Publications des TEMPS NOUVEAUX � N�42 � 1914
I
Dans la vie des soci�t�s, il est des �poques o� la R�volution devient une imp�rieuse n�cessit�, o� elle s'impose d'une mani�re absolue. Des id�es nouvelles germent de partout, elles cherchent � se faire jour, � trouver une application dans la vie, mais elles se heurtent continuellement � la force d'inertie de ceux qui ont int�r�t � maintenir l'ancien r�gime, elles �touffent dans l'atmosph�re suffocante des anciens pr�jug�s et des traditions. Les id�es re�ues sur la constitution des Etats, sur les lois d'�quilibre social, sur les relations politiques et �conomiques des citoyens entre eux, ne tiennent plus devant la critique s�v�re qui les sape chaque jour, � chaque occasion, dans le salon comme dans le cabaret, dans les ouvrages du philosophe comme dans la conversation quotidienne. Les institutions politiques, �conomiques et sociales tombent en ruine ; �difice devenu inhabitable, il g�ne, il emp�che le d�veloppement des germes qui se produisent dans ses murs l�zard�s et naissent autour de lui.
Un besoin de vie nouvelle se fait sentir. Le code de moralit� �tabli, celui qui gouverne la plupart des hommes dans leur vie quotidienne ne para�t plus suffisant. On s'aper�oit que telle chose, consid�r�e auparavant comme �quitable, n'est qu'une criante injustice : la moralit� d'hier est reconnue aujourd'hui comme �tant d'une immoralit� r�voltante. Le conflit entre les id�es nouvelles et les vieilles traditions �clate dans toutes les classes de la soci�t�, dans tous les milieux, jusque dans le sein de la famille. Le fils entre en lutte avec son p�re : il trouve r�voltant ce que son p�re trouvait tout naturel durant toute sa vie ; la fille se r�volte contre les principes que sa m�re lui transmettait comme le fruit d'une longue exp�rience. La conscience populaire s'insurge chaaue jour contre les scandales qui se produisent au sein de la classe des privil�gi�s et des oisifs, contre les crimes qui se commettent au nom du droit du plus fort, ou pour maintenir les privil�ges. Ceux qui veulent le triomphe de la justice; ceux qui veulent mettre en pratique les id�es nouvelles, sont bien forc�s de reconna�tre que la r�alisation de leurs id�es g�n�reuses, humanitaires, r�g�n�ratrices, ne peut avoir lieu dans la soci�t�, telle qu'elle est constitu�e : ils comprennent la n�cessit� d'une tourmente r�volutionnaire qui balaie toute cette moisissure, vivifie de son souffle les coeurs engourdis et apporte � l'humanit� le d�vouement, l'abn�gation, l'h�ro�sme, sans lesquels une soci�t� s'avilit, se d�grade, se d�compose.
La machine gouvernenetale, charg�e de maintenir l'ordre existant, fonctionne encore. Mais, � chaque tour de ses rouages d�traqu�s, elle se butte et s'arr�te. Son fonctionnement devient de plus en plus difficile, et le m�contentement excit� par ses d�fauts, va toujours croissant. Chaque jour fait surgir de nouvelles exigences. � �R�formez ceci, r�formez cela ! � crie-t-on de tous c�t�s. � �Guerre, finance, imp�ts, trinunaux, police, tout est � remanier, � r�organiser, � �tablir sur de nouvelles bases.� disent les r�formateurs. Et cependant, tous comprennent qu'il est impossible de refaire, de remanier quoi que ce soit, puisque tout se tient ; tout serait � refaire � la fois ; et comment refaire, lorsque la soci�t� est divis�e en deux camps ouvertement hostiles ? Satisfaire les m�contents, serait en cr�er de nouveaux.
Incapables de se lancer dans la voie des r�formes, puisque ce serait s'engager dans la R�volution ; en m�me temps, trop impuissants pour se jeter avec franchise dans la r�action, les gouvernements s'appliquent aux demi-mesures, qui peuvent ne satisfaire personne et ne font que susciter de nouveaux m�contentements. Les m�diocrit�s qui se chargent � ces �poques transitoires de mener la barque gouvernementale, ne songent plus d'ailleurs qu'� une seule chose : s'enrichir, en pr�vision de la d�b�cle prochaine. Attaqu�s de tous c�t�s, ils se d�fendent maladroitement, ils louvoient, ils font sottise sur sottise, et ils r�ussissent bient�t � trancher la derni�re corde de salut ; ils noient le prestige gouvernemental dans le ridicule de leur incapacit�.
A ces �poques, la R�volution s'impose. Elle devient une n�cessit� sociale ; la situation est une situation r�volutionnaire.
Lorsque nous �tudions chez nos meilleurs historiens la g�n�se et le d�veloppement des grandes secousses r�volutionnaires, nous trouvons ordinairement sous ce titre : �Les Causes de la R�volution�, un tableau saisissant de la situation � la veille des �v�nements. La mis�re du peuple, l'ins�curit� g�n�rale, les mesures vexatoires du gouvernement, les scandales odieux qui �talent les grands vices de la soci�t�, les id�es nouvelles cherchant � se faire jour et se heurtant contre l'incapacit� des supp�ts de l'ancien r�gime, rien n'y manque. En contemplant ce tableau, on arrive � la conviction que la R�volution �tait in�vitable en effet, qu'il n'y avait pas d'autre issue que la voie des faits insurrectionnels.
Prenons pour exemple la situation d'avant 1789, telle que nous la montrent les historiens. Vous croyez entendre le paysan se plaindre de la gabelle, de la d�me, des redevances f�odales, et vouer dans son coeur une haine implacable au seigneur, au moine, � l'accapareur, � l'intendant. Il vous semble voir les bourgeois se plaindre d'avoir perdu leurs libert�s municipales et accabler le roi sous le poids de leurs mal�dictions. Vous entendez le peuple bl�mer la reine, se r�volter au r�cit de ce que font les ministres, et se dire � chaque instant que les imp�ts sont intol�rables et les redevances exorbitantes, que les r�coltes sont mauvaises et l'hiver trop rigoureux, que les vivres sont trop chers et les accapareurs trop voraces, que les avocats de village d�vorent la moisson du p�ysan, que le garde champ�tre veut jouer au roitelet, que la poste m�me est mal organis�e et les employ�s trop paresseux... Bref, rien ne marche, tous se plaignent. �Cela ne peut plus durer, �a finira mal ! � se dit-on de tous les c�t�s.
Mais, de ces raisonnements paisibles � l'insurrection, � la r�volte, il y a tout un ab�me, � celui qui s�pare, chez la plus grande partie de l'humanit�, le raisonnement de l'acte, la pens�e de la volont�, du besoin d'agir. Comment donc cet ab�me a-t-il �t� franchi ? Comment ces hommes qui, hier encore, se plaignaient tout tranquillement de leur sort, en fumant leurs pipes, et qui, un moment apr�s, saluaient humblement ce m�me garde champ�tre et ce gendarme dont ils venaient de dire du mal, � comment, quelques jours plus tard, ces m�mes hommes ont-ils pu saisir leurs faulx et leurs b�tons ferr�s et sont-ils all�s attaquer dans son ch�teau le seigneur, hier encore si terrible ? Par quel enchantement, ces hommes que leurs femmes traitaient avec raison de l�ches se sont-ils transform�s aujourd'hui en h�ros, qui marchent sous les balles et sous la mitraille � la conqu�te de leurs droits ? Comment ces paroles, tant de fois prononc�es jadis et qui se perdaient dans l'air comme le vain son des cloches, se sont-elles enfin transform�es en actes ?
La r�ponse est facile.
C'est l'action, l'action continue, renouvel�e sans cesse, des minorit�s, qui op�re cette transformation. Le courage, le d�vouement, l'esprit de sacrifice, sont aussi contagieux que la poltronnerie, la soumission et la panique.
Quelles formes prendra l'agitation ?
� Eh bien, toutes les formes, les plus vari�es, qui lui seront dict�es par les circonstances, les moyens, les temp�raments. Tant�t lugubre, tant�t railleuse, mais toujours audacieuse, tant�t collective, tant�t purement individuelle, elle ne n�glige aucun des moyens qu'elle a sous la main, aucune circonstance de la vie publique, pour tenir toujours l'esprit en �veil, pour propager et formuler le m�contentement, pour exciter la haine contre les exploiteurs, ridiculiser les gouvernants, d�montrer leur faiblesse, et surtout et toujours, r�veiller l'audace, l'esprit de r�volte, en pr�chant d'exemple.
II
Lorsqu'une situation r�volutionnaire se produit dans un pays, sans que l'esprit de r�volte soit encore assez �veill� dans les masses pour se traduire par des manifestations tumultueuses dans la rue, ou par des �meutes et des soul�vements, � c'est par l'action que les minorit�s parviennent � r�veiller ce sentiment d'ind�pendance et ce souffle d'audace sans lesquels aucune r�volution ne saurait s'accomplir.
Hommes de coeur qui ne se contentent pas de paroles, mais qui cherchent � les mettre � ex�cution, caract�res int�gres, pour qui l'acte fait un avec l'id�e, pour qui la prison, l'exil et la mort sont pr�f�rables � une vie restant en d�saccord avec leurs principes ; hommes intr�pides qui savent qu'il faut oser pour r�ussir, � ce sont les sentinelles perdues qui engagent le combat, bien avant que les masses soient assez excit�es pour lever ouvertement le drapeau de l'insurrection et marcher, les armes � la main, � la conqu�te de leurs droits.
Au milieu des plaintes, des causeries, des discussions th�oriques, un acte de r�volte, individuel ou collectif, se produit, r�sumant les aspirations dominantes. Il se peut qu'au premier abord la masse soit indiff�rente. Tout en admirant le courage de l'individu ou du groupe initiateur, il se peut qu'elle veuille suivre d'abord les sages, les prudents, qui s'empressent de taxer cet acte de �folie� et de dire que �les fous, les t�tes br�l�es vont tout compromettre.� Ils avaient si bien calcul�, ces sages et ces prudents, que leur parti, en poursuivant lentement son oeuvre, parviendrait dans cent ans, dans deux cents ans, trois cents ans peut-�tre, � conqu�rir le monde entier, � et voil� que l'impr�vu s'en m�le ; l'imprevu, bien entendu, c'est ce qui n'a pas �t� pr�vu par eux, les sages et les prudents. Quiconque conna�t un bout d'histoire et poss�de un cerveau tant soit peu ordonn�, sait parfaitmeent d'avance qu'une propagande th�orique de la R�volution se traduire n�cessairement par des actes, bien avant que les th�oriciens aient d�cid� que le moment d'agir est venu ; n�anmoins, les sages th�oriciens se f�chent contre les fous, les excommunient, les vouent � l'anath�me. Mais les fous trouvent des sympathies, la masse du peuple applaudit en secret � leur audace et ils trouvent des imitateurs. A mesure que les premiers d'entre eux vont peupler les g��les et les bagnes, d'autres viennent continuer leur oeuvre ; les actes de protestation ill�gale, de r�volte et de vengeance se multiplient.
L'indiff�rence est d�sormais impossible. Ceux qui, au d�but, ne se demandaient m�me pas ce que veulent les �fous� sont forc�s de s'en occuper, de discuter leurs id�es, de prendre parti pour ou contre. Par les faits qui s'imposent � l'attention g�n�rale, l'id�e nouvelle s'infiltre dans les cerveaux et conquiert des pros�lytes. Tel acte fait en quelques jours plus de propagande que des milliers de brochures.
Surtout, il r�veille l'esprit de r�volte, il fait germer l'audace. � L'ancien r�gime, arm� de policiers, de magistrats, de gendarmes et de soldats, semblait in�branlable, comme ce vieux fort de la Bastille qui, lui aussi, paraissait imprenable aux yeux du peuple d�sarm�, accouru sous ses hautes murailles, garnies de canons pr�ts � faire feu. Mais on s'aper�oit bient�t que le r�gime �tabli n'a pas la force qu'on lui supposait. Tel acte audacieux a suffi pour bouleverser pendant quelques jours la machine gouvernementale, pour �branler le colosse ; telle �meute a mis sens dessus-dessous toute une province, et la troupe, toujours si imposante, a recul� devant une poign�e de paysans, arm�s de pierres et de b�tons ; le peuple s'aper�oit que le monstre n'est pas aussi terrible qu'on le croyait, il commence � entrevoir qu'il suffira de quelques efforts �nergiques pour le terrasser. L'espoir na�t dans les coeurs, et souvenons-nous que si l'exasp�ration pousse souvent aux �meutes, c'est toujours l'espoir de vaincre qui fait les r�volutions.
Le gouvernement r�siste : il s�vit avec fureur. Mais, si jadis la r�pression tuait l'�nergie des opprim�s, maintenant, aux �poques d'effervescence, elle produit l'effet contraire. Elle provoque de nouveaux faits de r�volte, individuelle et collective ; elle pousse les r�volt�s � l'h�ro�sme, et de proche en proche ces actes gagnent de nouvelles couches, se g�n�ralisent, se d�veloppent. Le parti r�volutionnaire se renforce d'�l�ments qui jusqu'alors lui �taient hostiles, ou qui croupissaient dans l'indiff�rence. La d�sagr�gation gagne le gouvernement, les classes dirigeantes, les privil�gi�s : les uns poussent � la r�sistance � outrance, les autres se prononcent pour les concessions, d'autres encore vont jusqu'� se d�clarer pr�ts � renoncer pour le moment � leurs privil�ges, afin d'apaiser l'esprit de r�volte, quitte � le ma�triser plus tard. La coh�sion du gouvernement et des privil�gi�s est rompue.
Les classes dirigeantes peuvent essayer encore de recourir � une r�action furieuse. Mais ce n'est plus le moment ; la lutte n'en devient que plus aigu�, et la R�volution qui s'annonce n'en sera que plus sanglante. D'autre part, la moindre des concessions de la part des classes dirigeantes, puisqu'elle arrive trop tard, puisqu'elle est arrach�e par la lutte, ne fait que r�veiller davantage l'esprit r�volutionnaire. Le peuple qui, auparavant, se serait content� de cette concession, s'aper�oit que l'ennemi fl�chit : il pr�voit la victoire, il sent cro�tre son audace, et ces m�mes hommes qui jadis, �cras�s par la mis�re, se contentaient de soupirer en cachette, rel�vent maintenant la t�te et marchent fi�rement � la conqu�te d'un meilleur avenir.
Enfin, la R�volution �clate, d'autant plus violente que la lutte pr�c�dente a �t� plus acharn�e.
La direction que prendra la R�volution d�pend certainement de toute la somme des circonstances vari�es qui ont d�termin� l'arriv�e du cataclysme. Mais elle peut �tre pr�vue � l'avance, d'apr�s la force d'action r�volutionnaire d�ploy�e dans la p�riode pr�paratoire par les divers partis avanc�s.
Tel parti aura mieux �labor� les th�ories qu'il pr�conise et le programme qu'il cherche � r�aliser, il l'aura beaucoup propag� par la parole et par la plume. Mais il n'a pas suffisamment affirm� ses aspirations au grand jour, dans la rue, par des actes qui soient la r�alisation de la pens�e qui lui est propre ; il a eu la puissance th�orique, mais il n'a pas eu la puissance d'action ; ou bien il n'a pas agi contre ceux qui sont ses principaux ennemis, il n'a pas frapp� les institutions qu'il vise � d�molir ; il n'a pas contribu� � r�veiller l'esprit de r�volte, ou il a n�glig� de le diriger contre ce qu'il cherchera surtout � frapper lors de la R�volution. Eh bien, ce parti est moins connu ; ses affirmations n'ont pas �t� affirm�es continuellement, chaque jour, par des actes dont le retentissement atteint les cabanes les plus isol�es, ne se sont pas suffisamment infiltr�es dans la masse du peuple ; elles n'ont pas pass� par le creuset de la foule et de la rue et n'ont pas trouv� leur �nonc� simple, qui r�sume en un seul mot, devenu populaire. Les �crivains les plus z�l�s du parti sont connus par leurs lecteurs pour des penseurs de m�rite, mais ils n'ont ni la r�putation, ni les capacit�s de l'homme d'action ; et le jour o� la foule descendra dans la rue, elle suivra plut�t les conseils de ceux qui ont, peut-�tre, des id�es th�oriques moins nettes et des aspirations moins larges, mais qu'elle conna�t mieux, parce qu'elle les a vu agir.
Le parti qui a le plus fait d'agitation r�volutionnaire, qui a le plus manifest� de vie et d'audace, ce parti sera le plus �cout� le jour o� il faudra agir, o� il faudra marcher de l'avant pour accomplir la R�volution. Celui qui n'a pas eu l'audace de s'affirmer par des actes r�volutionnaires dans la p�riode pr�paratoire, celui qui n'a pas eu une force d'impulsion assez puissante pour inspirer aux individus et aux groupes le sentiment d'abn�gation, le d�sir irr�sistible de mettre leurs id�es en pratique (si ce d�sir avait exist�, il se serait traduit par des actes, bien avant que la foule tout enti�re ne soit descendue dans la rue), celui qui n'a pas su rendre son drapeau populaire et palpables ses aspirations et compr�hensibles, � ce parti n'aura qu'une maigre chance de r�aliser la moindre part de son programme. Il sera d�bord� par les partis d'action.
Vol� ce que nous enseigne l'histoire des p�riodes qui pr�c�d�rent les grandes r�volutions. La bourgeoisie r�volutionnaire l'a parfaitement compris : elle ne n�gligeait aucun moyen d'agitation pour r�veiller l'esprit de r�volte, lorsqu'elle cherchait � d�molir le r�gime monarchique : le paysan fran�ais du si�cle pass� le comprenait aussi instinctivement lorsqu'il s'agitait pour l'abolition des droits f�odaux, et l'Internationale, � du moins une partie de l'Association �, agissait d'accord avec ces m�mes principes, lorsqu'elle cherchait � r�veiller l'esprit de r�volte au sein des travailleurs des villes, et � le diriger contre l'ennemi naturel du salari� � l'accapareur des instruments de travail et des mati�res premi�res.
III
Une �tude serait � faire, � int�ressante au plus haut degr�, attrayante, et surtout instructive � une �tude sur les divers moyens d'agitation auxquels les r�volutionnaires ont eu recours � diverses �poques, pour acc�l�rer l'�colosion de la r�volution, pour donner aux masses la conscience des �v�nements qui se pr�paraient, pour mieux d�signer au peuple ses principaux ennemis, pour r�veiller l'audace et l'esprit de r�volte. Nous savons tous tr�s bien pourquoi telle r�volution est devenue n�cessaire, mais ce n'est que par instinct et par tatonnements que nous parvenons � deviner comment les r�volutions ont germ�.
L'�tat-major prussien a publi� derni�rement un ouvrage � l'usage de l'arm�e, sur l'art de vaincre les insurrections populaires, et il enseigne, dans cet ouvrage, comment l'arm�e doit agir pour �parpiller les forces du peuple. Aujourd'hui, on veut porter des coups s�rs, �gorger le peuple selon toutes les r�gles de l'art. Eh bien, l'�tude dont nous parlons serait une r�ponse � cette publication et � tant d'autres qui traitent le m�me sujet, quelquefois avec moins de cynisme. Elle montrerait comment on d�sorganise un gouvernement, comment on rel�ve le moral d'un peuple, affaiss�, d�prim� par la mis�re et l'oppression qu'il a subies.
Jusqu'� pr�sent, pareille �tude n'a pas �t� faite. Les historiens nous ont bien racont� les grandes �tapes, par lesquelles l'humanit� a march� vers son affranchissement, mais il ont peu pr�t� d'attention aux p�riodes qui pr�c�d�rent les r�volutions. Absorb�s par les grands drames qu'ils essay�rent d'esquisser, ils ont gliss� d'une main rapide sur le prologue, mais c'est ce prologue qui nous int�resse surtout.
Et cependant, quel tableau plus saisissant, plus sublime et plus beau que celui des efforts qui furent faits par les pr�curseurs des r�volutions ! ! Quelle s�rie incessante d'efforts de la part des paysans et des hommes d'action de la bourgeoisie avant 1789 ; quelle lutte pers�v�rante de la part des r�publicains, depuis la restauration des Bourbons en 1815, jusqu'� leur ch�te en 1830 ; quelle activit� de la part des soci�t�s secr�tes pendant le r�gne du gros bourgeois Louis-Philippe ! Quel tableau poignant que celui des conspirations faites par les Italiens pour secouer le joug de l'Autriche, de leurs tentatives h�ro�ques, des souffrances in�narrables de leurs martyrs ! Quelle trag�die, lugubre et grandiose, que celle qui raconterait toutes les p�rip�ties du travail secret entrepris par la jeunesse russe contre le gouvernement et le r�gime foncier et capitaliste, depuis 1880 jusqu'� nos jours !
Que de nobles figures surgiraient devant le socialiste moderne � la lecture de ces drames ; que de d�vouement et d'abn�gation sublimes et, en m�me temps, quelle instruction r�volutionnaire, non plus th�orique, mais pratique, toute d'exemple � suivre.
Ce n'est pas ici � entreprendre une pareille �tude. La brochure ne se pr�te pas � un travail d'histoire. Nous devons donc nous borner � choisir quelques exemples, afin de montrer comment s'y prenaient nos p�res pour faire de l'agitation r�volutionnaire, et quel genre de conclusions peuvent �tre tir�es des �tudes en question.
Nous jetterons un coup d'oeil sur une de ces p�riodes, sur celle qui pr�c�da 1789 et, laissant de c�t� l'analyse des circonstances qui ont cr�� vers la fin du si�cle pass� une situation r�volutionnaire, nous nous bornerons � relever quelques proc�d�s d'agitation, employ�s par nos p�res.
Deux grands faits se d�gagent comme r�sultat de la R�volution de 1789-1793. D'une part, l'abolition de l'autocratie royale, et l'av�nement de la bourgeoisie au pouvoir ; d'autre part l'abolition d�finitive su servage et des redevances f�odales dans les campagnes. Les deux sont intimement li�s entre eux, et l'un sans l'autre n'aurait pu r�ussir. Et ces deux courants se retrouvent d�j� dans l'agitation qui pr�c�da la R�volution : l'agitation contre la royaut� au sein de la bourgeoisie, l'agitation contre les droits des seigneurs au sein des paysans.
Jetons un coup d'oeil sur les deux.
Le journal, � cette �poque, n'avait pas l'importance qu'il a acquise aujourd'hui, c'est la brochure, le pamphlet, le libelle de trois ou qutre pages qui le rempla�aient. En cons�quence, le libelle, le pamphlet, la brochure pullulent. La brochure met � la port�e de la grande masse les id�es des pr�curseurs, philosophes et �conomistes, de la R�volution ; le pamphlet et le libelle font de l'agitation, en attaquant directement les ennemis. Ils ne font pas de th�ories : c'est par l'odieux et le ridicule qu'ils proc�dent.
Des milliers de libelles racontent les vices de la cour, la d�pouille de ses d�cors trompeurs, la mettent � nu avec tous ses vices, sa dissipation, sa perversit�, sa stupidit�. Les amours royales, les scandales de la cour, les d�penses folles, le Pacte de famine � cette alliance des puissants avec les accapareurs de bl� pour s'enrichir en affamant le peuple, � voil� le sujet de ces libelles. Ils sont toujours sur la br�che et ne n�gligent aucune circonstance de la vie publique pour frapper l'ennemi. Pourvu qu'on parle de quelque fait, le pamphlet et le libelle sont l� pour le traiter sans g�ne, � leur mani�re. Ils se pr�tent mieux que le journal � ce genre d'agitation. Le journal est toute une entreprise, et l'on y regarde de pr�s avant de le faire sombrer ; sa chute embarrasse souvent tout un parti. Le pamphlet et le libelle ne compromettent que l'auteur et l'imprimeur, et encore, � allez cherchez l'un et l'autre !...
Il est �vident que les auteurs de ces libelles et pamphlets commencent, avant tout, par s'�manciper de la censure ; car � cette �poque, si on n'avait pas encore invent� ce joli petit instrument du j�suitisme contemporain, �le proc�s en diffamation� qui annihile toute libert� de presse, � on avait pour mettre en prison les auteurs et les imprimeurs, �la lettre de cachet�, brutale, il est vrai, mais franche en tout cas. C'est pourquoi les auteurs commencent par s'�manciper du censeur et impriment leurs libelles, soit � Amsterdam, soit n'importe o�, �� � cent lieues de la Bastille, sous l'arbre de la Libert��. Aussi ne se g�neront-ils pas de frapper sur, de vilepender le roi, la reine et ses amants, les grands de la cour, les aristos. Avec la presse clandestine, la police avait beau perquisitionner chez les libraires, arr�ter les colporteurs, � les auteurs inconnus �chappaient aux poursuites et continuaient leur oeuvre.
La chanson, � celle qui est trop franche pour �tre imprim�e, mais qui fait le tour de la France en se transmettant de m�moire, � a toujours �t� un des moyens de propagande des plus efficaces. Elle tombait sur les autorit�s �tablies, elle bafouait les t�tes couronn�es, elle semait jusqu'au foyer de la famille le m�pris de la royaut�, la haine contre le clerg� et l'aristocratie, l'esp�rance de voir bient�t venir le jour de la R�volution.
Mais c'est surtout au placard que les agitateurs avaient recours. Le placard fait plus parler de lui, il fait plus d'agitation qu'un pamphlet ou une brochure. Aussi les placards, imprim�s ou �crits � la main, paraissent chaque fois qu'il se produit un fait qui int�resse la masse du public. Arrach�s aujourd'hui, ils reparaissent demain, faisant enrager les gouvernants et leurs sbires. �Nous avons manqu� votre a�eul, nous ne vous manqueront pas !� lit aujourd'hui le roi sur une feuille coll�e aux murs de son palais.. Demain, c'est la reine qui pleure de rage en lisant comment on affiche sur les murs les sales d�tails de sa vie honteuse. C'est alors que se pr�parait d�j� cette haine, vou�e plus tard par le peuple � la femme qui aurait froidement extermin� Paris pour rester reine et autocrate. Les courtisans se proposent-ils de f�ter la naissance du dauphin, les placards menacent de mettre le feu aux quatre coins de la ville, et ils s�ment ainsi la panique, ils pr�parent les esprits � quelque chose d'extraordinaire. Ou bien, ils annoncent qu'au jour des r�jouissances, �le roi et la reine seront conduits sous bonne escorte en Place de Gr�ve, puis iront � l'H�tel-de-Ville confesser leurs crimes et monteront sur un �chafaud pour y �tre br�l�s vifs�. � Le roi convoque-t-il l'Assembl�e des Notables, imm�diatement les placards annoncent que �la nouvelle troupe de com�diens, lev�e par le sieur de Calonne (premier ministre), commencera les repr�sentations le 29 de ce mois et donnera un ballet all�gorique intitul� Le Tonneau des Dana�des. Ou bien, devenant de plus en plus m�chant, le placard p�n�tre jusque dans la loge de la reine, en lui annon�ant que les tyrans vont bient�t �tre ex�cut�s.
Mais c'est surtout contre les accapareurs de bl�, contre les fermiers g�n�raux, les intendants, que l'on fait usage des placards. Chaque fois qu'il y a effervescence dans le peuple, les placards annoncent la Saint-Barth�l�my des intendants et des fermiers g�n�raux. Tel marchand de bl�, tel fabricant, tel intendant sont-ils d�test�s du peuple � les placards les condamnent � mort �au nom du Conseil du peuple�, etc., et plus tard, lorsque l'occasion se pr�sentera de faire une �meute, c'est contre ces exploiteurs, dont les noms ont �t� si souvent prononc�s, que se portera la fureur populaire.
Si l'on pouvait seulement r�unir tous les innombrables placards qui furent affich�s pendant les dix, quinze ann�es qui pr�c�d�rent la R�volution, on comprendrait quel r�le immense ce genre d'agitation a jou�, pour pr�parer la secousse r�volutionnaire. Jovial et railleur au d�but, de plus en plus mena�ant � mesure que l'on approche du d�nouement, il est toujours alerte, toujours pr�t � r�pondre � chaque fait de la politique courante et aux dispositions d'esprit des masses ; il excite la col�re, le m�pris, il nomme les vrais ennemis du peuple, il r�veille au sein des paysans, des ouvriers et de la bourgeoisie la haine contre leurs exploiteurs ; il annonce l'approche du jour de la lib�ration et de la vengeance.
Pendre ou �carteler en effigie, c'�tait un usage tr�s r�pandu au si�cle pass�. Aussi �tait-ce un des moyens d'agitation les plus populaires. Chaque fois qu'il y avait effervescence des esprits, il se formait des attroupements qui portaient une poup�e, repr�sentant l'ennemi du moment, et pendaient, br�laient ou �cartelaient cette poup�e. � �Enfantillage !� diront les jeunes vieillards qui se croient si raisonnables. Eh bien, la pendaison de R�veillon pendant les �lections de 1789, celle de Foulon et de Berthier, qui chang�rent compl�tement le caract�re de la R�volution qui s'annon�ait, � n'ont �t� que l'ex�cution r�elle de ce qui avait �t� pr�par� de longue date, par l'ex�cution des poup�es de paille.
Voici quelques exemples sur mille.
Le peuple de Paris n'aimait pas Maup�ou, un des ministres bien chers � Louis XVI. Eh bien, on s'attroupe un jour ; des voix crient dans la foule : �Arr�t du Parlement qui condamne le sieur Maup�ou, chancelier de France, a �tre br�l� vif et les cendres jet�es au vent ! � Apr�s quoi, en effet, la foule marche vers la statue de Henri IV avec une poup�e du chancelier, rev�tue de tous ses insignes, et la poup�e est br�l�e aux acclamations de la foule. Un autre jour, on accroche � la lanterne la poup�e de l'abb� Terray en costume eccl�siastique et en gants blancs. A Rouen, on �cart�le en effigie le m�me Maup�ou ; et lorsque la gendarmerie emp�che un attroupement de se former, on se borne � pendre par les pieds un simulacre de l'accapareur, du bl� s'�chappant en pluie du nez, de la bouche et des oreilles.
Toute une propagande dans cette poup�e ! et une propagande bien autrement efficace que la propagande abstraite, qui ne parle qu'au petit nombre des convaincus.
L'essentiel, c'�tait que le peuple s'habitu�t � descendre ans la rue, � manifester ses opinions sur la place publique, qu'il s'habitu�t � braver la police, la troupe, la cavalerie. C'est pourquoi les r�volutionnaires de l'�poque ne n�glig�rent rien pour attirer la foule dans les rues, pour provoquer ces attroupements.
Chaque circonstance de la vie publique � Paris et dans les provinces �tait utilis�e de cette mani�re. L'opinion publique a-t-elle obtenu du roi le renvoi d'un ministre d�test�, ce sont des r�jouissances, des illuminations � n'en plus finir. Pour attirer le monde, on br�le des p�tards, on lance des fus�es �en telle quantit� qu'� certains endroits on marchait sur le carton�. Et si l'argent manque pour en acheter, on arr�te les passants bien mis et on leur demande, � �poliment mais avec fermet�, disent les contemporains, � quelques sous �pour divertir le peuple�. Puis, lorsque la masse est bien compacte, des orateurs prennent la parole pour expliquer et commenter les �v�nements, et des clubs s'organisent en plein air. Et, si la cavalerie ou la troupe arrivent pour disperser la foule, elles h�sitent � employer la violence contre des hommes et des femmes paisibles, tandis que les fus�es qui �clatent devant les chevaux et les fantassins, aux acclamations et aux rires du public, arr�tent la fougue des soldats.
Dans les villes de province, ce sont quelquefois des ramoneurs qui s'en vont dans les rues, en parodiant le lit de justice du roi ; et tous �clatent de rire en voyant l'homme � la face barbouill�e qui repr�sente le roi ou sa femme. Des acrobates, des jongleurs r�unissent sur la place des milliers de spectateurs, tout en d�cochant, au milieu de r�cits dr�latiques, leurs fl�ches � l'adresse des puissants et des riches. Un attroupement se forme, les propos deviennent de plus en plus mena�ants, et alors, gare � l'aristocrate dont la voiture ferait apparition sur le lieu de la sc�ne : il sera certainement malmen� par la foule.
Que l'esprit travaille seulement dans cette voie, � que d'occasions les hommes intelligents ne trouveront-ils pas pour provoquer des attroupements, compos�s d'abord de rieurs, puis d'hommes pr�ts � agir lors d'un moment d'effervescence.
Tout cela �tant donn� : d'une part, la situation r�volutionnaire, le m�contentement g�n�ral, et d'autre part, les placards, les pamphlets, les chansons, les ex�cutions en effigie, tout cela enhardissait la population et bient�t les attroupements devinrent de plus en plus mena�ants. Aujourd'hui, c'est l'archev�que de Paris qui est assailli dans un carrefour ; demain, c'est un duc ou un comte qui a failli �tre jet� � l'eau ; un autre jour, la foule s'est amus�e � huer sur leur passage les membres du gouvernement, etc. ; les faits de r�volte varient � l'infini, en attendant le jour o� il suffira d'une �tincelle pour que l'attroupement se transforme en �meute, et l'�meute en R�volution.
� � C'est la lie du peuple, ce sont les sc�l�rats, les fain�ants qui se sont ameut�s�, � disent aujourd'hui nos historiens prudhommesques. � Eh bien, oui, en effet, ce n'est pas parmi la gent ais�e que les r�volutionnaires cherchent des alli�s. Puisque celle-ci se bornait � r�criminer dans les salons, c'est bien dans les caboulots mal fam�s de la banlieue qu'ils allaient chercher des camarades, arm�s de gourdins, lorsqu'il s'agissait de huer Monseigneur l'archev�que de Paris, � n'en d�plaise aux Prudhommes qui sont trop bien gant�s pour se compromettre en de pareilles entreprises.
Si l'action s'�tait born�e � attaquer les hommes et les institutions du gouvernement, la grande R�volution e�t-elle jamais �t� ce qu'elle f�t en r�alit�, c'est-�-dire un soul�vement g�n�ral de la masse populaire, paysans et ouvriers, contre les classes privil�gi�es ? La R�volution e�t-elle dur� quatre ans ? e�t-elle remu� la France jusqu'aux entrailles ? e�t-elle trouv� ce souffle invincible qui lui a donn� la force de r�sister aux �rois conjur�s� ?
Certainement non ! Que les historiens chantent tant qu'ils voudront les gloires des �messieurs du Tiers�, de la Constituante ou de la Convention, � nous savons ce qu'il en est. Nous savons que la R�volution n'e�t abouti qu'� une limitation microscopiquement constitutionnelle du pouvoir royal, sans toucher au r�gime f�odal, si la France paysanne ne se f�t soulev�e et n'e�t maintenu, � quatre ann�es durant, l'anarchie, � l'action r�volutionnaire spontan�e des groupes et des individus, affranchis de toute tutelle gouvernementale. Nous savons que le paysan serait rest� la b�te de somme du seigneur, si la jacquerie n'e�t s�vi depuis 1788 jusqu'� 1793 � jusqu'� l'�poque o� la Convention fut forc�e de consacrer par une loi, ce que les paysans venaient d'accomplir en fait : l'abolition sans rachat de toutes les redevances f�odales et la restitution aux Communes des biens qui leur avaient �t� jadis vol�s par les riches sous l'ancien r�gime. En attendre des Assembl�es, si les va-nu-pieds et les sans-culottes n'avaient jet� dans la bascule parlementaire le poids de leurs gourdins et de leurs piques, e�t �t� une duperie.
Mais ce n'est ni l'agitation dirig�e contre les ministres, ni par l'affichage dans Paris des placards dirig�s contre la reine, que le soul�vement des petits villages pouvait �tre pr�par�. Ce soul�vement fut certainement le r�sultat de la situation g�n�rale du pays, mais il fut pr�par� aussi par l'agitation faite au sein du peuple et dirig�e contre ses ennemis imm�diats : le seigneur, le pr�tre-propri�taire, l'accapareur de bl�, le gros bourgeois.
Ce genre d'agitation est bien moins connu que le pr�c�dent. L'histoire de France est faite, celle du village n'a jamais �t� commenc�e s�rieusement : et cependant, c'est cette agitation qui a pr�par� la Jacquerie, sans laquelle la R�volution e�t �t� impossible.
Le pamphlet, le libelle ne p�n�trait pas dans le village : le paysan � cette �poque ne lisait presque pas. Eh bien, c'est par l'image imprim�e, souvent barbouill�e � la main, simple et compr�hensible, que se faisait la propagande. Quelques mots trac�s � c�t�, et tout un roman se forgeait avec ces estampes secr�tes et ces enluminures populaires concernant le roi, la reine, le comte d'Artopis, Madame de Lamballe, le pacte de famine, les seigneurs, �vampires su�ant le sang du peuple� ; il courait les villages et pr�parait les esprits. L�, c'�tait un placard fait � la main, affich� sur un arbre, qui excitait � la r�volte, promettant l'approche des temps meilleurs et racontant les �meutes qui avaient �clat� dans d'autres provinces, � l'autre bout de la France.
Sous le nom des �Jacques�, il se constituait des groupes secrets dans les villages, soit pour mettre le feu � la grange du seigneur, soit pour d�truire ses r�coltes, ou son gibier, soit pour l'ex�cuter ; et, que de fois ne trouvait-on pas dans le ch�teau un cadavre perc� d'un couteau, qui portait cette inscription : De la part des Jacques ! Un lourd �quipage descendait le long d'une c�te ravin�e, amenant le seigneur dans son domaine. Mais deux passants, aid�s du postillon, le garottaient et le roulaient au fond du ravin, et dans sa poche on trouvait un papier disant : De la part des Jacques ! Ou bien, un jour, au croisement de deux routes, on apercevait une potence portant cette inscription : Si le seigneur ose percevoir les redevances, il sera pendu � cette potence. Quiconque osera les payer au seigneur, aura le m�me sort ! et le paysan ne payait plus, � moins d'y �tre contraint par la mar�chauss�e, heureux, au fond, d'avoir trouv� un pr�texte pour ne rien payer. Il sentait qu'il y avait une force occulte qui le soutenait, il s'habituait � l'id�e de ne rien payer, de se r�volter contre le seigneur, et bient�t, en effet, il ne payait plus et il arrachait au seigneur, par la menace, la renonciation � toutes les redevances.
Continuellement, on voyait dans les villages des placards annon�ant que d�sormais, il n'y aura plus de redevances � payer ; qu'il faut br�ler les ch�teaux et les terriers (cahiers de redevances), que le Conseil du Peuple vient de lancer un arr�t dans ce sens, etc., etc. � �Du Pain ! Plus de redevances ni de taxes !� voil� le mot d'ordre que l'on faisait courir dans les campagnes. Mot d'ordre compr�hensibles pour tous, allant droit au coeur de la m�re, dont les enfants n'avaient pas mang� depuis trois jours, allant droit au cerveau du paysan harcel� par la mar�chauss�e, qui lui arrachait les arri�r�s des taxes. � �A bas l'accapareur !� � et ses magasins �taient forc�s, ses convois de bl� arr�t�s, et l'�meute se d�cha�nait en province. � �A bas l'octroi !� et les barri�res �taient br�l�es, les commis assomm�s, et les villes, manquant d'argent, se r�voltaient � leur tour contre le pouvoir central qui leur en demandait. � �Au feu les registres d'imp�ts, les livres de comptes, les archives des municipalit�s ! � et la paperasse br�lait en juillet 1789, le pouvoir se d�sorganisait, les seigneurs �migraient, et la R�volution �tendait toujours davantage son cercle de feu.
Tout ce qui se jouait sur la grande sc�ne de Paris n'�tait qu'un reflet de ce qui se passait en province, de la R�volution qui, pendant quatre ans, gronda dans chaque ville, dans chaque hameau, et dans laquelle le peuple s'int�ressa bien moins aux men�es de la cour qu'� ses ennemis les plus proches : aux exploiteurs, aux sangsues de l'endroit.
R�sumons. � La R�volution de 1788-1793, qui nous pr�sente sur une grande �chelle la d�sorganisation de l'Etat PAR la R�volution populaire (�minemment �conomique, comme toute R�volution vraiment populaire), � nous sert ainsi d'enseignement pr�cieux.
Bien avant 1789, la France pr�sentait d�j� une situation r�volutionnaire. Mais l'esprit de r�volte n'avait pas encore suffisamment m�ri pour que la R�volution �clat�t. C'est donc sur le d�veloppement de cet esprit d'insubordination, d'audace, de haine contre l'ordre social, que se dirig�rent les efforts des r�volutionnaires. Tandis que les r�volutionnaires de la bourgeoisie dirigeaient leurs attaques contre le gouvernement, les r�volutionnaires populaires, � ceux dont l'histoire ne nous a m�me pas conserv� les noms, � les hommes du peuple pr�paraient leur soul�vement, leur R�volution, par des actes de r�volte dirig�s contre les seigneurs, les agents du fisc et les exploiteurs de tout acabit.
En 1788, lorsque l'approche de la R�volution s'annon�a par des �meutes s�rieuses de la masse du peuple, la royaut� et la bourgeoisie cherch�rent � la ma�triser par quelques concessions ; mais, pouvait-on apaiser la vague populaire par les Etats G�n�raux, par le simulacre de concessions j�suitiques du 4 ao�t, ou par les actes mis�rables de la L�gislative ? � On apaise ainsi une �meute politique, mais avec si peu de choses on n'a pas raison d'une r�volte populaire. Et la vague montait toujours. Mais en s'attaquant � la propri�t�, en m�me temps elle d�sorganisait l'Etat. Elle rendait tout gouvernement absolument impossible, et la r�volte du peuple, dirig�e contre les seigneurs et les riches en g�n�ral, a finit, comme on le sait, au bout de quatre ans, par balayer la royaut� et l'absolutisme.
Cette marche, c'est la marche de toutes les grandes R�volutions. Ce sera le d�veloppement et la marche de la prochaine R�volution, si elle doit �tre, � comme nous en sommes persuad�s, � non un simple changement de gouvernement, mais une vraie R�volution populaire, un cataclysme qui transformera de fond en comble le r�gime de la propri�t�.
Pierre Kropotkine
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