Publications des « TEMPS NOUVEAUX » - N° 67 - 1913
A ses débuts, l’Anarchie se présenta comme une simple négation.
Négation de l’État et de l’accumulation personnelle du Capital.
Négation de toute espèce d’autorité. Négation encore des formes
établies de la Société, basées sur l’injustice, l’égoïsme absurde et
l’oppression, ainsi que de la morale courante, dérivée du Code romain,
adopté et sanctifié par l’Église chrétienne. C’est sur cette lutte,
engagée contre l’autorité, née au sein même de l’Internationale, que le
parti anarchiste se constitua comme parti révolutionnaire distinct.
Il est évident que des esprits aussi profonds que Godwin, Proudhon
et Bakounine, ne pouvaient se borner à une simple négation.
L’affirmation - la conception d’une société libre, sans autorité,
marchant à la conquête du bien-être matériel, intellectuel et moral -
suivait de près la négation ; elle en faisait la contrepartie. Dans les
écrits de Bakounine, aussi bien que dans ceux de Proudhon, et aussi de
Stirner, on trouve des aperçus profonds sur les fondements historiques
de l’idée anti-autoritaire, la part qu’elle a joué dans l’histoire, et
celle qu’elle est appelée à jouer dans le développement futur de
l’humanité.
« Point d’État », ou « point d’autorité », malgré sa forme négative,
avait un sens profond affirmatif dans leurs bouches. C’était un
principe philosophique et pratique en même temps, qui signifiait que
tout l’ensemble de la vie des sociétés, tout, - depuis les rapports
quotidiens entre individus jusqu’aux grands rapports des races
par-dessus les Océans, - pouvait et devait être réformé, et serait
nécessairement réformé, tôt ou tard, selon les principes de l’anarchie
- la liberté pleine et entière de l’individu, les groupements naturels
et temporaires, la solidarité, passée à l’état d’habitude sociale.
Voilà pourquoi l’idée anarchiste apparut du coup grande, rayonnante,
capable d’entraîner et d’enflammer les meilleurs esprits de l’époque.
Disons le mot, elle était philosophique.
Aujourd’hui on rit de la philosophie. On n’en riait cependant pas du
temps du Dictionnaire philosophique de Voltaire, qui, en mettant la
philosophie à la portée de tout le monde et en invitant tout le monde à
acquérir des notions générales de toutes choses, faisait une oeuvre
révolutionnaire, dont on retrouve les traces, et dans le soulèvement
des campagnes, et dans les grandes villes de 1793, et dans l’entrain
passionné des volontaires de la Révolution. A cette époque là, les
affameurs redoutaient la philosophie.
Mais les curés et les gens d’affaires, aidés des philosophes
universitaires allemands, au jargon incompréhensible, ont parfaitement
réussi à rendre la philosophie inutile, sinon ridicule. Les curés et
leurs adeptes ont tant dit que la philosophie c’est de la bêtise, que
les athées ont fini par y croire. Et les affairistes bourgeois, - les
opportunards blancs, bleus et rouges - ont tant ri du philosophe que
les hommes sincères s’y sont laissé prendre. Quel tripoteur de la
Bourse, quel Thiers, quel Napoléon, quel Gambetta ne l’ont-ils pas
répété, pour mieux faire leurs affaires ! Aussi, la philosophie est
passablement en mépris aujourd’hui.
Eh bien, quoi qu’en disent les curés, les gens d’affaires et ceux
qui répètent ce qu’ils ont appris, l’Anarchie fut comprise par ses
fondateurs comme une grande idée philosophique. Elle est, en effet,
plus qu’un simple mobile de telle ou telle autre action. Elle est un
grand principe philosophique. Elle est une vue d’ensemble qui résulte
de la compréhension vraie des faits sociaux, du passé historique de
l’humanité, des vraies causes du progrès ancien et moderne. Une
conception que l’on ne peut accepter sans sentir se modifier toutes nos
appréciations, grandes ou petites, des grands phénomènes sociaux, comme
des petits rapports entre nous tous dans notre vie quotidienne.
Elle est un principe de lutte de tous les jours. Et si elle est un
principe puissant dans cette lutte, c’est qu’elle résume les
aspirations profondes des masses, un principe, faussé par la science
étatiste et foulé aux pieds par les oppresseurs, mais toujours vivant
et actif, toujours créant le progrès, malgré et contre tous les
oppresseurs.
Elle exprime une idée qui, de tout temps, depuis qu’il y a des
sociétés, a cherché à modifier les rapports mutuels, et un jour les
transformera, depuis ceux qui s’établissent entre hommes renfermés dans
la même habitation, jusqu’à ceux qui pensent s’établir en groupements
internationaux.
Un principe, enfin, qui demande la reconstruction entière de toute la science, physique, naturelle et sociale.
Ce côté positif, reconstructeur de l’Anarchie n’a cessé de se
développer. Et aujourd’hui, l’Anarchie a à porter sur ses épaules un
fardeau autrement grand que celui qui se présentait à ses débuts.
Ce n’est plus une simple lutte contre des camarades d’atelier qui se
sont arrogé une autorité quelconque dans un groupement ouvrier. Ce
n’est plus une simple lutte contre des chefs que l’on s’était donné
autrefois, ni même une simple lutte contre un patron, un juge ou un
gendarme.
C’est tout cela, sans doute, car sans la lutte de tous les jours - à
quoi bon s’appeler révolutionnaire ? L’idée et l’action sont
inséparables, si l’idée a en prise sur l’individu ; et sans action,
l’idée même s’étiole.
Mais c’est encore bien plus que cela. C’est la lutte entre deux
grands principes qui, de tout temps, se sont trouvés aux prises dans la
Société, le principe de liberté et celui de coercition : deux
principes, qui en ce moment-même, vont de nouveau engager une lutte
suprême, pour arriver nécessairement à un nouveau triomphe du principe
libertaire.
Regardez autour de vous. Qu’en est-il resté de tous les partis qui
se sont annoncés autrefois comme partis éminemment révolutionnaires ? -
deux partis seulement sont seuls en présence : le parti de la
coercition et le parti de la liberté ; Les Anarchistes, et, contre eux,
- tous les autres partis, quelle qu’en soit l’étiquette.
C’est que contre tous ces partis, les anarchistes sont seuls à
défendre en son entier le principe de la liberté. Tous les autres se
targuent de rendre l’humanité heureuse en changeant, ou en adoucissant
la forme du fouet. S’ils crient « à bas la corde de chanvre du gibet »,
c’est pour la remplacer par le cordon de soie, appliqué sur le dos.
Sans fouet, sans coercition, d’une sorte ou d’une autre, - sans le
fouet du salaire ou de la faim, sans celui du juge ou du gendarme, sans
celui de la punition sous une forme ou sur une autre, - ils ne peuvent
concevoir la société. Seuls, nous osons affirmer que punition,
gendarme, juge, faim et salaire n’ont jamais été, et ne seront jamais
un élément de progrès ; et que sous un régime qui reconnaît ces
instruments de coercition, si progrès il y a, le progrès est acquis
contre ces instruments, et non pas par eux.
Voilà la lutte que nous engageons. Et quel jeune coeur honnête ne
battra-t-il pas à l’idée que lui aussi peut venir prendre part à cette
lutte, et revendiquer contre toutes les minorités d’oppresseurs la plus
belle part de l’homme, celle qui a fait tous les progrès qui nous
entourent et qui, malgré dela, pour cela même fut toujours foulée aux
pieds !
- Mais ce n’est pas tout.
Depuis que la divison entre le parti de la liberté et le parti de la
coercition devient de plus en plus prononcée, celui-ci se cramponne de
plus en plus aux formes mourantes du passé.
Il sait qu’il a devant lui un principe puissant, capable de donner
une force irrésistible à la révolution, si un jour il est bien compris
par les masses. Et il travaille à s’emparer de chacun des courants qui
forment ensemble le grand courant révolutionnaire. Il met la main sur
la pensée communaliste qui s’annonce en France et en Angleterre. Il
cherche à s’emparer de la révolte ouvrière contre le patronat qui se
produit dans le monde entier.
Et, au lieu de trouver dans les socialistes moins avancés que nous
des auxilliaires, nous trouvons en eux, dans ces deux directions, un
adversaire adroit, s’appuyant sur toute la force des préjugés acquis,
qui fait dévier le socialisme dans des voies de traverse et finira par
effacer jusqu’au sens socialiste du mouvement ouvrier, si les
travailleurs ne s’en aperçoivent à temps et n’abandonnent pas leurs
chefs d’opinion actuels.
L’anarchiste se voit ainsi forcé de travailler sans relâche et sans perte de temps dans toutes ces directions.
Il doit faire ressortir la partie grande, philosophique du principe
de l’Anarchie. Il doit l’appliquer à la science, car par cela, il
aidera à remodeler les idées : il entamera les mensonges de l’histoire,
de l’économie sociale, de la philosophie, et il aidera à ceux qui le
font déjà, souvent inconsciemment, par amour de la vérité scientifique,
à imposer le cachet anarchiste à la pensée du siècle.
Il a à soutenir la lutte et l’agitation de tous les jours contre
oppresseurs et préjugés, à maintenir l’esprit de révolte partout où
l’homme se sent opprimé et possède le courage de se révolter.
Il a à déjouer les savantes machinations de tous les partis, jadis
alliés, mais aujourd’hui hostiles, qui travaillent à faire dévier dans
des voies autoritaires, les mouvements nés comme révolte contre
l’oppression du Capital et de l’État.
Et enfin, dans toutes ces directions il a à trouver, à deviner par
la pratique même de la vie, les formes nouvelles que les groupements,
soit de métier, soit territoriaux et locaux, pourront prendre dans une
société libre, affranchie de l’autorité des gouvernements et des
affameurs.
La grandeur de la tâche à accomplir n’est-elle pas la meilleure
inspiration pour l’homme qui se sent la force de lutter ? N’est-elle
pas aussi le meilleur moyen pour apprécier chaque fait séparé qui se
produit dans le courant de la grande lutte que nous avons à soutenir ?
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