UNE
coupure de presse m'informe: « Les beatniks? Mais ce sont des gens très
bien! Ils refusent la morale préfabriquée qu'on leur propose et veulent
se construire leur propre morale... » II s'agit ici d'une interview de
Gilbert Ganne auprès de Angus Wilson, l'ancien pape des jeunes gens en
colère, depuis, auteur à succès de romans : « La girafe et les vieillards », « Les quarante ans de Mrs Eliot » et « L'appel du soir».
Angus Wilson aujourd'hui a 53 ans et
est professeur ; sa situation est bien assise comme propriétaire,
etc.
En fait, l'histoire n'est qu'un éternel
recommencement. Chaque génération fait son expérience.
Lorsque mon père me disait: « Crois en mon expérience
», je lui rétorquais qu'à mes yeux, seule
comptait celle que je ferais moi-même, compte tenu de quelques
conseils non négligeables que j'entendais utiliser, sans trop
l'avouer.
Pour Wilson, il va sans dire que le
beatnik a raison de désirer vivre librement, de mener sa vie
sans s'arrêter aux préjugés de l'heure, en un mot
de s'affirmer dans une société comme 1a nôtre,
bourrée d'à-priori.
Alors, qu'importent les cheveux longs,
les mini-jupes qui ne sont que des décors dans l'aspect
anecdotique des générations nouvelles.
Vivre libre, vivre sans préjugés,
et pourquoi pas ? Cela n'exclut pas la sentimentalité. Je
pense d'ailleurs que sur ce plan, les beatniks ont redécouvert
ces sentiments perdus ou bafoués paries conséquences
des deux guerres.
Beatniks, provos et révos. Leur
problème reste posé et nos journaux, chaque jour
s'intéressent à leurs dires et à leurs actes.
Ils font les frais de papiers assez curieux dans la presse bourgeoise
à grand tirage. Mais, faut-il l'ajouter, les uns et les aunes
sont assez malmenés, leurs pensées déformées,
leurs actes controversés.
Il faut réagir contre certaines
interprétations d'une presse affairiste, où
l'imagination de certains journalistes en mal de copie, n'est rien
moins qu'effarante !
Tout n'est pas à proclamer tabou
dans les actes des provos-révos. Encore faut-il discerner dans
le feu de l'action, le bon grain de l'ivraie et choisir les objectifs
valables parmi ceux qui s'offrent dans cette marée qui
déferle.
Il serait bon de serrer le problème
de près, et pour ce faire, d'examiner le programme du
provotariat, tel qu'il est exposé dans lé premier
numéro de la revue « Revo », de mars 1966.
A la première question : «
Pourquoi le Provo(tariat) se révolte : » il est
répondu: « Le Provo(tariat) est le dernier facteur de
révolte de nos pays « développés ».
Ainsi parlent ces Provos qui se sentent
inadaptés dans notre société. On le serait à
moins, lorsqu'on en décèle toutes les ignominies. Leur
révolte, par ailleurs a un sens plus profond, puisqu'ils
vivent dans « une société basée sur le
culte de la réussite ». Ils dénoncent ces «
milliers de joueurs de coudes, d'arrivistes sans scrupules »
dont les actes ne cessent de les irriter; car, en fait, succès
= un home à soi; succès = une auto à soi, une
T.V., un frigo ; succès = une position.
Que cette société
monolithique soit écoeurante, d'accord ! Mais faut-il faire fi
des apports valables qui donnent quelques facilités ? Le tout
est de savoir les acquérir et les utiliser sans perdre la
notion de liberté.
Comme de tous temps, ne vendons pas
notre liberté pour un plat de lentilles ! Il y va de même
de notre conduite de consommateur, de notre refus de nous en laisser
imposer par les big-boss et autres pseudo-communistes, de notre
volonté de rester nous-mêmes en toutes circonstances.
Entre les profits d'une production et
leur usage, il y a un choix à faire.
« Le Provotariat averti, le
consommateur asservi», précisent les provos, dénoncent
la société autoritaire qui décide, ne laissant
aux individus, que le droit de la « boucler » !
« Ces autorités nous
préparent la guerre. « Les armes atomiques,
bactériologiques, chimiques sont produites partout... »
« Les autorités décident
de Notre Vie et de « Notre Mort ».
« Le Provotariat a peur de la
guerre atomique des autorités ».
Aussi décide-t-il de s'opposer à
ces autorités, et là nous partageons son point de vue.
« La police frappe à
tort et à travers, lorsque nous manifestons contre la bombe
atomique, lorsque les blousons noirs entrent en scène à
leur façon (dans une protestation inconsciente contre cette
société). La police dégage sur nous ses
sentiments rancuniers et revanchards ».
Ainsi s'affirme le fait que la police
se dresse contre le provotariat qui s'insurge contre la hiérarchie
ennemie (et comment !) de l'anarchie.
« L'instinct anarchiste du
provotariat international, inspire à nouveau l'anarchisme »,
dit le provo
Ce mouvement anarchiste « Provo
» est né du provotatiat. Ceci est vrai pour les Pays-Bas
et il est souhaitable que le provotariat devienne conscient de son
déclassement.
Poursuivant la lecture de cet exposé
« Qu'est le provotariat ? » je trouve à
cette nouvelle interrogation « Que veut l'Anarchisme ? »,
la réponse suivante : « Collectivisation -
décentralisation - (suppression de l'Etat) - démilitarisation
(désarmement). Et plus loin, cette précision: « Une
société nouvelle, une Fédération de
communes autonomes, dans laquelle la propriété privée
sera abolie. Chacun y sera responsable de l'existence économique
et sociale. Des machines électroniques accompliront dans
l'époque cybernétique qui vient, la tâche des
administrations (éternel prétexte de l'existence de nos
politiciens). Dans une telle société technique,
décentralisée en petites communautés, la
démocratie sera réellement possible ».
Enfin, les provos, face à
l'anarchie qui veut la révolution, donnent une réponse
qui peut paraître équivoque, parce qu'elle n'est pas
absolue et peut-être aussi, parce que la conception anarchiste
de la vie n'est pas encore suffisamment ancrée en eux.
D'autre part, le provo «désespère
de l'avènement de la Révolution et de l'Anarchie »,
mais
« Cependant le Provo puise
son courage dans l'anarchisme : l'Anarchisme est pour lui, la
seule conception sociale admissible. C'est son arme idéologique
contre les forces autoritaires qui nous oppriment ».
Sans doute, le Provotariat ne
s'illusionne-t-il pas sur sa force utilisable en vue de la
Révolution, mais il entend affirmer que la Provocation est là,
disponible pour servir ses objectifs : « La provocation avec
ses petits coups d'épingles est devenue notre seule arme,
imposée par la force des choses. C'est notre dernière
chance de frapper les autorités aux endroits sensibles et
vitaux. Par nos provocations, nous devons forcer les autorités
à se démasquer ».
Uniformes, bottes, képis,
sabres, matraques, auto-pompes, chiens policiers, gaz lacrymogènes
utilisés, sont dénoncés. Le provotariat explique
ainsi l'usage de ces moyens par les autorités qui séviront
colériques, brutales, créant ainsi contre eux, un
climat qui les condamnera, les rendra impopulaires, ce qui - le provo
l'espère - mûrira la conscience des gens pour
l'anarchie.
Suite à ce programme viendra la
crise, dernière chance, cette crise des autorités
« provoquées».
« Telle est la grande provocation
à laquelle Provo-Amsterdam » appelle « le
Provotariat international ».
Et cela se termine par cet appel :
« Provoquez, formez des groupes
anarchistes. Attention. Provos, nous perdons un monde ».
On peut ergoter sur ce programme qui
peut toujours être remis sur le métier. Surtout, ne
jouons point au paternalisme. Laissons, au contraire, se dérouler
le fil d'une action jeune, propulsée par des jeunes, dans des
élans spontanés, mus en des circonstances données,
dans un monde inconsidéré.
L'avenir nous dira le bien fondé
de toute leur action, de tous leurs écrits.
Mais, d'ores et déjà,
soyons à leurs côtés, pour les défendre
contre la vindicte des autorités malfaisantes d'un monde sans
scrupule.
Hem DAY.
Défense de l'homme #215
septembre 1966
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