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  Post� le jeudi 21 d�cembre 2006 @ 02:44:20 by AnarchOi
Contributed by: AnarchOi
Philosophie




� J�ai vu avec un profond regret la continuation de la d�tresse dans les districts manufacturiers du pays. � paroles de la reine Victoria � la rentr�e du parlement. Si quelque chose est propre � faire r�fl�chir les souverains, c�est que, spectateurs plus ou moins impassibles des calamit�s humaines, ils sont, par la constitution m�me de la soci�t� et la nature de leur pouvoir, dans l�impossibilit� absolue de gu�rir les souffrances des peuples : il leur est m�me interdit de s�en occuper. Toute question de travail et de salaire, disent d�un commun accord les th�oriciens �conomistes et repr�sentatifs, doit demeurer hors des attributions du pouvoir. Du haut de la sph�re glorieuse o� les a plac�s la religion, les tr�nes, les dominations, les principaut�s, les puissances et toute la c�leste milice regardent, inaccessibles aux orages, la tourmente des soci�t�s ; mais leur pouvoir ne s��tend pas sur les vents et sur les flots. Les rois ne peuvent rien pour le salut des mortels. Et, en v�rit�, ces th�oriciens ont raison : le prince est �tabli pour maintenir, non pour r�volutionner ; pour prot�ger la r�alit�, non pour procurer l�utopie. Il repr�sente l�un des principes antagonistes : or, en cr�ant l�harmonie il s��liminerait lui-m�me : ce qui de sa part serait souverainement inconstitutionnel et absurde.

Mais, comme en d�pit des th�ories, le progr�s des id�es change sans cesse la forme ext�rieure des institutions, de mani�re � rendre continuellement n�cessaire cela m�me que le l�gislateur n�a ni voulu ni pr�vu ; qu�ainsi, par exemple, les questions d�imp�t deviennent questions de r�partition ; celles d�utilit� publique, questions de travail national et d�organisation industrielle ; celles de finances, op�rations de cr�dit ; celles de droit international, questions de douane et de d�bouch� : il reste d�montr� que le prince, ne devant jamais, d�apr�s la th�orie, intervenir dans des choses qui cependant, sans que la th�orie l�ait pr�vu, deviennent chaque jour et d�un mouvement irr�sistible objet de gouvernement, n�est et ne peut plus �tre, comme la divinit� dont il �mane, quoi qu�on ait dit, qu�une hypoth�se, une fiction. Et comme enfin il est impossible que le prince et les int�r�ts que sa mission est de d�fendre consentent � se r�duire et s�annihiler devant les principes en �mergence et les droits nouveaux qui se posent, il s�ensuit que le progr�s, apr�s qu�il s�est accompli dans les esprits d�un mouvement insensible, se r�alise dans la soci�t� par saccades, et que la force, malgr� les calomnies dont elle est l�objet, est la condition � sine qua non � des r�formes.

Toute soci�t� dans laquelle la puissance d�insurrection est comprim�e est une soci�t� morte pour le progr�s : il n�y a pas dans l�histoire de v�rit� mieux prouv�e. Et ce que je dis des monarchies constitutionnelles est �galement vrai des d�mocraties repr�sentatives : partout le pacte social a li� le pouvoir et conjur� la vie, sans qu�il ait �t� possible au l�gislateur de voir qu�il travaillait contre son propre but, ni de proc�der autrement. D�plorables acteurs des com�dies parlementaires, monarques et repr�sentants, voici donc enfin ce que vous �tes : des talismans contre l�avenir ! Chaque ann�e vous apporte les dol�ances du peuple ; et quand on vous demande le rem�de, votre sagesse se couvre la face ! Faut-il appuyer le privil�ge, c�est- �-dire cette cons�cration du droit du plus fort qui vous a cr��s, et qui change tous les jours ? Aussit�t, au moindre signe de votre t�te, s�agite, et court aux armes, et se range en bataille une nombreuse milice. Et quand le peuple se plaint que, malgr� son travail, et pr�cis�ment � cause de son travail, la mis�re le d�vore, quand la soci�t� vous demande � vivre, vous lui r�citez des actes de mis�ricorde ! Toute votre �nergie est pour l�immobilit�, toute votre vertu s��vanouit en aspirations ! Comme le pharisien, au lieu de nourrir votre p�re, vous priez pour lui ! Ah ! Je vous le dis, nous avons le secret de votre mission : vous n�existez que pour nous emp�cher de vivre.

Nolite Ergo Imperare, allez-vous-en !... pour nous, qui concevons sous un point de vue tout autre la mission du pouvoir ; nous qui voulons que l�oeuvre sp�ciale du gouvernement soit pr�cis�ment d�explorer l�avenir, de chercher le progr�s, de procurer � tous libert�, �galit�, sant� et richesse, continuons avec courage notre oeuvre de critique, bien s�rs, quand nous aurons mis � nu la cause du mal de la soci�t�, le principe d ses fi�vres, le motif de ses agitations, que la force ne nous manquera pas pour appliquer le rem�de.

I - Du r�le des machines, dans leurs rapports avec la libert�.

L�introduction des machines dans l�industrie s�accomplit en opposition � la loi de division, et comme pour r�tablir l��quilibre profond�ment compromis par cette loi. Pour bien appr�cier la port�e de ce mouvement et en saisir l�esprit, quelques consid�rations g�n�rales deviennent n�cessaires. Les philosophes modernes, apr�s avoir recueilli et class� leurs annales, ont �t� conduits par la nature de leurs travaux � s�occuper aussi d�histoire : et c�est alors qu�ils ont vu, non sans surprise, que � l�histoire de la philosophie � �tait la m�me chose au fond que la � philosophie de l�histoire � ; de plus, que ces deux branches de la sp�culation, en apparence si diverses, l�histoire de la philosophie et la philosophie de l�histoire, n��taient encore que la mise en sc�ne des conceptions de la m�taphysique, laquelle est toute la philosophie. Or, si l�on divise la mati�re de l�histoire universelle en un certain nombre de cadres, tels que math�matiques, histoire naturelle, �conomie sociale, etc., on trouvera que chacune de ces divisions contient aussi la m�taphysique.

Et il en sera de m�me jusqu�� la derni�re subdivision de la totalit� de l�histoire : en sorte que la philosophie enti�re g�t au fond de toute manifestation naturelle ou industrielle ; qu�elle ne fait acception ni des grandeurs ni des qualit�s ; que pour s��lever � ses conceptions les plus sublimes, tous les paradigmes se peuvent employer �galement bien ; enfin, que tous les postul�s de la raison se rencontrant dans la plus modeste industrie aussi bien que dans les sciences les plus g�n�rales, pour faire de tout artisan un philosophe, c�est-�- dire un esprit g�n�ralisateur et hautement synth�tique, il suffirait de lui enseigner, quoi ? Sa profession. Jusqu�� pr�sent, il est vrai, la philosophie, comme la richesse, s�est r�serv�e pour certaines castes : nous avons la philosophie de l�histoire, la philosophie du droit, et quelques autres philosophies encore ; c�est une esp�ce d�appropriation qui, ainsi que beaucoup d�autres d�aussi noble souche, doit dispara�tre. Mais, pour consommer cette immense �quation, il faut commencer par la philosophie du travail, apr�s quoi chaque travailleur pourra entreprendre � son tour la philosophie de son �tat.

Ainsi, tout produit de l�art et de l�industrie, toute constitution politique et religieuse, de m�me que toute cr�ature organis�e ou inorganis�e, n��tant qu�une r�alisation, une application naturelle ou pratique de la philosophie, l�identit� des lois de la nature et de la raison, de l��tre et de l�id�e, est d�montr�e ; et lorsque, pour notre part, nous �tablissons la conformit� constante des ph�nom�nes �conomiques avec les lois pures de la pens�e, l��quivalence du r�el et de l�id�al dans les faits humains, nous ne faisons que r�p�ter, sur un cas particulier, cette d�monstration �ternelle. Que disons-nous, en effet ? Pour d�terminer la valeur, en d�autres termes pour organiser en elle-m�me la production et la distribution des richesses, la soci�t� proc�de exactement comme la raison dans l�engendrement des concepts. D�abord elle pose un premier fait, �met une premi�re hypoth�se, la division du travail, v�ritable antinomie dont les r�sultats antagonistes se d�roulent dans l��conome sociale, de la m�me mani�re que les cons�quences auraient pu s�en d�duire dans l�esprit : en sorte que le mouvement industriel, suivant en tout la d�duction des id�es, se divise en un double courant, l�un d�effets utiles, l�autre de r�sultats subversifs, tous �galement n�cessaires et produits l�gitimes de la m�me loi. Pour constituer harmoniquement ce principe � double face et r�soudre cette antinomie, la soci�t� en fait surgir une seconde, laquelle sera bient�t suivie d�une troisi�me ; et elle sera la marche du g�nie social, jusqu�� ce qu�ayant �puis� toutes ses contradictions, -je suppose, mais cela n�est pas prouv�, que la contradiction dans l�humanit� ait un terme, -il revienne d�un bond sur toutes ses positions ant�rieures, et, dans une seule formule, r�solve tous ses probl�mes.

En suivant dans notre expos� cette m�thode du d�veloppement parall�le de la r�alit� et de l�id�e, nous trouvons un double avantage : d�abord, celui d��chapper au reproche de mat�rialisme, si souvent adress� aux �conomistes, pour qui les faits sont v�rit� par cela seul qu�ils sont des faits, et des faits mat�riels. Pour nous, au contraire, les faits ne sont point mati�re, car nous ne savons pas ce que veut dire ce mot mati�re, mais manifestations visibles d�id�es invisibles. � ce titre, les faits ne prouvent que selon la mesure de l�id�e qu�ils repr�sentent ; et voil� pourquoi nous avons rejet� comme ill�gitimes et non d�finitives la valeur utile et la valeur en �change, et plus tard la division du travail elle-m�me, bien que, pour les �conomistes, elles fussent toutes d�une autorit� absolue. D�autre part, on ne peut plus nous accuser de spiritualisme, id�alisme ou mysticisme : car, n�admettant pour point de d�part que la manifestation ext�rieure de l�id�e, id�e que nous ignorons, qui n�existe pas, tant qu�elle ne se r�fl�chit point, comme la lumi�re qui ne serait rien si le soleil existait seul dans un vide infini ; �cartant tout � � priori � th�ogonique et cosmogonique, toute recherche sur la substance, la cause, le moi et le non-moi, nous nous bornons � chercher les � lois � de l��tre, et � suivre le syst�me de ses apparences aussi loin que la raison peut atteindre.

Sans doute, au fond, toute connaissance s�arr�te devant un myst�re : tels sont, par exemple, la mati�re et l�esprit, que nous admettons l�un et l�autre comme deux essences inconnues, supports de tous les ph�nom�nes. Mais ce n�est point � dire pour cela que le myst�re soit le point de d�part de la connaissance, ni le mysticisme la condition n�cessaire de la logique : tout au contraire, la spontan�it� de notre raison tend � refouler perp�tuellement le mysticisme ; elle proteste � � priori � contre tout myst�re, parce que le myst�re n�est bon pour elle qu�� �tre ni�, et que la n�gation du mysticisme est la seule chose pour laquelle la raison n�ait pas besoin d�exp�rience. En somme, les faits humains sont l�incarnation des id�es humaines : donc, �tudier les lois de l��conomie sociale, c�est faire la th�orie des lois de la raison et cr�er la philosophie. Nous pouvons maintenant suivre le cours de nos recherches. Nous avons laiss�, � la fin du chapitre pr�c�dent, le travailleur aux prises avec la loi de division : comment cet infatigable Oedipe va-t-il s�y prendre pour r�soudre cette �nigme ? Dans la soci�t�, l�apparition incessante des machines est l�antith�se, la formule inverse de la division du travail ; c�est la protestation du g�nie industriel contre le travail parcellaire et homicide. Qu�est-ce, en effet, qu�une machine ? Une mani�re de r�unir diverses particules du travail que la division avait s�par�es. Toute machine peut �tre d�finie : un r�sum� de plusieurs op�rations, une simplification de ressorts, une condensation du travail, une r�duction de frais. Sous tous ces rapports, la machine est la contrepartie de la division. Donc, par la machine, il y aura restauration du travailleur parcellaire, diminution de peine pour l�ouvrier, baisse de prix sur le produit, mouvement dans le rapport des valeurs, progr�s vers de nouvelles d�couvertes, accroissement du bien-�tre g�n�ral.

Comme la d�couverte d�une formule donne une puissance nouvelle au g�om�tre, de m�me l�invention d�une machine est une abr�viation de main-d�oeuvre qui multiplie la force du producteur, et l�on peut croire que l�antinomie de la division du travail, si elle n�est pas enti�rement vaincue, sera balanc�e et neutralis�e. Il faut lire dans le cours de M. Chevalier les innombrables avantages qui r�sultent pour la soci�t� de l�intervention des machines : c�est un tableau saisissant auquel je me plais � renvoyer le lecteur. Les machines, se posant dans l��conomie politique contradictoirement � la division du travail, repr�sentent la synth�se s�opposant dans l�esprit humain � l�analyse ; et comme, ainsi qu�on le verra bient�t, dans la division du travail et dans les machines l��conomie politique tout enti�re est d�j� donn�e, de m�me avec l�analyse et la synth�se on a toute la logique, on a la philosophie. L�homme qui travaille proc�de n�cessairement et tout � tour par division et � l�aide d�instruments ; de m�me, celui qui raisonne fait n�cessairement et tour � tour de la synth�se et de l�analyse, rien, absolument rien de plus. Et le travail et la raison n�iront jamais au del� : Prom�th�e, comme Neptune, atteint en trois pas aux bornes du monde.

De ces principes, aussi simples, aussi lumineux que des axiomes, se d�duisent des cons�quences immenses. Comme dans l�op�ration intellectuelle l�analyse et la synth�se sont essentiellement ins�parables, et que, d�un autre c�t�, la th�orie ne devient l�gitime que sous la condition de suivre pied � pied l�exp�rience, il s�ensuit que le travail, r�unissant l�analyse et la synth�se, la th�orie et l�exp�rience en une action continue, le travail, forme ext�rieure de la logique, par cons�quent r�sumant la r�alit� et l�id�e, se repr�sente de nouveau comme mode universel d�enseignement. Fit Fabricando Faber : de tous les syst�mes d��ducation, le plus absurde est celui qui s�pare l�intelligence de l�activit�, et scinde l�homme en deux entit�s impossibles, un abstracteur et un automate. Voil� pourquoi nous applaudissons aux justes plaintes de M. Chevalier, de M. Dunoyer, et de tous ceux qui demandent la r�forme de l�enseignement universitaire ; voil� aussi ce qui fonde l�espoir des r�sultats que nous nous sommes promis d�une telle r�forme. Si l��ducation �tait avant tout exp�rimentale et pratique, ne r�servant le discours que pour expliquer, r�sumer et coordonner le travail ; si l�on permettait d�apprendre par les yeux et les mains � qui ne peut apprendre par l�imagination et la m�moire : bient�t l�on verrait, avec les formes du travail, se multiplier les capacit�s ; tout le monde, connaissant la th�orie de quelque chose, saurait par l� m�me la langue philosophique ; il pourrait � l�occasion, ne f�t-ce qu�une fois dans sa vie, cr�er, modifier, perfectionner, faire preuve d�intelligence et de compr�hension, produire son chef-d�oeuvre, en un mot se montrer homme. L�in�galit� des acquisitions de la m�moire ne changerait rien � l��quivalence des facult�s, et le g�nie ne nous para�trait plus que ce qu�il est en effet, la sant� de l�esprit. Les beaux esprits du dix-huiti�me si�cle ont longuement disput� sur ce qui constitue le � g�nie �, en quoi il diff�re du � talent �, ce qu�il faut entendre par � esprit �, etc. Ils avaient transport� dans la sph�re intellectuelle les m�mes distinctions qui, dans la soci�t�, s�parent les personnes.

Il y avait pour eux des g�nies rois et dominateurs, des g�nies princes, des g�nies ministres ; puis encore des esprits gentilshommes et des esprits bourgeois, des talents citadins et des talents campagnards. Tout au bas de l��chelle gisait la foule grossi�re des industrieux, �mes � peine �bauch�es, exclues de la gloire des �lus. Toutes les rh�toriques sont encore pleines de ces impertinences que l�int�r�t monarchique, la vanit� des lettr�s et l�hypocrisie socialiste s�efforcent d�accr�diter, pour l�esclavage perp�tuel des nations et le soutien de l�ordre de choses. Mais, s�il est d�montr� que toutes les op�rations de l�esprit se r�duisent � deux, analyse et syth�se, lesquelles sont n�cessairement ins�parables, quoique distinctes ; si, par une cons�quence forc�e, malgr� l�infinie vari�t� des travaux et des �tudes, l�esprit ne fait toujours que recommencer la m�me toile, l�homme de g�nie n�est autre chose qu�un homme de bonne constitution, qui a beaucoup travaill�, beaucoup m�dit�, beaucoup analys�, compar�, class�, r�sum� et conclu ; tandis que l��tre born�, qui croupit dans une routine end�mique, au lieu de d�velopper ses facult�s, a tu� son intelligence par l�inertie et l�automatisme.

Il est absurde de distinguer comme diff�rant de nature ce qui ne diff�re en r�alit� que par l��ge, puis de convertir en privil�ge et exclusion les divers degr�s d�un d�veloppement ou les hasards d�une spontan�it� qui, par le travail et l��ducation, doivent de jour en jour s�effacer. Les rh�teurs psychologues qui ont class� les �mes humaines en dynasties, races nobles, familles bourgeoises et prol�tariat, avaient pourtant observ� que le g�nie n��tait point universel, et qu�il avait sa sp�cialit� ; en cons�quence, Hom�re, Platon, Phidias, Archim�de, C�sar, etc., qui tous leur semblaient premiers dans leur genre, furent par eux d�clar�s �gaux et souverains de royaumes s�par�s. Quelle incons�quence ! Comme si la sp�cialit� du g�nie ne trahissait pas la loi m�me de l��galit� des intelligences ! Comme si, d�un autre c�t�, la constance du succ�s dans le produit du g�nie n��tait pas la preuve qu�il op�re selon des principes � lui �trangers, et qui sont le gage de la perfection de ses oeuvres, tant qu�il les suit avec fid�lit� et certitude ! Cette apoth�ose du g�nie, r�v�e les yeux ouverts par des hommes dont le babil demeura toujours st�rile, ferait croire � la sottise inn�e de la majorit� des mortels, si elle n��tait la preuve �clatante de leur perfectibilit�. Ainsi le travail, apr�s avoir diff�renci� les capacit�s et pr�par� leur �quilibre par la division des industries, compl�te, si j�ose ainsi dire, l�armement de l�intelligence par les machines. D�apr�s les t�moignages de l�histoire comme d�apr�s l�analyse, et nonobstant les anomalies caus�es par l�antagonisme des principes �conomiques, l�intelligence diff�re chez les hommes, non par la puissance, la nettet� ou l��tendue ; mais, en premier lieu, par la sp�cialit�, ou, comme dit l��cole, par la d�termination qualitative ; secondement par l�exercice et l��ducation.

Donc, chez l�individu comme chez l�homme collectif, l�intelligence est bien plus une facult� qui vient, qui se forme et se d�veloppe, Quoe Fit, qu�une entit� ou ent�l�chie qui existe toute form�e, ant�rieurement � l�apprentissage. La raison, ou quelque nom qu�on lui donne, g�nie, talent, industrie, est au point de d�part une virtualit� nue et inerte, qui peu � peu grandit, se fortifie, se colore, se d�termine et se nuance � l�infini. Par l�importance de ses acquisitions, par son capital en un mot, l�intelligence diff�re et diff�rera toujours d�un individu � l�autre ; mais comme puissance, �gale dans tous � l�origine, le progr�s social doit �tre, en perfectionnant incessamment ses moyens, de la rendre � la fin chez tous encore �gale. Sans cela le travail resterait pour les uns un privil�ge, et pour les autres un ch�timent. Mais l��quilibre des capacit�s, dont nous avons vu le pr�lude dans la division du travail, ne remplit pas toute la destination des machines, et les vues de la providence s��tendent fort au del�. Avec l�introduction des machines dans l��conomie, l�essor est donn� � la libert�. La machine est le symbole de la libert� humaine, l�insigne de notre domination sur la nature, l�attribut de notre puissance, l�expression de notre droit, l�embl�me de notre personnalit�.

Libert�, intelligence, voil� donc tout l�homme : car, si nous �cartons comme mystique et inintelligible toute sp�culation sur l��tre humain consid�r� au point de vue de la substance � esprit ou mati�re �, il ne nous reste plus que deux cat�gories de manifestations, comprenant, la premi�re, tout ce que l�on nomme sensations, volitions, passions, attractions, instincts, sentiments ; l�autre, tous les ph�nom�nes class�s sous les noms d�attention, perception, m�moire, imagination, comparaison, jugement, raisonnement, etc. Quant � l�appareil organique, bien loin qu�il soit le principe ou la base de ces deux ordres de facult�s, on doit le consid�rer comme en �tant la r�alisation synth�tique et positive, l�expression vivante et harmonieuse. Car, comme de l��mission s�culaire que l�humanit� aura faite de ses principes antagonistes doit r�sulter un jour l�organisation sociale, tout de m�me l�homme doit �tre con�u comme le r�sultat de deux s�ries de virtualit�s. Ainsi, apr�s s��tre pos�e comme logique, l��conomie sociale, poursuivant son oeuvre, se pose comme psychologie. L��ducation de l�intelligence et de la libert�, en un mot le bien-�tre de l�homme, toutes expressions parfaitement synonymes, voil� le but commun de l��conomie politique et de la philosophie. D�terminer les lois de la production et de la distribution des richesses, ce sera d�montrer, par une exposition objective et concr�te, les lois de la raison et de la libert� ; ce sera cr�er � � posteriori � la philosophie et le droit : de quelque c�t� que nous nous tournions, nous sommes en pleine m�taphysique.

Essayons maintenant, avec les donn�es r�unies de la psychologie et de l��conomie politique, de d�finir la libert�. S�il est permis de concevoir la raison humaine, � son origine, comme un atome lucide et r�fl�chissant, capable de repr�senter un jour l�univers, mais au premier instant vide de toute image ; on peut de m�me consid�rer la libert�, au d�but de la conscience, comme un point vivant, Punctum Saliens, une spontan�it� vague, aveugle, ou plut�t indiff�rente, et capable de recevoir toutes les impressions, dispositions et inclinations possibles. La libert� est la facult� d�agir et de n�agir pas, laquelle, par un choix ou d�termination (j�emploie ici le mot d�termination au passif et � l�actif tout � la fois) quelconque, sort de son indiff�rence et devient � volont� �. Je dis donc que la libert�, de m�me que l�intelligence, est de sa nature une facult� ind�termin�e, informe, qui attend sa valeur et son caract�re des impressions du dehors ; facult� par cons�quent n�gative au d�part, mais qui peu � peu se d�termine et se dessine par l�exercice, je veux dire par l��ducation. L��tymologie, telle que du moins je la comprends, du mot libert�, fera encore mieux entendre ma pens�e. Le radical est Lib-Et, il pla�t � Cfallemlieben, aimer � ; d�o� l�on a fait Lib-Eri, enfants, ceux qui nous sont chers, nom r�serv� aux enfants du p�re de famille ; Lib-Ertas, condition, caract�re ou inclination des enfants de race noble ; Lib-Ido, passion d�esclave, qui ne reconna�t ni Dieu, ni loi, ni patrie, synonyme de Licentia, mauvaise conduite. Suivant que la spontan�it� se d�termine utilement, g�n�reusement, ou en bien, on l�a nomm�e Libertas ; suivant qu�au contraire elle se d�termine d�une mani�re nuisible, vicieuse et l�che, en mal, on l�a appel�e Libido.

Un savant �conomiste, M. Dunoyer, a donn� une d�finition de la libert� qui, rapproch�e de la n�tre, ach�vera d�en d�montrer l�exactitude : " j�appelle libert� ce pouvoir que l�homme acquiert d�user de ses forces plus facilement... etc. " M. Dunoyer n�a vu la libert� que par son c�t� n�gatif, c�est-�-dire comme si seulement elle �tait synonyme � d�affranchissement des obstacles �. � ce compte, la libert� ne serait pas une facult� chez l�homme, elle ne serait rien. Mais bient�t M. Dunoyer, tout en persistant dans son incompl�te d�finition, saisit le vrai c�t� de la chose : c�est alors qu�il lui arrive de dire que l�homme, en inventant une machine, sert sa libert�, non pas, comme nous nous exprimons, parce qu�il la d�termine, mais, selon le style de M. Dunoyer, parce qu�il lui �te une difficult�. " ainsi, le langage articul� est un meilleur instrument que le langage par signes... etc. " je ne rel�verai pas tout ce que cette mani�re de repr�senter la libert� renferme d�inexact et d�illogique. Depuis Destutt De Tracy, dernier repr�sentant de la philosophie de Condillac, l�esprit philosophique s�est obscurci parmi les �conomistes de l��cole fran�aise ; la peur de l�id�ologie a perverti leur langage, et l�on s�aper�oit, en les lisant, que l�adoration du fait leur a fait perdre jusqu�au sentiment de la th�orie. J�aime mieux constater que M. Dunoyer, et l��conomie politique avec lui, ne s�est pas tromp� sur l�essence de la libert�, force, �nergie ou spontan�it� indiff�rente de soi � toute action, par cons�quent �galement susceptible de toute d�termination bonne ou mauvaise, utile ou nuisible.

M. Dunoyer a si bien eu le soup�on de la v�rit�, qu�il �crit lui-m�me : " au lieu de consid�rer la libert� comme un dogme, je la pr�senterai comme un � r�sultat � ; au lieu d�en faire l�attribut de l�homme, j�en ferai � l�attribut de la civilisation � ; au lieu d�imaginer des formes de gouvernement propres � l��tablir, j�exposerai de mon mieux comment elle � na�t de tous nos progr�s �. Puis il ajoute, avec non moins de raison : " on remarquera combien cette m�thode diff�re de celle de ces philosophes dogmatiques... etc. D�apr�s cet expos�, on peut r�sumer en quatre lignes l�ouvrage qu�a voulu faire M. Dunoyer : revue des obstacles qui � entravent � la libert�, et des moyens � instruments, m�thodes, id�es, coutumes, religions, gouvernements, etc. � qui la � favorisent �. Sans les omissions, l�ouvrage de M. Dunoyer e�t �t� la philosophie m�me de l��conomie politique. Apr�s avoir soulev� le probl�me de la libert�, l��conomie politique nous en fournit donc une d�finition conforme de tout point � celle que donne la psychologie et que sugg�rent les analogies du langage : et voil� comment peu � peu l��tude de l�homme se trouve transport�e de la contemplation du moi, � l�observation des r�alit�s. Or, de m�me que les d�terminations de la raison dans l�homme ont re�u le nom � d�id�es � � id�es sommaires, suppos�es � � priori �, ou principes, conceptions, cat�gories ; et id�es secondaires, ou plus sp�cialement acquises et empiriques � ; � de m�me les d�terminations de la libert� ont re�u le nom de � volitions �, sentiments, habitudes, moeurs.

Puis, le langage, figuratif de sa nature, continuant � fournir les �l�ments de la premi�re psychologie, on a pris l�habitude d�assigner aux id�es, comme lieu ou capacit� o� elles r�sident, � l�intelligence � ; et aux volitions, sentiments, etc., la � conscience �. Toutes ces abstractions ont �t� pendant longtemps prises pour des r�alit�s par les philosophes, dont aucun ne s�apercevait que toute distribution des facult�s de l��me est n�cessairement oeuvre de fantaisie, et que leur psychologie n��tait qu�un mirage. Quoi qu�il en soit, si nous concevons maintenant ces deux ordres de d�terminations, la raison et la libert�, comme r�unis et fondus par l�organisation en une � personne � vivante, raisonnable et libre, nous comprendrons aussit�t qu�elles doivent se pr�ter un secours mutuel et s�influencer r�ciproquement. Si, par erreur ou inadvertance de la raison, la libert�, aveugle de sa nature, prend une fausse et funeste habitude, la raison ne tardera pas elle-m�me � s�en ressentir ; au lieu d�id�es vraies, conformes aux rapports naturels des choses, elle ne retiendra que des pr�jug�s, d�autant plus difficiles � extirper ensuite de l�intelligence, qu�ils seront devenus par l��ge plus chers � la conscience. Dans cet �tat, la raison et la libert� sont amoindries ; la premi�re est troubl�e dans son d�veloppement, la seconde comprim�e dans son essor, et l�homme est d�voy�, c�est- �-dire tout � la fois m�chant et malheureux. Ainsi, lorsqu�� la suite d�une aperception contradictoire et d�une exp�rience incompl�te, la raison eut prononc� par la bouche des �conomistes qu�il n�y avait point de r�gle de la valeur, et que la loi du commerce �tait l�offre et la demande, la libert� s�est livr�e � la fougue de l�ambition, de l��go�sme et du jeu ; le commerce n�a plus �t� qu�un pari, soumis � certaines r�gles de police ; la mis�re est sortie des sources de la richesse ; le socialisme, esclave lui-m�me de la routine, n�a su que protester contre les effets, au lieu de s��lever contre les causes ; et la raison a d� reconna�tre, par le spectacle de tant de maux, qu�elle avait fait fausse route.

L�homme ne peut arriver au bien-�tre qu�autant que sa raison et sa libert� non-seulement marchent d�accord, mais ne s�arr�tent jamais dans leur d�veloppement. Or, comme le progr�s de la libert�, de m�me que celui de la raison, est ind�fini, et comme d�ailleurs ces deux puissances sont intimement li�es et solidaires, il faut conclure que la libert� est d�autant plus parfaite qu�elle se d�termine plus conform�ment aux lois de la raison, qui sont celles des choses ; et que si cette raison �tait infinie, la libert� elle-m�me deviendrait infinie. En d�autres termes, la pl�nitude de la libert� est dans la pl�nitude de la raison : Summa Lex, Summa Libertas. Ces pr�liminaires �taient indispensables pour bien appr�cier le r�le des machines, et faire ressortir l�encha�nement des �volutions �conomiques. � ce propos, je rappellerai au lecteur que nous ne faisons point une histoire selon l�ordre des temps, mais selon la succession des id�es. Les phases ou cat�gories �conomiques sont dans leur manifestation tant�t contemporaines, tant�t interverties ; et de l� vient l�extr�me difficult� qu�ont �prouv�e de tout temps les �conomistes � syst�matiser leurs id�es ; de l� le chaos de leurs ouvrages, m�me les plus recommandables sous tout autre rapport, tels que ceux d�Ad Smith, Ricardo et J B Say. Mais les th�ories �conomiques n�en ont pas moins leur succession logique et leur s�rie dans l�entendement : c�est cet ordre que nous nous sommes flatt� de d�couvrir, et qui fera de cet ouvrage tout � la fois une philosophie et une histoire.

II - Contradiction des machines. Origine du capital et du salariat.

Par cela m�me que les machines diminuent la peine de l�ouvrier, elles abr�gent et diminuent le travail, qui e la sorte devient de jour en jour plus offert et moins demand�. Peu � peu, il est vrai, la r�duction des prix faisant augmenter la consommation, la proportion se r�tablit, et le travailleur est rappel� : mais comme les perfectionnements industriels se succ�dent sans rel�che, et tendent continuellement � substituer l�op�ration m�canique au travail de l�homme, il s�ensuit qu�il y a tendance constante � retrancher une partie du service, partant � �liminer de la production les travailleurs. Or, il en est de l�ordre �conomique comme de l�ordre spirituel : hors de l��glise point de salut, hors du travail, point de subsistance. La soci�t� et la nature, �galement impitoyables, sont d�accord pour ex�cuter ce nouvel arr�t. � Lorsqu�une nouvelle machine, ou en g�n�ral un proc�d� exp�ditif quelconque, dit J B Say, remplace un travail humain d�j� en activit�, une partie des bras industrieux, dont le service est utilement suppl��, demeure sans ouvrage. -une machine nouvelle remplace donc le travail d�une partie des travailleurs, mais ne diminue pas la quantit� des choses produites ; car alors on se garderait de l�adopter ; elle d�place le revenu .

Mais l�effet ult�rieur est tout � l�avantage des machines : car si l�abondance du produit et la modicit� du prix de revient font baisser la valeur v�nale, le consommateur, c�est-�-dire tout le monde, en profitera. " l�optimisme de Say est une infid�lit� � la logique et aux faits. Il ne s�agit pas seulement ici d�un petit nombre d�accidents, arriv�s pendant un laps de trente si�cles par l�introduction d�une, deux ou trois machines ; il s�agit d�un ph�nom�ne r�gulier, constant et g�n�ral. Apr�s que le revenu a �t� d�plac� �, comme dit Say, par une machine, il l�est par une autre, puis encore par une autre, et toujours par une autre, tant qu�il reste du travail � faire et des �changes � effectuer. Voil� comme le ph�nom�ne doit �tre pr�sent� et envisag� : mais alors convenons qu�il change singuli�rement d�aspect. Le d�placement du revenu, la suppression du travail et du salaire est un fl�au chronique, permanent, ind�l�bile, une sorte de chol�ra qui tant�t appara�t sous la figure de Guttemberg, puis qui rev�t celle d�Arkwright ; ici on le nomme Jacquard, plus loin James Watt ou marquis de Jouffroy.

Apr�s avoir s�vi plus ou moins longtemps sous une forme, le monstre en prend une autre ; et les �conomistes, qui le croient parti, de s��crier : ce n��tait rien ! Tranquilles et satisfaits, pourvu qu�ils appuient de tout le poids de leur dialectique sur le c�t� positif de la question, ils ferment les yeux sur le c�t� subversif, sauf cependant, lorsqu�on leur reparlera de mis�re, � recommencer leurs sermons sur l�impr�voyance et l�ivrognerie des travailleurs. En 1750, -cette observation est de M. Dunoyer ; elle donne la mesure de toutes les �lucubrations de m�me esp�ce : -" en 1750 donc, la population du duch� de Lancaster �tait de 300 000 �mes. " en 1801, gr�ce au d�veloppement des machines � filer, cette population �tait de 672 000 �mes. " en 1831, elle �tait de 1 336 000 �mes. " au lieu de 40, 000 ouvriers qu�occupait anciennement l�industrie cotonni�re, elle en occupe, depuis l�invention des machines, 1 500 000. " M. Dunoyer ajoute que dans le temps o� le nombre des ouvriers employ�s � ce travail prit cette extension singuli�re, le prix du travail devint une fois et demie plus consid�rable. Donc la population n�ayant fait que suivre le mouvement industriel, son accroissement a �t� un fait normal et irr�prochable ; que dis-je ? Un fait heureux, puisqu�on le cite � l�honneur et gloire du d�veloppement m�canique.

Mais tout � coup M. Dunoyer fait volte-face : le travail ayant bient�t manqu� � cette multitude d�engins filateurs, le salaire dut n�cessairement d�cro�tre ; la population qu�avaient appel�e les machines, se trouva d�laiss�e par les machines, et M. Dunoyer de dire alors : c�est l�abus du mariage qui est cause de la mis�re. Le commerce anglais, sollicit� par son immense client�le, appelle de tous c�t�s des ouvriers, et provoque au mariage ; tant que le travail abonde, le mariage est chose excellente, dont on aime � citer les effets dans l�int�r�t des machines ; mais, comme la client�le est flottante, d�s que le travail et le salaire manquent, on crie � l�abus du mariage, on accuse l�impr�voyance des ouvriers. L��conomie politique, c�est-�-dire le despotisme propri�taire, ne peut jamais avoir tort : il faut que ce soit le prol�tariat. L�exemple de l�imprimerie a �t� maintes fois cit�, toujours dans une pens�e d�optimisme. Le nombre de personnes que fait vivre aujourd�hui la fabrication des livres est peut-�tre mille fois plus consid�rable que ne l��tait celui des copistes et enlumineurs avant Guttemberg ; donc, conclut-on d�un air satisfait, l�imprimerie n�a fait tort � personne. Des faits analogues pourraient �tre cit�s � l�infini, sans qu�un seul f�t � r�cuser, mais aussi sans que la question f�t un pas. Encore une fois, personne ne disconvient que les machines aient contribu� au bien-�tre g�n�ral : mais j�affirme, en regard de ce fait irr�fragable, que les �conomistes manquent � la v�rit� lorsqu�ils avancent d�une mani�re absolue que la simplification des proc�d�s � n�a eu nulle part pour r�sultat de diminuer le nombre des bras employ�s � une industrie � quelconque .

Ce que les �conomistes devraient dire, c�est que les machines, de m�me que la division du travail, sont tout � la fois, dans le syst�me actuel de l��conomie sociale, et une source de richesse, et une cause permanente et fatale de mis�re. " en 1836, dans un atelier de Manchester, neuf m�tiers, chacun de trois cent vingt-quatre broches, �taient conduits par quatre fileurs. Dans la suite on doubla la longueur des chariots, et l�on fit porter � chacun six cent quatre-vingts broches, et deux hommes suffirent � les diriger. " voil� bien le fait brut de l��limination de l�ouvrier par la machine. Par une simple combinaison, trois ouvriers sur quatre sont �vinc�s ; qu�importe que dans cinquante ans, la population du globe ayant doubl�, la client�le de l�Angleterre quadrupl�, de nouvelles machines �tant construites, les manufacturiers anglais reprennent leurs ouvriers ? Les �conomistes entendent-ils se pr�valoir, en faveur des machines, de l�accroissement de population ? Qu�ils renoncent alors � la th�orie de Malthus, et cessent de d�clamer contre la f�condit� excessive des mariages. " on ne s�arr�ta pas l� : bient�t une nouvelle am�lioration m�canique permit de faire faire par un seul ouvrier l�ouvrage qui en occupait quatre autrefois. " -nouvelle r�duction de trois quarts sur la main-d�oeuvre : en tout r�duction de quinze seizi�mes sur le travail d�homme. " un fabricant de Bolton �crit : l�allongement des chariots de nos m�tiers nous permet de n�employer que vingt-six fileurs l� o� nous en employions trente-cinq en 1837.

" -autre d�cimation des travailleurs : sur quatre il y a une victime. Ces faits sont extraits de la � revue �conomique de 1842 ; et il n�est personne qui ne puisse en indiquer d�analogues. J�ai assist� � l�introduction des m�caniques � imprimer, et je puis dire que j�ai vu de mes yeux le mal qu�en ont souffert les imprimeurs. Depuis quinze ou vingt ans que les m�caniques se sont �tablies, une partie des ouvriers s�est report�e sur la composition, d�autres ont quitt� leur �tat, plusieurs sont morts de mis�re : c�est ainsi que s�op�re la r�fusion des travailleurs � la suite des innovations industrielles. -il y a vingt ans, quatre-vingts �quipages � chevaux faisaient le service de navigation de Beaucaire � Lyon ; tout cela a disparu devant une vingtaine de paquebots � vapeur. Assur�ment le commerce y a gagn� ; mais cette population marini�re, qu�est-elle devenue ? S�est-elle transpos�e des bateaux dans les paquebots ? Non : elle est all�e o� vont toutes les industries d�class�es, elle s�est �vanouie. Au reste, les documents suivants, que j�extrais de la m�me source, donneront une id�e plus positive de l�influence des perfectionnements industriels sur le sort des ouvriers. " la moyenne des salaires par semaine, � Manchester, est 1 2 fr 5 oc... etc. " quel syst�me que celui qui conduit un n�gociant � penser avec d�lices que la soci�t� pourra bient�t se passer d�hommes ! � la m�canique a d�livr� le capital de l�oppression du travail ! � c�est exactement comme si le minist�re entreprenait de d�livrer le budget de l�oppression des contribuables.

Insens� ! Si les ouvriers vous co�tent, ils sont vos acheteurs : que ferez-vous de vos produits, quand, chass�s par vous, ils ne les consommeront plus ? Aussi, le contre-coup des machines, apr�s avoir �cras� les ouvriers, ne tarde pas � frapper les ma�tres ; car si la production exclut la consommation, bient�t elle-m�me est forc�e de s�arr�ter. " pendant le quatri�me semestre de 1841, quatre grandes faillites, arriv�es dans une ville manufacturi�re d�Angleterre, ont mis 1 720 personnes sur le pav�... etc. " l�ouvrier adulte redevient un apprenti, un enfant : ce r�sultat �tait pr�vu d�s la phase de la division du travail, pendant laquelle nous avons vu la qualit� de l�ouvrier baisser � mesure que l�industrie se perfectionne. En terminant, le journaliste fait cette r�flexion : " depuis 1836, l�industrie cotonni�re r�trograde ; " -c�est-�-dire qu�elle n�est plus en rapport avec les autres industries : autre r�sultat pr�vu par la th�orie de la proportionnalit� des valeurs. Aujourd�hui, les coalitions et les gr�ves d�ouvriers paraissent avoir cess� sur tous les points de l�Angleterre, et les �conomistes se r�jouissent avec raison de ce retour � l�ordre, disons m�me au bon sens. Mais parce que les ouvriers n�ajouteront plus d�sormais, j�aime � l�esp�rer du moins, la mis�re de leurs ch�mages volontaires � la mis�re que leur cr�ent les machines, s�ensuit-il que la situation soit chang�e ? Et si rien n�est chang� dans la situation, l�avenir ne sera-t-il pas toujours la triste copie du pass� ? Les �conomistes aiment � reposer leur esprit sur les tableaux de la f�licit� publique ; c�est � ce signe principalement qu�on les reconna�t, et qu�entre eux ils s�appr�cient. Toutefois il ne manque pas non plus parmi eux d�imaginations chagrines et maladives, toujours pr�tes � opposer aux r�cits de la prosp�rit� croissante les preuves d�une mis�re obstin�e.

M. Th�odore Fix r�sumait ainsi la situation g�n�rale, d�cembre 1844 : " l�alimentation des peuples n�est plus expos�e � ces terribles perturbations caus�es par les disettes et les famines... etc. " tous ces faits sont parfaitement vrais, et la cons�quence qu�on en tire en faveur des machines, on ne peut plus exacte : c�est qu�en effet elles ont imprim� au bien-�tre g�n�ral une impulsion puissante. Mais les faits que nous allons faire suivre ne sont pas moins authentiques, et la cons�quence qui en sortira contre les machines ne sera pas moins juste, savoir, qu�elles sont une cause incessante de paup�risme. J�en appelle aux chiffres de M. Fix lui-m�me. Sur 32 o, 000 ouvriers et 8 o, 000 domestiques r�sidant � Paris, il y a 23 o, 000 des premiers et 46, 000 des seconds, total, 276, 000, qui ne mettent pas aux caisses d��pargne. On n�oserait pr�tendre que ce sont 276, 000 dissipateurs et vauriens qui s�exposent � la mis�re volontairement. Or, comme parmi ceux-l� m�mes qui font des �conomies, il se trouve de pauvres et m�diocres sujets pour qui la caisse d��pargne n�est qu�un r�pit dans le libertinage et la mis�re, concluons que sur tous les individus vivant de leur travail, pr�s des trois quarts, ou sont impr�voyants, paresseux et d�bauch�s, puisqu�ils ne mettent pas � la caisse d��pargne, ou qu�ils sont trop pauvres pour r�aliser des �conomies. Il n�y a pas d�autre alternative. Mais, � d�faut de charit�, le sens commun ne permet pas d�accuser en masse la classe travailleuse : force est donc de rejeter la faute sur notre r�gime �conomique. Comment M. Fix n�a-t-il pas vu que ses chiffres s�accusaient eux-m�mes ? On esp�re qu�avec le temps, tous, ou presque tous les travailleurs mettront aux caisses d��pargne. Sans attendre le t�moignage de l�avenir, nous pouvons v�rifier sur-le-champ si cet espoir est fond�. D�apr�s le t�moignage de M. V�e, maire du 5 e arrondissement de Paris, " le nombre des m�nages indigents inscrits sur les contr�les des bureaux de bienfaisance est de 3 o, 000 : ce qui donne 65, 000 individus. " le recensement fait au commencement de 1846 a donn� 88, 474. -et les m�nages pauvres, mais non inscrits, combien sont-ils ? -autant. Mettons donc 180 000 pauvres non douteux, quoique non officiels.

Et tous ceux qui vivent dans la g�ne, m�me avec les dehors de l�aisance, combien encore ? -deux fois autant : total, 36 o, 000 personnes, � Paris, dans le malaise. " on parle du bl�, s��crie un autre �conomiste, M. Louis Leclerc ; mais est- ce qu�il n�y a pas des populations immenses qui se passent de pain ? Sans sortir de notre patrie, est-ce qu�il n�y a pas des populations qui vivent exclusivement de ma�s, de sarrasin, de ch�taignes ?... " M. Leclerc d�nonce le fait : donnons-en l�interpr�tation. Si, comme il n�est pas douteux, l�accroissement de population se fait sentir principalement dans les grandes villes, c�est-�-dire sur les points o� il se consomme le plus de bl�, il est clair que la moyenne par t�te a pu s�accro�tre sans que la condition g�n�rale f�t meilleure. Rien n�est menteur comme une moyenne. " on parle, continue le m�me, de l�accroissement de la consommation indirecte... etc. " je cite ce passage tout au long, parce qu�il r�sume sur un cas particulier tout ce qu�il y aurait � dire sur les inconv�nients � des machines. Il en est, par rapport au peuple, du vin comme des tissus, et g�n�ralement de toutes les denr�es et marchandises cr��es pour la consommation des classes pauvres. C�est toujours la m�me d�duction : r�duire par des proc�d�s quelconques les frais de fabrication, afin

1. de soutenir avec avantage la concurrence contre les coll�gues plus heureux ou plus riches ;

2. de servir cette innombrable client�le de spoli�s qui ne peuvent mettre le prix � rien, d�s lors que la qualit� en est bonne. Produit par les voies ordinaires, le vin co�te trop cher � la masse des consommateurs ; il court risque de demeurer dans les caves des d�bitants. Le fabricant de vins tourne la difficult� : ne pouvant m�caniser la culture, il trouve moyen, � l�aide de quelques accompagnements, de mettre le pr�cieux liquide � la port�e de tout le monde. Certains sauvages, dans leurs disettes, mangent de la terre ; l�ouvrier de la civilisation boit de l�eau. Malthus fut un grand g�nie. Pour ce qui regarde l�accroissement de la vie moyenne, je reconnais la sinc�rit� du fait ; mais en m�me temps je d�clare l�observation fautive. Expliquons cela. Supposons une population de dix millions d��mes : si, par telle cause que l�on voudra, la vie moyenne venait � s�accro�tre de cinq ans pour un million d�individus, la mortalit� continuant � s�vir de la m�me mani�re qu�auparavant sur les neuf autres millions, on trouverait, en r�partissant cet accroissement sur le tout, que la vie moyenne s�est augment�e pour chacun de six mois. Il en est de la vie moyenne, soi-disant indice du bien-�tre moyen, comme de l�instruction moyenne : le niveau des connaissances ne cesse de monter, ce qui n�emp�che pas qu�il y ait aujourd�hui, en France, tout autant de barbares que du temps de Fran�ois Ier. Les charlatans qui se proposaient d�exploiter les chemins de fer ont fait grand bruit de l�importance de la locomotive pour la circulation des id�es ; et les �conomistes, toujours � l�aff�t des niaiseries civilis�es, n�ont pas manqu� de r�p�ter cette fadaise. -comme si les id�es avaient besoin, pour se r�pandre, de locomotives ! Mais qui donc emp�che les id�es de circuler de l�institut aux faubourgs Saint-Antoine et Saint-Marceau, dans les rues �troites et mis�rables de la cit� et du marais, partout enfin o� habite cette multitude encore plus d�pourvue d�id�es que de pain ? D�o� vient qu�entre un parisien et un parisien, malgr� les omnibus � et la petite poste, la distance est aujourd�hui trois fois plus grande qu�au quatorzi�me si�cle ? L�influence subversive des machines sur l��conomie sociale et la condition des travailleurs s�exerce en mille modes, qui tous s�encha�nent et s�appellent r�ciproquement : la cessation du travail, la r�duction du salaire, la surproduction, l�encombrement, l�alt�ration et la falsification des produits, les faillites, le d�classement des ouvriers, la d�g�n�ration de l�esp�ce, et finalement les maladies et la mort. M. Th�odore Fix a lui-m�me remarqu� que depuis cinquante ans la taille moyenne de l�homme, en France, avait diminu� de quelques millim�tres. Cette observation vaut celle de tout � l�heure : sur qui porte cette diminution ? Dans un rapport lu � l�acad�mie des sciences morales sur les r�sultats de la loi du 22 marsi 84 i, M. L�on Faucher s�exprimait ainsi : " les jeunes ouvriers sont p�les, faibles, de petite stature, et lents � penser aussi bien qu�� se mouvoir. � quatorze ou quinze ans ils ne paraissent pas plus d�velopp�s que des enfants de neuf � dix ans dans l��tat normal. Quant � leur d�veloppement intellectuel et moral, on en voit qui, � l��ge de treize ans, n�ont pas la notion de Dieu, qui n�ont jamais entendu parler de leurs devoirs, et pour qui la premi�re �cole de morale a �t� une prison. " voil� ce que M. L�on Faucher a vu, au grand d�plaisir de M. Charles Dupin, et � quoi il d�clare que la loi du 22 mars est impuissante � rem�dier. Et ne nous f�chons pas contre cette impuissance du l�gislateur : le mal provient d�une cause aussi n�cessaire pour nous que le soleil ; et, dans l�orni�re o� nous sommes engag�s, toutes les col�res comme tous les palliatifs ne feraient qu�empirer notre situation. Oui, pendant que la science et l�industrie font de si merveilleux progr�s, il y a n�cessit�, � moins que le centre de gravit� de la civilisation ne change tout � coup, que l�intelligence et le comfort du prol�tariat s�att�nue ; pendant que la vie s�allonge et s�am�liore pour les classes ais�es, il est fatal qu�elle empire et s�abr�ge pour les indigentes. Ceci r�sulte des �crits les mieux pensants, je veux dire les plus optimistes. Selon M. De Morogues, 7, 5 oo, 000 hommes en France n�ont que 9 ifr � d�penser par an, 25 c par jour.

Cinq sous ! Cinq sous ! � il y a donc quelque chose de proph�tique dans cet odieux refrain. En Angleterre � l��cosse et l�Irlande non comprises �, la taxe des pauvres �tait : (..). Le progr�s de la mis�re a donc �t� plus rapide que celui de la population ; que deviennent, en pr�sence de ce fait, les hypoth�ses de Malthus ? -et cependant il est indubitable qu�� la m�me �poque, la moyenne du bien-�tre s�est accrue : que signifient donc les statistiques ? Le rapport de mortalit� pour le premier arrondissement de Paris est de un sur cinquante-deux habitants, et pour le douzi�me de un sur vingt-six. Or, ce dernier compte un indigent pour sept habitants, tandis que l�autre n�en compte qu�un pour vingt-huit. Cela n�emp�che pas que la vie moyenne, m�me � Paris, ne se soit accrue, comme l�a tr�s-bien observ� M. Fix. � Mulhouse, les probabilit�s de la vie moyenne sont de vingt-neuf ans pour les enfants de la classe ais�e, et deux ans pour ceux des ouvriers ; -en 1812, la vie moyenne �tait dans la m�me localit� de vingt -cinq ans neuf mois douze jours ; tandis qu�en 1827 elle n��tait plus que de vingt et un ans neuf mois. Et cependant pour toute la France la vie moyenne est en hausse. Qu�est-ce que cela veut dire ? M. Blanqui, ne pouvant s�expliquer � la fois tant de prosp�rit� et tant de mis�re, s��crie quelque part : " l�accroissement de production n�est pas augmentation de richesse... la mis�re se r�pand davantage au contraire, � mesure que l�industrie se concentre. Il faut qu�il y ait quelque vice radical dans un syst�me qui ne garantit aucune s�curit� ni au capital, ni au travail, et qui semble multiplier les embarras des producteurs, en m�me temps qu�il les force � multiplier leurs produits. " il n�y a point ici de vice radical.

Ce qui �tonne M. Blanqui est tout simplement ce dont l�acad�mie dont il fait partie a demand� la d�termination : ce sont les oscillations du pendule �conomique, la valeur, frappant alternativement et d�une mesure uniforme le bien et le mal, jusqu�� ce que l�heure de l��quation universelle ait sonn�. Si l�on veut me permettre une autre comparaison, l�humanit� dans sa marche est comme une colonne de soldats, qui, partis du m�me pas et au m�me instant aux battements mesur�s du tambour, perdent peu � peu leurs intervalles. Tout avance ; mais la distance de la t�te � la queue s�allonge sans cesse ; et c�est un effet n�cessaire du mouvement qu�il y ait des tra�nards et des �gar�s. Mais il faut p�n�trer plus avant encore dans l�antinomie. Les machines nous promettaient un surcro�t de richesse ; elles nous ont tenu parole, mais en nous dotant du m�me coup d�un surcro�t de mis�re. - elles nous promettaient la libert� ; je vais prouver qu�elles nous ont apport� l�esclavage. J�ai dit que la d�termination de la valeur, et avec elle les tribulations de la soci�t�, commen�aient � la division des industries, sans laquelle il ne pourrait exister ni �change, ni richesse, ni progr�s. La p�riode que nous parcourons en ce moment, celle des machines, se distingue par un caract�re particulier ; c�est le salariat. Le salariat est issu en droite ligne de l�emploi des machines, c�est-�-dire, pour donner � ma pens�e toute la g�n�ralit� d�expression qu�elle r�clame, de la fiction �conomique par laquelle le capital devient agent de production. Le salariat, enfin, post�rieur � la division du travail et � l��change, est le corr�latif oblig� de la th�orie de r�duction des frais, de quelque mani�re que s�obtienne cette r�duction.

Cette g�n�alogie est trop int�ressante pour que nous n�en disions pas quelques mots. La premi�re, la plus simple, la plus puissante des machines, est l�atelier . La division ne faisait que s�parer les diverses parties du travail, laissant chacun se livrer � la sp�cialit� qui lui agr�ait le plus : l�atelier groupe les travailleurs selon le rapport de chaque partie au tout. C�est, dans sa forme la plus �l�mentaire, la pond�ration des valeurs, introuvable cependant selon les �conomistes. Or, par l�atelier, la production va s�accro�tre, et le d�ficit en m�me temps. Un homme a remarqu� qu�en divisant la production et ses diverses parties, et les faisant ex�cuter chacune par un ouvrier � part, il obtiendrait une multiplication de force dont le produit serait de beaucoup sup�rieur � la somme de travail que donne le m�me nombre d�ouvriers, lorsque le travail n�est pas divis�. Saisissant le fil de cette id�e, il se dit qu�en formant un groupe permanent de travailleurs assortis pour l�objet sp�cial qu�il se propose, il obtiendra une production plus soutenue, plus abondante, et � moins de frais. Il n�est pas indispensable, au reste, que les ouvriers soient rassembl�s dans le m�me local : l�existence de l�atelier ne tient pas essentiellement � ce contact. Elle r�sulte du rapport et de la proportion des travaux diff�rents, et de la pens�e commune qui les dirige. En un mot, la r�union au m�me lieu peut offrir ses avantages, lesquels ne devront point �tre n�glig�s : mais ce n�est pas ce qui constitue l�atelier. Voici donc la proposition que fait le sp�culateur � ceux qu�il d�sire faire collaborer avec lui : je vous garantis � perp�tuit� le placement de vos produits, si vous voulez m�accepter pour acheteur ou pour interm�diaire.

Le march� est si �videmment avantageux, que la proposition ne peut manquer d��tre agr��e. L�ouvrier y trouve continuit� de travail, prix fixe et s�curit� ; de son c�t�, l�entrepreneur aura plus de facilit� pour la vente, puisque, produisant � meilleur compte, il peut lever la main sur le prix ; enfin ses b�n�fices seront plus consid�rables � cause de la masse des placements. Il n�y aura pas jusqu�au public et au magistrat qui ne f�licitent l�entrepreneur d�avoir accru la richesse sociale par ses combinaisons, et qui ne lui votent une r�compense. Mais, d�abord, qui dit r�duction de frais, dit r�duction de services, non pas, il est vrai, dans le nouvel atelier, mais pour les ouvriers de m�me profession rest�s en dehors, comme aussi pour beaucoup d�autres dont les services accessoires seront � l�avenir moins demand�s. Donc, toute formation d�atelier correspond � une �viction de travailleurs : cette assertion, toute contradictoire qu�elle paraisse, est aussi vraie de l�atelier que d�une machine. Les �conomistes en conviennent : mais ils r�p�tent ici leur �ternelle oraison, qu�apr�s un laps de temps la demande du produit ayant augment� en raison de la r�duction du prix, le travail finira par �tre � son tour plus demand� qu�auparavant. Sans doute, avec le temps, l��quilibre se r�tablira ; mais, encore une fois, l��quilibre ne sera pas r�tabli sur ce point, que d�j� il sera troubl� sur un autre, parce que l�esprit d�invention, non plus que le travail, ne s�arr�te jamais. Or, quelle th�orie pourrait justifier ces perp�tuelles h�catombes ? " quand on aura, �crivait Sismondi, r�duit le nombre des hommes de peine au quart ou au cinqui�me de ce qu�il est � pr�sent, on n�aura plus besoin que du quart ou du cinqui�me des pr�tres, des m�decins, etc.

Quand on les aura retranch�s absolument, on pourra bien se passer du genre humain. " et c�est ce qui arriverait effectivement si, pour mettre le travail de chaque machine en rapport avec les besoins de la consommation, c�est-�-dire pour ramener la proportion des valeurs continuellement d�truite, il ne fallait pas sans cesse cr�er de nouvelles machines, ouvrir d�autres d�bouch�s, par cons�quent multiplier les services et d�placer d�autres bras. En sorte que d�un c�t� l�industrie et la richesse, de l�autre la population et la mis�re, s�avancent, pour ainsi dire, � la file, et toujours l�une tirant l�autre. J�ai fait voir l�entrepreneur, au d�but de l�industrie, traitant d��gal � �gal avec ses compagnons, devenus plus tard ses ouvriers .

Il est sensible, en effet, que cette �galit� primitive a d� rapidement dispara�tre, par la position avantageuse du ma�tre et la d�pendance des salari�s. C�est en vain que la loi assure � chacun le droit d�entreprise, aussi bien que la facult� de travailler seul et de vendre directement ses produits. D�apr�s l�hypoth�se, cette derni�re ressource est impraticable, puisque l�atelier a eu pour objet d�an�antir le travail isol�. Et quant au droit de lever charrue, comme l�on dit, et de mener train, il en est de l�industrie comme de l�agriculture : ce n�est rien de savoir travailler, il faut �tre arriv� � l�heure ; la boutique, aussi bien que la terre, est au premier occupant. Lorsqu�un �tablissement a eu le loisir de se d�velopper, d��largir ses bases, de se lester de capitaux, d�assurer sa client�le, que peut contre une force aussi sup�rieure l�ouvrier qui n�a que ses bras ? Ainsi, ce n�est point par un acte arbitraire de la puissance souveraine ni par une usurpation fortuite et brutale que s��taient �tablies au moyen �ge les corporations et les ma�trises : la force des choses les avait cr��es longtemps avant que les �dits des rois leur eussent donn� la cons�cration l�gale ; et, malgr� la r�forme de 89, nous les voyons se reconstituer sous nos yeux avec une �nergie cent fois plus redoutable. Abandonnez le travail � ses propres tendances, et l�asservissement des trois quarts du genre humain est assur�. Mais ce n�est pas tout. La machine ou l�atelier, apr�s avoir d�grad� le travailleur en lui donnant un ma�tre, ach�ve de l�avilir en le faisant d�choir du rang d�artisan � celui de manoeuvre. Autrefois, la population des bords de la Sa�ne et du Rh�ne se composait en grande partie de mariniers, tous form�s � la conduite des bateaux, soit p chevaux, soit � la rame. � pr�sent que la remorque � vapeur s�est �tablie sur presque tous les points, les mariniers, ne trouvant pas pour la plupart � vivre de leur �tat, ou passent les trois quarts de leur vie � ch�mer, ou bien se font chauffeurs. � d�faut de la mis�re, la d�gradation : tel est le pis-aller que font les machines � l�ouvrier. Car il en est d�une machine comme d�une pi�ce d�artillerie : hors le capitaine, ceux qu�elle occupe sont des servants �, des esclaves.

Depuis l��tablissement des grandes manufactures, une foule de petites industries ont disparu du foyer domestique : croit-on que les ouvri�res � 5 oet 75 centimes aient autant d�intelligence que leurs a�eules ? " apr�s l��tablissement du chemin de fer de Paris � Saint-Germain, raconte M. Dunoyer, il s�est �tabli entre le Pecq et une multitude de localit�s plus ou moins voisines un tel nombre d�omnibus � et de voitures, que cet �tablissement, contre toute pr�vision, a augment� l�emploi des chevaux dans une proportion consid�rable. " contre toute pr�vision ! � il n�est qu�un �conomiste pour ne pas pr�voir ces choses-l�. Multipliez les machines, vous augmentez le travail p�nible et r�pugnant : cet apophthegme est aussi s�r qu�aucun de ceux qui datent du d�luge. Qu�on m�accuse, si l�on veut, de malveillance envers la plus belle invention de notre si�cle : rien ne m�emp�chera de dire que le principal r�sultat des chemins de fer, apr�s l�asservissement de la petite industrie, sera de cr�er une population de travailleurs d�grad�s, cantonniers, balayeurs, chargeurs, d�bardeurs, camionneurs, gardiens, portiers, peseurs, graisseurs, nettoyeurs, chauffeurs, pompiers, etc., etc. Quatre mille kilom�tres de chemins de fer donneront � la France un suppl�ment de cinquante mille serfs : ce n�est pas pour ce monde-l�, sans doute, que M. Chevalier demande des �coles professionnelles. On dira peut-�tre que la masse des transports s��tant proportionnellement accrue beaucoup plus que le nombre des journaliers, la diff�rence est � l�avantage du chemin de fer, et que, somme toute, il y a progr�s.

On peut m�me g�n�raliser l�observation et appliquer le m�me raisonnement � toutes les industries. Mais c�est pr�cis�ment cette g�n�ralit� du ph�nom�ne qui fait ressortir l�asservissement des travailleurs. Le premier r�le dans l�industrie est aux machines, le second � l�homme : tout le g�nie d�ploy� par le travail tourne � l�abrutissement du prol�tariat. Quelle glorieuse nation que la n�tre, quand, sur quarante millions d�habitants, elle en comptera trente-cinq d�hommes de peine, gratteurs de papier et valets ! Avec la machine et l�atelier, le droit divin, c�est-�-dire le principe d�autorit�, fait son entr�e dans l��conomie politique. Le capital, la ma�trise, le privil�ge, le monopole, la commandite, le cr�dit, la propri�t�, etc., tels sont, dans le langage �conomique, les noms divers de ce je ne sais quoi qu�ailleurs on a nomm� pouvoir, autorit�, souverainet�, loi �crite, r�v�lation, religion, Dieu enfin, cause et principe de toutes nos mis�res et de tous nos crimes, et qui, plus nous cherchons � le d�finir, plus il nous �chappe. Est-il donc impossible que, dans l��tat pr�sent de la soci�t�, l�atelier, avec son organisation hi�rarchique, et les machines, au lieu de servir exclusivement les int�r�ts de la classe la moins nombreuse, la moins travailleuse et la plus ri


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