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  Post� le jeudi 16 novembre 2006 @ 03:28:16 by AnarchOi
Contributed by: AnarchOi
AnarchieSource : Les Pl�beiennes n�8, du 4 au 10 mars 1900


J'ai re�u tout r�cemment la visite d'un monsieur que je ne connaissais pas.

- � Moi, me dit-il, je vous connais depuis longtemps. Il y a bien une dizaine d'ann�es que je vous ai entendu pour la premi�re fois. Et je puis dire que, depuis cette �poque, je vous ai entendu chaque fois que l'occasion s'en est pr�sent�e �.

J'exprimai � mon visiteur tout le plaisir que je ressentais � apprendre qu'il �tait un de mes auditeurs assidus. J'ajoutai que cette assurance me donnait � penser qu'il partageait les id�es � la propagation desquelles je me consacre.

- � Comment donc ! me r�pondit-il. Je suis en parfaite communion d'id�es avec vous et tout nos amis. Je lis tout ce qui parait d'anarchiste. Je poss�de chez moi, dans une biblioth�que que renferme un placard de mon cabinet de travail, je poss�de tout ce qui a paru de libertaire depuis vingt ans �.

Et mon interlocuteur me cita des titres de volumes, de brochures, de publications p�riodiques et des noms d'auteurs. Il formula sur ces derniers et sur leurs oeuvres des appr�ciations de nature si pr�cise, que je n'h�sitai plus � croire que j'avais affaire � un camarade d'id�es.

Alors, la conversation prit un tour familier. Je demandai � mon nouvel ami comment il se faisait que je fusse rest� si longtemps sans le connaitre, et par suite de quelles circonstances il s'�tait d�cid� � me venir voir.


Voici ce qu'il me r�pondit :

- � Je suis libertaire. Je d�teste tout ce qui existe et les institutions sociales actuelles ne sauraient provoquer chez personne une ex�cration plus violente, un d�go�t plus profond que la haine et le m�pris qu'elles m�inspirent � moi m�me. Tout ce que vous ressentez, je le ressens: tout ce que vous exprimez, je le pense, et ce n'est pas d'hier, je vous prie de le croire, que je suis r�volutionnaire. Si vous ne me connaissez pas, si personne ne me connait � comme libertaire � c'est que ma situation me condamne, h�las! au silence, � l�effacement. Je ne suis pas riche ; mais enfin, j�ai quelque aisance; et, si je souffre �norm�ment de ne rien dire de ce que je sens, de ce que je comprends, de ce que je veux, je me console en songeant qu'il ne r�sulterait pas grand bien de la petite besogne que je pourrais accomplir, et que le peu de propagande qu'il serait en mon pouvoir de faire ne compenserait pas la perte � peu pr�s certaine de ma situation. �

- � Que faites-vous ? �, lui demandai-je.

- � J'ai une situation, me dit-il � sans r�pondre bien nettement � ma question peut-�tre l�g�rement indiscr�te, � qui me met en rapport avec un peu tout le monde. Bien rares, j'en suis sur, sont ceux qui, dans le nombre, pensent comme vous et moi. Or, je dois m�nager le public qui me fait vivre et il est certain que si je ne cachais pas rigoureusement mes convictions, avant peu ma situation serait compromise. Je comprends qu'un pauvre diable, un � sans le sou � ou encore un simple ouvrier expriment tout net leur fa�on de penser. Apr�s tout, ils ne risquent pas grand'chose; tout au plus courent-ils le danger d��tre cong�di�s de l'usine ou de l'atelier ou ils travaillent. Eh bien ! le lendemain, ils ont la ressource de s'embaucher ailleurs !� �

- � Pardon, lui objectai-je, ne concevez-vous pas que risquer son salaire quand on ne poss�de pas d'autres moyens d'existence, c'est aussi grave que d'exposer sa situation quand on en a une, puisque la perte de ce salaire comme la perte de cette situation aboutissent au m�me r�sultat : jeter un homme sur le pav� ? Il est, parfois, plus difficile de retrouve un patron que de se refaire une client�le. Et puis� une client�le se compose d'un nombre plus ou moins consid�rable d'individus. A supposer que, par l'affirmation de ses id�es r�volutionnaires, un commer�ant compromette ses affaires, il a mille moyens de recourir � des compensations; tandis que le travailleur, l'ouvrier qui joue son travail sur une parole ou sur une attitude se trouve, peut se trouver, du soir au lendemain, sans occupation, sans abri, sans pain. �

Longtemps, mon interlocuteur discuta pour parvenir � me persuader qu'il trouvait bien et avait raison de trouver juste que les autres s'affirmassent, mais qu'il �tait bien et avait raison de trouver juste qu'il s'abstint lui-m�me de toute participation � l'oeuvre commune de propagande et de r�volution.

En vain, lui expliquai-je que des convictions qui se cachent sont nulles et st�riles. En vain tentai-je de lui faire comprendre que l'inconscient est pr�f�rable au conscient qui n'agit pas, parce que l'ignorant d'aujourd�hui peut, si la lumi�re p�n�tre dans son intelligence, devenir un flambeau tandis que l'�clair� qui se couvre d'un �teignoir favorise l'universel obscurantisme; le bonhomme resta fig� dans sa mani�re de voir, jusqu'� ce que, prenant un air myst�rieux, je lui glissai dans l'oreille ces mots confidentiels :

- � Mon cher Monsieur, une confidence en vaut une autre. Vous m'avez livr� le secret de vos convictions intimes; � mon tour de vous r�v�ler un secret de la plus haute gravit�. Ce secret n'est pas le mien; mais � un homme qui, comme vous, se montre si prudent en affaires, j'estime qu'on peut, sans �tourderie, tout dire. Eh bien ! sachez que M. Loubet, Pr�sident de la R�publique, M. Falli�res et M. Deschanel, pr�sident du S�nat et de la Chambre, MM. Waldeck-Rousseau, Galliffet, Lanessan, Millerand, Caillaux, Decraix, Monis et les autres ministres et leurs coll�gues, sachez que le Pape lui-m�me et la plupart des cardinaux et des pr�lats, sachez que bon nombre de nos g�n�raux et de nos magistrats sont anarchistes. Ils le sont, n'en doutez pas; et ils ont, pour l��tre, les meilleures raisons du monde, car ils savent, mieux que qui que ce soit � quoi s'en tenir sur le compte des institutions sociales qui les font vivre; donc, ils sont anarchistes. Mais se gardent bien de le dire, parce qu'ils ne se soucient pas de compromettre leur situation et de risquer leur avenir!� �


Mon visiteur comprit, sans doute, le sens et la port�e de la petite le�on que je venais de lui infliger. Il saisit son chapeau, et partit en oubliant de m'accabler de ses protestations d'attachement et de ses poign�es de main.

Je pense qu'il court encore�




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