Source : They Lie We Die
Une étude sur l'historiographie de l'anarchisme comporte, en
préliminaire, la définition de quelques problèmes de méthode. Tout
d'abord celui résultant du rapport entre la recherche de l'objectivité
historique d'une part, et l'inévitable orientation idéologique de toute
analyse historiographique de l'autre ; ensuite, la question de la
délimitation du thème, que ce soit dans l'espace ou dans le temps ;
enfin, celui de la définition des motivations théoriques et
idéologiques à la hase de la recherche elle-même.
Pour ce qui est du premier point, nous estimons que l'objectivité
historique au sens absolu du terme n'existe pas. Chaque historien et
chaque historiographie forge ses normes selon les critères
scientifiques les plus divers et les plus disparates. En ce qui
concerne notre orientation, nous n'indiquerons pour le moment que le
thème général auquel nous nous attacherons, à savoir la confrontation
continuelle entre le domaine propre à l'idéologie et celui des faits.
Seule cette méthode nous dira dans quelle mesure la première s'est
faite histoire dans les seconds.
A propos du second point, nous ne chercherons pas tant à délimiter à
priori un espace thématique général qu'à choisir, cas par cas, des
exemples qui renferment et expriment par leur nature exemplaire une
expérience de caractère général.
Ensuite, le troisième point est dans un certain sens lié au premier
dans la mesure où les impératifs de notre orientation idéologique et
historiographique ne sont pas, évidemment, qu'une méthode et un critère
de recherche, mais aussi l'exigence d'un lien entre l'expérience
significative du passé et les problèmes actuels, de manière à ce que
l'enseignement d'hier serve aux luttes de demain.
Si les trois points rapidement évoqués ci-dessus font référence aux
conditions préliminaires à une introduction à l'historiographie de
l'anarchisme, ils indiquent également les limites irréductibles de
cette recherche qui finit avec le passage du domaine de l'histoire à
celui de l'idéologie. A notre avis, on ne peut séparer une appréciation
d'ordre historiographique d'une appréciation idéologique, non seulement
pour les raisons évoquées plus haut mais aussi parce que le domaine de
l'une empiète automatiquement sur celui de l'autre. Aborder
l'anarchisme d'un point de vue historiographique c'est, en dernière
analyse, discuter de son idéologie. Il ne faudra donc pas s'étonner Si,
au cours de l'analyse, nous prenons en considération quelques arguments
qui ressortissent en réalité au domaine idéologique.
Deux mots maintenant pour ce qui concerne la disposition du présent
travail. Celui-ci se divise grosso modo en deux parties. Dans la
première, nous analyserons et discuterons quelques jugements
d'interprétation sur l'histoire de l'anarchisme qui sont communs à
diverses écoles. Ces jugements sont regroupés ici selon un critère
d'homogénéité spécifique, c'est-à-dire faisant abstraction des diverses
orientations idéologiques qui les sous-tendent. Dans la seconde partie,
au contraire, nous essaierons de formuler et de suggérer les hypothèses
interprétatives que nous estimons correctes et conformes au présent
sujet.
COMPLEXITE ET MULTIPLICITE DES INTERPRETATIONS
La première remarque d'ordre général concerne la série simultanée,
complexe et disparate de jugements et d'interprétations relatifs à
l'idéologie et à l'histoire de l'anarchisme. Certains points de vue,
bien qu'émanant parfois de la même école idéologique, sont si
contradictoires entre eux qu'ils s'annulent réciproquement, alors que
d'autres, même s'ils ne sont pas opposés, sont de toute façon assez
différents. Une telle diversité rend toute analyse de synthèse
extrêmement difficile: la matière est vaste et recouvre des horizons
politiques et culturels très hétérogènes. En outre, Si la multiplicité
de jugements est l'indice d'une difficulté objective contenue dans la
matière - de par son étendue et sa complexité - elle démontre d'autre
part que les jugements se ramènent tous de leur aspect scientifique à
celui, plus significatif et concret, des motivations idéologiques.
Il n'y a qu'un point commun à ces diverses positions, c'est celui
relatif au caractère "utopique" de l'anarchisme. Dans l'hétérogénéité
des interprétations, c'est le seul fil conducteur, la seule matrice où
se regroupent les différentes conceptions et interprétations de départ.
Marxistes et conservateurs, radicaux et réactionnaires, libéraux et
progressistes sont tons d'accord pour assigner avant tout à
l'anarchisme une dimension utopique. Il s'ensuit que Si l'histoire
humaine a été jusqu'ici histoire du pouvoir, l'histoire de l'anarchisme
a été une anti-histoire. Sa négation de l'Etat, donc de la disposition
historico-politique de la civilisation moderne, le fait de dénier toute
validité révolutionnaire "à /a façon même dont se présente la révolution socialiste , sa
nature d'élément permanent de subversion et de perturbation de l'ordre
institué - que ce soit l'ordre capitaliste ou l'ordre "socialiste" -,
tout cela complique à l'extrême la tâche des historiographies du
pouvoir.
Pour expliquer cette anti-histoire, les historiens du pouvoir ont
échafaudé explications sur explications. Quelques-unes sont en partie
acceptables pour ce qui concerne une reconstitution dynamique des
faits, mais elles sont toutes très éthérées et évanescentes sous le
profil de l'explication INTERNE du sujet historique examiné. Du reste,
il ne pouvait pas en être autrement. Si l'anarchisme est une
anti-histoire, son autonomie n'existe pas; les raisons de son existence
sont à chercher ailleurs. D'où l'enchevêtrement confus et
contradictoire des interprétations: l'anarchisme devient à la fois
expression des masses paysannes, de la petite bourgeoisie, du
sous-prolétariat, des formes primitives de rébellion sociale, des
artisans en lutte contre l'industrialisation, du banditisme social, des
émigrés marginalisés, de la classe ouvrière non organisée, des
intellectuels bohème fin de siècle, de terrorismes à plusieurs
versions, etc. Chacune de ces définitions, en ne privilégiant que des
aspects sociologiques partiels de l'anarchisme, C'EST-A-DIRE LIES A DES
AGES ET DES ASPECTS PARTICULIERS DE CELUI-CI, a élevé à valeur
d'interprétation historique la partie pour le tout.
Pour réparer les dégâts d'un tel massacre, il faut ramener l'anarchisme
à son extension spatiale multiforme qui s'identifie avec son caractère
internationaliste particulier, en le réexaminant d'autre part en
perspective dans l'arc global de son développement historique;
c'est-à-dire qu'il faut lui restituer les caractères spatio-temporels
qui lui sont propres.
GENESE ET NATURE DE CLASSE DE L'ANARCHISME
Une bonne partie de l'historiographie concorde pour assigner une
cause précise à la genèse de l'anarchisme. Cette cause est généralement
repérée en un double moment: d'une part l'arriération socio-économique,
qui fait humus, de l'autre le contexte historico-dynamique qui voit le
passage de l'économie précapitaliste à la forme moderne
d'industrialisation. Ce contexte, qui concerne une grande partie des
pays européens, constitue le cadre naturel de l'anarchisme. Celui-ci
est donc " un produit du dix-neuvième. Il est, en partie, le reflet
de l'affrontement entre les machines de la révolution industrielle et
une société artisanale et paysanne . Il
en découle une conception du monde et de l'histoire caractéristique des
classes sociales tournées vers le passé plutôt que vers l'avenir. Les
anarchistes, en effet, " trouvèrent du succès surtout dans ces
classes sociales qui, incapables de s'adapter à la tendance historique
dominante étaient en train de perdre influence et consistance .. L'anarchisme devient ainsi "un mouvement de déshérités, d'éléments repoussés aux marges de l'histoire du progrès matériel du dix-neuvième siècle .
Toutes ces interprétations résument en un certain sens
exemplairement l'opinion de tous (eux qui ont une lecture mythique,
archaïque. voire poétique de la genèse de la pensée du mouvement
anarchiste. Sous cet aspect, une telle genèse, plutôt qu'une naissance
est une renaissance ou, mieux, un retour impossible. James Joll, par
exemple conjuguant le composant de l'hérésie à celui de la raison comme
causes concomitantes de la naissance de l'anarchisme, reconnaît dans la
première une caractéristique récurrente (le ces mouvements qui appuient
" la revendication d'une réforme sociale sur la foi dans la
possibilité immédiate du Millénaire, combinaison de Jugement dernier et
de retour à l'âge l'or du paradis terrestre ). La
thèse est suggestive, mais débile et superficielle dans son
argumentation. Elle est la conséquence d'une lecture élitiste et
sommaire de l'idéologie anarchiste. En refusant et en niant la validité
supposée des lois, cette dernière semble aussi nier la complexité de la
vie sociale: un monde sans lois ne peut être qu'un monde
structurellement pauvre, socialement amorphe, culturellement simplet.
Ces caractéristiques sont considérées comme les éléments naturels et
constants de la doctrine libertaire, ce qui révélerait la perspective
maladroite de son optique du pouvoir.- l'impossibilité de concevoir une
vie sociale riche et complexe hors de la tutelle dominatrice des lois .
Main tenant, examinons cette thèse interprétative générale avec une
attention particulière (étant donné son influence sur les historiens du
pouvoir) afin d'en démontrer l'incapacité à expliquer complètement la
genèse de l'anarchisme. Ainsi il s'agit de voir dans quelle mesure et
de quelle façon l'anarchisme est caractéristique de pays arriérés comme
par exemple l'Italie et l'Espagne à une certaine époque. Entendons nous
bien, personne ne peut nier que l'Italie et l'Espagne d'alors n'aient
pas été économiquement arriérées en comparaison d'autres pays
européens; nous voulons seulement remettre en question cette
assimilation surtout en ce qui concerne la nature de classe de
l'anarchisme. En effet, c'est justement sur ce thème extrêmement
important que l'historiographie courante se perd dans des
contradictions manifestes et insolubles. Si en Espagne et en Italie,
l'anarchisme fut effectivement l'expression de classes subalternes
arriérées par rapport à la forme capitaliste moderne de production,
comment expliquer alors la naissance et la nature de classe de
l'anarchisme en France ? Alors que l'anarchisme italien et espagnol est
l'expression des masses paysannes et sous-prolétaires , l'anarchisme français se caractérise par une nette dominante de l'élément urbain et ouvrier .
Ces interprétations sociologiques diverses et contradictoires sur la
genèse de l'anarchisme indiquent involontairement d'une part que
CELUI-CI N'EST L'EXPRESSION D'AUCUNE CLASSE EXPLOITEE EN PARTICULIER
(MAIS DE LEUR PRATIQUE REVOLUTIONNAIRE), tandis que de l'autre elles
confirment indirectement le caractère unilatéral de toute position
historiographique qui ne tient pas compte de son caractère
SIMULTANEMENT INTERNATIONALISTE ET REVOLUTIONNAIRE. Caractère
internationaliste qui s'exprime dans son pluralisme sociologique,
idéologique et organisationnel. Caractère révolutionnaire qui s'exprime
dans le dynamisme de la lutte sociale chaque fois que cette lutte est
le produit de diverses classes et strates sociales qui entrent DE FAIT
en lutte ouverte contre l'exploitation économique et l'autoritarisme
étatique.
Par conséquent les nœuds de la compréhension historique de
l'anarchisme ne peuvent pas être dénoué par analyse statique de
quelques-uns de ses épisodes qui se présentent à chaque fois sous des
jours différents et contradictoires - par conséquent plus marqués par
une dimension tactique que stratégique -- mais par une vision globale
de son développement. En outre ce développement ne se justifie ni ne
s'explique s'il n'est pas interprété à travers une lecture correcte et
précise de la pensée anarchiste.
Ce n'est donc pas la description géographico-économique qui est la
clef de voûte de tout raisonnement visant à expliquer la consistance ou
pas de l'anarchisme, comme, Santarelli le fait pour l'Italie ,
MAIS LA RECONSTITUTION DES MOMENTS REVOLUTIONNAIRES QUI CHAQUE FOIS
QU'ILS SE MANIFESTENT, METTENT TOUJOURS L ANARCHISME AU PREMlER PLAN.
Sous cet aspect, la série de luttes sociales qui parcourt I'Europe dans
la seconde moitié du dix-neuvième n'est pas un indice suffisant pour
retracer le parcours historique de l'anarchisme. Sur cette base on doit
fonder l'orientation d'une recherche qui retienne de ces luttes les
moments révolutionnaires, les risques d'affrontement intransigeant avec
le pouvoir .
Ce n est que de cette façon qu'on peut lire et interpréter, par
exemple, les mouvements insurrectionnels des internationalistes
italiens et espagnols dans les années l873-.77. Leur signification
authentique et originelle ne doit pas être recherchée dans
l'identification entre "jacquerie" paysanne et anarchisme, mais dans la
situation spécifique potentiellement révolutionnaire qui caractérisait
l'Italie et l'Espagne à ce moment là . Du reste cette interprétation est étayée par la présence simultanée de l'élément urbain et ouvrier dans la Commune de Paris .
Mais on voit justement ici que ce qui est commun à cette dernière et
aux mouvements insurrectionnels italiens et espagnols ce n'est pas le
sujet sociologique qui change selon le contexte historique mais
l'explicite lutte révolutionnaire pratiquée par les classes subalternes
Ce discours est également valable pour ce siècle-ci. La Russie,
l'Allemagne, les États-unis l'Amérique latine, l'Italie et l'Espagne
voient différentes classes sociales exprimer historiquement
l'anarchisme: les paysans d'Ukraine et d'Andalousie ne sont certes pas
les ouvriers de la République bavaroise des Conseils ou de l'I.W.W. La
multiformité des luttes et les contextes historiques particuliers
résultent de la diversité des sujets et vice versa, mais si cette
multiformité n'est pas ramenée aux objectifs idéologiques de
I'anarchisme, elle demeure, comme on dit, ou "histoire sociologique " ou "histoire événementielle . Certes,
il ne suffit pas de parler d'une situation révolutionnaire pour qu'il y
ait une présence et un développement de l'anarchisme. Si nous nous
référons ici aux pays cités plus haut, c'est parce que ceux-ci furent
soumis avec plus ou moins d'intensité à cet affrontement ouvert auquel
nous avons fait allusion entre pouvoir et masses opprimées. Et, de plus
parce que préfiguraient dans ces luttes quelques formes libertaires qui
étaient l'expression spontanée des besoins collectifs traduits en
termes d'autogestion, d'action directe, d'expérimentation libre, etc.
Pour lire et interpréter historiquement l'anarchisme il faut donc une
vérification et une confirmation continuelle entre pensée et action,
fins et moyens, théorie et pratique. Voilà donc une première
introduction à une EXPLICATION INTERNE du sujet historique examiné. On
ne peut partir que de là pour effectuer une reconstitution qui
comprenne et explique les liens organiques avec le contexte général .
PENSEE ET ACTION : UNE VERIFICATION CONTINUE
Ce contexte, élargissant le point de vue subjectif de l'explication
INTERNE, doit être cherché dans l'aire du mouvement social, surtout
ouvrier et paysan, qui constitue le champ d'action naturel de
l'anarchisme. A ce niveau, l'élargissement du point de vue subjectif à
une dimension plus vaste, mais aussi simultanément plus hétérogène dans
sa composition et dans ses tendances, pose le problème du rapport non
seulement entre pensée et action dans l'anarchisme, mais aussi,
parallèlement, du rapport entre ce dernier et le mouvement social .
En ce qui concerne le premier aspect, on peut se demander comment "
lire" ce rapport qui constitue la prémisse fondamentale de notre
interprétation. A notre avis, pour faire ressortir la constante
historique de l'anarchisme -- ce qui est le problème de fond - il faut
que la vérification entre praxis et intentions idéologiques SOIT
CONFIRMEE PAR UN RAPPORT NON CONTRADICTOIRE ENTRE CELLE-CI ET LES FINS
ULTIMES DE LA PENSEE ET DE L'ACTION , considérés ici comme le reflet
l'un de l'autre.
Ainsi, par exemple, pour comprendre dans quelle mesure les lignes théoriques du fédéralisme
proudhonien se sont faites histoire dans les formes organisationnelles
anarcho-syndicalistes et plus particulièrement dans la forme française,
on doit effectuer une comparaison qui fasse ressortir de cette
traduction une continuité historique non contradictoire: la
décentralisation et l'autonomie des Bourses du Travail illustrent cette
continuité . Le sorélisme et le "syndicalisme pur" qui en résulta la contredisent
Ainsi la théorisation bakouninienne de l'alliance classe
ouvrière/masses paysannes doit être recherchée dans la critique
anarchiste de la conception marxiste de la lutte de classe et donc. sur
le terrain historique, dans les défaites répétées de la classe ouvrière
qui dans le sillage de cette conception, négligeait l'importance
fondamentale de cette liaison (la Commune de Paris et la République
bavaroise n'en sont que les exemple les plus fameux). Comme on le voit.
il ne s'agit pas seulement de quantifier le problème mais aussi de le
qualifier. en ce sens que le rapport entre pensée et action n'est pas
seulement un rapport entre l'idéologie et sa diffusion sociale mais
également un rapport relatif à la façon dont se produit cette
traduction.
Mais que signifie ce discours ? Selon nous, il recouvre
simultanément deux aspects. Le premier concerne l'interprétation
historique de ce rapport, lequel se présente "institutionnellement" non
sous la forme de la division entre mouvement anarchiste spécifique et
mouvement social général, mais par la compénétration du premier dans le
second dans la mesure ou il l'interprète révolutionnairement, annulant
donc toute orientation organisationnelle hiérarchique (sur ce dernier
point, nous verrons aussi le problème des éventuelles "dégénérescences"
à l'espagnole). Le deuxième aspect, au contraire, porte sur quelques
problèmes de technique historiographique et philologique: il s'agit
d'une part de lire "anarchistement" des événements ou des formes de
pensée qui ne se sont pas présentés "officiellement" comme tels , de l'autre, pour ne pas tomber comme Daniel Guérin
dans des erreurs d'appréciation, soumettre ces pièces à une lecture
attentive et rigoureuse de l'idéologie et de la théorie anarchiste .
Pensée et action, avons-nous dit. Avant tout, essayons d'interpréter
ce rapport à l'intérieur de la dimension spécifique de l'anarchisme.
Donc problème de vérification précise entre doctrine et action - la
première s'expliquant par la seconde et réciproquement - problème qui
selon nous introduit le discours de la reconstitution d'UNE CONSTANTE
HOMOGENE A L'INTERIEUR DES MANIFESTATIONS PLURALISTES DE L'ANARCHISME.
Celles-ci marquent et confirment justement les limites de superposition
"autoritaire" entre mouvement spécifique et classes exploitées, en ce
sens que le premier n'impose pas aux secondes un schéma préconstitué -
comme c'est par exemple le cas du marxisme - mais en exprime
précisément les multiples tendances pour autant que celles-ci sont
HISTORIQUEMENT révolutionnaires. Mais comme pour être telles ces
tendances doivent émerger de façon spontanée et libre -c'est-à-dire de
manière autonome - il y a une coïncidence entre celle-ci et
l'anarchisme: coïncidence pratique et théorique parce que ce dernier
est également, comme on le sait, pluralité et autonomie. Nous ne sommes
cependant pas d'accord avec Jean Maitron lorsqu'il définit ce
pluralisme - qui comprend l'antimilitarisme, l'éducation
anti-autoritaire, les expériences de communauté libre, etc. - comme une
" dispersion des tendances , l'imputant au manque " de cohésion doctrinale de l'anarchisme . Reste plutôt à savoir
jusqu'à quel point certains de ces courants, spécialement ceux relatifs
à l'efflorescence individualiste de la fin du siècle dernier, ont été
des expressions authentiques de celui-ci.
Mais outre ce dernier problème en un certain sens marginal, reste
toujours ouverte la question relative à une SUBORDINATION DE FAIT de
l'action à la pensée, considérées ici l'une comme expression du
mouvement spécifique et l'autre comme expression du mouvement social,
hiérarchisation qui s'est quelquefois présentée par exemple en Espagne
dans le rapport FAI CNT. Maintenant, du moment que le nœud à dénouer
pour comprendre cette SUBORDINATION se trouve dans les conséquences
historiques de la division entre mouvement politique et mouvement
économique - division décidée à la Conférence de Londres de 1871-, nous
devons analyser ces conséquences pour saisir dans quelle mesure
l'anarchisme les a subies (en les renversant cependant positivement)
Examinons les donc brièvement en partant de la racine théorique qui les
a engendrées: la conquête du pouvoir politique prônée par les
marxistes. Mais que signifiait cette conquête par rapport à l'idée et à
la pratique internationaliste. A notre avis cela signifiait leur total
renversement. En effet, pour conquérir le pouvoir politique les classes
inférieures auraient dû effectuer la lutte A L'INTERIEUR des frontières
nationales. Ce n'est que dans ces limites, c'est-à-dire à l'intérieur
de chaque Etat national, qu'elles pouvaient vraisemblablement conquérir
ce pouvoir. La conséquence était cependant que l'indissociable binôme
de la lutte économico-politique, entendue comme lutte SIMULTANEE contre
le capitalisme et d'Etat, était détruit du fait qu'on privilégiait la
seconde par rapport à la première. Ce qui n'aurait dû être qu'un moyen
(la lutte politique) devenait en fait une fin, et la fin
(l'émancipation économique) devenait un moyen. Conséquences: à l'unité
(au-dessus des Etats nationaux) des intérêts objectifs des exploités -
intérêts fondés sur la lutte économique pour l'émancipation de ces
derniers -~ était substituée l'unité fictive de la lutte politique,
avec pour inévitable résultat que l'initiative révolutionnaire des
exploités restait conditionnée par l'initiative stratégique des Etats
nationaux .
(Entre parenthèses: à notre avis. ce sont là les racines historiques de
l'impuissance de la Seconde Internationale face à la Première Guerre
Mondiale).
Si cette interprétation est juste, il devient donc évident que la
SUBORDINATION DE FAIT DE L'ACTION A LA PENSEE, pour autant qu'elle
s'exprime dans les exemples rapportés plus haut ou même dans d'autres,
a été due à une carence de la pratique internationaliste de la part de
l'anarchisme. En outre, il devient tout aussi clair qu'en favorisant
l'initiative stratégique des Etats nationaux, cette carence favorisait
simultanément l'action directement répressive de ceux-ci, avec pour
conséquence que le mouvement révolutionnaire en général et anarchiste
en particulier se substituait et se superposait au prolétariat - qui
dans de tels moments tendait à se mettre sur la défensive -, donnant
lieu ainsi à cette SUBORDINATION.
En tenant compte de cette dimension - ambivalente, comme nous l'avons dit
- il est maintenant possible de voir dans quelle mesure la diffusion de
l'anarchisme dans les masses permit à ces dernières de le pratiquer
dans ces moments et dans ces formes qui ne se révélèrent pas
"officiellement" comme tels. Avec ce critère nous entendons regrouper
la pratique anarcho-syndicaliste et toutes les pratiques sociales
libertaires. A ce niveau, le travail à effectuer pour retrouver ces
mouvements des classes exploitées devient extrêmement problématique. Le
deuxième aspect de la question posée au début de ce paragraphe, celui
relatif à la GENERALISATION DE L'ANARCHISME et à une reconstitution en
dehors de ses limites proprement dites, se livre maintenant tout
entier: mouvement social et mouvement spécifique, lutte de classe et
lutte révolutionnaire, anarchisme et syndicalisme, etc., confluent ici
en une structure intégrante difficile à distinguer dans ses composants.
En effet, comment évaluer, interpréter, définir et reconnaître cette
GENERALISATION? Réponse: EN LISANT L'ACTION REVOLU~ONNAIRE (LIBERTAIRE
ET EGALITAIRE) DES OPPRIMES COMME UNE PENSEE ANARCHISTE QUI S'EST FAITE
HISTOIRE.
L'ANARCHISME COMME SUJET HISTORIQUE NON MODIFIABLE
Pour répondre à ces questions, il faudrait selon nous dégager et
éclaircir la NATURE HISTORIQUE de l'anarchisme. C'est justement de
cette apparente contradiction formelle entre deux termes (la nature
exprimant presque une idée de répétitivité et l'histoire celle du
changement), c'est donc de ce jeu de mots contradictoire qu'il est
possible de partir pour une explication utilisant analogiquement cette
expression. A la différence de tout autre mouvement politique et
social, l'anarchisme, au cours de son développement historique, N'EN
EST JAMAIS VENU A MODIFIER OU A REMPLACER SES FINA LITES ORIGINELLES.
Il a toujours été présent à l'histoire, c'est-à-dire comme sujet
historique non modifiable: en cela réside tout son "extrémisme". Cela
ne l'a pas empêché de croître et se modifier puisque cette croissance
et cette modification ont surtout concerné son interlocuteur
historique. Ayant de tous temps été l'interlocuteur des masses
opprimées, l'anarchisme a évolué et s'est modifié à mesure que le tissu
historique, social, politique, ethnologique de celle-ci s'est
transformé. Des ouvriers parisiens de la Commune aux artisans suisses
du Jura, des paysans d'Andalousie aux ouvriers catalans, des moujiks
russes aux ouvriers de l'I.W.W., l'anarchisme, alors qu'il évolue
HISTORIQUEMENT en fonction des sujets historiques représentés (d'où son
pluralisme), reste IDEOLOGIQUEMENT identique à lui-même quant à
l'objectif final (d'où son "utopisme"): l'émancipation intégrale.
Cette définition peut sembler passablement schématique, et elle
l'est si l'on regarde de près certains événements (il suffit de penser
à l'entrée de quelques "anarchistes" espagnols au gouvernement), mais
elle reste valable Si l'on considère globalement le cours du
développement historique de l'anarchisme. Dans ce cas, la continuité
apparaît linéaire. ininterrompue. Du reste, c'est la seule méthode
valable pour une historiographie de l'anarchisme, car c'est la seule à
donner un critère permettant d'évaluer la cohérence théorique (le ce
dernier par rapport à son action historique. A l'intérieur même de
cette dimension, on doit également mesurer celle relative au rapport
entre mouvement anarchiste et contexte historique général, dans la
mesure où ce dernier est plus un élément permettant de QUANTIFIER la
perspective historique, alors que 1' anarchisme au contraire permet de
QUALIFIER, dans cette quantification, les moments répétés de passage
des temps historiques aux temps révolutionnaires. En dernière analyse.
le point de référence reste toujours l'action historique de
l'anarchisme. Et en vertu de la considération exposée plus haut, il le
reste pour N'AVOIR PAS REMPLACE OU MODIFIE SES FINALITES ORIGINELLES AU
COURS DE SON DEVELOPPEMENT HISTORIQUE. En somme pour avoir proposé,
dans la praxis de la POSSIBILITE PROJECTUELLE, l'explication et la
réalisation du changement historique en fonction des besoins des masses
opprimées: la libération de toutes leurs capacités créatrices à travers
l'affirmation que n'est pas protagoniste de l'histoire une classe en
particulier, mais LA PRATIQUE REVOLUTIONNAIRE, LIBRE ET EGALITAIRE DE
CELLE-CI. En se présentant ces cent dernières années comme un spectre
identique à lui-même, l'anarchisme nous a fait voir les multiples
couleurs de l'exploitation et de l'inégalité qui se sont réfractées
dans sa continuité.
Nico BERTI -
Traduit de l'italien par Roméo ALFA
E. Santarelli, "Il Socialismo Anarchico in Italia", Feltrinelli, Milan,
1973. Santarelli écrit plus haut "Avant tout, se pose la question de la
légitimité d'une histoire de l'anarchisme. Est-il possible de concevoir
l'histoire d'une idée et d'un mouvement qui nient sous la forme
utopique et la Société capitaliste et, après 1917, la nouvelle société
socialiste ?" ibid. Santarelli conclut en affirmant que seul le
marxisme est à même d'expliquer l'histoire de l'anarchisme (ibid., p.
231).
Voir, par exemple, les interprétations contradictoires de Gian-Maro
Bravo. Celui-ci écrit d'abord qu'il est "erroné de ne voir dans
l'anarchisme que le "romanesque", le lien avec l'arriération
économique" cf. GM. Bravo: "GIi Anarchici, Utet, Turin, 1971, p.14)
puis, après quelques mois, il affirme:
J.JOlI : Gli Anarchici, Il Saggiatore Il, 1970, p.11
G.Woodcock "L'Anarchia. Storia delle ldee e dei Movimenti Libertari",
Feltrinelli, Milan, 1966, p.41b Sur ces interprétations, voir la
critique de Daniel Guérin dans "L'Anarchismo dalla Dottrine all'azione"
, Samona e Savelli, Rome, 1969, pp.167-168
G.Woodcock op. cît., p. 415
J. Joll op. cit , p.19
JolI écrit encore : " Les anarchistes s'accordent à supposer que dans
la société nouvelle régneront une simplicité et une frugalité extrêmes,
et que les hommes seront heureux de se débarrasser des conquêtes
techniques de l'ère industrielle: leur pensée semble souvent se fonder
sur la vision romantique et traditionaliste d'une société perdue, d'un
monde idéalisé d'artisans et de paysans, ainsi que sur la condamnation
irrévocable de l'organisation sociale et économique contemporaines,
ibidem, p.360.
A ces thèses superficielles, on peut opposer par exemple la
conception kropotkinienne, compIexe et raffinée, de Ia technologie mise
en relief par le sociologue et urbaniste américain Lewis Mumford. Cf.
Muinford: (La Citta Nella Storia", Comunita, Milan, 1964, pp.639640.
N.D.T. : édition française: "La Cité à travers l'Histoire", Le
Seuil, Paris, 1964). Sur le même argument, voir également I'essai de C.
Dogue : "L'Equivoco della CittaGiardinoe, RL, Naples, 1953, pp.33.34.
(Nouvelle édition Crescita Politica, Florence, 1974).
TeIIe est généralement la thèse de fond de l'historiographie courante, marxiste et non marxiste.
Pour l'Italie voir à ce propos E Conti "Le Origini de Socialismo a
Firenze", Rinascita, Rome, 1950, pp 144145 F Della Peruta "Democrazia e
Socialismo nel Risorgimento", Editori Riuniti, Pom, 19/3 p 28h G
Trevisiani "Storia del Movimento Operaio Italiano. Dalla Prima
lnternzionele a Fine Secolo" Avanti Milan, 1960, vol. Il, p.117; A
Rumano: "Storia del Movimento socialiste in ltel'a Testi e Documenti.
1861-1882i,Laterza, Ban, 1967, vol. III, p.433; pour l'Espagne , voir
l'ensemble du point de vue de Gerald Brenan dans sa "Storia della
Spagna" -1874~1936-< Einaudi Turin 1910, pp.128-192, où l'anarchisme
est considéré comme une représentation renversée dans un sens
révolutionnaire des plus profondes traditions ibériques;
AIdo Garosci lit la genèse de l'anarchisme espagnol dans le manque
d'un rapport organique entre le peuple et l'Etat qui en maintenant
certaines structures médiévales, restait en dehors de la vie moderne
d'ou l'esprit de rébellion et I'extranéité des classes subalternes à
l'égard du pouvoir. Indirectement on pourrait également dire ici que
l'anarchisme nait d'une arriération socio-politique. Cf. A.Garosci
"Problemi dell' Anarchismo Spagnolo", in "Anarchici e Anarchia nel
Mondo contemporaneo" Fondation Luigi Emaudi, Turin, 1971, pp.59,60,61.
Pas besoin d'étayer cette thèse quand on pense que la Commune de Paris
tomba justement à cause de I'indifférence des masses paysannes et du
manque de liens avec celle-ci. Les "Lettres à un Français" de Bakounine
en restent un dramatique témoignage. Cf. M. Bakounine : "Lettres à un
Français sur la Crise actuelle ", in M. Bakounine . œuvres, Stock,
Paris, 1907, pp.71-284. Voir de toute façon ce que Edouard Dolléans
écrit sur la prépondérance des proudhoniens et, plus généralement, des
"communistes non autoritaires dans la Commune (cf. E. Dolléant: "Storia
de Movimento Operaio", Edîzioni Leonardo, Rome, 1946, vol. I, p.4041,
laquelle fut le résultat de la diffusion du socialisme dans la classe
ouvrière urbaine: cf. J. Bruhat, J. Dautry, E.Tersen "La Commune de
1871", Editions Sociales, Paris, 1960, pp.25-30.
Même après Ia Première Internationale, l'anarchisme français ne
perdra pas ce caractère. Il suffit de penser à l'essor de
l'anarcho-syndicalisme qui trouvait ses racines dans la classe
ouvrière. A ce propos, voir J. Julliard : "Fernand Pelloutier et les
origines du syndicalisme d'action directes, Le Seuil, Paris, 1971. pp.
117-262; et le texte classique du même Pelloutier: "Histoire des
Bourses du Travail, Gordon et Breach, Paris, 1971.
Celui-ci écrit que l'implantation de l'anarchisme italien est à
rechercher au "sud de l'Apennin toscano-émilien. Cette ligne
constituera toujours, grosso modo, un élément de distinction entre une
société capitaliste évoluée et une société arriérée" . Cf. Sentarelli:
"Il Socialismo Anarchicos..., p.26. Cette opinion doit être quelque peu
remaniée. Surtout en ce qui concerne les années 80, l'anarchisme
italien présente une distribution géographique assez homogène et
uniforme. Pour la période de la Première Internationale, voir à ce
propos le rapport du Préfet de police de Rome relatif au "nombre des
sections formant la Federazione Italiana", Cf. Archivin tii Stato di
Roma, No 771 Gabinetto, Questura della città e circondano di Roma, dans
le fasc. "Prefetture 1874e, Pros. 164, No 2. Voir aussi, toujours pour
la période de la Première Internationale, l'analyse de la répartition
sociale de ses adhérents faite par Pier-Carlo Matini dans "Le Prima
Internazionale in Italia. Problemi di una Revisione Storiografica", in
AA.VV.: "Il Movimento Operajo e Socialista. Bilancio storiografico e
Problemi Storici", Edîzione del Gallo, Milan, 1965, pp. 95113. Cette
analyse démontre l'erreur des interprétations sociologiques qui veulent
que l'anarchisme italien soit une expression de la petite bourgeoisie,
des "" et des marginaux sociaux. Dans la foulée, voir également la
reconstitution faite par Letterio Brîgugîlo des forces anarchistes
opérant en Italie dans les années 80, in "Il Partito Operaio Italiano e
Gli Anarchici", Edizioni di Storia e Letteratura, Rome. 1969, pp,1522.
On peut relever une interprétation indirecte de ce que nous soutenons
en lisant ce qu'écrit Luigi Lotti" sur I'essoufflement du mouvement
anarchiste italien dans les années précédant la Semaine Rouge. Cette
situation changea rapidement à partir des années 1911-1912 parce que
commença justement à se manifester ce climat révolutionnaire qui
déboucha, en 1914, sur les journées insurectionnelles de Juin. Cf. L.
Losti "La Settimana Rossa", Felice Le Monnier,, Florence 1965,
pp.-l-10. On peut faire la même remarque pour le mouvement anarchiste
russe qui était encore plus faible dans les années précédant la
révolution. Cf. Voline: "La Résolution Inconnue", Belfond, Paris, 1972,
vol., p.61.
En ce qui concerne I'Italie, voir l'essai de F. Della Peruta: "La Banda
de Matese e il Fallimento della Moderna Jacquerie in Italie", in
"Movimento Operalo", Milan, Anno VI, Nuova Serie No 3, Mai Juin 1954
pp. 339-340. Au contraire, Pier-Carlo Masini affirme justement que les
internationalistes ne s'illusionnaient pas sur la possibilité de faire
éclater une révolte paysanne, ils voulaient seulemert donner un
exemple. En outre, le choix du midi ne fut pas tant dicté par une
quelconque vocation stratégique de celui-ci que par des considérations
tactiques sur le potentiel révolutionnaire présent dans le Mezzogiorno
à ce moment-là. Rappelons qu'une tentative du même genre avait été
faite à Bologne trois ans auparavant: donc aucune vocation
révolutionnaire paysanne particulière N.D.T.: les sources
disponibles en francais sur la tentative d'insurrection bolognaise et
sur la "Bande du Matese" Sont quasi inexistantes.
Signalons toutefois le bouquin de Bacchili qui, en dépit de son
orientation tendancieuse, fournit nombre d'indications relativement
intéressantes. Cf. Riccardo Bacchelli: "La Folie Bakounine Julliard
Paris 1973 I Voir P.C. Masini :"Gli Intemazionalisti. La Banda del
Matese (1876 1878) editions Avanti rome Milan 1958, pp.55-57. Pour
l'Espagne, il y a la fameuse thèse de Hobsbawn sur l'amalgame
anarchisme/arriération socio-économique (cf. R- Hobsbawn:
"I ribelli" Einaudi Turin 1966 pp.116 -117 totalement réfutée par
celle de René Lamberet qui soutient que les zones ou se développa
l'anarchisme étaient les "plus évoluées" d'Espagne. Cf. R. Lamberet
"Les travailleurs espagnols et leur conception de l'anarchie de 1868 au
début du XX. siècles, in "Anarchici e Anarchia ", p. 791. A propos des
événements de 1873, Miklos Molnar affirme tout bonnement que ceux-ci
échouèrent parce que l'anarchisme ibérique avait un caractère trop
urbain et ouvrier par rapport aux besoins des paysans et des ouvriers
agricoles. Voir M. Molnar "A propos de l'insurrection cantonaliste de
1873 en Espagne, l'attitude des anarchistes et la critique d'Engels ",
in Anarchici e Anarchia,,.", p.1Ool. Molnar soutient tout le contraire
de ce qu'affirme Hobsbawn dans le sillage d'Engels.
J. Rougerie. "Composition d'une population insurgée. L'exemple de la Commune", in "Le Mouvement Social, No 48, Paria, 1964.
C'est le type d'historiographie qui reconstitue l'anarchisme a travers
les faits sensationnels. Des exemples récents nous sont fournis par R.
Kramer-Badoni: "Anarchia, Passato e Presente di un' Utopia". Bietti,
Milan, 1972; R. Manevy et P. Diole: "Sous les plis du Drapeau Noir. Le
Drame de l'Anarchie", Domat, Paris, 1949; G. Guilleminalt - A. Mahé:
Storia delI' Anarchia " Vallecchî, Florence, 1974.
C'est une question Importante laissée en suspens par Max Nettlau. Le
découpage historiographique de ses œuvres est fondé sur un
développement en soi cohérent mais dépourvu de liens Organiques avec
l'histoire générale. Cette interprétation "Subjectiviste", exemplaire
du point de vue de la vérification continuelle entre doctrine et
action, - l'une expliquant l'autre et réciproquement -, nous l'adoptons
totalement. Cette position doit cependant s'ouvrir de la façon indiquée
plus haut, c'est-à-dire par élargissement du point de vue
"subjectiviste". Pour Max Nettlau, voir les sources suivantes: M.
Nettlau: "Breve Storia delI' Anarchismo", L'Antistato, Cetena, 1964 N.D.T.: en français: "Histoire de l'Anarchie", Ed. de la Tète de Feuilles, 19711; M. Nettlau: "Bakunin e l'lnternazionale in Italia dal 1864 al
1872", Edizioni del Risveglio, Ginevra, 1928 (réédité par Samona e
Savelli, Rome, 1970"; M. Nettlau: "Errico Malatesta ", Il Martelle, New
York, s.d.; M. Netllau: "La Première Internationale en Espagne
(18681888>, Dordrecht-Hollande, 1971.
Pour la forme organisationnelle des Bourses du Travail, cf. F. Pelloutier: "Histoire des Bourses du Travail", pp.283, 295.
Le même discours a également une certaine valeur analogique pour l'USI,
l'Union Syndicale Italienne. Organisation de coloration anarchiste très
active jusqu'à l'arrivée de Mussolini au pouvoir. Elle comptait près de
500000 membres en 1922. N.D.T. Récemment, Maurizio Antonioli et Brune
Bezza ont écrit avec justesse qu'on pouvait y relever deux modèles
contradictoires. Le premier, anarchiste, est opposé "à la logique même
du capitalisme centralisateur, de plus en plus assimilable à l'Etat",
le second au contraire, syndicaliste révolutionnaire, accepte "le
modèle de développement capitaliste en vue de la prise en main de la
gestion de la production par la classe ouvrière". Par contre, nous ne
concordons pas pour voir dans le modèle anarchiste le point faible de
l'USl; pour nous c'est évidemment le contraire, Cf. M. Antonioli - B.
Bezza: "Note sul Sindacalismo Industriale in Italia: Filippo Corridoni
e la eRiforma della Tecnica Sindacale", in "Primo Maggior" No 2,
Octobre 1973 - Janvier 1974, p. 33 et p. 38.
Ce problème historiographique très important a été soulevé récemment
par Carmela Metelli di Lallo dans: "Componenti Anarchiche nel Pensiero
di J.J. Rousseau", La Nuova italia, Florence, i R70, pp. 28-30
Voir D. Guérin "Le Marxisme libertaire", in "Anarchici e Anarchia", pp.
442-457; Guérin soutient dans cet essai qu'il y a une convergence
théorique et pratique entre l'enseignement marxiste authentique et la
pensée anarchiste. Le discours, qui s'appuie plus sur des affirmations
que sur des démonstrations se présentant donc comme une proposition
pratique plutôt qu'une considération théorique " le marxiste libertaire
n'est pas un exégète, mais un militant", P. 448> -, se fonde sur la
constatation de la communauté des objectifs finaux. Pour étayer cette
opinion, il donne pour exemple l'identité des jugements de Marx et Bakounine sur la Commune de Paris. Cela lui permet de passer par dessus
la signification opérationnelle de l'idée marxiste de l'extinction de
l'Etat ainsi que son antipode anarchiste de l'abolition de l'Etat. Cf.
M. Roberti: "L'lmpossibile Suicidios", in "Rivista Anarchicat", Anno
IV, No 5, Juin-Juillet 1974, Milan. Toujours sur la problématique du
"marxisme-liber-taire", il serait utile de consulter l'essai de
Giuseppe Rose qui met en évidence toutes les incongruités de cette
synthèse. Cl. G. Rose: "Le Aporie del Marxismo Libertarlo", RL,
Pistola, i 971.
Prenons par exemple le jugement général de l'historiographie marxiste
tendant a dénier toute validité scientifique à la pensée de Bakounine .
Sur quoi ce jugement se base-t-il ? En grande partie sur le discours de Bakounine au Congrès de la Ligue de la Paix et de la Liberté à Berne en
Septembre 1868. bans ce discours, il aurait plusieurs fois affirmé
vouloir "l'égalité des classes". Bien; voyons donc ce que Bakounine a
réellement dit et fait imprimer (d'abord dans le " Kolokol", puis dans
les "Mémoires" rie la Fédération Jurassienne>: "Je veux la
suppression des classes, tant dans les rapports économiques et sociaux
que politiques ... Il faut que tous les hommes soient en même temps
intelligents et travailleurs et que fous puissent vivre également de
leur cerveau comme de leurs bras, Alors, Messieurs, alors seulement,
l'égalité et la liberté politique deviendront une vérité. Voilà donc ce
que nous entendons par "égalité des classes") Il aurait mieux valu dire
Ia suppression des classes, l'unification de la société par abolition
de l'inégalité économique et sociale. Mais nous avons aussi demandé
l'EGALISATION DES INDIVIDUS, et c'est surtout cela qui nous attire
maintenant toutes les foudres." cf. M. Bakounine " Discours au Congrès
de Berne de la Ligue de la Paix et de la Liberté ",,in M. Bakounine "La
Comune e lo Stato", Libreria editrice Tempi Nuovi , Milan, 1921, pp.
67-60 et suivt. Analysons un moment ces propositions. Bakounine affirme
avant tout vouloir " la suppression des classes" , terme qui équivaut
substantiellement a celui d'abolition. Mais tout de suite après il
explique que l'expression "Egalité des classes", quoiqu'en sachant
qu'elle n'est pas rigoureusement correcte si bien qu'il dit lui-même:
"il aurait mieux valu dire la suppression", est presque due à une
homologie verbale avec cette autre proposition qui veut l'égalité des
individus. Maintenant, il faut se demander pourquoi Bakounine fait
cette affirmation. Parce qu'il ne se contente pas de l'expression
"suppression des classes" mais vaut aussi l'égalité des individus ? Il
semble que la réponse est claire: la ponctualité bakounienne découle de
la nécessité théorique de préciser qu'au delà de l'abolition "ou
suppression" des classes - ou bien, marxistement, de l'égalité de tous
devant la propriété, il y a le problème, après cette première égalité,
de créer celle devant le travail, laquelle s'obtient en mettant tous
les individus dans les mêmes conditions matérielles de manière à ce
qu'ils "puissent vivre également de leur cerveau comme de leurs bras".
Si la suppression des classes appartient à la phase de destruction du
capitalisme, l'égalité des individus appartient à la phase de
construction du socialisme, lequel ne nait pas automatiquement de la
suppression du premier. D'où une lecture bakounienne des classes qui,
en expliquant l'insuffisance théorique marxienne à cet égard. tend à
les ramener à la racine structurelle de l'inégalité: la division du
travail. Maintenant, face à la très gronde conscience scientifique de Bakounine qui tend à démontrer que la division des classes se reproduit
automatiquement si l'on ne détruit pas la racine structurelle ( la
division du travail*), et donc que l'égalité de tous dépend de
l'intégration de ce dernier (à travers l'activité manuelle et
intellectuelle simultanée), donc face à cette très grande conscience,
les marxistes dogmatiques et non dogmatiques dégoisent des critiques
approximatives et des appréciations pathétiques. Voir à ce propos ce
qu'écrivent Antonio Bernieri, Gian-Marlo Bravo et Wolfgang Harich, pour
n'en citer que quelques-uns. Pour Bernieri, cf. la préface à F. Engels:
"L'lnternazionale e gli Anarchici", Editori Riunitî, Rome, 1965, p.8 en
particulier; pour Bravo, cf. la préface à Marx-Engels: "Marxismo e
Anarchismo", Editori Riuniti, Rome, 1971; quant à Harich, nous
renvoyons À son livre "Critica deil' lmpazienza Rivolutionariai",
Milan, Feltrinelli, 1972, p.64. Nous devons cependant constater une
sous-évaluation de la pensée de Bakounine même de la part de quelques
libertaires. C'est le cas de Marianne Enckeli, qui a écrit à la p.121
de la revue Interrogation (No I):" Les instruments d'analyse, la
méthode sociologique et économique, qui appartiennent aux
problématiques actuelles, c'est chez Marx que nous les trouvons, c'est
avec lui ou contre lui que nous pouvons exercer notre critique, en
laissent de côté ses propositions tactiques et ses comportements
autoritaires. Chez Bakounine , chez les anarchistes, on trouve d'autres
choses: le diable au corps, et une abondance d'idées subversives."
Bref, pour comprendre la techno-bureaucratie d'aujourd'hui, plutôt que
d'aller lire les pages quasi prophétiques de Bakounine sur "Etat et
Anarchie", selon Enckell on doit évidemment lire celles de Marx qui
ironiseraient sur ces anticipations (cf. K. Marx: "Comment Critici a
"Stato e Anarchie", n K. Marx - F. Engels: "Critico delI' Anarchismo",
Emaudi, Turin, 1972, pp.351-367.
*) Dans le schéma marxien, l'intégration du travail
intellectuel et du travail manuel dans chaque individu est présente
dans les fins (voir ces points dans les "Manuscrits de 1844", sur le
"Manifeste du Parti Communiste", et surtout dans "L'Idéologie
Allemande" mais non dans les moyens et ne constitue donc pas un élément
fondamental du processus révolutionnaire. Toute la "dégénérescence
historique" du marxisme est potentiellement contenue dans la
contradiction théorique entre fins et moyens.)
J. Maitron: "Histoire du Mouvement Anarchiste en France "166O~1914",
Société universitaire d'éditions et de librairie, Paris, 1951, p.319
(réédition chez Maspéro, 2vol., 1975>,
Ibidem.
Indiquons à cet égard que l'historiographie marxiste et non marxiste n'a pas saisi dans se signification authentique l'opposition anarchiste à la Conférence de Londres. L'opposition, en effet, ne découlait pas seulement du rapport méthodologique avec les principes de l'Abstentionnisme Politique, mais aussi des raisons exposées ci-dessus. Ainsi ni Cole, ni Molnar, ni Arru, pour ne citer que ces trois exemples, ne semblent avoir saisi les termes réels du probléme. Cf. G. D.H. Cole: "Storia del Pensiero Socialista: Mar"ismo e Anarchîsmo", Laterza, Ban, 1967, vol. Il, pp. 224-225; M. Moînar: "Le Déclin de la Première Internationale. La Conférence de Londres de 1671", Droz, Genève, 1963, p. 99: en surévaluant la tendance parlementaire marxiste, Molnar déplace le discours historique sur un plan trop idéologique et fait donc indirectement apparaître l'opposition anarchiste comme une simple opposition de principe; A. Arru: "Classe e Partito nella Prima Internazionale", De Donato, Ban, 1972, pp.37-76. Cette dernière non seulement renverse les données du problème mais aussi le sens des intentions bakouniennes. Le discours de Leo Valiani est différent qui explique que face aux partis politiques démocratiques tirant leur consistance de l'influence de la Révolution française, "le mouvement socialiste ne trouve d'autre forme pratique de différenciation que dans la renonciation à œuvrer avec ceux-ci sur le terrain politique et dans l'opposition à ceux-ci d'une négation totale et absolue de la politique, position spécieuse en théorie, cartes, mais en pratique inévitable à cette époque". Bien qu'il interprète correctement le faît dans son processus historique. Valiani néglige et sous-évalue les développements historiques de cette intransigeance qui ne disparaît pas avec le passage du mouvement socialiste d'inspiration marxiste sur le terrain parlementaire. Les raisons idéologiques de l'abstentionnisme furent aussi un produit des contingences historiques du moment mais ne finirent pas avec celui-ci. Cf. L. Valiani: "Considerazioni su Anarchismo e Marxismo in Italia e in Europa dopo la Conferenza di Rimini", in AA.VV.: "Anarchismo e Socialismo in Italia (1872-1692">, Editori Riuniti, Rome, 1973, p. 146.
Par exemple, Joaquin Romero-Maura a récemment écrit que
l'anarcho-syndicalisme espagnol naquit et prospéra dans les premières
années de ce siècle sans l'apport spécifique des syndicalistes. C'est
par cette faiblesse de la composante syndicale et par contre, par la
prépondérance de l'élément idéologique anarchiste (les organisateurs
ouvriers étaient tous des militants anarchistes) que Romero-Maura
explique la différence avec l'anarcho-syndicalisme français qui
présentait exactement les caractères opposés. Selon nous, les
conséquences sont facilement décelables: tandis que le premier maintint
toujours fermement le but idéologique de son action - en vertu de
l'orientation anarchiste initialement imprimée - le second dégénéra au
bout de quelques années en syndicalisme pur d'inspiration sorélienne,
perdant dans cette dégénérescence toute sa force offensive et
organisationnelle. Cf. J. Romero Maura": "Les Origines de l'Anarcho
syndicalisme en Catalogne", in "Anarchici e Ananchia", pp.1 1 5-117.
Sur l'orientation explicitement anarchiste de la CNT, voir également ce
qu'en écrit son meilleur historien: cf. J. Peirats: "La C.N.T. en la
Revolucion Espanola", Ruedo Iberico, Paris, 1969, tome I, p.21.
Toutefois, cela n'empêcha pas quelques graves déviations, même avant
l'entrée des anarchistes au gouvernement "n 1936-37. Pour comprendre
l'orientation théorique des anarcho-syndicalistes français et leur
parabole vers le sorélisme, outre le débat Monatte-Malatesta
("Compte-rendu du Congrès Général Anarchiste d'Amsterdam", Paterson,
N.J., s.d., pp. 14 et suiv.), voir ce qu'écrit Christian de Goustine
sur l'évolution de la pensée de Pouget. Cf. Ch. de Goustine: "Pouget.
Les matins noirs du Syndicalisme", Ed. de la Tête de Feuilles, 1972,
pp. 85 & 132. Evolution que marque la tentative d'inclure
historiquement l'idéologie anarchiste à l'intérieur d'un rapport qui
voit la centralité de l'affrontement entre classe ouvrière et capital.
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