les propri�taires terriens et les ouvriers se sont empar� des usines sans prendre connaissance des th�or�mes marxistes. Cette action du peuple, par la vertu de sa propre logique, a introduit la r�volution sociale en Russie, bouleversant tous les calculs marxiens. La psychologie du Slave a prouv� qu�elle �tait plus solide que toutes les th�ories social-d�mocrates.

Cette conscience se fondait sur un d�sir passionn� de libert�, nourri par un si�cle d�agitation r�volutionnaire parmi toutes les classes de la soci�t�. Heureusement, le peuple russe est rest� assez sain sur le plan politique: il n�a pas �t� infect� par la corruption et la confusion cr��es dans le prol�tariat d�autres pays par l�id�ologie des libert�s �d�mocratiques� et du �gouvernement au service du peuple�. Les Russes sont demeur�s, sur ce plan, un peuple simple et naturel, qui ignore les subtilit�s de la politique, des combines parlementaires et les arguties juridiques. D�un autre c�t�, son sens primitif de la justice et du bien �tait robuste, �nergique, il n�a jamais �t� contamin� par les finasseries destructrices de la pseudo-civilisation. Le peuple russe savait ce qu�il voulait et n�a pas attendu que des �circonstances historiques in�vitables� le lui apportent sur un plateau: il a eu recours � l�action directe. Pour lui, la r�volution �tait une r�alit�, pas une simple th�orie digne de discussion.

C�est ainsi que la r�volution sociale a �clat� en Russie, en d�pit de l�arri�ration industrielle du pays. Mais faire la r�volution n��tait pas suffisant. Il fallait aussi qu�elle progresse et s��largisse, qu�elle aboutisse � une reconstruction �conomique et sociale. Cette phase de la r�volution impliquait que les initiatives personnelles et les efforts collectifs puissent s�exercer librement. Le d�veloppement et le succ�s de la r�volution d�pendaient du d�ploiement le plus large du g�nie cr�atif du peuple, de la collaboration entre les intellectuels et le prol�tariat manuel. L�int�r�t commun est le leitmotivde tous les efforts r�volutionnaires, surtout d�un point de vue constructif.

Cet objectif commun et cette solidarit� mutuelle ont entra�n� la Russie dans une vague puissante, au cours des premiers jours de la r�volution russe, en octobre-novembre 1917. Ces forces enthousiastes auraient pu d�placer des montagnes si le souci exclusif de r�aliser le bien-�tre du peuple les avait intelligemment guid�es. Il existait un moyen efficace pour cela: les organisations des travailleurs et les coop�ratives qui couvraient la Russie d�un r�seau liant et unissant les villes aux campagnes; les soviets qui se multipliaient pour r�pondre aux besoins du peuple russe; et finalement, l�intelligentsia, dont les traditions, depuis un si�cle, avaient servi de fa�on h�ro�que la cause de l��mancipation de la Russie.

Mais une telle �volution n��tait absolument pas au programme des bolcheviks. Pendant les premiers mois qui ont suivi Octobre, ils ont tol�r� l�expression des forces populaires, ils ont laiss� le peuple d�velopper la r�volution au sein d�organisations aux pouvoirs sans cesse plus �tendus. Mais d�s que le Parti communiste s�est senti suffisamment install� au gouvernement, il a commenc� � limiter l��tendue des activit�s du peuple. Tous les actes des bolcheviks qui ont suivi � leur politique, leurs changements de ligne, leurs compromis et leurs reculs, leurs m�thodes de r�pression et de pers�cution, leur terreur et la liquidation de tous les autres groupes politiques �, tout cela ne repr�sentait que des moyens au service d�une fin: la concentration du pouvoir de l��tat entre les mains du Parti. En fait, les bolcheviks eux-m�mes, en Russie, n�en ont pas fait myst�re. Le Parti communiste, affirmaient-ils, incarne l�avant-garde du prol�tariat, et la dictature doit rester entre ses mains. Malheureusement pour eux, les bolcheviks n�avaient pas tenu compte de leur h�te, la paysannerie, que ni la razvyortska(la Tcheka), ni les fusillades massives n�ont persuad� de soutenir le r�gime bolchevik. La paysannerie est devenu le r�cif sur lequel tous les plans et projets con�us par L�nine sont venus s��chouer. L�nine, habile acrobate, a su op�rer malgr� une marge de man�uvre extr�mement �troite. La Nep (Nouvelle politique �conomique) a �t� introduite juste � temps pour repousser le d�sastre qui, lentement mais s�rement, allait balayer tout l��difice communiste.

2.

La Nep a surpris et choqu� la plupart des communistes. Ils ont vu dans ce tournant le renversement de tout ce que leur Parti avait proclam� � le rejet du communisme lui-m�me. Pour protester, certains des plus vieux membres du Parti, des hommes qui avaient affront� le danger et les pers�cutions sous l�ancien r�gime, tandis que L�nine et Trotsky vivaient � l��tranger en toute s�curit�, ces hommes donc ont quitt� le Parti communiste, amers et d��us. Les dirigeants ont alors d�cid� une sorte de lock-out.Ils ont ordonn� que le Parti soit purg� de tous ses �l�ments �douteux�. Quiconque �tait soup�onn� d�avoir une attitude ind�pendante et tous ceux qui n�accept�rent pas la nouvelle politique �conomique comme l�ultime v�rit� de la sagesse r�volutionnaire furent exclus. Parmi eux se trouvaient des communistes qui, pendant des ann�es, avaient loyalement servi la cause. Certains d�entre eux, bless�s au vif par cette proc�dure brutale et injuste, et boulevers�s par l�effondrement de ce qu�ils v�n�raient, ont m�me eu recours au suicide. Mais il fallait que le nouvel �vangile de L�nine puisse se diffuser en douceur, cet �vangile qui d�sormais pr�che � au milieu des ruines provoqu�es par quatre ann�es de r�volution � l�intangibilit� de la propri�t� priv�e ainsi que l�impitoyable libert� de la concurrence.

Cependant, l�indignation communiste contre la Nep n�exprimait que la confusion mentale des opposants � L�nine. Comment expliquer autrement que des militants, qui ont toujours approuv� les multiples cascades et acrobaties politiques de leur chef, s�indignent soudain devant son dernier saut p�rilleux qui constitue leur aboutissement logique? Les communistes d�vots ont un grave probl�me: ils s�accrochent au dogme de l�Immacul�e Conception de l��tat socialiste, �tat cens� sauver le monde gr�ce � la r�volution. Mais la plupart des dirigeants communistes n�ont jamais partag� de telles illusions. L�nine encore moins que les autres.
D�s mon premier entretien avec lui, j�ai compris que j�avais affaire � un politicien retors: il savait exactement ce qu�il voulait et semblait d�cid� � ne s�embarrasser d�aucun scrupule pour arriver � ses fins. Apr�s l�avoir entendu parler en diverses occasions et avoir lu ses ouvrages, je crois que L�nine ne s�int�ressait gu�re � la r�volution et que le communisme n��tait pour lui qu�un objectif tr�s lointain. Par contre, l��tat politique centralis� �tait la divinit� de L�nine, au service de laquelle il fallait tout sacrifier. Quelqu�un a d�clar� un jour que L�nine �tait pr�t � sacrifier la r�volution pour sauver la Russie. Sa politique, cependant, a prouv� qu�il �tait pr�t � sacrifier � la fois la r�volution et le pays, ou en tout cas une partie de ce dernier, afin d�appliquer son projet politique dans ce qui restait de la Russie.

L�nine �tait certainement le politicien le plus souple de l�Histoire. Il pouvait �tre � la fois un super-r�volutionnaire, un homme de compromis et un conservateur. Lorsque, comme une puissante vague, le cri de �Tout le pouvoir aux soviets� se r�pandit dans toute la Russie, L�nine suivit le courant. Lorsque les paysans s�empar�rent des terres et les ouvriers des usines, non seulement L�nine approuva ces m�thodes d�action directe mais il alla plus loin. Il avan�a le fameux slogan: �Expropriez les expropriateurs�, slogan qui sema la confusion dans les esprits et causa des dommages irr�parables � l�id�al r�volutionnaire. Jamais avant lui, un r�volutionnaire n�avait interpr�t� l�expropriation sociale comme un simple transfert de richesses d�un groupe d�individus � un autre. Cependant, c�est exactement ce que signifiait le slogan de L�nine. Les raids aveugles et irresponsables, l�accumulation des richesses de l�ancienne bourgeoisie entre les mains de la nouvelle bureaucratie sovi�tique, les chicaneries permanentes contre ceux dont le seul crime �tait leur ancien statut social, tout cela fut le r�sultat de l��expropriation des expropriateurs (1)�. Toute l�histoire de la R�volution qui s�ensuivit offre un kal�idoscope des compromis de L�nine et de la trahison de ses propres slogans.

Les actes et les m�thodes des bolcheviks depuis la r�volution d�Octobre peuvent sembler contredire la Nep. Mais en r�alit� ils font partie des anneaux de la cha�ne qui allait forger le gouvernement tout-puissant centralis� et dont le capitalisme d��tat �tait l�expression �conomique. L�nine avait une vision tr�s claire et une volont� de fer. Il savait comment faire croire � ses camarades, � l�int�rieur de la Russie mais aussi � l�ext�rieur, que son projet aboutirait au v�ritable socialisme et que ses m�thodes �taient r�volutionnaires. L�nine m�prisait tellement ses partisans qu�il n�a jamais h�sit� � leur jeter ses quatre v�rit�s au visage. �Seuls des imb�ciles peuvent croire qu�il est possible d�instaurer le communisme maintenant en Russie�, r�pondit-il aux bolcheviks qui s�opposaient � la Nep.

De fait, L�nine avait raison. Il n�a jamais essay� de construire un v�ritable communisme en Russie, � moins de consid�rer que trente-trois niveaux de salaires, un syst�me diff�renci� de rations alimentaires, des privil�ges assur�s pour quelques-uns et l�indiff�rence pour la grande masse soient du communisme.

Au d�but de la r�volution, il fut relativement facile au Parti de s�emparer du pouvoir. Tous les �l�ments r�volutionnaires, enthousiasm�s par les promesses ultrar�volutionnaires des bolcheviks, les ont aid�s � prendre le pouvoir. Une fois en possession de l��tat, les communistes ont entam� leur processus d��limination. Tous les partis et les groupes politiques qui ont refus� de se soumettre � leur nouvelle dictature ont d� partir. D�abord cela concerna les anarchistes et les socialistes-r�volutionnaires de gauche, puis les mencheviks et les autres opposants de droite, et enfin tous ceux qui osaient avoir une opinion personnelle. Toutes les organisations ind�pendantes ont connu le m�me sort. Soit elles ont �t� subordonn�es aux besoins du nouvel �tat, soit elles ont �t� d�truites, comme ce fut le cas des soviets, des syndicats et des coop�ratives � les trois grands piliers des espoirs r�volutionnaires.

Les soviets sont apparus pour la premi�re fois au cours de la r�volution de 1905. Ils jou�rent un r�le important durant cette p�riode br�ve mais significative. M�me si la r�volution fut �cras�e, l�id�e des soviets resta enracin�e dans l�esprit et le c�ur des masses russes. D�s l�aube qui illumina la Russie en f�vrier 1917, les soviets r�apparurent et fleurirent tr�s rapidement. Pour le peuple, les soviets ne portaient absolument pas atteinte � l�esprit de la r�volution. Au contraire, la r�volution allait trouver son expression pratique la plus �lev�e, la plus libre dans les soviets. C�est pourquoi les soviets se r�pandirent aussi spontan�ment et aussi rapidement dans toute la Russie. Les bolcheviks comprirent o� allaient les sympathies du peuple et se joignirent au mouvement. Mais lorsqu�ils contr�l�rent le gouvernement, les communistes se rendirent compte que les soviets mena�aient la supr�matie de l��tat.

En m�me temps, ils ne pouvaient pas les d�truire arbitrairement sans miner leur propre prestige � la fois dans le pays et � l��tranger, puisqu�ils apparaissaient comme les promoteurs du syst�me sovi�tique. Ils commenc�rent donc � priver graduellement les soviets de leurs pouvoirs pour finalement les subordonner � leurs propres besoins.

Les syndicats russes furent beaucoup plus faciles � �masculer. Sur le plan num�rique et du point de vue de leur fibre r�volutionnaire, ils �taient encore dans leur prime enfance. En d�clarant que l�adh�sion aux syndicats �tait obligatoire, les organisations syndicales russes acquirent une certaine force num�rique, mais leur esprit resta celui d�un tout petit enfant. L��tat communiste devint alors la nounou des syndicats. En retour, ces organisations servirent de larbins � l��tat. �L��cole du communisme�, comme le d�clara L�nine au cours de la fameuse controverse sur le r�le des syndicats. Il avait tout � fait raison. Mais une �cole vieillotte o� l�esprit de l�enfant est encha�n� et �cras� par ses professeurs. Dans aucun pays du monde, les syndicats ne sont autant soumis � la volont� et aux diktats de l��tat que dans la Russie bolchevik.

Le sort des coop�ratives est bien trop connu pour que je m��tende � leur sujet. Elles constituaient le lien le plus essentiel entre les villes et les campagnes. Elles apportaient � la r�volution un moyen populaire et efficace d��change et de distribution, ainsi qu�une aide d�une valeur incalculable pour reconstruire la Russie. Les bolcheviks les ont transform�es en rouages de la machine gouvernementale et elles ont donc perdu � la fois leur utilit� et leur efficacit�.

3.

Il est d�sormais clair pourquoi la r�volution russe, dirig�e par le Parti communiste, a �chou�. Le pouvoir politique du Parti, organis� et centralis� dans l��tat, a cherch� � se maintenir par tous les moyens � sa disposition. Les autorit�s centrales ont essay� de canaliser de force les activit�s du peuple dans des formes correspondant aux objectifs du Parti.

Le seul but des bolcheviks �tait de renforcer l��tat et de contr�ler toutes les activit�s �conomiques, politiques, sociales, et m�me culturelles. La r�volution avait un but totalement diff�rent puisque, par nature, elle incarnait la n�gation m�me de l�autorit� et de la centralisation. La r�volution s�est efforc�e d�ouvrir des champs de plus en plus larges � l�expression du prol�tariat et multiplier les possibilit�s d�initiatives individuelles et collectives. Les buts et les tendances de la r�volution �taient diam�tralement oppos�s � ceux du parti politique dominant.

Les m�thodesde la r�volution et de l��tat sont elles aussi diam�tralement oppos�es. Les m�thodes de la r�volution sont inspir�es par l�esprit de la r�volution lui-m�me: l��mancipation de toutes les forces oppressives et limitatrices, c�est-�-dire les principes libertaires.Les m�thodes de l��tat, au contraire � de l��tat bolchevik ou de n�importe quel gouvernement � sont fond�es sur la coercition,qui progressivement se transforme n�cessairement en une violence, une oppression et une terreur syst�matiques. Telles �taient les deux tendances en pr�sence: l��tat bolchevik et la r�volution. Il s�agissait d�une lutte � mort. Ayant des objectifs et des m�thodes contradictoires, ces deux tendances ne pouvaient pas travailler dans le m�me sens ; le triomphe de l��tat signifiait la d�faite de la r�volution.

Ce serait une erreur de penser que la r�volution a �chou� uniquement � cause de la personnalit� des bolcheviks. Fondamentalement, la r�volution a �chou� � cause de l�influence des principes et des m�thodes du bolchevisme. L�esprit et les principes autoritaires de l��tat ont �touff� les aspirations libertaires et lib�ratrices. Si un autre parti politique avait gouvern� la Russie, le r�sultat aurait, pour l�essentiel, �t� le m�me. Ce ne sont pas tant les bolcheviks qui ont tu� la r�volution russe que leur id�ologie. Il s�agissait d�une forme modifi�e de marxisme, d�un �tatisme fanatique. Seule une telle explication des forces sous-jacentes qui ont �cras� la r�volution peut �clairer cet �v�nement qui a �branl� le monde. La r�volution russe refl�te, � une petite �chelle, la lutte s�culaire entre le principe libertaire et le principe autoritaire. En effet, qu�est-ce que le progr�s sinon l�acceptation plus g�n�rale des principes de la libert� contre ceux de la coercition? La r�volution russe repr�sentait un mouvement libertaire qui fut battu par l��tat bolchevik, par la victoire temporaire de l�id�e r�actionnaire, de l�id�e �tatiste.

Cette victoire est due � plusieurs causes. J�ai abord� la plupart d�entre elles dans les chapitres pr�c�dents de ce livre. Mais la cause principale n��tait pas l�arri�ration industrielle de la Russie, comme l�ont �crit de nombreux auteurs. Cette cause �tait d�ordre culturelet, si elle procurait au peuple russe certains avantages sur leurs voisins plus sophistiqu�s, elle avait aussi des inconv�nients fatals. La Russie �tait �culturellement arri�r�e� dans la mesure o� elle n�avait pas �t� souill�e par la corruption politique et parlementaire. D�un autre c�t�, elle manquait d�exp�rience face aux jeux politiciens et elle crut na�vement au pouvoir miraculeux du parti qui parlait le plus fort et brandissait le plus de promesses. Cette foi dans le pouvoir de l��tat a servi � rendre le peuple russe esclave du Parti communiste, avant m�me que les grandes masses r�alisent qu�on leur avait pass� le joug autour du cou.

Le principe libertaire �tait puissant dans les premiers jours de la r�volution, le besoin de la libert� d�expression s�av�rait irr�pressible. Mais lorsque la premi�re vague d�enthousiasme recula pour laisser la place aux difficult�s prosa�ques de la vie quotidienne, il fallait de solides convictions pour maintenir en vie la flamme de la libert�. Seule une poign�e d�hommes et de femmes, sur le vaste territoire de la Russie, ont maintenu cette flamme allum�e: les anarchistes, dont le nombre �tait r�duit et dont les efforts, f�rocement r�prim�s sous le tsar, n�ont pas eu le temps de porter fruit. Le peuple russe, qui est dans une certaine mesure anarchiste par instinct, ne connaissait pas assez les v�ritables principes et m�thodes anarchistes pour les mettre en �uvre efficacement. La plupart des anarchistes russes eux-m�mes se trouvaient malheureusement englu�s dans de tout petits groupes et des combats individuels, plut�t que dans un grand mouvement social et collectif. Un historien impartial admettra certainement un jour que les anarchistes ont jou� un r�le tr�s important dans la r�volution russe � un r�le beaucoup plus significatif et f�cond que leur nombre relativement limit� pouvait le faire croire. Cependant l�honn�tet� et la sinc�rit� m�obligent � reconna�tre que leur travail aurait �t� d�une valeur pratique infiniment plus grande s�ils avaient �t� mieux organis�s et �quip�s pour guider les �nergies bouillonnantes du peuple afin de r�organiser la vie sociale selon des fondements libertaires.

Mais l��chec des anarchistes pendant la r�volution russe, dans le sens que je viens d�indiquer, ne signifie absolument pas la d�faite de l�id�e libertaire. Au contraire, la r�volution russe a clairement prouv� que l��tatisme, le socialisme d��tat, dans toutes ses manifestations (�conomiques, politiques, sociales et �ducatives), est enti�rement et d�finitivement vou� � l��chec. Jamais dans l�histoire, l�autorit�, le gouvernement, l��tat n�ont montr� � quel point ils �taient en fait statiques, r�actionnaires et m�me contre-r�volutionnaires. Ils incarnent l�antith�se m�me de la r�volution.

Comme en t�moigne la longue histoire du progr�s, seuls l�esprit et la m�thode libertaires peuvent faire avancer l�homme dans sa lutte �ternelle pour une vie meilleure, plus agr�able et plus libre. Appliqu�e aux grands soul�vements sociaux que sont les r�volutions, cette tendance est aussi puissante que dans le processus de l��volution ordinaire. La m�thode autoritaire a �chou� au cours de toute l�histoire de l�humanit� et maintenant elle a �chou� une nouvelle fois pendant la r�volution russe. Jusqu�ici l�intelligence humaine n�a pas d�couvert d�autre principe que le principe libertaire, car l�homme a compris une grande v�rit� lorsqu�il a saisi que la libert� est la m�re de l�ordre et non sa fille. Malgr� ce que pr�tendent toutes les th�ories et tous les partis politiques, aucune r�volution ne peut v�ritablement et durablement r�ussir si elle ne s�oppose pas farouchement � la tyrannie et � la centralisation, et si elle ne lutte pas avec d�termination pour passer au crible toutes les valeurs �conomiques, sociales et culturelles. Il ne s�agit pas de substituer un parti � un autre afin qu�il contr�le le gouvernement, ni de camoufler un r�gime autocratique sous des slogans prol�tariens, ni de masquer la dictature d�une nouvelle classe sur une classe plus ancienne, ni de se livrer � des man�uvres quelconques dans les coulisses du th��tre politique, non il s�agit de supprimer compl�tement tous les principes autoritaires pour servir la r�volution.

Dans le domaine �conomique, cette transformation doit �tre effectu�e par les masses ouvri�res: elles ont le choix entre un industrialisme �tatiste et l�anarcho-syndicalisme. Dans le premier cas, le d�veloppement constructif de la nouvelle structure sociale sera aussi menac� que par l��tat politique. Il constituera un poids mort qui p�sera sur la croissance des nouvelles formes de vie sociale. C�est pour cette raison que le syndicalisme seul ne suffit pas, comme ses partisans le savent bien. Ce n�est que lorsque l�esprit libertaire impr�gnera les organisations �conomiques des travailleurs que les multiples �nergies cr�atrices du peuple pourront se manifester librement, et que la r�volution pourra �tre pr�serv�e et d�fendue. Seule la libert� d�initiative et la participation populaire aux affaires de la r�volution pourront emp�cher les terribles fautes commises en Russie. Par exemple, �tant donn� que des puits de p�trole se dressaient � une centaine de kilom�tres seulement de Petrograd, cette ville n�aurait pas souffert du froid si les organisations �conomiques des travailleurs de Petrograd avaient pu exercer leur initiative en faveur du bien commun. Les paysans de l�Ukraine n�auraient pas eu du mal � cultiver leurs terres s�ils avaient eu acc�s � l�outillage agricole stock� dans les entrep�ts de Kharkov et des autres centres industriels qui attendaient les ordres de Moscou pour les distribuer. Ces quelques exemples de l��tatisme et de la centralisation bolcheviks devraient alerter les travailleurs d�Europe et d�Am�rique contre les effets destructeurs de l��tatisme.

Seul le pouvoir industriel des masses, qui s�exprime � travers leurs associations libertaires, � travers l�anarcho-syndicalisme, peut organiser efficacement la vie �conomique et poursuivre la production. D�un autre c�t�, les coop�ratives, travaillant en harmonie avec les organisations ouvri�res, servent de moyens de distribution et d��change entre les villes et les campagnes, et en m�me temps constituent un lien fraternel entre les masses ouvri�res et paysannes. Un lien cr�ateur d�entraide et de services mutuels se forme ainsi et ce lien est le rempart le plus solide de la r�volution � bien plus efficace que le travail forc�, l�Arm�e rouge ou la terreur. C�est seulement de cette fa�on que la r�volution peut agir comme un levier qui acc�l�re l�av�nement de nouvelles formes de vie sociale et incite les masses � r�aliser de plus grandes choses.

Mais les organisations ouvri�res libertaires et les coop�ratives ne sont pas les seuls moyens d�interaction entre les phases complexes de la vie sociale. Il existe aussi les forces culturelles qui, bien qu�elles soient �troitement li�es aux activit�s �conomiques, jouent leur propre r�le. En Russie, l��tat communiste est devenu l�unique arbitre de tous les besoins du corps social. Il en est r�sult� une stagnation culturelle compl�te, et la paralysie de tous les efforts cr�atifs. Si l�on veut �viter une telle d�b�cle dans le futur, les forces culturelles, tout en restant enracin�es dans l��conomie, doivent b�n�ficier d�un champ d�activit� ind�pendant et d�une libert� d�expression totale. Ce n�est pas leur adh�sion au parti politique dominant mais leur d�votion � la r�volution, leur savoir, leur talent et surtout leurs impulsions cr�atrices qui permettront de d�terminer leur aptitude au travail culturel. En Russie, cela a �t� rendu impossible, presque d�s le d�but de la r�volution d�Octobre, parce que l�on a violemment s�par� les masses et l�intelligentsia. Il est vrai que le coupable au d�part fut l�intelligentsia, surtout l�intelligentsia technique, qui, en Russie, s�est accroch�e avec t�nacit� aux basques de la bourgeoisie � comme elle le fait dans les autres pays. Incapable de comprendre le sens des �v�nements r�volutionnaires, elle s�est efforc�e d�endiguer la vague r�volutionnaire en pratiquant le sabotage. Mais en Russie, il existait une autre fraction de l�intelligentsia � qui avait un pass� r�volutionnaire glorieux depuis un si�cle. Cette fraction avait gard� sa foi dans le peuple, m�me si elle n�accepta pas sans r�serves la nouvelle dictature. L�erreur fatale des bolcheviks fut de ne faire aucune distinction entre les deux cat�gories. Ils combattirent le sabotage en instaurant une terreur aveugle et syst�matique contre toute la classe de l�intelligentsia et ils lanc�rent une campagne de haine encore plus intensive que la pers�cution de la bourgeoisie elle-m�me � m�thode qui cr�a un ab�me entre l�intelligentsia et le prol�tariat et emp�cha tout travail constructif.

L�nine fut le premier � se rendre compte de cette faute criminelle. Il souligna qu�il s�agissait d�une grave erreur de faire croire aux ouvriers qu�ils pouvaient construire des industries et s�engager dans un travail culturel sans l�aide et la coop�ration de l�intelligentsia. Le prol�tariat ne poss�dait ni les connaissances ni la formation pour mener � bien ces t�ches et il fallait redonner � l�intelligentsia la direction de la vie industrielle. Mais le fait d�avoir reconnu une erreur n�emp�cha pas L�nine et son Parti d�en commettre imm�diatement une autre. L�intelligentsia technique fut rappel�e � la rescousse, mais d�une fa�on qui renfor�a � la fois la d�sint�gration sociale et l�hostilit� contre le r�gime.

Tandis que les ouvriers continuaient � avoir faim, les ing�nieurs, les experts industriels et les techniciens re�urent de hauts salaires, des privil�ges sp�ciaux et les meilleures rations. Ils devinrent les chouchous de l��tat et les nouveaux surveillants des masses r�duites en esclavage. �duqu�es durant des ann�es dans l�id�e fausse que seuls les muscles comptaient pour assurer le succ�s de la r�volution et que seul le travail manuel �tait productif, et par des campagnes de haine qui d�non�aient tous les intellectuels comme des contre-r�volutionnaires et des sp�culateurs, les masses ne purent �videmment pas faire la paix avec ceux qu�on leur avait appris � m�priser et � soup�onner.

Malheureusement la Russie n�est pas le seul pays o� pr�domine cette attitude hostile du prol�tariat contre l�intelligentsia. Partout, les politiciens d�magogues jouent sur l�ignorance des masses, ils leur enseignent que l��ducation et la culture sont des pr�jug�s bourgeois, que les ouvriers peuvent s�en passer et qu�ils sont capables de reconstruire seuls la soci�t�. La r�volution russe a pourtant montr� tr�s clairement que le cerveau et le muscle sont indispensables pour r�g�n�rer la soci�t�. Le travail intellectuel et le travail manuel coop�rent �troitement dans le corps social, comme le cerveau et la main dans le corps humain. L�un ne peut fonctionner sans l�autre.

Il est vrai que la plupart des intellectuels se consid�rent comme une classe � part, sup�rieure aux ouvriers, mais partout les conditions sociales minent rapidement le pi�destal de l�intelligentsia. Les intellectuels sont forc� d�admettre qu�eux aussi sont des prol�taires, et qu�ils sont m�me encore plus d�pendants des ma�tres de l��conomie que les travailleurs manuels.

Contrairement au prol�taire manuel qui travaille avec sa force physique, qui peut ramasser ses outils et parcourir le monde en vue d�am�liorer sa situation humiliante, les prol�taires intellectuels sont beaucoup plus solidement enracin�s dans leur environnement social sp�cifique et ne peuvent pas facilement changer de m�tier ou de fa�on de vivre. C�est pourquoi il est essentiel de faire comprendre aux ouvriers que les intellectuels sont en train d��tre rapidement prol�taris�s � ce qui cr�e un lien entre eux. Si le monde occidental veut profiter des le�ons de la Russie, il doit mettre un terme � la flatterie d�magogique des masses comme � l�hostilit� aveugle contre l�intelligentsia. Cela ne signifie pas, cependant, que les ouvriers doivent remettre leur sort entre les mains des intellectuels. Au contraire, les masses doivent commencer imm�diatement � se pr�parer, � s��quiper pour la grande t�che que la r�volution exigera d�eux. Ils devront acqu�rir le savoir et l�habilet� techniques n�cessaires pour g�rer et diriger les m�canismes complexes des structures industrielles et sociales de leurs pays respectifs. Mais m�me s�ils d�ploient toutes leurs capacit�s, les ouvriers auront besoin de la coop�ration des sp�cialistes et des intellectuels. De leur c�t�, ces derniers doivent aussi comprendre que leurs v�ritables int�r�ts sont identiques � ceux des masses. Une fois que les deux forces sociales apprendront � fusionner dans un tout harmonieux, les aspects tragiques de la r�volution russe seront en grande partie �limin�s. Personne ne sera fusill� parce qu�il �a fait des �tudes�. Le savant, l�ing�nieur, le sp�cialiste, le chercheur, l�enseignant et l�artiste cr�ateur, tout comme le menuisier, le machiniste, et tous les autres travailleurs font int�gralement partie de la force collective qui permettra � la r�volution de construire le nouvel �difice social. Elle n�emploiera pas la haine, mais l�unit�; pas l�hostilit�, mais la camaraderie; pas le peloton d�ex�cution, mais la sympathie � telles sont les le�ons � tirer du grand �chec russe pour l�intelligentsia comme pour les ouvriers. Tous doivent apprendre la valeur de l�entraide mutuelle et de la coop�ration libertaire. Cependant chacun doit �tre capable de rester ind�pendant dans sa sph�re particuli�re et en harmonie avec le meilleur de ce qu�il peut apporter � la soci�t�. Ce n�est que de cette fa�on que le travail productif, et les efforts �ducatifs et culturels s�exprimeront dans des formes chaque fois plus nouvelles et plus riches. Telle est pour moi la le�on essentielle, universelle, que m�a apprise la r�volution russe.

4.

J�ai essay� d�expliquer pourquoi les principes, les m�thodes et les tactiques bolcheviks ont �chou�, et pourquoi ces m�mes principes et m�thodes �choueront demain dans n�importe quel autre pays, m�me le plus industrialis�. J�ai �galement montr� que ce n�est pas seulement le bolchevisme qui a �chou�, mais le marxisme lui-m�me. L�exp�rience de la r�volution russe a d�montr� la faillite de l��tatisme, du principe autoritaire. Si je devais r�sumer toute ma pens�e en une seule phrase, je dirais: Par nature, l��tat a tendance � concentrer, r�duire et contr�ler toutes les activit�s sociales; au contraire, la r�volution a vocation � cro�tre, s��largir et se diffuser en des cercles de plus en plus larges. En d�autres termes, l��tat est institutionnel et statique, tandis que la r�volution est fluide, dynamique. Ces deux tendances sont incompatibles et vou�es � se d�truire mutuellement. L��tatisme a tu� la r�volution russe et il jouera le m�me r�le dans les r�volutions � venir, � moins que l�id�e libertaire ne l�emporte.

Mais je dois aller plus loin. Ce ne sont pas seulement le bolchevisme, le marxisme et l��tatisme qui sont fatals � la r�volution ainsi qu�au progr�s vital de l�humanit�. La principale cause de la d�faite de la r�volution russe est beaucoup plus profonde. Elle r�side dans la conception socialiste de la r�volution elle-m�me.

La conception dominante, la plus r�pandue, de la r�volution � particuli�rement chez les socialistes � est que la r�volution provoque un violent changement des conditions sociales au cours duquel une classe sociale, la classe ouvri�re, devient dominante et triomphe d�une autre classe, la classe capitaliste. Cette conception est centr�e sur un changement purement mat�riel, et donc implique surtout des man�uvres politiques en coulisse et des rafistolages institutionnels. La dictature de la bourgeoisie est remplac�e par la �dictature du prol�tariat� � ou celle de son �avant-garde�, le Parti communiste. L�nine prend la place des Romanoff, le cabinet imp�rial est rebaptis� Conseil des commissaires du peuple, Trotsky est nomm� ministre de la Guerre et un travailleur devient gouverneur militaire g�n�ral de Moscou. Voil� � quoi se r�duit, essentiellement, la conception bolchevik de la r�volution, du moins lorsqu�elle est mise en pratique. Et, � quelques d�tails pr�s, c�est aussi l�id�e de la r�volution que partagent les autres partis socialistes.

Cette conception est, par nature, fausse et vou�e � l��chec. La r�volution est certes un processus violent. Mais si elle n�aboutit qu�� une nouvelle dictature, � un simple changement des noms et des personnalit�s au pouvoir, alors elle n�a aucune utilit�. Un r�sultat aussi limit� ne justifie pas tous les combats, les sacrifices, les pertes en vies humaines et les atteintes aux valeurs culturelles provoqu�es par toutes les r�volutions. Si une telle r�volution amenait un plus grand bien-�tre social (ce qui n�a pas �t� le cas en Russie), elle ne vaudrait pas davantage le terrible prix � payer; on peut am�liorer la soci�t� sans avoir recours � une r�volution sanglante. Le but de la r�volution n�est pas de mettre en place quelques palliatifs ni quelques r�formettes.

L�exp�rience de la r�volution russe a puissamment renforc� ma conviction que la grande mission de la r�volution, de la R�VOLUTION SOCIALE, est un changement fondamental des valeurs sociales et humaines. Les valeurs humaines sont encore plus importantes parce qu�elles fondent toutes les valeurs sociales. Nos institutions et nos conditions sociales reposent sur des id�es profond�ment ancr�es. Si l�on change ces conditions sans toucher aux id�es et valeurs sous-jacentes, il ne s�agira alors que d�une transformation superficielle, qui ne peut �tre durable ni amener une am�lioration r�elle. Il s�agit seulement d�un changement de forme, pas de substance, comme la Russie l�a tragiquement montr�.

C�est � la fois le grand �chec et la grande trag�die de la r�volution russe: elle a essay� (sous la direction du parti politique dominant) de ne changer que les institutions et les conditions mat�rielles en ignorant totalement les valeurs humaines et sociales qu�implique une r�volution. Pire encore, dans sa folle passion pour le pouvoir, l��tat communiste a m�me renforc� et d�velopp� les id�es et conceptions m�mes que la r�volution �tait venu d�truire. L��tat a soutenu et encourag� les pires comportements antisociaux et syst�matiquement �touff� l�essor des nouvelles valeurs r�volutionnaires. Le sens de la justice et de l��galit�, l�amour de la libert� et de la fraternit� humaine � ces piliers d�une r�g�n�ration authentique de la soci�t� � l��tat communiste les a combattus au point de les an�antir. Le sentiment instinctif de l��quit� a �t� brocard� comme une manifestation de sentimentalisme et de faiblesse; la libert� et la dignit� humaines sont devenues des superstitions bourgeoises; le caract�re sacr� de la vie, qui est la base m�me de la reconstruction sociale, a �t� condamn� comme a-r�volutionnaire, presque contre-r�volutionnaire. Cette terrible perversion des valeurs fondamentales portait en elle-m�me le germe de la destruction. Si l�on y ajoute la conception selon laquelle la r�volution ne constituait qu�un moyen de s�emparer du pouvoir politique, il �tait in�vitable que toutes les valeurs r�volutionnaires fussent subordonn�es aux besoins de l��tat socialiste; pire m�me, qu�elles fussent exploit�es pour accro�tre la s�curit� du nouveau pouvoir gouvernemental. �La raison d��tat�, camoufl�e sous le masque des �int�r�ts de la R�volution et du Peuple�, est devenue le seul crit�re de l�action, et m�me des sentiments. La violence, l�in�vitabilit� tragique de soul�vements r�volutionnaires, est devenue une coutume �tablie, une habitude, et a �t� vant�e comme une institution �id�ale�. Zinoviev n�a-t-il pas canonis� Dzerjinski, le chef de la sanguinaire Tcheka, en le pr�sentant comme le �saint de la R�volution�? L��tat n�a-t-il pas rendu les plus grands honneurs � Uritsky, le fondateur et le chef sadique de la Tcheka de Petrograd ?

Cette perversion des valeurs �thiques s�est rapidement cristallis�e dans le slogan omnipr�sent du Parti communiste: LA FIN JUSTIFIE TOUS LES MOYENS. D�j�, dans le pass�, l�Inquisition et les J�suites adopt�rent ce slogan et lui subordonn�rent toute moralit�. Cette maxime se vengea des J�suites comme elle s�est veng�e de la r�volution russe. Ce pr�cepte n�a fait qu�encourager le mensonge, la tromperie, l�hypocrisie, la trahison et le meurtre, public et secret. Ceux qui s�int�ressent � la psychologie sociale devraient se demander pourquoi deux mouvements, aussi s�par�s dans le temps et aux id�es aussi diff�rentes que le j�suitisme et le bolchevisme, ont abouti exactement aux m�mes r�sultatsen appliquant ce principe. Le parall�le historique, pass� presque inaper�u jusqu�ici, contient une le�on fondamentale pour toutes les r�volutions futures et pour l�avenir de l�humanit�.

Rien n�est plus faux que de croire que les objectifs et les buts sont une chose, les m�thodes et les tactiques une autre. Cette conception menace gravement la r�g�n�ration sociale. Toute l�exp�rience de l�humanit� nous enseigne que les m�thodes et les moyens ne peuvent �tre s�par�s du but ultime. Les moyens employ�s deviennent, � travers les habitudes individuelles et les pratiques sociales, partie int�grante de l�objectif final; ils l�influencent, le modifient, puis les fins et les moyens finissent par devenir identiques. D�s le premier jour de mon retour en Russie je l�ai senti, d�abord de fa�on vague, puis de plus en plus clairement et consciemment. Les grands objectifs qui inspiraient la R�volution ont �t� tellement obscurcis par les m�thodes utilis�es par le pouvoir politique dominant qu�il est devenu difficile de distinguer entre les moyens temporaires et l�objectif final. Sur le plan psychologique et social, les moyens influencent n�cessairement les objectifs et les modifient. Toute l�histoire de l�humanit� prouve que, d�s que l�on se prive des m�thodes inspir�es par des concepts �thiques on s�enfonce dans la d�moralisation la plus aigu�. Telle est la v�ritable trag�die de la philosophie bolchevik appliqu�e � la r�volution russe. Esp�rons que l�on saura en tirer les le�ons.

Aucune r�volution ne deviendra jamais un facteur de lib�ration si les MOYENS utilis�s pour l�approfondir ne sont pas en harmonie, dans leur esprit et leur tendance, avec les OBJECTIFS � accomplir. La r�volution repr�sente la n�gation de l�existant, une protestation violente contre l�inhumanit� de l�homme envers l�homme et les milliers d�esclavages qu�elle implique. La r�volution d�truit les valeurs dominantes sur lesquelles a �t� construit un syst�me complexe d�injustice et d�oppression, reposant sur l�ignorance et la brutalit�. La r�volution est le h�raut de NOUVELLES VALEURS, car elle d�bouche sur la transformation des relations fondamentales entre les hommes, ainsi qu�entre les hommes et la soci�t�. La r�volution ne se contente pas de soigner quelques maux, de poser quelques empl�tres, de changer les formes et les institutions, de redistribuer le bien-�tre social. Certes, elle fait tout cela, mais elle repr�sente plus, beaucoup plus. Elle est d�abord et avant tout LE VECTEUR d�un changement radical, PORTEUR de valeurs NOUVELLES. Elle ENSEIGNE UNE NOUVELLE �THIQUE qui inspire l�homme en lui inculquant une nouvelle conception de la vie et des relations sociales. La r�volution d�clenche une r�g�n�ration mentale et spirituelle.

Son premier pr�cepte �thique est l�identit� entre les moyens utilis�s et les objectifs recherch�s. Le but ultime de tout changement social r�volutionnaire est d��tablir le caract�re sacr� de la vie humaine, la dignit� de l�homme, le droit de chaque �tre humain � la libert� et au bien-�tre. Si tel n�est pas l�objectif essentiel de la r�volution, alors les changements sociaux violents n�ont aucune justification. Car des bouleversements sociaux externes peuvent �tre, et ont �t�, accomplis dans le cadre du processus normal de l��volution. La r�volution, au contraire, ne signifie pas seulement un changement externe, mais un changement interne, fondamental, essentiel. Ce changement interne des conceptions et des id�es, se diffuse dans des couches sociales de plus en plus larges, pour finalement culminer dans un soul�vement violent qu�on appelle une r�volution. Une telle apog�e peut-elle inverser le changement radical de valeurs, se retourner contre lui, le trahir? C�est ce qui s�est produit en Russie. La r�volution doit acc�l�rer et approfondir le processus dont elle est l�expression cumulative; sa principale mission est de l�inspirer, de l�emporter vers de plus grandes hauteurs, de lui donner le maximum d�espace pour sa libre expression. Ce n�est que de cette fa�on que la r�volution est fid�le � elle-m�me.

En pratique, cela signifie que la pr�tendue ��tape transitoire� doit introduire de nouvelles conditions sociales. Elle repr�sente le seuil d�une NOUVELLE VIE, de la nouvelle MAISON DE L�HOMME ET DE L�HUMANITE. Elle doit �tre anim�e par l�esprit de la nouvelle vie, en harmonie avec la construction du nouvel �difice.

Aujourd�hui engendre demain. Le pr�sent projette son ombre tr�s loin dans le futur. Telle est la loi de la vie, qu�il s�agisse de l�individu ou de la soci�t�. La r�volution qui se d�barrasse de ses valeurs �thiques pose les pr�mices de l�injustice, de la tromperie et de l�oppression dans la soci�t� � venir. Les moyens utilis�s pour pr�parer l�avenir deviennent sa pierre angulaire. Il suffit d�observer la tragique condition actuelle de la Russie. Les m�thodes de la centralisation �tatique ont paralys� l�initiative et l�effort individuels; la tyrannie de la dictature a effray� le peuple, l�a plong� dans une soumission servile et a totalement �teint la flamme de la libert�; la terreur organis�e a corrompu et brutalis� les masses, �touffant toutes les aspirations id�alistes; le meurtre institutionnalis� a d�pr�ci� le prix de la vie humaine; toutes les notions de dignit� humaine, de valeur de la vie ont �t� �limin�es; la coercition a rendu chaque effort plus dur, transformant le travail en une punition; la vie sociale se r�duit d�sormais � une succession de tromperies mutuelles, les instincts les plus bas et les plus brutaux de l�homme se sont � nouveau r�veill�s. Triste h�ritage pour commencer une nouvelle vie fond�e sur la libert� et la fraternit�.

On ne soulignera jamais assez que la r�volution ne sert � rien si elle n�est pas inspir�e par son id�al ultime. Les m�thodes r�volutionnaires doivent �tre en harmonie avec les objectifs r�volutionnaires. Les moyens utilis�s pour approfondir la r�volution doivent correspondre � ses buts. En d�autres termes, les valeurs �thiques que la r�volution infusera dans la nouvelle soci�t� doivent �tre diss�min�es par les activit�s r�volutionnaires de la �p�riode de transition�. Cette derni�re peut faciliter le passage � une vie meilleure mais seulement � condition qu�elle soit construite avec les m�mes mat�riaux que la nouvelle vie que l�on veut construire. La r�volution est le miroir des jours qui suivent; elle est l�enfant qui annonce l�Homme de demain..

Emma Goldman

(1) Cette phrase de L�nine fait allusion � un passage c�l�bre du Livre I du Capital o� Karl Marx d�crit la concurrence acharn�e que se livrent entre eux les capitalistes. L�nine a repris cette expression � son compte dans un tout autre contexte historique, celui de l�expropriation des capitalistes par les ouvriers � en fait par l��tat bolchevik (N.d.T.).




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