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Post� le jeudi 20 septembre 2007 @ 16:59:23 by AnarchOi Contributed by: AnarchOi
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Source : L'EnDehors.org
Toute personne capable d’une vie intérieure consciente et intense n’a
nul besoin de l’espoir pour échapper à l’angoisse et à la souffrance
mentale. Souvent la peine et le désespoir provoqués par la prétendue
adaptation perpétuelle des choses comptent parmi les compagnons les
plus constants de nos vies. Ils ne nous assaillent pourtant pas de
l’extérieur au travers d’actes maléfiques que commettraient des
individus particulièrement nuisibles.
Il est absolument nécessaire
que nous en prenions conscience, tant ceux qui s’attachent à imputer
leur mauvaise fortune à la perversité de leurs compagnons s’interdisent
de jamais dépasser les médiocres rancoeur et malice qui les mènent à
constamment blâmer, condamner et persécuter autrui pour quelque chose
qu’ils ne peuvent davantage éviter qu’une partie d’eux-mêmes. Ceux-ci
n’atteindront pas les hauteurs majestueuses des vraies philanthropes
pour qui les termes de bien et de mal, de moral et d’immoral
demeureront des expédients insuffisants pour décrire le parcours
intérieur des émotions humaines sur la mer humaine de la vie.
Le
philosophe qui nous a livré Au-delà du bien et du mal, Nietzsche, est
aujourd’hui dénoncé comme responsable de la haine nationaliste et de la
destruction à la mitrailleuse. Mais seuls les mauvais lecteurs et les
mauvais élèves interpréterons cette oeuvre de la sorte. Au delà du bien
et du mal signifie au delà des poursuites, au-delà des jugements,
au-delà des exécutions etc. Au-delà du bien et du mal met en
perspective l’opinion individuelle et la compréhension de tous les
autres qui ne sont pas comme nous-mêmes, qui sont différents.
Je
ne désigne pas ici la maladroite tentative de la démocratie pour
réguler la complexité du caractère humain au moyen d’une égalité
artificielle. La vision développée dans « au delà du bien et du mal »
désigne le droit à soi-même, le droit à sa propre personnalité. De
telles possibilités n’excluent pas la peine engendrée par le chaos de
la vie, mais elles interdisent le bon droit puritain qui préside au
jugement de tous excepté de soi-même.
Il apparaîtra au véritable
radical – il est tant de mi-cuits, vous savez – qu’il doit appliquer
les déductions tirées de ce constat profond et humain aux relations
sexuelles et amoureuses. Les émotions liées au sexe comptent parmi les
plus intimes, les plus intense et les plus sensibles des expressions de
notre être. Elles sont si profondément liées aux caractères physiques
et psychiques des individus qu’elles font de chaque histoire d’amour
une histoire indépendante, différente de toutes les autres. En d’autres
termes, chaque amour est le résultat des impressions et des
caractéristiques que chacun de ses protagonistes lui confèrent. Chaque
relation amoureuse devrait, du fait de sa nature même, demeurer une
affaire absolument privée. Ni l’Etat, l’Eglise, la moralité ou le
peuple ne devraient s’en mêler.
Tel n’est malheureusement pas le
cas. La plus intime des relations est sujette à proscriptions,
réglementations et coercitions, alors que ces facteurs externes sont
absolument étrangers à l’amour, et mènent en tant que tels à des
contradictions et à des conflits indépassables entre l’amour et la loi.
Le
résultat de tout cela est que notre vie amoureuse se trouve mélangée de
corruption et de dégradation. « L’amour pur », tant célébré par les
poètes, constitue plutôt un spécimen rare parmi les scandales
matrimoniaux, les divorces et les aliénations d’aujourd’hui. Avec
l’argent, la position sociale et la situation comme critères de
l’amour, la prostitution est plutôt inévitable, même lorsqu’elle est
vêtue du manteau de la légitimité et de la moralité.
Le mal le
plus présent dans notre vie amoureuse mutilée est la jalousie, souvent
décrite comme « le monstre aux yeux verts » qui ment, trompe, trahit et
tue. Le sens commun veut que la jalousie soit congénitale et qu’elle ne
puisse à ce titre jamais être éradiquée du coeur humain. Il s’agit là
d’une excuse bien pratique pour ceux auxquels manque l’habileté et le
désir pour s’interroger sérieusement sur les tenants et aboutissants de
cette question.
L’angoisse générée par un amour perdu, par le
fil rompu de la continuité amoureuse, est pourtant inhérente à nos
existences. La peine émotionnelle a inspiré nombre de textes sublimes,
nombre de profondes introspections et d’exultations poétiques chez un
Byron, un Shelley, un Heine ou autres. Mais se trouverait-il quelqu’un
pour comparer cette détresse avec ce qui passe communément pour de la
jalousie ? Ils sont aussi différents l’un de l’autre que la sagesse
l’est de la stupidité. Que le raffinement de la vulgarité. Que la
dignité de la contrainte brutale. La jalousie est l’exact contraire de
la compréhension, de la compassion et du sentiment généreux. La
jalousie n’a jamais ajouté à une personnalité, elle n’a jamais grandi
ni amélioré l’individu. Elle se borne en réalité à l’aveugler de
fureur, à le rendre médiocre de suspicion et cruel à force d’envie.
La
jalousie, dont on contemple les contorsions dans les tragédies et les
comédies matrimoniales, est invariablement un accusateur bigot et
partial, convaincu de son propre bon droit comme il l’est de la
méchanceté, de la cruauté et de la culpabilité de sa victime. La
jalousie n’essaie même pas de comprendre. Son unique désir est de
punir, et de punir aussi sévèrement que possible. La notion est
incarnée par le code de l’honneur, comme il est représenté en matière
de duel ou de droit non écrit. Un code qui considère que la séduction
d’une femme doit être compensée par la mort du séducteur. Même lorsque
la séduction n’a joué aucun rôle, que tous deux se sont volontairement
abandonnés à l’impératif le plus intime, l’honneur ne peut être
restauré que par le sang versé, qu’il s’agisse de celui de l’homme ou
de la femme.
La jalousie est obsédée par le sens de la
possession et de la vengeance. Ceci s’accorde plutôt bien avec toutes
les autres lois punitives relatives au statut, qui perpétuent la
conception barbare selon laquelle une offense, résultant souvent d’un
tort social, doit être adéquatement punie ou vengée.
Un argument
déterminant contre la jalousie peut être trouvé dans les données
collectées par des historiens comme Morgan, Elisée Reclus et d’autres, au
sujet de la vie sexuelle des populations primitives. Quiconque a
fréquenté leurs travaux sait que la monogamie est une forme de
sexualité beaucoup plus tardive, qui n’apparaît que comme résultat de
la domestication et de l’appropriation des femmes et qui crée du même
coup le monopole sexuel et l’inévitable sentiment de jalousie.
Par
le passé, lorsque hommes et femmes s’entremêlaient librement sans que
la loi ou la morale n’interfèrent, il ne pouvait y avoir de jalousie,
car celle-ci repose sur le présupposé qu’un homme donné dispose d’un
monopole sexuel exclusif sur une femme particulière et réciproquement.
Dès lors que quelqu’un enfreint ce précepte sacré, la jalousie se
dresse l’arme à la main. Il est ridicule, en de telles circonstances,
de prétendre que la jalousie est parfaitement naturelle. Il s’agit en
fait du résultat artificiel d’une cause artificielle, rien d’autre.
Il
n’est malheureusement pas que les mariages, si conservateurs, à
s’encombrer de la notion de monopole sexuel. Les soi-disant unions
libres en sont également victimes. On m’opposera qu’il s’agit
précisément d’une preuve supplémentaire du caractère inné de la
jalousie. Mais il importe de garder à l’esprit que le monopole sexuel
s’est transmis de génération en génération comme un droit sacré autant
que comme le fondement de la pureté de la famille et du foyer. De la
même manière que l’Eglise et l’Etat ont accepté le monopole sexuel
comme seule garantie des liens du mariage, ceux-ci ont justifié la
jalousie comme l’arme défensive légitime pour protéger le droit de
propriété.
Aujourd’hui, même s’il est vrai qu’un grand nombre de
personnes a dépassé la dimension légale du monopole sexuel, il n’en va
pas de même pour les traditions et habitudes attachées à celui-ci. Ces
individus sont tout autant aveuglés par « le monstre aux yeux verts »
que leurs voisins conservateurs dès lors que leurs possessions sont en
jeu.
Un homme ou une femme suffisamment libre et digne pour ne
pas interférer ni se scandaliser de l’attirance de l’être aimé pour une
autre personne est assuré d’être méprisé par ses amis conservateurs et
ridiculisé par ses amis radicaux. Il sera perçu, selon les cas, comme
un dégénéré ou un lâche ; fréquemment, de mesquines motivations
matérielles lui seront imputées. Dans tous les cas, de tels hommes et
femmes feront l’objet de commérages vulgaires et de plaisanteries
malveillantes, simplement parce qu’ils concèdent à la femme, au mari ou
à l’amant le droit de disposer de son propre corps et de ses émotions,
sans s’abandonner à des scènes de jalousie ni à menacer sauvagement de
tuer l’intrus.
D’autres facteurs sont impliqués dans la
jalousie : l’orgueil du mâle et l’envie de la femelle. En matière
sexuelle, le mâle est un imposteur, un frimeur qui se prévaut
éternellement de ses exploits et succès auprès des femmes. Il insiste
pour jouer le rôle d’un conquérant puisqu’on lui a appris que les
femmes désiraient être conquises, qu’elles aimaient être séduites. Se
prenant pour le seul coq de la basse-cour, ou pour le taureau qui doit
croiser les cornes pour gagner la vache, il s’estime mortellement
blessé dans son orgueil et dans son arrogance dès lors qu’un rival
entre en scène – l’enjeu, même parmi les hommes prétendument raffinés,
demeure l’amour charnel de la femme, qui doit n’appartenir qu’à un seul
maître.
En d’autres mots, la mise en question du monopole sexuel
et la vanité outragée de l’homme constituent, dans
quatre-vingt-dix-neuf cas sur cent, les antécédents de la jalousie.
Dans
le cas d’une femme, la peur économique pour elle et ses enfants et son
envie mesquine de toute autre femme qui gagne grâce aux yeux de celui
qui l’entretient génère invariablement la jalousie. Disons pour lui
rendre justice que, durant les siècles passés, l’attraction physique
constituait le seul bien dont elle pouvait faire commerce. Elle ne peut
dès lors qu’envier le charme et la valeur d’autres femmes qui menacent
son emprise sur sa précieuse propriété.
Le grotesque de tout
cela est que les hommes et les femmes deviennent fréquemment violement
jaloux de ceux dont ils n’ont vraiment que faire en vérité. Ce n’est
donc pas leur amour outragé, mais leur orgueil ou leur envie qui
s’élève contre ce « tort terrible ». Probablement la femme n’a-t-elle
jamais aimé l’homme qu’elle suspecte et épie désormais. Probablement
n’a-t-elle jamais consenti le moindre effort pour conserver son amour.
Mais dès lors qu’un compétiteur apparaît, sa propriété sexuelle
retrouve valeur à ses yeux et il n’est pour la défendre aucun moyen qui
soit trop méprisable ou cruel.
Il apparaît ainsi à l’évidence
que la jalousie n’est pas le fruit de l’amour. En fait, s’il était
possible d’autopsier l’essentiel des cas de jalousie, il apparaîtrait
probablement que moins les protagonistes sont animés par un grand
amour, plus leur jalousie est violente et déterminée. Deux personnes
liées par l’unité et par une harmonie relationnelle ne craignent pas de
réduire leur confiance mutuelle et leur sécurité si l’un d’entre eux
éprouve de l’attraction pour un autre. Leur relation ne s’achèvera pas
davantage dans la vile inimitié comme c’est trop souvent le cas chez
bien des gens. Peut-être ne seront-ils pas capables, on ne doit même
pas s’attendre à ce que ce soit le cas, d’accueillir le choix de l’être
aimé dans l’intimité de leur vie, mais cela ne donne le droit ni à l’un
ni à l’autre de nier la nécessité de l’attraction.
Je pourrais
discuter de la variété et de la monogamie durant des semaines, je ne
vais donc pas m’y étendre ici, si ce n’est pour dire que de tenir pour
pervers ou anormaux ceux qui peuvent aimer plus d’une personne confine
plutôt à l’ignorance. J’ai déjà abordé un certain nombre des causes
possibles de la jalousie, auxquelles je dois ajouter l’institution du
mariage que l’Etat et l’Eglise tiennent pour « ce qui lie jusqu’à ce
que la mort sépare ». Ceci est accepté comme la forme la plus éthique
d’une vie juste faite d’actes justes.
De l’amour, ainsi enchaîné
et contraint dans toute sa variabilité et son caractère changeant, il
n’est point question de savoir si la jalousie provient. Quoi d’autre
que de la mesquinerie, de la méchanceté, de la suspicion et de la
rancoeur peut provenir de l’union artificielle d’un homme et d’une
femme scellée par la formule « vous êtes maintenant un par le corps et
l’esprit » ? Prenez n’importe quel couple uni de pareille manière, dont
les membres dépendent l’un de l’autre pour chacune de leur pensée et
sensation, privés de toute source extérieure d’intérêt ou de désir, et
demandez-vous si une telle relation peut ne pas devenir haïssable et
insupportable au bout d’un certain temps.
Il arrive que les fers
se brisent d’une manière ou d’une autre, et dès lors que les
circonstances qui mènent à un tel résultat sont généralement sordides
et dégradantes, il ne saurait être surprenant qu’elle fassent
intervenir les plus sales et les plus méchants des traits et
motivations humains.
En d’autres mots, l’interférence légale,
religieuse et morale sont les parents de notre vie amoureuse et
sexuelle actuelle qui a si peu de naturel et au sein de laquelle la
jalousie s’est développée. C’est le fouet qui s’abat et torture les
pauvres mortels en raison de leur stupidité, de leur ignorance et de
leurs préjugés.
Mais que personne ne cherche à se justifier de
subir tous ces travers. Il n’est que trop vrai que nous souffrons tous
sous les fardeaux d’arrangements sociaux iniques, sous la coercition et
l’aveuglement moral. Mais ne sommes nous pas des individus conscients,
dont le but est d’apporter la vérité et la justice aux affaires des
hommes ? La théorie voulant que l’homme soit un produit des
circonstances n’a mené qu’à l’indifférence et à un lâche acquiescement
à ces conditions. Pourtant chacun sait que s’adapter à un mode de vie
malsain et injuste ne fera que renforcer ces caractéristiques tandis
que l’homme, soi-disant couronnement de la création, doté d’une
capacité de réflexion, d’observation et par-dessus tout en mesure
d’user de ses capacités d’initiative, s’affaiblit continûment, pour
devenir plus passif et fataliste.
Il n’est rien de plus terrible
et d’inévitable que de creuser dans les composantes vitales de êtres
aimés et des individualités. Cela ne peut servir qu’à déchirer ce qui
reste des fils de l’affection passée et à nous mener finalement au
dernier naufrage, celui que la jalousie pense pourtant s’employer à
prévenir, j’ai nommé l’annihilation de l’amour, de l’amitié et du
respect.
La jalousie est un effet un pauvre moyen pour sécuriser
l’amour, mais un moyen très sûr pour détruire l’estime de soi. Les
individus jaloux comme les drogués se rabaissent au niveau le plus bas
pour finalement n’inspirer que dégoût et mépris.
L’angoisse de
perdre l’amour ou de vivre un amour non partagé, chez ceux capables de
pensées fines et élevées, ne rendra jamais les individus vulgaires.
Ceux qui se révèlent sensibles et raffinés n’ont qu’à se demander à
eux-mêmes s’ils peuvent tolérer une quelconque relation obligatoire ;
un non emphatique servira de réponse. Mais la plupart des personnes
continuent de vivre les unes auprès des autres alors qu’elles ont
depuis longtemps cessé de vivre ensemble – il s’agit là d’un terreau
fertile pour la jalousie dont les méthodes s’étendent de l’ouverture
des correspondances privées jusqu’au meurtre. Comparé à de telles
horreurs, l’adultère non dissimulé apparaît comme un acte de courage et
de libération.
Un bouclier efficace contre la vulgarité de la
jalousie nous est fourni par le fait que l’homme et la femme ne forment
pas un corps ni un esprit uniques. Ils sont deux êtres humains, de
tempéraments, de sentiments et d’émotions différents. Chacun est un
petit cosmos par lui-même, incarné en ses pensées et idées propres. Il
est merveilleux et politique que ces deux mondes se rencontrent dans la
liberté et l’égalité. Cela en vaut la peine même si cela ne dure qu’une
courte période de temps. Mais dès lors que les deux mondes sont
contraints de se côtoyer, toute la beauté et la fragrance se dissipent
et il ne reste plus rien que des feuilles mortes. Toute personne qui
fera sien ce truisme considérera la jalousie comme en dessous de lui et
ne la laissera pas brandir une épée de Damoclès au-dessus de sa tête.
Tous
les amants font bien de laisser les portes de leur amour grandes
ouvertes. Quand l’amour peut venir et partir sans la peur de croiser un
chien de garde, la jalousie peut rarement s’enraciner car elle apprend
que là où n’existent ni cadenas ni clés il n’est pas de place pour la
suspicion et la méfiance, deux éléments grâce auxquels la jalousie se
développe et prospère.
Emma Goldman
Traduction par Kobalt d'un texte en anglais intitulé Jealousy: Causes and a Possible Cure
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