Emma Goldman , Anarchism and Other Essays (Anarchisme et autres essais) (3e �dition revue et corrig�e, New York : Mother Earth Publishing Association, 1917)
�voquant la question de l�art en Am�rique en relation au puritanisme, M. Gutzon Borglum a dit, � Depuis si longtemps, le puritanisme nous a rendus tellement �go�stes et hypocrites que nous avons carr�ment d�sappris la sinc�rit� et la v�n�ration pour le naturel de nos impulsion et qu�au final, notre art se trouve d�muni de v�rit� et de personnalit� �.
M. Borglum aurait pu ajouter que c�est la vie m�me que le puritanisme a rendue impossible. Plus que l�art, plus que l�esth�tisme, la vie repr�sente la beaut� de mille fa�ons; elle est l�immense panorama du changement �ternel. Le puritanisme, en revanche, repose sur une vision fixe et immuable de la vie; il repose sur l�id�e calviniste que l�existence est une mal�diction impos�e aux hommes par la col�re de Dieu. Pour se racheter, les hommes doivent constamment faire p�nitence, r�pudier tous leurs �lans naturels et sains et rejeter la joie et la beaut�.
C�est au cours des 16e et 17e si�cles que le r�gne de la terreur du puritanisme a connu son apog�e, d�truisant et �crasant tous les ph�nom�nes artistiques et culturels. � cause de l�esprit puritain, Shelley s�est fait enlever ses enfants parce qu�il refusait de se plier aux principes religieux. Du fait de ce m�me esprit �troit, le grand g�nie Byron a d� quitter sa terre natale parce qu�il refusait d�accepter la monotonie, la lourdeur d�esprit et la m�diocrit� de son pays. Pour la m�me raison, certaines des femmes les plus libres de l�Angleterre telles que Mary Wollstonecraft et, plus tard, George Eliot, ont d� accepter de vivre dans le mensonge conventionnel du mariage. La toute derni�re victime du puritanisme n�est autre qu�Oscar Wilde. Le puritanisme a en fait toujours �t� l��l�ment le plus pernicieux du monde de John Bull, agissant comme censeur de l�expression artistique de ses sujets et ne validant que la respectabilit� ennuyeuse des classes moyennes.
La Grande-Bretagne fait donc preuve du plus pur chauvinisme lorsqu�elle d�nonce l�Am�rique comme �tant le pays du puritanisme provincial. Il est vrai que nos existences sont �triqu�es par le puritanisme et que ce dernier tue la part naturelle et salubre de nos �lans. Mais il est tout aussi vrai que c�est � l�Angleterre que nous devons le fait que cet esprit a �t� transplant� sur le sol am�ricain. Il nous a �t� l�gu� par les P�res p�lerins. Fuyant les pers�cutions et l�oppression, les p�lerins du Mayflower se sont fait conna�tre en instaurant dans le Nouveau Monde un r�gne de tyrannie et de crimes puritains. L�Histoire de la Nouvelle-Angleterre, notamment du Massachusetts, ne tarit pas d�abominations qui ont assombri des vies et chang� la joie en d�sespoir, le naturel en une maladie et l�honn�tet� et la v�rit� en mensonges affreux et en hypocrisie. Le ducking-stool et le fouet, comme bien d�autres instruments de torture, �taient les m�thodes anglaises pr�f�r�es de purification am�ricaine.
Boston, la ville de la culture, est entr�e dans les annales du puritanisme sous l�appellation de � la ville sanglante �. Elle a m�me rivalis� avec Salem, de par les pers�cutions cruelles qu�on y infligeait � celles ou ceux dont les opinions religieuses �taient interdites. Sur le Common, un lieu d�sormais c�l�bre, une femme � moiti� nue portant un b�b� dans ses bras fut fouett�e publiquement pour avoir commis le crime de s�exprimer librement; Mary Dyer, une autre femme quaker fut pendue au m�me endroit en 1659. Boston a en fait �t� le th��tre de plusieurs crimes puritains gratuits. Durant l��t� 1692 � Salem, dix-huit personnes accus�es de sorcellerie ont �t� assassin�es. Et l��tat du Massachusetts n��tait pas le seul � se d�barrasser du diable par les tourments de l�enfer. Canning l�avait tr�s bien dit : � Les P�res p�lerins sont venus envahir le Nouveau Monde pour r�tablir l��quilibre de l�Ancien. � Les horreurs de cette p�riode n�ont jamais �t� aussi bien exprim�es que dans l��uvre classique am�ricaine, La lettre �carlate.
Le puritanisme n�emploie plus les poucettes et le fouet mais il garde pourtant une emprise des plus pernicieuses sur l�esprit et les sentiments du peuple am�ricain. Le pouvoir de Comstock ne peut s�expliquer autrement. Tout comme les Torquemada d�avant la guerre de S�cession, Anthony Comstock est l�autocrate de la morale am�ricaine et dicte les normes du bien et du mal et de la puret� et du vice. Tel un voleur dans la nuit, il s�immisce dans la vie priv�e des gens et dans leurs relations les plus intimes. Le syst�me d�espionnage qu�il a mis en place fait honte � la tristement c�l�bre troisi�me section de la police secr�te russe. Pourquoi les gens tol�rent-ils qu�un tel outrage soit commis � leurs libert�s? Tout simplement parce que Comstock n�est autre que la manifestation la plus criarde du puritanisme qui a �t� cultiv� dans le sang des Anglo-saxons et dont m�me les lib�raux n�ont pas encore r�ussi � s�affranchir compl�tement. Le manque de clairvoyance et la lourdeur des vieilles soci�t�s de temp�rance chr�tienne des jeunes hommes et femmes, des ligues de la puret�, des syndicats du Sabbat am�ricain et du parti de la prohibition avec, � leur t�te, Saint Anthony Comstock, sont les creuseurs de tombe de l�art et de la culture am�ricains.
L�Europe peut au moins se vanter de son art vigoureux et de sa litt�rature qui sondent en profondeur les probl�mes sociaux et sexuels de notre �poque et critiquent s�v�rement nos moindres impostures.
On y diss�que toutes les carcasses puritaines avec une lame de chirurgien, lib�rant ainsi les hommes des poids morts du pass�. Mais parce que le puritanisme contr�le sans arr�t toutes les facettes du mode de vie des am�ricains, ceux-ci sont incapables de v�rit� et de sinc�rit�. L�obscurit� et la m�diocrit� seules dictent leur conduite, restreignent donc l�expression naturelle et �touffent les meilleures de leurs impulsions. Le puritanisme du 20e si�cle est tout autant l�ennemi de la libert� et de la beaut� qu�il l��tait en arrivant sur le rocher de Plymouth. Il r�cuse, mais comme il ignore tout des v�ritables fonctions des �motions humaines, il engendre les vices les plus innommables.
L�histoire enti�re de l�asc�tisme le prouve. L��glise, tout comme le puritanisme, a combattu la chair comme un ennemi diabolique devant �tre contenu et cach� � tout prix. Les cons�quences de cette attitude vicieuse commencent � peine � �tre per�ues par les penseurs modernes et les �ducateurs. Ils se rendent compte que � [TRADUCTION] La nudit� a une valeur hygi�nique et une signification spirituelle, bien plus qu�elle n�apaise la curiosit� naturelle des jeunes ou n�aide � la pr�vention de sensations morbides. Elle inspire les adultes qui se sont depuis longtemps d�barrass�s de leur curiosit� de jeunesse. Le fait de voir les formes essentielles et �ternelles, desquelles nous sommes les plus proches en ce monde, avec leur vigueur, leur beaut� et leur gr�ce, est un des fortifiants les plus importants dans la vie. �i Mais l�esprit du purisme a tellement perverti l��me humaine que celle-ci a perdu le pouvoir d�appr�cier la beaut� de la nudit� en nous for�ant � dissimuler les formes naturelles au nom de la chastet�. La chastet� n�est pourtant qu�une condition artificielle impos�e sur la nature et exprimant une fausse honte des formes humaines. La conception moderne de la chastet�, notamment par rapport � la femme, sa victime pr�f�r�e, n�est qu�une exag�ration sensuelle de nos pulsions naturelles. Puisque � la chastet� varie en fonction du nombre de v�tements port�s �, les chr�tiens et les puristes se h�tent de couvrir pour toujours les � pa�ens � de haillons pour les convertir � la bont� et � la chastet�.
Le puritanisme, avec sa vision perverse du sens du corps humain et de ses fonctions, notamment de celui de la femme, a condamn� cette derni�re au c�libat, � l��levage syst�matique de d�g�n�r�s ou � la prostitution. Il s�agit d�un crime contre l�humanit� tr�s grave quand on voit le r�sultat. Les femmes non mari�es sont forc�es de s�abstenir de tout rapport sexuel sous peine d��tre consid�r�es comme amorales ou d�chues. Elles en deviennent neurasth�niques, impuissantes, d�prim�es et se plaignent de troubles nerveux dont une faiblesse au travail, une faible joie de vivre, des insomnies et des pr�occupations ayant trait � des d�sirs et � des fantasmes sexuels. Le principe arbitraire et pernicieux de la continence absolue explique aussi s�rement l�in�galit� psychologique des sexes. Ainsi, Freud pense que beaucoup de femmes sont intellectuellement inf�rieures parce qu�une politique de r�pression sexuelle les force � contenir leurs pens�es. Supprimant ainsi les d�sirs sexuels naturels des femmes c�libataires, le puritanisme, d�un autre c�t�, ne b�nit pas seulement leurs s�urs mari�es pour leur f�condit� incontinente mais les force effectivement, apr�s les avoir �chaud�es par la r�pression, � porter des enfants, sans se soucier de la faiblesse de leur condition physique ou de leur inaptitude �conomique � subvenir aux besoins d�une famille nombreuse. La pr�vention, m�me par des m�thodes que la science a qualifi�es de s�res, est compl�tement interdite; le fait d�aborder la question constitue un crime en soi.
Dans cette tyrannie puritaine, la plupart des femmes se retrouvent vite � cours de ressources physiques. Malades et �puis�es, elles sont bien incapables de fournir � leurs enfants les soins de base et sous la pression �conomique, nombreuses sont celles qui se voient contraintes de prendre des risques importants plut�t que de continuer � procr�er. La pratique de l�avortement a pris de si vastes proportions en Am�rique que c�en est � peine croyable. Des enqu�tes r�centes sur la question montrent que dix-sept avortements sont pratiqu�s pour cent grossesses. Ce chiffre alarmant ne fait �tat que des cas officiellement recens�s par les m�decins. Quand on sait l�ombre n�cessaire qui plane sur cette pratique qui se caract�rise, par cons�quent, par l�incomp�tence et la n�gligence professionnelles, il est clair que le puritanisme fait des milliers de victimes au compte de sa stupidit� et de son hypocrisie.
Les prostitu�es ont beau �tre harcel�es, emprisonn�es et encha�n�es, l�institution � laquelle elles appartiennent est la plus belle r�ussite du puritanisme, son enfant le plus choy�, m�me s�il fait l�objet de toute cette morale hypocrite. Les prostitu�es sont les Furies de notre si�cle qui balayent nos pays � civilis�s � tels des ouragans, semant les maladies et le malheur. Pour seul rem�de contre les tourments occasionn�s par son enfant mal con�u, le puritanisme renforce la r�pression et aggrave les pers�cutions de mani�re impitoyable. La plus r�cente de toutes les atrocit�s, c�est la loi Page qui met sur le dos de l��tat de New York l��chec et le crime terribles de l�Europe en exigeant qu�il proc�de � l�enregistrement et � l�identification des pauvres victimes du puritanisme. La m�me stupidit� caract�rise le purisme qui pr�tend mettre � mal le fl�au horrible qu�il a lui-m�me engendr�, � savoir, les maladies v�n�riennes. Il est encore plus d�moralisant de constater que cet esprit d�une obtuse �troitesse a �t� jusqu�� empoisonner nos soi-disant lib�raux et les a men�s aveugl�ment � rejoindre la croisade contre la prostitution et ses effets � les produits m�me de l�hypocrisie puritaine. De mani�re volontairement aveugle, le puritanisme refuse de voir que le v�ritable moyen de pr�vention est celui qui consiste � dire clairement que � les maladies v�n�riennes ne sont ni une r�alit� myst�rieuse ou atroce, ni la punition d�un p�ch� de chair, ni une sorte de mal honteux portant la mal�diction du purisme, mais une maladie ordinaire que l�on peut soigner et gu�rir. � Les mani�res obscures, d�guis�es et cach�es du puritanisme ont favoris� la croissance et le d�veloppement de ces maladies. Sa bigoterie se d�marque d�une fa�on encore plus forte � travers l�attitude insensible envers la grande d�couverte du professeur Ehrlich, puisque l�hypocrisie qui nous emp�che de d�couvrir un rem�de contre la syphilis fait vaguement allusion � un rem�de contre � un certain poison �.
Si le puritanisme a une propension presque illimit�e � faire le mal, c�est parce qu�il se retranche derri�re l��tat et la loi. En pr�tendant prot�ger le peuple contre � l�immoralit� �, il a contamin� le gouvernement, ralliant � son usurpation de la protection morale le censeur l�gal de nos opinions, de nos sentiments, et m�me de notre conduite.
L�art, la litt�rature, la com�die, la correspondance priv�e, nos go�ts les plus intimes en fait, sont � la merci de ce tyran in�puisable. On a donn� � Anthony Comstock ou � n�importe quel autre policier tout aussi ignorant, le pouvoir de profaner le g�nie, de souiller et de mutiler la plus sublime des �uvres de la nature � le corps humain. On d�nonce les livres qui traitent des questions qui nous sont les plus essentielles et cherchent � faire la lumi�re sur des probl�mes sur lesquels on a jet� une ombre dangereuse comme des offenses criminelles et leurs auteurs sans d�fenses sont jet�s en prison ou pouss�s � la destruction ou � la mort.
M�me un tsar ne viole pas les libert�s individuelles autant qu�en Am�rique, le bastion des eunuques puritains. Ici, le seul jour de libert� qu�il reste au peuple, le dimanche, est devenu horrible et invivable. Tout auteur ayant �crit sur les coutumes primitives et les anciennes civilisations s�accorde � dire que le Sabbat �tait un jour de f�te, sans soucis ni obligations, un jour de liesse et de r�jouissances. Dans tous les pays d�Europe, cette tradition nous arrache � la monotonie et � la stupidit� de l��re chr�tienne. Les salles de concert, les th��tres, les mus�es et les jardins sont fr�quent�s par des hommes, des femmes, des enfants, souvent des travailleurs et leurs familles pleines de vie et de joie qui oublient les r�gles ordinaires et les conventions de leur quotidien. C�est en ce jour-l� que les gens expriment le sens v�ritable de la vie dans une soci�t� saine, o� le but du travail n�est pas de faire de l�argent ou de d�truire l��me.
Le puritanisme nous a aussi vol� ce jour. �videmment, cela retombe sur les travailleurs : les millionnaires ont leurs maisons luxueuses et leurs clubs sophistiqu�s. Les pauvres, eux, sont condamn�s � la monotonie et � l�ennui du dimanche am�ricain. Les activit�s sociales et le plaisir de la vie europ�enne � l�ext�rieur sont troqu�s ici pour la morbidit� de l��glise, les �touffantes arri�re-salles infect�es ou la rude atmosph�re de celles des bars. Dans les �tats prohibitionnistes, les gens n�ont m�me pas de bars, � moins qu�ils ne d�pensent le peu d�argent qu�ils gagnent pour acheter quelques litres d�alcool frelat�. Quant � la Prohibition, c�est une blague, comme chacun sait. Comme avec ses autres r�ussites, le puritanisme a �galement aggrav� le � mal � chez l�homme. On n�a jamais rencontr� autant d�ivrognes que dans les villes o� s�vit la Prohibition. Mais tant qu�on att�nue la mauvaise haleine de l�hypocrisie avec des bonbons parfum�s, le puritanisme triomphe. La Prohibition s�oppose soi-disant � l�alcool pour des raisons de sant� et d��conomie, mais par l�anormalit� de son esprit, elle ne fait que cr�er des modes de vie anormaux.
Ces stimulants sont n�cessaires � notre imagination et � l��l�vation de notre esprit tout autant que de l�air qu�on respire. Ils rendent notre corps plus vigoureux et �largissent notre vue de la camaraderie humaine. Sans ces moyens, sous quelque forme qu�ils soient, l�esprit de la gentillesse et de la g�n�rosit� est avort�. Le fait que certains des plus grands g�nies ont trop souvent vu leur reflet au fond d�un verre n�excuse en rien que le puritanisme essaie d�entraver la gamme enti�re des �motions humaines. Des gens comme Byron ou Poe ont remu� l�humanit� � un degr� plus profond que ce que le puritanisme ne pourra jamais esp�rer atteindre. Tandis que ces po�tes ont donn� un sens et des couleurs � la vie, le puritanisme ne fait que changer le sang en eau, la beaut� en laideur et la vari�t� en uniformit� et en d�clin. Le puritanisme, peu importe comment il se manifeste, est un microbe empoisonn�. Sa surface a beau para�tre forte et vigoureuse, le poison s�infiltre sans arr�t jusqu�� ce que la mati�re soit perdue. Selon Hyppolyte Taine, tous les esprits v�ritablement libres se sont rendus compte que � le puritanisme tue la culture, la philosophie, l�humour et la camaraderie. Il se caract�rise par l�ennui, la monotonie et la tristesse. �
Note:
The Psychology of Sex, Havelock Ellis.
Bibliographie de la traductrice: GD Encyclop�die Larousse 1983
Texte traduit par klaptom�dre de Winnipeg � partir d'un texte publi� en anglais sur http://sunsite.berkeley.edu/
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