Source : http://www.bibliolibertaire.org
Avertissement
Cet article a été fait à partir
de documents sur l’anarchisme en URSS parus essentiellement en France :
articles de journaux, livres de dissidents, interview, etc... Il ne repose pas sur
une documentation soigneusement rassemblée et exhaustive, mais sur une série
d’informations rassemblées presque par hasard, et que j’ai jugé suffisante pour
écrire cet article. Ce ne sont d’ailleurs que des notes car il s’agit plus de
quelques cas particuliers et de quelques anecdotes publiées ensembles que d’une
étude complète utilisant toutes les sources disponibles. De toute façon il
manque pour écrire une vraie histoire de l’anarchisme soviétique les documents
précieux qui doivent se trouver dans les archives de la Tcheka, du GPU, du NKVD et
du KGB, et qu’on ne peut malheureusement pas consulter librement. Cet article
incomplet et bâtard a pour but de montrer la continuité des idées anarchistes
en URSS de l’écrasement de la Révolution à nos jours, et de fournir à ceux qui s’intéressent à ce sujet une base de départ pour d’éventuelles recherches. En
effet de nombreuses informations sont à confirmer, à compléter ou à découvrir.
De 1921 à 1937
L’écrasement définitif des
anarchistes russes est communément daté de 1921. Cette année-là, le mouvement
makhnoviste est définitivement écrasé par l’armée rouge, et la Commune de Cronstadt,
dernier sursaut de l’esprit de 1917, est noyée dans le sang par Trotsky et
consort. Les ouvrages traitant de l’anarchisme en Russie s’arrêtent bien
souvent à cette date. Mais l’activité des révolutionnaires anarchistes
continuera encore longtemps, bien que très faible et bien qu’elle soit un
combat d’arrière garde (elle se déroulera bien souvent dans les camps et les
prisons).
L’activité en liberté
Après 1921, toute propagande
anarchiste est sévèrement réprimée mis à part quelques exceptions tolérées par
le régime pour se donner une image « libérale » : les librairies et les
éditions « Golos Trouda » de Moscou et Petrograd, la « Croix Noire » et le
musée Kropotkine
. Mais il y a encore quelques tentatives d’activité clandestine
qui seront rapidement découvertes par la Tcheka. Les dernières traces de groupes
clandestins ne dépassent pas 1925. Quelques-uns ont agi en 1922 et en 1923 à
Petrograd et Moscou. En 1924 un autre groupe anarchiste assez actif existe
encore à Petrograd parmi les ouvriers, mais il doit cesser son activité quand
son existence est découverte. Des groupes ont existé dans plusieurs villes
d’Ukraine et des tracts ont été distribués ; il y a aussi une propagande
clandestine menée parmi les paysans. En 1924, le « Groupe d’anarchistes du sud
de la Russie »
fait parvenir des nouvelles à leurs compagnons exilés. C’est sa seule activité
connue. Dès 1925, la propagande clandestine est le fait d’individus et non de
groupes. Cette très faible propagande semble avoir eu des résultats. La bague
de grèves qui secoue Moscou et Petrograd en Aout et Septembre 1923 est due en
grande partie aux mencheviks, mais dans plusieurs cas aux anarchistes [1].
Les institutions anarchistes
officielles ont encore une petite activité légale. Les éditions « Golos Trouda
» publient les œuvres complètes de Bakounine et un livre d’A. Borovoï sur
l’anarchisme en Russie. Le musée Kropotkine
ouvre ses portes en 1921 à Moscou.
Une organisation, la « Croix Noire », qui a pour but d’aider les anarchistes
emprisonnés est tolérée elle aussi. Mais si elles sont maintenues, c’est que le
régime y trouve son intérêt. Elles n’existent qu’à Leningrad et Moscou, vitrines
de l’URSS vers l’étranger. En province rien n’est possible, la littérature
anarchiste tolérée à Moscou y est interdite. La Tcheka puis le GPU y
trouvent aussi leur compte, en repérant plus facilement les sympathisants
anarchistes. Il y a en permanence des indicateurs à la « Croix Noire », et tous
les visiteurs du musée Kropotkine
sont photographiés à leur insu. Mais ces
institutions légales vont peu à peu, avec l’affermissement du pouvoir de
Staline, devenir inutiles. La « Croix noire » est dissoute en 1925 et ses
principaux animateurs sont emprisonnés. Les librairies de Moscou et Leningrad
sont fermées en 1929, au cours d’une vague d’arrestation qui frappe les milieux
anarchistes. Le musée Kropotkine
ferme en 1938, à la mort de sa veuve [2]
Si l’activité légale et les
groupes clandestins disparaissent,il y a toujours des actes individuels. Quand
les communistes exploitent l’affaire Sacco et Vanzetti pour leur propagande
anti-américaine, certains anarchistes russes dénoncent cette manoeuvre d’un
régime qui défend deux anarchistes pour mieux en interner des milliers d’autres
dans ses camps et ses prisons. L’anarchiste Warchavski est emprisonné car il
possède des brochures éditées clandestinement à l’occasion de l’exécution des
deux martyrs et qui dénonçaient l’exploitation de leur affaire par le régime
soviétique. Nicolas Beliaief, anarchiste déporté au Turkestan se retrouve en
Sibérie pour avoir protesté parce qu’un camp d’aviation militaire de la région
avait été baptisé de leurs noms. Il a dû y avoir de nombreuses autres actions
individuelles, comme celle d’Ivan Kologriv, un docker anarchiste condamné en
1930 pour agitation antimilitariste [3]
L’activité dans les prisons et dans les camps.
Du fait du système répressif mis
en place par les communistes, la plus grande partie des anarchistes actifs
s’est retrouvée en prison, en déportation ou en relégation. Et là ils ont
continué à lutter. Ils vont participer, avec les courants socialistes de la Révolution, socialistes
révolutionnaires et sociaux-démocrates, à la lutte pour conserver les avantages
du statut de prisonnier politique hérité du tsarisme : pas de travail forcé,
correspondance libre, circulation libre dans le camp à toute heure du jour et
de la nuit.
A partir de 1921, les prisonniers
politiques sont internés sur les îles Solovki, dans la mer Blanche, où se
trouve un ancien couvent. En décembre 1923, alors que l’archipel est coupé du
reste du monde par l’hiver, quelques avantages sont supprimés : limitation de
la correspondance et d’autres petites choses et surtout interdiction de sortir
des bâtiments après 6 heures du soir. En guise de protestation, des volontaires
socialistes révolutionnaires et anarchistes doivent sortit dès le premier jour
après 6h. Mais avant même l’heure du couvre-feu, les soldats tirent sur les
prisonniers qaui se trouvent dehors. Il y a 6 morts et plusieurs blessés. Mais
après cet « incident », le régime politique est maintenu. Fin 1924, de
nouvelles menaces pèsent sur le statut politique. Toutes les fractions
politiques s’entendent de nouveau pour demander l’évacuation de l’archipel
avant l’arret de la navigation sinon une grève de la faim collective aura lieu.
Moscou repousse l’ultimatum et la grève commence. Toutes les personnes valides
la font. Des médecins choisis parmi les détenus surveillent chaque gréviste de
la faim. Mais les autorités qui sont indifférentes à cette grève se contentent
d’attendre. Après 15 jours, des dissensions se font sentir du fait du nombre
important de participants et des courants politiques divers. Un vote secret se
prononce pour l’arrêt de la grève. Ce n’est pas une victoire, mais ce n’est pas
une défaite : le régime politique est maintenu.
Au printemps 1925, les Solovski
sont évacuées. En fait, c’est une manœuvre des autorités pour briser la
résistance. Les anciens (prisonniers élus par chaque fraction et chargé de
parlementer avec les autorités) sont internés à l’isolateur de Verkhné-Ouralsk.
Les attaques contre leurs « libertés » se font plus précises : la circulation
entre les cellules est interdites, les anciens sont réélus mais ils ne peuvent
plus entrer en contact avec les autres cellules. La lutte continue, mais le
cloisonnement ne la favorise pas. Vers 1928, une autre grève de la faim a lieu.
Mais l’atmosphère n’est plus la même que pour la précédente, et après un
passage à tabac des grévistes par les gardiens, le mouvement s’arrête.
La dernière grève de la faim
collective des prisonniers politiques des Solovski aura lieu début janvier 1937
à l’isolateur de Iaroslav. Les derniers rescapés présentent leurs
revendications de toujours :élection d’anciens, libre circulation entre les
cellules etc. Après 15 jours de grève, ils sont nourris artificiellement. Ils
obtiennent quelques avantages qui leur seront repris en quelques mois. C’est la
dernière manifestation collective des anarchistes, des socialistes
révolutionnaires et des autres socialistes emprisonnés après la révolution. Les
purges staliniennes décimeront ces vétérans [4].
La solidarité est très forte à
cette époque entre les anarchistes, mais aussi entre tous les prisonniers
politiques socialistes en général. Cette longue lutte menée collectivement
pendant près de 15 ans en est une preuve. Mais il y a d’autres cas d’entraide :
par exemple à Tchimkent, jusqu’au début des années 30, les relégués socialistes
révolutionnaires, sociaux démocrates et anarchistes alimentent une caisse
secrète d’entraide pour leurs camarades de Nord. En effet, si on trouve
facilement du travail à Tchimkent même si on est relégué, ce n’est pas le cas
dans le nord sibérien où de nombreux relégués n’ont aucun moyen de subsistance
[5].
Les purges Staliniennes
En 1937-1938, Staline va
exterminer tous ceux qui ont participé à la Révolution, bolchéviks
ou autres. Des milliers de personnes sont fusillées, des millions disparaissent
dans les camps en Sibérie. Les anarchistes rescapés de la Révolution sont
durement touchés par cette vague d’arrestation. Des hommes connus comme
Iartchouk et Archinof sont fusillés, des milliers d’autres inconnus, qui
avaient été anarchistes avant ou pendant la Révolution, sont tués
ou déportés dans les camps. Ces purges marquent l’extermination de la « vieille
garde » anarchiste [6].
Le souvenir de quelques
anarchistes persécutés à cette époque nous est parvenu. Le tailleur juif
Aïzenberg par exemple : anarchiste individualiste et disciple de Kropotkine
, il
est arrêté à Kharkov en 1937. Il résiste aux coups et aux tortures employés
pour lui faire avouer qu’il appartient à une organisation et pour qu’il dénonce
ses membres. Il répond qu’il est anarchiste individualiste, et donc il ne
reconnaît aucune organisation. Pendant 31 jours et 31 nuits il subit un
interrogatoire interrompu seulement 2 fois par jour pour manger. Il a 55 ans et
il ne cède pas. Ses tortionnaires se lasseront les premiers : il est envoyé
dans un asile d’aliénés de Moscou [7]. En 1937 aussi, l’anarchiste Dimitri
Venediktov relégué à Tobolsk est arrêté pour « propagation de bruits au sujet
des emprunts » (c’étaient des emprunts d’Etat obligatoires) et « mécontentement
à l’égard du pouvoir soviétique ». Il est condamné à mort et exécuté [8]. Le
but des purges était entre autre chose de liquider tous ceux qui de près ou de
loin ont eu un rapport avec les courants politiques qui ont participé à la Révolution. Staline
voulait faire disparaître tous ceux qui ont cru que la Révolution pouvait
amener la liberté.
Des Purges à la Déstalinisation.
Les purges marquent l’élimination
physique de nombreux anarchistes issus de la Révolution. Ceux
qui n’ont pas été fusillés sont dans les camps, et les rares qui restent en
liberté n’osent plus rien faire. Pourtant l’anarchisme n’est pas mort en URSS.
Dès 1937, il y a des jeunes qui s’étaient sentis anarchistes après
l’anéantissement du mouvement [9]. Dans les camps staliniens ; seuls endroits
où une activité anarchiste est perceptible, il y a donc maintenant, à côté des
anarchistes russes, des anarchistes soviétiques.
En 1947, dans les camps de la Sibérie du nord, il y a de
nombreux soldats qui, faits prisonniers par les allemands et libérés par la
victoire russe, ont été déportés sur l’ordre de Staline. C’est dans ce milieu
qu'apparaît le « Mouvement Démocratique de la Russie du nord ». Soutenu par des marxistes non
staliniens et par les anarchistes (dont l’un des slogans est « pour les
soviets, contre le parti »), ce mouvement organise une révolte. Elle éclate
dans le camp de Jeleznodorojny, et elle touchera plus ou moins les camps de
Promyshleny, Severny, Gornieki, Vorkhoute. Victorieuse au début, cette révolte
sera finalement écrasée par l’armée, et ceux qui y ont participé seront
impitoyablement pourchassés [10].
Les anarchistes participeront
aussi aux révoltes qui secouent les camps en 1953-54, après la mort de Staline
et l’exécution de Beria. Ces camps, dominés par les droits communs, sont repris
en main peu à peu par les politiques à partir de 1949. A la mort de Staline,
quand une fraction du Kremlin avec Krouchtchev joue la carte de la
déstalinisation pour affermir son pouvoir, la situation est favorable à
l’éclosion de révoltes dans les camps. A Norilsk, un camp situé dans l’extrême
nord sibérien, des makhnovistes, 30 ans après l’écrasement de leur mouvement,
participent activement à la révolte [11].
Le souvenir de Makhno n’est en
effet pas mort dans les camps à cette époque. Mais la propagande soviétique qui
l’assimile à un bandit a atteint ses objectifs. Pour certains, Makno n’était
que le chef d’une troupe de bandits [12. Soljenitsine lui, cite les
makhnovistes comme un des nombreux courants qui traverse le monde de la pègre
internée dans les camps dans les années 47-52 [13].
La participation des anarchistes
dans les révoltes des camps des années 1953-54 représente la dernière
apparition connue d’anarchistes ayant participé à la Révolution. Ce qui
serait intéressant de savoir, c’est si le terme makhnovistes ne recouvre que
d’anciens membres de l’armée insurrectionnelle d’Ukraine, ou s’il comprend
aussi d’autres anarchistes non makhnovistes et/ou nés après la révolution, du
fait de leurs convictions communes.
Du XXème Congrès à 1979
Après le « rapport Khrouchtchev »
s’ouvre en URSS une brève période d’une relative libéralisation, période qui
voit l’éclosion d’un mouvement contestataire dont la dissidence actuelle est
issue en ligne directe. Après plus de 30 ans de dictature absolue et étouffante
de Staline, il y a une grande circulation des idées. « En 1957, en pleine
période de déstalinisation, notre groupe, comme beaucoup d’autres, pensait que
le pouvoir, face à cette sorte de printemps de Prague, n’oserait pas
intervenir. Il n’y avait pas à l’époque de remise en cause du communisme, mais
plutôt une attirance vers une démocratisation à la yougoslave. Nous étions des
gens de tendance communiste-libertaire ne remettant en cause que l’aveuglement
de l’Etat totalitaire et prônions une plus grande autonomie de l’individu dans
notre société. Certains d’entre nous remettaient en cause l’Etat et se
réclamaient de l’Anarchie. Il y avait aussi dans tous ces groupes des gens qui
se réclamaient d’un nationalisme dur » [14]. c’est un émigré juif d’origine
ouvrière qui parle. A l’époque, il est étudiant à Leningrad et co-fondateur en
1957 d’un groupe de discussions et de réflexions. Ainsi, malgré la répression
staliniennes, l’anarchisme n’a pu être étouffé et il réapparaît hors des camps.
Mais Khrouchtchev ne peut pas tolérer
longtemps une telle situation, et dès que son pouvoir est plus stable la
répression va s’abattre sur tous ceux qui ne pensent pas dans la ligne. Un
dissident russe exilé interné entre 1957 et 1965 dans les camps de
concentration y a rencontré plusieurs anarchistes lors de sa détention. C’était
des anarchistes de la nouvelle génération : « Ils avaient lu les livres de Kropotkine
, et parfois de Bakounine (qu’il est très difficile de trouver dans
les bibliothèques en URSS), ils étaient de même familiarisés avec les idées de
Proudhon et avec la pensée occidentale contemporaine ». ainsi malgré
l’étouffoir idéologique du régime soviétique, les idées parviennent tout de
même à circuler. Il cite aussi l’exemple d’un camarade, E., qui après avoir
passé une dizaine d’année dans les camps, à été libéré en 1971. Il a de nouveau
été arrêté et condamné en 1974 pour « propagande anti-soviétique », ’accusation
traditionnelle. E. se déclare défenseur des droits de l’homme car se déclarer
anarchiste ouvertement en URSS est très dangereux [15].
Ce dissident a aussi rencontré
des anarchistes hors des camps. En 1967, le camarade qui avait fondé le groupe
de réflexion de Leningrad est arrêté pour avoir aidé Galanskof, un des
dissidents les plus en vue de l’époque ; à écouler des devises étrangères. Il y
a aussi le cas d’un docker anarchiste arrêté pour « propagande anti-soviétique
» parmi ses collègues de travail. E. Kouznetsov a fait en 1971 une étude sur
les détenus du camp de concentration où il se trouvait à l’époque. Il donne une
série de chiffres très intéressants. Ainsi sur 90 prisonniers il y a 19
nationalistes démocrates, 7 démocrates internationalistes, 6 monarchistes et un
anarchiste ; les autres n’ont pas d’opinion politique [16].
Enfin très récemment, il y a eu l’affaire
de l’« opposition de gauche » de Leningrad. C’est une sorte d’organisation
clandestine de gauche qui tentait de se créer, et il y avait un courant
anarchiste.
L’Opposition de Gauche
En 1978 apparaît à Leningrad un
groupe d’étudiants, l’« opposition de gauche ». Il est créé par des étudiants
qui en 1976 avaient été liés à une affaire de distribution de tracts contre le
parti à l’occasion du congrès du PCUS. A l’issu de cette affaire un étudiant,
Andrei Reznikov, est condamné à deux ans de camp. Son ami Alexandre Skobov crée
en juin 1978 une communauté à Leningrad qui est un point de rendez-vous pour la
jeunesse marginale et pour les sympathisants du groupe. Le groupe édite aussi
une revue qui aura 3 numéros durant l’été 78, et qui à côté de textes e grands
classiques publie des articles actuels théoriques ou sur la dissidence. Un des
projets de l’« opposition de gauche » est de rassembler dans une conférence des
groupes de gauche de Leningrad, de Moscou, des pays baltes, d’Ukraine, du
Caucase pour confronter les idées et au besoin s’organiser. La conférence
prévue pour septembre est repoussée à cause de l’attitude d’un groupe «
marxiste orthodoxe ». La répression qui va s’abattre sur le groupe empêchera
finalement la tenue de cette conférence. Des délégués sont refoulés et le
moscovite Bessov sera interné quelques temps. En août, la communauté est
perquisitionnée et saccagée, ses habitués sont suivis. Début octobre ; le KGB
interroge Skobov, à partir du 10 de nombreuses perquisitions ont lieu chez les
gens proches de la communauté, qui sont aussi interrogés. Le 14 octobre Skobov
est arrêté, le 31 c’est au tour de Tsourkov, un autre membre actif du groupe et
vétéran de 1976. Pour protester contre ces arrestations, plus de 200 étudiants
manifestent sur la place N.D. de Kazan de Leningrad le 5 décembre. Reznikov est
attaqué dans la rue par des « inconnus », et il est plusieurs fois détenu
quelques jours. Le 6 avril 79, Arkady Tsourkov est condamné à 5 ans de travail
et 2 ans d’exil intérieur. Le 16 avril Skobov est condamné à l’internement
psychiatrique de durée indéterminée. Alexis Khavine ; qui a refusé de déposer
contre son ami Skobov, est accusé de trafic de drogue et il est condamné à 6
ans de camp en août. Cette répression systématique a anéanti l’« opposition de
gauche » et la communauté de Skobov [17].
Le but du groupe était de
confronter dans un débat les idées de gauche et de créer si besoin était une
organisation. Sa revue, « Perspektivy », publie des auteurs de courants très
différents : Kropotkine
, Bakounine , trotsky, Marcuse, Cohn-Bendit pour donner
des bases, il y a des textes pour et contre le coulèvement de Cronstadt, des
textes repris d’autres samizdats, et le n°3 est composé d’articles
programmatiques devant servir de base aux discussions lors de la Conférence. La revue contient aussi un reportage sur la manifestation du 4 juillet 1978 à
Leningrad qui a réunis spontanément 15000 jeunes. Elle était très influente
dans le milieu étudiant de Leningrad, et elle était diffusé dans d’autres
régions d’URSS. Les idées exprimées dans le n°3 peuvent être qualifiées d’«
ultra-gauches ». Il faut lutter contre le type d’Etat soviétique et non contre
l’Etat en général. La classe ouvrière est en voie d’intégration et la seule
classe révolutionnaire est celle des intellectuels et des étudiants. La preuve
est faites que l’agriculture privée est supérieur à l’agriculture
collectivisée. Pour certains, une fraction de la bureaucratie va jouer la carte
de la démocratisation pour se maintenir, et la tache la plus importante est de
renforcer l’opposition. Pour d’autres, il n’y aura pas de démocratisation, et
il faudra utiliser la violence et l’illégalité : fabrication de fausse monnaie,
éventuellement prises d’otages, lutte armée en s’inspirant des « anarchistes
d’Allemagne Fédérale, particulièrement du groupe Baader-Meinhoff », etc...
Enfin plusieurs propositions concrètes sont données comme programme : cela va
de « liberté et autonomie des associations et organisations » à « pour les
questions nationales, le droit à l’autodétermination devrait être appliqué » en
passant par « liquidation de l’armée de conscription et son remplacement par
une armée volontaire ». Toutes les autres propositions sont du même genre et
peuvent être qualifiées de « réformistes » [18].
Mais à côté de ce courant
représenté par ces textes, il y avait une influence anarchiste non négligeable.
La publication dans la revue de Kropotkine
et Bakounine en est une preuve. Dans
la bibliothèque de la communauté, qui était celle de Skobov, la presse dissidente,
Totsky, Marx jeune et Kropotkine
voisinaient. Skobov lui-même considéré comme
l’un des théoricien du groupe, « se définissait lui-même comme
anarcho-socialiste, partisan du jeune Marx. Son programme comportait le
pluralisme dans l’économie ; une émocratie complète en politique et idéologie ;
le pacifisme » [19]. Il appartenait avec Tsourkov à la tendance non-violente du
groupe qu’il voulait maintenir toujours ouvert : « l’autre aile du mouvement à
laquelle appartient Arkady Tsourkov et Alexandre Skobov (qui sont ceux que j’ai
le mieux connus personnellement) semble s’en tenir aux méthodes non violentes
quelle que soit la politique adoptée par le gouvernement. Son souci est de
maintenir la caractère ouvert du mouvement et d’éviter sa cristallisation prématurée
et son compagnon naturel, le sectarisme. »« [20] Skobov n’est pas le seul à
être influencé par les idées anarchistes. Aisin par exemple Alexis Khavine, son
ami, avait été condamné en 1977 pour avoir diffusé des œuvres de Kropotkine
alors qu’il était encore lycéen [21].
L’Anarchisme et les Autres
Il n’est pas besoin de faire de
longues phrases pour donner la position du pouvoir soviétique vis à vis des
anarchistes : ce sont des irresponsables et des bandits. Mais par contre il est
intéressant de voir l’image de l’anarchisme que se font les dissidents. En
général, et pour des raisons évidentes, l’anarchisme est mal connu, surtout au
niveau de son histoire. Voilà ce que répondait Pliouchtch en 1976 lors d’une
conférence de presse « A la question « le massacre anti-ouvrier de Kronstadt
est-il resté dans les mémoires , », Pliouchtch répondit « il ne reste plus rien
dans la mémoire des ouvriers, l’histoire est entièrement falsifiée ». Ainsi
pour Makhno « ceux qui m’en ont parlé m’en ont dit du mal, mais ici je me rend
compte qu’il a été calomnié par la presse russe. Non seulement il ne faisait
pas de pogroms, mais il fusillait ceux qui en faisaient ». quand aux
anarchistes espagnols internés en 1939 au camp de Karaganda, il ne connait pas
de détails, mais fut au courant de l’affaire ». [22] Au point de vue des idées,
si certains dissidents les connaissent apparemment correctement, d’autres,
intentionnellement ou non, les déforment. Par exemple dans l’ouvrage collectif
« Des voix sous les décombres », deux articles citent l’un Bakounine , l’autre Kropotkine
. Pour Igor Chafarevitch, l’unique but de Bakounine était de
détruire, il n’avait pas d’idéaux positifs. Par contre Malik Agoursky cite sans
les déformer les conceptions de Kropotkine
sur l’association travail
intellectuel-travail manuel dans les communautés de la société future [23]. Il
est à noter d’ailleurs que même parmi ceux qui sont influencés par l’anarchisme
en union Soviétique, la pensée de Kropotkine
leur est beaucoup plus familière
que celle de Bakounine . Peut-être est-ce dû en partie au fait que Kropotkine
,
contrairement à Bakounine est connu aussi comme scientifique en URSS. Ainsi en
1976 le « Bulletin de la société de Moscou sur la nature expérimentale » a
publié plusieurs articles sur Kropotkine
et son activité scientifique où il n’y
a pas d’attaques gratuites contre l’anarchisme [24]. Enfin l’image
traditionnelle de l’anarchiste n’a pas l’air très différente de celle répandue
en France. D’après Vadim Netchaev, Skobov a « l’allure à se faire mettre la
main au collet et fouiller la sacoche par des flics eu quête de bombes
d’anarchistes » parce qu’il porte la barbe et une capote de soldat. [25]
Ainsi malgré plus de 60 ans de
dictature, le régime soviétique n’a pu étouffer totalement l’anarchisme. Ceux
qui se réclament de la pensée libertaire à l’heure actuelle ont peu de points
communs avec les anarchistes de 1917. La situation économique et politique a
foncièrement changé, et leur nombre et leur influence sont infiniment moins
importants. Mais il y a une continuité entre ces générations malgré la
répression violente dès 1918, malgré le stalinisme et ses purges, malgré la
difficile circulation des idées. La pensée anarchiste n’est pas encore morte en
URSS.
NOTES
[1] « La situation actuelle en
Russie », le Groupe d’anarchistes du sud de a Russie, Revue Anarchiste
1924. « Le mouvement anarchiste russe », J. W., Revue Anarchiste 1925
[2] « La situation actuelle en
Russie »... « Les anarchistes russes » Paul Avrich..
[3] Le Libertaire, numéro spécial
sur les anarchistes emprisonnés en Russie, février 1931.
[4] « L’archipel du Goulag »
Alexandre Soljenitsine tome I. Le Libertaire numéro spécial.
[5] « L’archipel du goulag » tome
III.
[6] « Les anarchistes russes »
Paul Avrich.
[7] « L’accusé » A. Weissberg.
[8] « L’archipel du Goulag » tome
III
[9] « L’archipel du goulag » tome
I
[10] Dissenso Est-Oveste, janvier
1979
[11] « L’incrvable anarchisme »
L.M. Vega
[12] « Le Blatnoï » M. Diomine
[13] « L’archipel du Goulag »
tome III
[14] « Marginalité et débordements
quotidiens en URSS », Matin d’un Blues N°2 (fin 78, début 79)
[15] « Les anarchistes en URSS »,
lettre d’un émigré au CIRA, Front Libertaire N°102, janvier 1979
[16] « Marginalité et
débordements quotidiens en URSS »... « Journal d’un condamné à mort » E.
Kouznetsov
[17] « Les tracts subversifs et
la communauté de Skobov », « Leningrad : la « grande Maison » entreprend de
détruire les communautés » et « La plate forme de l’opposition de gauche » de
Vadim Netchaev, libération des 4, 5 et 10 avril 1979.
[18] « The leftist opposition » de Vadim
Netchaev, Labour Focus on Eastern Europe, 1979, n°3. Les deux articles
de Netchaev sont assez semblables sur le déroulement des événements mais ils se
complètent au niveau des informations sur le programme du mouvement.
[19] « Les tracts subversifs... »
[20] La plate-forme de l’opposition
de gauche »...
[21] Labour Focus on eastern Europe, 1979 n°5
[22] « L’URSS en 1976 vue par
Pliouchtch », le Monde Libertaire juillet-août 76
[23] « passé et avenir du
socialisme » I. Chafarevitch et « Les systèmes socio-économiques actuels » M.
Agoursky, « des voix sous les décombres », collectif
[24] « Sur le centenaire de la
publication d’études sur la période glacière, de Pierre Kropotkine
» M.
Zemliak, anarchives n°1 déc. 79
[25] « Les tracts subversifs... »
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