La sensibilité individualiste
Amitié et Socialité
L'Ironie
Deux types d'immoralisme
Anarchisme et individualisme
AVANT-PROPOS
On s’est
proposé
d’étudier ici
quelques aspects
de la sensibilité
individualiste et
quelques
attitudes
intellectuelles
voisines de
l’individualisme,
telle que
l’immoralisme
et l’anarchisme.
Le titre de ce
livre indique
l’absence de
préoccupations
dogmatiques. On
ne veut
formuler que les
placitad’une
sensibilité
particulière qui
ne vise pas à
universaliser
ses
préférences.
Aussi bien,
l’individualisme
n’est-il pas
objet de
prosélytisme. Il
n’a de valeur à
ses propres
yeux que s’il
est une
personnelle
sensation de
vie.
LA SENSIBILITÉ
INDIVIDUALISTE
Le mot individualisme peut désigner soit une doctrine sociale, soit une forme de sensibilité.
C’est dans le premier sens qu’il est pris par les économistes et les politiques.
L’individualisme économique est la doctrine bien connue du non-interventionnisme, du
laisser-faire, laisser-passer. L’individualisme politique est la doctrine qui réduit l’État à la
seule fonction de défense à l’extérieur et de sécurité à l’intérieur ; ou encore celle qui
préconise la décentralisation (régionalisme et fédéralisme), ou encore celle qui défend les
minorités contre les majorités (libéralisme) et se trouve amenée par la logique à prendre en
mains la cause de la plus petite minorité : l’individu.
Tout autre est l’individualisme psychologique. - Sans doute, il peut y avoir un lien entre
l’individualisme doctrinal et l’individualisme sentimental. Par exemple, Benjamin Constant
fut un individualiste dans les deux sens du mot. On peut être individualiste doctrinaire et ne
posséder à aucun degré la sensibilité individualiste. Exemple : Herbert Spencer.
La sensibilité individualiste peut se définir négativement. Elle est le contraire de la
sensibilité sociable. Elle est une volonté d’isolement et presque de misanthropie.
La sensibilité individualiste n’est pas du tout la même chose que l’égoïsme vulgaire.
L’égoïste banal veut à tout prix se pousser dans le monde, il se satisfait par le plus plat
arrivisme. Sensibilité grossière. Elle ne souffre nullement des contacts sociaux, des
faussetés et des petitesses sociales. Au contraire, elle vit au milieu de cela comme un
poisson dans l’eau.
La sensibilité individualiste suppose un vif besoin d’indépendance, de sincérité avec soi et
avec autrui qui n’est qu’une forme de l’indépendance d’esprit ; un besoin de discrétion et de
délicatesse qui procède d’un vif sentiment de la barrière qui sépare les moi, qui les rend
incommunicables et intangibles ; elle suppose aussi souvent, du moins dans la jeunesse, cet
enthousiasme pour l’honneur et l’héroïsme que Stendhal appelle espagnolisme,et cette
élévation de sentiments qui attirait au même Stendhal ce reproche d’un de ses amis : « Vous
tendez vos filets trop haut. » Ces besoins intimes, inévitablement froissés dès les premiers
contacts avec la société, forcent cette sensibilité à se replier sur elle-même. C’est la
sensibilité de Vigny : « Une sensibilité extrême, refoulée dès l’enfance par les maîtres et à
l’armée par les officiers supérieurs, demeurée enfermée dans le coin le plus secret du
cœur. » Cette sensibilité souffre de la pression que la société exerce sur ses membres : « La
société, dit Benjamin Constant, est trop puissante, elle se reproduit sous trop de formes,
elle mêle trop d’amertume à l’amour qu’elle n’a pas sanctionné... » Et ailleurs :
« L’étonnement de la première jeunesse à l’aspect d’une société si factice et si travaillée
annonce plutôt un cœur naturel qu’un esprit méchant. Cette société d’ailleurs n’a rien à en
craindre. Elle pèse tellement sur nous ; son influence source est tellement puissante qu’elle
ne tarde pas à nous façonner d’après le moule universel. Nous ne sommes plus surpris alors
que de notre ancienne surprise, et nous nous trouvons bien sous notre nouvelle forme, comme
l’on finit par respirer librement dans un spectacle encombré par la foule, tandis qu’en
entrant on n’y respirait qu’avec effort... Si quelques-uns échappent à la destinée générale,
ils enferment en eux-mêmes leur dissentiment secret ; ils aperçoivent dans la plupart des
ridicules le germe des vices ; ils n’en plaisantent plus, parce que le mépris remplace la
moquerie et que le mépris est silencieux [1]. » L’espagnolisme de Stendhal se hérisse devant
les vulgarités et les hypocrisies de son petit milieu bourgeois de Grenoble [2]. Un peu plus
tard, à Paris, chez les Daru, il exprime la même horripilation : « C’est dans cette salle à
manger que j’ai cruellement souffert, en recevant cette éducation des autres à laquelle mes
parents m’avaient si judicieusement soustrait... Le genre poli, cérémonieux, encore
aujourd’hui, me glace et réduit au silence. Pour peu qu’on y ajoute la nuance religieuse et la
déclamation des grands principes de la morale, je suis mort. Que l’on juge de l’effet de ce
venin en janvier 1800, quand il était appliqué sur des organes tout neufs et dont l’extrême
tension n’en laissait pas perdre une goutte [3]. » - Même froissement intérieur, plus
profond et plus intime encore chez Amiel : « Peut-être me suis-je déconsidéré en
m’émancipant de la considération ? Il est probable que j’ai déçu l’attente publique en me
retirant à l’écart par froissement intérieur. Je sais que le monde, acharné à vous faire
taire quand vous parlez, se courrouce de votre silence quand il vous a ôté le désir de la
parole [4]. »
Il semble, d’après cela, qu’on doive considérer la sensibilité individualiste comme une
sensibilité réactive au sens que Nietzsche donne à ce mot, c’est-à-dire qu’elle se détermine
par réaction contre une réalité sociale à laquelle elle ne peut ou ne veut point se plier.
Est-ce à dire que cette sensibilité n’est pas primesautière ? En acune façon. Elle l’est, en
ce sens qu’elle apporte avec elle un fond inné de besoins sentimentaux qui, refoulés par le
milieu, se muent en une volonté d’isolement, en résignation hautaine, en renoncement
dédaigneux, en ironie, en mépris, en pessimisme social et en misanthropie.
Cette misanthropie est d’une nature spéciale. Comme l’individualiste est né avec des
instincts de sincérité, de délicatesse, d’enthousiasme, de générosité, et même de tendresse,
la misanthropie où il se réfugie est susceptible de nuances, d’hésitations, de restrictions et
comme de remords. Cette misanthropie, impitoyable pour les groupes, - hypocrites et lâches
par définition, - fait grâce volontiers aux individus, à ceux du moins en qui l’individualiste
espère trouver une exception, une « différence », comme dit Stendhal.
Hostile aux « choses sociales » (Vigny), fermé aux affections corporatives et solidaristes,
l’individualiste reste accessible aux affections électives ; il est très capable d’amitié.
* * *
Le trait dominant de la sensibilité individualiste est en effet celui-ci : le sentiment de la
« différence » humaine, de l’unicité des personnes, - L’individualiste aime cette
« différence », non seulement en soi, mais chez autrui. Il est porté à la reconnaître, à en
tenir compte et à s’y complaire. Cela suppose une intelligence fine et nuancée. Pascal a dit :
« A mesure qu’on a plus d’esprit, on trouve qu’il y a plus d’hommes originaux. Les gens du
commun ne trouvent pas de différence entre les hommes. » La sensibilité sociable ou grégaire
se complaît dans la banalité des traits ; elle aime
qu’on soit « comme tout le monde ». La sensibilité chrétienne, humanitaire, solidariste et
démocratique, voudrait effacer les distinctions entre les moi. Amiel y voit avec raison
l’indice d’une intellectualité grossière : « Si, comme dit Pascal, à mesure qu’on est plus
développé, on trouve plus de différence entre les hommes, on ne peut dire que l’instinct
démocratique développe beaucoup l’esprit, puisqu’il fait croire à l’égalité des mérites en
vertu de la similitude des prétentions [5]. » Le chrétien dit : « Faites à autrui ce que vous
voudriez qu’il vous fît. » A quoi un dramaturge moraliste, B. Shaw, réplique avec esprit : « Ne
faites pas à autrui ce que vous voudriez qu’il vous fît : vous n’avez peut-être pas les mêmes
goûts. »
Tous les grands individualistes communient dans ce trait : l’amour et la culture de la
différence humaine, de l’unicité. « La tête de chacun, dit Vigny, est un moule où se modèle
toute une masse d’idées. Cette tête une fois cassée par la mort, ne cherchez plus à
recomposer un ensemble pareil, il est détruit pour toujours [6]. » Stendhal dit que chaque
homme a sa façon à lui d’aller à la chasse au bonheur. C’est ce qu’on appelle son
caractère. « Je conclus de ce souvenir, si présent à mes yeux, qu’en 1793, il y a
quarante-deux ans, j’allais à la chasse au bonheur précisément comme aujourd’hui [7]. »
Benjamin Constant tire du sentiment de son unicité cette conclusion pratique : « En
réfléchissant à ma position, je me dis qu’il faut s’arranger selon ses besoins et son
caractère ; c’est duperie que de faire autrement. On n’est bien connu que de soi. Il y a
entre les autres et soi une barrière invisible ; l’illusion seule de la jeunesse peut croire à la
possibilité de la voir disparaître. Elle se relève toujours [8]. »
On le voit, Stirner n’a pas inventé le sentiment de l’unicité, s’il a inventé le mot. Ce
sentiment se confond avec le sentiment même de l’individualité. Être individualiste, c’est se
complaire dans le sentiment, non pas même de sa supériorité, mais de sa « différence », de son
unicité. - Et cela dans n’importe quelles conjonctures, même les plus adverses ou même les
plus affreuses. - Il est telle espèce d’hommes qui, frappés par le sort, honnis par la tourbe
des imbéciles (il est vrai que ceci est un réconfort), engagés dans une de ces impasses de la
vie où il semble qu’on doive toucher à l’extrême désespoir, précisément dans ce moment,
trouvent une exaltation de force et d’orgueil dans le sentiment de leur moi et ne voudraient
pas changer ce moi contre n’importe quel autre, tant favorisé fût ce dernier moi par la
fortune ou par les hommes. - L’individualiste fait résider toute sa valeur et tout son bien
non dans ce qu’il possède, ni dans ce qu’il représente, mais dans ce qu’il est.
L’unicité du moi ne va pas sans instantanéité. - Dans le sentiment de l’individualité entre
comme élément essentiel la sensation de la fluidité, de l’instabilité de ce moi pourtant si
personnel. Ceci aussi est un trait caractéristique de la sensibilité individualiste. Benjamin
Constant, Stendhal sont des sensibilités frémissantes, mobiles, insaisissables pour
elles-mêmes et souvent déconcertantes pour autrui [9].
Même remarque pour Amiel en qui toutefois cet impressionnisme sentimental tente souvent,
sans y parvenir toujours, de se corriger de stoïcisme.
Par cet impressionnisme sentimental, l’individualiste représente le contraire de ce qu’on
appelle un « caractère », « un homme à principe ». - Et comme l’intelligence a ses racines dans
la sensibilité, l’intelligence de l’individualiste est, comme sa sensibilité elle-même, mobile,
impressionniste, artiste, fine, capricieuse et nuancée. De là, la supériorité de
l’intellectualité individualiste comparée à la pauvreté et à l’étroitesse intellectuelle
souvent constatée chez les gens qu’on appelle des « caractères ». Ed. Rod note quelque part la
fréquence de cette combinaison psychologique : un imbécile et un caractère.
Les deux éléments qui constituent le sentiment de l’individualité, unicité et instantanéité,
semblent jusqu’à un certain point inconciliables. En effet, qui dit unicité dit constance au
moins relative ; qui dit instantanéité dit fluidité, fugacité absolue. Le sentiment de
l’individualité ne s’évanouit-il pas dans l’instantanéisme ? - A vrai dire, cette opposition
est toute théorique. En fait, le sentiment de l’individualité combine ces deux éléments en les
conciliant à chaque instant de son devenir. D’une part, Schopenhauer a raison de dire que
notre individualité nous accompagne partout et teinte de sa nuance tous les événements de
notre vie : d’autre part, Stirner a raison de dire que l’Unique est instantané. Mais tous ces
états d’âme instantanés qui se succèdent comme un défilé d’images cinématographiques ont
tous une teinte commune, une même coloration sentimentale. Cela suffit pour que nous nous
reconnaissions. Cela suffit pour que le sentiment de notre individualité soit possible.
L’instantanéisme absolu de Stirner est une exagération et une contre-vérité psychologique.
L’instantanéisme absolu exclurait tout sentiment et toute culture de la « différence »
humaine, toute notion de l’unicité.
* * *
La sensibilité individualiste entre inévitablement en conflit avec la société où elle évolue.
La tendance de cette dernière est en effet de réduire autant que possible le sentiment de
l’individualité : l’unicité par le conformisme, la spontanéité par la discipline, l’instantanéité
du moi par l’esprit de suite, la sincérité du sentiment par l’insincérité inhérente à toute
fonction socialement définie, la confiance en soi et l’orgueil de soi par l’humiliation
inséparable de tout dressage social. C’est pourquoi l’individualiste a le sentiment d’une
lutte sourde entre son moi et la société. Il ne veut pas être dupe ; il ne veut pas s’effacer
devant les préjugés. « J’ai toujours vu, écrit Sainte-Beuve, que, si l’on se mettait une seule
minute à dire ce que l’on pense, la société s’écroulerait. » Stendhal dit : « La société ne m’a
pas fait de concession ; pourquoi lui en ferais-je ? » - En même temps l’individualiste sent
vivement la difficulté d’échapper à la société : « Je suis chaque jour plus convaincu, dit
Benjamin Constant, qu’il faut ruser avec la vie et les hommes presque autant quand on veut
échapper aux autres que lorsqu’on veut en faire des instruments. L’ambition est bien moins
insensée qu’on ne le croit ; car, pour vivre en repos, il faut se donner presque autant de
peine que pour gouverner le monde [10]. » - Stendhal loue ceux qui, dans la vie, « ne se
soucient pas plus de commander que d’obéir. » - Ligne difficile à tenir. La société ne vous
passera pas cette fantaisie. Elle vous dira : « Il faut commander ou obéir, ou plutôt les deux
à la fois. Il faut tenir votre place et jouer votre rôle. » L’individualisme est une façon de se
dérober, une façon de fermer sa porte, de défendre son for intérieur ; c’est l’isolement
hautain de l’individu dans la forteresse de son unicité ; c’est une sécession sentimentale et
intellectuelle. Content d’échapper à la société, l’individualiste la tient quitte de ses
faveurs ; il s’en prend à lui-même de son peu d’avancement social. Cela d’ailleurs sans
remords ni regrets. « J’ai vécu dix ans dans ce salon, dit Stendhal, reçu poliment, estimé,
mais tous les jours moins lié, excepté avec mes amis. C’est là un des défauts de mon
caractère. C’est ce défaut qui fait que je ne m’en prends pas aux hommes de mon peu
d’avancement... Je suis content dans une position inférieure, admirablement content surtout
quand je suis à deux cents lieues de mon chef, comme aujourd’hui [11]. » - « Je ne suis pas
mouton, dit encore Stendhal, et c’est pourquoi je ne suis rien. »
La sensibilité individualiste s’accompagne d’une intellectualité hostile à toutes les
doctrines d’empiètement social ; elle est antisolidariste, antidogmatique,
anti-éducationniste. L’individualisme est un pessimisme social, une défiance raisonnée
vis-à-vis de toute organisation sociale. L’esprit individualiste est, en face des croyances
sociales, l’« Esprit qui toujours nie. » Il dirait avec le Méphistophélès du second Faust :
« Laisse-moi de côté ces anciennes luttes d’esclavage et de tyrannie ! Cela m’ennuie, car à
peine est-ce fini qu’ils recommencent de plus belle, et nul ne s’aperçoit qu’il est joué par
Asmodée, qui se blottit derrière ! Ils se battent, dit-on, pour les droits de la liberté ; tout
bien considéré, ce sont esclaves contre esclaves [12]. » Réfugié dans son scepticisme et son
dilettantisme social, l’individualiste goûte chez les auteurs un petit d’air d’ironie et
d’irrespect propre à cingler les philistins cérémonieux et pontifiants. Il se délecte d’une
pensée comme celle-ci, qui est de B. Shaw et qui est exquise : « Ne donnez pas à vos enfants
d’instruction morale ou religieuse sans être assuré qu’ils ne la prendront pas trop au
sérieux ; mieux vaut être la mère d’Henri IV que celle de Robespierre. » D’ailleurs
l’individualiste ne songe pas à faire de prosélytisme. Il prendrait volontiers à son compte le
mot de Barrès : « Il n’appartient à aucun de modifier la façon de sentir de son voisin. »
L’individualiste propose des placita et n’impose pas de dogmes. Tout au plus, comme
Stendhal, écrit-il to the happy few.
* * *
Disons un mot de la sincérité individualiste. Cette sincérité ne procède pas d’un scrupule
moral, mais d’une fierté personnelle, d’un sentiment de force et d’indépendance. On se rend
ce témoignage qu’on se moque de l’antipathie des autres. La sincérité est un signe de force :
« les personnes faibles ne peuvent être sincères, » dit La Rochefoucauld.
On peut dire aussi que la sincérité de l’individualiste est en partie réactive, au sens
nietzschéen que nous avons vu plus haut. L’individualiste est sincère en quelque sorte par
esprit de contradiction. Il aime la sincérité et la netteté par antipathie pour l’hypocrisie
sociale et pour ceux qui la représentent. « Mon enthousiasme pour les mathématiques avait
peut-être eu pour base principale mon horreur pour l’hypocrisie ; l’hypocrisie à mes yeux
était ma tante Séraphie, Mme Vignon et leurs prêtres [13]. »
La sensibilité, qui est l’antithèse de la sensibilité individualiste, la sensibilité corporative,
solidariste, est factice et toujours plus ou moins insincère.
Voyez les dessous de la mentalité corporative. La solidarité de façade y recouvre le banal
égoïsme que nous avons distingué tout d’abord de l’individualisme ; égoïsme compliqué ici de
sentiments d’esclaves : envie, défiance, malveillance, dénigrement entre compagnons de
chaîne. Je connais, dans une administration, qu’il est inutile de désigner autrement des
fonctionnaires qui parlent de solidarité, qui lisent un journal intitulé La Solidarité [14].
Mais qu’un collègue soit, de la part d’un chef hiérarchique, l’objet de quelque mauvais tour
ou de quelque vilenie notable, ou qu’il arrive à ce collègue quelque mésaventure
professionnelle, une mauvaise inspection, par exemple, vous verrez plus d’un de ces
excellents collègues se frotter les mains in petto ou même manifester sa satisfaction par
quelque allusion méchante, quand il est sûr qu’il n’a rien à craindre ; c’est à dire quand le
collègue visé n’est pas persona grata auprès du chef. Cherchant une hyperbole capable
d’exprimer la pleutrerie corporative, je me suis arrêté à la suivante : Supposons qu’un chef
hiérarchique grossier (l’hypothèse n’est pas absolument impossible) applique à l’un de ses
subordonnés un coup de pied quelque part avec une intensité pouvant être représentée par 30
au dynamomètre, et qu’il se contente d’infliger à tel ou tel autre la même marque
d’attention avec une intensité réduite à 20, ces derniers seront enchantés et considèreront
la différence comme un avancement personnel, comme un bénéfice représenté par l’écart
entre 30 et 20. - Il me reste un scrupule, dirait Schopenhauer : Est-ce bien une hyperbole ?
La mentalité syndicaliste, - autre forme de la mentalité solidariste, - a été définie par un
publiciste qui connaît bien les syndicats : « Un altruisme camaradivore. » Récemment M.
Buisson rapportait « les doléances d’instituteurs syndiqués qui se plaignaient que le
président ou le secrétaire du syndicat, ou même les deux, profitant de leur situation élevée,
auraient mis la main sur de bonnes places [15]. »
Il y a pourtant une pensée solidariste sincère et sérieuse. C’est celle d’un certain nombre
de penseurs humanitaires et idéalistes qui aiment à se placer au point de vue du bien de
l’ensemble, de la société, de l’humanité. - On sait que la vision de l’univers du point de vue
solidariste est un « sociomorphisme universel » (Guyau). L’univers apparaît au solidariste
comme une immense société de laquelle l’individu ne pourrait, quand il le voudrait, s’isoler.
Le solidariste se complaît à croire que chacun de ses gestes, chacun de ses actes, presque de
ses pensées, a sa répercussion jusqu’en Chine, jusqu’au Kamtchatka, jusque dans Saturne ou
dans Mars et inversement que chacun des gestes, chacun des actes des habitants de ces pays
ou de ces astres lointains a une répercussion, si infime soit-elle, sur lui. Sentir cette
dépendance universelle, s’y complaire, en jouir, l’exagérer à plaisir est le propre de la
sensibilité solidariste.
« Sentir ainsi, dirait Nietzsche, c’est l’indice d’un certain tempérament. » Mais autant cette
sensation de dépendance est chère à un solidariste, autant elle est intolérable à
l’individualiste. Celui-ci secoue le réseau de fils invisibles et mystérieux dont le charge le
solidariste. Il se refuse aux nébulosités et à la religiosité solidaristes. Il voit nettement
ce qu’il y a de factice dans la préoccupation du général. Il dirait volontiers avec l’Amaury
de Sainte-Beuve : « Après tout, les grands évènements du dehors et ce qu’on appelle les
intérêts généraux se traduisent en chaque homme et entrent, pour ainsi dire, en lui par des
coins qui ont toujours quelque chose de très particulier. Ceux qui parlent magnifiquement au
nom de l’humanité entière consultent, autant que personne, des passions qui ne concernent
qu’eux et des mouvements privés qu’ils n’avouent pas. C’est toujours plus ou moins
l’ambition de se mettre en tête et de mener, le désir du bruit ou du pouvoir, la satisfaction
d’écraser ses adversaires, de démentir ses envieux, de tenir jusqu’au bout un rôle applaudi
[16]. » - Ici nous retrouvons l’insincérité dont nous avons parlé plus haut et dont le
solidarisme a tant de peine à se dégager. Ceux qui invoquent la philosophie solidariste sont,
la plupart du temps, des personnalités absorbantes et autoritaires, des ambitieux à qui
l’idée solidariste sert de prétexte pour étendre leur empire sur les autres volontés. Ces
gens interdisent à l’individualiste l’isolement comme une immoralité. - C’est en vain que
l’individualiste regimbera, qu’il invoquera l’inviolabilité de son moi, voudra fermer sa porte
et rester, suivant le reproche consacré, « dans sa tour d’ivoire » ; le solidariste le
poursuivra dans ses retranchements, lui interdira d’avoir un « chez lui », de verrouiller son
moi ; il lui mettra la main au collet et le forcera à marcher au nom de la solidarité !
Nous avons tous connu le type du politicien solidariste. A l’heure où j’écris, ce type n’est
pas mort. Il n’est pas encore entièrement usé dans les lointaines sous-préfectures. La
spécialité du politicien solidariste est de rappeler sans cesse aux fonctionnaires qu’il veut
« faire marcher » leur « devoir social » (œuvres post-scolaires, éducation populaire,
conférences plus ou moins directement électorales, etc.). - Le « devoir social » a ceci de bon
qu’il est très élastique et indéfiniment extensible ? L’État étant l’incarnation suprême de
la solidarité, il en résulte qu’un homme qui a l’honneur de toucher l’argent de l’État n’est
jamais quitte envers la société. Il semble vraiment aux apôtres du « devoir social » que
l’argent de l’État soit sacré, qu’il vaille dix fois plus que l’autre et que tout salarié de
l’État, en échange d’un traitement pourtant modeste, soit redevable de tout son temps, de
toutes ses forces, de toutes ses pensées au bien public, à l’éducation des « masses », à la
solidarité humaine, - au fond, aux ambitions électorales d’un Monsieur.
* * *
L’attitude individualiste telle que nous l’avons définie est surtout une attitude défensive.
La grande arme de défense de l’individualiste contre les empiètements et les contacts
sociaux est l’indifférence et le mépris. - Le mépris individualiste est un mur que
l’individualiste, fort du sentiment de son unicité, élève entre son moi et celui des autres.
Lorsqu’on vit dans certains compartiments sociaux, il est indispensable de s’envelopper
d’une cuirasse de dédaigneuse impassibilité. Le mépris individualiste est une volonté
d’isolement, un moyen de garder les distances, de préserver son être intime, sinon son être
physique, du contact de certaines choses et de certaines gens.
Le mépris individualiste est un mépris réactif au sens que nous avons dit plus haut. Cela
veut dire que, souvent, le mépris remplace chez l’individualiste un sentiment tout opposé :
une estime exagérée des hommes. Stendhal dit : « J’étais sujet à trop respecter dans ma
jeunesse [17]. » Il s’est plus tard guéri de ce défaut. Il a remplacé la manie respectante par
le mépris habituel. Attitude beaucoup plus rationnelle dans la société. - Le mépris
individualiste a ceci de particulier qu’il s’attache de propos délibéré aux « choses sociales »,
comme dit Vigny et aux gens qui vivent uniquement par ces choses sociales et pour elles. Ces
« choses sociales » sont toute organisation sociale définie, toute hiérarchie, toute mentalité
collective figée, convenue et prévue, telle que esprit de caste, esprit de groupe, esprit de
corps, préjugés, hypocrisies et mots d’ordre régnant dans tout compartiment social. Le
mépris individualiste se distingue du mépris de l’humanité en général ou misanthropie d’un
Alceste ; il se distingue aussi du mépris romantique d’un Lorenzaccio pour la lâcheté des
peuples asservis. C’est un mépris proprement antisocial, un mépris qui s’adresse à des
groupes humains déterminés et à l’âme, si l’on ose parler ainsi, de ces groupes.
Ce mépris affecte bien des degrés de nuances, depuis le mépris rageur de Julien Sorel pour
l’orgueil nobiliaire des La Môle, - depuis le mépris hargneux d’un Vallès pour son milieu
universitaire, jusqu’à la nausée que cause à Stendhal la « boue fétide » des Bourbons ou la
bassesse des généraux de l’Empire faisant assaut de platitude et empochant à l’envi les
humiliations dans les salons de la Restauration [18] ; ou jusqu’au mépris « silencieux » qui
remplace chez un Benjamin Constant la première surprise et la première indignation à la vue
des hypocrisies et des petitesses de la société. Ce mépris revêt aussi bien des formes,
depuis l’apostrophe célèbre de Julien Sorel : « Canaille ! Canaille ! Canaille ! » jusqu’à la
réflexion de Stendhal : « Toute situation sociale acquise suppose un amoncellement
inimaginable de bassesses et de canailleries sans nom », ou jusqu’à cette expression du
dégoût intense du même Stendhal devant la platitude d’un milieu bourgeois ; « Si l’on veut me
permettre une image aussi dégoûtante que ma sensation, c’est comme l’odeur des huîtres
pour un homme qui a eu une effroyable indigestion d’huîtres [19]. » Avec l’expérience de la
vie, cette exaspération du dégoût cède, et l’on en arrive à un mépris souriant. « J’étais fou
alors, écrit plus tard Stendhal ; mon horreur pour le vil allait jusqu’à la passion au lieu de
m’en amuser, comme je le fais aujourd’hui des actions de la cour... [20]. » Cette attitude
moqueuse et souriante est aussi celle de Mme de Charrière, l’amie de Benjamin Constant :
« Toutes les opinions de Mme de Charrière reposaient sur le mépris de toutes les
convenances et de tous les usages. Nous nous moquions à qui mieux mieux de tous ceux que
nous voyions : nous nous enivrions de nos plaisanterie et de notre mépris de l’espèce
humaine... [21]. »
La forme la plus modérée et la plus fréquente du mépris individualiste est l’indifférence au
jugement des hommes. C’est le sperne te sperni. Stendhal regarde ce sentiment comme une
primordiale condition de bonheur et d’indépendance. « Je n’aurai rien fait pour mon bonheur
particulier, tant que je ne serai pas accoutumé à souffrir d’être mal dans une âme, comme
dit Pascal. Creuser cette grande pensée, fruit de Tracy [22]. »
Dédaigneux de l’opinion en général, l’individualiste honore d’un mépris spécial l’opinion de
certains groupes qui le touchent de plus près, qu’il connaît bien et dont il a pénétré à fond
les petitesses, les hypocrisies et les mots d’ordre.
Le mépris de l’individualiste pour les groupes s’oppose au mépris des groupes pour le
non-conformiste, pour l’indépendant, pour l’irrégulier, pour celui qui vit en marge de son
monde. Le mépris des groupes est un mépris grégaire dispensé selon les préjugés selon ce
qu’on croit exigé par l’intérêt ou le bon renom du corps, ou ce qu’on fait semblant de croire
tel. Le mépris de groupe est un mépris rancunier, vindicatif, qui ne lâche jamais son homme,
car, comme on l’a dit avec justesse, « les individus pardonnent quelquefois, les groupes
jamais. » Le mépris de groupe est dicté par l’égoïsme de groupe. On méprise celui qui fait
bande à part, se soustrait à l’esprit de corps et ne s’en soucie pas. - Le mépris
individualiste est désintéressé et dicté seulement par une antipathie intime pour la bassesse
et l’hypocrisie ; il oublie volontiers l’objet de son mépris et est accompagné de la sensation
d’un immense éloignement entre soi et ce qu’on méprise et du désir de s’en tenir le plus
éloigné possible : « Il n’y a pas trois jours que deux bourgeois de ma connaissance allant
donner entre eux une scène comique de petite dissimulation et de demi-dispute, j’ai fait dix
pas pour ne pas entendre. J’ai horreur de ces choses-là, ce qui m’a empêché de prendre de
l’expérience. Ce qui n’est pas un petit malheur [23]. »
Pour résumer ce que nous venons de dire du mépris individualiste, nous rappellerons que
l’individualiste n’est pas a priori un contempteur de l’humanité. Car il fait des exceptions
dans la bassesse générale. Il est seulement contempteur des groupes et de la mentalité de
groupe.
L’indifférence de l’individualiste est réactive, comme son mépris. Son impassibilité est une
impassibilité acquise et devenue une méthode de vie. Son vœu est celui formulé par Leconte
de Lisle :
Heureux qui porte en soi, d’indifférence empli,
Un impassible cœur sourd aux rumeurs humaines,
Un gouffre inviolé de silence et d’oubli.
* * *
Après avoir décrit la sensibilité individualiste dans quelques-uns de ses traits les plus
importants, on peut maintenant se demander chez quel espèce de type humain se manifeste de
préférence cette sensibilité.
C’est au type sensitif (M. Ribot) qu’appartiennent incontestablement la majorité des
individualistes. Exemples : Benjamin Constant, Vigny, Amiel [24], dans la mesure où ce
dernier représente la sensibilité individualiste. L’individualiste est généralement un
« sensitif supérieur » (M. Ribot) ; un contemplatif, un méditatif, un adepte de l’observation
sociale et de l’analyse personnelle.
Mais la sensibilité individualiste se rencontre aussi chez ce type mixte que M. Ribot nomme
sensitif-actif. Tel est Stendhal. Il ne borne pas son égotisme à l’analyse personnelle. « S’il
l’emploie, écrit M. C. Strienski, c’est un moyen dont il use pour ne pas s’égarer dans la
chasse au bonheur, et pour lui le bonheur ne consiste pas à se promener avec une langueur
dolente dans l’enceinte réduite de son moi : il n’oublie pas de vivre à se regarder vivre. Il ne
donne d’attention à son âme qu’autant qu’il faut pour ne pas s’abuser sur ses facultés, pour
obtenir d’elles tout le service qu’elles peuvent rendre et ne pas espérer d’elles un service
qu’elles ne sauraient fournir. Il est convaincu que sans esprit juste il n’y a pas de bonheur
possible. Il écrit : « La vraie science, en tout, depuis l’art de faire couver une poule d’Inde
jusqu’à celui de faire le tableau d’Atala de Girodet, consiste à examiner avec le plus
d’exactitude possible les circonstances des faits ; » voilà cette logique stendhalienne sur
laquelle on s’est tellement mépris. Elle est, avant tout, un instrument d’action, non de
contemplation [25]. Tel est l’égotisme stendhalien. - La sensibilité individualiste peut se
rencontrer aussi, mais plus rarement, chez les actifs, les manieurs de grandes affaires et
les meneurs d’hommes. L’action s’accompagne chez eux d’une sorte de dilettantisme
supérieur et de détachement nietzschéen. Tel est le portrait que M. Barrès fait de Disraeli
: « Si Disraeli, mieux qu’aucun homme, sut jouer de la société, ce fut toujours un jeu,
c’est-à-dire une action passionnée, mais désintéressée, quand même ! Poète, dandy, ambitieux
manieur d’hommes, ce méprisant Disraeli gardait le don de mettre chaque chose à son plan :
il ne dépendit jamais de rien [26]. »
D’un autre point de vue et en se servant d’une distinction nietzschéenne reprise par M.
Seillière [27], on pourrait distinguer deux types d’individualistes selon que prédomine en eux
la sensibilité dionysiaque (impulsive, passionnée, instable) ou la sensibilité apollinienne
(pondérée, harmonique, réfléchie, aboutissant à un individualisme stoïque).
La sensibilité individualiste, surtout la nuance sensitive et passionnée, a été souvent
qualifiée de pathologique. Cela ne signifie pas grand chose. Car nous paraissons toujours
anormaux à ceux qui ne sentent pas comme nous. La prétention d’appeler pathologique une
attitude sentimentale qu’on ne partage pas est une prétention de moraliste. En dépit de
l’incapacité sociale que quelques-uns (M. Seillière) [28] leur ont reprochée, les
individualistes ont vécu, ils se sont tirés d’affaire à peu près comme les autres et même
mieux que les autres, ils ont eu leurs peines et leurs joies ; comme les autres et même mieux
que d’autres, ils ont extrait de leur vie tout ce qu’elle contenait de saveur, même amère, et
ils sont arrivés en fin de compte au même terme. - Pourquoi les blâmer ? Pourquoi les
déprécier ? Pourquoi les plaindre, ce qui est une façon indirecte de les déprécier ?
A notre époque où la sensibilité sociale et solidariste triomphe ou sévit, comme on voudra, la
sensibilité individuelle plaira par contraste. Elle plaira du moins à ceux qui aiment à cultiver
l’exception, la " différence " humaine.
AMITIÉ
ET SOCIALITÉ
Je prends ici le mot socialité dans le sens très général que lui donnent certains auteurs qui
l’ont mis à la mode [29]. Socialité est ici synonyme d’association, solidarité, altruisme ; il
désigne le fait de se grouper, de se tasser, de s’agglomérer ; il désigne encore par suite
l’ensemble des sentiments auxquels ce rapprochement donne naissance dans la conscience des
unités composantes.
Il nous a semblé utile d’insister un peu sur les rapports de l’amitié et de la solidarité. Les
effets de l’une et de l’autre ne doivent pas être confondus, bien qu’ils l’aient été
quelquefois. Un exemple de cette confusion, se trouve dans le livre de Sir John Lubbock : Le
bonheur de vivre. Parlant des bienfaits de l’amitié, Sir John Lubbock reproche à Émerson de
les avoir méconnus et d’avoir calomnié l’amitié. « Je ne comprends pas, dit-il, l’idée
d’Émerson pour qui les hommes s’abaissent en se réunissant. » Ailleurs, du reste, il répète :
« Presque tout le monde descend en s’assemblant... Toute association doit être un compromis
et, ce qui est pire, la fleur même et l’arôme de la fleur de chacun des beaux caractères
disparaissent lorsqu’ils approchent l’un de l’autre. » - « Quelle triste pensée ! En est-il
réellement ainsi ? Doit-il en être ainsi ? Et si cela était, les amis nous seraient-ils de
quelque avantage ? J’aurais pensé, moi, que l’influence des amis était exactement inverse,
que la fleur s’épanouirait et que ses couleurs deviendraient plus brillantes, stimulées par la
chaleur et le soleil de l’amitié. » - Il y a ici, ce nous semble, un malentendu de la part de Sir
John Lubbock qui interprète mal la pensée d’Émerson. Ce malentendu résulte de ce que Sir
John Lubbock ne distingue pas comme il le faudrait les effets de l’association et ceux de
l’amitié, mais à l’association, à ces « accointances superficielles » dont parle Montaigne, à ce
que nous appellerons ici le groupement ou la socialité. Au contraire, Émerson a insisté plus
que personne sur les différences qui séparent l’amitié de l’association. Il a montré que, si
l’association est trop souvent pour l’individualité une cause d’affaiblissement, l’amitié,
cette mystérieuse affinité des âmes, exalte et vivifie ce qu’il y a de plus intime et de plus
précieux en elle. Autant Émerson envisage l’association sous un angle pessimiste, autant il
exalte l’amitié et son action sur les âmes.
« Il est un observateur bien épais, dit-il, celui-là à qui l’expérience n’a pas appris à croire à
la force et à la réalité de cette magie aussi réelle, aussi inéluctable que les lois de la
chimie... Un homme fixe les yeux sur vous, et les tombes de la mémoire rendent leurs morts,
ensevelis là ; il faut que vous livriez les secrets que vous êtes malheureux de garder ou de
trahir. Un autre survient, vous ne pouvez plus parler, et vos os semblent avoir perdu leurs
cartilages ; l’entrée d’un ami nous donne de la grâce, de la hardiesse ou de l’éloquence ; et
certaines personnes s’imposent à notre souvenir par l’expansion transcendante qu’elles ont
donné à notre pensée et par la nouvelle vie qu’elles ont allumée dans notre sein.
« Qu’y a-t-il de meilleur que d’étroites relations d’amitié, quand elles ont pour base ces
racines profondes ? La possibilité de joyeuses relations entre quelques hommes est une
réponse suffisante au sceptique qui doute des facultés et des forces humaines... Je ne sais
ce que la vie peut offrir de plus satisfaisant que cette entente profonde qui subsiste, après
de nombreux échanges de bons offices, entre deux hommes vertueux, dont chacun est sûr de
lui-même et sûr de son ami. C’est un bonheur qui ferait ajourner tous les autres plaisirs et
qui fait bon marché de la politique, du commerce et des églises. Car, lorsque les hommes
s’assemblent comme ils devraient le faire, chacun d’eux bienfaiteur, pluie d’étoiles, habillé
de pensées, d’actes, de talents, cette réunion serait la fête de la Nature [30]... »
La différence des effets de la sociabilité et de l’amitié s’explique par leur différence de
nature.
Autre chose est l’association ou socialité, lien vague, anonyme, extérieur à l’individu ; autre
chose est l’amitié, lien sympathique entre deux individus que rapprochent d’intimes affinités
de sensibilité ou d’intellectualité.
Il y a dans toute société quelque chose d’imposé et d’artificiel. Qu’elle soit accidentelle ou
permanente, et quelles que soient les causes qui lui ont donné naissance (intérêt, contrainte,
coutume, tradition, éducation, etc.), une société est un milieu intellectuel et moral qui
s’impose à l’individu et qui exerce plus ou moins despotiquement son action sur lui. Une
société, quelle qu’elle soit, tient peu de compte de la spontanéité de l’individu et la traite
même en ennemie. L’amitié est au contraire un sentiment essentiellement spontané. Qu’elle
se noue d’un choc et par une sorte de coup de foudre, comme l’amitié de Montaigne et de La
Boétie, ou qu’elle se forme lentement sous l’action du temps et de l’absence, par une sorte
de cristallisation analogue à celle qui se trouve décrite dans les premières pages de
Dominique, l’amitié semble jaillir du fond même des êtres qu’elle unit. « D’un germe
imperceptible, d’un lien inaperçu, d’un adieu, monsieur, qui ne devait pas avoir de lendemain,
elle (l’absence) compose avec des riens, en les tissant je ne sais comment, une de ces trames
vigoureuses sur lesquelles deux amitiés viriles peuvent très bien se reposer pour le reste de
leur vie, car ces attaches-là sont de toute durée. Les chaînes composées de la sorte à notre
insu, avec la substance la plus pure et la plus vivace de nos sentiments, par cette
mystérieuse ouvrière, sont comme un insaisissable rayon qui va de l’un à l’autre et ne
craignent plus rien, ni des distances, ni du temps. Le temps les fortifie, la distance peut les
prolonger indéfiniment sans les rompre. Le regret n’est, en pareil cas, que le mouvement un
peu plus rude de ces fils invisibles attachés dans les profondeurs du cœur et de l’esprit et
dont l’extrême tension fait souffrir. Une année se passe. On s’est quitté sans se dire au
revoir ; on se retrouve, et pendant ce temps l’amitié a fait en nous de tels progrès que
toutes les barrières sont tombées, toutes les précautions ont disparu. Ce long intervalle de
douze mois, grand espace de vie et d’oubli, n’a pas contenu un seul jour inutile, et ces douze
mois vous ont donné tout à coup la besoin mutuel des confidences, avec le droit plus
surprenant encore de vous confier [31]. »
Émerson a bien rendu, lui aussi, ce caractère spontané de l’amitié. « Faut-il chercher l’ami si
impatiemment ? Si nous sommes apparentés, de quelque façon, nous nous rencontrerons. Dans
le monde ancien, il était de tradition qu’aucune métamorphose ne pouvait cacher un dieu à un
autre dieu, et un vers grec dit : Les dieux ne sont pas inconnus les uns aux autres. Les amis
aussi suivent les lois de la divine nécessité ; ils gravitent l’un vers l’autre et ne peuvent
faire autrement. »
Spontané, ce lien est par là même souverainement libre. Il ne ressemble en rien aux petites
servitudes conventionnelles, aux assujettissements qui composent la tactique sociale et qui
s’adressent aux côtés les plus superficiels de l’individu. « Ces relations, dit Émerson, ne
sont pas arbitraires, elles sont consenties. Il faut que les dieux s’asseyent sans sénéchal
dans notre Olympe et s’y installent par une divine supériorité. La société est gâtée s’il
faut prendre des peines pour la rassembler, s’il faut réunir des hôtes trop éloignés, trop
dissemblables. Une telle réunion n’est qu’un bavardage, une contorsion malfaisante, vile,
dégradante, fût-elle même composée des meilleurs esprits. Chacun rentre ce qu’il a de
meilleur, et tous les défauts sont mis en état de pénible activité, comme si les Olympiens se
réunissaient pour échanger leurs tabatières [32]. »
La platitude de ces relations n’offre même pas la caricature de l’amitié et n’en présente
que le repoussoir. Sir John Lubbock lui-même, malgré le malentendu que nous avons signalé,
marque la distinction qu’il faut faire entre amitié et socialité. « Il est bien sans doute,
dit-il, d’être courtois et attentionné envers chacun de ceux avec qui nous sommes en rapport
: mais les prendre pour amis est autre chose. Quelques-uns semblent faire d’un homme leur
ami ou tentent de le faire, parce qu’il est leur voisin, parce qu’il est dans les mêmes
affaires, parce qu’il voyage sur la même ligne de chemin de fer. On ne pourrait commettre de
plus grosse faute. Ceux-là sont seulement, comme le dit Plutarque, les idoles et les
simulacres de l’amitié [33]. »
L’amitié est un sentiment essentiellement particulariste, exclusif et par là même, jusqu’à
un certain point, antisocial. Ce délicat contact des âmes a horreur des promiscuités
grégaires. Toute intervention de l’esprit de troupeau lui porte atteinte et le fait cesser.
J’ai souvent remarqué que, dans un entretien où s’était établie cette délicate
communication entre deux intelligences et deux sensibilités, la venue d’une tierce personne
suffisait pour rompre le charme et faire évanouir le mystérieux courant sympathique. La
conversation prend de suite un tour banal et retombe aux vulgarités des communes
accointances. Dès que ce tiers est entré en scène, tout s’est amoindri et enlaidi. Il y a
place maintenant pour la raillerie, pour la médisance et la méchanceté, pour les alarmes de la
vanité, pour l’hostilité toujours en éveil dans les cœurs. Deux se mettent contre un. Il y a
déjà là un commencement de coalition grégaire. Il y a une possibilité de défiance, de
dénigrement et de moquerie. Il y a déjà le germe de toute la socialité. Sainte-Beuve a
admirablement rendu ce qu’a d’angoissant cette rupture soudaine des mystérieuses affinités
qui s’établissent pour un instant privilégié entre quelques âmes d’élite. « Je compris que
quelque chose s’accomplissait en ce moment, se dénouait dans ma vie ; qu’une conjonction
d’étoiles s’opérait sur ma tête ; que ce n’était pas vainement qu’à cette heure, en cet
endroit réservé, trois êtres qui s’étaient manqués jusque-là et qui sans doute ne devaient
jamais se retrouver ensemble, resserraient leur cercle autour de moi. Quel changement
s’introduisit par cette venue de Mme R... ! Oh ! ce qu’on se disait continua d’être bien
simple et en apparence affectueux. Pour moi, en qui toutes vibrations aboutissaient, il
m’était clair que les deux premières âmes de sœurs s’éloignèrent avec un frémissement de
colombes blessées sitôt que la troisième survint ; que cette troisième se sentit à la gêne
aussi et tremblante, quoique légèrement agressive ; il me parut que la pieuse union du
concert ébauché fit place à une discordance, à un tiraillement pénible et que nous nous
mîmes, tous les quatre, à palpiter et à saigner [34]. » A vrai dire, ces subtiles nuances de
sentiment n’appartiennent pas en propre à l’amitié ; elles peuvent être engendrées par
d’autres sentiments, l’amour par exemple ; elles sont si complexes que tous les sentiments
et toutes les puissances de l’âme semblent y entrer. Quoi qu’il en soit, il est certain que
l’amitié présente un type accompli et fréquent de ces intimes communications spirituelles.
Ces caractères : spontanéité, liberté, intimité profonde, font de l’amitié un sentiment
essentiellement individualiste. - Individualiste, l’amitié l’est en ce qu’elle fait appel à ce
qu’il y a de plus individuel dans la personnalité, en ce qu’elle est fondée sur les qualités les
plus intimes et sur les affinités individuelles (parfois aussi sur les contrastes) les plus
profondes. On oppose l’amitié à l’égoïsme, et on a raison : car il y a un certain égoïsme plat
et vulgaire qui est l’ennemi né de l’amitié. Mais, d’autre part, l’amitié ne va pas sans un
intense sentiment de l’individualité, sans une originalité bien tranchée des deux moi en
présence, sous un certain égoïsme supérieur qui s’abstrait de la banale sympathie ambiante
et qui va chercher l’être qui lui donnera la réplique, qui le complétera, le stimulera et
l’exaltera. Stirner a raison de dire en ce sens que c’est l’égoïste qui est le plus capable
d’amitié. Au contraire, le banal altruiste enveloppe tous les hommes dans sa sympathie ; mais
il est incapable de s’attacher à ce qu’il y a d’intime et de précieux dans une individualité.
Dans l’amitié la plus étroite, les deux moi restent en présence, bien distincts, à la fois liés
et opposés l’un à l’autre. Montaigne, il est vrai, parle de cette amitié dans laquelle « les
accointances et familiarités se mêlent et se confondent l’une en l’autre d’un mélange si
universel qu’elles s’effacent et ne retrouvent plus la couture qui les a jointes [35]. » - Mais,
selon nous, Nietzsche n’a pas été moins perspicace quand il a relevé ce germe de lutte qui
subsiste dans l’amitié et qui est pour elle en quelque sorte ce que la lutte des sexes est
pour l’amour. « Il faut honorer l’ennemi dans l’ami... Peux-tu t’approcher de ton ami sans
passer à son bord ? - En son ami, on doit voir son meilleur ennemi. - C’est quand tu luttes
contre lui que tu dois être le plus près de son cœur... [36]. » Jusque dans l’amitié et
peut-être sur
Note : "Merci à Félix du D.I.R.A pour la suggestion.
"