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  Post� le lundi 27 juin 2005 @ 12:20:55 by AnarchOi
Contributed by: AnarchOi
AnarchieSource : ?






Avant-propos (1)
Pour les faiseurs de modes, l'anarchisme est mort avec les terroristes anarchistes. Pour les intellectuels soumis aux modes de pens�e en vogue, l'anarchisme est mort parce qu'il n'a pas su prendre le pouvoir.

Rares, en effet, sont les philosophies et les humanistes qui ont su d�pouiller l'habit du vieil homme quand il s'agit pour eux d'analyser la notion de pouvoir. Encore plus rares sont ceux qui ont os� s'apercevoir que c'est dans la trappe de la prise du pouvoir que sont tomb�s et que tombent encore la quasi-totalit� des mouvements r�volutionnaires.

Parce que c'est la solution de facilit� en partie impos�e par l'adversaire. Au point de vue r�volutionnaire libertaire, il s'agit vraiment de d�viationnisme jacobin.

Sans chercher � nous vanter ou � nous faire valoir, nous pouvons affirmer que les anarchistes sont les seuls � ne pas accepter (et � combattre) le point de vue conservateur sur la notion de pouvoir, � ne pas accepter (et � combattre) les pr�jug�s qui, dans l'analyse des structures des soci�t�s, conduisent � confondre les fonctions de coercition (c'est-�-dire de commandement) et les fonctions de coordination (2). Ce qui a conduit certains d'entre nous � �tre emprisonn�s ou fusill�s par les tsars, puis d'autres par Lenine et Trotsky; ce qui a conduit certains d'entre nous � �tre emprisonn�s ou fusill�s par Batista, puis d'autres par Fidel Castro.

Nous ne pr�tendons pas que les probl�mes pos�s par la vie en soci�t� sont simples. Nous affirmons au contraire que la sch�matisation abusive, que le point de vue simpliste sont justement repr�sent�s par l'acceptation quasi instinctive des structures hi�rarchis�es.

* * *

Dans cette brochure, un militant fait le point de plus d'un si�cle d'anarchisme face � l'�volution globale des soci�t�s. Nous ne vous proposons pas cet essai de synth�se comme un cat�chisme, ni m�me comme un aide-m�moire. Pour vous, comme pour nous, nous souhaitons qu'il soit surtout un aiguillon, un ferment de plus. Car, heureusement pour l'avenir de l'humanit�, l'anarchisme est toujours bien vivant... et il continuera � ne pas prendre le pouvoir.

La F�d�ration Anarchiste

[http://www.federation-anarchiste.org]



I - Sur l'organisation du mouvement



Grandeur et faiblesse de l'anarchisme
Voil� plus d'un si�cle que Proudhon, en lan�ant � la face d'une bourgeoisie indign�e sa fameuse accusation : "La propri�t�, c'est le vol", signant l'acte de naissance de l'anarchisme social.

Je pr�cise bien : l'anarchisme social, et il y a lieu ici d'�tablir une distinction qui pr�cise clairement les donn�es du probl�me.

L'anarchisme, en ce qu'il est n�gation de l'autorit� impos�e par autrui et r�volte de l'humain asservi, est une r�action naturelle presque aussi vieille que l'humanit� elle-m�me. De tout temps, elle a dress� les humains, individuellement ou collectivement contre toutes les oppressions, qu'elles soient d'ordre familial, social, politique ou religieux. Cet anarchisme s'est toujours exprim� dans le geste de r�volte -- une r�volte � l'�tat pur et sauvage, dont les racines plongaient beaucoup plus dans l'instinct que dans la raison. Mais l'anarchisme, en ce qu'il est affirmation d'un ordre nouveau, d�sir exprim� et d�fini d'une transformation des structures de la soci�t�, changement dans les rapports entre les membres de la communaut� humaine, cet anarchisme date du si�cle dernier. (3)

Ce fut ainsi que l'anarchisme, apr�s une longue incubation de plusieurs si�cles, a subi une soudaine mutation. Sous la plume d'une s�rie de penseurs prestigieux et sans rien renier des origines qui lui avaient donn� naissance, il s'est compl�t� en devenant une id�ologie sociale qui, au-del� de la critique pure, apportait une r�ponse aux questions pos�es. En ajoutant une indispensable affirmation � ce qui n'avait �t� jusqu'alors qu'une simple n�gation, il avait cess� d'�tre seule expression de la r�volte pure et instinctive pour devenir esprit conscient et raisonn� de la r�volution. (4)

Aujourd'hui, apr�s plus d'un si�cle d'existence (5), l'anarchisme a un pass�. Un pass� � la fois glorieux et d�cevant.

Glorieux, parce que, avec la prodigalit� qui t�moigne de sa grande richesse id�ologique, l'anarchisme a lanc� dans le circuit de la pens�e une foule d'id�es, dont un certain nombre sont devenues r�alit�s, dont quelques autres sont en voie de r�alisation. Glorieux �galement, parce qu'une poign�e d'humains aux convictions ardentes se ru�rent, par la plume, la parole ou le geste, sur des bastilles sociales qui paraissaient devoir d�fier tous les assauts et, payant souvent de leurs vies, parvinrent � les �branler. De Tokyo � Barcelone, de Chicago � Moscou, de Londres � Rome, les anarchistes ont pay� le plus lourd tribut dans les luttes pour l'�mancipation humaine.

Mais d�cevant aussi, car, malgr� une id�ologie simple, claire, logique, rationnelle; malgr� une foi presque religieuse (6), qui poussa ses h�ros sur tous les �chafauds du monde o� ils montr�rent le courage de ceux et celles qui savent mourir pour une noble cause et sont persuad�s de la servir par leur sacrifice; malgr� un apport constant et, h�las ! trop souvent �ph�m�re, de jeunes disciples enthousiastes, l'anarchisme n'est jamais parvenu, dans aucun pays du monde, � devenir une force d�terminante. Alors que, dans la deuxi�me moiti� du si�cle dernier, ses chances apparaissaient certaines, alors qu'une notable partie des intellectuels avait ralli� sa cause ou se trouvait sous son influence, l'anarchisme ne parvint jamais � se constituer en mouvement d'envergure et � acqu�rir ainsi le poids politique qu'aurait d� normalement lui valoir son rayonnement spirituel. Des groupes se multipli�rent, certes, mais leur dur�e �tait souvent �ph�m�re et leur ossature demeurait squelettique.

Pourquoi cette stagnation alors que les circonstances paraissaient propices, stagnation suivie, il faut bien le dire, d'une r�gression � la suite du triomphe des marxistes en Russie ?

Les explications sont nombreuses -- et insuffisantes. L'une des causes principales est, sans conteste, la trop grande richesse d'une id�ologie qui, d�s sa naissance, a �clat� en un nombre invraisemblable de rameaux, morcelant ainsi les adeptes en une multitude d'�coles, qui ne tard�rent pas � se transformer en autant de chapelles rivales. Il y eut ainsi les anarchistes communistes et collectivistes, socialistes et individualistes, syndicalistes et anti-syndicalistes, ath�es et chr�tiens, violents et non-violents, pacifistes et r�volutionnaires, etc., et j'en passe ! �parpillement dont le double r�sultat fut d'enlever tout s�rieux � l'anarchisme et de diluer sans r�sultats appr�ciables les possibilit�s financi�res et l'�nergie des militants. Et le seul lien qui unissait ces diverses fractions se r�duisait � une s�rie de n�gations : l'�tat, l'Arm�e, la Police, l'�glise, etc.

Or, on ne b�tit rien sur des n�gations. La n�gation ne se justifie que dans la mesure o� elle est pr�lude � une affirmation. Le m�rite des penseurs et des propagandistes qui, au si�cle dernier, forg�rent l'anarchisme social fut pr�cis�ment de la d�gager du seul aspect n�gatif de la r�volte pour le doter du visage constructif de la r�volution. Cet enseignement, la grande masse des militants ne sut ou ne voulut malheureusement pas l'�couter. Courageux jusqu'au sacrifice de leurs vies dans la lutte contre la soci�t�, ils ne surent pas faire l'effort intellectuel qui leur aurait permis de surmonter l'esp�ce de maladie infantile qui �mietta l'anarchisme et lui ferma les portes d'une Histoire, cependant tout dispos�e � accueillir ce nouveau venu.

Et voil� la grande faiblesse de l'anarchisme : son inaptitude � l'organisation. Inaptitude qui va, chez certains, jusqu'� la r�pulsion et au refus. Engag� dans cette voie, il �tait d�s lors in�vitable que l'anarchisme reste confin� dans la pratique plus ou moins �sot�rique d'une philosophie sans lien avec le monde vivant et sans poids sur le d�roulement des �v�nements.

Anarchiste social -- et, par cons�quent, r�volutionnaire -- je d�plore et m'insurge contre cet �tat d'esprit qui paralyse tout d�veloppement de notre id�al. Et je reste persuad� que ce ne sera que lorsque les anarchistes s'organiseront d'une mani�re cons�quente, coh�rente et s�rieuse qu'ils p�n�treront enfin sur la sc�ne du monde et que, cessant de se contenter du r�le de t�moins, ils deviendront les ouvriers d'une destin�e humaine qui s'�difie chaque jour.

Tout � l'heure, j'ai �crit : "L'anarchisme n'est jamais parvenu dans aucun pays du monde, � devenir une force d�terminante...". Il y a une exception : l'Espagne o�, justement, les anarchistes surent s'organiser et se d�finir (7). L'Espagne qui demeure le grand exemple historique vers lequel nous devons sans cesse nous tourner et m�diter.

...Et, aujourd'hui, je songe m�lancoliquement � ce qui aurait pu se passer si, en 1936, � l'heure o� nos camarades de la C.N.T.-F.A.I. (8) transformaient l'insurrection fasciste en r�volution sociale, il avait exist� en France un mouvement anarchiste s�rieux, solide, influent...

Sans doute est-il absurde de r�ver ? Mais est-il si d�raisonnable de penser qu'un tel mouvement fran�ais aurait permis le triomphe de la r�volution espagnole ? Ce qui aurait inflig� la premi�re d�faite d'envergure au fascisme international -- aux cons�quences incalculables --, provoqu� des craquements en Italie, d�pouill� le communisme russe de son aur�ole et, peut-�tre la guerre de 39 elle-m�me...

Oui : je suis persuad� qu'un grand mouvement anarchiste en France � cette �poque aurait chang� l'histoire du monde.

Comment ne pas le regretter ? Et ne pas travailler opini�trement � cr�er ce mouvement ?



Le refus de l�organisation
Dans un pr�c�dent article (9), j'ai montr� que l'une des faiblesses de l'anarchisme r�sidait dans son inaptitude � s'organiser sur des bases solides et s�rieuses.

D'o� vient cette m�fiance, pour ne pas dire cette r�pulsion, de nombreux camarades devant tout ce qui peut ressembler � des structures organisationnelles ? Il me semble �vident qu'un tel refus trouve sa source, non pas dans la revendication fondamentale de l'anarchisme, la libert� (car la libert� sans organisation ne saurait �tre que celle de la jungle), mais dans l'extrapolation que les individualistes donn�rent � cette revendication en lui conf�rant le caract�re d'une n�gation de la soci�t� elle-m�me. N�e dans le ferment r�volutionnaire que s�cr�t�rent les luttes politico-sociales du XIXe si�cle, la th�orie individualiste projeta la r�volte au-del� d'une opposition de classes en dressant l'individu contre la soci�t�. Exprim�e avec lyrisme par Fr�d�ric Nietzsche, cette conception trouve son v�ritable th�oricien avec Max Stirner.

D'une rigoureuse logique dans sa partie critique, la th�orie individualiste ne pouvait cependant d�boucher sur aucune solution constructive, car elle se heurtait � cette r�alit� fondamentale : l'homme est un animal social. Insurrection justifi� de l'individu contre les abusives exigences des soci�t�s autoritaires, la r�volte individualiste trouve ses r�gles et ses limites dans le cadre �troit d'une attitude de d�fense contre le milieu : elle ne peut -- et ne veut -- se prolonger dans l'acte r�volutionnaire. Quant � ceux et celles qui voulurent aller au-del�, on sait ce qu'il en advint : ils vers�rent dans le banditisme. Et c'est la seule issue qu'offre la th�orie individualiste � ceux et celles qui veulent passer d'une position d�fensive � une action offensive.

En raison m�me de l'impasse o� elle aboutissait, la th�orie individualiste fit peu de v�ritables adeptes. Mais ces conceptions s'infiltr�rent insidieusement dans tout le mouvement anarchiste et impr�gn�rent des g�n�rations de militants d'une solide m�fiance contre toutes formes de structures organisationnelles. Or, ces militants n'�taient pas des individualistes, mais, tout au contraire se proclamaient r�volutionnaires : d'o� une persistante confusion et une vaine recherche dans nos milieux d'un type d'organisation v�ritablement "anarchiste", parce que d�pourvue de structures. Ainsi, des camarades de parfaite bonne foi poursuivirent-ils avec une admirable et vaine obstination l�inaccessible chim�re du mariage de la carpe et du lapin.

Quelle est cette "organisation" d�pourvue de structures que nous proposent ces camarades ? Le principe en est simple : � la base est, non pas l'adh�rent mais l'individu, unit� autonome et ind�pendante. Cet individu s'associe -- ou non -- avec d'autres pour former des groupes, mais, au sein de ceux et celles-ci, il demeure autonome et ind�pendant. La libert� est donc totale et aucune obligation d'aucune sorte n'existe � aucun degr�. Les groupes ainsi constitu�s et les individualit�s qui, par un souci extr�me de pr�server leur ind�pendance, se refusent � adh�rer � un groupe, se r�unissent n�anmoins en congr�s. Mais ces congr�s ont ceci d'original que ce ne sont pas des r�unions o� l'on prend des d�cisions, mais des lieux de rencontre o� ont lieu seulement des confrontations. Il en r�sulte qu'on ne nomme pas un organisme central pour ex�cuter des directives -- puisque les congr�s ne sont pas habilit�s � en prendre -- mais un simple bureau charg� d'assurer la liaison et la correspondance entre les groupes et les individualit�s. Dans de telles r�unions, tout vote est exclu, le congr�s se refusant � faire un choix entre les diverses th�ses. Par cons�quent, il n'existe ni majorit�, ni minorit�, au moins sous une forme arithm�tique. Il en r�sulte que l'unanimit� est requise, hors laquelle le congr�s refuse de se prononcer.

Une telle formule para�t, de prime abord, s�duisante. Ses partisans affirment avec beaucoup de conviction qu'elle est la seule authentiquement anarchiste. Puisqu'elle laisse � chacun, groupe ou individualit�, la plus compl�te libert�; puisque la r�gle d'unanimit� interdit � une majorit� d'imposer sa loi � une minorit�; puisque, enfin, le refus du choix collectif laisse finalement � chacun la possibilit� de se d�terminer lui-m�me. Tout cela est bien �vident et je n'aurais garde de le nier. Je reconnais m�me tr�s volontiers qu'une telle forme "d'organisation" repr�sente le type id�al pour une association de joueurs de p�tanque ou de p�cheur � la ligne.

Soyons s�rieux. Constatons d'abord que les v�ritables individualistes -- dont E. Armand fut, jusqu'� sa mort r�cente, le plus parfait repr�sentant -- se refusent � entrer dans une organisation quelconque, serait-elle aussi peu contraignante que celle d�crite ci-dessus. Pour eux, le simple fait de donner leur adh�sion, m�me s'il ne re�oivent pas une carte en retour, � un groupement collectif, constitue le d�but d'un embrigadement; le simple fait de devoir verser une cotisation r�guli�re, m�me si aucun timbre ne le sanctionne, repr�sente le commencement d'une obligation; le simple fait de devoir, m�me tr�s faiblement, tenir compte des opinions des autres adh�rents, appara�t comme les dangereuses pr�misses d'une discipline : toutes choses qu'ils repoussent avec horreur comme incompatible avec la libert� de l'individu. Ils se placent ainsi, comme l'exprimait si bien le titre de l'une des publications d'Armand : "en dehors". C'est leur droit et ce sera le devoir d'une soci�t� libertaire de leur garantir le mode de vie de leur choix.

Deuxi�me constatation : si les individualistes sont parfaitement logiques dans leur refus d'adh�rer � toute esp�ce de groupement collectif, ceux et celles qui, parmi les anarchistes, veulent une organisation, mais con�ue de telle sorte qu'elle n'impose aucune obligation, aucune contrainte, aucune discipline, sont eux, tout aussi illogiques. Cela pour la simple raison qu'un tel type d'organisation ne peut avoir d'organisation que le nom : c'est un d�cor de th��tre derri�re lequel on ne trouve que le vide. J'affirme une fois de plus qu'il ne peut exister aucune esp�ce d'organisation qui soit d�pourvue de structures. Qu'on veuille bien m�diter sur cette �vidence : une soci�t� libertaire pourrait modifier profond�ment les normes de l'habitat en fonction d'une nouvelle �thique sociale : en aucun cas, elle ne pourrait ignorer les lois fondamentales de l'architecture. Des lois qui veulent qu'un �difice se construise n�cessairement sur une ossature de base : fondations ou armature de b�ton. De m�me, une organisation doit reposer sur des structures. Ceci admis, il reste bien entendu que la construction -- que l'organisation libertaire -- doit avoir un caract�re diff�rent d'une organisation autoritaire.

Car troisi�me constatation (et les individualistes ont parfaitement raison sur ce point), tout groupement collectif impose � ses membres une certaine contrainte. Ainsi, pour reprendre la comparaison pr�c�dente, l'usage d'un habitat impose � son occupant "l'obligation" de le r�int�grer chaque soir -- au lieu de la "libert�" du chemineau de coucher l� o� la nuit le surprend. Je comprends le souci de certains camarades de se pr�server de tout risque d'embrigadement, de centralisme et d'autoritarisme. Je comprends moins qu'ils se refusent � admettre cette �vidence : que toute v�ritable organisation impose des limites � la libert� individuelle en exigeant de chacun de ses membres l'observation d'une certaine discipline collective -- hors de laquelle il n'y a pas ou il n'y a plus d'organisation. Dans un article suivant, je d�veloppe ce th�me que la soci�t�, non pas parfaite (il n'en existe et n'en existera jamais), mais acceptable sera celle qui parviendra � r�aliser le meilleur �quilibre possible entre l'exigence de libert� des individus et l'exigence de discipline qu'implique toute vie collective.

Or, ce qui est vrai pour l'organisation sociale l'est �galement pour celle d'un mouvement. Je persiste donc � affirmer qu'il est certains principes organisationnels qu'on ne peut m�conna�tre et en l'absence desquels aucune organisation n'est valable. C'est � partir de ces bases que se d�ploie un large �ventail de structures qui vont du centralisme autoritaire au f�d�ralisme libertaire.

Dans cette optique, le probl�me n'est pas de rechercher l'impossible solution de la quadrature du cercle -- une organisation... inorganis�e ! -- mais de d�finir les structures d'une organisation libertaire qui concilie la libert� n�cessaire de chacun avec la discipline indispensable de l'ensemble.



Principes d�organisation anarchiste
Il y a deux fa�ons de concevoir un groupement collectif d'humains (10).

Le premier se situe sur le plan affinitaire : des individus ayant les m�mes pr�occupations ou le m�me id�al se r�unissent pour confronter leurs exp�riences personnelles. Que ce soit pour adorer une divinit� commune, pour c�l�brer un rite commun ou pour converser sur une pratique commune, vulgaire ou artistique, ces groupements se caract�risent par leur aspect contemplatif : ils sont essentiellement de type �sot�rique et n'ont d'autre objet que le t�moignage. Il est bien �vident que de tels groupements n'ont besoin en aucune mani�re de structures organisationnelles.

Il en va tout autrement lorsque des humains se groupent, non plus pour t�moigner, mais pour agir. L'organisation devient alors une n�cessit�, hors de laquelle ne se justifierait pas le rassemblement. Car il ne s'agit plus de porter le t�moignage d'un certain mode de vie, de distraction ou d'id�al, mais d'agir collectivement pour r�aliser un programme pr�alablement �labor� en commun. Pourquoi ces humains se groupent-ils pour engager une action d�termin�e ? C'est pour la raison qu'ils estiment indispensable d'unir leur effort qui, dispers�s, ne seraient d'aucune efficacit�.

C'est ainsi que se trouve introduite dans la notion de groupement -- d'organisation -- l'une de ses valeurs fondamentales : l'efficacit�. Je dis bien l'une des valeurs fondamentales et non la valeur unique : en aucun cas, elle ne doit �liminer � son profit d'autres valeurs tout aussi indispensables et dont je parlerai tout � l'heure. Cependant, l'efficacit� reste la raison m�me pour laquelle des humains unissent leurs efforts au lieu d'agir en ordre dispers� : elle repr�sente donc la pierre angulaire de toute organisation qui, en son absence, n'aurait de raison.

� partir du moment o� des humains se r�unissent pour promouvoir une action offensive dont le but est de peser sur les �v�nements et, si possible, de les infl�chir dans une direction d�termin�e, le groupement prend un caract�re sp�cifique, c'est-�-dire qu'il se d�finit clairement par rapport aux autres groupements sociaux parall�les ou adverses. Cette sp�cificit� s'exprimant dans le sens d'une transformation sociale, le groupement anarchiste prend donc n�cessairement un caract�re r�volutionnaire.

L'efficacit� �tant la raison m�me de l'existence d'un groupement orient� vers l'action, il convient d'admettre les moyens de cette efficacit�. Posons le probl�me. Des humains se r�unissent pour agir en commun, mais ces individualit�s n'ont pas toutes exactement la m�me pens�e, la m�me optique, les m�mes r�actions. Il convient donc d'�laborer un certain nombre de r�gles communes qui seront l'expression moyenne de l'ensemble et que chaque adh�rent s'engagera � respecter. Ces r�gles communes constitueront les structures de l'organisation. Et ainsi appara�t la seconde valeur du groupement : la discipline librement consentie.

Efficacit� et discipline librement consentie, la premi�re �tant la raison du groupement, la seconde son moyen, telles seront les deux valeurs de base de toute organisation. Mais cette base serait incompl�te -- non libertaire -- si l'on n'introduisait pas une troisi�me valeur, dont l'absence rend �touffante l'atmosph�re des organisation autoritaire : la libert�. En effet, ceux et celles qui -- et c'est le cas des anarchistes -- se refusent � admettre la fameuse maxime : la fin justifie les moyens -- maxime au nom de laquelle ont �t� commis les plus monstrueux crimes sociaux de l'Histoire -- ceux et celles-l� ne peuvent conf�rer � la seule efficacit� une valeur absolue. La fin pour laquelle luttent les anarchistes -- l'instauration d'une soci�t� d'humains libres -- ne saurait �tre poursuivie avec des moyens qui seraient la n�gation de cette fin. D'o� la n�cessit�, absolue celle-l�, de maintenir � tous les niveaux et dans toutes les circonstances, les conditions du libre examen et de la libre discussion -- libert� d'expression qui permette de redresser les erreurs et dont l'absence pr�cipite in�vitablement toute organisation dans les �garements mortels du sectarisme et du dogmatisme.

Nous avons maintenant r�uni les �l�ments essentiels d'une organisation anarchiste : l'efficacit�, valeur de raison, la discipline, valeur pratique, et la libert�, valeur morale. Il reste, passant de la th�orie � la r�alit�, � transposer ces d�finitions dans les faits.

Dans un article suivant (11), j'imagine la soci�t� autoritaire sous la forme d'une pyramide, c'est-�-dire constitu�e par un sommet et par une base, la soci�t� libertaire sous la forme d'une cercle, c'est-�-dire constitu� par un centre et une p�riph�rie. L'organisation anarchiste se pr�sente sous le m�me aspect et fonctionne d'une mani�re identique.

Dans ce cercle, la p�riph�rie repr�sente les adh�rents, le centre, les congr�s. �manation direct des adh�rents qui s'y trouvent repr�sent�s par leurs d�l�gu�s, les congr�s se r�unissent, non pour se livrer � de simples confrontations, mais pour prendre toutes les d�cisions que commande la vie de l'organisation : ils sont donc souverains. Lorsque, le congr�s termin�, les d�l�gu�s refluent du centre vers la p�riph�rie pour rejoindre leurs groupes respectifs, ils laissent en place, au centre, un organisme dont la t�che ne sera pas de d�cider, mais d'ex�cuter les d�cisions adopt�es par le congr�s, seul habilit� � les prendre. L'organisme central qui demeure en place n'est donc pas autre chose qu'un congr�s miniature permanent, expression du congr�s global annuel, lui-m�me expression des groupes qui constituent l'organisation. On con�oit qu'une telle organisation �carte tout danger de centralisme et d'autoritarisme. � condition, �videment, que les Congr�s fassent r�ellement leur travail.

Enfin, lorsque des th�ses oppos�es restent en pr�sence, le congr�s doit n�cessairement faire un choix. Et ce choix, il ne peut le faire qu'en proc�dant � un vote. Il y a des tabous et des superstitions dont le mouvement anarchiste doit absolument se d�barrasser s'il veut faire surface et s'�vader des st�riles controverses sur la "puret�" des principes. L'obsession "antivotarde" est de celle-ci. Il faut faire une distinction entre l'inutile participation aux foires �lectorales du marais politique et la n�cessit� qu'exige la vie de se d�terminer en toutes circonstances. Pas plus sur le plan futur de l'organisation d'une soci�t� libertaire (12) que sur celui, imm�diat, de l'organisation du mouvement, on ne peut se passer d'un moyen de choisir, son refus entra�nant l'immobilisme et la stagnation. Or, il n'existe pas d'autre m�thode de proc�der � un choix, dans un groupement collectif, que de recourir au vote, dont le r�sultat fait ressortir une majorit� et une minorit�.

Mais il est bien �vident, et nul ne le contestera, que le nombre ne conf�re pas � la majorit� une vertu d'infaillibilit�. Celle-ci peut fort bien se tromper : je ne le nie en aucune mani�re et je r�ponds seulement qu'il vaut mieux risquer l'erreur en agissant que de ne pas agir par crainte de se tromper. Et si erreur il y a eu, c'est au congr�s suivant, tout aussi souverain que le pr�c�dent, de la redresser.

Encore faut-il pour cela que le minorit� puisse faire valoir ses arguments. Il est donc une r�gle pr�cise � observer dans une organisation anarchiste, faute de laquelle il peut y avoir efficacit� et discipline, mais pas de libert�. Cette r�gle se d�compose en deux points :

- premi�rement : la minorit� ne peut, en aucun cas, au nom d'une fausse discipline (celle de la caserne), �tre tenue d'appliquer les d�cisions prises par la majorit� : celle-ci et celle-ci seulement est responsable de leur application. Par contre, la minorit� s'interdit (et l� il s'agit d'une discipline vraie) de faire obstacle aux d�cisions prises majoritairement en congr�s. Elle se r�serve seulement le droit et la possibilit� de faire basculer cette majorit� � son profit.

- deuxi�mement : pour que cette derni�re proposition soit une r�alit� pratique, il faut que la minorit� (serait-elle m�me constitu� par un seul individu) puisse s'exprimer librement dans toutes les instances et tous les organes du mouvement, sans que la majorit� puisse le lui interdire sous quelque pr�texte que ce soit.

Voil�, dans ses grandes lignes, ce que devrait �tre une organisation anarchiste valable, s�rieuse, agissante. Solidement charpent�e sur ces trois valeurs de base : l'efficacit�, la discipline librement consentie et la libert� (et, bien s�r, en outre dot�e d'un programme coh�rent et positif), elle pourrait alors hardiment se tourner vers l'avenir...



II - Sur l'organisation de la soci�t�


De la r�volte � la r�volution

      Dans le long cheminement de l'Histoire humaine, un jour vint o� un guerrier vainqueur eut l'id�e, non plus d'exterminer son adversaire vaincu, mais de le capturer et de le r�duire en esclavage, afin de le contraindre � travailler � son profit. Ce jour l� est n� ce ph�nom�ne social qu'on nomme l'ali�nation.

      L'ali�nation se d�finit comme �tant la perte de la libert� naturelle � laquelle tout �tre humain peut pr�tendre. Libert� de mouvement, de pens�e, de d�cision et d'ex�cution, dont la d�possession r�duit celui ou celle qui en est la victime au rang d'objet. C'est-�-dire au rang d'un animal de labeur ou d'une b�te d'agr�ment. Mais ce jour-l� a �galement commenc� la lutte de l'esclave -- de l'ali�n� -- pour reconqu�rir sa libert� et ce second ph�nom�ne a pris le nom de lutte de classes.

      Cette d�possession d'une partie de l'humanit�, la plus nombreuse, au profit d'une autre partie, plus restreinte, a subi au long de l'histoire une �volution sinueuse, sem�e de bonds en avant et de reculs. Totale chez l'esclave antique, elle s'est progressivement amoindrie pour se concr�tiser, dans les temps modernes, dans la condition du prol�taire.

      Ce progr�s est immense. On le mesure en comparant la condition de l'esclave romain, achet� comme une b�te sur le march�, soumis aux ordres et aux fantaisies d'un ma�tre souverain, ne disposant en propre que d'une vie pr�caire qu'un caprice pouvait lui �ter � tout instant, � celle d'un ouvrier du XXe si�cle, disposant de voiture et de t�l�vision, libre, hors ses heures de travail, de ses mouvements et de ses actes. Libert� allant jusqu'� celle de choisir lui-m�me ses ma�tres, �conomiquement en se louant au patron de son choix, politiquement en nommant par voie d'�lections ses dirigeants...

      Comment un tel progr�s a-t-il �t� possible ? Certes, gr�ce aux luttes incessantes, toujours reprises malgr� les �checs, les repr�sailles et les massacres, qui ont oppos� les esclaves aux ma�tres, les exploit�s aux exploiteurs et qui ont oblig� les seconds � restituer aux premiers une part toujours plus grande de leur qualit� d'�tres humains. Mais cette lutte n'a �t� elle-m�me possible que parce que l'humain asservi n'a jamais accept� de consid�rer sa servitude comme une condition d�finitive et irr�versible. De l'esclave le plus docile se rebellant soudain devant une injustice de son ma�tre, jusqu'aux grandes r�voltes g�n�ralis�es, dont celle de Spartacus fut, dans le monde antique, la plus spectaculaire, pour aboutir aux luttes sociales qui agit�rent le monde dans la seconde moiti� du XIXe si�cle et au d�but du XXe si�cle, toujours, dans tous les temps et tous les lieux, a surv�cu, m�me au sein de la servitude la plus d�gradante, un puissant mobile de lib�ration.

      D'o� vient ce mobile si puissant, si persistant que nul r�gime si tyrannique soit-il, si longue soit sa dur�e, n'a jamais pu �teindre chez les humains spoli�s et asservis ?

      L'analyse de ce sursaut qui, parfois, de mani�re impr�visible, entra�ne l'humain dans un mouvement de r�volte d�montre que celle-ci est un geste de d�fense surgi des profondeurs de l'instinct, c'est-�-dire de l'animalit� dont l'�tre humain est issu. En effet, ce geste de r�volte n'est pas sp�cifique � l'humain : il dresse aussi bien la b�te contre le fouet du ma�tre que l'esclave ou le prol�taire contre la f�rocit� ou la rapacit� de ceux et celles qui les tyrannisent ou les exploitent. Et cela sans autre prolongement que le d�sir de fuir ou de se prot�ger.

      Il s'agit donc bien d'un instinct dont on peut constater la pr�sence chez tout le genre animal. Cette esp�ce d'unanimit� ne pas nous humilier, bien au contraire, car elle t�moigne clairement que l'�tat d'ali�nation est un �tat contre nature.

      Mais si l'humain et l'animal r�agissent identiquement sous l'aiguillon de cet instinct, le premier a sur le second la sup�riorit� qu'il est dou� de la facult� de raisonner, c'est-�-dire d'analyser les mobiles de ses actions.

      D�s lors, pour cet �tre raisonnable, le geste m�canique de la r�volte ne suffit plus � motiver les raisons de ses actes. Il veut aller au-del� d'une insurrection sauvage et �ph�m�re qui ne peut r�soudre le probl�me permanent de son ali�nation. Peu � peu s'est alors forg� dans son esprit le d�sir, puis la volont�, non plus simplement de s'insurger, mais aussi de supprimer les causes qui engendrent sa r�volte.

      De r�volt�, l'humain devient alors r�volutionnaire. J'entends par l� qu'il prolonge et transpose son �lan instinctif -- qui lui est commun avec l'animal -- dans le cadre d'une raison -- qui lui est propre -- pour concevoir la possibilit� de transformations sociales qui feraient dispara�tre toutes formes d'ali�nation. Ce cheminement, c'est le passage de l'instinct � la raison, de la r�volte � la r�volution.

      Or, l'anarchisme exprime le refus le plus total de la servitude en ce qu'il s'oppose � sa cause premi�re : l'autorit� en tant qu'�l�ment de relations sociales. En cela, l'anarchisme est bien la seule id�ologie exprimant un tel refus global.

      D'o�, pour certains esprits non-avertis -- et parfois m�me pour certains anarchistes -- la tentation d'assimiler l'anarchisme � ce seul refus permanent de la servitude, � cette r�volte "sauvage" de l'�tre humain contre toutes les formes de l'ali�nation et de la d�possession.

      Une telle assimilation m'appara�t abusive et, � tout le moins, incompl�te. Si l'anarchisme est l'expression la plus compl�te de la r�volte, il ne saurait �tre r�duit � cette seule dimension.

      En effet, d'aune part, la r�volte est dans ses origines, un sursaut de l'instinct, donc un acte irraisonn� et, � la limite du raisonnement, un refus de ce qui existe, c'est-�-dire une n�gation -- et ce serait singuli�rement amoindrir la philosophie anarchiste que de la limiter � une manifestation de l'instinct ou � une n�gation. D'autre part, il faut bien constater que si la r�volte est une voie naturelle qui peut mener vers l'anarchie, elle peut tout aussi bien entra�ner l'humain vers des horizons tr�s diff�rents. Par exemple, pour un esprit mystique, vers la pri�re et la contemplation; ou, � l'inverse, pour un esprit frustre, vers les voies sans issue de l'anti-soci�t� : le banditisme et le gangst�risme. La r�volte ne saurait donc, � elle seule, d�finir l'anarchisme, mais simplement exprimer l'un de ses aspects.

      En fait, l'anarchisme, dans la totalit� de sa philosophie, est une prise de conscience de causes r�elles qui engendrent l'ali�nation d'une partie de l'humain et des solutions qui en permettraient la disparition. C'est le d�passement de l'instinct qui suscite la r�volte par l'acte raisonn� et conscient qui motive la r�volution.

      Il est vrai que tous les r�volutionnaires ne sont pas anarchistes. Cela prouve simplement que ces humains n'ont pas pouss� � son terme l'analyse exacte des causes qui ont engendr� leur r�volte, causes qui, toutes, d�coulent de l'application rigide dans la vie sociale du principe d'autorit�. Et c'est en cela que l'anarchisme est la seule id�ologie authentiquement r�volutionnaire, puisqu'elle est la seule, en s'attaquant � la racine m�me du mal, � ouvrir de r�elles perspectives de transformation sociales.

      En r�sum� et pour conclure, l'anarchisme appara�t bien comme l'expression la plus raisonn�e du vieil instinct de r�volte, comme l'analyse la plus exacte des causes qui, de tout temps, suscit�rent cette r�volte, c'est-�-dire l'ali�nation et, en cons�quence, comme la seule id�ologie susceptible d'apporter � ce probl�me une solution valable.

      Ce qui reste � r�soudre est de transposer dans la r�alit� sociale les donn�es th�oriques de notre doctrine. Ce qui est �videmment le plus difficile, mais aussi le plus n�cessaire. Car une philosophie sociale n'a de sens et de raison que si, par-del� la d�nonciation des maux dont souffre la soci�t� actuelle, elle propose des solutions autres et r�alisables dans les temps m�mes que nous vivons.


L�ordre et la libert�
      Pour quiconque se refuse � la facilit� des formules simplistes ou des slogans, la vie des �tres aux sein des soci�t�s pose des probl�mes complexes. � bien y r�fl�chir et du point de vue des anarchistes sociaux -- qui est le mien -- ces probl�mes se condensent, en d�finitive, dans ce probl�me cl� : la coexistence de l'ordre social et de la libert� individuelle.

      Depuis les temps les plus recul�s, toute l'histoire humaine n'a �t� qu'une lutte permanente entre l'ordre -- exigence imp�rative et naturelle de toute communaut� -- et la libert� -- exigence non moins imp�rative et morale des individus. � travers toutes les "r�volutions" successives, comme � travers toutes les luttes nationales pour l'ind�pendance, voire m�me � travers les guerres de religions, on retrouve toujours en filigrane cette opposition entre deux forces contraire, dont l'une, centrip�te, tend vers l'immobilisme et la concentration jusqu'� l'�touffement -- l'autre centrifuge, vers le mouvement et la dispersion -- jusqu'au chaos.

      D'o� un continuel jeu de bascule. Car lorsqu'un groupe social, une classe ou un peuple s'insurgent contre un ordre qui tend � les d�pouiller de leurs libert�s, ils s'aper�oivent tr�s vite, la victoire acquise -- lorsqu'elle l'est -- que la libert� conquise ne r�sout pas tous les probl�mes. Car l'existence de toute communaut� impose des exigences de toutes sortes, politiques, �conomiques, morales -- en un mot, une discipline, c'est-�-dire un ordre -- qui vont � l'encontre de ce bien pr�cieux pour lequel on s'est battu : la libert�. Il s'ensuit une p�riode chaotique o� s'affrontent des clans rivaux et hostiles et au terme de laquelle l'un des clans finissant par s'imposer aux autres restaure l'ordre par les moyens classiques de tous les dirigeants : les moyens d'autorit�. Et le peuple, apr�s avoir lutt� dans la guerre ou la r�volution, pour conqu�rir sa libert�, se laisse bient�t d�pouiller de sa victoire, faute de savoir s'organiser, par de nouveaux ma�tres qui profitent du chaos et du d�sordre pour imposer leur pouvoir. Il ne reste plus alors au peuple de nouveau asservi... qu'� m�diter de nouvelles r�voltes.

      Comment sortir de ce cercle vicieux ? Comment concilier l'ordre et la libert� dans un �quilibre qui ne soit plus le fait de luttes sanglantes, mais d'une coexistence pacifique ?

      Ce probl�me ne fut pas �tranger aux pr�occupations de Proudhon et explique certaines variations de son �uvre. En fait, le grand pionnier de l'anarchisme social n'avait rien d'un esprit confus, mais la recherche patiente et obstin�e d'une solution � un probl�me donn� entra�ne toujours de telles discordances dans l'ensemble d'une �uvre. Surtout chez ceux et celles -- et c'�tait le cas de Proudhon -- qui se refusent � basculer, soit dans un "utopisme" sans lien avec la r�alit�, soit dans un "r�alisme" faisant abstraction de cette r�alit� vivante qu'est l'individu. Car la premi�re formule d�bouche sur le n�ant des irr�alisations, la seconde sur de nouvelles tyrannies.

      Ainsi, le probl�me cl� qui se pose � tout r�volutionnaire conscient est en d�finitive celui-ci : concevoir un ordre social qui ne soit pas en opposition avec la libert� individuelle; concevoir une libert� qui soit compatible avec la discipline n�cessaire, hors de laquelle aucune soci�t� ne peut vivre et survivre. Tout mouvement r�volutionnaire qui n'aura pas r�solu avant ce probl�me ne pourra que d�boucher sur une r�volte, non sur une r�volution. Une r�volte qui se terminera, soit dans la d�faite par le retour � ce qui �tait, soit dans la victoire par l'instauration de nouvelles structures autoritaires, souvent encore plus tyranniques que les pr�c�dentes.

      Cette le�on, que nous enseigne l'Histoire, implique pour tout mouvement r�volutionnaire la n�cessit� d'�tudier, d'�laborer et de d�finir aussi clairement que possible ce que pourraient �tre, dans les temps que nous vivons et avec les humains tels qu'ils sont, les structures d'une soci�t� o� joueraient certains automatismes propres � r�aliser un �quilibre naturel entre l'ordre n�cessaire et la libert� indispensable.

      Comment y parvenir ?

      D�finissons d'abord la libert� comme un ensemble de droits que revendique l'individu et dont la possession doit lui permettre d'affirmer sa personnalit� et de sauvegarder son autonomie au sein du groupe social dont il fait partie; et l'ordre comme un ensemble de devoirs que la soci�t� doit imposer � ses composantes (sous formes de lois morales, politiques et �conomiques) pour maintenir l'homog�n�it� n�cessaire, hors de laquelle la vie de la communaut� se d�sagr�ge.

      Il s'agit donc d'un contrat individu/soci�t�, selon la d�finition de J.-J. Rousseau. Mais pour qu'un contrat ait une l�gitimit� naturelle et soit, par l� m�me, accept�, il convient que les termes en soient librement discut�s par les deux parties.

      Or, dans toutes les soci�t� autoritaires (autrefois th�ocraties et monarchies absolues, aujourd'hui d�mocratie et dictatures) les termes du contrat social sont �dict�s unilat�ralement par le pouvoir politique, au seul profit des classes ou castes dirigeantes qui constituent ce pouvoir. Un pouvoir qui d�termine plus ou moins arbitrairement (selon le degr� d'autorit� du r�gime) les lois restrictives des libert�s individuelles, sans que les individus puissent valablement faire valoir leurs droits -- sinon par la r�volte : d'o� le caract�re artificiel, instable et pr�caire de tout contrat social en r�gime autoritaire et la n�cessit� de forces coercitives pour l'imposer.

      Il est �vident que pour rendre ce contrat valable, naturel et l�gitime, il convient que les termes en soient discut� librement par les deux parties et que l'�quilibre entre les droits et les devoirs r�sulte, non d'une contrainte impos�e, mais d'une confrontation permanente entre les imp�ratifs qu'impose la vie sociale et les exigences de libert� de l'individu. Comment une telle confrontation peut-elle �tre possible ? Par une organisation sociale con�ue de telle sorte qu'elle permette � toutes ses composantes d'�tre associ�es -- et non soumises -- aux d�cisions prises. Il faut qu'� tout instant l'individu se sente concern� par le maintien d'un ordre social au sein duquel il d�termine lui-m�me les limites de sa libert�.

      Pour cela, il faut cr�er des structures qui permettent et m�me qui obligent l'individu � une continuelle confrontation entre les diverses aspirations qui l'animent. Ainsi, pour prendre un exemple dans le domaine �conomique, l'humain-producteur tend � r�duire la somme de son travail au minimum; mais l'humain-consommateur a, lui, une exigence contraire : celle de vouloir toujours plus de produits � consommer, d'objets � utiliser. Il faut donc qu'au sein d'organismes ad�quats, l'humain-consommateur et l'humain-producteur se trouvent confront�s pour d�terminer, sans contraintes, l'�quilibre n�cessaire. De m�me, au sein d'organismes semblables, il faut que l'humain-social se trouve confront� avec l'humain-individu, afin de r�aliser l'�quilibre entre les exigences d'ordre du premier et les exigences de libert� du second.

      Ainsi se trouvera r�alis� un �quilibre naturel qui ne sera ni le r�sultat d'une lutte entre individus, ni celui qu'impose par voire d'autorit� une classe au pouvoir, mais r�sultera d'une libre et permanente confrontation entre humains �gaux.

      On con�oit que de telles structures n'auront rien de fig�, de scl�ros� ou d'immuable, mais tout au contraire permettront les r�visions et les adaptations que commande l'�volution des soci�t�s. Et c'est ce qui permettra, pr�cis�ment, � ces soci�t�s d'avancer sans heurts, sans violences -- sans r�volutions. Sauf, naturellement, les r�volutions de la technique qu'engendrent le progr�s scientifique et les r�volutions de l'art issues de l'esprit humain.

      C'est ainsi que le contrat social prendra toute sa valeur et que seront cr��es les conditions n�cessaires qui permettront � l'ordre de ne pas devenir un carcan et � la libert� de ne pas sombrer dans le chaos.


L�organisation sociale
      Depuis les temps les plus recul�s jusqu'� nos jours, l'organisation sociale a toujours repos� sur un �l�ment de base, qui est le principe d'autorit�. Cette autorit� est la l�gitimation dont se parent les gouvernements de toute nature pour exercer le pouvoir, c'est-�-dire pour l�gif�rer et imposer les lois qu'ils �dictent. Cette organisation hi�rarchis�e s'illustre par le sch�mas classique de la pyramide, le sommet, d�tenteur de l'autorit�, imposant � la base ses d�cisions par l'interm�diaire de cercles successifs d'agents d'ex�cution, dont le nombre s'accro�t en m�me temps que d�cro�t le pouvoir au fur et � mesure que ces cercles se rapprochent de la base.

      D'o� vient cette autorit� dont se r�clament ceux et celles qui gouvernent pour s'imposer � la masse des gouvern�s ? De deux sources tr�s diff�rentes, encore que, souvent, elles se juxtaposent dans un m�me r�gime. La premi�re source est le divin. L'autorit� est suppos�es �tre "d�l�gu�e" � certains humains par quelques divinit� extraterrestre, inaccessible et inconnaissable. Il en r�sulte que ceux et celles qui exercent le pouvoir au nom de cette divinit� n'ont de comptes � rendre qu'au Dieu lui-m�me qui leur aurait soi-disant d�volu ladite autorit�. Ce sont -- ou c'�taient -- les r�gimes autocratiques de caract�re religieux: th�ocraties et monarchies absolues. La seconde source est le peuple. Celui-ci est suppos� d�tenir l'autorit�, mais, ne pouvant l'exercer dans son ensemble, la d�l�gue par voie d'�lections � des repr�sentants qui exercent alors le pouvoir au nom de ceux et celles qui les ont �lus, c'est-�-dire du "peuple souverain". Ce sont les r�gimes d�mocratiques : monarchies constitutionnelles, r�publiques, dictatures (les dictateurs se r�clament toujours du peuple et, de fait, ils sont souvent hiss�s au pouvoir par celui-ci).

      Cette seconde source peut para�tre plus naturelle -- et par l�-m�me -- plus l�gitime que la premi�re, qui constitue la plus flagrante escroquerie morale que l'Histoire ait enregistr�e. Qu'une divinit� existe ou non est ici hors de question. Le seul fait positif est que jamais un dieu r�el ou pr�sum� n'a conf�r� explicitement d'autorit� � des humains. Cela appara�t aujourd'hui si �vident que l'�glise elle-m�me renonce progressivement � avaliser ce mensonge. Et, � part quelques dictatures de type franquiste (13) ou quelques monarchies th�ocratiques d'Orient, dans tous les pays du monde moderne, les tenants du pouvoir reconnaissent ou proclament d�tenir l'autorit� d'une volont� populaire exprim�e par voies d'�lections et de pl�biscites.

      La d�mocratie semble donc la seule forme d'organisation sociale qui puisse l�gitimer l'autorit� du pouvoir. Je dis : semble, car, en fait, entre la d�mocratie formelle -- th�orique -- et la r�alit� des structures qui se r�clament de cette forme de gouvernement existe toujours un foss�, plus ou moins profond, o� cette l�gitimit� s'�vanouit jusqu'� ne plus devenir qu'un fant�me -- rejoignant ainsi le fant�me d'une divinit� et le mensonge d'une "d�l�gation" de pouvoir accord�e par celle-ci.

      Pourquoi ? D'abord, parce qu'il y a trop de "distance" entre l'�lecteur et l'�lu, entre le pr�tendu d�positaire d'une soi-disant autorit� collective et son mandataire, si bien que celui-ci, �chappant � un contr�le effectif et permanent, s'approprie des pouvoirs que le votant n'a jamais eu l'intention de lui donner. La d�mocratie id�ale exigerait que l'autorit� d�l�gu�e aux �lus par le peuple souverain soit constamment contr�l�e par celui-ci -- ce qui, en fait, �terait toute autorit� � l'�lu ! Et, par cons�quent, lui �terait sa raison d'�tre et son utilit�. La d�mocratie id�ale est donc une utopie et la d�mocratie effective une escroquerie qui conf�re et ne peut que conf�rer � l'autorit� une fausse l�gitimit�.

      Mais il est un autre argument qui d�montre, non seulement l'ill�gitimit� de toute d�l�gation d'autorit�, mais encore son impossibilit� m�me. En effet, tout �tre humain, c'est-�-dire tout citoyen dans une soci�t�, n'a et ne peut avoir d'autorit� naturelle que sur son propre individu : il ne peut donc d�l�guer cette autorit� � autrui pour l'exercer sur un autre que lui-m�me. Cet argument �te toute valeur � une d�l�gation d'autorit� exprim�e par une pr�tendue "volont� populaire". Et comme le mythe de la "volont� divine" s'�vanouit progressivement, on chercherait en vain une source valable de l�gitimit� au principe d'autorit�.

      Cette d�monstration justifie donc parfaitement le point fondamental de la philosophie anarchiste, � savoir la n�gation de l'autorit� "d�l�gu�e" � des mandataires comme principe d'organisation sociale et de gouvernement.

      Cependant, l'organisation sociale est un fait -- et une n�cessit�. Nulle communaut� humaine ne peut y �chapper, de la plus r�duite � la plus vaste. � partir du moment o� des �tre humains se rassemblent, quel que soit leur nombre, appara�t imm�diatement la n�cessit� d'ordonner et de coordonner les activit�s et les fonctions de chacun au sein de cet ensemble. Ces r�gles, tacites et verbales dans les soci�t�s primitives, puis codifi�es et �crites dans les soci�t�s les plus �volu�es, constituent les structures sociales d'une communaut�. Plus l'ensemble est vaste et plus ces structures deviennent � la fois plus n�cessaires et plus compliqu�es.

      Il est bien �vident qu'elles seront aussi indispensables dans une soci�t� libertaire que dans une soci�t� autoritaire. Le probl�me est seulement de les faire d�pendre et exister, non du principe d'autorit�, autorit� qui, on vient de le voir ne peut �tre d�l�gu�e ni par un dieu (et pour cause ! ) ni par le peuple, mais usurp�e au nom de l'un ou de l'autre. Et le seul moyen d'exclure l'autorit� des relations sociales est d'appliquer � celles-ci un principe contraire : celui de la libert�, ou, plus exactement, du libre examen.

      Et d'autres termes, au principe d'autorit�, qui conf�re au mandataire un pouvoir de d�cision, doit se substituer un principe de libert�, qui ne peut conf�rer aux �lus qu'un pouvoir d'ex�cution : les d�cisions sont prises � la base et ex�cut�es par ceux et celles qu'on nomme � cet effet. Dans ce cas, ce n'est pas l'autorit� que poss�de chaque citoyen d'une communaut� qui se trouve �tre collectivement d�l�gu�e � un ou plusieurs repr�sentants -- autorit� qui ne peut �tre d�l�gu�e, puisque chaque humain n'a d'autorit� l�gitime que sur lui-m�me -- mais le mandat pr�cis d'ex�cuter les directives et d'appliquer les d�cisions prises en commun.

      Il ne s'agit plus alors d'une organisation hi�rarchis�e -- puisque toute d�l�gation d'autorit� se trouve exclue. La pyramide dont il a �t� question au d�but de cet article et qui illustre le principe hi�rarchique, s'�crase et devient un cercle dont le point central n'est plus qu'un organisme de coordination et d'ex�cution.

      L'id�al serait �videmment des communaut�s tr�s petites et autonomes, qui permettraient � tous les citoyens de d�lib�rer en commun et d'appliquer les d�cisions prises sans interm�diaires. La complexit� et l'imbrication des soci�t� industrialis�es modernes commandent de rejeter cette solution simpliste dans les oubliettes du pass�. Il faut donc n�cessairement avoir recours � des mandataires �lus charg�s d'ex�cuter les d�cisions prises � la base. Mais ce mandat d'ex�cution exclut toute d�l�gation d'autorit�, autorit� qui ne peut �tre d�l�gu�, mais, je le r�p�te, usurp�e, soit au nom d'une illusoire "divinit�", soit au nom d'une fausse "volont� populaire".

      Ainsi dispara�tra le principe d'autorit� -- et, avec lui, la cascade des fonctions hi�rarchis�es � tous les degr�s de l'organisation sociale. Ainsi na�tra une soci�t� d'humains libres, �gaux et responsables.

      Et ainsi dispara�tre l'�tat -- ce monstre assoiff� d'autorit�.



F�d�ralisme, autonomie, s�cession
      Le f�d�ralisme est un mode d'organisation qui s'oppose au centralisme. L'autonomie repr�sente la possibilit� pour un groupe social de n'importe quelle importance de s'administrer lui-m�me sans intervention d'un pouvoir central. La s�cession exprime la facult� permanente pour une partie quelconque d'un ensemble de se s�parer de cet ensemble pour s'�riger en unit� autonome ou pour rallier un autre ensemble.

      La Commune de Paris de 1871 fut l'expression �ph�m�re, mais la plus parfaite de ce syst�me. Les communards s'appelaient les f�d�r�s et ils invitaient les autres villes de France � suivre leur exemple, c'est-�-dire � s'�riger en communes libres, autonomes et f�d�r�es.

      Le socialisme libertaire ou le communisme anarchiste revendiquent le f�d�ralisme comme base de leur organisation sociale future. Or, dans tout syst�me f�d�raliste est incluse la notion d'autonomie. Et Michel Bakounine a �crit quelque part (je cite de m�moire): "La libert� de s�cession doit �tre r�elle, sinon l'autonomie n'est qu'un leurre."

      Ces quelques notions �l�mentaires pr�cis�es, il convient d'�tudier la r�alit� qui se cache derri�re les mots. Car, je l'ai dit et je le r�p�te, une doctrine sociale n'a de raison et de sens que si elle est apte � se r�aliser dans des lendemains imm�diats; sinon, c'est une utopie.

      Ouvrons une parenth�se. Si on peut d�celer un sens, une direction dans la succession des �v�nements qui constituent l'histoire humaine (et je crois que ce n'est pas contestable), il semble bien que ce sens, que cette direction aillent de la dispersion vers l'unit�, de l'�parpillement vers les rassemblement, de la division vers la concentration. On peut s'en r�jouir ou s'en d�soler, mais le fait est que, depuis les tribus primitives des premiers temps de l'humanit� jusqu'aux grands ensembles qui constituent le monde moderne, toute l'histoire humaine n'a �t� qu'un long, permanent et douloureux effort pour se r�unir, se regrouper, se rassembler.

      Que cette tendance universelle ait eu jusqu'alors pour support l'imp�rialisme , que les moyens en aient �t� les guerres de conqu�tes avec leurs cort�ges de massacres et de g�nocides, n'enl�vent rien � la r�alit�: la marche vers l'unit� a �t� la marque constante qui a imprim� � l'Histoire son orientation.

      Je ne peux admettre que cette continuit� soit le seul fait des ambitions des conqu�rants: ils se servirent de cette sorte d'instinct unitaire pour �difier leurs puissances comme les pr�tres se servirent de l'instinct moralisateur pour �difier la leur.

      Mais, � cause des moyens employ�s pour r�aliser cette unit�, c'est-�-dire la guerre, l'asservissement des pays conquis et la centralisation autour du pays conqu�rant, � cette marche vers l'unit� s'est constamment oppos� l'effort des peuples conquis pour conserver leurs libert�s... D'o� une remise en cause des gains acquis par voie de conqu�te, la longue suite des guerres d'ind�pendance et de s�cession qui s'en suivirent et l'�clatement final des grands empires en de nouvelles unit�s nationales.

      Ainsi, deux forces se sont constamment oppos�es tout au long de l'Histoire, imprimant � celle-ci un cours sinueux. La premi�re de ces forces a trouv� sa source dans un puissant instinct unitaire des hommes; son expression politique fut l'imp�rialisme et ses moyens, les guerres de conqu�tes et d'annexion. La seconde force a trouv� sa source dans l'instinct de libert� des groupes sociaux conquis; son expression politique a �t� le nationalisme et ses moyens, les guerres de lib�ration et de s�cession.

      De ce qui pr�c�de, constatons d'abord la primaut� du courant unitaire: ce n'est qu'en r�action contre les moyens employ�s qu'est n�e la force contraire. Or, il est bien �vident que l'opposition de ces deux forces a �t� n�faste. La premi�re parce qu'elle a provoqu� une suite ininterrompue de guerres et de massacres; la seconde parce qu'elle a morcel� le monde en h�rissant celui-ci de fronti�res. D'une part, l'imp�rialisme, qui aboutissait � la constitution de vastes ensembles, finissait toujours par p�rir de son mal sp�cifique: le gigantisme; d'autre part, de minuscules portions d'empires s'�rigeaient en unit�s nationales sans avoir les assises g�ographiques, �conomiques, culturelles et politiques n�cessaires, se condamnant ainsi � une vie v�g�tative.

      Ce qui est valable pour l'ensemble des nations, l'est �galement au sein d'un pays. La tendance vers l'unit� qui s'exprime � travers le centralisme �tatique �touffe la vie r�gionale au profit d'une capitale de plus en plus monstrueuse. � l'inverse, le souci de pr�server une certaine autonomie a multipli� des communes pygm�es. (Il existe en France, actuellement, des communes de quelques dizaines d'habitants qui sont des absurdit�s g�ographiques, �conomiques et sociales. Ces communes ne survivent d'ailleurs que gr�ce � des subventions -- ce qui r�duit � n�ant leur "autonomie".)

      Dans ces perspectives, le f�d�ralisme ne saurait s'opposer ni � la tendance historique vers l'unit� du monde, ni au souci l�gitime des groupes sociaux de pr�server leur originalit� et leurs libert�s. Tout au contraire, il doit s'ins�rer comme une solution m�diane, naturelle et logique entre l'�touffement qui r�sulte de la centralisation autoritaire et la dispersion que provoque le "nationalisme de clocher". Par cons�quent, le f�d�ralisme raisonnablement con�u ne saurait se concr�tiser dans une multiplication inconsid�r�e de cellules communales, r�gionales ou nationales. Consid�r� d'un tel point de vue, le f�d�ralisme irait � contresens de l'Histoire. Loin de s'opposer � l'unit� n�cessaire vers laquelle tendent les efforts humains depuis des mill�naires, le v�ritable f�d�ralisme doit, tout au contraire, faciliter la r�alisation de cette unit� en permettant l'int�gration pacifique des groupes sociaux diversifi�s dans un grand ensemble uni.

      Quant au droit � la s�cession, qui doit demeurer, en soci�t� f�d�raliste, une libert� r�elle et non pas seulement th�orique, il ne saurait cependant avoir pour objet que de r�clamer l'autonomie et non l'ind�pendance, sinon il serait la n�gation du f�d�ralisme. Le f�d�ralisme ne peut �tre constitu� que par l'union de cellules autonomes et non par la juxtaposition de "patries" ind�pendantes, que ces "patries" ne se limitent au clocher d'un village ou s'�tendent � une r�gion, � une nation ou � un continent.

      D'ailleurs, il ne saurait exister de f�d�ralisme v�ritable sans un esprit de solidarit� effectif et agissant -- ce qui interdit le "replis sur soi". Et l'interd�pendance �conomique croissante dans le monde moderne enl�ve beaucoup d'int�r�t � toute forme de s�cession orient�e vers l'isolement. L'autarcie d'une r�gion, d'une ville, voire d'un village, jadis possible, encore concevable au si�cle dernier, est aujourd'hui impensable et impraticable.

      En r�sum�, le f�d�ralisme doit �tre une m�thode pacifique de r�aliser l'unit� souhaitable et n�cessaire du monde, tout en sauvegardant les libert�s indispens


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