D'apr�s la cinqui�me �dition (cinquanti�me mille)
Publications des �Temps Nouveaux�, N�31 (1904)
I
C'est aux jeunes gens que je veux parler aujourd'hui. Que les vieux � les vieux de c�ur et d'esprit, bien entendu � mettent donc la brochure de c�t�, sans se fatiguer inutilement les yeux � une lecture qui ne leur dira rien.
Je suppose que vous approchez des dix-huit ou vingt ans ; que vous finissez votre apprentissage ou vos �tudes ; que vous allez entrer dans la vie. Vous avez, je le pense, l'esprit d�gag� des superstitions qu'on a cherch� � vous inculquer ; vous n'avez pas peur du diable et vous n'allez pas entendre d�blat�rer les cur�s et pasteurs. Qui plus est, vous n'�tes pas un des gommeux, tristes produits d'une soci�t� en d�clin, qui prom�nent sur les trottoirs leurs pantalons mexicains et leurs faces de singe et qui d�j� � cet �ge n'ont que des app�tits de jouissance � tout prix..., je suppose au contraire que vous avez le c�ur bien � sa place, et c'est � cause de cela que je vous parle.
Une premi�re question, je le sais, se pose devant vous. � �Que vais-je devenir?� vous �tes-vous demand� maintes fois. En effet, lorsqu'on est jeune on comprend qu'apr�s avoir �tudi� un m�tier ou une science pendant plusieurs ann�es � aux frais de la soci�t�, notez-le bien � ce n'est pas pour s'en faire un instrument d'exploitation, et il faudrait �tre bien d�prav�, bien rong� par le vice, pour ne jamais avoir r�v� d'appliquer un jour son intelligence, ses capacit�s, son savoir, � aider � l'affranchissement de ceux qui grouillent aujourd'hui dans la mis�re et dans l'ignorance.
Vous �tes de ceux qui l'avez r�v�, n'est-ce pas ? Eh bien, voyons, qu'est-ce que vous allez faire pour que votre r�ve devienne une r�alit�?
Je ne sais dans quelles conditions vous �tes n�. Peut-�tre, favoris� par le sort, avez-vous fait des �tudes scientifiques ; c'est m�decin, avocat, homme de lettres ou de science que vous allez devenir ; un large champ d'action s'ouvre devant vous ; vous entrez dans la vie avec de vastes connaissances, des aptitudes exerc�es ; ou bien, vous �tes un honn�te artisan, dont les connaissances scientifiques se bornent au peu que vous avez appris � l'�cole, mais qui avez eu l'avantage de conna�tre de pr�s ce qu'est la vie de rude labeur men�e par le travailleur de nos jours.
Je m'arr�te � la premi�re supposition, pour revenir ensuite � la seconde ; j'admets que vous avez re�u une �ducation scientifique. Supposons que vous allez devenir... m�decin.
Demain, un homme en blouse viendra vous chercher pour voir une malade. Il vous m�nera dans une de ces ruelles, o� les voisines se touchent presque la main par-dessus la t�te du passant ; vous montez dans un air corrompu, � la lumi�re vacillante d'un lampion, deux, trois, quatre, cinq �tages couverts d'une crasse glissante, et dans une chambre sombre et froide vous trouvez la malade couch�e sur un grabat, recouverte de sales haillons. Des enfants p�les, livides, grelottant sous leurs guenilles, vous regardent de leurs yeux grands ouverts.
Le mari a travaill� toute sa vie des douze ou treize heures � n'importe quel labeur ; maintenant il ch�me depuis trois mois. Le ch�mage n'est pas rare dans son m�tier ; il se r�p�te p�riodiquement toutes les ann�es ; mais autrefois, quand il ch�mait, la femme allait travailler comme journali�re... laver vos chemises peut-�tre, en gagnant trente sous par jour ; mais la voil� alit�e depuis deux mois et la mis�re se dresse hideuse devant la famille.
Que conseillerez-vous � la malade, Monsieur le docteur ? vous, qui avez devin� que la cause de la maladie, c'est l'an�mie g�n�rale, le manque de bonne nourriture, le manque d'air ? Un bon bifteck chaque jour ? un peu de mouvement � l'air libre ? une chambre s�che et bien a�r�e ? Quelle ironie ! Si elle le pouvait, elle l'aurait d�j� fait sans attendre vos conseils !
Si vous avez le c�ur bon, la parole franche, le regard honn�te, la famille vous contera bien des choses. Elle vous dira que de l'autre c�t� de la cloison, cette femme qui tousse d'une toux qui vous fend le c�ur, est la pauvre repasseuse ; qu'un escalier plus bas, tous les enfants ont la fi�vre ; que la blanchisseuse du rez-de-chauss�e, elle non plus ne verra pas le printemps, et que dans la maison � c�t� c'est encore pis.
Que direz-vous � tous ces malades ? Bonne nourriture, changement de climat, un travail moins p�nible ?... Vous auriez voulu pouvoir le dire, mais vous n'osez pas, et vous sortez le c�ur bris�, la mal�diction sur les l�vres.
Le lendemain vous r�fl�chissez encore aux habitants du taudis, lorsque votre camarade vous raconte qu'hier un valet de pied est venu le chercher, en carrosse cette fois-ci. C'�tait pour l'habitante d'un riche h�tel, pour une dame, �puis�e par des nuits sans sommeil, qui donne toute sa vie aux toilettes, aux visites, � la danse et aux querelles avec un mari butor. Votre camarade lui a conseill� une vie moins inepte, une nourriture moins �chauffante, des promenades � l'air frais, le calme de l'esprit et un peu de gymnastique de chambre, pour remplacer jusqu'� un certain point le travail productif !
L'une meurt parce que, toute sa vie durant, elle n'a jamais assez mang�, ne s'est jamais suffisamment repos�e ; l'autre languit parce que durant toute sa vie elle n'a jamais su ce que c'est que le travail...
Si vous �tes une de ces natures mollasses qui se font � tout, qui, � la vue des faits les plus r�voltants se soulagent par un l�ger soupir et par une chope, alors vous vous ferez � la longue � ces contrastes et, la nature de la b�te aidant, vous n'aurez plus [lacune] de vous caser dans les rangs des jouisseurs pour ne jamais vous trouver parmi les mis�rables. Mais si vous �tes �un homme�, si chaque sentiment se traduit chez vous par un acte de volont�, si la b�te n'a pas tu� l'�tre intelligent, alors, vous reviendrez un jour chez vous en disant : �Non, c'est injuste, cela ne doit pas tra�ner ainsi. Il ne s'agit pas de gu�rir les maladies, il faut les pr�venir. Un peu de bien-�tre et de d�veloppement intellectuel suffiraient pour rayer de nos listes la moiti� des malades et des maladies. Au diable les drogues ! De l'air, de la nourriture, un travail moins abrutissant, c'est par l� qu'il faut commencer. Sans cela, tout ce m�tier de m�decin n'est qu'une duperie et un faux-semblant.�
Ce jour-l� vous comprendrez le socialisme. Vous voudrez le conna�tre de pr�s, et si l'altruisme n'est pas pour vous un mot vide se sens, si vous appliquez � l'�tude de la question sociale la s�v�re induction du naturaliste, vous finirez par vous trouver dans nos rangs, et vous travaillerez, comme nous, � la r�volution sociale.
Mais peut-�tre direz-vous: �Au diable la pratique ! Comme l'astronome, le physicien, le chimiste, consacrons-nous � la science pure? Celle-l� portera toujours ses fruits, ne f�t-ce que pour les g�n�rations futures !�
T�chons d'abord de nous entendre sur ce que vous chercherez dans la science. Sera-ce simplement la jouissance � certainement immense � que nous donnent l'�tude des myst�res de la nature et l'exercice de nos facult�s intellectuelles ? Dans ce cas-l�, je vous demanderai, en quoi le savant qui cultive la science pour passer agr�ablement sa vie diff�re-t-il de cet ivrogne qui, lui aussi, ne cherche dans la vie que la jouissance imm�diate et qui la trouve dans le vin ? Le savant a, certes, mieux choisi la source de ses jouissances, puisque la sienne lui en procure de plus intenses et de plus durables, mais c'est tout ! L'un et l'autre, l'ivrogne et le savant, ont le m�me but �go�ste, la jouissance personnelle.
Mais non, vous ne voudrez pas de cette vie d'�go�ste. En travaillant pour la science, vous entendez travailler pour l'humanit�, et c'est par cette id�e que vous vous guiderez dans le choix de vos recherches...
Belle illusion ! Et qui de nous ne l'a caress�e un moment lorsqu'il se donnait pour la premi�re fois � la science !
Mais alors, si r�ellement vous songez � l'humanit�, si c'est elle que vous visez dans vos �tudes, une formidable objection vient se dresser devant vous ; car, pour peu que vous ayez l'esprit juste, vous remarquerez imm�diatement que dans la soci�t� actuelle, la science n'est qu'un objet de luxe, qui sert � rendre la vie plus agr�able � quelques-uns et qui reste absolument inaccessible � la presque totalit� de l'humanit�.
En effet, il y a plus d'un si�cle que la science a �tabli de saines notions cosmogoniques, mais � combien s'�l�ve le nombre de ceux qui les poss�dent ou qui ont acquis un esprit de critique r�ellement scientifique ? A quelques milliers � peine, qui se perdent au milieu de centaine de millions partageant encore des pr�jug�s et des superstitions, dignes de barbares, expos�s en cons�quence � servir toujours de jouets aux imposteurs religieux.
Ou bien, jetez seulement un coup d'�il sur ce que la science a fait pour �laborer les bases rationnelles de l'hygi�ne physique et morale. Elle nous dit comment nous devons vivre pour conserver la sant� de notre corps, comment maintenir en bon �tat nos agglom�rations de populations ; elle indique la voie du bonheur intellectuel et moral. Mais tout le travail immense accompli dans ces deux voies, ne reste-t-il pas � l'�tat de lettre morte dans nos livres ? Et pourquoi cela ? � Parce que la science, aujourd'hui, n'est faite que par une poign�e de privil�gi�s, parce que l'in�galit� sociale qui divise la soci�t� en deux classes, celle des salari�s et celle des d�tenteurs du capital, fait de tous les enseignements sur les conditions de la vie rationnelle comme une raillerie pour les neuf dixi�me de l'humanit�.
Je pourrais vous citer encore bien des exemples, mais j'abr�ge : sortez seulement du cabinet de Faust dont les vitraux noircis de poussi�re laissent � peine p�n�trer sur les livres la lumi�re du grand jour, regardez autour de vous et � chaque pas vous trouverez vous-m�mes des preuves � l'appui de cette id�e.
Il ne s'agit plus en ce moment d'accumuler les v�rit�s et les d�couvertes scientifiques. Il importe avant tout de r�pandre les v�rit�s acquises par la science, de les faire entrer dans la vie, d'en faire un domaine commun. Il importe de faire en sorte que tous, l'humanit� enti�re, deviennent capables de se les assimiler, de les appliquer : que la science cesse d'�tre un luxe, qu'elle soit la base de la vie de tous. La justice le veut ainsi.
Je dirai plus : c'est l'int�r�t de la science elle-m�me qui l'impose. La science ne fait de progr�s r�el que lorsqu'une v�rit� nouvelle trouve d�j� un milieu pr�par� � l'accepter. La th�orie de l'origine m�canique de la chaleur, �nonc�e au si�cle pass� presque dans les m�mes termes que l'�noncent Hira et Clausius, resta enfouie dans les M�moires acad�miques jusqu'� ce que les connaissances physiques aient �t� suffisamment r�pandues pour cr�er un milieu capable de les accepter. Il a fallu que trois g�n�rations se succ�dassent pour que les id�es d'Erasme Darwin sur la variabilit� des esp�ces fussent favorablement accueillies de la bouche de son petit-fils et pour qu'elles fussent admises par les savantsacad�miciens, non sans pression, il est vrai, de la part de l'opinion publique. Le savant, comme le po�te ou l'artiste, est toujours le produit de la soci�t� dans laquelle il se meut et enseigne.
Mais si vous vous p�n�trez de ces id�es, vous comprendrez qu'avant tout il importe de produire une modification profonde de cet �tat de choses qui condamne aujourd'hui le savant � regorger de v�rit�s scientifiques et la presque totalit� des �tres humains � rester ce qu'ils �taient il y a cinq, dix si�cles, c'est-�-dire � l'�tat d'esclaves et de machines, incapables de s'assimiler les v�rit�s �tablies. Et le jour o� vous vous p�n�trerez de cette id�e, large, humanitaire et profond�ment scientifique, ce jour-l� vous perdrez le go�t de la science pure. Vous vous mettrez � la recherche des moyens d'op�rer cette transformation et si vous apportez dans vos recherches l'impartialit� qui vous a guid� dans vos investigations scientifiques, vous adopterez n�cessairement la cause du socialisme ; vous couperez court aux sophismes et vous viendrez vous ranger parmi nous ; las de travailler � procurer des jouissances � ce petit groupe qui en a d�j� sa large part, vous mettrez vos lumi�res et votre d�vouement au service imm�diat des opprim�s.
Et soyez s�r qu'alors, le sentiment du devoir accompli et un accord r�el s'�tablissant entre vos sentiments et vos actes, vous retrouverez en vous des forces dont vous n'avez pas m�me soup�onn� l'existence. Et lorsque, un jour � il n'est pas loin en tous cas, n'en d�plaise � vos professeurs � lorsqu'un jour, dis-je, la modification pour laquelle vous aurez travaill� s'op�rera, � alors, puisant des forces nouvelles dans le travail scientifique collectif et dans le concours puissant des arm�es de travailleurs qui viendront mettre leurs forces � son service, la science prendra un nouvel essor, en comparaison duquel les lents progr�s d'aujourd'hui para�tront de simples excercices d'�coliers.
Alors, jouissez de la science : cette jouissance sera pour tous !
II
Si vous terminez vos �tudes de droit et si vous vous pr�parez pour le barreau, il se peut que vous aussi, vous vous fassiez des illusions relativement � votre activit� future, � j'admets donc que vous �tes des meilleurs, de ceux qui connaissent l'altruisme ! Vous pensez, peut-�tre : �Consacrer sa vie � la lutte sans tr�ve ni merci contre toutes les injustices ! S'appliquer constamment � faire triompher la loi, expression de la justice supr�me ! Quelle vocation pourrait �tre plus belle !� et vous entrez dans la vie, plein de confiance en vous-m�me, en la vocation que vous avez choisie.
Eh bien, ouvrons au hasard la chronique judiciaire et voyons ce que la soci�t� va vous dire.
Voici un riche propri�taire : il demande l'expulsion d'un fermier-paysan qui ne paie pas la rente convenue. Au point de vue l�gal, il n'y a pas d'h�sitation possible : puisque le paysan ne paie pas, il faut qu'il s'en aille. Mais si nous analysons les faits, voici ce que nous apprenons. Le propri�taire a toujours dissip� ses rentes en festins joyeux, le paysan a toujours travaill�. Le propri�taire n'a rien fait pour am�liorer ses terres, et n�anmoins la valeur en a tripl� en cinquante ans, gr�ce � la plus-value donn�e au sol par le trac� d'une voie ferr�e, par les nouvelles routes vicinales, par le dess�chement des marais, par le d�frichement des c�tes incultes ; et le paysan qui a contribu� pour une large part � donner cette plus-value � la terre, s'est ruin� ; tomb� entre les mains des agents d'affaires, perdu de dettes, il ne peut plus payer son propri�taire. La loi, toujours du c�t� de la propri�t� est formelle; elle donne raison au propri�taire. Mais vous, en qui les fictions juridiques n'ont pas encore tu� le sentiment de la justice, que ferez-vous ? demanderez-vous qu'on jette le fermier sur la grande route � c'est la loi qui l'ordonne � ou bien demanderez-vous que le propri�taire restitue au fermier toute la part de la plus-value qui est due au travail de celui-ci ? � c'est l'�quit� qui vous le dicte. De quel c�t� vous mettrez-vous ? pour la loi, mais contre la justice ? ou bien pour la justice, mais alors contre la loi ?
Et lorsque des ouvriers se seront mis en gr�ve contre leur patron, sans le pr�venir quinze jours � l'avance, de quel c�t� vous rangerez-vous ? Du c�t� de la loi, c'est-�-dire du c�t� du patron qui, profitant d'un temps de crise, r�alisait des b�n�fices scandaleux (lisez les fameux proc�s de Reims), ou bien contre la loi, mais pour les ouvriers qui percevaient pendant ce temps-l� des salaires de 2 fr. 50 et voyaient d�p�rir leur femme et leurs enfants ? D�fendrez-vous cette fiction qui consiste � affirmer la �libert� des transanctions� ? Ou bien soutiendez-vous l'�quit�, en vertu de laquelle un contrat conclu entre celui qui a bien d�n� et celui qui vend son travail pour manger, entre le fort et le faible, n'est pas un contrat.
Voici un autre fait. Un jour, � Paris, un homme r�dait pr�s d'une boucherie. Il saisit un bifteck et se met � courir. On l'arr�te, on le questionne, et l'on apprend que c'est un ouvrier sans travail, que lui et sa famille n'ont rien mang� depuis quatre jours. On supplie le boucher de l�cher l"homme, mais le boucher veut le triomphe de la justice! Il poursuit, et l'homme est condamn� � six mois de prison. c'est ainsi que le veut l'aveugle Th�mis. � Et votre conscience ne se r�voltera pas contre la loi et contre la soci�t�, en voyant que des condamnations analogues se prononcent chaque jour !
Ou bien, demanderez-vous l'application de la loi contre cet homme qui, malmen�, bafou� d�s son enfance, grandi sans jamais avoir entendu un mot de sympathie, finit par tuer son voisin pour lui prendre cent sous ? Vous demanderez qu'on le guillotine, ou � qui pis est � qu'on l'enferme pour vingt ans dans une prison, lorsque vous savez qu'il est plus malade que criminel et qu'en tout cas c'est sur la soci�t� enti�re que retombe son crime ?
Demanderez-vous qu'on jette dans les cachots ces tisserands qui, dans un moment d'exasp�ration, ont mis le feu � la fabrique ? qu'on envoie aux pontons cet homme qui a tir� sur un assassin couronn� ? qu'on fusille ce peuple insurg� qui plante sur les barricades le drapeau de l'avenir ?
- Non, mille fois non !
Si vous raisonnez, au lieu de r�p�ter ce qu'on vous a enseign� ; si vous analysez et d�gagez la loi de ces nuages de fictions dont on l'a entour�e pour voiler son origine, qui est le droit du plus fort, et sa substance, qui a toujours �t� la cons�cration de toutes les oppressions l�gu�es � l'humanit� par sa sanglante histoire, � vous aurez un m�pris supr�me de cette loi. Vous comprendrez que rester serviteur de la loi �crite, c'est chaque jour se mettre en opposition avec la loi de la conscience et marchander avec elle ; et comme cette lutte ne peut durer, ou bien vous ferez taire votre conscience et deviendrez un coquin, ou bien vous romprez avec la tradition et viendrez travailler avec nous � l'abolition de toutes les injustices : �conomiques, politiques, sociales.
Mais vous serez alors socialiste, vous serez r�volutionnaire.
Et vous, jeune ing�nieur, qui r�vez d'am�liorer, par les applications de la science � l'industrie, le sort des travailleurs, � quel triste d�senchantement, quels d�boires vous attendent ! Vous donnez l'�nergie juv�nile de votre intelligence � l'�laboration d'un projet de voie ferr�e qui, serpentant au bord des pr�cipices et per�ant le coeur des g�ants de granit, ira relier deux pays s�par�s par la nature. Mais, une fois � l'oeuvre, vous voyez ce sombre tunnel, des bataillons d'ouvriers d�cim�s par les privations et les maladies ; vous en voyez d'autres retourner chez soi, emportant � peine quelques sous et les germes indubitables de la phtisie, vous voyez les cadavres humains � r�sultats d'une crapuleuse avarice � marquer chaque m�tre d'avancement de votre voie, et, cette voie termin�e, vous voyez enfin qu'elle devient un chemin pour les canons des envahisseurs...
Vous avez vou� votre jeunesse � une d�couverte qui doit simplifier la production, et apr�s bien des efforts, bien des nuits sans sommeil, vous voil� enfin en possession de cette pr�cieuse d�couverte. Vous l'appliquez, et le r�sultat d�passe vos esp�rances. Dix mille, vingt mille ouvriers seront jet�s sur le pav� ! Ceux qui restent, des enfants pour la plupart, seront r�duits � l'�tat de machines ! Trois, quatre, dix patrons feront fortune et �boiront le champagne � plein verre...� � est-ce cela que vous avez r�v� ?
Enfin vous �tudiez les progr�s industriels r�cents et vous voyez que la couturi�re n'a rien, absolument rien gagn� � la d�couverte de la machine � coudre ; que l'ouvrier du Gothard meurt d'ankylostomasie en d�pit des perforatrices � couronnes de diamant, que le ma�on, le journalier ch�ment comme auparavant � c�t� des ascenseurs Giffard, � et si vous discutez les probl�mes sociaux avec cette ind�pendance d'esprit qui vous a guid� dans vos probl�mes techniques, vous arriverez n�cessairement � la conclusion que, sous le r�gime de la propri�t� priv�e et du salariat, chaque nouvelle d�couverte, loin d'augmenter le bien-�tre du travailleur, ne fait que rendre sa servitude plus lourde, le travail plus abrutissant, le ch�mage plus fr�quent et les crises plus aigu�s, et que celui qui a d�j� pour lui toutes les jouissances, est le seul qui en profite.
Que ferez-vous alors, une fois arriv� � cette conclusion ? � Ou bien, vous commencerez par faire taire votre conscience par des sophismes ; puis, un beau jour, vous donnerez cong� � vos honn�tes r�ves de jeunesse et vous chercherez � vous emparer, pour vous-m�me, de ce qui donne droit aux jouissances, � vous irez alors dans le camp des exploiteurs. Ou bien, si vous avez du coeur, vous vous direz : � �Non, ce n'est pas le temps de faire des d�couvertes ! Travaillons d'abord � transformer le r�gime de la production ; lorsque la propri�t� individuelle sera abolie, alors chaque nouveau progr�s individuel se fera au b�n�fice de toute l'humanit� ; et toute cette masse de travailleurs, machines aujourd'hui, �tres pensants alors, appliquant � l'industrie leur intuition soutenue par l'�tude et excerc�e par le travail manuel, le progr�s technique prendra un essor qui fera en cinquante ans ce que nous n'osons pas m�me r�ver aujourd'hui.�
Et que dire au ma�tre d'�cole, � non pas � celui qui consid�re sa profession comme un ennuyeux m�tier, mais � celui qui, entour� d'une bande joyeuse de moutards, se sent � son aise sous leurs regards anim�s, au milieu de leurs joyeux sourires, et qui cherche � r�veiller dans ces petites t�tes les id�es humanitaires qu'il caressait souvent lui-m�me lorsqu'il �tait jeune ?
Souvent, je vous vois triste, et je sais ce qui vous fait froncer les sourcils. Aujourd'hui votre �l�ve le plus aim�, qui n'est pas tr�s avanc� en latin, c'est vrai, mais n'en a pas moins bon coeur, racontait avec tant d'entrain la l�gende de Guillaume Tell ! Ses yeux brillaient, il semblait vouloir poignarder sur place tous les tyrans ; il disait avec tant de feu ce vers passionn� de Schiller :
Devant l'esclave, quand il rompt sa cha�ne,
Devant l'homme libre, ne tremble pas !
Mais rentr� � la maison, sa m�re, son p�re, son oncle, l'ont vertement r�primand� pour le manque d'�gards qu'il a eu envers M. le pasteur ou le garde champ�tre : ils lui ont chant� pendant une heure �la prudence, le respect aux autorit�s, la soumission�, si bien qu'il a mis Schiller de c�t� pour lire l'Art de faire son chemin dans le monde.
Et puis, hier encore, on vous disait que vos meilleurs �l�ves ont tous mal tourn� : l'un ne fait que r�ver �paulettes, l'autre, en compagnie de son patron, vole le maigre salaire des ouvriers, et vous, qui aviez mis tant d'esp�rance en ces jeunes gens, vous r�flechissez � pr�sent sur la triste contradiction qui existe entre la vie et l'id�al.
Vous y r�flechissez encore ! mais je pr�vois que dans deux ans, apr�s avoir eu d�sillusion sur d�sillusion, vous mettrez vos auteurs favoris de c�t� et que vous finirez par dire que Guillaume Tell �tait certainement un tr�s honn�te p�re, mais, somme toute, un peu fou ; que la po�sie est une chose excellente au coin du feu, surtout lorsqu'on a enseign� pendant toute une journ�e la r�gle des int�r�ts compos�s, mais qu'apr�s tout, messieurs les po�tes sont toujours dans les nuages et que leurs vers n'ont rien � faire, ni avec la vie, ni avec la prochaine visite de M. l'Inspecteur...
Ou bien, vos r�ves de jeunesse deviendront la ferme conviction de l'homme m�r. Vous voudrez l'instruction large, humanitaire, pour tous, � l'�cole et en dehors de l'�cole, et voyant qu'elle est impossible dans les conditions actuelles, vous vous attaquerez aux bases m�mes de la soci�t� bourgeoise. Alors, mis en disponibilit� par le minist�re, vous quitterez l'�cole et vous viendrez parmi nous, avec nous, dire aux hommes �g�s, mais moins instruits que vous, ce que le savoir a d'attrayant, ce que l'humanit� doit �tre, ce qu'elle peut �tre. Vous viendrez travailler avec les socialistes � la transformation compl�te du r�gime actuel dans le sens de l'�galit�, de la solidarit�, de la libert�.
Et vous, jeune artiste, sculpteur, peintre, po�te, musicien, ne remarquez-vous pas que le feu sacr� qui avait inspir� tel de vos pr�d�cesseurs, vous manque aujourd'hui, � vous et aux v�tres ? que l'art est banal, que la m�diocrit� r�gne ?
Et pourrait-il en �tre autrement ? La joie d'avoir retrouv� le monde antique, de s'�tre retremp� aux sources de la nature, qui fit les chefs-d'oeuvre de la Renaissance, n'existe plus pour l'art contemporain ; l'id�e r�volutionnaire l'a laiss� froid jusqu'� pr�sent et, en l'absence d'id�es, il croit en avoir trouv� une dans le r�alisme, lorsqu'il s'�vertue aujourd'hui � photographier en couleurs la goutte de ros�e sur la feuille d'une plante, � imiter les muscles fessiers d'une vache, ou � d�peindre minutieusement, en prose et en vers, la boue suffocante d'un �gout, le boudoir d'une femme galante !
Mais, s'il en est ainsi, que faire ? direz-vous.
� Si le feu sacr� que vous dites poss�der n'est qu'un �moignon fumant�, alors vous continuerez � faire comme vous avez fait, et votre art d�g�n�rera bient�t en m�tier de d�corateur des salons du boutiquier, de pourvoyeur en libretti aux Bouffes et de feuilletons � M. de Girardin, � la plupart d'entre vous marchent d�j� � pleine vapeur sur cette pente inclin�e...
Mais si r�ellement votre coeur bat � l'unisson avec celui de l'humanit�, si, en vrai po�te, vous avez une oreille pour entendre la vie, alors en pr�sence de cette mer de souffrances dont le flot monte autour de vous, en pr�sence de ces peuples mourant de faim, de ces cadavres entass�s dans les mines et de ces corps mutil�s gisant en monticules au pied des barricades, de ces convois d'exil�s qui vont s'enterrer dans les neiges de la Sib�rie et sur les plages des �les tropicales, en pr�sence de la lutte supr�me qui s'engage, des cris de douleur des vaincus et des orgies des vainqueurs, de l'h�ro�sme aux prises avec la l�chet�, du noble entrain et de la basse m�chancet�, � vous ne pourrez plus rester neutre : vous viendrez vous ranger du c�t� des opprim�s, parce que vous savez que le beau, le sublime, la vie enfin, sont du c�t� de ceux qui luttent pour la lumi�re, pour l'humanit�, pour la justice !
Vous m'arr�tez enfin !
� Que diable ! dites-vous. � Mais si la science abstraite est un luxe et la pratique des m�decins un faux-semblant ; si la loi est une injustice et la d�couverte technique un instrument d'exploitation ; si l'�cole, aux prises avec la sagesse du praticien, est s�re d'�tre vaincue, et l'art sans id�e r�volutionnaire ne peut que d�g�n�rer, que me reste-t-il donc � faire ?
Eh bien, je vous r�ponds :
� Un travail immense, attrayant au plus haut degr�, un travail dans lequel les actes seront en complet accord avec la conscience, un travail capable d'entra�ner les natures les plus nobles, les plus vigoureuses.
Quel travail ? � je vais vous le dire.
III
� Ou bien, transiger continuellement avec sa conscience et finir un beau jour par se dire : �P�risse l'humanit�, pourvu que je puisse avoir toutes les jouissances et en profiter tant que le peuple sera assez b�te pour me laisser faire.� � Ou bien, se ranger avec les socialistes et travailler avec eux � la transformation compl�te de la soci�t�. Telle est la cons�quence forc�e de l'analyse que nous avons faite. Telle sera toujours la conclusion logique, � laquelle devra forc�ment arriver tout �tre intelligent, pourvu qu'il raisonne honn�tement sur ce qui se passe autour de lui, pour peu qu'il sache avoir raison des sophismes que lui soufflent � l'oreille son �ducation bourgeoise et l'opinion int�ress�e de ceux qui l'entourent.
Cette conclusion une fois acquise, la question : �Que faire ?� est venue naturellement se poser.
La r�ponse est facile.
Sortez seulement de ce milieu dans lequel vous �tes plac� et o� il est d'usage de dire que le peuple n'est qu'un tas de brutes, venez vers ce peuple � et la r�ponse surgira d'elle-m�me.
Vous verrez que partout, en France comme en Allemagne, en Italie comme aux Etats-Unis, partout o� il y a des privil�gi�s et des opprim�s, il s'op�re au sein de la classe ouvri�re un travail gigantesque, dont le but est de briser � jamais les servitudes impos�es par la f�odalit� capitaliste, et de jeter les fondements d'une soci�t� �tablie sur les bases de la justice et de l'�galit�. Il ne suffit plus au peuple d'aujourd'hui d'exprimer ses plaintes par une de ces chansons dont la m�lodie vous fendait le coeur et que chantaient les serfs du dix-huiti�me si�cle, que chante encore le paysan slave ; il travaille, avec la conscience de ce qu'il a fait et contre tous les obstacles, � son affranchissement.
Sa pens�e s'exerce constamment � deviner ce qu'il s'agit de faire, pour que la vie, au lieu d'�tre une mal�diction pour les trois quarts de l'humanit�, soit un bonheur pour tous. Il aborde les probl�mes les plus ardus de la sociologie et cherche � les r�soudre avec son bon sens, son esprit d'observation, sa rude exp�rience. Pour s'entendre avec d'autres mis�rables comme lui, il cherche � se grouper, � s'organiser. Il se constitue en soci�t�s soutenues avec peine par de minces cotisations ; il cherche � s'entendre � travers les fronti�res et, mieux que les rh�teurs philanthropes, il pr�pare le jour o� les guerres entre peuples deviendront impossibles. Pour savoir ce que font ses fr�res, pour mieux les conna�tre, pour �laborer les id�es et les propager, il soutient � mais au prix de quelles privations, de quels efforts ! � sa presse ouvri�re. Enfin, l'heure est venue ; il se l�ve et, rougissant de son sang les pav�s des barricades, il se lance � la conqu�te de ces libert�s que les riches et les puissants ont su corrompre en privil�ges pour les tourner ensuite contre lui.
Quelle s�rie d'efforts continuels ! quelle lutte incessante ! Quel travail, recommenc� constamment, tant�t pour combler les vides qui se font par les d�sertions � suite de la lassitude, de la corruption, des poursuites ; tant�t pour reconstituer les rangs �claircis par les fusillades et les mitraillades ! tant�t pour reprendre les �tudes brusquement interrompues par les exterminations en bloc !
Les journaux sont cr��s par des hommes qui ont d� voler � la soci�t� des bribes d'instruction en se privant de sommeil et de nourriture ; l'agitation est soutenue par des sous, pris sur le strict n�cessaire, souvent sur le pain sec ; et tout cela, sous l'appr�hension continuelle de voir bient�t la famille r�duite � la plus affreuse des mis�res, d�s que le patron s'apercevra que �son ouvrier, son esclave, fait du socialisme !�
Voil� ce que vous verrez, si vous allez dans le peuple.
Et dans cette lutte sans fin, que de fois le travailleur, succombant sous le poids des obstacles, ne s'est-il pas demand� vainement : �O� sont-ils donc ces jeunes gens qui se sont donn� l'instruction � nos frais ? ces jeunes, que nous avons nourris et v�tus pendant qu'ils �tudiaient ? pour qui, le dos courb� sous le fardeau, et le ventre creux, nous avons b�ti ces maisons, ces acad�mies, ces mus�es ? pour qui, le visage bl�me, nous avons imprim� ces beaux livres que nous ne pouvons m�me pas lire ? O� sont-ils, ces professeurs qui disent poss�der la science humanitaire et pour qui l'humanit� ne vaut pas une esp�ce rare de chenilles ? Ces hommes qui parlent de libert� et jamais ne d�fendent la n�tre, chaque jour foul�e aux pieds ? Ces �crivains, ces po�tes, ces peintres, toute une bande d'hypocrites en un mot qui, les larmes aux yeux, parlent du peuple et qui jamais ne se sont trouv�s avec nous, pour nous aider dans nos travaux ?�
Les uns se plaisent dans leur l�che indiff�rence ; les autres, le grand nombre, m�prisent �la canaille� et sont pr�t � se ruer sur elle, si on ose toucher � ses privil�ges.
De temps en temps il arrive bien un jeune homme qui r�ve tambours et barricades, et qui vient chercher des sc�nes � sensation, mais qui d�serte la cause du peuple d�s qu'il s'aper�oit que la route de la barricade est longue, que le travail est p�nible et que sur cette route les couronnes de laurier qu'il r�ve de conqu�rir sont m�l�es d'�pines. Le plus souvent, ce sont des ambitieux inassouvis, qui, apr�s avoir �chou� dans leurs premi�res tentatives, cherchent � capter les suffrages du peuple, mais qui plus tard seront les premiers � tonner contre lui, d�s qu'il voudra appliquer les principes qu'ils ont eux-m�mes profess�s, peut-�tre m�me feront braquer les canons contre le prol�taire s'il ose bouger avant que, eux, les chefs de file, en aient donn� le signal.
Ajoutez la sotte injure, le m�pris hautain, la l�che calomnie de la part du grand nombre, et vous aurez tout ce que le peuple re�oit maintenant de la part de la jeunesse bourgeoise, pour l'aider dans son �volution sociale.
Et apr�s cela vous demanderiez encore : �que faire ?� lorsque tout est � faire ; lorsque toute une arm�e de jeunes gens trouverait � quoi appliquer la force enti�re de leurs jeunes �nergies, de leurs intelligences, de leur talents, pour aider le peuple dans l'immense t�che qu'il a entreprise !
Vous, amateurs de science pure, si vous vous �tes p�n�tr�s des principes du socialisme, si vous avez compris toute la port�e de la r�volution qui s'annonce, ne remarquez-vous pas que toute la science est � refaire pour la mettre d'accord avec les principes nouveaux ; qu'il s'agit d'accomplir dans ce domaine une r�volution dont l'importance surpassera de beaucoup celle qui s'est accomplie dans les sciences au dix-huiti�me si�cle ? Ne comprenez-vous pas que l'histoire � aujourd'hui �fable convenue� sur la grandeur des rois, des grands personnages et des parlements � est toute � refondre au point de vue populaire, au point de vue du travail accompli par les masses dans les �volutions de l'humanit� ? Que l'�conomie sociale � aujourd'hui cons�cration de l'exploitation capitaliste � est toute � �laborer de nouveau, aussi bien dans ses principes fondamentaux que dans ses innombrables applications ? Que l'anthropologie, la sociologie, l'�thique sont compl�tement � remanier et que les sciences naturelles elles-m�mes, envisag�es � un point de vue nouveau, doivent subir une modification profonde quant � la mani�re de concevoir les ph�nom�nes naturels et � la m�thode d'exposition ? � Eh bien, faites-le ! Mettez vos lumi�res au service d'une bonne cause ! Mais surtout venez nous aider par votre logique serr�e � combattre les pr�jug�s s�culaires, � �laborer par synth�se les bases d'une meilleure organisation ; surtout enseignez-nous � appliquer � nos raisonnements la hardiesse de la v�ritable investigation scientifique et, pr�chant d'exemple, montrez-nous comment on sacrifie sa vie pour le triomphe de la v�rit� !
Vous, m�decin, auquel la rude exp�rience a fait comprendre le socialisme, ne vous lassez pas de vous dire, aujourd'hui, demain, chaque jour et � chaque occasion, que l'humanit� marche � la d�g�n�rescence si elle reste dans les conditions actuelles d'existence et de travail ; que vos drogues resteront impuissantes contre les maladies, tant que les quatre-vingt-dix-neuf centi�mes de l'humanit� v�g�teront dans des conditions absolument contraires � ce que veut la science ; que ce sont les causes des maladies qui doivent �tre �limin�es, et dites ce qu'il faut pour �liminer ces causes. Venez avec votre scalpel, diss�quer d'une main s�re cette soci�t� en voie de d�composition, nous dire ce qu'une existence rationnelle devrait et pourrait �tre et, en vrai m�decin, nous r�p�ter que l'on ne s'arr�te pas devant la suppression d'un membre gangren� lorsqu'il peut infecter tout le corps.
Vous, qui avez travaill� aux applications de la science � l'industrie, venez donc nous raconter franchement quel a �t� le r�sulat de vos d�couvertes ; faites entrevoir � ceux qui n'osent pas encore se lancer hardiment vers l'avenir, ce que le savoir d�j� acquis porte dans ses flancs d'inventions nouvelles, ce que pourrait �tre l'industrie dans de meilleures conditions, ce que l'homme pourrait produire s'il produisait toujours pour augmenter sa production. Apportez donc au peuple le concours de votre intuition, de votre esprit pratique et de vos talents d'organisation, au lieu de les mettre au service des exploiteurs.
Vous, po�tes, peintres, sculpteurs, musiciens, si vous avez compris votre vraie mission et les int�r�ts de l'art lui-m�me, venez donc mettre votre plume, votre pinceau, votre burin, au service de la r�volution. Racontez-nous dans votre style imag�, ou dans vos tableaux saisissants, les luttes titaniques des peuples contre leurs oppresseurs ; enflammez les jeunes coeurs de ce beau souffle r�volutionnaire qui inspirait nos anc�tres ; dites � la femme ce que l'activit� de son mari a de beau s'il donne sa vie � la grande cause de l'�mancipation sociale. Montrez au peuple ce que la vie actuelle a de laid, et faites-nous toucher du doigt les causes de cette laideur ; dites nous ce qu'une vie rationnelle serait, si elle ne se heurtait � chaque pas contre les inepties et les ignominies de l'ordre social actuel.
Enfin, vous tous qui poss�dez des connaissances, des talents, si vous avez du coeur, venez donc, vous et vos connaissances, les mettre au service de ceux qui en ont le plus besoin. Et sachez que si vous venez, non pas en ma�tres, mais en camarades de lutte ; non pas pour gouverner, mais pour vous inspirer vous-m�mes dans un milieu nouveau qui marche � la conqu�te de l'avenir ; moins pour enseigner que pour concevoir les aspirations des masses, les deviner et les formuler, et puis travailler, sans rel�che, continuellement et avec tout l'�lan de la jeunesse, � les faire entrer dans la vie, � sachez qu'alors, mais alors seulement, vous vivrez d'une vie compl�te, d'une vie rationnelle. Vous verrez que chacun de vos efforts faits dans cette voie porte amplement ses fruits; � et ce sentiment d'accord �tabli entre vos actes et les commandements de votre conscience, vous donnera des forces que vous ne soup�onniez pas vous-m�mes.
La lutte pour la v�rit�, pour la justice, pour l�galit�, au sein du peuple � que trouvez-vous de plus beau dans la vie ?
IV
Il m'a fallu trois longs chapitres pour d�montrer aux jeunes gens des classes ais�es qu'en pr�sence du dilemne que leur proposera la vie, ils seront forc�s, s'ils sont courageux et sinc�res, de venir se ranger avec les socialistes, et d'embrasser avec eux la cause de la r�volution sociale. Cette v�rit� est cependant si simple ! Mais, en parlant � ceux qui ont subi l'influence du milieu bourgeois, que de sophismes � combattre, que de pr�jug�s � vaincre ! que d'objections int�ress�es � �carter !
Il m'est facile d'�tre plus court en vous parlant aujourd'hui, jeunes gens du peuple. La force m�me des choses vous pousse � devenir socialistes, pour peu que vous ayez le courage de raisonner et d'agir en cons�quence. En effet, le socialisme moderne est sorti des profondeurs m�mes du peuple. Si quelques penseurs, issus de la bourgeoisie, sont venus lui apporter la sanction de la science et l'appui de la philosophie, le fonds des id�es qu'ils ont �nonc�es n'en est pas moins un produit de l'esprit collectif du peuple-travailleur. Ce socialisme rationnel de l'Internationale, qui fait aujourd'hui notre meilleure force, n'a-t-il pas �t� �labor� dans les organisations ouvri�res, sous l'influence directe des masses ? Et les quelques �crivains qui ont pr�t� leur concours � ce travail d'�laboration ont-ils fait autre chose que de trouver la formule des aspirations qui d�j� se faisaient jour parmi les ouvriers ?
Sortir des rangs du peuple-travailleur et ne pas se vouer au triomphe du socialisme, c'est donc m�conna�tre ses propres int�r�ts, renier sa propre cause et sa mission historique.
Vous souvenez-vous du temps o�, gamin encore, vous descendiez par un jour d'hiver vous amuser dans votre sombre ruelle ? Le froid vous mordait les �paules � travers vos minces v�tements et la boue emplissait vos souliers d�chir�s. D�j�, lorsque vous voyiez passer de loin ces enfants potel�s et richement v�tus, qui vous regardaient d'un air hautain, � vous saviez parfaitement que ces marmots, tir�s � quatre �pingles, ne vous valaient, vous et vos camarades, ni par l'intelligence, ni par le bon sens, ni par l'�nergie. Mais plus tard, quand vous avez d� vous enfermer dans un sale atelier, d�s cinq ou six heures du matin, vous tenir, douze heures durant, pr�s d'une machine bruyante et, machine vous-m�me, suivre jour par jour et pendant des ann�es enti�res ses mouvements d'une impitoyable cadence, � pendant ce temps-l�, eux, les autres, allaient tranquillement s'instruire dans les coll�ges, dans les belles �coles, dans les universit�s. Et maintenant, ces m�mes enfants, moins intelligents mais plus instruits que vous, et devenus vos chefs, vont jouir de tous les agr�ments de la vie, de tous les bienfaits de la civilisation � et vous ? qu'est-ce qui vous attend ?
Vous rentrez dans un petit appartement sombre et humide, o� cinq, six �tres humains grouillent dans l'espace de quelques m�tres carr�s ; o� votre m�re, fatigu�e par la vie, plus vieillie par les soucis que par l'�ge, vous offre pour toute nourriture du pain, des pommes de terre et un liquide noir�tre qualifi� ironiquement de caf� ; o� pour toute distraction vous avez toujours la m�me question � l'ordre du jour, celle de savoir comment vous paierez demain le boulanger et apr�s-demain le propri�taire !
� Eh quoi ! vous faudrait-il trainer la m�me existence mis�rable que votre p�re et votre m�re ont train�e pendant trente, quarante ans ! Travailler toute la vie pour procurer � quelques-uns toutes les jouissances du bien-�tre, du savoir, de l'art, et garder pour soi le souci continuel du morceau de pain ? Renoncer � jamais � tout ce qui rend la vie si belle, pour se vouer � procurer tous les avantages � une poign�e d'oisifs ? s'user au travail et ne conna�tre que la g�ne, si ce n'est la mis�re, lorsque le ch�mage arrivera ? Est-ce cela que vous convoitez dans la vie?
Peut-�tre vous r�signerez-vous. N'entrevoyant pas d'issue � la situation, il se peut que vous vous disiez: �Des g�n�rations enti�res ont subi le m�me sort, et moi, qui ne puis rien y changer, je dois le subir aussi ! donc, travaillons, et t�chons de vivre de notre mieux.�
Soit ! Mais alors la vie elle-m�me se chargera de vous �clairer.
Un jour, viendra la crise, une de ces crises, non plus passag�res comme jadis, mais qui tuent raide toute une industrie, qui r�duisent � la mis�re des milliers de travailleurs, qui d�ciment les familles. Vous lutterez, comme les autres, contre cette calamit�. Mais vous vous apercevrez bient�t comment votre femme, votre enfant, votre ami, succombent peu � peu aux privations, faiblissent � vue d'oeil et, faute d'aliments, faute de soins, finissent par s'�teindre sur un grabat, tandis que la vie roule ses flots joyeux dans les rues rayonnantes de soleil de la grande ville, insouciante de ceux qui p�rissent. Vous comprendrez alors ce que cette soci�t� a de r�voltant, vous songerez aux causes de la crise et votre regard sondera toute la profondeur de cette iniquit� qui expose des milliers d'�tres humains � la cupidit� d'une poign�e de fain�ants ; vous comprendrez que les socialistes ont raison lorsqu'ils disent que la soci�t� actuelle doit �tre, qu'elle peut �tre transform�e de fond en comble.
Un autre jour, lorsque votre patron cherchera, par une nouvelle r�duction de salaire, � vous soustraire encore quelques sous pour arrondir d'autant sa fortune, vous protesterez ; mais il r�pondra avec arrogance : �Allez brouter l'herbe, si vous ne voulez pas travailler pour ce prix-l�.� Vous comprendrez alors que votre patron non seulement cherche � vous tondre comme un mouton, mais qu'il vous consid�re encore comme une race inf�rieure ; que, non content de vous tenir dans ses griffes par le salaire, � il aspire encore � faire de vous un esclave, � tous �gards. Alors, ou bien vous plierez le dos, vous renoncerez au sentiment de la dignit� humaine, et vous finirez par subir toutes les humiliations. Ou bien, le sang vous montera � la t�te, vous riposterez et, jet� sur le pav�, vous comprendrez alors que les socialistes ont raison lorsqu'ils disent : � R�volte-toi ! r�volte-toi contre l'esclavage �conomique, car celui-ci est la cause de tous les esclavages ! � Alors vous viendrez prendre votre place dans les rangs des socialistes et vous travaillerez avec eux � l'abolition de tous les esclavages : �conomique, politique et social.
Quelque jour vous apprendrez l'histoire de la jeune fille, dont autrefois vous aimiez tant le regard franc, la d�marche svelte et la parole anim�e. Apr�s avoir lutt� des ann�es contre la mis�re, elle a quitt� son village pour la grande ville. L�, elle savait que la lutte pour l'existence serait dure, mais, du moins, esp�rait-elle gagner honn�tement son pain. eh bien, vous savez maintenant le sort qu'elle a eu. Courtis�e par un fils de bourgeois, elle s'est laiss� engluer par ses belles paroles, elle s'est donn�e � lui avec la passion de la jeunesse, pour se voir abandonn�e au bout d'un an, un enfant sur les bras. Toujours courageuse, elle n'a cess� de lutter ; mais elle a succomb� dans cette lutte ing�gale contre la faim et le froid et elle a fini par expirer dont on ne sait quel h�pital... Que ferez-vous alors ? Ou bien, vous �carterez tout souvenir g�nant par quelques stupides paroles : �Ce n'est ni la premi�re ni la derni�re�, direz-vous, et un soir on vous entendra dans un caf�, en compagnie d'autres brutes, offenser la m�moire de la jeune femme par de sales propos. Ou bien, ce souvenir vous remuera le coeur ; vous chercherez � rencontrer le pleutre s�ducteur pour lui jeter son crime � la face ; vous songerez aux causes de ces faits qui se r�p�tent tous les jours et vous comprednrez qu'ils ne cesseront pas, tant que la soci�t� sera divis�e en deux camps : les mis�rables d'un c�t�, et de l'autre les oisifs, les jouisseurs aux belles paroles et aux app�tits brutaux. Vous comprendrez qu'il est temps de combler ce gouffre de s�paration, et vous courrez vous ranger parmi les socialistes.
Et vous, femmes du peuple, cette histoire vous laissera-t-elle froides ? En caressant la t�te blonde de cette enfant qui se blottit pr�s de vous, ne penserez-vous jamais au sort qui l'attend, si l'�tat social actuel ne change pas ! Ne penserez-vous jamais � l'avenir qui est r�serv� � votre jeune soeur, � vos enfants ? Voulez-vous que vos fils, eux aussi, v�g�tent, comme votre p�re a v�g�t�, sans d'autre souci que celui du pain, sans d'autre joies que celles du cabaret ! Voulez-vous que votre mari, votre gar�on, soient toujours � la merci du premier venu qui a h�rit� de son p�re un capital � exploiter ? Voulez-vous qu'ils restent toujours les esclaves du patron, la chair � canon des puissants, le fumier qui sert d'engrais aux champs des riches ?
Non, mille fois non ! Je sais bien que votre sang bouillonnait lorsque vous avez entendu que vos maris, apr�s avoir commenc� bruyamment une gr�ve, ont fini par accepter, chapeau bas, les conditions dict�es d'un ton hautain par le gros bourgeois ! Je sais que vous avez admir� ces femmes espagnoles qui vont aux premiers rangs pr�senter leurs poitrines aux ba�onnettes des soldats, lors d'une �meute populaire ! Je sais que vous r�p�tez avec respect le nom de cette femme qui alla loger une balle dans la poitrine du satrape, lorsqu'il se permit un jour d'outrager un socialiste d�tenu en prison. Et je sais aussi que votre coeur battait lorsque vous lisiez comment les femmes du peuple de Paris se r�unissaient sous une pluie d'obus pour encourager �leurs hommes� � l'h�ro�sme.
Je le sais, et c'est pourquoi je ne doute pas que vous ausi, vous finirez par venir vous joindre � ceux qui travaillent � la conqu�te de l'avenir.
Vous tous, jeunes gens, sinc�res, hommes et femmes, paysans, ouvriers, employ�s et soldats, vous comprendrez vos droits et vous viendrez avec nous ; vous viendrez travailler avec vos fr�res � pr�parer la r�volution qui, abolissant tout esclavage, brisant toutes les cha�nes, rompant avec les vieilles traditions et ouvrant � l'humanit� enti�re de nouveaux horizons, viendra enfin �tablir dans les soci�t�s humaines, la vraie Egalit�, la vraie Libert� ; le travail pour tous, et pour tous la pleine jouissance de toutes leurs facult�s ; la vie rationnelle, humanitaire et heureuse !
Qu'on ne vienne pas nous dire que, petite poign�e, nous sommes trop faibles pour atteindre le but grandiose que nous visons.
Comptons-nous, et voyons combien nous sommes qui souffrons de l'injustice. Paysans, qui travaillons pour autrui et qui mangeons l'avoine pour laisser le froment au ma�tre, nous sommes des millions d'hommes ; nous sommes si nombreux qu'� nous seuls nous formons la masse du peuple. Ouvriers qui tissons la soie et le velours pour nous v�tir de haillons, nous sommes aussi des multitudes, et quand les sifflets des usines nous permettent un instant de repos, nous inondons les rues et les places, comme une mer mugissante. Soldats qu'on m�ne � la baguette, nous qui recevons les balles pour que les officiers aient les croix et les pompons, nous, pauvres sots, qui n'avons su jusqu'� maintenant que fusiller nos fr�res, il nous suffira de faire volte-face pour voir p�lir ces quelques personnages galonn�s qui nous commandent. Nous tous qui souffrons et qu'on outrage, nous sommes la foule immense, nous sommes l'oc�an qui peut tout engloutir. D�s que nous en aurons la volont�, un moment suffira pour que justice se fasse.
Pierre Kropotkine
[english]
It is to the young that I wish to address myself today. Let the old - I mean of course the old in heart and mind - lay the pamphlet down therefore without tiring their eyes in reading what will tell them nothing.
I assume that you are about eighteen or twenty years of age; that you have finished your apprenticeship or your studies; that you are just entering oil life. I take it for granted that you have a mind free from the superstition which your teachers have sought to force upon you; that you don't fear the devil, and that you do not go to hear parsons and ministers rant. More, that you are not one of the fops, sad products of a society in decay, who display their well-cut trousers and their monkey faces in the park, and who even at their early age have only an insatiable longing for pleasure at any price...I assume on the contrary that you have a warm heart, and for this reason I talk to you.
A first question, I know, occurs to you - you have often asked yourself: "What am I going to be?" In fact when a man is young he understands that after having studied a trade or a science for several years - at the cost of society, mark - he has not done this in order that he should make use of his acquirements as instruments of plunder for his own gain, and he must be depraved indeed and utterly cankered by vice who has not dreamed that one day he would apply his intelligence, his abilities, his knowledge to help on the enfranchisement of those who today grovel in misery and in ignorance.
You are one of those who has had such a vision, are you not? Very well, let us see what you must do to make your dream a reality.
I do not know in what rank you were born. Perhaps, favored by fortune, you have turned your attention to the study of science; you are to be a doctor, a barrister, a man of letters, or a scientific man; a wide field opens up before you; you enter upon life with extensive knowledge, with a trained intelligence. Or, on the other hand, you are perhaps only an honest artisan whose knowledge of science is limited by the little that you have learnt at school; but you have had the advantage of learning at first hand what a life of exhausting toil is the lot of the worker of our time.
I stop at the first supposition, to return afterward to the second; I assume then that you have received a scientific education. Let us suppose you intend to be - a doctor. Tomorrow a man in corduroys will come to fetch you to see a sick woman. He will lead you into one of those alleys where the opposite neighbors can almost shake hands over the heads of the passersby; you ascend into a foul atmosphere by the flickering light of a little illtrimmed lamp; you climb two, three, four, five flights of filthy stairs, and in a dark, cold room you find the sick woman, lying on a pallet covered with dirty rags. Pale, livid children, shivering under their scanty garments, gaze at you with their big eyes wide open. The husband has worked all this life twelve or thirteen hours a day at, no matter what; now he has been out of work for three months. To be out of employ is not rare in his trade; it happens every year, periodically. But, formerly, when he was out of work his wife went out a charwoman - perhaps to wash your shirts - at the rate of fifteen pence a day; now she has been bedridden for two months, and misery glares upon the family in all its squalid hideousness.
What will you prescribe for the sick woman, doctor - you who have seen at a glance that the cause of her illness is general anemia, want of good food, lack of fresh air? Say, a good beefsteak every day? a little exercise in the country? a dry and well-ventilated bedroom? What irony! If she could have afforded it this would have been done long since without waiting for your advice.
If you have a good heart, a frank address, an honest face, the family will tell you many things. They will tell you that the woman on the other side of the partition, who coughs a cough which tears your heart, is a poor ironer; that a flight of stairs lower down all the children have the fever; that the washerwoman who occupies the ground floor will not live to see the spring; and that in the house next door things are still worse.
What will you say to all these sick people? Recommend them generous diet, change of air, less exhausting toil...You only wish you could but you daren't and you go out heartbroken, with a curse upon your lips.
The next day, as you still brood over the fate of the dwellers in this dog-hutch, your partner tells you that yesterday a footman came to fetch him, this time in a carriage. It was for the owner of a fine house, for a lady worn out with sleepless nights, who devotes all her life to dressing, visits, balls, and squabbles with a stupid husband. Your friend has prescribed for her a less preposterous habit of life, a less heating diet, walks in the fresh air, an even temperament, and, in order to make up in some measure for the want of useful work, a little gymnastic exercise in her bedroom.
The one is dying because she has never had enough food nor enough rest in her whole life; the other pines because she has never known what work is since she was born.
If you are one of those miserable natures who adapt themselves to anything, who at the sight of the most revolting spectacles console themselves with a gentle sigh and a glass of sherry, then you wilt gradually become used to these contrasts, and the nature of the beast favoring your endeavors, your sole idea will be to lift yourself into the ranks of the pleasure-seekers, so that you may never again find yourself among the wretched. But if you are a Man, if every sentiment is translated in your case into an action of the will; if, in you, the beast has not crushed the intelligent being, then you will return home one day saying to yourself, "No, it is unjust; this must not go on any longer. It is not enough to cure diseases; we must prevent them. A little good living and intellectual development would score off our lists half the patients and half the diseases. Throw physic to the dogs! Air, good diet, less crushing toil - that is how we must begin. Without this, the whole profession of a doctor is nothing but trickery and humbug."
That very day you will understand Socialism. You will wish to know it thoroughly, and if altruism is not a word devoid of significance for you, if you apply to the study of the social question the rigid induction of the natural philosopher, you will end by finding yourself in our ranks, and you will work as we work, to bring about the Social Revolution.
But perhaps you will say, "Mere practical business may go to the devil! I will devote myself to pure science: I will be an astronomer, a physiologist, a chemist. Such work as that always bears fruit, if only for future generations."
Let us first try to understand what you seek in devoting yourself to science. Is it only the pleasure - doubtless immense - which we derive from the study of nature and the exercise of our intellectual faculties? In that case I ask you in what respect does the philosopher, who pursues science in order that he may pass life pleasantly to himself, differ from that drunkard there, who only seeks the immediate gratification that gin affords him? The philosopher has, past all question, chosen his enjoyment more wisely, since it affords him a pleasure far deeper and more lasting than that of the toper. But that is all! Both one and the other have the same selfish end in view, personal gratification.
But no, you have no wish to lead this selfish life. By working at science you mean to work for humanity, and that is the idea which will guide you in your investigations.
A charming illusion! Which of us has not hugged it for a moment when giving himself up for the first time to science?
But then, if you are really thinking about humanity, if you look to the good of mankind in your studies, a formidable question arises before you; for, however little you may have of the critical spirit, you must at once note that in our society of today science is only an appendage to luxury, which serves to render life pleasanter for the few, but remains absolutely inaccessible to the bulk of mankind.
More than a century has passed since science laid down sound propositions as to the origins of the universe, but how many have mastered them or possess the really scientific spirit of criticism? A few thousands at the outside, who are lost in the midst of hundreds of millions still steeped in prejudices and superstitions worthy of savages, who are consequently ever ready to serve as puppets for religious impostors.
Or, to go a step further, let us glance at what science has done to establish rational foundations for physical and moral health. Science tells us how we ought to live in order to preserve the health of our own bodies, how to maintain in good conditions of existence the crowded masses of our population. But does not all the vast amount of work done in these two directions remain a dead letter in our books? We know it does. And why? Because science today exists only for a handful of privileged persons, because social inequality which divides society into two classes - the wage-slaves and the grabbers of capital-renders all its teachings as to the conditions of a rational existence only the bitterest irony to nine-tenths of mankind.
I could give plenty more examples, but I stop short: only go outside Faust's closet, whose windows, darkened by dust, scarce let the light of heaven glimmer on its shelves full of books; look round, and at each step you will find fresh proof in support of this view.
It is now no longer a question of accumulating scientific truths and discoveries. We need above everything to spread the truths already mastered by science, to make them part of our daily life, to render them common property. We have to order things so that all, so that the mass of mankind, may be capable of understanding and applying them; we have to make science no longer a luxury but the foundation of every man's life. This is what justice demands.
I go further: I say that the interests of science itself lie in the same direction. Science only makes real progress when a new truth finds a soil already prepared to receive it. The theory of the mechanical origin of heat, though enunciated in the last century in the same terms that Hirn and Clausius formulate it today, remained for eighty years buried in the academical records until such time as knowledge of physics had spread widely enough to create a public capable of accepting it. Three generations had to go by before the ideas of Erasmus Darwin on the variations of species could be favorably received from his grandson and admitted by academical philosophers, and not without pressure from public opinion even then. The philosopher, like the poet or artist, is always the product of the society
|