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  Post� le mercredi 27 juillet 2005 @ 22:00:37 by AnarchOi
Contributed by: AnarchOi
DroitPublications des Temps nouveaux n�19.� 1901




Le saint-simonien Adolphe Blanqui avait eu parfaitement raison de faire ressortir, dans son �Histoire de l'Economie politique�, l'importance que les formes �conomiques ont eue dans l'histoire de l'humanit�, pour d�terminer les formes politiques de la soci�t� et m�me ses conceptions sur le droit, la morale, et la philosophie. A cette �poque, les lib�raux et les radicaux donnaient toute leur attention au r�gime politique et m�connaissaient les cons�quences du r�gime bourgeois qui s'intronisait alors en France, sur les ruines de la premi�re r�publique. Il �ait donc tout naturel que, pour faire ressortir l'importance du facteur �conomique, et pour attirer l'attention sur un sujet m�connu par les meilleurs esprits, ainsi que sur un immense mouvement socialiste qui commen�ait � peine (son �Histoire� est dat�e de 1837), il exag�r�t m�me l'importance du facteur �conomique et qu'il cherch�t � construire toute l'histoire comme une superstructure sur les relations �conomiques. C'�tait n�cessaire, ou en tout cas in�vitable. Cela se r�p�te continuellement dans l'histoire des sciences. �A d'autres�, devait-il se dire, �la t�che de faire ressortir l'importance des autres facteurs : formes politiques de gouvernement, id�es sur la justice, conceptions th�ologiques et le reste. Moi, je dois faire ressortir toute l'importance de mon sujet. L'importance des autres n'est d�j� que trop d�montr�e.�

On sait jusqu'� quelles exag�rations cette id�e fut port�e depuis par l'�cole social-d�mocratique allemande, et on conna�t les efforts que nous, anarchistes, faisons pour attirer l'attention et l'�tude sur cet autre facteur de la vie des soci�t�s, l'Etat.

Il faut reconna�tre cependant que nous-m�mes, en luttant pour l'abolition de la structure n�cessairement hi�rarchique, centralis�e, jacobine et antilibertaire par principe, qui a nom Etat, � que nous aussi, nous avons forc�ment n�glig� jusqu'� un certain point dans notre critique des institutions actuelles la ci-nomm�e Justice. Nous en avons souvent parl�, les journaux anarchistes ne cessent de la critiquer, et cependant, nous ne l'avons pas encore suffisamment sap�e dans ses fondements m�mes.

C'est pour attirer davantage l'attention et pour provoquer la discussion � ce sujet, que ce rapport fut �crit.


L'�tude du d�veloppement des institutions am�ne forc�ment � la conclusion que l'Etat et la Justice � c'est-�-dire le juge, le tribunal, institu�s sp�cialement pour �tablir la justice dans la soci�t� � sont deux institutions qui, non seulement coexistent dans l'histoire, mais sont intimement li�es entre elles par des liens de cause et effet. L'institution de juges sp�cialement d�sign�s pour appliquer les punitions de la loi � ceux qui l'auront viol�e, am�ne n�cessairement la constitution de l'Etat. Et quiconque admet la n�cessit� du juge et du tribunal sp�cialement d�sign�s pour cette fonction, avec tout le syst�me de lois et de [...

LACUNE : une page
...] tout chez les agriculteurs, mais survivant dans les bandes militaires), et celle de compensation � l'individu et � la famille l�s�e se r�pand. Avec l'apparition de la famille s�par�e, patriarcale et poss�dant fortune (en b�tail ou en esclaves enlev�s � d'autres tribus), la compensation prend de plus en plus le caract�re d'�valuation de ce que �vaut� (en possession) l'homme bless�, l�s� de quelque fa�on, ou tu� : tant pour l'esclave, tant pour le paysan, tant pour le chef militaire ou roitelet que telle famille aura perdu. Cette �valuation des hommes constitue l'essence des premiers codes barbares.
La commune de village se r�unit et elle constate le fait par l'affirmation de six ou douze jur�s de chacune des deux parties qui veulent emp�cher la vengeance brutale de se produire et pr�f�rent payer et accepter une certaine compensation. Les vieux de la commune, ou les bardes qui retiennent la loi (l'�valuation des hommes de diff�rentes castes) dans leurs chants, ou bien des juges invit�s par la commune, d�terminent le taux de la l�sion : tant de b�tail pour une telle blessure ou pour tel meurtre. Pour le vol, c'est simplement la restitution de la chose vol�e ou de son �quivalent, plus une amende pay�e aux dieux locaux ou � la commune.

Mais peu � peu, au milieu des migrations et des conqu�tes, les communes libres de beaucoup de peuplades sont asservies, les tribus et les f�d�rations aux usages diff�rents se m�lent sur un m�me territoire, il y a les conqu�rants et les conquis. Et il y a en plus le pr�tre et l'�v�que �sorciers redout�s � de la religion chr�tienne qui sont venus s'�tablir parmi eux. Et peu � peu, au barde, au juge invit�, aux anciens qui d�terminaient jadis le taux de la compensation, se substitue le juge envoy� par l'�v�que, le chef de la bande militaire des conqu�rants, le seigneur ou le roitelet. Ceux-ci, ayant appris quelque chose dans les monast�res ou � la cour des roitelets, et s'inspirant des exemples du Vieux Testament, deviendont peu � peu juges dans le sens moderne du mot. L'amende qui �tait jadis pay�e aux dieux locaux � � la commune � va maintenant � l'�v�que, au roitelet, � son lieutenant, ou au seigneur. L'amende devient le principal, tandis que la compensation allou�e aux l�s�s pour le mal qui leur fut fait, perd de son importance vis-�-vis de l'amende pay�e � ce germe de l'Etat. L'id�e de punition commence � s'introduire, puis � dominer. L'Eglise chr�tienne surtout ne veut pas se contenter d'une compensation ; elle veut punir, imposer son autorit�, terroriser selon le mod�le de ses devanci�res h�bra�ques. Une blessure faite � un homme du clerg� n'est plus une simple blessure : c'est un crime de l�se-divinit�. En plus de la compensation, il faut le ch�timent, et la barbarie du ch�timent va en croissant. Le pouvoir s�culaire fait de m�me.



Aux dixi�me et onzi�me si�cle se dessine la r�volution des communes urbaines. Elles commencent par chasser le juge de l'�v�que, du seigneur ou du roitelet, et elles font leur �conjuration�. Les bourgeois jurent d'abandonner d'abord toutes les querelles surgies de la loi du talion. Et lorsque de nouvelles querelles surgiront, de ne jamais aller vers le juge de l'�v�que ou du seigneur, mais d'aller vers la guilde, la paroisse, ou la commune. Les syndics �lus par la guilde, la rue, la paroisse, la commune, ou, dans les cas plus graves, la guilde, la paroisse, la commune r�unies en assembl�e pleini�re, d�cideront la compensation � accorder � la personne l�s�e.

En outre, l'arbitrage � tous les degr�s � entre particuliers, entre guildes, entre communes � prend une extension r�ellement formidable.

Mais, d'autre part, le christianisme et l'�tude renouvel�e du droit romain font aussi leur chemin dans les conceptions populaires. Le pr�tre ne fait parler que des vengeances d'un dieu m�chant et vengeur. Son argument favori (il l'est encore jusqu'� ces jours) est la vengeance �ternelle qui sera inflig�e � celui qui aura p�ch� envers les prescriptions du clerg�. Et, s'appuyant sur les paroles des �vangiles concernant les poss�d�s par le diable, il voit un poss�d� dans chaque criminel et invente toutes les tortures pour chasser le diable du corps du �criminel�. Il le br�le au besoin. Et comme, d�s les premiers si�cles, le pr�tre conclut une alliance avec le seigneur, et que le pr�tre lui-m�me est toujours un seigneur la�que, et le pape un roi, le pr�tre fulmine aussi et poursuit de sa vengeance celui qui a manqu� � la foi la�que impos�e par le chef militaire, le seigneur, le roi, le pr�tre-seigneur, le roi-pape. Le pape lui-m�me, auquel on s'adresse continuellement comme � un arbitre supr�me, s'entoure de l�gistes vers�s dans le droit imp�rial et seigneurial romain. Le bon sens humain, la connaissance des us et coutumes, la compr�hension des hommes, ses �gaux, � qui faisaient jadis les qualit�s des tribunaux populaires � sont d�clar�s inutiles, nuisibles, favorisant les mauvaises passions, les inspirations du diable, l'esprit rebelle. Le �pr�c�dent�, la d�cision de tel juge, fait loi, et pour lui donner plus de prise sur les esprits, on va chercher le pr�c�dent dans les �poques de plus en plus recul�es � dans les d�cisions et les lois de la Rome des empereurs et de l'Empire h�bra�que.

L'arbitrage dispara�t de plus en plus � mesure que le seigneur, le prince, le roi, l'�v�que et le pape deviennent de plus en plus puissants et que l'alliance des pouvoirs temporel et cl�rical devient de plus en plus intime. Ils ne permettent plus � l'arbitre d'intervenir et exigent par la force que les parties en litige comparaissent devant leurs lieutenants et juges. La compensation � la partie l�s�e dispara�t presque enti�rement des affaires �criminelles�, et se trouve bient�t presque enti�rement remplac�e par la vengeance, exerc�e au nom du Dieu chr�tien ou de l'Etat romain. Sous l'influence de l'Orient, les punitions deviennent de plus en plus atroces. L'Eglise, et apr�s elle le pouvoir temporel, arrivent � un raffinement de cruaut� dans la punition, qui rend la lecture ou la reproduction des punitions inflig�es aux quinzi�me et seizi�me si�cles presque impossibles pour un lecteur moderne.


Les id�es fondamentale sur ce point essentiel, cardinal de tout groupement humain, ont ainsi chang� du tout au tout entre le onzi�me et le seizi�me si�cle. Et lorsque l'Etat, en vertu des causes que nous avons cherch� � �claircir dans l'�tude sur �l'Etat et son r�le historique�, lorsque l'Etat s'empare des communes qui ont renonc� d�j�, m�me dans les id�es, aux principes f�d�ratifs d'arbitrage et de justice compensative populaire (essence de la commune du douzi�me si�cle) � la conqu�te est relativement facile. Les communes, sous l'influence du christianisme et du droit romain, �taient d�j� devenues de petits Etats, elles �taient d�j� devenues �tatistes dans leurs conceptiions dominantes.
Certainement, il est extr�mement int�ressant de tracer comment les changements �conomiques intervenus pendant ces cinq si�cles, comment le commerce lointain, l'exportation, la cr�ation de la banque et les emprunts communaux, les guerres, la colonisation et les germes de production sous la conduite d'un entrepreneur capitaliste, se substituent � la production, la consommation et le commerce communaux � il est tr�s int�ressant, disons-nous, de tracer comment ces divers et nombreux facteurs �conomiques influaient sur les id�es dominantes du si�cle. De superbes recherches dans ce sens ont �t� diss�min�es, en effet, par les historiens des communes dans leurs oeuvres, de m�me que quelques recherches (beaucoup plus difficiles, cependant, et toujours h�t�rodoxes) sur l'influence des id�es dominantes, chr�tiennes et romaines se trouvent aussi diss�min�es dans ces oeuvres. Mais il serait tout aussi faux et antiscientifique d'attribuer une influence exag�r�e, d�terminante, au premier de ces facteurs, comme il serait faux en botanique de dire que la somme de chaleur re�ue par une plante d�termine seule ou surtout sa croissance, et d'oublier l'influence de la lumi�re ou de l'humidit�. D'autant plus faux s'il s'agissait de pr�ciser les facteurs qui d�terminent les variations dans telle esp�ce.
Ce court aper�u historique permet d�j� d'apercevoir jusqu'� quel point l'institution pour la vengeance soci�taire, nomm�e justice, et l'Etat sont deux institutions corr�latives, se supportant mutuellement, s'engendrant l'une l'autre et historiquement ins�parables.
Mais il suffirait aussi d'une calme r�flexion pour comprendre combien les deux sont logiquement ins�parables ; combien toutes deux ont une origine commune dans un m�me cercle d'id�es sur l'autorit� veillant � la s�curit� de la soci�t� et exer�ant vengeance sur ceux qui rompent les pr�c�dents �tablis � la Loi.

Donnez-nous des juges, sp�cialement nomm�s par vous ou par vos gouvernants, pour nous venger contre ceux qui auront manqu� aux pr�c�dents l�gaux r�unis dans les codes, � ou seulement pour venger la Soci�t� au nom de la Loi contre les infractions aux coutumes sociables, et l'Etat en est la cons�quence logique. Et d'autre part, retenez l'institution pyramidale, centralis�e, s'immis�ant dans la vie des soci�t�s, que nous nommons l'Etat � et vous avez n�cessairement les juges nomm�s ou sanctionn�s par l'Etat, soutenus par le pouvoir ex�cutif pour se venger au nom de l'Etat contre ceux qui auront enfreint ses r�glements.



Nous vivons aujourd'hui une �poque o� une r�vision compl�te se fait de toutes les bases, de toutes les id�es fondamentales sur lesquelles reposent la soci�t� moderne. Nous qualifions de vol ou d'usurpation l�galis�e les droits de propri�t� sur le sol et le capital social ; nous nions ces droits. Nous qualifions de monopoles, constitu�s par une Mafia gouvernante, les droits acquis par les soci�t�s d'actionnaires des chemins de fer, de gaz, etc. Nous qualifions de brigands les Etats qui se ruent les uns sur les autres avec des buts de conqu�te.

Et il d�pend aujourd'hui de nous-m�mes, soit de nous arr�ter � moiti� chemin et, payant tribut � notre �ducation de vengeance chr�tienne et romaine, respecter l'enfant batard de ces deux courants d'id�es � la ci-nomm�e justice � ou bien de porter la hache tranchante de notre critique � cette institution qui est la vraie base du capitalisme et de l'Etat.

Ou bien, imbus de pr�jug�s de vengeance, d'un Dieu vengeur dont nous devons all�ger la t�che, et d'un Etat divinis� au point de le consid�rer comme l'incarnation de la justice, nous garderons l'institution � le bras s�culier du Dieu � que nous nommons Justice.

[...


LACUNE : 1 page
...] Il faut aussi des hommes pour interpr�ter les formules des lois, l'universit� des l�gistes. Et ces hommes deviendront n�cessairement les maniaques du verbe et de la lettre ; ils feront peser sur la soci�t� tout le poids des survivances h�rit�es de nos anc�tres. Ils nous crieront �Arri�re !� quand nous voudront marcher de l'avant.

Il faut, en outre, le licteur arm� de verges et de la hache � le pouvoir ex�cutif � la force mise au service du �Droit�, comme disent les apologistes de leurs propres vertus. Il faut la police, le mouchard, l'agent provocateur et leur aide, la prostitu�e ; il faut le bourreau ; il faut la prison, le gardien de prison, les travaux dans les prisons et tout le reste � toute la salet� inimaginable qui entoure et fait tache d'huile autour des universit�s du crime, des p�pini�res de tendances antisociales que deviennent fatalement toutes les prisons.

Et il faut enfin le gouvernement pour surveiller, organiser, grader l'arm�e de surveillants. Il faut un imp�t formidable pour maintenir cette machine, une l�gislation pour la faire marcher, et encore des juges, de la police et des prisons pour faire respecter la l�gislation p�nitentiaire.

Le juge am�ne avec lui l'Etat, et quiconque voudra �tudier dans l'histoire la croissance des Etats verra quelle part immense, fondamentale, primordiale, le juge a jou�e dans la constitution de l'Etat centralis� moderne.


Ou bien, apr�s avoir r�volutionn� nos id�es sur tant de points fondamentaux, que l'on croyait tr�s sinc�rement constituer la base m�me de toute soci�t� (propri�t�, mission divine des rois, etc.), nous descendrons encore plus jusqu'aux fondements m�mes, jusqu'� l'origine de toutes les oppressions. Nous porterons la torche de notre critique jusqu'� l'application de la justice confi�e � une caste sp�ciale, jusqu'au ramassis de pr�c�dents antiques : le Code.
Nous verrons alors que le Code (tous les codes) repr�sente un rassemblement de pr�c�dents, de formules emprunt�es � des conceptions de servitude �conomique et intellectuelle, absolument r�pugnantes aux conceptions qui se font jour parmi nous � socialistes de toutes �coles. Ce sont des formules cristallis�es, des �survivances�, que notre pass� esclave veut nous imposer, pour emp�cher notre d�veloppement. Et nous r�pudierons le Code � tous les codes. Peu nous importe qu'ils contiennent certaines affirmations de morale dont nous partageons nous-m�mes l'id�e g�n�rale. Une fois qu'ils imposent des punitions pour les affirmer, nous n'en voulons pas � sans parler des nombreuses affirmations serviles que chaque code m�le � son oeuvre de moralisation de l'homme par le fouet. Tout code est une cristallisation du pass�, �crite pour entraver le d�veloppement de l'avenir.

Continuant notre critique, nous d�couvrirons, sans doute, que toute punition l�gale est une vengeance l�galis�e, rendue obligatoire ; et nous nous demanderons si la vengeance est n�cessaire ? Sert-elle � maintenir les coutumes sociables ? Emp�che-t-elle la petite minorit� de gens enclins � les violer, d'agir � l'encontre des coutumes ? En proclamant le devoir de la vengeance, ne sert-elle pas � maintenir dans la soci�t� pr�cis�ment les coutumes antisociables ? Et quand nous nous demanderons si le syst�me de punitions l�gales, avec la police, le faux t�moin, le mouchard, l'�ducation criminelle en prison, le maniaque du code et le reste, ne sert pas � d�verser dans la soci�t� un flot de perversit� intellectuelle et morale, bien plus dangereux que les actes antisociables des �criminels� � quand nous nous serons seulement pos� cette question et aurons cherch� la r�ponse dans l'�tude de l'actualit�, nous verrons tout de suite qu'il ne peut y avoir d'h�sitation sur la r�ponse � donner. Nous rejeterons alors le syst�me de punitions, comme nous aurons rejet� les codes.

Affranchis intellectuellement de cette �survivance� - la plus mauvaise - nous pourrons alors �tudier (sans nous pr�occuper de ce que firent pour cela l'Eglise et l'Etat), quels sont les moyens les plus pratiques (�tant donn�s les hommes, ce qu'ils sont), pour d�velopper en eux les sentiments sociables et entraver le d�veloppement des sentiments antisociables.

Eh bien ! quiconque aura fait cette �tude, apr�s s'�tre d�barrass� de la tradition judiciaire, n'arrivera certainement pas � conclure en faveur du juge et du syst�me p�nitentiaire. Il cherchera ailleurs.

Il verra que l'arbitrage par un tiers, choisi par les parties en litige, serait amplement suffisant dans l'immense majorit� des cas. Il comprendra que la non-intervention de ceux qui assistent � une bagarre, ou � un conflit qui se pr�pare, est simplement une mauvaise habitude que nous avons acquise depuis que nous avons le juge, la police, le pr�tre et l'Etat, � que l'intervention active des amis et des voisins emp�cherait d�j� une immense majorit� de conflits brutaux.

Il comprendra aussi que se donner une police, des gendarmes, des bourreaux, des gardes-chiourmes et des juges, seulement pour op�rer la vengeance l�gale sur cette petite minorit� de gens qui rompent les coutumes sociables ou deviennent agressifs, au lieu de veiller tous pour soi et pour chacun � emp�cher l'agression ou � en r�parer les torts; qu'agir de cette fa�on est aussi irraisonnable et anti�conomique que de laisser le soin de diriger l'industrie � des patrons, au lieu de se grouper entre soi pour satisfaire ses besoins. Et si nous croyons l'homme capable d'arriver un jour � se passer de patrons, c'est simplement par habitude et par paresse de la pens�e que nous ne sommes pas arriv�s � comprendre que les hommes qui se passeront de patrons seront assez intelligents pour se passer de patrons en morale � des juges et de la police. Tout comme ils chercheront et trouveront le moyen de satisfaire leurs besoins sans patrons, ils sauront trouver les moyens (d�j� amplement indiqu�s) d'augmenter la sociabilit� humaine et d'emp�cher les �tres trop emport�s ou antosociables par nature (existent-ils seulement ?) d'�tre un danger pour la soci�t�. L'�ducation, l'existence plus ou moins garantie, le contact plus �troit entre les hommes, et surtout l'adoucissement des peines ont d�j� op�r� bien des changements frappants dans cette direction. Serions nous, dans une soci�t� collectiviste ou communiste, socialiste ou anarchiste, moins capables de pousser encore plus loin les changements ? Serions-nous inf�rieurs en cela � nos chers gouvernants actuels ?
Conclusions
La vindicte populaire organis�e, appel�e Justice, est une survivance d'un pass� de servitude, d�velopp� d'une part par les int�r�ts des classes privil�gi�es et d'autre part par les id�es du droit romain et celles de vengeance divine qui font tout aussi bien l'essence du christianisme que ses id�es de pardon et sa n�gation de la vengeance humaine.

L'organisation de la vengeance soci�taire sous le nom de Justice est corr�lative dans l'histoire avec la phase Etat. Logiquement aussi, elle en est ins�parable. Le juge implique l'Etat centralis�, jacobin ; et l'Etat implique le juge nomm� sp�cialement pour exercer la vengeance l�gale sur ceux qui se rendent coupables d'actes antisociaux.

Issue d'un pass� de servage �conomique, politique et intellectuel, cette institution sert � le perp�tuer. Elle sert � maintenir dans la soci�t� l'id�e de vengeance obligatoire, �rig�e en vertu. Elle sert d'�cole de passions antisociales dans les prisons. Elle d�verse dans la soci�t� un flot de d�pravations qui suinte autour des tribunaux et des ge�les par le policier, le bourreau, le mouchard, l'agent provocateur, les bureaux pour la moucharderie priv�e, etc, � ce flot grandissant tous les jours. Le mal exc�de en tout cas le bien que la justice est suppos�e accomplir par la menace de punition.

Une soci�t� qui trouverait anti�conomique et soci�tairement nuisible la pr�sente organisation de la vie �conomique livr�e au patron capitaliste, d�couvrirait certainement aussi que livrer le d�veloppement des sentiments sociables � une organisation de vengeance judiciaire est aussi enti�conomique et antilibertaire. Elle comprendrait que le Code n'est qu'une cristallisation, une divinisation de coutumes et de conceptions appartenant � un pass� que tous les socialistes r�pudient. Elle saurait se passer de l'institution judiciaire.

Elle trouverait les moyens de s'en passer dans l'arbitrage volontaire, dans les liens plus serr�s qui surgiraient entre tous les citoyens et les moyens puissants �ducatifs dont disposerait une soci�t� qui n'abandonnerait pas le soin de son hygi�ne morale au gendarme.



Pierre Kropotkine


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