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  Post� le mercredi 27 juillet 2005 @ 21:04:58 by AnarchOi
Contributed by: AnarchOi
Éthique anarchistesource : ?




[french]
Citoyennes et Citoyens,

Ce n'est pas sans une certaine h�sitation que je me suis d�cid� � prendre pour sujet de cette conf�rence la philosophie et l'id�al de l'Anarchie. Ceux qui sont persuad�s que l'Anarchie n'est qu'un ramassis de visions sur l'avenir et qu'une pouss�e inconsciente vers la destruction de toute la civilisation actuelle, sont encore bien nombreux, et pour d�blayer le terrain des pr�jug�s de notre �ducation il faudrait peut-�tre entrer dans des d�veloppements que l'on aborde difficilement dans une conf�rence. Il y a deux ou trois ann�es seulement, la grande presse parisienne ne soutenait-elle pas que la seule philosophie de l'anarchiste c'est la destruction, son seul argument ? la violence �
Cependant, on a tant parl� r�cemment des anarchistes qu'une partie du public a fini par lire et discuter nos doctrines. Quelques fois m�me on s'est donn� la peine de la r�flexion, et en ce moment, il y a, du moins, un point de gagn�. On admet volontiers que l'anarchiste poss�de un id�al ; on le trouve m�me trop beau, trop �lev� pour une soci�t� qui n'est pas compos�e que d'hommes d'�lite. Mais � n'est-il pas trop pr�tentieux de ma part de parler d'une philosophie l� o�, au dire de nos critiques, il n'y a que des visions p�les d'un avenir lointain ? L'Anarchie peut-elle pr�tendre � poss�der une philosophie, lorsqu'on refuse d'en reconna�tre une au socialisme ? C'est � quoi je vais essayer de r�pondre, en y mettant toute la pr�cision et toute la clart� possibles, et en vous priant de m'excuser d'avance si je r�p�te devant vous un exemple ou deux que j'ai d�j� mentionn�s dans une conf�rence faite � Londres, et qui, ce me semble, permettent de mieux saisir ce qu'il faut entendre par philosophie de l'Anarchie.
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Vous ne m'en voudrez certainement pas, si je prends tout d'abord quelques exemples �l�mentaires, emprunt�s aux sciences naturelles. Non pour en d�duire nos id�es sociales ? loin de l� ! Mais simplement pour mieux faire ressortir certains rapports, qu'il est plus facile de saisir dans les ph�nom�nes constat�s par les sciences exactes, qu'en cherchant ces exemples seulement dans les faits si complexes des soci�t�s humaines. Eh bien, ce qui nous frappe surtout dans les sciences exactes en ce moment, c'est la profonde modification qu'elles subissent depuis quelques ann�es dans toute leur fa�on de concevoir les faits de l'Univers et de les interpr�ter.

Il y eut un temps, vous le savez, o� l'homme s'imaginait la Terre plac�e au centre de l'Univers. Le Soleil, la Lune, les plan�tes et les �toiles semblaient rouler autour de notre globe et, pour l'homme, ce globe, habit� par lui, repr�sentait le centre de la cr�ation. Lui-m�me - �tre sup�rieur sur sa plan�te � �tait l'�lu du cr�ateur. Le Soleil, la Lune, les �toiles n'�taient faits que pour lui ; vers lui �tait port�e toute l'attention d'un dieu, qui veillait sur le moindre de ses actes, arr�tait pour lui le Soleil dans sa marche, voguait dans les nuages, lan�ant ses ond�es ou ses foudres sur les champs et sur les villes, pour r�compenser les vertus, ou ch�tier les crimes des habitants. Pendant des milliers d'ann�es l'homme a ainsi con�u l'univers.

Vous savez cependant quel immense changement se produisit au seizi�me si�cle dans toutes les conceptions de l'homme, lorsqu'il lui fut d�montr� que loin d'�tre le centre de l'Univers, la Terre n'�tait qu'un grain de sable dans le syst�me solaire � rien qu'une boule beaucoup plus petite que d'autres plan�tes ; que le Soleil lui-m�me, cet astre immense en comparaison de notre petite Terre, n'�tait qu'une �toile parmi tant d'autres �toiles sans nombre que nous voyons briller dans le ciel, fourmiller dans la voie lact�e. Combien l'homme parut petit devant cette immensit� sans bornes, combien ridicules sembl�rent ses pr�tentions ! Toute la philosophie de l'�poque, toutes les conceptions sociales et religieuses se ressentirent de cette transformation dans les id�es cosmogoniques. C'est de cette �poque seulement que datent les sciences naturelles, dont le d�veloppement actuel nous rend si fiers.

Mais un changement, encore plus profond et d'une port�e beaucoup plus grande, est en train de s'op�rer dans l'ensemble des sciences, et l'Anarchie, vous allez le voir, n'est qu'une des manifestations multiples de cette �volution. Elle n'est qu'une des branches de la philosophie nouvelle qui s'annonce.
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Prenez n'importe quel ouvrage d'astronomie de la fin du si�cle pass� ou du commencement du n�tre. Vous n'y trouverez plus, cela va sans dire, notre petite plan�te au centre de l'univers. Mais vous y rencontrerez � chaque pas l'id�e d'un astre central immense � le Soleil � qui par son attraction
puissante gouverne notre monde plan�taire. De cet astre central rayonne une force qui guide la marche des satellites et maintient l'harmonie du syst�me. Issues d'une agglom�ration centrale, les plan�tes ne sont pour ainsi dire que des bourgeons. A cette agglom�ration, elles doivent leur naissance ; � l'astre radiant qui la repr�sente encore, elles doivent tout : le rythme de leurs mouvements, leurs orbites savamment espac�es, la vie qui les anime et orne leur surface. Et lorsque des perturbations quelconques viennent troubler leur marche et les font d�vier de leurs orbites, l'astre central r�tablit l'ordre dans le syst�me, il en assure et perp�tue l'existence.

Cette conception s'en va aussi comme s'en est all�e l'autre. Apr�s avoir port� toute son attention sur le Soleil et les grandes plan�tes, l'astronome se met � l'�tude des infiniment petits qui peuplent l'univers. Et il d�couvre que les espaces interplan�taires et interstellaires sont peupl�s et sillonn�s dans toutes les directions imaginables de petits essaims de mati�re, invisibles, infimes quand on les prend s�par�ment, mais tout-puissants par leur nombre. Parmi ces masses, les unes, comme ce bolide qui l'autre jour semait la terreur en Espagne, sont encore assez grandes ; d'autres p�sent � peine quelques grammes ou centigrammes, tandis qu'autour d'elles voguent encore des poussi�res, presque microscopiques, remplissant les espaces.

Et c'est � ces poussi�res, � ces infiniment petits qui sillonnent l'�tendue dans tous les sens avec des vitesses vertigineuses, qui s'entrechoquent, s'agglom�rent et se d�sint�grent, partout et toujours, c'est � eux, dis?je, que l'astronome demande aujourd'hui d'expliquer, et l'origine de notre syst�me, Soleil, plan�tes, et satellites, et les mouvements qui animent ses diff�rentes parties, et l'harmonie de leur ensemble. Encore un pas, et bient�t l'attraction universelle elle-m�me ne sera plus qu'une r�sultante de tous les mouvements, d�sordonn�s et incoh�rents, de ces infiniments petits � des oscillations d'atomes qui se produisent dans toutes les directions possibles.

Ainsi le centre, l'origine de la force, transport� une fois de la Terre au Soleil, se trouve �parpill� maintenant, diss�min� : il est partout et nulle part. Avec l'astronome on s'aper�oit que les syst�mes solaires ne sont que l��uvre des infiniments petits, que la force qu'on croyait gouverner le syst�me n'est elle-m�me, peut-�tre, que la r�sultante des chocs de ces infiniment petits-: que l'harmonie des syst�mes stellaires n'est harmonie que parce qu'elle est une adaptation, une r�sultante de tous ces mouvements innombrables, s'additionnant, se compl�tant, s'�quilibrant les uns les autres.

Tout l'aspect de l'univers change avec cette nouvelle conception. L'id�e de force r�gissant le monde, de loi pr��tablie, d'harmonie pr�con�ue, dispara�t, pour faire place � cette harmonie que Charles Fourier avait entrevue un jour et qui n'est que la r�sultante des essaims innombrables de mati�re, marchant chacun devant soi, et se tenant mutuellement en �quilibre.
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Si ce n'�tait d'ailleurs que l'astronomie qui subit ce changement ! Mais non : la m�me modification se produit dans la philosophie de toutes les sciences sans exception ; celles qui traitent de la nature, comme celles qui traitent des rapports humains.

Dans les sciences physiques, les entit�s : chaleur, magn�tisme, �lectricit�, disparaissent. Quand un physicien parle aujourd'hui d'un corps �chauff� ou �lectris�, il ne voit plus une masse inanim�e, � laquelle viendrait s'ajouter une force inconnue. Il s'efforce de reconna�tre dans ce corps, et dans l'espace qui l'entoure, la marche, les vibrations des atomes infiniment petits qui se dirigent dans tous les sens, vibrent, se meuvent, vivent, et par leurs vibrations, leurs chocs, leur vie, produisent les ph�nom�nes de chaleur, de lumi�re, de magn�tisme ou d'�lectricit�.

Dans les sciences qui traitent de la vie organique, la notion de l'esp�ce et de ses variations s'efface et la notion de l'individu s'y substitue. Le botaniste et le zoologiste �tudient l'individu � sa vie, son adaptation au milieu. Des changements qui se produisent en lui, sous l'action de la s�cheresse ou de l'humidit�, de la chaleur ou du froid, de l'abondance ou de la pauvret� de la nourriture, de sa plus ou moins sensibilit� aux actions du milieu ext�rieur, na�tront les esp�ces ; et les variations de l'esp�ce ne sont plus pour le biologiste que des r�sultantes � des sommes de variations, qui se sont produites dans chaque individu s�par�ment. L'esp�ce sera ce que seront les individus, subissant chacun les m�mes influences sans nombre des milieux dans lesquels ils vivent, et auxquels ils r�pondent chacun � leur fa�on.

Et quand le physiologue parle de la vie d'une plante ou d'un animal, il y voit plut�t une agglom�ration, une colonie de millions d'individus s�par�s, qu'une personnalit� unie et indivisible. Il vous parle d'une f�d�ration d'organes digestifs, sensuels, nerveux, etc., tous tr�s intimement li�s entre eux, tous subissant le contre-coup du bien-�tre ou du malaise de chacun, mais vivant chacun de sa vie propre. � Chaque organe, chaque portion d'organe, � son tour, est compos� de cellules ind�pendantes qui s'associent pour lutter contre les conditions d�favorables � leur existence. L'individu est tout un monde de f�d�rations, il est tout un � cosmos � � lui seul ! Et dans ce monde, le physiologue voit les cellules autonomes du sang, des tissus, des centres nerveux; il reconna�t les milliards de corpuscules blancs � les phagocytes � qui se portent aux endroits du corps infect�s par des microbes, pour y livrer bataille aux envahisseurs. Plus que cela : dans chaque cellule microscopique, il d�couvre aujourd'hui un monde d'�l�ments autonomes, dont chacun vit de sa vie propre, recherche par lui-m�me le bien-�tre et l'atteint par le groupement, l'association avec d'autres que lui. Bref, chaque individu est un cosmos d'organes, chaque organe est un cosmos de cellules, chaque cellule est un cosmos d'infiniment petits ; et dans ce monde complexe, le bien-�tre de l'ensemble d�pend enti�rement de la somme de bien-�tre dont jouit chacune des moindres parcelles microscopiques de la mati�re organis�e.

Toute une r�volution se produit ainsi dans la philosophie de la vie.
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Mais c'est surtout en psychologie que cette r�volution am�ne aux cons�quences de la plus haute
port�e.

Tout r�cemment encore, le psychologue parlait de l'homme comme d'un �tre entier, un et indivisible. Rest� fid�le � la tradition religieuse, il aimait � classer les hommes en bons et mauvais, en intelligents et stupides, en �go�stes et altruistes. M�me chez les mat�rialistes du dix-huiti�me si�cle, l'id�e d'une �me, d'une entit� indivise, continuait � se maintenir.

Mais que penserait-on aujourd'hui d'un psychologue qui parlerait encore ce langage ! Le psychologue de nos jours voit dans l'homme une multitude de facult�s s�par�es, de tendances autonomes, �gales entre elles, fonctionnant chacune ind�pendamment, s'�quilibrant, se contredisant continuellement. Pris dans son ensemble, l'homme n'est plus pour lui qu'une r�sultante, toujours variable, de toutes ces facult�s diverses, de toutes ces tendances autonomes des cellules du cerveau et des centres nerveux. Toutes sont reli�es entre elles au point de r�agir chacune sur toutes les autres, mais elles vivent de leur vie propre, sans �tre subordonn�es � un organe central � l'�me.
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Sans que j'entre dans de plus amples d�tails, vous voyez ainsi qu'une modification profonde se produit en ce moment dans l'ensemble des sciences naturelles. Non pas qu'elles poussent leur analyse jusqu'� des d�tails que l'on aurait d'abord n�glig�s. Non ! Les faits ne sont point nouveaux, mais la fa�on de les concevoir est en train d'�voluer, et s'il fallait caract�riser cette tendance en peu de mots, on pourrait dire que, si autrefois la science s'attachait � �tudier les grands r�sultats et les grandes sommes (les int�grales, dirait le math�maticien), aujourd'hui elle s'attache surtout � �tudier les infiniment petits, les individus dont se composent ces sommes et dont elle a fini par reconna�tre l'ind�pendance et l'individualit�, en m�me temps que leur agr�gation intime.

Quant � l'harmonie que l'esprit humain d�couvre dans la nature et qui n'est, au fond, que la constatation d'une certaine stabilit� des ph�nom�nes, le savant moderne la reconna�t sans doute, aujourd'hui plus que jamais. Mais il ne cherche pas � l'expliquer par l'action des lois con�ues selon un certain plan, pr��tablies par une volont� intelligente.

Ce que l'on appelait � loi naturelle � n'est plus qu'un rapprochement entre certains ph�nom�nes, entrevu par nous, et chaque � loi � naturelle prend un caract�re conditionnel de causalit�, c'est-�-dire : si tel ph�nom�ne se produit dans de telles conditions, tel autre ph�nom�ne suivra. Point de loi plac�e en dehors du ph�nom�ne : chaque ph�nom�ne gouverne celui qui lui succ�de, non la loi.

Rien de pr�con�u dans ce que nous appelons l'harmonie de la nature. Le hasard des chocs et des rencontres a suffi pour l'�tablir. Tel ph�nom�ne durera des si�cles, parce que l'adaptation, l'�quilibre qu'il repr�sente, a pris des si�cles � s'�tablir ; tandis que tel autre ne durera qu'un instant, si cette forme d'�quilibre momentan� est n�e en un instant. Si les plan�tes de notre syst�me solaire ne s'entrechoquent pas et ne s'entred�truisent pas chaque jour, si elles durent des millions de si�cles, c'est parce qu'elles repr�sentant un �quilibre qui a pris des millions de si�cles pour s'�tablir, comme r�sultante des millions de forces aveugles. Si les continents ne sont pas continuellement d�truits par des secousses volcaniques, c'est qu'ils ont pris des milliers et des milliers de si�cles pour �tre �difi�s mol�cule � mol�cule et prendre leurs formes actuelles. Mais l'�clair ne durera qu'un instant, parce qu'il repr�sente une rupture momentan�e de l'�quilibre, une redistribution subite des forces.

L'harmonie appara�t ainsi comme l'�quilibre temporaire, �tabli entre toutes les forces, une adaptation provisoire ; et cet �quilibre ne durera qu'� une condition celle de se modifier continuellement; de repr�senter � chaque instant la r�sultante de toutes les actions contraires. Qu'une seule de ces forces soit g�n�e pour quelque temps dans son action, et l'harmonie dispara�tra. La force accumulera son effet, elle doit se faire jour, elle doit exercer son action, et si d'autres forces l'emp�chent de se manifester, elle ne s'an�antira pas pour cela, mais finira par rompre l'�quilibre, par briser l'harmonie, pour retrouver une nouvelle position d'�quilibre et travailler � une nouvelle adaptation. Telle l'�ruption d'un volcan dont la force emprisonn�e finit par briser les laves qui l'emp�chaient de vomir gaz, laves et cendres incandescentes. Telles les r�volutions. Une transformation analogue se produit en m�me temps dans les sciences qui traitent de l'homme.

Aussi, voyons-nous que l'histoire, apr�s avoir �t� l'histoire des royaumes, tend � devenir l'histoire des peuples, puis l'�tude des individus. L'historien veut savoir comment les membres dont se composait telle nation vivaient � telle �poque, quelles �taient leurs croyances, leurs moyens d'existence, quel id�al social se dessinait devant eux, et quels moyens ils poss�daient pour cheminer vers cet id�al. Et par l'action de toutes ces forces, jadis n�glig�es, il interpr�tera les grands ph�nom�nes historiques.

De m�me le savant qui �tudie la jurisprudence ne se contente plus d'�tudier tel ou tel code. Comme l'ethnologue, il veut conna�tre la gen�se des institutions qui se succ�dent ; il suit leur �volution � travers les �ges et, dans cette �tude, il s'applique bien moins � la loi �crite qu'aux usages locaux, au � droit coutumier �,dans lesquels le g�nie constructif des masses inconnues a trouv� son expression � toute �poque. Une science toute nouvelle s'�labore dans cette direction et elle promet de bouleverser les conceptions �tablies que nous avons apprises � l'�cole, arrivant � interpr�ter l'Histoire de la m�me mani�re que les sciences naturelles interpr�tent les ph�nom�nes de la nature. Enfin l'�conomie politique, qui fut � ses d�buts une �tude sur la richesse des nations, devient aujourd'hui une �tude sur la richesse des individus. Elle tient moins � savoir si telle nation fait ou non gros commerce ext�rieur ; elle veut s'assurer que le pain ne manque pas dans la chaumi�re du paysan et de l'ouvrier. Elle frappe � toutes les portes ? � celle du palais comme � celle du taudis et demande au riche comme au pauvre : �jusqu'� quel point vos besoins de n�cessaire et de luxe sont-ils satisfaits ? � Et comme elle constate que les besoins les plus pressants de bien-�tre ne le sont pas pour les neuf dixi�mes de l'humanit�, elle se pose la question que se poserait un physiologiste devant une plante ou un animal : - � Quels sont les moyens de satisfaire aux besoins de tous, avec la moindre perte de forces ? Comment une soci�t� peut-elle garantir � chacun et cons�quemment � tous, la plus grande somme de satisfaction et de bonheur ? �. C'est dans cette direction que la science �conomique se transforme ; et apr�s avoir �t� si longtemps une simple constatation de ph�nom�nes interpr�t�s dans l'int�r�t des riches minorit�s, elle tend � devenir (ou plut�t elle �labore les �l�ments pour devenir) une science au vrai sens du mot ? une physiologie des soci�t�s humaines.
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En m�me temps qu'une nouvelle vue d'ensemble, une nouvelle philosophie, s'�labore ainsi dans les sciences, nous voyons aussi s'�laborer une conception de la soci�t�, tout � fait diff�rente de celles qui ont pr�valu jusqu'� nos jours. Sous le nom d'Anarchie, surgit une interpr�tation nouvelle de la vie pass�e et pr�sente des soci�t�s en m�me temps qu'une pr�vision concernant leur avenir, con�ues l'une et l'autre dans le m�me esprit que la conception de la nature et dont je viens de parler.

L'Anarchie se pr�sente ainsi comme une partie int�grante de la philosophie nouvelle, et c'est pourquoi l'anarchiste se trouve en contact sur un si grand nombre de points avec les plus grands penseurs et po�tes de l'�poque actuelle.

En effet, il est certain qu'� mesure que le cerveau humain s'affranchit des id�es qui lui furent inculqu�es par les minorit�s de pr�tres, de chefs militaires, de juges tenant � asseoir leur domination et de savants pay�s pour la perp�tuer, � une conception de la soci�t� surgit, dans laquelle il ne reste plus de place pour ces minorit�s dominatrices. Cette soci�t�, rentrant en possession de tout le capital social accumul� par le travail des g�n�rations pr�c�dentes, s'organise pour mettre ce capital � profit dans l'int�r�t de tous, et se constitue sans refaire le pouvoir des minorit�s. Elle comprend dans son sein une vari�t� infinie de capacit�s, de temp�raments et d'�nergies individuelles : elle n'exclut personne. Elle appelle m�me la lutte, le conflit, parce qu'elle sait que les �poques de conflit, librement d�battus, sans que le poids d'une autorit� constitu�e f�t jet� d'un c�t� de la balance, furent les �poques du plus grand d�veloppement du g�nie humain. Reconnaissant que tous ses membres ont, de fait, des droits �gaux � tous les tr�sors accumul�s par le pass�, elle ne conna�t plus la division entre exploit�s et exploiteurs, entre gouvern�s et gouvernants, entre domin�s et dominateurs, et elle cherche � �tablir une certaine comptabilit� harmonique dans son sein, non en assujettissant tous ses membres � une autorit� qui, par fiction, serait cens�e repr�senter la soci�t�, non en cherchant � �tablir l'uniformit�, mais en appelant tous les hommes au libre d�veloppement, � la libre initiative � la libre action, et � la libre association.

Elle cherche le plus complet d�veloppement de l'individualit�, combin� avec le plus haut d�veloppement de l'association volontaire sous tous les aspects, � tous les degr�s possibles, pour tous les buts imaginables : association toujours changeante, portant en elle-m�me les �l�ments de sa dur�e, et rev�tant les formes qui, � chaque moment, r�pondent le mieux aux aspirations multiples de tous. Une soci�t� enfin, � laquelle les formes pr��tablies, cristallis�es par la loi r�pugnent; mais qui cherche l'harmonie dans l'�quilibre, toujours changeant et fugitif, entre les multitudes de forces vari�es et d'influences de toute nature, lesquelles suivent leur cours et, pr�cis�ment gr�ce � la libert� de se produire au grand jour et de se contrebalancer, peuvent provoquer les �nergies qui leur sont favorables, quand elles marchent vers le progr�s.

Cette conception et cet id�al de la soci�t� ne sont certainement pas nouveaux. Au contraire, quand nous analysons l'histoire des institutions populaires � le clan, la commune, le village, l'union de
m�tier, la �guilde�, et m�me la commune urbaine du Moyen-Age � ses premiers d�buts, nous retrouvons la m�me tendance populaire � constituer la soci�t� dans cette id�e � tendance qui fut toujours entrav�e d'ailleurs par les minorit�s dominatrices. Tous les mouvements populaires portaient plus ou moins ce cachet, et chez les anabaptistes et leurs pr�curseurs nous trouvons les m�mes id�es nettement exprim�es, malgr� le langage religieux dont on se servait alors. Malheureusement, jusqu'� la fin du si�cle pass�, cet id�al fut toujours entach� d'un esprit th�ocratique, et ce n'est que de nos jours qu'il se pr�sente d�barrass� des langes religieux, comme une notion de la soci�t� d�duite de l'observation des ph�nom�nes sociaux.

C'est seulement aujourd'hui que l'id�al de soci�t� o� chacun ne se gouverne que par sa propre volont� (laquelle est �videmment un r�sultat des influences?sociales que chacun subit), s'affirme sous son c�t� �conomique, politique et moral � la fois, et qu'il se pr�sente appuy� sur la n�cessit� du communisme, impos� � nos soci�t�s modernes par le caract�re �minemment social de notre production actuelle.
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En effet, nous savons fort bien aujourd'hui qu'il est futile de parler de libert� tant que l'esclave �conomique existe.

� Ne parle pas de libert� ? la pauvret� c'est l'esclavage ! � n'est plus une vaine formule : elle a p�n�tr� dans les id�es des grandes masses ouvri�res, elle s'infiltre dans toute la litt�rature de l'�poque, elle entra�ne ceux-l� m�me qui vivent de la pauvret� des autres et leur �te l'arrogance avec laquelle ils affirmaient jadis leurs droits � l'exploitation.

Que la forme actuelle d'appropriation du capital social ne peut plus durer ? l�-dessus des millions de socialistes dans les Deux Mondes sont d�j� d'accord. Les capitalistes eux-m�mes sentent qu'elle s'en va et n'osent plus la d�fendre avec l'aplomb d'autrefois. Leur seule d�fense se r�duit au fond � nous dire : � Vous n'avez rien invent� de mieux ! � Quant � nier les cons�quences funestes des formes actuelles de la propri�t�, ils ne le peuvent pas. Ils pratiquent ce droit, tant qu'on leur laisse encore la latitude, mais sans chercher � l'asseoir sur une id�e.

Cela se comprend.

Voyez, par exemple, cette ville de Paris � cr�ation de tant de si�cles, produit du g�nie de toute une nation, r�sultant du labeur de vingt ou trente g�n�rations. Comment soutenir devant l'habitant de cette ville, qui travaille chaque jour � l'embellir, � l'assainir, � l'alimenter, � la pourvoir de chefs-d��uvre du g�nie humain, � en faire un centre de pens�e et d'art ? comment soutenir devant lui, qui cr�e tout cela, que les palais qui ornent les rues de Paris appartiennent en pleine justice � ceux qui en sont aujourd'hui les propri�taires l�gaux, alors que nous tous en faisons la valeur puisque sans nous, elle serait nulle.

Pareille fiction peut se maintenir pendant quelque temps par l'adresse des �ducateurs du peuple. Les gros bataillons ouvriers peuvent m�me ne pas y r�fl�chir. Mais du moment qu'une minorit� d'hommes pensants agite cette question et la soumet � tous, il ne peut plus y avoir de doute sur la r�ponse. L'esprit populaire r�pond : � C'est par la spoliation qu'ils d�tiennent les richesses ! �.

De m�me, comment faire croire au paysan que cette terre seigneuriale ou bourgeoise appartient au propri�taire en droit l�gitime, lorsque le paysan nous dira l'histoire de chaque lopin de terre � dix lieues � la ronde ? Comment lui faire croire surtout qu'il soit utile pour la nation que monsieur un tel garde cette terre pour son parc, alors que tant de paysans des alentours ne demandent qu'� la cultiver ?

Comment faire croire enfin � l'ouvrier de telle usine, ou au mineur de telle mine, que l'usine et la mine appartiennent �quitablement � leurs ma�tres actuels, alors que l'ouvrier et m�me le mineur commencent � voir clair dans les Panama, les pots?de?vin, les chemins de fer fran�ais ou turcs, le pillage de l'Etat et le vol l�gal, sur lesquels se b�tit, la grande propri�t� commerciale ou industrielle ?

Au fait, les masses ont-elles jamais cru aux sophismes enseign�s par les �conomistes, plut�t pour confirmer les exploiteurs dans leurs droits que pour convertir les exploit�s ! �cras�s par la mis�re ne trouvant aucun appui dans les classes ais�es, le paysan et l'ouvrier ont simplement laiss� faire, quitte � affirmer leurs droits de temps � autre par des jacqueries. Et si tel ouvrier des villes a pu croire un moment que le jour arriverait o� l'appropriation personnelle du capital, profiterait � tous, en constituant un fonds de richesses au partage desquelles tout le monde serait appel�, cette illusion s'en va aussi comme tant d'autres. L'ouvrier s'aper�oit que d�sh�rit� il fut, d�sh�rit� il reste, que pour arracher � ses ma�tres la moindre partie des richesses constitu�es par ses efforts, il doit recourir � la r�volte ou � la gr�ve, c'est?�?dire s'imposer les transes de la faim, et affronter l'emprisonnement, si ce n'est s'exposer aux fusillades imp�riales, royales ou r�publicaines.

Mais un mal autrement plus profond du syst�me actuel s'affirme de plus en plus. C'est que dans l'ordre d'appropriation priv�e, tout ce qui sert � vivre et � produire ? le sol, l'habitation, la nourriture et l'instrument de travail une fois pass� aux mains de quelques-uns, ceux-ci emp�chent continuellement de produire ce qui est n�cessaire pour donner le bien-�tre � chacun. Le travailleur sent vaguement que notre puissance technique actuelle pourrait' donner � tous un large bien-�tre, mais il per�oit aussi comment le syst�me capitaliste et l'Etat emp�chent dans toutes les directions de conqu�rir ce bien-�tre.

Loin de produire plus qu'il ne faut pour assurer la richesse mat�rielle, nous ne produisons pas assez. Le paysan, quand il convoite les parcs et les jardins des flibustiers de l'industrie et des panamistes, autour desquels le juge et le gendarme montent la garde, comprend cela, puisqu'il r�ve de les couvrir de r�coltes qui auraient ? il le sait ?port� l'abondance dans les villages o� l'on se nourrit de pain � peine arros� de piquette.

Le mineur, lorsque, trois jours par semaine, il est forc� de se promener les bras ballants, pense aux tonnes de charbon qu'il pourrait extraire et dont on manque partout dans les m�nages pauvres.

Le travailleur, lorsque son usine ch�me et qu'il court les rues � la recherche de travail, voit les ma�ons ch�mer comme lui, alors qu'un cinqui�me de la population de Paris habite des taudis malsains ; il voit les cordonniers se plaindre de manque d'ouvrage alors que tant de gens manquent de chaussures, � et ainsi de suite.

En effet, si certains �conomistes se plaisent � faire des trait�s sur la surproduction et s'ils expliquent chaque crise industrielle par cette cause, ils seraient cependant bien embarrass�s si on les sommait de nommer un seul article que la France produise en quantit�s plus grandes qu'il n'en faut pour satisfaire les besoins de toute la population. Ce n'est certainement pas le bl� : le pays est forc� d'en importer. Ce n'est pas non plus le vin : les paysans n'en boivent que bien peu et lui substituent la piquette, et la population des villes doit se satisfaire de produits frelat�s. Ce ne sont �videmment pas les maisons : des millions vivent encore dans des chaumi�res � une ou deux ouvertures. Ce ne sont m�me pas les livres, bons ou mauvais, qui sont encore un objet de luxe pour le village. Un seul article est produit en quantit�s plus grandes qu'il n'en faut, � c'est le budg�tivore ; mais cette marchandise ne figure pas dans les cours d'�conomie politique, alors qu'elle en a bien les attributs, puisqu'elle se vend toujours au plus donnant.

Ce que l'�conomiste appelle surproduction n'est ainsi qu'une production qui d�passe la force d'achat des travailleurs, r�duits � la pauvret� par le Capital et l�Etat. Or, cette sorte de surproduction reste fatalement la caract�ristique de la production capitaliste actuelle, puisque Proudhon l'avait d�j� bien dit � les travailleurs ne peuvent pas acheter avec leurs salaires ce qu'ils ont produit, et grassement nourrir en m�me temps les nu�es d'oisifs qui vivent sur leurs �paules.

L'essence m�me du syst�me �conomique actuel est que l'ouvrier ne pourra jamais jouir du bien-�tre qu'il aura produit, et que le nombre de ceux qui vivent � ses d�pens ira toujours en augmentant. Plus un pays est avanc� en industrie, plus ce nombre est grand. Forc�ment encore, l'industrie est dirig�e, et devra �tre dirig�e, non pas vers ce qui manque pour satisfaire aux besoins de tous, mais vers ce qui, � un moment donn�, rapporte les plus gros b�n�fices, temporaires � quelques-uns. De toute n�cessit�, l'abondance des uns sera bas�e sur la pauvret� des autres, et le malaise du grand nombre devra �tre maintenu � tout prix, afin qu'il y ait des bras qui se vendent pour une partie seulement de ce qu'ils sont capables de produire ; sans cela, point d'accumulation priv�e du capital !

Ces traits caract�ristiques de notre syst�me �conomique en font l'essence m�me. Sans eux, il ne peut exister, car, qui donc vendrait sa force de travail pour moins que ce qu'elle est capable de donner, s'il n'y �tait forc� par la menace de la faim ? Et ces traits essentiels du syst�me en sont aussi la plus �crasante condamnation.
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Tant que l'Angleterre et la France furent les pionniers de l'industrie, au sein des nations arri�r�es dans le d�veloppement technique, et tant qu'elles purent vendre � leurs voisins leurs laines, leurs cotonnades et leurs soies, leur fer et leurs machines, ainsi que toute une s�rie d'objets de luxe, � des prix qui leur permettaient de s'enrichir aux d�pens de leur client�le, ? le travailleur pouvait �tre maintenu dans l'espoir que lui aussi serait appel� � s'approprier une part de plus en plus large du butin. Mais ces conditions disparaissent. Les nations arri�r�es il y a trente ans sont devenues � leur tour de grands producteurs de cotonnades, de laines, de soies, de machines et d'objets de luxe.

Dans certaines branches de l'industrie elles ont pris les devants et, sans parler du commerce lointain, o� elles combattent leurs sueurs a�n�es, elles viennent d�j� leur faire concurrence sur leurs propres march�s. En peu d'ann�es, l'Allemagne, la Suisse, l'Italie, les Etats-Unis, la Russie et le Japon, sont devenus des pays de grande industrie. Le Mexique, les Indes, voire m�me la Serbie, embo�tent le pas et que sera-ce quand le Chinois commencera � imiter le Japonais en fabriquant aussi pour le march� universel ?

Il en r�sulte que les crises industrielles dont la fr�quence et la dur�e vont en augmentant sont pass�es dans maintes industries � l'�tat chronique. De m�me, la guerre pour les march�s en Orient et en Afrique est depuis plusieurs ann�es � l'ordre du jour : voil� vingt-cinq ann�es d�j� que l'�p�e de la guerre europ�enne est suspendue sur les �tats europ�ens. Et si cette guerre n'a pas encore �clat�, c'est surtout, peut-�tre, parce que la grosse finance trouve avantageux que les �tats s'endettent toujours de plus en plus. Mais le jour o� la haute banque trouvera son compte � ce que la guerre �clate, les troupeaux humains seront lanc�s contre d'autres troupeaux et s'entretueront pour arranger les affaires des ma�tres financiers de l'univers.

Tout s'encha�ne, tout se tient dans le syst�me �conomique actuel, et tout concourt � rendre in�vitable la chute du syst�me industriel et marchand, sous lequel nous vivons. Sa dur�e n�est plus qu�une question de temps, que l�on peut chiffrer d�j� par ann�es et non plus par si�cles. Une affaire de temps � et d��nergie d�attaque de notre part ! Les paresseux ne font pas l�histoire : ils la subissent !
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C'est pourquoi des minorit�s si puissantes se constituent au sein de toutes les nations civilis�es, et demandent � hauts cris le retour � la communaut� de toutes les richesses accumul�es par le travail des g�n�rations pr�c�dentes. La communalisation du sol, des mines, des usines, des maisons habit�es et des moyens de transport est d�j� le mot d'ordre de ces fractions imposantes, et la r�pression � cette arme favorite des riches et des puissants - ne peut plus rien pour arr�ter la marche triomphale des esprits r�volt�s. Et si des millions de travailleurs ne se mettent pas encore en branle pour arracher de vive force le sol et l'usine aux accapareurs, - soyez s�rs que ce n'est pas faute d'en avoir envie. Ils attendent seulement, pour le faire, des �v�nements propices � un moment comme celui qui se pr�senta en 1848, o� ils pourront se lancer dans la d�molition du r�gime actuel, avec l'espoir d'�tre soutenus par un mouvement international.

Ce moment ne peut tarder de venir, car depuis que l'Internationale fut �cras�e par les gouvernements en 1872, � surtout depuis lors � elle a fait des progr�s immenses, dont ses plus ardents partisans souvent ne r�alisent pas l'importance. Elle est constitu�e de fait, dans les id�es, dans les sentiments, dans l'�tablissement de rapports continuels. Il est vrai que la ploutocratie fran�aise, anglaise, italienne, allemande sont autant de rivales. A tout instant elles peuvent m�me amener les peuples � se ruer les uns contre les autres. Pourtant, soyez s�rs que le jour o� la r�volution communale et sociale se fera en France, la France retrouvera les vieilles sympathies chez les peuples du monde, y compris les peuples allemand, italien et anglais. Et lorsque l'Allemagne, qui, entre parenth�ses, est plus proche d'une r�volution qu'on ne le pense, arborera le drapeau � malheureusement jacobin � de cette r�volution avec toute l'ardeur de la jeunesse et de la p�riode ascendante qu'elle traverse en ce moment, elle trouvera de ce c�t� du Rhin toutes les sympathies et tout l'appui d'un peuple qui aime les r�volutionnaires audacieux et hait l'arrogance de la ploutocratie.
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Diverses causes ont retard� jusqu'� pr�sent l'�closion de cette r�volution in�vitable. L'incertitude des rapports internationaux y est certainement pour quelque chose. Mais il y a, ce me semble, une autre cause, plus profonde, sur laquelle je voudrais attirer toute votre attention. Il se produit � de nombreux indices nous le font croire � chez les socialistes m�mes une transformation profonde dans les id�es, semblable � celle que j'ai esquiss�e au d�but de cette conf�rence, en parlant des sciences en g�n�ral. Et l'incertitude des socialistes concernant l'organisation de la soci�t� qu'ils d�sirent, paralyse jusqu'� un certain point leur �nergie. A ses d�buts, dans les ann�es quarante, le socialisme s'�tait pr�sent� comme communisme, comme r�publique unie et indivisible, comme dictature et jacobinisme gouvernemental, appliqu�s dans le domaine �conomique. Tel �tait l'id�al de l'�poque. Religieux ou libre-penseur, le socialiste d'alors �tait pr�t � se soumettre � n'importe quel gouvernement fort, voire m�me � l'empire, pourvu que ce gouvernement ref�t les rapports �conomiques � l'avantage du travailleur.

Une profonde r�volution s'est accomplie depuis, surtout chez les peuples latins et en Angleterre. Le communisme gouvernemental, comme le communisme th�ocratique, r�pugne aux travailleurs. Et cette r�pugnance fit surgir dans l'Internationale, une nouvelle conception, ou doctrine, le collectivisme. Cette doctrine, � ses d�buts signifiait, possession collective des instruments de travail (sans y comprendre le n�cessaire pour vivre) et le droit de chaque groupement d'accepter, pour ses membres, tel mode de r�tribution qu'il lui plairait, communiste ou individuel. Cependant peu � peu, ce syst�me se transforme en une esp�ce de compromis entre le communisme et la r�tribution individuelle du salariat. Aujourd'hui, le collectiviste veut que tout ce qui sert � la production devienne propri�t� commune, mais que chacun soit n�anmoins r�tribu� individuellement, en bons de travail, selon le nombre d'heures qu'il aura donn�es � la production. Ces bons serviraient � acheter dans les magasins sociaux toutes les marchandises, au prix de revient qui serait aussi estim� en heures de travail.

Mais si vous analysez bien cette id�e, vous conviendrez que son essence, ainsi que la r�sume un de nos amis, se r�duit � ceci :

o Communisme partiel dans la possession des instrument de travail et d'�ducation ; concurrence entre les individus et les groupes pour le pain, le logement, le v�tement ;
o Individualisme pour les oeuvres de la pens�e et de l�art ;
o Et assistance sociale pour les enfants, les malades, les personnes �g�es.

En un mot ? la lutte pour les moyens d'existence, mitig�e par la charit�. Toujours la maxime chr�tienne: � Blessez pour gu�rir ensuite ! � Et toujours la porte ouverte � l'inquisition pour savoir si vous �tes l'homme qu'il faut laisser lutter, ou bien l'homme que monsieur l'Etat doit secourir.

L'id�e vous le savez est vieille. Elle date de Robert Owen. Proudhon la pr�conisa en 1848 ; aujourd'hui on en fait du � socialisme scientifique �.

Il faut dire, cependant, que ce syst�me semble avoir peu de prise sur l'esprit des masses : on dirait qu'elles en pressentent les inconv�nients, pour ne pas dire l'impossibilit�.

D'abord, la dur�e de temps donn�e � un travail quelconque ne donne pas la mesure de l'utilit� sociale du travail accompli, et les th�ories de la valeur que l'on a voulu baser, depuis Adam Smith jusqu'� Marx, seulement sur le co�t de la production, �valu� en travail, n'ont pu r�soudre le probl�me de la valeur. D�s qu'il y a �change, la valeur d'un objet devient une quantit� complexe, qui d�pend, surtout du degr� de satisfaction qu'elle apporte aux besoins � non pas de l'individu, comme le disaient autrefois certains �conomistes, mais de la soci�t� enti�re, prise dans son ensemble. La valeur est un fait social. R�sultat d'un �change, elle a un double aspect : le c�t� peine et le c�t� satisfaction, l'un et l'autre con�us dans leur aspect social et non individuel.

D'autre part, quand on analyse les maux du r�gime �conomique actuel, on s'aper�oit � et le travailleur le sait tr�s bien � que leur essence est dans la n�cessit� forc�e pour le travailleur de vendre sa force de travail. N'ayant pas de quoi vivre pendant quinze jours � venir, plac� par l'Etat dans l'impossibilit� d'utiliser ses forces sans les vendre � quelqu'un, le travailleur se vend � celui qui lui promet de lui donner du travail ; il renonce aux b�n�fices que son travail pourrait lui apporter, il abandonne au patron la part de lion des produits qu'il fera, il abdique sa libert� m�me, il renonce au droit de faire valoir son opinion sur l'utilit� de ce qu'il va produire et sur la mani�re de le faire.

L'accumulation du capital r�sulte ainsi, non de sa facult� d'absorber la plus-value, mais de la n�cessit� dans laquelle le travailleur est plac�, de vendre sa force de travail � celui qui la vend �tant s�r d'avance de ne pas recevoir tout ce que cette force produit, d'�tre l�s� dans ses int�r�ts, de devenir l'inf�rieur de l'acheteur. Sans cela, le capitaliste n'aurait jamais cherch� � l'acheter. Ce qui fait que pour changer ce syst�me, il faut l'attaquer dans son essence, dans sa cause � la vente et l'achat. � Non dans ses effets, le capitalisme.

Les travailleurs en ont bien une vague intuition, et on les entend dire de plus en plus souvent qu'il n'y aura rien de fait si la r�volution sociale ne commence pas par la distribution des produits, si elle ne garantit � tous ce qui est n�cessaire pour vivre ? c'est?�?dire le logis, la nourriture, le v�tement. Et l'on sait que cela est tout � fait possible avec les moyens puissants de production dont nous disposons. � Rest� salari�, le travailleur resterait esclave de celui � qui il serait oblig� de vendre sa force, � que cet acheteur soit un particulier, ou l'Etat.

Dans l'esprit populaire � dans cette somme de milliers d'opinions qui traverseront les cerveaux humains on sent aussi que si l'Etat devait se substituer au patron dans son r�le d'acheteur et de surveillant de la force de travail, ce serait encore une tyrannie odieuse. L'homme du peuple ne raisonne pas sur des abstractions, il pense en termes concrets, et c'est pourquoi il sent que l'abstraction � �tat � rev�tirait pour lui la forme de nombreux fonctionnaires, pris parmi ses camarades d'usine ou d'atelier, et il sait � quoi s'en tenir sur leurs vertus ; excellents camarades aujourd'hui, ils deviennent demain des g�rants insupportables. Et il cherche la constitution sociale qui �limine les maux actuels, sans en cr�er de nouveaux.

C'est pourquoi le collectivisme n'a jamais passionn� les masses qui reviennent toujours au communisme, - mais � un communisme de plus en plus d�pouill� de la th�ocratie et de l'autoritarisme jacobin des ann�es quarante � au communisme libre, anarchiste.

Je dirai plus. En reportant continuellement ma pens�e sur ce que nous avons vu pendant ce quart de si�cle dans le mouvement social europ�en, je ne peux m'emp�cher de croire que le socialisme moderne est forc�ment amen� � faire un pas en avant vers le communisme libertaire ; et que, tant que ce pas ne sera pas fait, l'incertitude dans l'esprit populaire, que je viens de signaler, paralysera les efforts de la propagande socialiste.

Le socialisme me semble amen�, par la force m�me des choses, � accepter que la garantie mat�rielle de l'existence � tous les membres de la communaut� doit �tre le premier acte de la r�volution sociale. Mais il est aussi amen� � faire encore un pas. Il est forc� de reconna�tre que cette garantie doit se faire, non par l'Etat, mais compl�tement en dehors de l'Etat et sans son intervention.
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Qu'une soci�t�, rentr�e en possession de toutes les richesses accumul�es dans son sein, puisse largement assurer l'abondance � tous, en retour de quatre ou cinq heures par jour de travail effectif et manuel dans la production ? l�-dessus l'assentiment unanime de ceux qui ont r�fl�chi � cette question nous est d�j� acquis. Si chacun d�s son enfance apprenait � conna�tre d'o� vient le pain qu'il mange, la maison qu'il habite, le livre qu'il �tudie et ainsi de suite, et si chacun s'accoutumait � compl�ter le travail de la pens�e par le travail des bras dans quelque branche de la production manuelle, � la soci�t� pourrait facilement s'acquitter de cette t�che, sans m�me tabler sur les simplifications de la production que nous r�serve un avenir plus ou moins proche. Il suffit, en effet, de penser un moment au gaspillage inou�, inimaginable, de forces humaines qui se fait aujourd'hui, pour concevoir ce qu'une soci�t� civilis�e peut produire, avec quelle petite quantit� du travail de chacun, et quelles oeuvres grandioses elle pourrait entreprendre qui sont aujourd'hui hors de question. Malheureusement, la m�taphysique que l'on nomme l'�conomie politique ne s'est jamais occup�e de ce qui devait constituer son essence � l'�conomie des forces.

Sur la possibilit� de la richesse dans une soci�t� communiste, outill�e comme nous le sommes, il n'y a plus de doutes. L� ou les doutes surgissent, c'est lorsqu'il s'agit de savoir si pareille soci�t� peut exister sans que l'homme soit soumis dans tous ses actes au contr�le de l'Etat ; s'il n'est pas n�cessaire pour arriver au bien-�tre, que les soci�t�s europ�ennes sacrifient le peu de libert�s personnelles qu'elles ont reconquises durant ce si�cle, au prix de tant de sacrifices ? Une partie des socialistes affirme qu'il est impossible d'arriver � un pareil r�sultat sans sacrifier sa libert� sur l'autel de l'Etat. L'autre, � laquelle nous appartenons, pr�tend au contraire, que c'est seulement par l'abolition de l'Etat, par la conqu�te de la libert� enti�re de l'individu, par la libre entente, l'association et la f�d�ration absolument libres, que nous pouvons arriver au communisme � � la possession commune de notre h�ritage social, et � la production en commun de toutes les richesses.

L� est la question qui prime toutes les autres en ce moment et que le socialisme est amen� � r�soudre sous peine de voir tous ses efforts compromis, tout son d�veloppement ult�rieur paralys�. Analysons-la donc avec toute l'attention qu'elle m�rite.
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Si chaque socialiste veut se reporter en am�re dans ses souvenirs, il se rappellera sans doute la foule de pr�jug�s qui se r�veill�rent en lui, lorsqu'il arriva la premi�re fois � penser que l'abolition du syst�me capitaliste, de l'appropriation priv�e du sol et des capitaux, devient une n�cessit� historique.

La m�me chose se produit aujourd'hui chez celui qui entend dire pour la premi�re fois que l'abolition de l'�tat, de ses lois, de son syst�me entier de g�rance, de gouvernementalisme et de centralisation devient aussi une n�cessit� historique ; que l'abolition de l'un sans l'autre est mat�riellement impossible. Toute notre �ducation � faite, remarquez-le bien, par l'�glise et par l'Etat, dans l'int�r�t des deux � se r�volte contre cette conception.

Est-elle, cependant, moins juste pour cela ? Et dans l'holocauste de pr�jug�s que nous avons d�j� fait pour notre �mancipation, celui de l'Etat doit-il survivre ?
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Je ne vais pas faire ici la critique de l'Etat, tant de fois d�j� faite et refaite, et je suis forc� de renvoyer � une autre conf�rence l'analyse du r�le historique de l'Etat. Quelques consid�rations d'ordre g�n�ral nous suffiront.

Et d'abord, si l'homme, depuis ses origines, a toujours v�cu en soci�t�s, l'Etat n'est qu'une des formes de la vie sociale, toute r�cente encore pour nos soci�t�s europ�ennes. L'homme v�cut des milliers d'ann�es avant que les premiers �tats se fussent constitu�s ; Gr�ce et Rome exist�rent des si�cles durant, avant d'arriver aux Empires mac�donien et romain, et pour nous, Europ�ens modernes, les �tats ne datent que du seizi�me si�cle. Ce n'est qu'alors que la d�faite des communes libres fut achev�e, et que parvint � se constituer cette assurance mutuelle entre l'autorit� militaire, judiciaire, seigneuriale et capitaliste, qui a nom � �tat �.

Ce n'est qu'au seizi�me si�cle qu'un coup mortel fut port� aux id�es d'ind�pendance locale, d'union et d'organisation libre, de f�d�ration � tous les degr�s, entre des groupes souverains, poss�dant toutes les fonctions, aujourd'hui accapar�es par l'�tat. Ce n'est qu'� cette �poque que l'alliance entre l'�glise et le pouvoir naissant de la royaut� mit fin � cette organisation, bas�e sur le principe f�d�ratif, qui avait exist� du neuvi�me au quinzi�me si�cle et qui produisit en Europe la grande p�riode des cit�s libres du Moyen �ge, dont Sismondi et Augustin Thierry, malheureusement peu lus de nos jours, avaient si bien devin� le caract�re.

On conna�t les moyens par lesquels cette association entre le seigneur, le pr�tre, le marchand, le juge, le soldat et le roi assit sa domination. Ce fut par l'an�antissement de tous les contrats libres : des communaut�s de village, des guildes, des compagnonnages, des fraternit�s, des conjurations m�di�vales. Ce fut par la confiscation des terres de la commune et des richesses des guildes ; ce fut par la prohibition absolue et f�roce de toute sorte d'entente libre entre hommes ; ce fut par le massacre, la roue, le gibet, le glaive et le feu que l'�glise et l'�tat �tablirent leur domination � qu'ils arriv�rent � r�gner d�sormais sur des agglom�rations incoh�rentes de sujets, n'ayant plus aucune union directe entre eux.
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Aujourd'hui seulement, depuis vingt ans � peine, nous commen�ons � reconqu�rir, par la lutte, par la r�volte, quelques amorces du droit d'association, qui fut librement pratiqu� par les artisans et les cultivateurs du sol � travers tout le Moyen Age.

Et quelle est la tendance qui domine d�j� dans la vie des nations civilis�es ? N'est-ce pas celle de s'unir, de s'associer, de se constituer en mille et mille soci�t�s libres pour la satisfaction de tous les besoins multiples de l'homme civilis� ?

L'Europe se couvre en effet d'associations volontaires pour l'�tude, pour l'instruction, pour l'industrie et le commerce, pour la science, l'art et la litt�rature, pour l'exploitation et pour la r�sistance � l'exploitation, pour l'amusement et pour le travail s�rieux, pour la jouissance et pour l'abn�gation, pour tout ce qui fait la vie de l'�tre actif et pensant. Nous voyons surgir ces soci�t�s dans tous les coins et recoins de chacun des domaines : politique, �conomique, artistique, intellectuel. Les unes ne vivent que ce que vivent les roses, d'autres se maintiennent d�j� depuis des d�cennies, et toutes cherchent, en maintenant l'ind�pendance de chaque groupe, cercle, branche ou section, � se f�d�rer, � s'unir, par-dessus les fronti�res aussi bien que dans chaque nation, � couvrir toute la vie du civilis� d'un r�seau dont les mailles s'entrecroisent et s'enchev�trent. Leur nombre se chiffre d�j� par dizaines de mille, elles embrassent des millions d'adh�rents mais y a-t-il cinquante ans que l'Etat et l'Eglise commenc�rent � en tol�rer quelques-unes �quelques-unes � peine ?

Partout ces soci�t�s empi�tent d�j� sur les fonctions de l'Etat et cherchent � substituer l'action libre des volontaires � celle de l'�tat centralis�. En Angleterre on voit surgir des compagnies d'assurance contre le vol ; des soci�t�s de volontaires, pour la d�fense du territoire, des soci�t�s pour la d�fense des c�tes, que l'�tat cherche �videmment � placer sous sa gouverne, et dont il veut faire ses instruments de domination, mais dont l'id�e m�re fut de se passer de l'�tat. N'�taient l'�glise et l'�tat, les soci�t�s libres auraient d�j� conquis pour l��uvre volontaire l'immense domaine de l'�ducation. Et malgr� toutes les difficult�s, elles commencent � envahir ce domaine et elles y font d�j� sentir leur influence.

Et lorsqu'on constate les progr�s qui s'accomplissent dans cette direction, malgr� et contre l'�tat, qui tient � garder la supr�matie qu'il avait conquise pendant ces trois derniers si�cles ; lorsqu'on voit comment la soci�t� volontaire envahit tout et n'est arr�t�e dans ses d�veloppements que par la force de l'�tat, on est forc� de reconna�tre une puissante tendance, une force latente de la soci�t� moderne. Et on a droit de se poser cette question : � � Si d'ici cinq, dix ou vingt ans � peu importe � les travailleurs r�volt�s r�ussissaient � briser ladite soci�t� d'assurance mutuelle entre propri�taires, banquiers, pr�tres, juges et soldats ; si le peuple devient ma�tre de ses destin�es pour quelques mois et met la main sur les richesses qu'il a cr��es et qui lui appartiennent de droit � cherchera-t-il vraiment � reconstituer � nouveau cette pieuvre, l'�tat ? ou bien, ne cherchera-t-il pas plut�t � s'organiser du simple au compos�, selon l'accord mutuel et les besoins infiniment vari�s et toujours changeants de chaque localit�, pour s'assurer la possession de ces richesses, pour se garantir mutuellement la vie et produire ce qui sera trouv� n�cessaire � la vie ? �.

Suivra-t-il la tendance dominante du si�cle, ou bien marchera-t-il contre cette tendance et cherchera-t-il � reconstituer l'autorit� d�molie ?
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L'homme �duqu�, � � le civilis� a comme disait Fourier avec m�pris � fr�mit � l'id�e que la soci�t� pourrait un jour se trouver sans juges, sans gendarmes, sans ge�liers...

Mais franchement � en avez-vous autant besoin qu'on vous l'a dit dans les bouquins, bouquins �crits remarquez-le bien � par des savants, qui g�n�ralement connaissent bien ce qui a �t� �crit par d'autres avant eux, mais pour la plupart ignorent absolument le peuple et sa vie quotidienne ?

Si nous pouvons nous promener sans crainte, non seulement dans les rues de Paris, qui fourmillent de policiers, mais surtout dans les chemins ruraux o� l'on ne rencontre que de rares passants � est-ce � la police que nous devons cette s�curit� ? ou bien, plut�t � l'absence de gens qui tiennent � nous assommer ou � nous d�valiser ? Je ne parle �videmment pas de celui qui se trouve porteur de millions. Celui-l� � un proc�s r�cent nous l'apprend � est vite d�valis�, de pr�f�rence dans les endroits o� il y a autant de policiers que de lanternes. Non, je parle de l'homme qui craint pour sa vie et non pour sa bourse, remplie d'�cus mal acquis. � Ses craintes sont-elles r�elles ?

D'ailleurs l'exp�rience n'a-t-elle pas d�montr� tout r�cemment, que Jacques l'�ventreur faisait ses exploits sous les yeux de la police de Londres ? et elle est encore une des plus actives, � et qu'il ne cessa ses meurtres que lorsque la population elle-m�me de Whitechapel se mit � lui faire la chasse ?

Et dans nos rapports quotidiens avec les concitoyens, pensez-vous que ce soient r�ellement les juges, les ge�liers et les gendarmes qui emp�chent les actes antisociaux de se multiplier ? Le juge, toujours f�roce puisque maniaque de la loi, le d�lateur, le mouchard, le policier, tout ce monde interlope qui vivote autour des b�timents, nomm�s par d�rision palais de justice, ne d�versent-ils pas dans la soci�t� la d�moralisation � pleins flots ? Lisez les proc�s, jetez un regard derri�re la coulisse, poussez l'analyse plus loin que la fa�ade ext�rieure, et vous en sortez �c�ur�.

La prison qui tue dans l'homme toute volont� et toute force de caract�re, qui renferme dans ses murs plus de vices qu'on n'en rencontre sur aucun autre point du globe, n'a-t-elle pas toujours �t� l'universit� du crime ? La cour d'un tribunal n'est-elle pas une �cole de f�rocit� ? Et ainsi de suite.

On nous dit que quand nous demandons l'abolition de l'�tat et de tous ses organes, nous r�vons une soci�t�, compos� d'hommes meilleurs qu'ils ne le sont en r�alit�. � Non, mille fois non ! Tout ce que nous demandons, c'est qu'on ne rende pas les hommes pires qu'ils le sont, par de pareilles institutions-!
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Un jour, un l�giste allemand de grand renom, Thering, voulut r�sumer l'oeuvre scientifique de sa vie et r�diger un trait� dans lequel il se proposait d'analyser les facteurs qui maintiennent dans la soci�t� la vie sociale. � Le but dans le droit � (Der Zweck im Rechte), tel est le titre de cet ouvrage qui jouit d'une r�putation bien m�rit�e.

Il fit un plan �labor� de ce trait� et discuta avec beaucoup d'�rudition les deux facteurs coercitifs : le salariat et les autres formes de coercition inscrites dans la loi. A la fin de son ouvrage il r�serva deux paragraphes pour mentionner les deux facteurs non coercitifs, auxquels il n'attachait, comme de raison chez un juriste, qu'une m�diocre importance � le sentiment du devoir et le sentiment de sympathie.

Mais, qu'arriva-t-il ? A mesure qu'il analysait les facteurs coercitifs, il constatait leur insuffisance. Il leur consacra un volume entier d'analyse serr�e, et le r�sultat fut... d'amoindrir leur importance. Quand il commen�a les deux derniers paragraphes, quand il se mit � r�fl�chir sur les facteurs non-coercitifs de la soci�t�, il s'aper�ut de leur importance immense, pr�pond�rante ; il se vit forc� d'�crire un second volume, deux fois plus gros que le premier, sur ces deux facteurs, la restreinte volontaire et l'appui mutuel ? et encore n'analysa-t-il qu'une partie infime de ces derniers � ceux qui r�sultent des sympathies personnelles, ? et toucha � peine � la libre entente qui r�sulte des institutions sociales.

Eh bien, cessez de r�p�ter les formules apprises � l'�cole, pensez � ces id�es et il vous arrivera la m�me chose qui est arriv�e � Ihering : vous reconna�trez l'importance minime de la coercition, compar�e aux facteurs de l'assentiment volontaire, dans la soci�t�.

D'autre part si, suivant un conseil bien vieux, donn� par Bentham, vous vous mettez � r�fl�chir aux cons�quences funestes � directes et surtout indirectes � de la coercition l�gale, alors, comme Tolsto�, comme nous, vous prendrez en haine cet emploi de la force et vous arriverez � vous dire que la soci�t� poss�de mille autres moyens bien plus efficaces d'emp�cher les actes antisociaux ; si elle les n�glige aujourd'hui, c'est parce que son �ducation, faite par l'�glise et par l'Etat, sa couardise, sa paresse d'esprit, l'emp�chent de voir clair dans ces questions. Quand un enfant a fait une peccadille, il est si commode de le punir : cela coupe court � toute discussion ! Il est si facile, n'est-ce pas, de faire guillotiner un homme ? Surtout quand on a un Deibler pay� � l'ann�e ?

�a nous dispense de penser aux causes des crimes.
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On dit souvent que les anarchistes vivent dans un monde de r�ves d'avenir, et ne voient pas les choses du pr�sent. Nous ne les voyons que trop, peut-�tre, sous leurs vraies couleurs, et c'est ce qui nous fait porter la hache dans cette for�t de pr�jug�s autoritaires qui nous obs�dent.

Loin de vivre dans un monde de visions et d'imaginer les hommes meilleurs qu'ils ne sont, nous les voyons tels qu'ils sont, et c'est pourquoi nous affirmons que le meilleur des hommes est rendu essentiellement mauvais par l'exercice de l'autorit�, et que la th�orie de la � pond�ration des pouvoirs� et du � contr�le des autorit�s � est une formule hypocrite, fabriqu�e par les d�tenteurs du pouvoir pour faire croire au � peuple souverain � qu'ils m�prisent, que c'est lui qui gouverne.

C'est parce que nous connaissons les hommes que nous disons � ceux qui s'imaginent que, sans eux, les hommes s'entre-d�voraient : Vous raisonnez comme ce roi qui, renvoy� � la fronti�re, s'�criait : �Que vont devenir mes pauvres sujets sans moi ! �

Ah, si les hommes �taient ces �tres sup�rieurs dont les utopistes de l'autorit� aiment � nous parler, si nous pouvions fermer les yeux sur la r�alit� et vivre, comme eux, dans un monde d'illusions sur la sup�riorit� de ceux qui se croient appel�s au pouvoir, peut-�tre ferions?nous comme eux. Nous croirions aux vertus des gouvernants.

Avec des ma�tres vertueux, quel danger pouvait offrir l'esclavage ? Vous souvenez-vous du ma�tre d'esclaves dont on nous a tant parl�, il y a trente ans � peine ? N'�tait-il pas cens� prendre des soins paternels de ses esclaves ? Lui seul pouvait emp�cher ces paresseux, ces nonchalants, ces enfants impr�voyants de mourir de faim. Lui, �craser ses esclaves sous le fardeau du travail, ou les mutiler sous les coups ! Comment l'aurait-il fait puisque son int�r�t direct �tait de les bien nourrir, de bien les soigner, de les traiter comme ses enfants ! Et puis, � la loi � ne veillait-elle pas � punir les moindres �carts d'un ma�tre qui aurait oubli� ses devoirs ? Ah, que de fois on nous l'a dit ! Mais la r�alit� �tait telle que, revenu de son voyage au Br�sil, Charles Darwin fut hant� toute sa vie par les cris d'angoisse d'esclaves mutil�s, par les sanglots des femmes g�missant, leurs doigts serr�s dans les poucettes.

Si les messieurs plac�s au pouvoir �taient r�ellement ces �tres intelligents et d�vou�s � la cause publique, dont les pan�gyristes de l'autorit� aiment � nous entretenir, quelle jolie utopie gouvernementale et patronale n'arriverait-on pas � construire ! Le patron n'y serait jamais le tyran de l'ouvrier, il en serait le p�re ! L'usine serait un lieu de d�lices et jamais des populations de travailleurs ne seraient vou�es au d�p�rissement physique. L'�tat n'empoisonnerait pas ses ouvriers par la fabrication des allumettes � phosphore blanc, qu'il est si facile de remplacer par le phosphore rouge. Le juge n'aurait pas la f�rocit� de condamner la femme et les enfants de celui qu'il envoie en prison, � souffrir des ann�es de faim et de mis�re et � mourir un jour d'an�mie : jamais un procureur ne demanderait la t�te d'un accus� pour l'unique plaisir de faire valoir ses talents oratoires, et nulle part ne se trouverait un ge�lier ni un Deibler pour ex�cuter les sentences que les juges n'ont pas le courage d'ex�cuter eux-m�mes. Que dis-je ! On n'aurait jamais assez de Plutarques pour raconter les vertus des d�put�s, ayant les ch�ques en horreur! Biribi deviendrait une p�pini�re aust�re de vertus, et les arm�es permanentes seraient la joie des citoyens, puisque les soldats ne prendraient le fusil que pour parader devant les bonnes d'enfants, et pour porter des bouquets de fleurs � la pointe de leurs ba�onnettes !

Oh, la belle utopie, le beau r�ve de No�l que l'on fait, d�s qu'on


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