Les textes que nous proposons au lecteur dans les pages qui suivent ont �t� publi�s en 1961 par les �ditions Pens�e et Action de Bruxelles sous la direction de notre camarade Hem Day.
Groupe Maurice-Joyeux
Table des mati�res
� Erasme - H�r�tique et Libre Penseur
I. - Enfance et adolescence d�Erasme
II. - Le M�phistoph�l�s de la r�forme
III. - L�H�r�tique
IV. - Erasme devant l��ternel
� Rabelais et la Pens�e Libre
I. - Les diverses �tapes de la suggestion sacr�e
II. - Cassons l�os
III. - Lettre d�Utopie
IV. - Rabelais H�r�tique
V. - Rabelais Libre Penseur ou Penseur Libre
� Du Pantagru�lisme au Subjectivisme
I. - Enfance et adolescence d�Erasme
�Aux grands hommes, on ne doit qu�une juste admiration, mais il ne faut pas la leur refuser.�
Durand de Laur.
�Ce n�est plus que l�ombre d�un grand nom� et, cependant, Erasme, reste sans conteste le ma�tre de la Renaissance, le pr�curseur de la R�forme, l�initiateur de l�esprit moderne. Il est par plus d�un point, h�r�tique, libre penseur, libertaire : la guerre, il n�a cess� de la d�noncer comme une calamit� odieuse, et, sa pens�e pacifique est rest�e un �vangile de paix.
Ce serait, dans la nuit du 27 au 28 octobre 1466, � Rotterdam, qu�est n� Erasme.
Certains biographes fixent l�an 1467 ; lui-m�me dit quelque part, 1466, tandis que dans d�autres lettres, il �crit : �Je naquis vers l�ann�e 67�.
A Rotterdam, on est plus pr�cis, on a inscrit sur le socle de la statue, �rig�e en 1622 : 28 octobre 1467.
Albert Maison � ce propos rapporte :
�Ses propres t�moignages � l��gard de son �ge sont aussi contradictoires et aussi sujets � caution que ceux d�une femme, bien que ses mensonges soient d�un ordre inverse, c�est-�-dire qu�ils tendent tous � le vieillir. Les raisons d�une telle attitude sont assez clairs. Erasme tenait � dater sa naissance d�un temps o� son p�re n��tait pas encore ordonn� pr�tre. Il s�appropria vers la fin de sa vie la date de la naissance de son fr�re Pierre, usant du m�me stratag�me que Napol�on qui, dans son contrat de mariage avec Jos�phine, inscrivit non sa propre date de naissance, mais celle de son fr�re a�n�.�
�Respectons ces pieux mensonges.�
D�un p�re surnomm� Pra�t (boute-en-train) ou de cancanier, bourgeois de Gouda ou de Ter Gouw, d�une m�re de Zevenbergen, fille d�un m�decin, qu�on appelait Marguerite, Erasme est cependant n� b�tard. Voici comment : les parents de son p�re refus�rent � ce dernier leur consentement pour le mariage avec la Marguerite. G�rard dit : �Bonsoir, vous ne me verrez plus� et abandonnant sa promise, s�en fut chercher fortune par les routes. A Rome, o� il �choua, il devint copiste, il avait une belle �criture para�t-il. Ses parents, voulant le ramener au foyer, rus�rent et lui �crivirent que sa ma�tresse �tait morte ; G�rard, pour s�en consoler, entra dans les ordres, et lorsque plus tard, il revint � Ter Gouw, il d�couvrit le subterfuge, mais il �tait trop tard.
�Ma m�re renon�a � tout mariage, et jamais mon p�re ne la sollicita par la suite.�
C�est pourquoi plus tard on lui lan�a souvent � la t�te l��pith�te de �b�tard� ; mieux vaut ne pas insister sur pareille pruderie que l�histoire nous conta sous ce travestissement romanesque du �fils d�un cur� et de sa servante�.
Le p�re et la m�re d�Erasme v�curent tous deux en une parfaite et sainte amiti� et se consol�rent en affectionnant leur enfant.
C�est � l��cole de Ter Gouw qu�Erasme fait ses premi�res classes, mais cela ne lui r�ussit gu�re, et bient�t il est plac� comme enfant de ch�ur � la cath�drale d�Utrecht ; on lui avait d�couvert une voix splendide.
Le plain-chant ne trouvait pas un admirateur profond en lui, il s�en fatigua plus vite que Luther ; mais si l�homme de Wittemberg �secouant la d�froque m�di�vale� allait se dresser au printemps de la R�forme, aid� de �cette voix harmonieuse et robuste qui s��l�ve pour chanter l�amour divin et les tendresses humaines�, en �veillant ainsi �dans les c�urs, des germes d�h�ro�sme, d�ind�pendance, de raison et de bont�, Erasme r�pudiait bient�t la profession nouvelle pour entrer � l��cole de Deventer, une des plus c�l�bres de Flandre.
L��cole, cependant, �tait encore barbare. Dans son Eloge de la Folie, des souvenirs lui sont revenus. Il nous parle des grammairiens � comprenez ceux qui enseignaient � �Toujours affam�s et malpropres dans leurs �coles, que dis-je des �coles ? ce sont plut�t des laboratoires, ou mieux encore, des gal�res et des lieux de supplice, au milieu d�un tas d�enfants, ils meurent de fatigue, sont assourdis par le vacarme, asphyxi�s par la puanteur et l�infection...�
�C�est de Deventer, �crit Albert Maison, que date l�esquisse des amusants crayons qu�il nous a laiss�s sur l��cole. Le magister est une sombre brute avec un c�ur fait de nerf de b�uf, �crit-il. Il a mission d�instruire les esprits ; maintenant, si son z�le l�emporte parfois � casser les dents ou � crever l��il d�un �l�ve, personne n�en souffle mot... Quant � son �me � lui, la plupart du temps, comme celle du moine de Rabelais, elle est � la cuisine. Si le ma�tre en revient, ayant bu une rasade de plus qu�� l�ordinaire, c�est la vie des �coliers qui est en danger�.
Erasme se consola de cet antre par la lecture. Il d�vora la biblioth�que des Fr�res de la Vie Commune et fit ses d�lices des auteurs pa�ens qu�il trouva : Horace � Virgile � Cic�ron �T�rence � Lucien. Avec une rare volupt� il se plongea dans leur texte.
Mais ces �claircies �ph�m�res ne suffisaient point � faire oublier ces classes �� peine moins sales que des porcheries� ou �sur la terre nue, couverte de paille�, d�o� montait une vague senteur animale � la paille fra�che �tait un luxe des maisons bien tenues � s�asseyaient les �coliers, en cercle autour du ma�tre.
�Les sc�nes dures, voire ignobles, dont il fut t�moin ou qu�il entendit conter, n��taient point rares. Un �l�ve dans une �cole, il ne dit pas s�il s�agit de Deventer, ayant commis quelque m�fait, fut l�objet d�abjects s�vices.
On l�attacha et on lui enfon�a des excr�ments dans la bouche si violemment "qu�il ne peut les recracher et d�t en avaler une bonne partie". Cela ne suffisait pas � ses tortionnaires. Il fut attach� par des cordes autour des aisselles et fouett� jusqu�� ce qu�il s��vanouit�.
Il n�apprit pas grand-chose de ses ma�tres. Un jour cependant, au printemps de 1484, Agricola visita l��cole. Il le f�licita et cette protection lui fit grand bien. Erasme, d�j� s��tait r�v�l� un fort en composition ; il promettait de devenir un grand homme.
Albert Maison contant cette visite de l�humaniste Rodolphe Agricola �crit :
�L�enfant, le c�ur battant, encore tout enivr� de l��loge, vit l�humaniste dispara�tre dans la cour. Il observa que les ma�tres, qui traitaient les �coliers avec tant de hauteur, semblaient timides et guind�s aupr�s du grand homme. Monsieur le Conseiller semblait � ses c�t�s un mince personnage. Agricola seul gardait la bonhomie souriante d�un pr�lat.�
�Lui seul est prince, pensa l�enfant ; les autres ne sont que les portefaix.�
Mais un double malheur devait l�affliger. Une peste lui enleva, � peu de temps de l�, sa bonne m�re qui l�avait accompagn� pour veiller sur lui ; son p�re mourut de chagrin. Erasme se retrouva seul, ou pire, vou� aux caprices de trois tuteurs qui d�cid�rent de le faire entrer dans un s�minaire.
Erasme n�en avait point envie ; il d�testait la vie religieuse, car il en gardait des souvenirs peu agr�ables, de par son p�re. On l�y obligea et les trois comp�res en profit�rent pour dissiper la petite fortune que lui avaient l�gu�e les siens. Erasme pr�texta d�une �pid�mie pour revenir chez ses tuteurs ; l�un des trois �tait mort, l�h�ritage enti�rement d�pens�, et les deux autres semblaient peu dispos�s � le prendre en charge. On lui reparla de pr�trise et de clo�tre. Erasme �tait moins que jamais d�cid� � se retirer du monde, qu�il n�avait point entrevu encore. Le monast�re ne l�attirait point. Il d�sira �tudier. Cette outrecuidante pr�tention lui valut l�invitation de trouver un g�te ailleurs que chez ses tuteurs. Avec col�re, il fut trait� de polisson, puis, par des conseils rus�s autant qu�int�ress�s, on le persuada que son v�ritable avenir �tait d�entrer dans les ordres.
Erasme n�en est gu�re convaincu. Avant de se d�cider, il va voir un ami de coll�ge. Ce dernier, d�vot ignorant, adore son m�tier, la vie monastique est pour lui d�une beaut� rare, un jardin des Muses. Son ami, lui loue, l�amiti� des fr�res et leur vertu ang�lique incomparable. Erasme, � demi persuad� entre au couvent de Steyn �Clo�tre des Augustins.
Il n�y d�couvre qu�ignorance. Il �tudie cependant et prend l�habit de chanoine r�gulier de l�ordre des Augustins. Il est ordonn� pr�tre par l��v�que d�Utrecht en 1492. Il devait s�en repentir bien vite. L�ann�e suivante il quitta le monast�re pour n�y plus revenir et partit pour Cambrai o� l��v�que, Henri de Bergen, l�avait choisi comme secr�taire.
Erasme subit donc le joug monacal, �comme � la guerre les vaincus sont oblig�s de pr�senter leurs mains aux cha�nes des vainqueurs�.
Et �crit Durand de Laur :
�Voil� comment une sorte de contrainte morale fit entrer le jeune homme dans un ordre religieux. Esprit railleur et sceptique, il est assujetti � la r�gularit� uniforme et minutieuse de la vie du couvent. Son exemple montre une fois de plus combien il est dangereux de pousser les hommes hors de leur voie. Ce moine, entr� pour ainsi dire de force au bercail, devait bient�t en sortir pour livrer � la ris�e du monde la vie monastique � laquelle il avait vou� une haine implacable�.
Ce r�cit nous dit l�auteur pr�cit� a �t� puis� dans une lettre �crite � un secr�taire de L�on X. On doit para�t-il ne l�accepter que sous certaine r�serve. N�emp�che que L�on X charm� par le style, tonna contre le z�le aveugle de ces hommes qui remplissent le monde des moines malheureux et pervers, car selon lui, �La pi�t� doit �tre spontan�e, le Christ n�aime point les prisons d�esclaves�.
�On ne vit Erasme dans ses v�tements sacerdotaux qu�en de rares occasions et il faut faire un certain effort pour se rappeler que cet homme � l�esprit libre et � la plume impartiale appartint r�ellement, jusqu�� son heure derni�re, � l��tat eccl�siastique. Mais Erasme poss�dait l�art de se d�barrasser discr�tement, sans attirer l�attention, de ce qui le g�nait et de conserver son ind�pendance d�esprit en d�pit de tout v�tement ou de toute contrainte. Sous les pr�textes les plus habiles, il obtint de deux papes une dispense l�autorisant � ne plus porter la soutane ; quant � l�obligation de je�ner, il trouva moyen de s�y soustraire, gr�ce � un certificat m�dical�. (1)
Au couvent, lui �choit le bonheur de rencontrer Guillaume Hermann, bonhomme instruit, avec qui, il cause, discute et commente Horace et T�rence, auteurs qu�il conna�t de m�moire depuis 14 ans. Guillaume Hermann, c�est le Pylade d�Erasme, un autre lui-m�me ��Ils �taient une seule �me en deux corps� a-t-on �crit �La composition latine attire Erasme ; il s�y exerce et c�est pour produire une petite satire de la vie monastique : De contemptu inundi.
La claustration, de plus en plus, lui p�se. Une chance impr�vue le tire de l�. On avait besoin, pour l��v�que de Cambrai, d�un compagnon de route qui parl�t le latin. Erasme est propos� � Henri de Bergen qui devait aller chercher � Rome le chapeau de cardinal.
Chez l�Ev�que de Cambrai notre jeune pr�tre ��chapp� du couvent fait connaissance avec un monde intelligent. Cela le changeait de l�atmosph�re s�v�re et ennuyeuse o� l�horizon born� et �troit des esprits qu�il c�toyait lui �tait intol�rable.
Erasme �tudie, se passionne pour des classiques latins et religieux et pr�pare son premier essai Antibarbari.
Ce �latinus secretarius� a fait ses d�buts... et il d�coche ses premi�res fl�ches �pistolaires contre l�ignorance, la folie et l�arrogance.
Faute de p�cules, le voyage est remis et Erasme au lieu de rester chez l�Ev�que Henri de Bergen, sollicite la permission de se rendre au coll�ge Montaigu � Paris. Il quitte Cambrai avec la promesse d�une pension ; il n�en vit jamais le premier liard. �C�est ainsi, que les grands en agissent d�ordinaire�, dira Erasme.
Certes, Montaigu valait mieux que le monast�re de jadis, mais si la th�ologie et les sciences y �taient plus profitablement enseign�es, d�testable �tait la nourriture. Ce n��tait pas la mis�re, mais quelque chose de pire, poisson pourri, �ufs g�t�s, cellule humide, grabat infect, de quoi faire reculer le plus t�m�raire et audacieux aventurier de l��tude, et, Erasme, fi�vreux de nature, eut sa bonne part de migraine et de fi�vre durant son s�jour � Montaigu.
Montaigu, c�est ce coll�ge dont Rabelais dit : �pouillerye de Montaigu... Et si j�estoys roy de Paris, le diable m�emporte si je ne mettoys le feu dedans et feroys brusler et Principal et R�gens qui endurent cette inhumanit�.
Dans ses Colloques Erasme lui-m�me parle de Montaigu en termes peu flatteurs et d�non�ant l�autre fl�au qui s�vissait, il signale la vermine qui y pullulait.
�Tu viens de Montaigu ? Tu nous arrives sans doute la t�te charg�e de lauriers ?� ��Non, de poux.�
Ce domaine du paup�risme d�sarma certains �lans g�n�reux vers les �tudes et d�autant plus, que ce pouilleux coll�ge �tait encore r�put� par ses fr�quentes fustigations.
En maints autres endroits de ses �crits, Erasme d�nigra Montaigu.
�Il y a trente ans, j�ai v�cu � Paris dans un coll�ge dont le surnom est le symbole de la sagesse et o� les murailles m�mes ont l�esprit th�ologique. Pour moi, je n�en ai rapport� qu�un corps infect� et d�humeurs vicieuses, et une tr�s grande abondance de vermine.�
�...on �tait couch� si durement, nourri si grossi�rement et avec tant de parcimonie, accabl� de tant de veilles et de travaux, que dans l�espace d�une ann�e, d�s le premier essai, plusieurs jeunes gens d�un naturel heureux et donnant les plus belles esp�rances, moururent, ou bien devinrent aveugles, ou fous, ou l�preux.�
�...Il y avait dans un lieu bas des chambres en pl�tre pourri, que le voisinage des latrines rendait mortelles ; nul n�y a jamais habit� sans que la mort ou une maladie incurable en soit r�sult�e. Je ne parle pas maintenant du supplice des verges, inflig� m�me � des innocents, pour dompter la fiert� de l��me. Combien on y d�vorait d��ufs pourris ! combien on y consommait de vin g�t� !�
�On a peut-�tre r�form� ces choses, mais trop tard pour ceux qui ont p�ri ou tra�n� un corps vici�.�
Erasme ne put r�sister � cette ge�le de l�esprit. Il retourna � Cambrai puis rentra en Hollande, mais on le renvoya. Il revint � Paris, essaya de vivre et tenta d��tudier ; mendier selon l�habitude des �coliers pauvres de l��poque, ne lui souriait point ; il chercha des le�ons, trouva un lord anglais � qui en donner. Une amiti� les unit ; Lord William Montjoye l�emmena � Londres o� Erasme reste un an, se lie avec Colet-Fischer, Wentford et Thomas Morus.
II. - Le M�phistoph�l�s de la r�forme
C�est � ce moment vraiment int�ressant qu�Erasme prend contact avec la soci�t� Anglo-Saxonne.
En effet, la guerre des �Deux-Roses� vient de finir. Durant dix ans, l�Angleterre avait �t� mise � feu et � sang. Voici la paix revenue et avec elle ses bienfaits, c�est-�-dire refleurissement des sciences et des arts. La libert� de l�esprit y est fortement go�t�e, l�homme ne vaut que par son savoir.
Erasme emporta de bons souvenirs de l�Angleterre, de solides amiti�s et un beau bagage de nouvelles connaissances, en plus, quelque argent ; aussi oublia-t-il rapidement les bateliers de la Manche et le douanier qui lui extorqu�rent un peu de sa fortune.
Revenu en France, il se retrouve � Paris, mais la peste se d�clare. Il va � Louvain, descend chez l�imprimeur Thierry Maertens, apr�s un voyage �pouvantable, en proie � des fi�vres intenses, couvert d�ulc�res et de bubons. Plusieurs m�decins diagnostiquent la peste.
Erasme met la derni�re main � une �dition du Nouveau Testament et il �crit : �Si j�ai eu la peste, je l�ai chass�e par le travail, la confiance et l��nergie�.
Il se rend ensuite � Orl�ans, fait un voyage en Allemagne, en projette un autre en Italie, et plus pauvre que jamais reprend le chemin de l�Angleterre. II a plus de quarante ans et une r�putation d��rudit.
Re�u �Bachelier� en th�ologie � Cambridge, il donne des le�ons de litt�rature au prince Alexandre, fils de Jacques III d�Ecosse, archev�que de St-Andrews.
A Anvers en 1517 comme on lui demandait : �Pourquoi nous inondes-tu de tant de livres ?� il r�pondit : �D�abord, parce que je ne puis dormir�.
Mais un s�jour en Italie le hante ; il �conomise, quitte l�Angleterre via Rome. �Ce qui fait la vie d�Erasme si int�ressante � �tudier, �crit Victorien Sardou dans une pr�face � une traduction des Colloques � rest�es toutes deux in�dites � c�est qu�elle est du premier au dernier jour, le type achev� des m�urs savantes au XVIe si�cle. D�abord le s�minaire et le clo�tre, puis l�Universit� et ses mis�res, enfin les voyages ; mais les voyages pass�s � l��tat de manie, le besoin continuel de changer de place, une maladie commune � tous les hommes sup�rieurs de ce temps.� Il semble que l�ardeur juv�nile de la Renaissance les grise comme �un vin nouveau, qu�avec la fureur du savoir, des disputes et des controverses, elle leur donne aussi la d�mangeaison de courir et de voir du pays. On ne rencontre plus sur les grandes routes que m�decins, th�ologiens, l�gistes, �rudits, peintres, �coliers !... Le p�lerinage s�est transform�. Ce n�est plus un saint � miracles qui attire cette foule, ni le quatorzi�me chef de Saint-Jean, plus authentique que les autres ; ce sont les belles et v�ritables reliques, celles de l�antiquit� retrouv�es, ses manuscrits, ses statues, ses pierres grav�es, ses vases ; ce sont les saints nouveaux dont la parole illumine le monde, un savant, un artiste, � qui l�on porte ses v�ux et son offrande.
�Quelle s�duction pour les hommes du Nord que cette Rome si myst�rieuse jusque-l� et si confuse, � travers les brouillards du Moyen �ge, et maintenant rayonnante de jeunesse et d��clat, depuis que les po�tes latins et les artistes grecs sortent en foule de sa poussi�re, et lui ram�nent... le soleil ! Quel double attrait pour le c�ur pieux et la t�te savante : la Rome chr�tienne et la Rome pa�enne ; celle des Papes, mais celle des Auguste ; tout le monde ancien et tout le monde nouveau, alliance �trange qui se r�v�lait alors pour la premi�re fois et qui nous s�duit encore comme au premier jour ! Ajoutons � cela la curiosit� bien naturelle de voir la Papaut� face � face, avant de lui dire son fait, et nous comprendrons que les hommes tels qu�Erasme, Rabelais et Luther aient d�but� par un p�lerinage � Rome.�
En Italie, il y avait la guerre, le Pape �tait parmi les guerriers.
�Le Pape "terrible", le pape "casqu�", qui pr�f�rait, comme il le disait � Michel-Ange, l��p�e au livre ; ou l�odeur de la poudre � celle de l�encens, et prenait �trangement � la lettre son titre de chef de l�"Eglise militante"�.
Erasme n�aimait point la soldatesque ; de Turin, il alla � Bologne et de l�, � Florence o� la paix r�gnait ; il attendit que tout soit fini, mais par curiosit�, il retourna � Bologne voir le Pape, chevauchant et tout cuirass�, entrer dans la ville soumise. Il laissa le Pape se d�botter, s�en fut � Venise o� l�on imprimait ses Adages et devant la quantit� prodigieuse de livres et manuscrits qu�il trouva chez Alde Manuce, son imprimeur, il lui fut dur de s�arracher de Venise pour se rendre � Rome. Sa renomm�e l�avait pr�c�d�. On lui fit f�te. Erasme s��tonna des m�urs romaines, mais trouva � Rome des hommes instruits et y serait rest� plus longtemps sans doute si des amis d�Angleterre ne l�avaient appel�. Henri VII mort, Henri VIII semblait plus favorable aux id�es nouvelles � il le fit bien voir en envoyant plus tard, Thomas Morus � l��chafaud.
C�est chez ce dernier qu�Erasme descendit, et l�, il �crivit l�Eloge de la Folie. On lui offrit la chaire de th�ologie et celle de langue grecque de l�Universit� de Cambridge ; puis � quelque temps de l�, il re�ut la cure d�Addington, jouit du succ�s de ses livres. Le tout ensemble lui donnait de quoi vivre petitement. Le XVIe si�cle est pauvre ; la guerre ruine rois et princes, grands et papes m�me, et toutes les galanteries royales ne lui apportaient que promesses �de monts d�or� !
Depuis vingt ans, Erasme vagabondait, la pauvret� �tait toujours sa plus belle gloire.
En 1516, le voil� conseiller royal ; le roi Charles, qui sera ensuite Charles-Quint, lui alloue 400 florins de traitement �sans condition de r�sidence�. Il quitte ses amis, vient � Louvain o� il trouve le m�c�ne royal, fait publier son Institution du Prince h�ritier qu�il d�die � Charles-Quint en remerciement. Ajoutons qu�il ne si�gea jamais au Conseil ; on ne l�y obligea point.
A cinquante ans, le voici quelque peu ais� ; il continue ses relations avec Bud�, Morus, Colet, Fischer et les �rudits de son temps ; sa renomm�e ne fait que cro�tre, il est universellement connu. A l�horizon pointent les premi�res lueurs de la R�forme, Erasme va-t-il en prendre la direction ? Chacun le pense d�autant plus que son Eloge laisse pr�voir un orage imminent. Il reste silencieux ; Luther, un de ses disciples, l�ve le flambeau r�formateur.
�Pour comprendre quelle fut la vie d�Erasme, il faut se faire une id�e de la confusion et du tumulte de son �poque, et se repr�senter cette Europe de la fin du XVe si�cle et des premi�res ann�es du XVIe, labour�e par la guerre et d�cim�e par la peste, o� toutes les nationalit�s de l�Europe interm�diaire s�agitent et cherchent leur assiette sous l�unit� apparente de la monarchie universelle de l�Espagne ; o� l�on voit d�un m�me coup d��il des querelles religieuses et des batailles, une m�l�e inou�e des hommes et des choses, une religion naissante qui va se mesurer avec une religion us�e d�abus ; l�ignorance de l�Europe Occidentale qui se d�bat contre la lumi�re d�Italie ; l�Antiquit� qui sort de son tombeau, et les langues mortes qui renaissent, et la grande tradition litt�raire qui vient rendre le sens des choses de l�esprit � des g�n�rations ab�ties par les raffinements de la dialectique religieuse...�
Erasme �tonna tout le monde et plus encore les r�formateurs qui se l��taient adjoint ; son silence fut une incompr�hension.
Mais comme l��crivait Thierry Maulnier dans un article :
�Au milieu de la lutte farouche de l�orthodoxie et de la R�forme, dans un combat qui engage l�avenir spirituel de l�Occident, Erasme r�ussit ce que ne r�ussit presque personne en son temps ; il reste neutre. La plus grande autorit� intellectuelle de l�Europe, sollicit�e par les deux partis, se refuse � l�un et � l�autre, d�daigne �galement les offres, brave �galement les foudres de l�Eglise et de Luther. Cela n�est point l�che. Cela valut � Erasme, non des m�nagements de part et d�autre, mais, de part et d�autre, la pers�cution. Dans l�un ou dans l�autre parti, il aurait le premier rang. Il refuse ce premier rang, il refuse les joies plus grandes encore du combat. Car, dans le combat des id�es, comme dans l�autre, il y a une tentation, � laquelle il n�est pas si commode de ne point c�der. L�esprit d�Erasme �tait celui de la m�ditation, de la conciliation, de la tol�rance. Ce n�est pas dans l�abstention, c�est dans le choix qu�auraient �t� pour lui la v�ritable trahison et la v�ritable pusillanimit�. (2)
Ce fut la lutte, il y eut les r�formateurs mod�r�s et les r�formateurs fougueux. Cette lutte ne fut pas toujours belle de loyaut�. Erasme resta au-dessus de la m�l�e, pacificateur tol�rant ; chacun essaya de l�avoir de son c�t�... mais j�en reparle ailleurs.
Ne publia-t-il pas son Eloge comme un avertissement. On se devait de le suivre, on ne l�a point fait. Tant pis ! Advienne que pourra.
Erasme fut d�chir� entre les deux partis, sa tranquillit� �tait compromise et on le harcela jusqu�aux derniers jours de sa vie.
C�est � B�le qu�il retourna se fixer peu avant sa mort. Il voulait �tre pr�s de l�imprimeur qui publiait ses derniers �crits : Trait� de la Pr�dication.
Il retrouva la ville bien paisible. La R�forme s�y �tait install�e sans opposition. Les habitants le virent revenir comme ils l�avaient vu s��loigner, avec indiff�rence en traversant les rues silencieuses, il rencontra peut-�tre Jean Calvin qui arrivait de France avec le code de la R�forme, son Institution Chr�tienne, merveilleux �crit qu�Erasme lui e�t peut-�tre pardonn� en faveur du style.
Le jeune homme d�t hausser l��paule quand il apprit que ce vieillard, port� � bras, �tait le fameux Erasme ! Il pouvait le croire enterr� depuis longtemps ; une g�n�ration poussait l�autre ; une pens�e nouvelle chassait l�ancienne. Ne dirait-on pas qu�Erasme a r�ellement fr�l� au passage cette robe noire d�inquisiteur ?
On pr�tend que Calvin visita Erasme, mais Bayle, dans son dictionnaire, le nie formellement.
Erasme, dans ses derniers jours, travaillait, clou� dans un fauteuil, � son Orig�ne et son commentaire sur le Psaume XIV, sur la puret� de l�Eglise Chr�tienne.
Il voulait, d�s le printemps, s�en aller � Besan�on car il se refusait � mourir � B�le. �Au printemps�, Erasme vit bien qu�il s�agissait d�un autre voyage et que la mort n��tait pas loin. Il fit ses appr�ts avec la s�r�nit� d�une �me pure, vraiment chr�tienne et constante dans sa foi. Bullinger, son adversaire, �tant venu le voir, il l�accueillit affectueusement en homme qui ne veut plus se croire de ce monde.
Amerbacht, J�r�me Froben et Episcopius entrent � la fois dans sa chambre, �Voici, dit-il les trois amis de Job�, et il ajouta, avec sa fine ironie : �Eh ! bien, et ces habits d�chir�s, et cette cendre que vous devrez r�pandre sur vos t�tes ?...� On lui demanda ses derniers ordres : �II faut, dit-il songer au cercueil�.
Il mourut le 14 juillet 1536. Il avait � peine 70 ans. Etant donn�s sa sant� pr�caire, son pauvre petit corps, la somme de travail fourni dans des conditions souvent mauvaises, il �tonnait ses contemporains par son grand �ge.
Malgr� toutes ses infortunes il avait gard� une vigueur d��me peu ordinaire.
Il s�en alla sans le secours d�aucun pr�tre ; avant son dernier soupir, il dit :
�Mon Dieu, ayez piti� de moi !�
�II l�guait sa petite fortune aux pauvre, vieux et infirmes, aux pauvres jeunes filles en �ge d��tre mari�es et aux adolescents de belle esp�rance.�
II n�y avait l� rien d�un catholique dogmatique, rien d�un r�formiste. �C��tait le testament d�un homme aimant le bien et sachant le faire.
�D�autres, dit Rh�nanus, consacrent leur avoir � la construction et � l�ornement des basiliques ; Erasme aima mieux consacrer aux temples vivants de Dieu les biens qu�il conservait � sa mort.�
Les �tudiants, �crit Durant de Laur, �port�rent son corps sur leurs �paules � l�Eglise cath�drale ; et l�, aupr�s des degr�s par lesquels on monte au ch�ur � gauche du temple, vers l�endroit o� �tait la chapelle de la Vierge, avant la R�formation, il fut enseveli avec honneur�.
Erasme restait l�homme du juste milieu, l�esprit tol�rant et libre qu�il n�a cess� d��tre ; c��tait beau en ce si�cle d�intol�rantes luttes pour la libert� de pens�e.
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III. - L�H�r�tique
�Les Esprits libres et g�n�reux aiment � �tre instruits ; ils ne veulent pas �tre contraints.�
Lettre d�Erasme � L�on X.
L��tude d�Erasme, l�analyse de son �uvre ainsi que l�examen de sa vie, r�v�lent un �tre dont la pens�e extr�mement subtile n�est pas sans nous d�router un peu. On h�site � porter un jugement sur une telle imagination, qui souvent, semble �chapper � notre entendement.
Cela ne peut cependant nous autoriser � entrevoir, chez cet humaniste glorieux, de simples sp�culations d�un id�alisme misanthrope. Il y a en Erasme quelque chose d�autre, de plus grand, de plus g�n�reux, de plus noble, et nos scrupules, notre ind�cision proviennent de ce que nous ne faisons pas, � mon avis, tout l�effort d�sirable pour le situer dans son si�cle �le d�but du XVIe si�cle �ce qui devrait mieux nous faire saisir et son temp�rament et son attitude. Mais ceci n�excuse point ses faiblesses qui ne sont que trop humaines.
Voici dans une lettre � Dorpius ce qu�il dit :
�...quand, pour ob�ir aux n�cessit�s de mon sujet, je passe en revue toutes les conditions sociales et que je rel�ve les d�fauts de chacun, je le demande, me suis-je servi d�un seul mot obsc�ne ou venimeux ? Ai-je ouvert la sentine des vices ? Ai-je remu� le bourbier secret de la vie humaine ? Assur�ment, que de choses j�aurais pu dire contre les mauvais pontifes, contre les �v�ques et les pr�tres pervers, contre les princes vicieux, enfin contre tous les ordres sans exception, si, � l�exemple de Juv�nal, je n�avais pas rougi d��crire ce que bien des gens ne rougissent pas de faire ! J�ai montr� le c�t� plaisant et risible plut�t que le c�t� hideux, et encore ai-je eu soin de glisser en passant des conseils sur les devoirs les plus s�rieux de la vie, dont la connaissance importe essentiellement.� (3)
Erasme fut-il h�r�tique ? Aux yeux de ses contemporains il passa pour tel. Cependant, deux papes, des rois et des princes ne le consid�raient point ainsi. On est en droit de se demander si ce n�est pas une politique adroite qui les d�termina � agir de la sorte, pr�f�rant lui donner un semblant de raison afin de ne pas le jeter dans le camp luth�rien qui, en ces temps, inqui�tait beaucoup l��glise et les grands. A tout prendre, n��tait-il pas pr�f�rable de lui laisser cette libert� d��crire plut�t que de l�avoir contre soi ; �crivant en latin, il ne touchait d�ailleurs qu�un petit nombre d��rudits.
Les moines, les j�suites et tous dont les obscurs desseins sont la raison d��tre, ne se m�prirent point sur les dangers que des hommes comme Erasme faisaient courir � l�autorit� catholique. Ils ne cess�rent de le d�noncer, et s�ils l�avaient pu, ils n�auraient pas manqu� de le br�ler. Ne le tent�rent-ils point, au moment o� il publiait ses Colloques ? Le fait que l�un de ses traducteurs monta sur le b�cher est significatif. Erasme s�en rendait compte et se pr�munit contre leurs d�sirs rigoureux. Ces moines d�testaient Erasme et Luther, et le premier plus que le second, apparemment parce qu�il �tait � la fois lettr� et docteur.
�Les ordres de tous les noms, franciscains, dominicains, pr�cheurs, mendiants, bicanoniques, l�chaient contre eux tous leurs pr�dicateurs. Les chaires retentissaient de bouffonneries haineuses, auxquelles le peuple applaudissait, et chaque sermon se terminait par une P�c�ration publique d�un de leurs livres, � d�faut de l�auteur. La Belgique surtout, ce pays de passage, o� une seule chose a pu prendre racine, la superstition, la Belgique toute enti�re �tait soulev�e par les harangueurs de Louvain, de Tournai, de Bruges et d�Anvers. C��tait tant�t un dominicain, tant�t un fr�re mineur afflig� d�une lippitude pr�coce, par suite d�exc�s de vin, lequel d�clamait pendant plusieurs heures, contre les deux ennemis de l��glise, Erasme et Luther, les appelant tour � tour b�tes, �nes, grues, h�r�tiques. H�r�tiques surtout : ce mot comprenait tout le reste.�
H�r�sie ! car n��tre pas de l�avis de Scot, contredire St Thomas, nier l�excellence de la scolastique, �crire dans une latinit� litt�raire � le bon latin n�cessairement est h�r�tique � n�y avait-il pas en cela mati�re suffisante d�h�r�sie.
�O� est donc l�h�r�sie dans les livres d�Erasme ?� demandait un magistrat.
�je ne les ai pas lus, dit le pr�lat ; j�ai seulement jet� les yeux sur ses paraphrases, mais la latinit� en �tait trop haute pour ne pas m��tre suspecte. Qui peut dire qu�il n�y ait pas quelque h�r�sie cach�e sous un latin que je n�entends point ?�
La mise � l�index dans les coll�ges de certains de ses livres, les falsifications dont ils furent l�objet, prouvent en toute �vidence que l�on essayait d��loigner et d�annihiler l�influence qu�il pouvait avoir.
Ce qui sauva Erasme, c�est qu�il �tait puissant, tant par son �rudition que par son labeur ; il s��tait cr�� des amiti�s influentes avec lesquelles on devait compter, sur lesquelles il pouvait se fier. Cela mod�ra le z�le inquisitorial de certains.
Th�od. Hezius, �crivant le 26 octobre 1525 � Blozius, secr�taire pontifical, disait de lui : �Il e�t �t� pr�f�rable pour le christianisme qu�Erasme n�eut jamais touch� � la th�ologie, ni rien �crit sur ces mati�res.�
Alberto Pio, prince de Capri, lui �crivant le 1er mai 1526, lui parle de ce �champ empest�, o� ont germ� spontan�ment de grands arbres portant des fruits empoisonn�s�.
Luther m�me le d�nonce au lendemain de la publication de son Libre Arbitre comme un ath�e railleur qui ne respecte rien des choses sacr�es. �La parole du Christ n�a pas plus d�autorit� que celle de Solon, il compare Notre Seigneur au dieu Priape, sa croyance � l�immortalit� de l��me est une fable, le p�re et le fils ridicules comme tous ceux qui y croient, si bien que si l�on ouvrait son c�ur, on y verrait des figures grima�antes riant du sacrement et de la trinit�.
Pour Luther, Erasme n�est point luth�rien, ni m�me catholique, c�est un ennemi de tout �tre sinc�rement religieux, qui raille la foi et le Christ ; il est l�ennemi personnel de Dieu. Erasme s�indignera de tant de calomnies... mais il mourut �sans lumi�re, sans croix, sans Dieu�, sans avoir re�u les sacrements de l�Eglise.
Cependant, dans son �tude sur les R�formateur, Chauffour Kestner relate :
�Parmi les promoteurs du grand mouvement de la Renaissance, Erasme est l�un de ceux qui eurent sur Zwingle l�influence la plus profonde et la plus durable. Ils furent longtemps en correspondance. Zwingle lui �crivit toujours avec la d�f�rence d�un disciple pour son ma�tre, et Erasme lui r�pond en style tr�s �logieux, mais o� perce n�anmoins l�immuable vanit� du savant. Ils se s�par�rent quand Erasme, tournant le dos au progr�s, commen�a � �crire contre Luther. Zwingle n�admirait pas seulement en lui son �rudition et la verve in�puisable qu�il avait mise au service de la restauration des lettres : il lui attribue une influence d�cisive sur les id�es comme r�formateur.� (4).
L�opinion publique soup�onnait Erasme d�h�r�sie.
Apr�s sa mort, la post�rit� l�attaqua plus encore, et des th�ologiens et �crivains ne cess�rent de parler de lui comme d�un h�r�tique dangereux. Stichard dans son livre Erasme �Stelleing zur Reformation dit que �les plaisanteries d�Erasme ont fait plus de tort au pape que les r�formes de Luther�, et catholiques et protestants se retrouv�rent pour enrichir l�histoire anti�rasmienne.
D�s 1549, Conradus Brumus, �crivain catholique, disait : �On trouve dans les ouvrages d�Erasme, beaucoup d�affirmations qui s��cartent des vraies doctrines de l�Eglise ; si elles �taient prononc�es en toute libert�, je ne vois pas comment on pourrait l�absoudre de l�accusation d�h�r�sie�.
De 1542 � 1556, avec quelques suspensions, les �crits d�Erasme furent mis � l�index par la Sorbonne. De 1550 � 1558, l�Acad�mie de Louvain interdit De sarcienda ecclesiac concordia. Les j�suites d�fendirent la lecture de ses �uvres aux membres de la compagnie.
En 1551-1554 l�index r�dig� par P. Vald�s condamnait les Colloques et le Modus concionandi et celui de 1583, de Quiroga, ajouta presque tous les ouvrages d�Erasme � la liste des livres prohib�s. A Madrid, il fut proscrit, par l�index de 1640, encore que qualifi� de Grand Erasme. A Milan, on br�la ses livres solennellement et le Fr�re Vial de B�cannis condamna la plupart de ses �uvres. Telles furent les pers�cutions que les �crits d�Erasme eurent � subir apr�s sa mort, car selon le th�ologien Simon Fontaine : �Par occasion, Erasme fait plus de mal que Luther pour ce que Luther n�a fait que eslargir l�ouverture de l�hys duquel Erasme avait d�j� crochet� la ferrure et l�avait entr�ouvert�.
Si Paul III et m�me L�on X �prouvaient pour Erasme des sentiments de tol�rance, il n�en fut pas de m�me de leurs successeurs. Paul IV interdit la lecture d�Erasme. En 1557, l�inquisition condamne une partie de ses �crits au feu et l�autre dut �tre expurg�e sur la proposition du Cardinal Carafa. Si Pie IV essaya par une �dition expurg�e, de revenir sur la d�cision de Paul IV, Sixte-Quint, en 1590 renouvela celle de Paul IV. Gretserus, le j�suite, donna sur Erasme, l�opinion catholique suivante : �Quoiqu�Erasme et Renchlin ne donnassent point un assaut en r�gle � la religion catholique, ils la sapaient sourdement, ils �taient les ennemis et les pers�cuteurs acharn�s des religieux, des pr�tres et des usages eccl�siastiques ; gr�ce � leur talent et � leur �loquence mordante, ils les exposaient � la raillerie g�n�rale en inspirant le m�pris � leurs auditeurs et aux lecteurs de leurs �uvres...� La pens�e de S. Bernard est toute d�or : �Un faux catholique est plus dangereux qu�un h�r�tique qui ne se cache pas.� Ajoutons encore ces deux opinions, l�une du premier principal des j�suites en Allemagne, le P. Canisius :
�Erasme a �t� l�ennemi de la divinit�, et celle du cardinal Bellarmin : �O ! Erasme, patron des h�r�tiques, O ! Erasme, insigne menteur�.
Il faut attendre la fin du XVIIe si�cle pour entendre des voix en faveur de sa r�habilitation au sein de l�Eglise. En 1687, Richard publiait un ouvrage : Les sentiments d�Erasme conformes � ceux de l�Eglise et en 1713, un ouvrage semblable �tait �crit par P. Marsollier.
Une pol�mique s�engagea � nouveau, et depuis, elle n�a cess� d�exister ; sans doute n�est-elle pas pr�t de finir. Il y a mati�res � controverses, il est vrai, et l�Eglise peut avoir quelque intention de s�accaparer la m�moire d�Erasme. Elle est coutumi�re du fait ; apr�s avoir br�l� Jeanne d�Arc, ne l�a-t-elle pas canonis�e ?
�La conception du christianisme propag�e par Erasme, �tait rationaliste. Il �d�mythologisa� pour ainsi dire presque enti�rement l�Evangile, dans l�esprit de la sagesse hell�nistique-romaine et pr�f�ra non seulement la r�formation, mais aussi la libre-pens�e� � �crit B. de Ligt dans son monumental ouvrage pacifiste : La paix cr�atrice.
Et poursuivant sur ce th�me B. de Ligt conclut :
�Dans ses �uvres, les fronti�res entre pistis et gnosis, la foi et la science, entre le christianisme et le paganisme, tombent, dans sa religion la�que, il ne s�agit au fond que de la r�alisation d�un humanisme universel...�.
Erasme �tait-il plus protestant que catholique, ou plus catholique que protestant ? car demander s�il fut tout � fait l�un ou l�autre serait une na�vet�.
Mais, au fond, il n�appartint jamais qu�� lui-m�me ; il put se rapprocher tant�t d�un parti, tant�t de l�autre, selon qu�il en esp�rait davantage pour la tol�rance et les lettres ; mais il resta l�homme de toutes choses durables, que les passions humaines avaient cach�es sous des formules devenues des cris de guerre. Dieu, en lui inspirant le mot sublime de philosophie chr�tienne, se plut � faire r�fl�chir � sa belle et douce intelligence, une des v�rit�s qui ont encore de la vie plusieurs si�cles apr�s qu�elles ont �t� proclam�es.
Voici, pour clore ces pol�miques, une petite anecdote emprunt�e par Knight au Diarum Italium de Bernard de Montfaucon, en 1702 et que rapporte Meyer dans son ouvrage Les Dominicains de Saint Jean et de Saint Paul � Venise. Ils avaient, para�t-il, plac� dans leur biblioth�que deux rang�es de statues repr�sentant les th�ologiens catholiques et h�r�tiques. Erasme figurait parmi les statues de la seconde rang�e, charg� de cha�nes et les mains pleines d��crits et de pamphlets. Un cur�, plus mod�r� le fit placer entre les repr�sentants �du ciel� et ceux �des enfers�.
Certains auteurs ont tent� de situer Erasme comme libre-penseur : Durand de Laur dans son Erasme pr�curseur et animateur de l�esprit moderne en 1872 (!) et Amiel tout particuli�rement, en 1889, dans une �tude : Un libre-penseur au XVIe si�cle : Erasme. Il est certain que, si l�on accepte le terme libre-penseur, dans le sens large du mot, on ne peut nier que l�humaniste, l�auteur de l�Eloge et des Colloques, le fut.
�Erasme a, pour ainsi dire, s�cularis� l�esprit ; il a cr�� la libre recherche dans la science religieuse et sociale. Avant Descartes, avant le XVIIIe si�cle il a pr�ch� et appliqu� la m�thode moderne, qui n�admet que les v�rit�s d�montr�es, les principes de tol�rance qui mettront, nous le savons, du temps, beaucoup de temps � pr�valoir, mais qui finiront les horreurs de ces pers�cutions insens�es dont l�histoire est pleine�, �crivait Amiel dans la pr�face de son livre consacr� � Erasme.
D�j�, dans une lettre, Arnold Berger nous parlait du �rationalisme �thique� d�Erasme qui mena�ait de miner le christianisme. Charles Andler, dans une pr�face � l��tude critique d�Andr� Meyer sur Les Relations d�Erasme et de Luther �crit � propos d�Erasme ces quelques lignes qui semblent contrebalancer le jugement pr�cit� �Erasme s�il n�a pas �t� un libre-penseur au sens du XVIIIe si�cle, a �t� un grand ap�tre de la tol�rance. La tol�rance a �t� � la fois son temp�rament et le r�sultat de son exp�rience intellectuelle. Il a attendu longtemps avant de pr�ciser publiquement le choix qu�il convenait de faire entre les propositions luth�riennes. Mais il a toujours encourag� chacun � pr�cher ses id�es hautement et dans une forme mod�r�e ; et il n�a cess� de recommander aux autorit�s s�culi�res et eccl�siastiques de laisser � chacun pour cela, une enti�re latitude. Les livres de Koestlin et Hansrath, �minents, en ce qui concerne Luther, ne relatent pas toujours avec assez de soin les services modestes en eux-m�mes, mais grands par leur continuit�, qu�Erasme a rendus � la R�forme. C�est l�intervention d�Erasme qui emp�che les livres de Luther d��tre br�l�s en Angleterre ; c�est lui qui appuie Luther aupr�s d�Albert de Mayence et de Fr�d�ric de Saxe encore en 1520, � l��poque des Axiomata ; c�est lui encore qui ouvre � la R�forme, l�intelligence de Fran�ois 1er�.
Et Meyer, � ce sujet, �crivait dans l�introduction de son �tude :
�II est fort s�duisant de faire d�Erasme un pr�curseur des encyclop�distes et des �Aufkl�rer�, une sorte de Voltaire �gar� au XVIe si�cle : Amiel et Feug�re n�ont pas r�sist� � cette tentation, et exag�rant des traits qui ne pouvaient �tre qu�assez faiblement indiqu�s chez un homme de cette �poque, ils ont fait d�Erasme un v�ritable libre-penseur qui n�aurait ni �crit, ni approuv�, ni peut-�tre lu Les Pens�es Philosophiques et il est m�me tr�s loin de son contemporain, l�auteur du Capubal mundi. Qu�il n�ait point eu "la vie religieuse profonde" d�un Luther, qu�il ait ignor� les extases du mysticisme, nous l�accordons tr�s volontiers. Mais, il est absurde de faire de Luther un ap�tre de la tol�rance, il est excessif de voir un ath�e et un indiff�rent dans l�homme qui passa les meilleurs ann�es de sa vie � publier et � commenter les P�res de l�Eglise, et qui de l�aveu de ses contemporains, s�acquitta brillamment de cette �uvre.�
Mon but n�est pas de d�montrer � toute fin, qu�Erasme fut plut�t ceci que cela. J�ai donn� force citations afin que l�on puisse juger par soi-m�me, mais la s�duction est grande et nous pouvons difficilement ne pas voir en lui un pr�curseur nous ne disons pas un ath�e mais un h�r�tique et sans conteste en ce si�cle d�intol�rance, ce libre-penseur est libertaire, si nous
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