A contretemps N ° 8 — Juin 2002 (Document pdf)
Un site quatre «A cerclé» !
Le texte qui suit — extrait de Société
et contre-société chez les anarchistes et les anti-autoritaires,
CIRA, Genève, 1974 — est très révélateur du
«style Mercier», celui qui fait de l’Increvable Anarchisme
un livre à nul autre pareil, tout à la fois rigoureux, impliqué
et reposant sur une intime connaissance du “milieu ”/“ mouvement ” anarchiste
— ici, celui des années 1930. C’est avec grand plaisir que nous
l’offrons à nos lecteurs d’autant qu’il est épuisé,
comme la plupart des écrits de Louis Mercier. (A contretemps)
Le monde anarchiste n’est pas facile à mettre en fiches ou
à évaluer en chiffres. Pour le connaître de l’extérieur,
il y a l’approche par les textes, l’étude de sa littérature,
le dépouillement de sa presse, l’interprétation des motions
de congrès ou des polémiques publiques. Travail utile, indispensable,
que des historiens de plus en plus nombreux poursuivent et qui fournit
régulièrement matière à thèses universitaires.
Un travail qui trouve pourtant rapidement ses limites et qui laisse le
plus souvent le chercheur insatisfait, car celui-ci se rend compte que
la connaissance sur documents ne conduit pas à une compréhension
intime des activités et des comportements.
Difficile aussi de le situer en fonction des mouvements révolutionnaires
et d’évaluer avec précision son rôle dans les grands
conflits sociaux, leur préparation, leur éclatement, leur
développement, leur fin. Il est en effet présent, parfois
sous son nom, et marque l’événement. Ou bien son influence
et sa participation sont anonymes, comme éléments plus ou
moins déterminants d’un ensemble composite.
Il constitue lui-même une société, à la fois
ouverte à tous vents et réservée à ceux qui
en reconnaissent et appliquent les règles non écrites. Mais
il est inscrit dans une société globale, que celle-ci soit
rejetée, combattue ou considérée transformable. Ce
qui distingue la société anarchiste de la société
globale, c’est qu’elle est essentiellement composée d’individus
et s’ingénie à fonctionner comme telle, alors que «l’autre»
est toujours une hiérarchie, avec un État sanctionnant les
privilèges.
La critique des adversaires pourrait être de grande utilité
pour une meilleure compréhension du monde anarchiste, si elle témoignait
d’une plus grande lucidité. Il n’en est malheureusement rien. Pour
les grands problèmes soulevés par la pensée libertaire,
les réponses sont toujours de circonstance. Ainsi la théorie
sur le «dépérissement de l’État», qui
calma les inquiétudes de tant de beaux esprits décidés
à ne pas vivre dans l’inquiétude, et qui aujourd’hui est
remisée au musée des énormités. A défaut
d’arguments au niveau des questions posées, restent les facilités
du dédain, de la condescendance, du sourire apitoyé, ou de
l’injure. Les anarchistes sont simultanément des «petits-bourgeois»,
des «déclassés», des «lumpenprolétaires»,
des «rêveurs», de «dangereux excités»,
des «agents» de pouvoirs ou de puissances interchangeables.
Il y a enfin l’opinion publique, c’est-à-dire le poids énorme
de ceux qui n’ont pas d’opinion et ne veulent pas s’astreindre à
l’effort nécessaire pour s’en former une, tout en éprouvant
le besoin de se manifester. Une opinion publique qui ne se limite pas aux
foules, mais englobe combien de professionnels destinés par fonction
à l’éclairer. «Comment pouvez-vous être anarchiste,
vous laisser confondre avec les tueurs de la bande à Bonnot ?»
Ces historiens-là — il en existe fort heureusement d’autres —, ces
journalistes-là — pas tous —, ces sociologues-là — avec des
exceptions — ne se lassent pas de poser des questions usées à
propos d’un fait divers qu’ils prennent pour un symbole. Sans s’intéresser
sérieusement au fait divers qui sert depuis plus de soixante ans.
Sans se demander, par exemple, pourquoi ces «bandits» étaient
tous ouvriers (Bonnot, excellent mécanicien et ancien militant syndicaliste
; Caillemin, ouvrier imprimeur ; De Boë, typographe ; Carouy, menuisier,
etc.). Sans tenter de reconstituer ce qu’était la société
de l’époque, d’imaginer ce qu’étaient sa bourgeoisie, ses
gouvernants, sa morale, ses méthodes d’exploitation et de répression.
Ni même, puisque c’est si loin, d’essayer de comprendre pourquoi
le dernier survivant — Jean de Boë — devenu actif militant syndicaliste
après son séjour au bagne, n’a jamais renié sa participation,
pourtant peu tapageuse.
Les anarchistes, qui dénoncent les tares de la société,
les combattent, mettent en garde ses victimes contre un changement révolutionnaire
qui ne conduirait qu’à la répétition, sous des formes
nouvelles, des structures de pouvoir et de coercition, sont pourtant bien
les produits de cette même société. Leur particularité,
c’est qu’ils se veulent lucides et prévoyants, qu’ils n’acceptent
pas de séparer leurs dires et leurs actes, leur manière de
penser et leur manière de vivre. Une aventure qui sera donc dure,
menée entre compagnons que l’expérience sélectionne,
et parfois vécue en solitaire.
UN PRODUIT DES VILLES ?
La présence anarchiste se manifeste dans la plupart des pays
industrialisés ou en voie d’industrialisation. En France, en Italie,
en Belgique, en Espagne, en Hollande, en Grande-Bretagne. Egalement dans
les pays d’immigration européenne, comme aux Etats-Unis, au Brésil,
en Argentine, en Uruguay. Rien, ou presque, dans les colonies d’Afrique
ou au Moyen-Orient. Des implantations, surtout intellectuelles, en Chine.
Une réelle existence au Japon. Il existe, certes, des régions
agricoles où la propagande et les formes d’organisation anarchistes
sont notables — les Pouilles, l’Andalousie, le Languedoc — mais ce sont
les villes qui drainent ou font surgir la majorité des militants.
Cela pour la fin du XIXe et le début du XXe siècles.
La délimitation de la pensée et des méthodes d’action
anarchistes ne s’effectue que progressivement. Théories et pratiques
des mouvements républicains, socialistes et nationalistes évoluent
à coups de congrès, de discussions ou d’expériences.
Un Errico Malatesta , exemple type de militant — et militant exemplaire
— dont les activités couvrent toute la période de gestation
révolutionnaire enjambant les deux siècles, commence par
être républicain, puis socialiste, avant de préciser
son anarchisme définitif.
L’apparent chaos des phénomènes d’industrialisation, de
désagrégation des anciens amalgames d’Etats tenus par des
familles royales, de poussées nationales, de flux migratoires, de
plus rapide rotation des circuits d’échanges internationaux, fait
que prolifèrent les interprétations et les doctrines, les
projets et les utopies. Avec, naturellement, une extraordinaire confusion
dans les idées et une fréquente ambiguïté dans
la signification des mots. C’est dans ce contexte qu’il faut replacer les
grandes discussions sur le centralisme et le fédéralisme,
sur le progrès basé sur les vertus du machinisme et sur le
progrès correspondant à une plus grande lucidité des
hommes, sur le rôle de l’Etat et sur le rôle de la commune
et de l’association de travailleurs.
Ce qui peut être mis à l’actif des anarchistes, c’est leur
clairvoyance quand ils mettent en garde révolutionnaires et réformateurs
contre l’illusion d’une marche irrésistible de la société
vers le socialisme, qu’un pouvoir centralisé et bienveillant, d’esprit
scientifique, précipiterait et harmoniserait, alors qu’ils prévoient
que les changements dans les systèmes de production et d’administration
ne feront que donner des structures nouvelles à des mécanismes
d’exploitation inchangés pour ceux d’en bas. A leur actif aussi,
leurs mille tentatives de créer des groupes, des ligues, des organisations
de volontaires, pour faire contrepoids ou pour échapper aux contraintes
des puissances disposant de la propriété, du sabre et des
cantiques apaisants.
Clairvoyance et effort permanent pour créer
une anti-société — ou une contre-société —
ne peuvent conduire à l’optimisme. Chaque jour sera jour d’affirmation,
d’autoprotection, de contre-attaque, bref, de guerre. Même l'anarcho-syndicalisme,
essai réfléchi d’implanter dans le monde industriel la force
et la loi des travailleurs pour en éliminer toute autorité
extérieure au travail lui-même, et d’en faire la pierre angulaire
d’une société de producteurs libres, portera la marque du
tragique. C’étaient, dira Fritz Brupbacher (1),
parlant des militants de la vieille CGT française, des chefs de
guerre qui marchaient au-devant de leurs troupes.
MILIEUX...
A cette position à la fois pessimiste et agissante, correspondent
les deux aspects de l’anarchisme vivant, au moins jusqu’à la guerre
de 1939. Il faut en effet distinguer le milieu et le mouvement. Une distinction
qui ne signifie pas qu’il y ait frontière nette et définitive,
mais que l’on doit établir car les motivations et les desseins des
activistes sont différents. Le premier est caractérisé
par une volonté de défense, le second par le désir
de modifier les structures sociales. Le premier accepte d’être marginal,
le second est interventionniste.
Le milieu comprend des milieux, eux-mêmes composés d’individus
— la plupart se reconnaissant ou s’affirmant individualistes — ou de petits
noyaux solidaires, avec de fréquents échanges de services,
une entraide à la bonne franquette. Il n’y a pas d’organisation,
bien que des regroupements s’opèrent au gré d’intérêts
communs : activités antimilitaristes pour les insoumis et les réfractaires,
propagandes anticonceptionnelles, anticléricalisme, rassemblements
champêtres, naturisme, végétarisme. La règle
du milieu est de tolérance, même si les propos de l’un ou
de l’autre «spécialiste» se ramènent à
l’idée fixe. Ces milieux forment une sorte d’humus où germent
des personnages hors série, généralement marqués
pour la vie, quelle que soit leur destinée, et même s’ils
s’évadent vers le monde «normal». Il en demeurera presque
toujours une certaine façon d’envisager les événements
et de juger les hommes. Pour qui a été formé par cette
école sans maîtres mais bourrée de textes et peuplée
de modèles vivants, pour qui a été nourri par le
Culte de la charogne — une brochure dénonçant les rites
mortuaires — ou Croître et multiplier, c’est la guerre, ou
L’Operaiolatria,
ou Cien maneras de evitar el embarazo, pour qui a vu tel ou tel
copain traqué se présenter pour être aussitôt
protégé, pour qui a suivi les efforts d’un seul ou d’un cénacle
se poursuivre pendant des dizaines d’années pour faire sauter un
seul préjugé, la leçon est ineffaçable.
Ce milieu entretenu de l’intérieur, cloisonné par un naturel
émiettement, phagocytant des individus, mais imperméable
aux adhésions fortuites, se maintient et se reconstitue en dépit
des remous qui bouleversent le monde. Les liens d’amitié qui s’y
forment résistent aux divergences d’opinion ou de comportement qui
opposent ou séparent ses composants. C’est, en réduction,
une pratique de l’anarchie...
L’image qu’en reçoit ou que s’en fait l’opinion publique — feutre
à l’artiste et lavallière, mangeur de carottes, trimardeur
— correspond à la bête curieuse. Image entretenue par répétition
journalistique, acceptée ou revendiquée par un certain nombre
d’intéressés, qui se veulent résolument «en
dehors», parfois «uniques», puisque le troupeau ne pense,
n’agit ni ne réagit.
Rien dans tout cela qui soit utopique. Les anarchistes qui peuplent
le milieu ne caressent nullement l’espoir d’une société parfaitement
construite, mais se limitent à rejeter ou à éviter
dans la mesure du possible, au prix le plus souvent d’une sévère
autodiscipline, l’absurdité des lois et de ses sanctions.
Notons en passant combien la légende qui veut que le milieu soit
de facile pénétration pour les services de police ne repose
sur aucune observation systématique. Il apparaît au contraire
que sa parcellisation et son inorganisation, sauf pour des tâches
précises, le mettent à l’abri des infiltrations, plus faciles,
et en fin de compte admises, dans les partis structurés d’où
sortent, puisque le pouvoir est leur but, des ministres de l’Intérieur.
...ET MOUVEMENT
Le mouvement anarchiste offre des traits sensiblement différents.
Il vise à modifier, bouleverser, renverser et remplacer les structures
sociétaires. Ses activités s’inscrivent dans un dessein général.
Les campagnes de propagande, les agitations en vue d’objectifs définis,
l’action permanente des groupes locaux prétendent à une certaine
préhension sur l’événement, à peser sur les
décisions des organisations populaires. Certes, les différences
d’opinion ne manquent pas quant à l’estimation du caractère
révolutionnaire ou réformiste-intégrationniste des
luttes sociales. De même qu’une classique polémique oppose
les partisans d’une organisation où la responsabilité serait
collective, l’engagement militant total, et ceux qui craignent l’évolution
de l’organisation vers un type de parti centralisé et lui préfèrent
une plus grande souplesse, une totale autonomie des groupes, avec articulation
des efforts et des moyens quand des combats de grande envergure l’exigent
: grèves d’importance nationale, campagnes en faveur des prisonniers
politiques, dénonciation des farces électorales, etc.
Outre les publications, les meetings, les réunions de propagande,
les manifestations diverses, la présence du mouvement et de ses
membres s’observe essentiellement dans les organisations ouvrières,
en premier lieu dans les syndicats. On retrouve les militants dans les
coopératives, les mutuelles, les comités d’action. Dans le
mouvement syndical, leur influence est assez grande pour que des fédérations
et des confédérations soient imprégnées d’esprit
libertaire et que certains réflexes passent à ce que Maxime
Leroy appelait la coutume ouvrière. L’idée de grève
générale, la méfiance envers les partis politiques,
la pratique du refus de parvenir, le rejet du fonctionnarisme syndical
sont libertaires par essence. En France, la Charte d’Amiens, texte bref
et simple, demeurera longtemps, malgré toutes les attaques, le texte
de référence pour l’ensemble du syndicalisme authentique.
L’anarcho-syndicalisme trouve les raisons de la révolte sur le
terrain du travail. Cette révolte, entretenue par la nature même
de la société d’exploitation, ne pousse pas le militant à
s’évader de la condition ouvrière, mais au contraire à
faire de celle-ci la base d’une société nouvelle. Tout conflit
porte en germe un affrontement de principe entre travailleurs et patrons,
toute grève repose le problème de l’expropriation, et les
revendications satisfaites ne sont considérées que comme
une conquête de terrain, annonçant ou préparant une
possible victoire totale. Les projets de nouvelle société
partent de l’atelier, de l’usine, du chantier, considérés
comme communautés. Le syndicat, les coopératives de production
et de consommation deviennent les pièces d’une structure fédéraliste
se substituant à l’Etat.
TOUT, SAUF PETIT-BOURGEOIS
La composition sociale des milieux et mouvements n’offre pas de différences
notables. Par définition, tous les participants refusent d’exploiter
le travail d’autrui. On ne trouvera donc ni patron, gros ou petit, ni même
artisan employant des salariés. Sans doute observe-t-on dans le
milieu une proportion plus élevée de travailleurs indépendants,
de «petits métiers», de «débrouillards»,
voire de marginaux. Dans les groupes, fédérations et unions,
l’immense majorité des membres sont des salariés, et généralement
des travailleurs manuels. Les intellectuels de formation universitaire
sont peu nombreux. Par contre, les enseignants, surtout les instituteurs,
sont fréquemment présents.
L’examen des groupes, pour ce qui concerne la France, l’Italie, l’Espagne,
le Portugal, permet de confirmer ce que tout militant sait et sent, à
savoir que le mouvement est foncièrement ouvrier. L’image extérieure
est parfois différente, du fait que des publications, organes de
petits groupes d’intellectuels autodidactes, pullulent, et que par ailleurs
la littérature de propagande anarchiste abonde en reproductions
de textes des théoriciens libertaires — Pierre Kropotkine
, Elisée Reclus , Michel Bakounine , Carlo Cafiero , etc. —, pour la plupart issus
de familles nobles, de milieux aisés ou de tradition universitaire.
Ce qui est significatif, c’est que les milieux intellectuels se réclamant
de l’anarchisme se refusent à prendre une attitude de guides ou
de mentors. Ils se veulent au service du prolétariat et non pas
à sa tête. Ils apportent leur capital de connaissance (et
souvent leur participation physique) et le répartissent, mais font
confiance aux capacités de compréhension et d’organisation
des travailleurs. Ainsi, quand le syndicat des médecins d’Uruguay,
fortement imprégné d’influence libertaire, projette et réalise
un système de médecine sociale, toutes les mesures concrètes
tendent à faire fonctionner un régime où praticiens,
administrateurs, étudiants, malades et mutuelles ouvrières
participeront, sans intervention de l’Etat, sans esprit corporatiste. Sur
un autre plan, à Buenos Aires, le supplément culturel du
quotidien anarcho-syndicaliste La Protesta présentera les
meilleures signatures de la nouvelle et du roman internationaux, suivant
le choix des rédacteurs ouvriers.
Rien donc qui puisse justifier ou confirmer la sempiternelle accusation
portée contre le mouvement anarchiste d’être «petit-bourgeois».
Ni sur le plan doctrinal, ni de par la nature sociale de ses composants,
ni par rapport aux comportements quotidiens.
Certes, le mouvement, dans ses activités et ses desseins, correspond
à un type de société en voie d’industrialisation.
Constater cette évidence revient à rendre au mouvement son
caractère concret, et l’innocenter du péché légendaire
de n’être qu’un courant marginal de penseurs utopiques, une sorte
de rassemblement hétéroclite de théoriciens farfelus.
C’est en fonction d’une société déterminée,
pour des motifs clairement ressentis, face à des problèmes
pratiques, et avec l’objectif de construire une société neuve
à partir d’éléments connus et contrôlables que
le mouvement travaille.
Son originalité — nous parlons de la période qui va jusqu’aux
années 1930 —, c’est de ne pas se laisser aveugler par certains
succès spectaculaires de mouvements se réclamant du socialisme
et de réagir rapidement contre les dangers totalitaires que recèlent
divers types de révolutions. Pendant une vingtaine d’années,
les militants anarchistes furent seuls à dénoncer le caractère
dictatorial et non socialiste de l’Union soviétique. Ils furent
aussi sans doute les premiers à observer et à signaler la
montée et l’installation au pouvoir d’une classe dirigeante nouvelle,
que l’on désigne aujourd’hui sous le nom de techno-bureaucratie.
Dès les premières années qui suivirent la révolution
russe, des hommes comme Luigi Fabbri , Rudolf Rocker , Alexander Berckman ,
Angel Pestaña mirent en garde les travailleurs contre le mirage
d’un Etat qui se disait soviétique tout en domestiquant soviets
et syndicats. Et c’est sur le plan strictement ouvrier que les campagnes
de solidarité envers les travailleurs russes et les prisonniers
politiques furent menées.
D’aucuns estimeront que notre distinction entre milieu et mouvement
anarchistes est discutable. Il est vrai que la frontière est floue.
Dans les périodes de repli, de répression et de clandestinité,
le passage des activistes se fait dans un sens. Dans les moments de tension
ou d’explosion révolutionnaires, le sens se renverse. Un militant
comme Buenaventura Durruti a été successivement militant
syndicaliste, terroriste, «atracador» de banques, agitateur
ouvrier et organisateur d’unités combattantes. Chaque phase se situe
non en relation avec un revirement d’opinion, mais par rapport à
des conjonctures sociales spécifiques. Ni la pensée ni le
but n’ont changé. Quand un Nicolas Faucier, en France, se mutile
volontairement lors d’un essai d’embauche comme tourneur, ce n’est pas
pour s’installer dans le «débrouillage», mais tout simplement
parce qu’il figure sur les listes noires patronales comme fomenteur de
grèves et militant révolutionnaire. Ce qui peut être
avancé, c’est que le milieu est, en termes globaux, une a-société,
alors que le mouvement s’efforce d’être une contre-société.
Mentalité de défense, d’une part, esprit de conquête,
de l’autre.
LES RAPPORTS AVEC L’EXTREME
GAUCHE
Restent à examiner les rapports entre le mouvement anarchiste
s’affirmant comme tel et les divers courants minoritaires — socialistes
révolutionnaires, communistes oppositionnels, et plus spécialement
les partisans des conseils ouvriers, actifs en certaines époques
en Hollande et en Allemagne. Les rapports avec les fractions socialistes
de gauche, dans les périodes d’offensive révolutionnaire,
ont fréquemment été excellents. Pour prendre l’exemple
des années 1935, 1936 et 1937 en France, des phénomènes
d’entente, voire d’alliance, et même d’osmose, ont existé
entre jeunesses anarchistes et jeunesses socialistes, de même qu’entre
l’Union anarchiste et le Parti socialiste ouvrier et paysan (PSOP). En
fait, le rapprochement s’effectuait sur un terrain libertaire, bien plus
que par le ralliement des militants anarchistes à une conception
de parti. En Espagne, au cours de la guerre civile, bien des tâches
d’organisation économiques furent réalisées entre
comités locaux de la CNT et de l’UGT.
Pour ce qui concerne les oppositions communistes — si l’on en exclut
l’Opposition ouvrière russe, proche des conceptions libertaires
—, les liens furent plus lâches et les réticences constantes
du côté anarchiste. Toute idée d’appareil centralisé,
d’Etat tout puissant — théoriquement bien orienté — demeurait
inacceptable.
Quant aux militants «conseillistes», ils furent toujours
considérés comme des membres d’une famille libertaire élargie.
Leur anti-autoritarisme, leur anti-parlementarisme, leur volonté
de donner la priorité aux organismes de base, leur foi en la spontanéité
ouvrière ne pouvaient que les rendre sympathiques aux militants
anarchistes. Ce qui rendait une articulation organique malaisée,
c’était notamment la diversité de la répartition géographique
des forces militantes. En Espagne comme en Italie et en France, de même
qu’en Amérique latine ou aux Etats-Unis, les organisations syndicales
n’étaient pas bureaucratisées au point de rendre impossibles
la participation et l’influence anarchistes. Si bien que la recherche d’une
nouvelle forme d’organisation ouvrière ne se présentait pas
comme une nécessité. Les Industrial Workers of the World
(IWW) d’Amérique du Nord, la FORA en Argentine, la CGT au Chili,
l’Union syndicale italienne, les syndicats autonomes, la CGTSR, les minorités
de la CGT et de la CGTU en France offraient de vastes possibilités
d’action aux militants. Par contre, les manifestations de shop stewards
en Grande-Bretagne, la propagande d’organisations comme l’Allgemeine Arbeiter
Union en Allemagne, s’inscrivant dans des circonstances sociales différentes,
étaient considérées comme se rattachant au monde libertaire.
Il faut se souvenir que dans la campagne d’information
visant à comprendre et à réhabiliter l’incendiaire
du Reichstag, Marinus Van der Lubbe, dénoncé et calomnié
comme instrument du pouvoir nazi — alors qu’il paya son acte de sa tête
et que les «héros» du type Dimitrov (2)
purent se permettre de prononcer des déclarations «historiques»,
leur sauvegarde étant assurée par un accord entre autorités
allemandes et soviétiques —, le rôle d’un anarchiste français,
André Prudhommeaux (issu lui-même d’un petit groupe de tendance
conseilliste) fut essentiel. Cela, alors que les choeurs d’intellectuels,
orchestrés par Willy Münzenberg (3)
, rendaient inaudible l’écho de la voix solitaire de l’ouvrier du
bâtiment hollandais, exécuté à la hache.
Deux guerres mondiales, résultant de l’incompatibilité
et de la croissance chaotique des forces de production capitaliste avec
les formes de pouvoir héritées du passé, et ouvrant
une nouvelle ère d’expansion, de lutte pour l’hégémonie,
d’avances technologiques, vont précipiter les transformations sociétaires,
auxquelles le mouvement anarchiste n’échappera évidemment
pas. L’esprit conquérant qu’il voulait insuffler à la classe
ouvrière ne trouve plus ses instruments dans les moules organisationnels
du passé. Ce n’est plus qu’occasionnellement, comme au cours des
grandes grèves françaises de 1936, ou lors de grèves
générales, que le courant passe à nouveau. Mais avec
des problèmes qui correspondent au temps : la dimension des entreprises,
le rôle croissant des cadres et techniciens, l’importance décisive
des manipulations financières. Alors que les formules patriotiques,
pour la guerre 1914-1918, ou celles de la Résistance — pour le conflit
1939-1945 — favorisent les mobilisations et embrument les cerveaux, les
restructurations économiques et la mise en place de techniques de
pouvoir correspondantes modifient les hiérarchies.
Ce sera donc à partir d’un refus différemment conditionné
que le milieu et le mouvement anarchistes auront à reprendre conscience
de leur situation et de leur fonction, et à renouer le combat. D’où
les périodes difficiles des deux après-guerres pendant lesquelles
les vocabulaires anciens persistent, mais où la nature des structures
sociales nouvelles et le choix des méthodes pour y résister
ou les briser plongent les militants dans l’inquiétude, mais aussi
orientent leurs recherches.
Le renouveau libertaire, diffus, confus, tâtonnant, encore que
riche en expressions et se généralisant au-delà et
en dehors du milieu et du mouvement, auquel nous assistons aujourd’hui,
montre que l’anarchisme n’a pas fini de faire parler de lui. Saura-t-il
dépasser les obstacles que lui opposent les sociétés
expansionnistes — mais sans but —, matérialiser les explosions de
révolte, concrétiser projets et espoirs, harmoniser les relations
entre ouvriers et intellectuels, cette fois intégrés dans
un même système de production, trouver dans le présent
les éléments d’un futur voulu ? Ce sont là problèmes
qui dépassent le cadre de notre chapitre.
Louis Mercier
1 Fritz Brupbacher
: médecin suisse, militant de la Deuxième, puis de la Troisième
Internationale, au sein desquelles il s’efforça de défendre
des positions d’esprit libertaire.
2 Georges Dimitrov, militant
communiste bulgare, fut arrêté par les autorités national-socialistes
en 1933 et soumis à procès, en même temps que Torgler,
autre militant du PC, et Marinus Van der Lubbe, membre d’un petit groupe
révolutionnaire de «communistes de conseils» hollandais,
qui reconnut avoir mis le feu dans les caves du Reichstag pour protester
contre l’apathie des partis ouvriers anti-nazis, et tenter de susciter
un mouvement de révolte. Dimitrov, futur leader du régime
communiste bulgare, et ses coïnculpés furent libérés
et expulsés. Marinus Van der Lubbe fut exécuté.
3 Willy Münzenberg fut
le chef d’orchestre des campagnes de propagande pro-soviétiques,
plus particulièrement dans les milieux intellectuels. Ayant rompu
avec les services russes, avant même le pacte germano-soviétique,
il fut assassiné dans l’Isère lors de la débâcle
de 1940.
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