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  Post� le samedi 18 juin 2005 @ 21:09:05 by AnarchOi
Contributed by: AnarchOi
GuerreTraduit par Yves Coleman
Pour la revue Ni patrie ni fronti�res




Qu�est-ce que le patriotisme ? Est-ce le fait d�aimer le lieu o� l�on est n�, l�endroit o� se sont d�ploy�s les r�ves et les espoirs de notre enfance, nos aspirations les plus profondes ? Est-ce l�endroit o�, dans notre na�vet� enfantine, nous regardions les nuages d�filer dans le ciel � vive allure en nous demandant pourquoi nous ne pouvions nous d�placer aussi rapidement ? Le lieu o� nous comptions des milliers d��toiles scintillantes, effray�s � l�id�e que chacune d�entre elles puisse �tre l�un des yeux du Seigneur et f�t capable de percer les grands secrets de notre petite �me ? L�endroit o� nous �coutions le chant des oiseaux, et d�sirions ardemment avoir des ailes pour voler, tout comme eux, vers de lointaines contr�es ? Ou celui o� nous nous asseyions sur les genoux de notre m�re, fascin�s par des contes merveilleux relatant des exploits inou�s et d�incroyables conqu�tes ? En r�sum�, le patriotisme se d�finit-il par l�amour pour un morceau de cette terre o� chaque centim�tre carr� repr�sente des souvenirs pr�cieux, chers � notre c�ur, et qui nous rappelle une enfance heureuse, joyeuse, espi�gle?

Si c��tait cela le patriotisme, il serait difficile de faire appel � ces sentiments aujourd�hui en Am�rique : en effet, nos terrains de jeux ont �t� transform�s en usines, en fabriques et en mines, et le vacarme assourdissant des machines a remplac� la musique des oiseaux. Il ne nous est plus possible d��couter de belles histoires, de r�ver � de nobles exploits, car aujourd�hui nos m�res ne nous parlent plus que de leurs peines, leurs larmes et leur douleur.

Alors, qu�est-ce que le patriotisme? �Le patriotisme, monsieur, est l�ultime ressource des vauriens�, a d�clar� le Dr Johnson. L�on Tolsto�, le plus c�l�bre des antipatriotes de notre �poque, le d�finit ainsi : le patriotisme est un principe qui justifie l�instruction d�individus qui commettront des massacres de masse ; un commerce qui exige un bien meilleur outillage pour tuer d�autres hommes que la fabrication de produits de premi�re n�cessit� � chaussures, v�tements ou logements; une activit� �conomique qui garantit de bien meilleurs profits et une gloire bien plus �clatante que celle dont jouira jamais l�ouvrier moyen.

Gustave Herv�, un autre grand antipatriote (1), consid�re le patriotisme comme une superstition, bien plus dangereuse, brutale et inhumaine que la religion. La superstition de la religion provient de l�incapacit� de l�homme � expliquer les ph�nom�nes naturels. En effet, lorsque les hommes primitifs entendaient le roulement du tonnerre ou voyaient des �clairs, ils ne pouvaient leur trouver d�explication. Ils en concluaient donc que, derri�re ces ph�nom�nes, se cachait une force plus puissante qu�eux-m�mes. De m�me, les hommes ont vu une entit� surnaturelle dans la pluie et dans les diff�rentes manifestations de la nature. Le patriotisme, quant � lui, est une superstition cr��e artificiellement et entretenue par tout un r�seau de mensonges et de fausset�s; une superstition qui enl�ve � l�homme tout respect pour lui-m�me et toute dignit�, et accro�t son arrogance et son m�pris.

En effet, m�pris, arrogance et �go�sme sont les trois �l�ments fondamentaux du patriotisme. Permettez-moi de vous donner un exemple. Suivant la th�orie du patriotisme, notre globe serait divis� en petits territoires, chacun entour� d�une cl�ture m�tallique. Ceux qui ont la chance d��tre n�s sur un territoire particulier se consid�rent plus vertueux, plus nobles, plus grands, plus intelligents que ceux peuplent tous les autres pays. Et c�est donc le devoir de tout habitant de ce territoire de se battre, de tuer et de mourir pour tenter d�imposer sa sup�riorit� � tous les autres.

Les occupants des autres territoires raisonnent de la m�me fa�on, bien s�r. R�sultat : d�s ses premi�res ann�es, l'esprit de l�enfant est empoisonn� par de v�ritables r�cits d��pouvante concernant les Allemands, les Fran�ais, les Italiens, les Russes, etc. Lorsque l�enfant atteint l��ge adulte, son cerveau est compl�tement intoxiqu� : il croit avoir �t� choisi par le Seigneur en personne pour d�fendre sa patrie contre l�attaque ou l�invasion de n�importe quel �tranger. C�est pourquoi tant de citoyens exigent bruyamment que l�on accroisse les forces arm�es, terrestres ou navales, que l�on construise davantage de bateaux de guerre et de munitions. C�est pourquoi l�Am�rique a, en une tr�s courte p�riode, d�pens� quatre cents millions de dollars. R�fl�chissez � ce chiffre: on a pr�lev� quatre cents millions de dollars sur les richesses produites par le peuple. Car ce ne sont pas, bien s�r, les riches qui contribuent financi�rement � la cause patriotique. Eux, ils ont un esprit cosmopolite et sont � l�aise dans tous les pays. Nous, en Am�rique, nous connaissons parfaitement ce ph�nom�ne. Les riches Am�ricains sont Fran�ais en France, Allemands en Allemagne et Anglais en Angleterre. Et ils gaspillent, avec une gr�ce toute cosmopolite, des fortunes qu�ils ont accumul�es en faisant travailler des enfants am�ricains dans leurs usines et des esclaves dans leurs champs de coton. Leur patriotisme leur permet d�envoyer des messages de condol�ances � un despote comme le tsar de Russie, quand il lui arrive malheur, comme par exemple lorsque le pr�sident Roosevelt, au nom du peuple am�ricain, a pr�sent� ses condol�ances apr�s que l�archiduc Serge eut �t� abattu par les r�volutionnaires russes.

C�est le patriotisme qui aidera le super meurtrier Porfirio Diaz (2) � supprimer des milliers de vies � Mexico, ou fera m�me arr�ter des r�volutionnaires mexicains sur notre sol et les enfermera dans des ge�les am�ricaines, sans la moindre raison.

Le patriotisme ne concerne pas ceux qui d�tiennent la richesse et le pouvoir. C�est un sentiment valable uniquement pour le peuple. Cela me rappelle la phrase historique de Fr�d�ric le Grand, l�ami intime de Voltaire: �La religion est une escroquerie mais il faut l�entretenir pour les masses.�

Le patriotisme est une institution plut�t co�teuse et personne n�en doutera apr�s avoir lu les statistiques suivantes. La progression des d�penses pour les principales arm�es du monde durant le dernier quart de si�cle est tellement fulgurante que ce seul fait devrait faire r�agir toute personne s�int�ressant tant soit peu aux probl�mes �conomiques. En l�espace de 24 ans, de 1881 � 1905, les d�penses ont �volu� de la fa�on suivante:

Grande-Bretagne : de 2 101 848 936 de dollars � 4 143 226 885 de dollars.
France : de 3 324 500 000 � 3 455 109 900 de dollars.
Allemagne : de 725 000 200 � 2 700 375 600 de dollars.
�tats-Unis : de 1 275 500 750 � 2 650 900 450 de dollars.
Russie : de 1 900 975 500 � 5 250 445 100 de dollars.
Italie : de 1 600 975 750 � 1 755 500 100 de dollars.
Japon : de 182 900 500 � 700 925 475 de dollars.

De 1881 � 1905, les d�penses militaires de la Grande-Bretagne ont quadrupl�, celles des �tats-Unis ont tripl�, celles de la Russie ont doubl� ; quant � celles de l�Allemagne, de la France et du Japon elles ont augment� respectivement de 35, 15 et 500 %. Si nous comparons les d�penses militaires de ces nations avec leurs d�penses totales pendant cette p�riode de 24 ann�es, l�augmentation est la suivante:

La part des d�penses militaires est pass�e de 20 � 37 % du budget global en Grande-Bretagne, de 15 � 23 % aux �tats-Unis, de 16 � 18 % en France, de 12 � 15 % en Italie, de 12 � 14 % au Japon.

D�un autre c�t�, il est int�ressant de noter que la proportion en Allemagne a diminu� de 58 � 25 %, baisse due � l��norme augmentation des d�penses imp�riales dans d�autres domaines, et au fait que les d�penses militaires pour la p�riode 1901-1905 �taient proportionnellement plus �lev�es que dans toutes les tranches de 5 ans ant�rieures.

Les statistiques montrent que les pays o� les d�penses militaires repr�sentaient la part la plus importante dans le revenu national total �taient, dans l�ordre, la Grande-Bretagne, les �tats-Unis, le Japon, la France et l�Italie.

En ce qui concerne les diff�rentes marines nationales, la progression est �galement impressionnante. De 1881 � 1905, les d�penses navales ont augment� de la fa�on suivante: Grande-Bretagne, 300 % ; France, 60 % ; Allemagne, 600 % ; �tats-Unis, 525% ; Russie, 300 % ; Italie, 250 % et Japon, 700 %. A l�exception de la Grande-Bretagne, les �tats-Unis gaspillent plus pour leur marine que n�importe quelle autre nation ; cette d�pense repr�sente �galement une fraction plus importante du budget national que chez toutes les autres puissances. De 1881 � 1905, les d�penses navales des �tats-Unis sont pass�es de 6,2 dollars sur 100 consacr�s au budget de l�Etat, � 6,6, puis 8,1, 11,7 et enfin 16,4 dollars pour la derni�re p�riode (1901-1905). Les chiffres des d�penses pour la p�riode 1905-1910 indiqueront certainement une croissance encore sup�rieure.

Le co�t de plus en plus �lev� du militarisme peut �tre encore illustr� si on le calcule comme un imp�t affectant chaque contribuable. De 1889 � 1905, en Grande-Bretagne, les d�penses sont pass�es de 18,47 dollars par habitant � 52,5 dollars ; en France de 19,66 dollars � 23,62 dollars ; en Allemagne, de 10,17 dollars � 15,51 dollars ; aux �tats-Unis, de 5,62 dollars � 13,64 dollars ; en Russie, de 6,14 dollars � 8,37 dollars ; en Italie, de 9,59 dollars � 11,24 dollars, et au Japon de 86 cents � 3,11 dollars.

Ces calculs montrent � quel point le co�t �conomique du militarisme p�se sur la population. Quelle conclusion tirer de ces donn�es ? L�augmentation du budget militaire d�passe la croissance de la population dans chacun des pays cit�s ci-dessus. En d�autres termes, les exigences croissantes du militarisme menacent d��puiser les ressources humaines et mat�rielles de chacune de ces nations.

L�horrible g�chis qu�entra�ne le patriotisme devrait �tre suffisant pour gu�rir les hommes, m�me moyennement intelligents, de cette maladie. Cependant les exigences du patriotisme ne s�arr�tent pas l�. On demande au peuple d��tre patriote et, pour ce luxe, il paie non pas en soutenant ses �d�fenseurs�, mais en sacrifiant ses propres enfants. Le patriotisme r�clame une all�geance totale au drapeau, ce qui implique d�ob�ir et d��tre pr�t � tuer son p�re, sa m�re, son fr�re ou sa s�ur.

�Nous avons besoin d�une arm�e permanente pour prot�ger le pays contre une invasion �trang�re�, affirment nos gouvernants. Tout homme et toute femme intelligents sait pourtant qu�il s�agit d�un mythe destin� � effrayer les gens cr�dules et les obliger � ob�ir. Les gouvernements de cette plan�te connaissent parfaitement leurs int�r�ts respectifs et ne s�envahissent pas les uns les autres. Ils ont appris qu�ils peuvent gagner bien davantage en recourant � l�arbitrage international pour r�gler leurs conflits qu�en se faisant la guerre et en essayant de conqu�rir d�autres territoires. En v�rit�, comme l�a dit Carlyle, �la guerre est une querelle entre deux voleurs trop l�ches pour mener leur propre combat ; c�est pourquoi ils choisissent deux jeunes gens issus de villages diff�rents, leur mettent un uniforme sur le dos, leur donnent un fusil et les l�chent comme des b�tes sauvages pour qu�ils s�entre-tuent�.

Nul besoin d��tre tr�s savant pour trouver une cause identique � toutes les guerres. Prenons la guerre hispano-am�ricaine, cens�e �tre un grand �v�nement patriotique dans l�histoire des �tats-Unis. Comme nos c�urs ont br�l� d�indignation en apprenant les atrocit�s espagnoles ! Reconnaissons que notre indignation n�a pas �clat� spontan�ment. Elle a �t� nourrie par la presse, durant des mois et des mois, et longtemps apr�s que le boucher Weyler (3) eut tu� de nombreux nobles Cubains et viol� de nombreuses Cubaines.

N�anmoins, rendons justice � la nation am�ricaine : non seulement elle s�est indign�e et a montr� sa volont� de se battre mais elle a combattu courageusement. Cependant, lorsque la fum�e s�est dissip�e, que les morts ont �t� enterr�s et que le co�t de la guerre est retomb� sur le peuple sous la forme d�une augmentation du prix des marchandises et des loyers, lorsque nous avons �merg� de notre cuite patriotique, nous avons soudain compris que la v�ritable cause de la guerre hispano-am�ricaine �tait le prix du sucre : ou, pour �tre encore plus explicite, que les vies, le sang et l�argent du peuple am�ricain avaient �t� utilis�s pour prot�ger les int�r�ts des capitalistes am�ricains, menac�s par le gouvernement espagnol.

Je n�exag�re absolument pas. Mon affirmation se fonde sur des faits et des statistiques incontestables, comme le prouve �galement l�attitude du gouvernement am�ricain face aux travailleurs cubains. Lorsque Cuba s�est trouv�e coinc�e entre les griffes des �tats-Unis, les soldats envoy�s pour lib�rer Cuba ont re�u l�ordre de fusiller les travailleurs cubains pendant la grande gr�ve des fabriques de cigares, gr�ve qui s�est d�roul�e peu apr�s la guerre hispano-am�ricaine.

Et nous ne sommes pas les seuls � faire la guerre pour de telles raisons. On commence seulement � d�voiler les v�ritables motifs de la terrible guerre russo-japonaise qui a co�t� tant de sang et de larmes.

Et nous voyons de nouveau que, derri�re le cruel Moloch de la Guerre, se tient le dieu encore plus cruel du Commerce. Kouropatkine, le ministre russe de la Guerre durant ce conflit, a r�v�l� le v�ritable secret qui se cache derri�re les apparences. Le tsar et ses grands ducs avaient investi de l�argent dans des concessions cor�ennes; ils ont impos� la guerre uniquement dans l�int�r�t des fortunes qui �taient en train de s��difier � toute allure.

La constitution d�une arm�e permanente est-elle la meilleure fa�on d�assurer la paix ? Cet argument est absolument illogique : c�est comme si l�on pr�tendait que le citoyen le plus pacifique est celui qui est le mieux arm�. L�exp�rience montre que des individus arm�s d�sirent toujours tester leur force. Il en est de m�me pour les gouvernements. Les pays v�ritablement pacifiques ne mobilisent pas leurs ressources et leur �nergie dans des pr�paratifs de guerre, �vitant ainsi tout conflit avec leurs voisins.

Ceux qui r�clament l�augmentation des moyens de l�arm�e et de la marine ne pensent � aucun danger ext�rieur. Ils observent la croissance du m�contentement des masses et de l�esprit internationaliste parmi les travailleurs. Voil� ce qui les inqui�te v�ritablement. C�est pour affronter leur ennemi int�rieur que les gouvernants de diff�rents pays se pr�parent en ce moment ; un ennemi, qui, une fois r�veill�, s�av�rera plus dangereux que n�importe quel envahisseur �tranger.

Les puissants qui ont r�duit les masses en esclavage pendant des si�cles ont soigneusement �tudi� leur psychologie. Ils savent que les peuples en g�n�ral sont comme des enfants dont le d�sespoir, la peine et les pleurs peuvent se transformer en joie � la vue d�un petit jouet. Et plus le jouet est joliment pr�sent�, plus les couleurs sont vives, plus il plaira � des millions d�enfants.

L�arm�e et la marine sont les jouets du peuple. Afin de les rendre encore plus attrayants et acceptables, on d�pense des centaines et des milliers de dollars pour les exhiber un peu partout. C�est l�objectif que recherchait le gouvernement am�ricain lorsqu�il a �quip� une flotte et l�a envoy�e croiser le long des c�tes du Pacifique, afin que chaque citoyen am�ricain puisse �tre fier des exploits techniques des Etats-Unis. La ville de San Francisco a d�pens� cent mille dollars pour l�amusement de la flotte, Los Angeles soixante mille, Seattle et Tacoma environ cent mille dollars. Pour amuser la flotte, ai-je dit ? Pour offrir de la bonne ch�re et des vins fins � quelques officiers sup�rieurs pendant que les �braves trouffions� devaient se mutiner pour obtenir une nourriture d�cente. Oui, deux cent soixante mille dollars ont �t� d�pens�s pour financer des feux d�artifice, des spectacles et des festivit�s, � un moment o� des milliers d�hommes, de femmes et d�enfants, dans tout le pays, crevaient de faim dans les rues, � un moment o� des centaines de milliers de ch�meurs �taient pr�ts � vendre leur travail � n�importe quel prix.

Deux cent soixante mille dollars ! Que de choses on aurait pu accomplir avec une somme aussi �norme ! Mais, plut�t que de leur donner un toit et de les nourrir correctement, on a pr�f�r� emmener les enfants de ces villes assister aux man�uvres de la flotte, car ce spectacle, comme l�a dit un journaliste, laissera �un souvenir ineffable dans leur m�moire�.

Quel merveilleux souvenir, n�est-ce pas ! Tous les ingr�dients n�cessaires � un massacre civilis�. Si l�esprit des enfants est intoxiqu� par de tels souvenirs, quel espoir y a-t-il pour l�av�nement d�une v�ritable fraternit� humaine ?

Nous, les Am�ricains, pr�tendons aimer la paix. Il para�t que nous d�testons verser le sang, que nous sommes oppos�s � la violence. Et pourtant nous sautons de joie lorsque nous apprenons que des machines volantes pourront balancer des bombes bourr�es de dynamite sur des citoyens sans d�fense. Nous sommes pr�ts � pendre, �lectrocuter ou lyncher toute personne qui, pouss�e par la n�cessit� �conomique, risquera sa propre vie en attentant � celle d�un magnat industriel. Cependant nos c�urs se gonflent d�orgueil � la pens�e que l�Am�rique deviendra la nation la plus puissante de la terre, et qu�elle �crasera de son talon de fer les autres nations.

Telle est la logique du patriotisme.

Si le patriotisme nuit au commun des mortels, ce n�est rien en comparaison des dommages et blessures qu�il inflige au soldat lui-m�me, cet homme tromp�, victime de la superstition et de l�ignorance. Qu�offre le patriotisme au sauveur de son pays, au protecteur de sa nation ? Une vie d�esclave soumis, de d�pravation durant la paix; une vie de danger, de risques mortels et de mort durant la guerre.

Au cours d�une r�cente tourn�e de lectures � San Francisco, j�ai visit� le Presidio,un endroit merveilleux qui surplombe la baie et le parc du Golden Gate.On aurait pu y installer des terrains de jeux pour les enfants, des jardins et des orchestres pour divertir la population. Au lieu de cela, on y a b�ti une caserne constitu�e de b�timents horribles, gris et ternes, b�timents dans lesquels les riches ne laisseraient m�me pas leurs chiens dormir.

Dans ces mis�rables baraquements on entasse des soldats comme du b�tail ; ils perdent leur temps et leur jeunesse � cirer les bottes et les boutons de leurs officiers sup�rieurs. L�, aussi, j�ai pu observer les diff�rences de classes : les robustes fils d�une R�publique libre, dispos�s en rang comme des prisonniers, sont oblig�s de saluer chaque fois qu�un avorton galonn� passe devant eux. Ah ! comme l��galit� am�ricaine d�grade l�humanit� et exalte l�uniforme !

La vie de caserne tend � d�velopper la perversion sexuelle (4). Elle produit graduellement des r�sultats semblables dans les arm�es europ�ennes. Havelock Ellis, sp�cialiste renomm� en mati�re de psychologie sexuelle, a men� une �tude d�taill�e � ce sujet.

�Certains baraquements sont de v�ritables bordels pour les prostitu�s m�les� Le nombre de soldats qui veulent se prostituer est bien plus grand que nous sommes pr�ts � l�admettre. Dans certains r�giments, la majorit� des conscrits sont dispos�s � se vendre� En �t�, on voit des soldats de la Garde royale et d�autres r�giments exercer leur commerce d�s la fin de l�apr�s-midi, � Hyde Park et aux alentours d�Albert Gate, ils ne se cachent pas, certains se baladent m�me en uniforme. (�) Le b�n�fice de ces activit�s rapporte une somme confortable qui vient renflouer leur maigre solde.�

Cette perversion a progress� dans l�arm�e, au point que des maisons sp�cialis�es ont �t� cr��es pour cette forme de prostitution. La pratique ne se limite pas � l�Angleterre, elle est universelle. �Les soldats sont aussi recherch�s en France qu�en Angleterre ou en Allemagne, et des bordels sp�cialis�s dans la prostitution militaire existent � la fois � Paris et dans les villes de garnison.�

Si M. Havelock Ellis avait enqu�t� sur la perversion sexuelle en Am�rique, il aurait d�couvert que la m�me situation existe dans notre arm�e. La croissance d�une arm�e permanente ne peut qu�accro�tre l��tendue de la perversion sexuelle; les casernes en sont les incubateurs.

En dehors des cons�quences sexuelles d�plorables de la vie commune dans les casernes, l�arm�e tend � rendre le soldat inapte � travailler lorsqu�il quitte ses rangs. Il est rare que des hommes qualifi�s s�engagent mais quand il arrive qu�ils le fassent, au bout de quelques ann�es d�exp�rience militaire, ils ont du mal � reprendre leurs occupations ant�rieures. Ayant pris go�t � l�oisivet�, � certaines formes d�excitation et d�aventure, aucune occupation pacifique ne peut plus les satisfaire. D�gag�s de leurs obligations militaires, ils deviennent incapables d�effectuer le moindre travail utile. Mais habituellement le recrutement se fait surtout parmi la racaille ou est propos� � des prisonniers que l�on lib�re dans ce but. Ceux-ci acceptent soit pour survivre, soit parce qu�ils sont pouss�s par leurs inclinations criminelles. Il est bien connu que nos prisons regorgent d�ex-soldats, tandis que, d�un autre c�t�, l�arm�e et la marine accueillent beaucoup d�ex-condamn�s. Ces individus-l�, lorsqu�ils ont fini leur temps, retournent � leur vie criminelle ant�rieure, encore plus violents et d�prav�s qu�avant.

De tous les ph�nom�nes n�gatifs que je viens de d�crire, aucun ne me semble plus nuisible � l�int�grit� humaine que les cons�quences du patriotisme pour le deuxi�me classe Willam Buwalda. Parce qu�il a commis la folie de croire que l�on peut �tre un soldat et exercer ses droits d��tre humain, les autorit�s militaires l�ont s�v�rement puni. Certes, il avait servi son pays pendant quinze ans, pendant lesquels son dossier avait �t� impeccable.

Selon le g�n�ral Funston, qui a r�duit la condamnation de Buwalda � trois ans de prison, �le premier devoir d�un officier ou d�un engag� est d�ob�ir aveugl�ment et loyalement au gouvernement. Le fait qu�il approuve ou non le gouvernement n�entre pas en ligne de compte�. Cette d�claration �claire le v�ritable caract�re de l�all�geance patriotique. Selon le g�n�ral Funston, le fait d�entrer dans l�arm�e annule les principes de la D�claration d�ind�pendance.

A quel �trange r�sultat aboutit ce patriotisme qui transforme un �tre pensant en une machine loyale !

Pour justifier la scandaleuse condamnation de Buwalda, le g�n�ral Funston explique aux Am�ricains que ce soldat a commis �un crime grave qui �quivaut � la trahison�. De quoi s�agit-il exactement? William Buwalda a assist� � un meeting de 1 500 personnes qui s�est d�roul� � San Francisco. Apr�s quoi � � horreur ! � il a serr� la main de l�oratrice : Emma Goldman. Un terrible crime, effectivement, que le g�n�ral Funston qualifie de �grave crime militaire, infiniment plus grave que la d�sertion� !

Quel argument plus accablant peut-on invoquer contre le patriotisme que le fait de stigmatiser cet homme comme un criminel, de le jeter en prison et de lui d�rober le fruit de quinze ann�es de bons et loyaux services ?

Buwalda a donn� � son pays les meilleures ann�es de sa vie adulte. Mais tout cela ne compte pas. Comme tous les monstres insatiables, le patriotisme inflexible exige un d�vouement absolu. Il n�admet pas qu�un soldat est aussi un �tre humain, qu�il a le droit d�avoir ses opinions et sentiments personnels, ses penchants et ses id�es propres. Non, le patriotisme ne l�admet pas. Buwalda a d� apprendre cette le�on, � un prix �lev�, mais pas inutile. Lorsqu�il est sorti de prison, il avait perdu sa position dans l�arm�e, mais il avait reconquis le respect de lui-m�me. Apr�s tout, cela vaut bien trois ans de prison.

Un journaliste a r�cemment publi� un article sur le pouvoir qu�exercent les militaires allemands sur les civils. Ce monsieur pense, notamment, que si notre R�publique n�avait pas d�autre fonction que de garantir � tous les citoyens des droits �gaux, son existence serait d�j� pleinement justifi�e. Je suis convaincue que ce journaliste ne se trouvait pas dans le Colorado, pendant le r�gime patriotique du g�n�ral Ball. Il aurait probablement chang� d�avis s�il avait vu la fa�on dont, au nom du patriotisme et de la R�publique, on jetait des hommes dans des cellules communes, puis on les en faisait sortir pour leur faire traverser la fronti�re et les soumettre � toutes sortes de traitements indignes. Et l�incident survenu au Colorado n�est pas un incident isol� dans le d�veloppement du pouvoir militaire aux �tats-Unis. Il est rarement qu�une gr�ve survienne sans que l�arm�e ou les milices ne viennent au secours des poss�dants, et alors ces hommes agissent de fa�on aussi arrogante et brutale que ceux qui portent l�uniforme du Kaiser. De plus nous avons la loi militaire Dick. Ce journaliste l�a-t-il oubli�?

Le grand probl�me avec les journalistes est que, g�n�ralement, ils ignorent les �v�nements courants ou que, manquant d�honn�tet�, ils ne les �voquent jamais. Et c�est ainsi que la loi militaire Dick a �t� introduite pr�cipitamment devant le Congr�s, sans �tre vraiment discut�e et sans qu�on en parle dans la presse. Cette loi donne au Pr�sident le droit de transformer un paisible citoyen en un tueur assoiff� de sang, en th�orie pour d�fendre son pays, en r�alit� pour prot�ger les int�r�ts du parti dont le Pr�sident est le porte-parole.

Notre journaliste pr�tend que le militarisme ne pourra jamais acqu�rir autant de pouvoir en Am�rique que dans d�autres pays, puisque que nous ne connaissons pas la conscription obligatoire comme dans l�Ancien Monde. Ce monsieur oublie deux faits tr�s importants. Tout d�abord cet enr�lement a cr�� en Europe une profonde haine contre le militarisme, haine enracin�e dans toutes les classes de la soci�t�. Des milliers de jeunes recrues protestent au moment de leur incorporation et, une fois dans l�arm�e, ils essaient souvent, par tous les moyens, de d�serter. Deuxi�mement, notre journaliste ne tient pas compte du fait que la conscription obligatoire a cr�� un mouvement antimilitariste tr�s important, que les puissances europ�ennes craignent plus que tout. En effet, le militarisme est le rempart le plus solide du capitalisme. D�s qu�il sera �branl�, le capitalisme vacillera sur ses bases. Certes, en Am�rique, nous n�avons pas de service militaire obligatoire, les hommes ne sont pas oblig�s de s�enr�ler dans l�arm�e, mais nous avons d�velopp� une force bien plus exigeante et rigide : la n�cessit�. Durant les crises �conomiques, le nombre d�engag�s ne monte-t-il pas en fl�che ? Le m�tier de militaire est peut-�tre moins lucratif ou honorable que d�autres, mais il vaut mieux �tre soldat que d�errer dans tout le pays � la recherche d�un travail, de faire la queue dans une soupe populaire, ou de dormir dans des asiles de nuit. Apr�s tout, un soldat touche actuellement 13 dollars par mois, mange trois repas par jour et b�n�ficie d�un endroit o� dormir. Cependant la n�cessit� n�est pas un facteur assez puissant pour humaniser l�arm�e. Pas �tonnant que nos autorit�s militaires se plaignent de la �mauvaise qualit� des �l�ments qui s�engagent. Cet aveu est tr�s encourageant. Il prouve que l�esprit d�ind�pendance et l�amour de la libert� sont encore suffisamment r�pandus chez les Am�ricains pour les inciter � pr�f�rer crever de faim plut�t que d�endosser l�uniforme.

Les hommes et les femmes qui r�fl�chissent dans ce monde commencent � comprendre que le patriotisme est une conception trop �troite et limit�e pour r�pondre aux besoins de notre �poque. La centralisation du pouvoir a cr�� un sentiment international de solidarit� parmi les nations opprim�es du monde, solidarit� qui r�v�le une plus grande communaut� d�int�r�ts entre les ouvriers am�ricains et leurs fr�res de classe � l��tranger, qu�entre un mineur am�ricain et son compatriote qui l�exploite, une solidarit� qui ne craint aucune invasion �trang�re, parce qu�elle am�nera tous les ouvriers � dire un jour � leurs patrons: �Allez vous faire tuer, si vous en avez envie. Nous, cela fait trop longtemps que nous nous battons � votre place.�

Cette solidarit� �veille �galement la conscience des soldats, qui font aussi partie de la grande famille humaine. Cette solidarit� s�est av�r�e infaillible plus d�une fois durant les luttes pass�es, et elle a pouss� les soldats parisiens, durant la Commune de 1871, � refuser d�ob�ir quand on leur a ordonn� de tirer sur leurs fr�res. Elle a donn� du courage aux marins qui se sont r�cemment mutin�s sur les bateaux de guerre russes. Et elle provoquera un jour le soul�vement de tous les opprim�s et la r�volte contre leurs exploiteurs internationaux.

Le prol�tariat europ�en a compris la grande force de cette solidarit� et a donc commenc� une guerre contre le patriotisme et son spectre, le nihilisme. Des milliers d�hommes remplissent les prisons de France, d�Allemagne, de Russie et des pays scandinaves parce qu�ils ont os� d�fier une tr�s ancienne superstition. Et ce mouvement ne se limite pas � la classe ouvri�re, il concerne toutes les cat�gories sociales, ses principaux porte-parole sont des hommes et des femmes �minents dans le domaine des arts, des sciences et des lettres.

L�Am�rique empruntera un jour le m�me chemin. L�esprit du militarisme envahit d�j� tous les domaines de la vie sociale. Je suis convaincue que le militarisme deviendra un danger plus important en Am�rique que n�importe o� dans le monde, parce que le capitalisme sait corrompre ceux qu�il souhaite d�truire.

Le processus est d�j� enclench� dans les �coles. �videmment, le gouvernement d�fend la vieille conception j�suitique: �Donnez-moi l�esprit d�un enfant et je le fa�onnerai.� On apprend aux enfants l�int�r�t des tactiques militaires, on leur vante les grandes victoires, et les esprits jeunes sont pervertis dans l�int�r�t du gouvernement. De plus, on �dite de superbes affiches pour inciter les jeunes du pays � s�engager. �Une occasion de parcourir le monde !� crient les larbins du gouvernement. Et c�est ainsi que l�on force moralement des jeunes innocents � se fourvoyer dans le patriotisme et que le Moloch militaire continue � conqu�rir la nation.

Lors des gr�ves, l�ouvrier am�ricain a terriblement souffert des interventions des soldats, qu�ils soient envoy�s contre lui par l��tat local ou par le gouvernement f�d�ral. Il est donc tout � fait normal que l�ouvrier m�prise les parasites en uniforme et manifeste son opposition contre eux. Cependant, il ne suffira pas d�une simple diatribe pour r�soudre ce grave probl�me. Nous avons besoin d�une propagande qui fasse l��ducation du soldat : une litt�rature antipatriotique qui l��claire sur les v�ritables horreurs de son m�tier, et lui fasse prendre conscience de sa relation avec ceux dont le travail lui permet d�exister. C�est pr�cis�ment ce dont les autorit�s ont le plus peur. Un soldat qui assiste � une r�union r�volutionnaire commet d�j� un crime de haute trahison. Il est certain qu�ils condamneront �galement � la m�me peine un soldat qui lira une brochure r�volutionnaire. L�autorit� n�a-t-elle pas, depuis des temps imm�moriaux, d�nonc� comme une trahisontout pas vers le progr�s ? Ceux qui luttent s�rieusement pour la reconstruction sociale sont parfaitement capables de mener � bien cette t�che, car il est probablement plus important de porter le message de la v�rit� dans les casernes que dans les usines.

Une fois que nous aurons d�voil� le mensonge patriotique, nous aurons ouvert la voie � l�av�nement de la grande structure o� toutes les nationalit�s s�uniront dans une fraternit� universelle: une soci�t� v�ritablement libre.



Emma Goldman
Notes du traducteur

1. Gustave Herv� (1871-1944). Radi� de l�universit� pour ses positions antimilitaristes en 1901, il fonde l�hebdomadaire La Guerre socialeen 1906, publication qui tire jusqu�� 60 000 exemplaires avant-guerre. En 1914 il devient ultrapatriote, puis glisse de plus en plus � droite jusqu�� fonder un petit parti fasciste favorable � Mussolini !
2. Porfirio Diaz (1830-1915). Colonel qui se couvre de gloire en luttant contre l�invasion fran�aise et l�Empire de Maximilien entre 1862 et 1867. Dictateur-pr�sident �lu plusieurs fois entre 1884 et 1910. D�missionne face � la r�volution en mai 1911.
3. Valeriano Weyler y Nicolau (1838-1930). G�n�ral espagnol qui �crasa � deux reprises des mouvements dirig�s contre la domination espagnole, � Cuba (1868-1872 et 1896-1897) mais aussi aux Philippines en 1888. Ses m�thodes sanguinaires servirent de pr�texte � la guerre hispano-am�ricaine. Commandant en chef de l�arm�e espagnole en 1921-1923.
4. Se r�fugiant derri�re l�autorit� d�Havelock Ellis, qui appartient � une longue lign�e de psychologues ou de psychanalystes hostiles aux gays, Emma Goldman juge ici que l�homosexualit� masculine est une �perversion�, un �vice�, etc. !!! Celle-ci n�est plus consid�r�e comme une �maladie� par les psy am�ricains depuis les ann�es 1970. On se demande quelle d�couverte �scientifique� a pu motiver leur d�cision! Notons d�autre part que tout ce passage sur les bordels militaires compos�s de prostitu�s m�les semble assez invraisemblable quand on sait que la sodomie �tait consid�r�e comme un crime � l��poque, et � plus forte raison dans l�arm�e.




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